Le complot climatique
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Description

Dans ce polar climatique d'un genre nouveau, le lecteur n'est pas seulement captivé par une intrigue policière qui le fait voyager aux quatre coins du monde. Il découvre également les enjeux de la négociation internationale sur le climat et se trouve plongé dans les arcanes du monde universitaire. Deux univers sur lesquels l'auteur porte un regard à la fois critique et bienveillant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 octobre 2014
Nombre de lectures 84
EAN13 9782336357768
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright
























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-70787-7
Titre

C HRISTIAN DE P ERTHUIS






Le complot climatique

Roman
Dédicaces


Pour Adèle, Élise et Léonard
En souvenir d’Anne
PARTIE I GWENAËLLE
1 Dauphine : salle B408
8h25, porte Dauphine. L’orage éclate. La chaussée circulaire se transforme en une immense toile de tambour sur laquelle rebondissent des milliers de gouttes, dans un grondement assourdissant. Coincé entre le périphérique et le boulevard des maréchaux, le bâtiment de l’université disparaît derrière un rideau d’eau. Un piéton en perdition se rue dans sa direction, vaguement protégé par un carable maintenu en équilibre sur le crâne. De nombreux automobilistes se rangent sur les bas-côtés.
La silhouette d’un bus émerge sur la place. A l’intérieur, les passagers replient leurs journaux et rangent leurs smartphones. Le déchainement des éléments transforme un banal déplacement quotidien en une aventure collective. Les langues se délient et chacun y va de son commentaire. Sur la plate-forme centrale, la femme brune montée Porte de Champerret se hisse sur la pointe des pieds pour mieux jauger la situation. Malgré les paquets d’eau qui s’abattent sur la place, les véhicules continuent de progresser en direction du boulevard. La passagère se retourne pour rassurer un retraité assis sur la banquette, inquiet à l’idée de rater sa visite de contrôle à l’hôpital Ambroise Paré. Elle-même n’a plus aucune chance d’être à l’heure à l’université ! Elle récupère le petit sac à dos rouge bordeaux calé au pied de la barre centrale, saisit la feuille pliée dans sa poche extérieure et se poste devant la sortie.
Le bus atteint le boulevard. Le chauffeur accepte de libérer les voyageurs qui piaffent d’impatience. Il actionne les soufflets de la portière qui se replient. Un vent chargé de pluie s’engouffre par l’ouverture. Les passagers reculent instinctivement, attendent qu’un téméraire ose se lancer. Le retraité se met à hurler qu’il est malade, que la porte doit immédiatement être refermée, qu’il va porter plainte. La femme brune consulte une dernière fois sa montre, agrippe son sac et s’échappe du véhicule. Son pied droit glisse sur le rebord du trottoir et elle manque de s’étaler sur l’asphalte. Rétablissant in extremis son équilibre, elle laisse échapper dans les débordements du caniveau la feuille qu’elle serrait à l’instant précieusement dans la main.
8h33, Gwenaëlle Le Penhoc’h, professeure agrégée d’économie, franchit le porche de l’université Paris-Dauphine. Dans sa hâte, elle ne reconnaît pas la silhouette massive du président de l’honorable institution qu’elle bouscule légèrement en se dirigeant vers le minuscule guichet, à gauche de l’entrée :
– Bonjour. Je dois faire passer mon examen de master et je viens de perdre la convocation avec le numéro de la salle. Savez-vous où se déroulent les épreuves ?
– Moi, je suis de la société de gardiennage ! Je termine juste mon service de nuit. Mais attendez, je demande au collègue : Eric ! Pour les renseignements sur les salles d’examen, il faut s’adresser où ?
– Au quatrième étage, au service des plannings qui ouvre ses portes à neuf heures, répond une voix rauque provenant du fond de la pièce. Avant, on peut consulter le planning au bureau général des appariteurs, au rez-de-chaussée.
– Merci, j’y file.
La salle des appariteurs est bien ouverte, mais vide. Il y a des jours où la poisse ne vous lâche pas, fulmine intérieurement Gwenaëlle. La silhouette de Monsieur Diap apparaît au fond du couloir. Le chef des appariteurs avance avec précaution, un gobelet de café fumant à la main. Son visage s’éclaire quand il reconnaît Gwenaëlle. Peinant à reprendre son souffle, l’enseignante s’adresse à lui :
– Bonjour Monsieur Diap. Pouvons-nous s’il vous plaît consulter le planning ? C’est très urgent. Je dois surveiller mon examen de master mais j’ai perdu le numéro de la salle en sortant du bus.
– Mais oui ! Suivez-moi dans le bureau. Vous voyez, c’est assez commode : les salles sont regroupées suivant les ailes des bâtiments. Vous vous souvenez de l’aile où a lieu votre épreuve ? Non ? Alors, on va commencer par l’aile B. C’est généralement là que se tiennent les examens. Rappelez-moi le numéro de votre master.
– Economie du climat.
– Ça je connais ! Au service des plannings, ils ne reportent que le code de chaque master sur les tableaux, pas leur intitulé. Il me faut le numéro.
Gwenaëlle n’a jamais été une grande spécialiste de la chose administrative. Parfaitement rodée au maniement des chiffres et des équations, elle peine déjà à retrouver son numéro de sécurité sociale. Pour ce qui est du code de son master, elle sèche totalement ! Monsieur Diap observe le visage défait de l’enseignante qu’il voudrait bien tirer de ce mauvais pas. S’il ouvre l’ordinateur pour faire une recherche, il risque de perdre un temps fou avec le logiciel maison qui est tout sauf convivial. Mais il y a le récapitulatif hebdomadaire affiché dans le poste de sécurité, juste de l’autre côté du couloir. Il y emmène Gwenaëlle qui, résignée, lui emboîte le pas. Il décroche la liasse de papiers punaisée au mur, retire la feuille datée du vendredi 13 avril 2012 et la tend à son interlocutrice :
– Vous avez toutes les informations là-dessus : gardez la feuille ! J’irai en récupérer un autre exemplaire chez les collègues de la scolarité, lorsqu’ils seront arrivés.
– Grand merci.
– Mais de rien. N’hésitez pas à nous solliciter. Vous savez, nous, on est enchantés quand on a l’impression de servir à quelque chose !
Gwenaëlle n’a pas entendu la réplique de l’appariteur. Elle se hâte vers l’escalier central en parcourant la feuille. Par chance, un seul examen est programmé à 8h30 : au quatrième étage en salle B408. Elle grimpe les marches quatre à quatre.
8h40, salle B408. Un certain brouhaha accompagne l’entrée de Madame Le Penhoc’h dans la salle moite où discutent une trentaine d’étudiants, goguenards. L’enseignante rejoint rapidement le bureau situé sur l’estrade qui fait face à la salle.
– Une Bretonne, ça devrait savoir résister à la tempête, souffle à son voisin Martin, le play-boy de la promotion. Regarde-moi ça : les cheveux en bataille, le mascara qui se barre en compote, et ce chemisier défait qui dévoile ses splendides nichons.
Aude qui n’a jamais accroché avec ce professeur lance sur un ton mielleux :
– Madame, nous étions bien convoqués à huit heures et demie ? Est-ce que l’horaire de l’examen a été décalé ?
Élodie, la déléguée de la promotion, se sent obligée d’ajouter que le président de l’université est passé à deux reprises dans la salle en demandant si l’enseignante était arrivée, elle d’habitude si inflexible avec les horaires.
Gwenaëlle a la réputation de ne tolérer aucun flottement durant ses cours. De taille moyenne, cette femme n’en impose pas spécialement par son physique, mais une incroyable force émane de son visage rond et basané. Ses lèvres charnues et sensuelles expriment une sorte de moue ironique, parfois un peu cassante. Ses yeux noisette, à l’iris légèrement translucide, se posent sur ses interlocuteurs pour ne plus les lâcher. Ils peuvent décocher de véritables flèches paralysantes. Arrivée au centre de l’estrade, Gwenaëlle s’appuie sur le rebord du bureau et fixe les étudiants, le corps légèrement penché en avant. Elle demeure silencieuse, inspire de longues goulées d’air pour évacuer sa contrariété, attend que le brouhaha diminue pour prendre la parole d’une voix calme et déterminée :
– L’examen dure deux heures. A 10h45, nous devons libérer la salle. Martin, plutôt que de bavarder avec votre voisin, venez distribuer les copies : une par étudiant. Youlia, pourriez-vous, s’il vous plaît, entrouvrir les fenêtres ? Cette salle est un bocal totalement irrespirable. Je ne distribuerai le sujet que lorsque vous serez tous assis, quatre par travée, et alignés. Je vous rappelle que l’examen est strictement individuel et sans documents. Tout le temps que vous prenez à vous installer est perdu pour votre épreuve. Pour ma part, je suis prête à distribuer les sujets dès que chacun sera en place et le silence revenu.
Les consignes, lancées sur un ton tranchant, claquent comme autant de coups de fouet dans l’assistance qui réagit rapidement. Ce sont maintenant les étudiants prêts qui somment leurs camarades de prendre place pour que l’épreuve puisse démarrer. Sans détourner son regard de l’assistance, Gwenaëlle plonge la main dans son sac pour saisir les sujets. Ses doigts en parcourent fiévreusement tous les recoins sans rencontrer la moindre feuille de papier. En quelques secondes elle déroule le film du démarrage de sa journée : l’ordinateur, très tôt, pour relire et imprimer l’énoncé préparé la veille ; l’arrivée impromptue de Thomas, trois ans, rouge de fièvre et hurlant à cause de son oreille ; les gouttes pour apaiser l’otite ; le réveil des jumelles qu’il a fallu calmer ; Lucien naturellement parti en mission à l’autre bout du monde… Soudain, elle visualise exactement la pile des sujets, déposée à des-sein sur la table basse de l’entrée, en dessous du téléphone, pour être sûre de ne pas l’oublier au moment de partir ! Ne rien laisser paraître, et trouver vite un sujet de substitution qui tienne en une phrase courte pouvant être écrite au tableau. D’un ton assuré, l’enseignante reprend la parole :
– Pour gagner du temps, je vais vous dicter l’énoncé. Vous êtes conscients de la tension internationale avec ces torpillages à répétition de navires marchands dans le détroit de Malacca et en mer de Barents. Vous allez réfléchir au risque de conflits pouvant résulter du réchauffement climatique. Nous avons eu une excellente séance de travail grâce à l’exposé d’Élodie et d’Ali sur l’ouvrage de Welzer : Les guerres du climat . Un ouvrage qui tourne parfois au catastrophisme. Le changement climatique risque d’attiser les conflits à cause des migrations qu’il va provoquer, mais il peut aussi favoriser la coopération entre pays. Ce matin, vous allez prendre du recul par rapport aux bruits de canon qui font la une des médias et tenter de répondre à la question suivante : « Que faire aujourd’hui pour éviter demain la guerre du climat ? »
L’enseignante s’interrompt un instant pour écrire le sujet au tableau avant de poursuivre :
– Je vous demande de construire votre propre démonstration. Ne cherchez pas à réciter le cours. Vous serez notés sur votre aptitude à utiliser les notions étudiées pendant l’année pour structurer un argumentaire personnel. Et surtout, pas de remplissage inutile ni de tirade lyrique : du concret, et uniquement sur la question posée. A vous de jouer !
Le ton est maintenant serein, presque enjoué. Toute en sourire, Gwenaëlle a retrouvé sa prestance. Elle glisse d’une travée à l’autre pour rejoindre le fond de la salle, vérifie au passage qu’aucun document ne traîne sur les tables, ramasse un crayon qui vient de rouler par terre, stoppe d’un léger claquement de doigts l’amorce d’un chuchotement. Elle contourne la dernière rangée et remonte lentement l’allée centrale vers le bureau du prof. Les premiers crissements des stylos sur les copies rompent le silence régnant dans la salle. Le groupe est désormais fermement tenu en main. Cette marche silencieuse délasse son corps, soudain parcouru d’une singulière volupté.
De son bureau légèrement surélevé, la silhouette de Gwenaëlle domine la salle. L’enseignante s’assied et étend ses jambes. Elle quitte ses chaussures trempées et tente de réchauffer ses pieds en les frottant l’un contre l’autre. Sa cheville droite l’élance : elle a dû légèrement se la fouler en sautant du bus. Elle reboutonne discrètement le haut de son corsage qui colle à sa peau, rabat en arrière une mèche qui tombe sur sa joue, saisit un Kleenex pour s’essuyer le visage. De vilaines traces noires apparaissent sur le mouchoir. Probablement, le mascara qui a coulé. L’enseignante sort discrètement un miroir de poche de son sac rouge bordeaux, pour une rapide inspection. Ses cheveux encore ruisselants partent un peu en bataille. Rien de catastrophique : inutile de se repeigner devant les étudiants. Avec un deuxième Kleenex, elle élimine les traces de ce fichu mascara sur la joue gauche. Le chemisier humide est devenu légèrement transparent et laisse apparaître les marques du soutien-gorge. Elle tente de resserrer les plans de sa veste qui ne se boutonne pas jusqu’en haut. Quelqu’un n’a-t-il pas frappé ? L’enseignante glisse furtivement le miroir sous le sac pour le soustraire à la vue du Président qui entre dans la salle et s’approche du bureau.
– Bonjour Gwenaëlle. Pas facile, ce matin avec cet orage dévastateur. Je ne sais pas comment tu t’y prends, mais tes étudiants semblent incroyablement concentrés. Bravo !
– C’est notre job : on est payés pour ça, non ? Pas très bien au demeurant !
– Excuse mon intrusion, mais il faut absolument que je te dise deux mots avant de disparaître à la conférence des présidents d’université qui va me bloquer la journée entière. Je n’ai que trois minutes.
– Ça tombe bien, moi aussi…
Gwenaëlle est mal à l’aise et voudrait pouvoir se lever pour parler d’égal à égal avec son interlocuteur. Pour cela, elle doit d’abord se rechausser. Ses pieds cherchent au jugé la paire de souliers sous le bureau. Elle se contorsionne légèrement, ce qui rend sa position encore plus inconfortable. Le Président poursuit :
– J’ai reçu deux appels du directeur de cabinet du Premier ministre. Il me dit qu’il tente de te joindre depuis une semaine et que tu réponds aux abonnés absents.
– Il a laissé un message téléphonique mercredi soir et un autre jeudi matin. Ça ne fait même pas deux jours pleins : il faut leur apprendre à compter à Matignon ?
D’où il est, le président a une vue plongeante sur l’échancrure du décolleté de Gwenaëlle. A chaque mouvement de respiration de l’enseignante, ses seins à la chair hâlée semblent vouloir s’échapper du corsage blanc. Gêné, l’homme tripote nerveusement le revers de sa veste et s’adresse à Gwenaëlle en détournant le regard :
– Le Premier ministre souhaite te confier une mission de première importance pour débloquer la négociation climatique internationale. Ça peut être important pour ta carrière et pour la réputation de Dauphine. Si tu déclines la proposition, le cabinet m’a fait comprendre qu’ils allaient chercher un ponte de Sciences-Po ou un universitaire étranger. Ce serait une déconvenue majeure pour notre université. Veux-tu que je demande à ma secrétaire de monter un rendez-vous téléphonique après ton examen ?
– Pas besoin : j’ai laissé hier soir un message au cabinet qui doit rappeler en début d’après-midi.
– Pardonne-moi, je ne savais pas. Autre point, tu viens bien lundi au rendez-vous avec le Président de General Electric ?
L’enseignante étire au maximum sa jambe gauche pour tenter de récupérer sa chaussure qu’elle a maladroitement repoussée du pied. En équilibre instable sur sa chaise, elle bascule en arrière. En se rattrapant au bureau, elle déplace involontairement son sac d’un geste de la main. L’opération lui évite une chute malencontreuse, mais dévoile le miroir qui n’a pas pu échapper à la vue du président. Agacée par sa maladresse, elle répond sur un ton irrité :
– Mais je t’ai déjà répété que j’avais cours à l’Agro dans le cadre de leur programme spécial sur la déforestation. Je ne déplace jamais un cours. Qu’il s’agisse d’un président de société ou d’un ministre ne change rien à l’affaire.
– Gwenaëlle, c’est très important. General Electric pourrait rejoindre le premier cercle de nos sponsors. Son président a demandé à te rencontrer après avoir lu ton dernier ouvrage qui a été bien diffusé aux Etats-Unis. Tu le sais : si nous voulons rester au taquet dans la compétition internationale, il faut lever des fonds. C’est devenu le nerf de la guerre. Lundi, tu peux faire la décision avec ta puissance de conviction et… ton charme incomparable.
– Mon charme ? Mais tu vas bientôt me demander de jouer les effeuilleuses devant tes grands patrons. Embauche carrément une de ces professionnelles, à l’œuvre nuit et jour, sous nos fenêtres dans le bois de Boulogne !
Le Président pique un fard et s’éponge le visage avec un mouchoir. Face à la véhémence de Gwenaëlle, il fait machine arrière :
– Tu es une prof et une chercheuse d’exception, mais ce n’est pas toujours facile de dialoguer avec toi. Josiane au secrétariat est à ta disposition si jamais tu changeais d’avis.
– C’est tout vu : je n’ai pas le don d’ubiquité. Impossible d’être en même temps à l’Agro et à Dauphine ! La prochaine fois, demande à l’une de tes deux secrétaires de consulter mon agenda avant de prendre ton rendez-vous, si tu tiens vraiment à ce que j’y assiste !
Le Président tente de masquer sa contrariété en quittant la salle. Gwenaëlle laisse échapper un soupir de soulagement. Quelques murmures dans l’assemblée trahissent un certain relâchement. L’entrée impromptue du Président ne pouvait laisser indifférent. Même si les deux enseignants ont parlé à voix basse, la tension n’a pas échappé aux étudiants. Gwenaëlle réagit immédiatement pour couper court à toute velléité de dissipation. Elle rappelle aux étudiants qu’il ne leur reste qu’une heure pour composer et lance une remarque acérée à Youlia et Elena, les deux étudiantes russes qu’elle surprend en train d’échanger quelques signes.
10h45, les derniers étudiants quittent la salle. Comme à l’accoutumée, Li s’incline légèrement devant son professeur, en rendant sa copie qu’il tient des deux mains comme on le fait en Chine pour remettre un présent. Il est suivi d’Aude qui, de façon très inattendue, complimente Gwenaëlle :
– Il faut reconnaître que vous avez un certain talent pour sortir les questions d’actualité à point nommé, indique la jeune fille blonde, avec un large sourire très seizième arrondissement, avant de disparaître avec sa démarche altière.
Ali dépose subrepticement sa copie et file en évitant les regards extérieurs, la main gauche dissimulée au fond de la poche de sa veste. Les deux étudiantes russes s’excusent au passage pour leur dissipation. Arrive Élodie :
– Madame, je suis surprise par l’absence de Juliana. Elle n’a pas manqué un seul cours de l’année et avait bien pris soin de prévenir le jour où elle était arrivée en retard. La visite du Président avait un lien avec elle ? Il avait l’air terriblement contrarié en quittant la salle.
– Vous avez raison : Juliana n’était pas là ! Comme j’ai oublié de faire signer la feuille d’émargement, je ne m’en suis même pas rendu compte. Vous avez repéré d’autres absents ?
– Non.
– Bon, je vais vérifier en comptant les copies et informer l’administration. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. Prévenez-moi dès que vous avez de ses nouvelles.
– Juliana n’a répondu à aucun de mes messages ce matin. Ça ne lui ressemble pas du tout !
– Bizarre !
Martin, le play-boy de la promotion d’habitude si prompt à quitter les salles d’examen pour parader dans les couloirs, s’attarde à sa place. Il pose son stylo, prend tout son temps pour ranger ses affaires, relève la tête :
– Drôle d’épreuve ce matin. Pourquoi avoir inventé ce sujet sur la guerre climatique ?
– Pardon ? rétorque sèchement l’enseignante.
– Vous pouvez me montrer les sujets ? interroge malicieusement le garçon, sans détourner son regard. Et d’ajouter avec un grand sourire : on n’a pas été dupes ce matin. On a bien remarqué votre panique quand vous ne trouviez pas les énoncés, et encore plus quand vous avez constaté l’état de votre maquillage.
Gwenaëlle lance un regard noir à l’étudiant et réplique vertement qu’elle n’a pas de temps à perdre et que ce sera un zéro si elle ne récupère pas immédiatement la copie. Mais le ton sonne faux. Elle vient d’être désarçonnée par le jeune homme qui s’approche avec un sourire narquois en roulant les mécaniques. Elle tressaille, se sent un instant paniquée, comme si une fibre secrète venait d’être atteinte. Le garçon continue d’avancer en suivant le chemin qu’elle parcourait tout à l’heure, alors maîtresse des cérémonies. Lorsqu’il arrive à la hauteur du bureau, il dépose sa copie, et déclare d’une voix faussement câline :
– Vous savez, en économie, moi, je ne m’y connais pas trop. Mais en matière de femmes, j’ai une certaine expérience. C’était si important les traces de maquillage ?
Martin termine sa phrase en bredouillant, puis quitte précipitamment la salle en perdant soudain contenance. Gwenaëlle est hors d’elle, furieuse d’avoir perdu pied quelques secondes face à un individu aussi insignifiant que Martin.
10h50, l’université se transforme en une immense fourmilière pendant les intercours. Des cohortes d’étudiants à la recherche de leur prochaine salle de cours se croisent dans les couloirs. Dans le hall central, la file s’allonge devant les machines à café. En salle B408, Raji Ramansoa, professeur de mathématiques et codirecteur du master Economie du climat rejoint Gwenaëlle en train de ranger les copies dans son sac. Il perçoit immédiatement une sorte de malaise chez sa collègue qu’il vient relayer :
– Salut Gwenaëlle ! Pour ton examen, tout s’est bien passé ?
– Oui, sauf que Juliana était absente. Elle n’a pas prévenu et semble avoir disparu. C’est intrigant de la part de cette étudiante, si fiable jusqu’à présent.
– Où est le problème ? On a largement le temps d’organiser une épreuve de rattrapage.
– Bien sûr ! Mais il y a quelque chose qui cloche dans cette absence, insiste Gwenaëlle manifestement préoccupée.
Raji acquiesce mais change de sujet. Il a vu le président quitter la salle, fulminant de rage. On aurait dit que sa tête allait se liquéfier. Il demande à Gwenaëlle ce qui a bien pu se passer. Un peu embarrassée, l’enseignante tente de se justifier :
– Je l’ai rembarré, assez stupidement je reconnais. Mais comprends-moi : il débarque dans ma salle d’examen et commence à m’expliquer comment je dois gérer mon agenda. Moi ça fait trois semaines que je n’ai pas sorti la tête de l’eau.
– Je sais. Et ça ne va pas s’arranger avec cette nouvelle mission du Premier ministre que tu ne peux pas refuser. Veillons quand même à ne pas trop l’indisposer : sans son soutien, nous ne serions jamais parvenus à créer ce master !
Gwenaëlle et Raji se sont heurtés à un certain nombre d’obstacles lors du lancement de cette formation. Le premier a été d’ordre administratif. L’université Paris-Dauphine offre une constellation de masters délivrant des diplômes Bac + 5, dans des matières allant de la recherche pure en mathématiques à des domaines très appliqués. L’administration a longtemps tergiversé pour décider dans quelle case ranger ce nouveau master a priori inclassable. D’autres obstacles, plus politiques, ont surgi par la suite. Dans la concurrence prévalant entre formations, il se forme parfois des chapelles, pire des baronnies qui s’assoupissent sur leurs lauriers en veillant à bloquer l’entrée de tout nouveau compétiteur. Cela n’a pas manqué de se produire lors du lancement du master Economie du climat : certains collègues ont raillé l’attelage contre nature entre Raji, l’un des mathématiciens les plus doués de l’université, et Gwenaëlle, une enseignante sémillante en économie du développement. D’autres ont martelé que l’écologie n’avait pas sa place à Dauphine. Les plus hostiles ont même insinué que le climat n’était qu’un prétexte futile utilisé à des fins de publicité personnelle.
– Après cinq ans d’existence, nos résultats sont là, s’enflamme Gwenaëlle : nous faisons chaque année le plein de candidats. Grâce à nos partenariats avec des universités étrangères, le master est devenu le cœur d’un réseau où les jeunes chercheurs peuvent préparer des thèses de grande qualité.
– Certes ! Mais on ne peut pas se permettre de totalement négliger les équilibres politiques à l’intérieur de l’université : c’est important d’avoir le président à la bonne !
Raji se rapproche de sa collègue qu’il domine d’une bonne tête. Il laisse volontairement s’intercaler un moment de silence. Effleurant légèrement son bras il reprend d’une voix apaisante :
– Gwenaëlle, attention à ne pas trop tirer sur la ficelle ! Comme tu roules plus vite que la moyenne, tu mènes en permanence l’échappée. Dans une course cycliste, le leader doit attendre ses équipiers pour se ménager. Fais davantage attention à toi. Sinon, tu risques de craquer un jour et nous en pâtirons tous, sans parler de ta famille.
– Message reçu, réplique la jeune femme. Mais toi-même, es-tu le mieux placé pour donner ce genre de conseil, avec l’association que tu viens de lancer ? Ça marche au moins ?
Originaire de Madagascar, Raji a toujours vécu à Paris, dans le 18 e arrondissement. Il a renoué récemment avec des cousins et retourne plus régulièrement au pays. Il a aussi accepté de présider une association promouvant l’enseignement des mathématiques en Afrique. Pour l’instant, cela l’engage surtout à donner des conférences pour lever des fonds. Avec quelques résultats, puisque cinq projets pourront démarrer dès la rentrée prochaine.
Par l’entrebâillement de la porte, Gwenaëlle aperçoit les premiers étudiants qui n’osent pas pénétrer dans la salle où discutent les deux directeurs du master. Elle saisit l’imperméable, encore humide, qu’elle a soigneusement déployé sur le dossier d’une chaise et s’apprête à partir. Elle doit assurer la présidence d’un jury de thèse à la Sorbonne sur la valeur économique du capital naturel. Ensuite, elle s’envole à Copenhague où elle est l’invitée d’honneur du dîner annuel de la SESE : la Société européenne de sciences économiques, une sorte de club de préretraités ! D’une voix un peu lasse, elle prend congé de Raji :
– J’aurais préféré rester à Paris pour la soirée de fin de semestre organisée par les étudiants. Il y aura certainement plus d’ambiance qu’avec les vieux chnoques de la SESE ! Tu m’excuseras auprès de la promotion ?
– Pas de souci : nous trinquerons à ta santé ! réplique Raji d’une voix enjouée.
Sur le perron de l’université, le vent a chassé l’orage. Quelques rayons de soleil percent la couche nuageuse. Monsieur Diap a posé son gobelet sur le rebord de l’escalier. Il roule sa cigarette qui rappelle un tube de papier, tant le tabac est économisé. Il humecte la feuille, procède à son collage et allume avec difficulté l’engin. Il surveille attentivement la sortie. La voilà :
– Vous ne les avez pas ratés vos étudiants, avec cet examen sur la guerre climatique.
– Les nouvelles vont vite, réplique Gwenaëlle.
– Cela fait 27 ans que j’officie à Dauphine. J’ai eu le temps de mettre au point mes réseaux de renseignement ! Et puis, les changements du climat me tarabustent. Cette nuit, il a fait plus de 25° avant que l’orage n’éclate. Pas normal en cette saison.
Monsieur Diap s’interrompt un instant avant de poursuivre :
– Au pays, c’est encore pire : les saisons sèches sont devenues caniculaires et n’en finissent plus. La pluie arrive quand on ne l’attend plus, sans prévenir. Diluvienne, elle met alors tout sens dessus dessous. Ceux qui en profitent, ce sont les marabouts que vont consulter les villageois. Ils s’enrichissent sur leurs dos en leur promettant que tout va redevenir comme avant.
– Ils sont un peu comme les militants anti-climat chez nous ?
Comme si Gwenaëlle n’avait rien dit, Monsieur Diap poursuit son idée :
– Moi, je crois que votre guerre du climat, elle a déjà commencé. Et elle va faire des victimes, bien plus rapidement que vous ne l’imaginez. Vous avez vu ce nouveau torpillage de bateau en mer du Japon ?
– Non. De quoi s’agit-il ?
– Tenez ! Li, votre étudiant chinois a imprimé ces dépêches AFP diffusées sur Internet. Lisez attentivement : c’est le réchauffement climatique qui est derrière tout ça. Vous risquez de vous trouver entraînée dans ce tourbillon. Il faudra faire bien attention à vous : la guerre du climat, c’est autre chose que vos chamailleries d’intellectuels avec vos histoires de laboratoires, de crédits de recherche et de carrières. Là, il va pleuvoir des cadavres, si j’ose dire.
– Merci pour tout, Monsieur Diap. Bonne fin de journée.
Un peu interloquée, Gwenaëlle se dirige vers la station de RER en pressant le pas. Il ne faut pas prendre les propos de Monsieur Diap à la lettre. Mais elle sait d’expérience combien ses intuitions peuvent être prémonitoires. « La perspicacité des vieux sages africains », pour reprendre les termes du chef des appariteurs, n’est pas un vain mot. Il vient soudain une pensée sinistre à l’enseignante : et si la première victime de la guerre du climat n’était autre que Juliana ?
2 Dépêches AFP du vendredi 13 avril 2012
Nouvel attentat à la torpille sur un navire de commerce en Corée AFP – Vendredi 13 avril 2012, 2h43
Un cargo grec ancré à l’entrée du port d’Ulsan a été endommagé par un tir de torpille un peu après minuit (7h00 heure locale) et a coulé à 2h30 (9h30 heure locale). D’après les autorités coréennes, l’attentat n’a pas fait de victimes. Immatriculé au Pirée sous le nom d ’Energy IV, le navire était exploité par la compagnie Eliokadis, du nom de l’armateur grec mystérieusement abattu l’été dernier. En décembre 1997, l’Energy IV avait été arraisonné par Greenpeace en mer du Japon, alors qu’il transportait du charbon.
Après les attentats dans le détroit d’Ormuz, en mer de Barents et dans le détroit de Malacca, cela porte à quatre le nombre de navires de commerce détruits depuis le début d’année. Non revendiqués, ces attentats sont officieusement attribués à la mouvance d’Al-Qaida.
Flambée des cours du pétrole à la suite de l’attentat d’Ulsan AFP – Vendredi 13 avril 2012, 9h19
A la suite de l’attentat d’Ulsan, le prix du pétrole s’est envolé à 280 dollars le baril à l’ouverture du marché londonien, entraînant la suspension des cotations. D’après les analystes de la Deutsche Bank, le seuil de 300 dollars pourrait être franchi à la reprise du marché.
Mystérieuse revendication de l’attentat d’Ulsan AFP – Vendredi 13 avril 2012, 9h51
L’attentat d’Ulsan a été revendiqué par un message, non signé, envoyé depuis une adresse piratée à l’ensemble des agences de presse. Le message comporte une citation extraite de La Tempête , la dernière pièce de Shakespeare, suivie d’un commentaire lapidaire :
« LE BOSSEMAN—Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus bas. Mettez à la cape sous la grande voile risée. ( Un cri se fait entendre dans le corps du vaisseau .) Maudits soient leurs hurlements ! Leur voix domine la tempête et la manœuvre. ( Entrent Sébastien, Antonio et Gonzalo .)—Encore ! Que faites-vous ici ? Faut-il tout laisser là et se noyer ? Avez-vous envie de couler bas ? SÉBASTIEN—La peste soit de tes poumons, braillard, blasphémateur, mauvais chien !
LE BOSSEMAN—Manœuvrez donc vous-même. ( Entrent des matelots mouillés .)
LES MATELOTS—Tout est perdu—En prières ! En prières ! Tout est perdu.
C’est la tempête. Les puissants de ce monde ne gouvernent pas plus la planète que les marins de Shakespeare ne maîtrisent leur coquille de noix. Les attentats doivent cesser et les gouvernements agir face au réchauffement climatique ».
3 « The Sewing Machine »
Ce soir , The Sewing Machine est réquisitionné par les étudiants du master Economie du climat : soirée festive, après le dernier examen du semestre. Situé au coin de la rue Victor-Massé et de la rue Frochot, l’établissement a été ouvert il y a cinq ans par Michel. Il a pris la place de l’atelier de réparation de machines à coudre de Monsieur Bernard, une figure historique du quartier. L’histoire avait commencé de façon quelque peu singulière : un soir qu’il remontait sur Pigalle à pleins gaz, Michel perdit le contrôle de son deux-roues pour terminer dans la devanture de l’atelier. Sous le choc, la vitrine vola en éclats. Monsieur Bernard réalisa vite que le jeune homme circulait sans assurance, sur un engin d’origine douteuse. Plutôt que d’alerter la police, il exigea du garçon qu’il l’aide à confectionner une protection de fortune avec des planches et qu’il monte la garde dans le magasin pendant la nuit. Dix ans plus tard, Michel livrait toujours la clientèle, trois fois par semaine et faisait la comptabilité de l’entreprise. A son départ en retraite, Monsieur Bernard lui vendit le local à prix d’ami, pour lui permettre de réaliser son rêve : monter un bar à vins.
Au fil des promotions, l’établissement s’est imposé comme l’épicentre de la vie sociale du master Economie du climat : Michel est un ami d’enfance de Raji, codirecteur du master avec Gwenaëlle. Sorti fumer une cigarette sur le trottoir, il est en discussion animée avec Élodie, la délé guée de promo, et Youlia, la Russe brune, grande assidue du bar :
– Vous savez, je l’aime bien Raji. Ensemble, on a fait les quatre cents coups dans ce quartier. Mais c’est devenu un intellectuel. Avec ses théories sur le climat, il va finir par tuer le petit commerce.
– Hé, c’est la première fois que je vous entends parler comme ça ! répond stupéfaite Youlia. Qu’est-ce qui vous arrive ?
– J’ai reçu ce matin ma quittance d’électricité avec les nouveaux tarifs « écologiques » : 20 % d’augmentation ! Pour payer le CO 2 , qu’ils disent…
Le gouvernement a récemment décidé d’ajouter une composante carbone aux factures d’électricité et de gaz. Soumis au système européen des quotas de CO 2 , les fournisseurs ont obtenu l’autorisation de répercuter le coût de leurs quotas sur leurs clients. La mesure incitera les consommateurs à réduire leurs émissions, disent les experts. Mais Michel ne l’entend pas du tout de cette oreille :
– Les compagnies qui nous fournissent nous pressurisent. Elles s’en mettent plein les fouilles tandis que nous, les petits, on va crever. C’est ça que vous voulez ? Une société où les gros vont manger tous les petits ! Et vous l’organiserez où votre soirée de fin de semestre quand je serai sur la paille ? Dans les salons des multinationales qui financent vos programmes de recherche ?
Comme pour appuyer ses propos, Michel jette au sol son mégot qu’il écrase avec acharnement, jusqu’à la totale désintégration.
– Le but est de réduire les émissions de CO 2 , intervient Élodie. Les nouvelles règles mises en place sont loin d’être parfaites. Mais on peut les améliorer. Et puis, vous le connaissez mieux que nous, notre prof : on ne peut pas le suspecter de prendre le parti des riches contre les pauvres. Pas lui en tout cas !
– Au début, j’étais à fond pour le projet, rétorque avec véhémence le cafetier. Quand l’Europe a mis en place son système pour faire payer les rejets de CO 2 , je n’y comprenais pas grand-chose. Raji m’a expliqué qu’il s’agissait de bloquer les émissions de ces gaz qui détraquent le climat en faisant payer les pollueurs dès qu’ils dépassent leur plafond. L’idée m’a bien plu : il ne faut pas plaisanter avec le réchauffement de la planète. Mais le projet a été dévoyé. Le gouvernement ferait mieux de commencer par relancer l’économie. Ensuite, on pourrait passer au changement climatique. Tiens, mais voilà notre grand intellectuel !
Raji arrive un peu essoufflé, mais souriant. Il éprouve toujours un profond plaisir à retrouver son quartier de jeunesse. Il perçoit immédiatement la contrariété de Michel :
– Tu en fais une tête, Michel, pour une soirée de fête ! Tu t’es pris un redressement fiscal ?
– Pire que ça : j’ai reçu ma facture d’électricité. Avec votre prix du CO 2 à la con, vous allez tous nous mettre sur le carreau.
– Hé ! Tu ne vas pas nous jouer la scène du petit patron geignard, professionnel de la complainte. Les vrais problèmes, on n’en manque pas : 900 millions de personnes sur terre qui crèvent la faim ; les gosses des bidonvilles de Calcutta, envoyés au turbin à 8 ans ; la multiplication des sans-abri qui passent la nuit recroquevillés sous le métro aérien. Je peux rallonger la liste. Pas la peine d’en rajouter avec ta quittance. Et qu’en penserait Monsieur Bernard ? Lui, personne ne l’a jamais entendu se plaindre dans le quartier !
Le dernier argument fait mouche. Les deux compères échangent un regard entendu. Raji s’adresse maintenant aux étudiantes :
– Si j’ai bien compris, on n’a pas récupéré Juliana mais elle a envoyé un message à l’ensemble de la promotion ?
– Elle a dû s’envoler hier en urgence pour le Brésil à cause de la brusque dégradation de la santé de sa mère, répond Élodie. Elle enverra plus de nouvelles dès que possible.
– Hum… sinon votre fête a fait le plein ?
– Tous les étudiants sont là, sauf Ali qui ne devrait pas tarder. Les promos précédentes sont bien représentées. La majorité des profs a fait le déplacement : c’est super sympa.
– Parfait ! Michel, la maison offre toujours la première boisson, malgré le renchérissement des quotas de CO 2 ? interroge Raji dont le gosier semble desséché.
– Bien sûr !
Le groupe s’engouffre joyeusement par la petite porte, sous l’enseigne lumineuse qui projette par intermittence des éclats de lumière rose pâle. Deux antiques machines à coudre encadrent l’entrée de la grande salle qui forme un demi-cercle autour du comptoir en zinc. Une ouverture dans le mur voûté en pierre conduit à la seconde salle, plus petite, avec sa baie vitrée donnant sur la cour. Le vénérable établi de Monsieur Bernard, installé à droite du passage, fait office de table de mixage. Jack, l’étudiant américain qui a conduit Dauphine en finale du championnat de basket, est aux platines. Alors que s’égrènent les dernières notes d’un blues de Miles Davis, il est en discussion animée avec sa compatriote Jennifer Hight, professeur d’anglais et benjamine du corps enseignant :
– Jack, j’ai toujours entendu dire qu’avec Coltrane, Chambers et toute sa bande, Davis avait enregistré Kind of Blue d’une traite, sans la moindre préparation. Le chef d’œuvre du Jazz serait donc une géniale improvisation.
– Pas du tout : ils ont enregistré pendant une semaine ! Ce n’est pas parce que nous descendons des esclaves que notre art doit être considéré comme un bricolage où il suffit de réunir une bande de négros, de préférence alcoolos et camés, avec leurs instruments. Il n’y a que dans les écoles texanes réservées à l’élite blanche qu’on peut véhiculer de tels clichés.
– Jack, ne mélangez pas tout ! s’indigne Madame Hight, elle-même issue d’une famille prospère du Texas. Je vous parle musique, pas politique.
Le ton a monté d’un cran. Jack s’en veut d’avoir stupidement provoqué sa compatriote, avec son militantisme d’un autre âge. Pour se racheter en beauté, il augmente le son, se lève, entraîne Madame Hight au centre de la pièce :
– Voici All Blues . C’est l’un de mes morceaux préférés, très émouvant à danser quelles que soient nos racines sociales ou notre couleur de peau.
La silhouette de Jack se met à onduler au son mélancolique des premières mesures. La prof se met rapidement dans le rythme. Le couple de danseurs se déplace lentement, girant au rythme de la trompette. La mélodie envahit les deux corps qui vibrent en symbiose avec les accords musicaux. Captivée, l’assistance cesse toute conversation. Le son des saxos se mêle à celui de la trompette. Rebondissant sous la voûte, ils subjuguent le groupe. Les tournoiements du couple de danseurs s’accélèrent. Aude finirait par en oublier l’absence de standing de cet établissement, en plus si mal localisé. Un sourire s’esquisse sur le visage d’Ali qui vient de s’asseoir à droite de l’entrée, cachant sa main meurtrie sous la table basse jouxtant son siège. Les derniers sons s’égrènent, laissant planer un court instant de silence avant un tonnerre d’applaudissements. Jennifer Hight, tout essoufflée, est aux anges :
– Merci Jack. Davis est un géant et on se fiche totalement de savoir combien d’heures il a fait répéter ses musiciens.
– Bien d’accord avec vous ! réplique Jack. Martin, narquois, ne peut retenir une réflexion insidieuse :
– Avec Jack, elle ne risque pas grand-chose, la prof.
– Tu veux répéter ? réplique Jack, jaugeant Martin d’un regard mauvais.
L’Américain n’a jamais caché son orientation homosexuelle, mais il déteste qu’on exhibe sa vie privée en public. Élodie craint un instant le déclenchement d’un pugilat. Pour détendre l’atmosphère, elle intervient prestement en conviant l’assemblée à passer dans la petite salle où est servie la sangria offerte par la maison. Professeurs et étudiants jouent du coude pour s’approcher des deux saladiers géants où les attend la sangria maison. Ayant bien compris le sens de la diversion, Jack n’insiste pas et se tourne vers Raji :
– Nous n’attendons pas Madame Le Penhoc’h pour le pot d’accueil ?
– Gwenaëlle ne peut pas être des nôtres ce soir. Elle donne en ce moment même une conférence au dîner annuel de la SESE, la Société européenne des sciences économiques.
– Vous devriez l’annoncer à l’ensemble de la promotion, avant qu’on trinque.
Sans attendre la réponse du prof, Jack saisit une louche sur la table qu’il utilise comme un goupillon contre le saladier en verre pour ramener le silence. Il cède la parole à Monsieur Ramansoa :
– Je dois excuser ma collègue Le Penhoc’h, désolée de ne pouvoir partager ce moment avec nous. Gwenaëlle donne en ce moment même une conférence à Copenhague, devant un parterre d’économistes européens. Elle m’a demandé de vous communiquer une autre information : le Professeur Le Penhoc’h a accepté cet après-midi de présider le groupe des experts de haut niveau dans le cadre d’une mission que lance le gouvernement français sous l’égide des Nations Unies. Il s’agit de favoriser une accélération de la négociation internationale sur le climat. Notre master est désormais représenté dans les plus hautes sphères !
– Vive Le Penhoc’h super star ! s’exclame Jack. Je lève mon verre à sa santé, à celle de son codirecteur et à tout le corps enseignant pour cette formidable année passée à Paris !
– Bravo, aussi, à l’équipe de basket de Dauphine et à son capitaine, ajoute Madame Hight, très applaudie.
– Pour le basket, les grands enjeux sont devant moi, réplique Jack. J’ai été pris en stage au centre d’économie de l’environnement de Duke University. Si je carbure bien, ils vont me proposer un contrat de deux ans. Je suis très motivé, car Duke abrite l’une des meilleures équipes des États-Unis. Ils ont même remporté le championnat universitaire en 2010.
– Une migration vers la Caroline du Nord ? Hé, Jack ! Ne vous rapprochez pas trop du Sud traditionnel : on dit que les noirs sortis du lot s’y compromettent avec les élites blanches ! laisse échapper Madame Hight, décidément très en verve.
Elena reprend la parole :
– Je voudrais également porter un toast à Madame Le Penhoc’h et au sujet de ce matin sur la guerre climatique. Que le corps enseignant ne soit pas dupe : nous avons parfaitement compris qu’elle avait oublié les sujets chez elle. Mais comme question de substitution, c’était une sacrée trouvaille !
– Et tu t’en es sortie comment ? glisse Jack.
– J’ai eu une stratégie un peu opportuniste. Tu connais sa passion pour Spinoza. Je me suis vaguement souvenue de mon cours de philo au lycée à Moscou où notre prof était aussi un mordu du philosophe. Il y a une phrase de Spinoza qui m’est revenue : « La paix, ce n’est pas seulement l’absence de guerre ». J’ai démarré là-dessus et puis j’ai brodé. Ça devrait lui plaire à Le Penhoc’h.
– Gonflée ! Et à quoi il va te servir, Spinoza, dans ta salle de marchés de Gazprom à Londres ? réplique l’Américain. Les traders de quotas de CO 2 , ils s’en foutent de la philosophie. Du reste, c’est curieux que ce géant du gaz russe soit intéressé par le marché du carbone. Ils veulent se refaire une virginité ou simplement amasser de la galette sur le dos des « petits » comme dirait Michel ?
Ayant achevé leurs cours théoriques, les étudiants doivent encore effectuer leurs stages de fin d’études pour obtenir le diplôme du master. Ils s’apprêtent à se disperser pour six mois dans les entreprises ou institutions qui vont les accueillir.
– Tu es prise en stage dans la salle de marchés de Gazprom ? intervient Aude. C’est un mastodonte économique. Ils font combien de chiffre d’affaires ?
– Sûrement un énorme pactole qui se compte en dizaines de milliards de dollars ! Le groupe contrôle plus des trois quarts du gaz russe. Depuis que Gazprom est cotée à Londres, ils développent une activité de trading sur les contrats à terme pour leurs clients. Ils doivent aussi faire pas mal de thunes en boursicotant pour leur propre compte : les marchés du gaz n’ont aucun secret pour eux.
– Tu vas traiter du gaz ?
– Non, je rejoins l’équipe de trading de CO 2 , toute petite à l’échelle du groupe : moins de cinq personnes alors que l’ensemble de la salle de marchés en compte plusieurs centaines. Et toi, tu as dégotté ton stage de fin d’études ?
– Je pars pour New York, mais pas dans le négoce d’un produit marginal comme le CO 2 , répond Aude de son ton suffisant. Je suis prise chez EOGT, le plus grand courtier de Wall Street sur les produits dérivés énergétiques. L’affaire a été développée par un ancien de la banque d’affaires Goldman Sachs. Rien que sur le pétrole, elle réalise plusieurs dizaines de milliards de dollars en vente de contrats sur livraisons à terme. Crois-moi : on n’est pas prêts de voir ça sur le marché croupion du carbone.
– Ah ! Tu rejoins l’establishment et le clan de pollueurs, envoie perfidement Elena.
– Arrête ! C’est facile de rejeter l’establishment en le caricaturant comme s’il s’agissait d’un vulgaire ramassis de pollueurs, s’indigne Aude. Les bien-pensants écologistes sont maintenant complètement intégrés au système : Le Penhoc’h, elle passe sa vie dans les hôtels de luxe, fréquente patrons et ministres, sans parler de ces grandes messes à l’ONU où chaque année on est censés négocier l’avenir du monde. Moi, au moins, je ne joue pas les tartuffes. Je veux travailler dur, réussir dans la finance et gagner plein d’argent.
– Hé, je plaisantais ! Je ne te fais aucun reproche. Simplement, si on ne tient pas compte du réchauffement climatique dans la vie économique, on court à la catastrophe. Il faut donc au plus vite changer les règles du jeu en faisant payer les émissions de CO 2 aux pollueurs qui utilisent l’atmosphère comme un vaste dépotoir.
– Oui, je connais la chanson. En Union Soviétique aussi, ils voulaient changer les règles du jeu économique au nom du bien collectif. On a vu ce que ça a donné. Tu es bien placée pour le savoir.
– Est-ce vraiment mieux depuis qu’ils ont réintroduit les mécanismes de marché avec le développement des mafias, l’arrogance des oligarques et l’appauvrissement de la majorité de la population ? réplique vertement Elena dont les pommettes se sont enflammées.
Un petit cercle s’est spontanément formé autour des deux étudiantes, suivant avec amusement la confrontation. Elena a soudain la désagréable impression de se trouver au centre d’un ring de boxe. Elle repère Ali qui s’est discrètement joint au public. Pour faire diversion, elle s’adresse à lui :
– Dans le Caucase, la situation s’est améliorée avec l’arrivée du marché ?
– Heu… difficile de parler du Caucase dans son ensemble. Chez nous, en Azerbaïdjan, le pétrole de la Caspienne a attiré beaucoup de capitaux et les Russes nous pressurent moins que du temps de l’Union soviétique. L’économie se porte mieux. Mais je t’en dirai plus dans six mois : je m’envole la semaine prochaine pour mon stage de fin d’études à Bakou.
– Je croyais que tu avais été pris au MIT, à Boston ?
– Le MIT, c’est pour après : j’ai une inscription de trois ans pour y faire une thèse sous la direction conjointe de Madame Le Penhoc’h et du prof américain qui est venu faire une conférence en début d’année : tu sais, le grand type à la moustache blanche qui nous avait si bien parlé des marchés de quotas. En plus, il est hyper cool.
– Formidable ! s’exclame Madame Hight. Cette année tout le monde part en stage de fin d’études à l’étranger. C’est excellent pour le niveau d’anglais.
– Moi, je vais continuer à pratiquer mon français à Paris, intervient Youlia qui rejoint la discussion, accrochée au bras de Martin. Je vais faire de l’import-export de fourrures dans la succursale d’une entreprise de négoce basée à Saint-Pétersbourg. Comme ça, nous pourrons rester avenue Bugeaud, dans l’appartement de Martin. Li aussi reste à Paris : il va faire de la veille sur la politique énergétique chinoise pour le compte d’EDF.
Une clameur s’élève du côté du bar. Le petit téléviseur installé au-dessus du comptoir diffuse le journal de vingt heures. Un dossier spécial est consacré aux conséquences de l’attentat sur l’Energy IV : accès de fièvre entre les deux Corées ; réunion spéciale des ministres du G20 ; envolée du prix du pétrole ; annonce d’une grande initiative sur le climat par le Premier ministre français. Juste après sa déclaration, les caméras se sont infiltrées dans l’académie de Copenhague pour traquer la nouvelle présidente du comité d’experts de haut niveau. Elles dévoilent, bien droite derrière son pupitre de verre, une femme au teint basané que reluquent avec concupiscence des messieurs aux cheveux blancs : l’élite de la science économique européenne ! Les étudiants se précipitent pour contempler leur prof à la manœuvre. La caméra fixe un instant ses yeux noisette. Même sur un écran de télévision, le regard perçant de Gwenaëlle ne laisse pas indifférent.
– Elle va leur faire le coup de la guerre du climat, claironne Martin. Mais eux, ils ont de la chance : ils ne sont pas obligés de composer, il leur suffit d’écouter et de mater ! A propos de guerre du climat, est-ce qu’on peut savoir comment les deux majors s’y sont pris ?
Les notes provisoires de la promotion ont été diffusées par le service de la scolarité de l’université. Cette année, deux étudiants se détachent, loin devant les suivants : Aude et Ali. Ils ont immédiatement été catalogués par leurs pairs comme le « couple des majors ».
– Moi, je n’ai pas fait de la lèche en citant Spinoza, lance Aude sur un ton agressif. J’ai fait référence à Tocqueville. Pour éviter la guerre, ce qui compte, c’est l’extension du système démocratique. Ce n’est pas le climat la menace première, mais les dictatures, le terrorisme, la dilution des responsabilités et aussi le relâchement des mœurs. Evidemment, j’ai pris des risques, car je ne me suis pas mise dans le moule des écologistes bien-pensants.
– Gwenaëlle ne pénalisera jamais une étudiante parce qu’elle défend une opinion différente de la sienne, intervient immédiatement Raji.
L’enseignant s’intercale entre ses deux majors avec un large sourire. Mais la jeune fille se raidit au contact du professeur. Son visage exprime une hostilité non dissimulée.
– Et toi, Ali ? Tu lui as balancé quelle histoire à Le Penhoc’h, sur la guerre climatique ? lance Jack.
Le jeune Azéri semble mal à l’aise. Il s’écarte de Raji, fait quelques pas comme pour échapper au groupe, hésite, revient au centre de l’assemblée. Sa bouche esquisse une grimace. Les premiers mots sortent lentement, prononcés d’une voix grave et monocorde :
– La guerre, pour moi, ce n’est pas une question de dissertation. Je l’ai vécue, dans le Haut-Karabagh, puis à Bakou. J’avais 12 ans. Le jeune homme s’exprime difficilement, luttant contre les larmes qui gorgent ses yeux. Elle m’a bousillé une main, la guerre… Ses yeux errent sur la voûte, à la recherche d’un point où se fixer. Ali achève d’une voix effrayée :
… mais la main, ce n’est rien à côté du reste !
Le silence est pesant sous la charge émotive. Nul n’ose le rompre. Youlia se décolle soudain de Martin, rejoint Ali et l’entraîne au fond de la salle où elle s’assied à son côté, lui glissant des mots apaisants au creux de l’oreille.
– Hé ! Pique pas ma nana ! lance Martin. Pour une fois qu’une fille aussi canon s’accroche à moi…
La remarque détend l’atmosphère et personne ne prête plus attention aux deux étudiants. Brune et de petite de taille, Youlia ne correspond pas aux stéréotypes de la beauté russe. Son corps, très mince, impressionne par la souplesse de ses mouvements. Ses cheveux raides et noirs lui donnent un air asiatique. Toujours en mouvement, ses yeux foncés expriment une curiosité insatiable. L’étudiante est originaire de Grozny en Tchétchénie. Elle a connu la guerre, à peu près au même âge qu’Ali. Elle a bien essayé d’oublier ce passé, en menant une vie délurée : équipées endiablées jusqu’au bout de la nuit ; enivrement au son du hard-rock ; abus d’alcool et parfois de drogue. Cela lui a collé une réputation sulfureuse à la peau mais n’a pas effacé les images qui continuent de remonter à la surface : le vacarme des bombes, la descente des miliciens dans l’immeuble, le cadavre du frère, la disparition du père. Posant sa main sur celle de l’étudiant, Youlia trouve les mots justes pour le rasséréner. Ali refait surface :
– Viens, rejoignons les autres. Nous allons porter un toast pour participer à la fête.
– Hé ! Mais elle plane, Youlia ! Tu ne vas quand même pas me plaquer pour ce Caucasien estropié ? lance Martin, avec son tact habituel.
Youlia le foudroie du regard. Un murmure de désapprobation parcourt l’assemblée. Indifférent, Ali s’empare de deux verres de sangria qu’il tient habilement de la main droite. Il en donne un à Youlia, lève l’autre :
– Vous savez que je ne bois pas d’alcool. Ce soir, votre Caucasien estropié va faire une exception avec la sangria. Je lève mon verre pour sincèrement tous vous remercier pour cette bonne année. Je porte un toast spécial à Juliana et à la santé de sa mère. Mais dis-nous, Élodie, tu ne pars pas au Brésil pour ton stage de fin d’études ?
– Si, je m’envole mercredi pour Manaus, au cœur de l’Amazonie. Je vais participer à une étude sur le développement de projets pour lutter contre la déforestation, dans le cadre d’un partenariat entre l’institut de recherche sur l’Amazonie de Manaus, et une ONG de terrain. Je suis hyper contente. Ça me rapproche de ma Guyane natale : Manaus est à moins de 1500 kilomètres de Saint-Laurent-du-Maroni où j’ai vécu toute mon enfance.
– Tu vas pouvoir faire la connexion avec Juliana. De quelle partie du Brésil elle vient, à propos ? lance Ali qui sourit devant la mine épanouie d’Élodie.
– Heu… tiens, c’est bizarre ! Je ne l’ai jamais entendue parler de son patelin d’origine. Dans son texto, elle ne dit rien de l’endroit où elle se rend.
Les étudiants échangent des regards interrogatifs. C’est le moment que choisit Li pour entrer en scène. L’étudiant chinois, toujours à l’affût de ce que disent les autres, prend rarement la parole dans un groupe. Dérogeant à l’habitude, il sème une grande perplexité au sein de l’assemblée :
– Il y a une autre bizarrerie. Vous vous souvenez, lors de la journée d’intégration, Juliana nous avait dit que sa mère était décédée lorsqu’elle avait dix ans. Comment peut-elle tomber malade aujourd’hui ?
– Pour moi, Juliana a tout simplement filé avec un des ces latinos bodybuildés pour s’envoyer en l’air du côté de Copacabana, intervient Martin. Arrêtons de nous prendre la tête !
– T’es vraiment lourd ! s’emporte Youlia, le visage courroucé. Tu ne pourrais pas la fermer de temps en temps ou réfléchir un tout petit peu avant de débiter tes conneries ?
Élodie échange un regard inquiet avec Elena. Il y a de l’électricité dans l’air ce soir. L’étudiante russe vient à son secours pour faire retomber la tension :
– Hé, restons zen ! Pour Juliana, je ne vois guère ce qu’on pourrait faire de plus maintenant. Prenons juste une photo-souvenir de la promotion et envoyons-la par e-mail. Nous verrons bien si elle nous répond. On pourra aussi lui poster un tirage papier grand format avec nos signatures au verso. J’ai emporté cette feuille de qualité photo : chacun peut mettre au dos un petit mot et nous ferons le tirage demain. Après la photo, on passera aux choses sérieuses : hard-rock russe, n’est-ce pas Youlia ?
Dépassant d’une bonne tête sa compatriote, Elena présente un visage tout rond derrière une frange blonde barrant son front. Son corps aux formes généreuses semble empreint d’une nonchalance naturelle. La jeune Russe ne se départit jamais de son calme. Elle a un sens inné de l’organisation. Sous sa conduite, l’opération photo-souvenir est rondement menée : l’e-mail vient de partir à destination du Brésil. Étudiants et professeurs se succèdent pour mettre un mot à Juliana au dos de la feuille de papier glacé où sera demain imprimée la photo. Jack est prié de lancer le premier morceau de hard-rock. C’est un signal envoyé aux professeurs, indiquant le véritable lancement de la soirée des étudiants.
A l’exception de Jennifer Hight et de quelques jeunes collègues, le corps enseignant quitte progressivement le bar. Michel raccompagne Raji :
– Ils sont redoutables, tes étudiants. Quel entrain et quelle diversité. Je me demande bien où vous allez les pêcher.
– Mais nulle part ! Ce sont eux qui viennent à nous. Il suffit de sélectionner habilement. Avec Gwenaëlle, nous y passons pas mal de temps chaque année.
– A propos, je ne t’ai pas dit, ajoute le cafetier, le visage soudain grave : on a enterré Olga hier. Elle a même eu droit à un office religieux, dans l’église Saint-Jean, rue des Abbesses. Moi qui ne mets jamais les pieds chez les curés, j’ai été très ému. Le service était conduit par ce jeune prêtre qui a renoncé à faire la morale aux gens du quartier mais leur redonne confiance en se mélangeant à eux. Il y avait bien deux cents personnes.
– Mon Dieu. Elle devait avoir un âge canonique, Olga ?
– Ne te fie pas aux apparences : elle n’avait que 57 ans. Tu sais, la prostitution, ça use, ça te démolit de l’intérieur. Olga, on l’avait mise à 16 ans dans une maison, pour faire de « l’abattage » comme disaient les maquereaux de l’époque. À 40 ans, on lui donnait déjà la soixantaine bien tassée dès qu’elle ne portait plus son épaisse couche de maquillage.
– Elle avait de la famille ?
– Juste une sœur, nettement plus jeune qu’elle : Simone. Elle tient un bar du côté de Stalingrad. Une affaire qui tourne bien et a bonne réputation.
Raji écoute attentivement, embrassant du regard les pentes de Montmartre. Il laisse un silence avant de reprendre :
– Olga était une femme d’une grande générosité. Quand maman est tombée malade, elle était toujours là pour l’épauler. Je crois qu’elle a aussi aidé financièrement mes sœurs après sa mort. La solidarité n’était pas un vain mot entre les femmes du quartier.
– Tu aurais pu faire le sermon. C’est ce qu’il a dit, le curé : que les putains et les travelos nous donnent tous les jours de formidables exemples à suivre. Je ne m’attendais pas à entendre ce genre de propos. Ça m’a rasséréné.
Michel sort son paquet de la poche et allume une nouvelle cigarette, sous l’œil désapprobateur du son ami.
– Dis-moi, tu es toujours ennuyé par les revendeurs de drogue ? reprend Raji.
– Oui, il faut faire très attention à eux. Ce n’est pas comme les souteneurs ou tenanciers des maisons d’autrefois, connus de tous et avec des codes établis. Les réseaux de la drogue, c’est comme des cellules mutantes avec de nouveaux gènes qui surgissent en permanence. Des revendeurs, il en apparaît et en disparaît sans arrêt. On ne sait pas d’où ils sortent, ni par qui ils sont contrôlés. Leur violence est sans limites. J’y pensais en écoutant votre Azéri tout à l’heure. Il a dû vivre ce genre de violence extrême. Ça vous glace le dos, rien que d’y penser. A propos, c’est quoi cette histoire de Brésilienne qui s’est fait la malle ?
– Un truc très bizarre : une étudiante qui s’évapore brusquement dans la nature sans laisser la moindre trace et avec des explications incohérentes. Nous sommes inquiets avec Gwenaëlle. Bon, il faut que j’y aille maintenant.
– Tu veux que je t’appelle un taxi ?
– Merci. Je vais rentrer à pied, par les Abesses. Ça me détendra, et puis il fait si bon pour un mois d’avril. A bientôt, l’ami !
A la vérité, ce n’est pas la douceur printanière qui pousse Raji à cette marche nocturne, mais la nostalgie. L’annonce du décès d’Olga a réveillé mille souvenirs. Raji franchit la place Pigalle, remonte la rue Houdon et s’engage dans la rue Piémontési. L’immeuble est toujours là, avec ses murs en zigzag parsemés de fissures, les trainées d’humidité verdâtres sous les gouttières et ses fenêtres minuscules. Avec ses cinq sœurs, Raji s’entassait dans deux minuscules pièces sordides, au dernier étage. Le père, le plus souvent absent, avait le coup de poing facile. Pour joindre les deux bouts, la mère trouvait des ménages, à droite à gauche, et quand nécessaire, quelques tapins. Dès l’âge de huit ans, Raji sillonnait le quartier avec Michel, son copain de maternelle. Repéré par le principal du collège pour ses talents exceptionnels en calcul, il bénéficia d’une bourse et devint un bel exemple de promotion républicaine : concours général, agrégation, thèse aux Etats-Unis, professorat… Interne à treize ans, il revenait chaque quinzaine à la maison, avec sa belle tenue de collégien et ses cahiers qui faisaient la fierté de toute la famille. Le cinq du mois, la mère se rendait à la Poste pour toucher le mandat de l’Education nationale. Cela facilita la vie. Mais le père finit par s’en rendre compte et exigea d’aller récupérer lui-même les espèces. La mère dut alors augmenter le tapin pour subvenir aux besoins du boursier. Raji n’en prit conscience que bien plus tard. A l’époque, il ne voyait que la douceur de l’intimité familiale après les longues semaines d’internat, les questions naïves de ses sœurs, le câlin de la mère et son regard si admiratif. Mais la vraie liberté arrivait le samedi, en fin d’après-midi, quand Michel passait le prendre, pour une descente sur le boulevard, une escapade à la patinoire de la Trinité, une virée à Stalingrad d’où on emmenait promener les filles le long du canal Saint-Martin.
4 Copenhague : Librairie royale
Pour sa 57 e assemblée annuelle, la Société européenne de sciences économiques (SESE) a élu demeure à la Librairie royale de Copenhague, dans le bâtiment anthracite qui surplombe le bras de mer séparant le centre-ville des squats de Christiania. La SESE a eu son heure de gloire dans l’après-guerre, en tissant des liens entre économistes du vieux continent pour promouvoir la recherche européenne face aux puissantes universités américaines. Son activité consiste désormais à organiser des dîners-débats, à distribuer de généreuses bourses d’études et à actualiser son annuaire. Le fonctionnement de la société savante repose sur un système opaque de cooptation, peu propice à son renouvellement.
Un vent de réforme souffle sur la SESE depuis l’arrivée du nouveau président, David O’Dicarro, jeune retraité de l’université de Dublin. Au lendemain de son élection surprise, le professeur O’Dicarro constata que deux tiers des membres ne réglaient pas leur cotisation. Cela lui donna l’idée d’introduire une clause radicale pour rajeunir la société : radier des effectifs tous les membres non cotisants. Son opposant le plus déterminé n’est autre que le trésorier, en retard de sept années de cotisation ! Malgré ses subtiles manœuvres, il a manqué deux voix pour faire passer la motion, lors du vote en assemblée générale. Dans son souci de renouvellement, le président a également pris des risques en invitant le professeur Le Penhoc’h comme conférencière. Une triple révolution culturelle pour les participants : une femme, âgée de moins de cinquante ans, spécialiste de l’environnement de surcroît !
Gwenaëlle affectionne ce genre de situation où il faut convaincre un auditoire réfractaire, pour ne pas dire hostile. Avec une moyenne d’âge frôlant les 70 ans, le public est plutôt plus facile à tenir qu’un amphi à Dauphine. Il faut néanmoins surveiller en permanence les tendances à l’endormissement. La technique à utiliser est à peu près la même : localiser très tôt les meneurs, hausser le ton, ne plus les quitter du champ de votre radar. Un coup d’œil à l’horloge murale indique à l’oratrice qu’il reste deux minutes. Exactement le temps nécessaire pour conclure :
– Votre président rappelait en introduction combien la SESE a œuvré pour que les économistes européens soient davantage écoutés par les responsables politiques. Votre société a porté ce message, de l’après-guerre à la création de l’euro. Les changements du climat posent désormais une question incontournable aux décideurs européens. Face aux risques climatiques, les politiques ont certes besoin des physiciens et des chimistes de l’atmosphère. N’oublions pas le rôle des économistes !
A la table du fond à gauche, le recteur de l’université de Prague est à nouveau sur le point de décrocher, menaçant d’entrainer dans les bras de Morphée l’ensemble des collègues d’Europe de l’Est. Les yeux rivés sur cette tablée, Gwenaëlle hausse le ton :
– En m’invitant ce soir dans ce lieu prestigieux, votre société témoigne de la place qui doit revenir à notre discipline, l’économie, aux côtés des sciences dures du climat.
Gwenaëlle croise le regard du président. Se penchant un peu en avant, elle porte l’estocade finale en esquissant un large sourire à destination de son auditoire :
– Mes chers collègues, dans le débat sur les changements climatiques, il est urgent que la science économique soit reconnue à sa juste place au sein de la communauté scientifique. Je sais pouvoir compter sur votre action en ce sens et vous en suis sincèrement reconnaissante. Merci de votre attention !
Gwenaëlle replie la feuille de papier sur laquelle elle a griffonné quelques notes dans l’avion. La douleur élance à nouveau sa cheville gauche : la sortie précipitée de ce maudit autobus, songe-t-elle avec agacement. Elle écluse avec avidité un grand verre d’eau et balaye l’assemblée d’un regard circulaire. Certaines tables sont enthousiastes, comme celle située sous le lustre lumineux où les participants se sont spontanément levés pour applaudir. Les sceptiques ont été impressionnés par sa performance d’oratrice capable de parler une heure, dans un excellent anglais, sans la moindre baisse de rythme. Le noyau dur des conservateurs a été pris à rebrousse-poil par sa conclusion entonnant une vieille rengaine de la SESE : la défense de la corporation des économistes face à l’arrogance des collègues des sciences dures. Gwenaëlle revient à la table centrale où elle est accueillie par le président dont les yeux pétillent de satisfaction.
Alors que déclinent les applaudissements, l’écho d’un bruit de sirènes parvient dans la salle. Un véhicule de police est lancé sur la chaussée humide qui longe les quais, tous feux allumés. Les éclats des gyrophares disparaissent dans le tunnel passant à l’aplomb de la librairie. Le véhicule s’immobilise sous le bâtiment. Les policiers ont été appelés par le poste de sécurité de la Librairie royale à la suite d’une altercation qui menace de dégénérer. Deux retardataires cherchent à rejoindre l’assemblée de la SESE, alors que les hôtesses délivrant les badges au stand d’accueil sont remontées à l’étage pour aider au service du dîner. Pas question pour les gardiens de les laisser franchir le sas de sécurité sans les laissez-passer électroniques remis à tous les participants. Les gardes auraient été plus coopératifs avec des visiteurs un tantinet courtois. Mais l’un des deux hommes s’est montré particulièrement désagréable. Le ton est vite monté. Quand il a commencé à exhiber frénétiquement un passeport diplomatique, le responsable de l’équipe a pressenti qu’il ne parviendrait pas à calmer les esprits. Il a appelé le commissariat central où il a été aiguillé sur l’inspecteur Jorgen Kristensen dont la silhouette imposante s’approche rapidement. Le policier est pris à partie dès son arrivée :
– Monsieur l’inspecteur, c’est inconcevable ! Nous représentons le Premier ministre français. Je suis le directeur adjoint de son cabinet. Nous devons rencontrer dès ce soir le professeur Le Penhoc’h. Notre ambassade n’a pas manqué d’informer votre gouvernement de notre visite. Voyez : malgré ces papiers officiels, nous sommes retenus comme de vulgaires délinquants. J’ai même failli être blessé par la barrière électronique. Notre ambassadeur va réagir. Et au plus haut niveau !
L’arrivée des Français n’est pas passée inaperçue. Sitôt sortis du taxi, les deux hommes se sont précipités vers le grand escalier montant à la salle de réception, sans prêter attention aux avertissements des gardes. Lorsque le premier a voulu franchir le portillon, les deux battants de la barrière électronique se sont automatiquement refermés, bloquant son avant-bras. Le système est aussi vicieux que celui des portillons du RER parisien dont les mâchoires entravent régulièrement touristes encombrés de leurs bagages, mamans avec bébés et poussettes, intellectuels distraits retenus par leur cartable resté coincé. Le temps que le système soit désactivé, le bras du resquilleur est resté bloqué une dizaine de secondes qui ont semblé une éternité au directeur adjoint du cabinet, au bord de l’hystérie.
Du haut de ses deux mètres, le policier comprend qu’il faut apaiser les esprits. Il jette un coup d’œil rapide à la liasse de documents brandie par son interlocuteur et prend la parole dans un bon français, curieusement mâtiné de tonalités méridionales. Sa voix, lente et câline, tranche avec son profil de bûcheron du Grand Nord :
– Croyez bien que les autorités danoises sont désireuses de tout mettre en œuvre pour faciliter la mission confiée par le gouvernement français au professeur Le Penhoc’h. Je vais aller chercher vos badges à l’étage et vous pourrez rejoindre les autres membres de l’assemblée dans moins de cinq minutes.
– Hé ! Mais nous exigeons de vous accompagner immédiatement jusqu’à la salle de réception. Nous avons déjà suffisamment perdu de temps à cause de…
Les diatribes du directeur de cabinet sont interrompues par le deuxième homme de la délégation qui saisit son bras, le repousse avec autorité et prend la parole :
– Mon nom est Denis Tenibac. Je suis conseiller spécial du Premier ministre français pour la négociation climatique. Nous comprenons ces règles de sécurité et vous remercions de votre proposition. Je tiens à nous excuser auprès des services de sécurité de la Librairie royale pour notre précipitation et l’incident qu’elle a provoqué, ajoute-t-il en anglais, en s’adressant directement à l’équipe des gardes.
En moins de trois minutes, Jorgen Kristensen revient avec les badges qui permettent aux deux Français de franchir sans encombre les portillons. Le policier insiste pour les accompagner à l’étage. Dans l’escalier, il leur explique pourquoi les consignes de sécurité sont aussi drastiques dans ce bâtiment. La Librairie a été victime entre 1968 et 1978 du plus grand vol de livres anciens jamais réalisé dans le monde. Des manuscrits aussi précieux que les originaux de Luther ou de Kant ont été subtilisés. L’affaire n’a été élucidée qu’en 2003. Il connait bien le dossier : c’est lui qui a dirigé la phase finale de l’enquête. Depuis cet épisode, on ne badine pas avec la sécurité à la Librairie royale de Copenhague !
A l’étage, le président de la SESE a donné le signal des agapes. Un ballet de serveurs se met en branle, bientôt rythmé par les coups de fourchette des convives que la conférence semble avoir affamés. Gwenaëlle qui s’est éclipsée cinq minutes rejoint la table présidentielle. Elle a refait sa coiffure qui exhale une odeur fraiche légèrement ambrée. Elle est placée entre son collègue irlandais et le directeur adjoint de cabinet qui a fini par rejoindre l’assemblée. Ce dernier bassine la tablée avec des tirades un peu creuses sur les tensions géostratégiques provoquées par l’attentat coréen, l’importance de la mission confiée par les Nations unies à la France, celle de sa propre personne ! Gwenaëlle reconnaît la voix nasillarde qu’elle a eue au téléphone dans l’après-midi et prend son mal en patience. Profitant d’une brève pause, le président lance malicieusement :
– J’ai compris que le comité Le Penhoc’h était composé d’experts indépendants chargés de remettre des propositions lors de la prochaine conférence sur le climat programmée en décembre à Doha. Comment cela s’articule-t-il avec l’action du gouvernement français ?
L’homme de cabinet dont la voix vibre chaque fois qu’il fait référence aux hautes sphères s’embrouille un peu :
– Le groupe d’experts doit plancher sur le type d’accord climatique permettant de prévenir les conflits. Son rapport nous aidera à faire passer nos messages dans les médias. Le dernier mot restera à la diplomatie et au politique. J’ai déjà expliqué tout ceci cet après-midi au professeur Le Penhoc’h par téléphone. Je lui ai également demandé une proposition de composition du comité pour validation par le Premier ministre, ajoute l’homme de cabinet, tripotant nerveusement les touches de son téléphone portable.
Gwenaëlle fronce les sourcils et déclare d’une voix cajoleuse :
– L’affaire est pratiquement bouclée. Nous avions convenu de viser un comité resserré. Nous serons neuf : quatre économistes, quatre climatologues et moi-même. J’ai contacté par e-mail un certain nombre de collègues juste après notre échange téléphonique. J’ai déjà cinq réponses positives dont un prix Nobel et le président de la SESE, ici présent. Notre doyen d’âge, ajoute-t-elle avec un regard malicieux. Dès que le groupe sera constitué en totalité, je vous enverrai la liste. Bien entendu, sa composition n’a pas à être validée par quiconque puisqu’il s’agit d’un comité de personnalités indépendantes.
Gwenaëlle esquisse un large sourire. L’homme de cabinet fulmine. Le bip de son téléphone portable vient opportunément faire diversion. Sûrement quelque affaire de la République à régler en urgence ! Fausse alerte : un message de son opérateur de messagerie lui signale le dépassement de son forfait. L’homme change inopinément de sujet en s’adressant directement à Gwenaëlle :
– A la suite du nouvel attentat en Corée, le président de la République a décidé d’accélérer votre mission. C’est pourquoi il fallait que je vous contacte dès ce soir. Le Premier ministre tient à vous rencontrer le plus tôt possible. Pouvons-nous convenir d’un rendez-vous mercredi en tout début de matinée ? Il faudrait que vous soyez à Matignon vers 8h15, je viens de vérifier avec la chef de cabinet.
– Pourquoi tant de précipitation ? Notre groupe n’a pas commencé à travailler.
– C’est le jour du Conseil des ministres. Nous avons besoin de communiquer aussi bien en interne que vis-à-vis de l’extérieur. Nous avons bloqué vingt minutes dans l’agenda du Premier ministre : dix pour tourner une séquence vidéo sur le perron de l’hôtel de Matignon ; dix pour qu’il puisse vous rencontrer personnellement. On diffusera un communiqué après le Conseil et avec un peu de chance votre entretien sera en bonne place au journal télévisé. Vous pouvez confirmer votre participation ?
– Euh… il faut que je vérifie les gardes d’enfants. Si le mercredi est jour de Conseil des ministres, c’est aussi celui où il n’y a pas d’école.
La répartie semble plonger l’homme de cabinet dans un abîme de perplexité. Mais à nouveau, son téléphone fait diversion à point nommé. Cette fois-ci, il s’agit d’un appel de l’attaché de l’ambassade de Séoul ! L’homme s’éloigne vers la grande baie vitrée d’où les communications passent mieux.
Au déclin des bruits de fourchettes, le président réalise que le plat de résistance est pratiquement consommé. Il lui faut lancer la séquence des questions-réponses s’intercalant à cet instant du repas. Il a craint un moment d’inutiles polémiques déclenchées par la fraction la plus conservatrice de la SESE. L’hostilité de ce front, virulent au moment de l’apéritif, s’est étiolée, probablement plus grâce aux effets anesthésiants de la bonne chère et de l’alcool que par adhésion aux arguments de l’oratrice. Mais sait-on jamais ? Ceci permet à Gwenaëlle de se prêter à l’exercice des échanges avec la salle dans une ambiance apaisée.
La 57 e session annuelle de la SESE se clôture. Les membres les plus pressés rejoignent les vestiaires. D’autres s’attardent pour prolonger les échanges sur le changement climatique ou les statuts de l’association.
Le président vaque de table en table, traitant chacun avec sa bonhomie coutumière. La majorité des membres présents appuie sa proposition de changement de statut. Ce sont les votes par correspondance, d’un nombre inhabituel, qui expliquent l’issue négative du scrutin. Une manipulation frauduleuse ? Une autre anomalie est l’absence de Peter, le trésorier. D’origine sud-africaine, Peter est un pilier historique de la société savante. Il s’est excusé au dernier moment pour son absence, ce qui irrite le professeur irlandais qui voulait l’interroger sur les comptes. Les entrées de cotisations s’érodent d’année en année et pourtant l’argent coule à flots grâce à de mystérieux mécènes. S’il ne veut pas jouer les potiches, le nouveau président de la SESE doit percer les mystères du fonctionnement financier de la société savante. Il se promet d’éplucher les comptes. Ensuite, il convoquera son trésorier et fera place nette si nécessaire.
Un cercle hétéroclite entoure la conférencière. Quelques irréductibles viennent lui apporter la contradiction en reprenant la rengaine du scepticisme face à la réalité du réchauffement climatique. Deux admirateurs ont apporté un exemplaire de son dernier livre, pour dédicace. Gwenaëlle repère Denis Tenibac, le second représentant du gouvernement, qui cherche manifestement à lui parler. Elle saisit l’occasion pour prendre congé du reste de l’assistance. Denis est un diplomate professionnel qui vient de rejoindre le cabinet du Premier ministre, comme conseiller spécial pour la politique climatique. Il regrette d’être arrivé trop tard pour assister à la conférence et félicite au passage l’enseignante pour son dernier ouvrage. Sensible au compliment, Gwenaëlle réplique :
– Merci. J’espère que les adhérents de la SESE partagent votre opinion !
En bon diplomate, Denis poursuit sur le registre du compliment :
– Bravo aussi pour la rapidité de la constitution de votre comité. C’est inespéré. Qu’avez-vous bien pu faire à vos collègues académiques, pour obtenir des réponses si rapides ? Ils sont d’habitude si lents à se décider !
Prenant appui sur la table derrière elle, Gwenaëlle se cambre légèrement ce qui met en valeur ses formes opulentes. Elle fixe son interlocuteur et rétorque sur un ton moqueur :
– Je n’utilise que des procédés parfaitement honnêtes ! Avec mon collègue Ramansoa, nous avons créé depuis Dauphine un réseau international de chercheurs. Le premier cercle est constitué de personnes très proches, comme le professeur O’Dicarro qui préside la SESE. Il suffit d’actionner le réseau et on a des retours en temps réel. De votre côté, comment ça fonctionne les réseaux, au sein des cabinets ?
Denis détourne le regard. Il rougit imperceptiblement, décontenancé par la posture de Gwenaëlle. Cette femme déstabilise ses interlocuteurs, avec ses façons décomplexées et son regard de lynx.
– Les réseaux entourant les ministres sont comme de multiples entrelacs dont je découvre chaque jour la complexité, reprend Denis, mal à l’aise. Il ne vous a pas échappé que le fonctionnement des cabinets peut être affecté par une sorte de frénésie perpétuelle assez préjudiciable à l’examen des dossiers de fond.
– Pour la mission avec les Nations unies, je dois en référer à qui au cabinet ?
– Formellement, au directeur adjoint qu’il faut éviter de froisser. Mais n’oubliez jamais de me tenir informé. Je traite en direct tous les dossiers climat avec le Premier ministre. Protocolairement, c’est lui votre interlocuteur. En pratique, c’est moi qui fais avancer les dossiers. Nous aurons l’occasion de faire un point complet lors de la conférence prévue à Bakou la semaine prochaine. J’ai vu que vous figuriez parmi les orateurs. La délégation française y sera renforcée. Je serai présent les deux jours complets et nous essaierons de faire venir le Premier ministre à la séance de clôture.
La salle de réception est maintenant presque vide. Après avoir échangé ses coordonnées avec Gwenaëlle, Denis rejoint son directeur adjoint de cabinet pour filer vers le centre-ville dans une limousine de l’ambassade. Gwenaëlle et son collègue irlandais ont décliné sa proposition de les raccompagner en voiture. Ils préfèrent rejoindre à pied leur hôtel situé à distance raisonnable.
Les deux enseignants s’engagent le long des quais. Des senteurs d’humidité inondent la ville, témoignant des trombes d’eau qui se sont déversées. La tempête qui balayait Dauphine au petit matin, a atteint Copenhague dans l’après-midi. Pendant le déchaînement des bourrasques, il a fallu immobiliser les éoliennes marines qui sont remises en route. Telle une famille de géants plantés dans la Baltique, les engins reprennent le balancement régulier de leurs bras immenses.
Le professeur O’Dicarro porte une grande estime à Gwenaëlle qu’il sent assez tendue ce soir. Il connaît sa jeune collègue depuis bientôt vingt ans. Tout commença par une lettre à l’enveloppe un peu chiffonnée, postée d’Algérie par une étudiante française le félicitant pour son manuel d’économie de l’environnement trouvé par hasard dans un souk. Une entrée en matière fort diplomatique. La jeune femme était engagée dans un programme de plantation d’arbres, destiné à ériger une barrière verte pour freiner l’extension du désert saharien. Elle découvrait l’immensité des gaspillages : sitôt les experts de la Banque mondiale retournés chez eux, les jeunes pousses étaient dévorées par les troupeaux des pasteurs qui laissaient derrière eux un paysage encore plus dégradé qu’avant le chantier. Les autorités algériennes avaient bien songé à recruter des gardes forestiers. Ceux-ci étaient totalement désemparés face aux troupeaux de plusieurs milliers d’animaux conduits par de puissantes tribus considérant depuis des lustres ces espaces comme accessibles à tous. Bref, intervenir directement sur la nature n’avait aucune pertinence. C’était sur les hommes qu’il fallait agir comme l’expliquait si bien le manuel d’économie du professeur. Et pour cela, il fallait comprendre leur mode d’organisation, ce qu’elle se proposait de faire grâce à une thèse sur l’économie du pastoralisme.
Sympathisant avec la démarche, le professeur irlandais accepta d’encadrer les travaux de recherche de cette inconnue. Il découvrit par la suite que la jeune femme disposait d’un excellent bagage mathématique qui lui permit de préparer l’une des meilleures thèses jamais soutenues à Dublin. Leur collaboration ne cessa plus, à la grande surprise de nombreux collègues ne comprenant pas la complémentarité entre l’Irlandais au caractère placide et la Bretonne au tempérament fougueux. Certains y virent un signe de la solidarité entre peuples gaéliques, ignorant que Gwenaëlle n’est bretonne qu’à moitié, son bigouden de père étant allé chercher une femme originaire des Caraïbes. D’autres insinuèrent que la carrière fulgurante d’une jeune femme au physique attractif était bien suspecte ce qui en fit fantasmer plus d’un sur les chaudes parties d’amour entre le professeur aux allures provinciales et son étudiante aux charmes aguichants.
– Dis-moi Gwenaëlle, pour une fois ce n’est pas moi qui ralentis l’allure en trainant la patte. Tu as l’air de souffrir de la jambe gauche. Tu ne préfères pas que nous appelions un taxi ?
– Je me suis légèrement foulé la cheville ce matin, en sortant un peu rapidement d’un bus. C’est tout à fait anodin. Marcher le long des quais pour aérer les bronches et l’esprit va nous faire le plus grand bien. A propos, tu sembles avoir quelques soucis avec la fiscalité écologique en Irlande. Le gouvernement ne va pas suivre tes conseils sur la taxe carbone !
Le Professeur hausse légèrement les épaules et esquisse un sourire. La pique est avant tout destinée à détourner la conversation. Gwenaëlle n’aime guère qu’on s’apitoie sur son sort. D’un ton un peu fataliste, il répond :
– Le gouvernement est tétanisé par la persistance des difficultés économiques. Le plus inquiétant est la reprise de l’émigration chez les jeunes. A l’université, beaucoup sont séduits par l’appel du grand large. Tu te souviens de Ciara, l’assistante du département ? Elle nous quitte en juin pour une université canadienne. A quoi bon « restaurer les grands équilibres économiques », comme on dit, si on tue simultanément l’appétit des gens pour les projets et l’innovation ? Même immobilisme sur le changement climatique. Le gouvernement a perdu toute ambition. Il se contente d’opérations assez futiles de communication.
– Hé ! C’est la première fois que je t’entends broyer du noir à ce point ! La déprime du jeune retraité ?
– Restons optimistes comme dirait Candide, rétorque moqueur l’universitaire : grâce à ta formidable mission, nous allons permettre au gouvernement français de prévenir le prochain conflit mondial. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !
– Tu penses que j’aurais dû refuser la mission, demande Gwenaëlle dont la voix trahit soudain une sorte d’angoisse ?
– Ah non ! Ne prends pas au premier degré mon ironie. Si des économistes de ta trempe ne s’engagent pas, nos sociétés rateront à coup sûr les bons virages pour agir à temps face au changement climatique. Mais tu devras redoubler de vigilance et de lucidité. Tu vas dangereusement t’approcher des cercles du pouvoir et de l’argent, peut-être même devenir un objet médiatique. Ces machines en ont broyé plus d’un. Tout va s’accélérer : ne sacrifie pas le temps de l’échange et de la réflexion. Tu as toujours eu cette tendance à sauter les étapes du raisonnement pour aller plus vite à la conclusion. Méfie-toi de ton goût pour la polémique. L’important, ce n’est pas d’avoir raison : c’est de convaincre. Pour y parvenir, ta vraie force, c’est le réseau que vous avez opiniâtrement tissé avec Raji. Il mobilise quelques collègues vieillissants de mon type, mais surtout tous ces jeunes chercheurs débordant de vivacité. Ce sont eux tes atouts décisifs.
Imperceptiblement, Gwenaëlle s’est rapprochée de son ancien directeur de thèse qui a passé le bras autour de ses épaules. Ils pénètrent dans l’atrium de l’hôtel, récupèrent leurs clefs à la réception, arrivent en haut de l’escalier.
– Je prends demain matin l’avion de 7h pour Paris : tu veux partager un taxi matinal ?
– Merci. La retraite pousse peut-être à la déprime, mais elle libère du temps. Je reste à Copenhague jusqu’à jeudi. Le Tannhäuser donné par l’Opéra royal est, paraît-il, un chef-d’œuvre. Je compte aussi emmener ma femme visiter l’exposition Edvard Munch et les serres tropicales du Jardin botanique. J’adore cet îlot de verdure, totalement incongru au pays des Vikings. Mais file vite te coucher si tu décolles demain à l’aube. Pour ta mission, n’hésite pas à me réquisitionner si je peux être d’une quelconque utilité !
Gwenaëlle rejoint sa chambre. Elle défait ses chaussures et s’approche de la fenêtre. Le contact de la moquette est doux. Une impression de bien-être remonte de la plante de ses pieds. Elle observe les lumières multicolores du parc d’attractions de Tivoli, le regard fasciné par les wagonnets articulés qui dévalent les montagnes russes. On dirait un immense serpent lumineux se tortillant dans la nuit. Une fois l’élan donné au convoi, impossible de changer quoi que ce soit à sa trajectoire. Et tant pis pour les voyageurs paniqués qui voudraient s’échapper. Nos sociétés se sont mises exactement dans ce type de situation, songe-t-elle, à force de créer ces lacis de marchés financiers, tous plus sophistiqués les uns que les autres, que personne ne contrôle plus. Sans compter le dérèglement de la machine climatique sur lequel il deviendra de plus en problématique de reprendre la main.
L’enseignante se glisse dans le lit, bien trop large pour elle. Elle frissonne. Lucien, son conjoint, était totalement ailleurs quand elle l’a joint au téléphone. Tout semblait sous contrôle à la maison, avec les enfants couchés et endormis. Elle a pourtant eu cette indicible impression de l’importuner. Et pourquoi avoir répondu avec tant d’agacement à une question innocente sur le programme de télévision ? Il y a également eu cet appel de Raji qui revenait d’une traversée pédestre de Montmartre. Son collègue partage son inquiétude pour Juliana, l’étudiante brésilienne portée manquante. Une enquête policière est en cours sur les disparitions suspectes d’étudiants étrangers qui semblent se multiplier. Le président de Dauphine leur en parlera mercredi, après le comité stratégique de l’université.
Gwenaëlle se retourne pour la troisième fois, en sueur. Elle se sent épuisée, comme vidée par l’accélération des évènements.

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