Le transfuge

De
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1857. le corps expéditionnaire français se prépare à la conquête de la Kabylie. jean, un lieutenant de l'armée, est envoyé en mission de reconnaissance dans cette région. Blessé, il sera découvert par la jeune Fatima avant d'être conduit vers le village voisin où il trouvera asile auprès de la famille de cette dernière. Puis jean découvrira que Fatima, prénommée Emmanuelle dans sa petite enfance, est une fille de colons français établis dans la Mitidja, tués deux décennies auparavant par les autochtones...
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296245440
Nombre de pages : 187
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LETRANSFUGE

Mohamed BOUKACI

LETRANSFUGE

roman

© L’Harmattan, 2009
5-7,ruede l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10775-5
EAN : 9782296107755

La grandeplaines'étendaitvers l'orient, entrecoupée çà
et là deravinsformés par toutun réseau de coursd'eau. Ces
terres platesetenfrichelaissaient parfoisapparaître des
marécages quesurvolaient,lorsdes périodescaniculaires,
des nuéesdemouchesetdemoustiques. Cette étendue
oblongue était limitée departetd'autre de coteauxqui
prenaientgraduellementdel'altitude.Vers lesud, ces
surélévationsallaient seperdre dans lelointain ; tandis que
du côtéopposé, elles s'étendaient jusqu'auxrivagesdela
mer.Detempsà autre,quelquemaigretroupeau dévalaitde
ces monticules pour paître dans laplaine,sous la garde de
jeunesbergers loqueteux.Encertainsendroits se voyaient
derares parcellesdeterre cultivées,maiscettepopulation
d'alentourétait plutôtencline à desactivités pastorales.
Parfois, descavaliers intrépides,isolés oupar petits
groupes,longeaientcette bande deterre au galopfougueux
deleurs pur-sangpouraller on nesavait où.
Cependant, unédificesemblant nettementcontraster
avec cetenvironnement prouvait quelasituation n'était pas
au beau fixe dans larégion.Eneffet,sur le hautd'uncoteau
bordantvers lenord cetteplaines'élevaitun longrempart
créneléportantguéritesetéchauguettes.Lelong des
muraillesde cetteplace forte, des sentinelles scrutaientde
leurs regards la grandeplaine et les massifsenvironnants
d'oùpouvaient surgir, d'un momentàl'autre, desguerriers
hostilesauxoccupantsde cette garnison.Amaintes
reprises, cesderniersavaienteu àrepousserdesassauts
d'autochtones qui lesharcelaient sanscesse,nepouvant
tolérer laprésence de cesétrangersdont les mœurset la
religionétaientdifférentesdes leurs.Encetendroit où ces

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murs surélevésavaient l'airdenarguer lapopulation locale,
beaucoupdesang avaitcoulé et leshostilités semblaient ne
jamaisvouloircesser.
Dans laspacieuse courde cette caserne,lelieutenant
Jean quivaquaitàses occupationsallaitd'un pas rapide. Le
soleilétaitdéjà hautdans le cieletcela feraitbientôtune
heure depuis que cethomme avaitdébutésajournée de
travail. Çà et làse grouillaientdes soldats, chacunessayant
des'acquitterdeson mieux desatâche carune discipline de
fer régnaitauseinde cescompagniesforméesde
métropolitainsetde différentscorpsd'autochtones. Dans
unepartie de ce vaste espace, des sous-officiersapprenaient
à denouvelles recruesàmarcheraupas.Aproximité,
d'autres instructeurs initiaient leurscompagniesàprésenter
lesarmes ;tandis qu'un peuplus loin, desvétérans
entraînaientdejeunesconscritsau combatàla baïonnette.
Lamissionàlaquelle étaientaffectés tousceshommesen
uniformen'était pasunesinécure.
Bientôt, un jeunerouquin portantdes tachesde
rousseur sur le visage vintendirectiondulieutenant.
Lorsqu'ilfutàquelques mètresde ce dernier,il s'arrêtapour
salueravantde dire desa voix grêle :
–Mon lieutenant,le colonelvousdemande àson
bureau.
Jean trouvale colonelassisderrière unbureauoblong
placé face àlaporte, une carte d'état-majordevant lui.A
droite de cet officier supérieur, une fenêtre àtravers
laquellepénétraientdes rayons irisésencadraituneportion
delaplaine et quelquescollinesy
attenantes.Al'arrièreplande cetableaus'élevaitunelongue chaîne enneigée,
dont les pics semblaient monteràla conquête du ciel, en
deçà delaquellese dressaitun massif énorme,mystérieux,
renfermésur lui-même. Lelieutenant salua cethomme

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portantunepaire demoustachesencroc etune fine
barbichequi luidit:
–Lieutenant Mazur,savez-vous pourquoi je vousai
convoqué?
Lelieutenant réfléchit pendantuncourt instant,
scrutantdesesyeux clairs son supérieuravantderépondre :
–Franchement,moncolonel,jen'ai jusqu'àprésent
aucuneidéequantàl'objetde votre convocation.
Néanmoins,jesuisà vos ordres.
Le colonelconsidéralonguementcejeuneofficier
avantd'ajouter, un léger souriresur les lèvres:
–Eh bien,lieutenantMazur!…Connaissantvosgoûts
pour toutcequi relève del'exotisme, votre esprit
aventureux etvotre curiositérelative auxmœurset
croyancesdes indigènes,j'aidécidé derassasiervotre esprit
detoutcequiatraitaumode de vie de cesderniers.
–Je vous remerciepourcettemarque desympathie et
dans lamesure dupossible,jetâcheraid'être àla hauteurde
lamission qui meserait impartie.En quoiconsiste-t-elle?...
L'officier supérieur observa un petit silence commes'il
avait l'intentiond'aiguiser la curiosité deson subordonné.Il
esquissa denouveau un sourire avantd'ajouter:
–Ne vous pressezpas lieutenant!…Pourconquérirun
paysaussivaste,lapatience devra être derègle.Les
distancesd'un pointàl'autresont si longues,les populations
sicoriaceset lesclimats oscillantaux deux extrêmes.La
floremême de cescontréesest revêche etabrite une faune
constituée de dangereuxprédateurs.Pouryréussir,
longanimité etcouragesont requis.Etantvotre aîné etvotre
supérieur,jemesensdevoirvous prodiguerces quelques
acquis que desannéesd'Algériem'ontenseignés,parfoisau
prix denombreux aléasetdéconfitures.

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– Franchement moncolonel,plusvous meparlez de ce
payset plus l'envie dem'yimprégner prendpossessionde
tout monêtre.Aussi,toutemission qui memettraitau
contactdetousceséléments serait la bienvenue.
Le colonel s'approcha dela fenêtre desonbureausis
aupremier, d'oùla vueportait sur laplaineque dominait la
garnison. Silencieux,ilconsidéra d'abord cette étendue
plate,puis lescollines la délimitantdesdeux côtés ;et son
regardpointasur lelointainhorizon où denoirs nuages
semblaient s'agripperauxsommetsenneigés. Jean
s'approcha de cettelargeouverture délimitantcepaysage
qu'il semitàregarder, essayantde devinercequi
préoccupaitainsi son supérieur. Ce dernier redevint soudain
plus sérieuxlorsqu'il setourna vers lui:
– Alors lieutenant!Que voyez-vousàpartirde cette
fenêtre?
Lelieutenantconsidéraplus longuement lesdétailsde
cetableau avantderépondre :
–Eh bien!…Je voisune grandeplainepresque en
friche,qui pourraitfournir maints produitsagricoles ;etdes
collines où viventdes tribuséparses,qui serassemblent
souvent pourvenir nousassiéger…
–Trèsbien!…Atraversvos paroles,oncomprend
déjàque vousavezsaisi l'objectif denotre conquête,qui
consiste à faire de ces plaines marécageusesde beaux
vergers…Et surtoutàpacifierces tribushostilesavantde
les tirerdeleur paganisme.Mais regardez vers
l'arrièreplan…Que voyez-vous ?…
–Un immensemassif boisé dominéparune chaîne de
montagnesenneigéeset pittoresques.
–Eh bien, cet immensemassif boisé, c'est laterre de
confédérationsZouaouashostilesàlaFrance.Là-bas, c'est
l'habitatd'unepopulationauxtraditions millénairesdont les
ancêtresavaientcombattu dans les rangsdeJugurtha contre

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lescohortes romaines. Ces tribusavaientdetout tempsété
rebelles, belliqueuses,jalousesdeleur indépendance.En
1830,leurscontingentsétaientvenusdéfendreAlgercontre
notre corpsexpéditionnaire, avantdeprêter mainforte à
AbdEl-Kader.Aplusieurs reprises,nos troupesavaient
mené desexpéditionscontreleursvillages juchés surdes
crêtesàl'instardenidsd'aigles.Contre eux,nousavionsusé
delatactique delaterre brûlée en incendiant leurs récoltes
etencoupant leursarbresdans le butdelesaffameret les
obligeràlasoumission,mais sans résultat.Cesfarouches
montagnards nousavaient toujours opposésunerésistance
acharnée et leur pays, faitde collinesboiséesetderavins
insondables semble de connivence avec eux.Desurcroît,
leurs imprenablescités serventderefuge àtousceuxqui,
pouruneraison ou une autre,ontdesdémêlésavecnotre
autorité.Ainsi, denombreux chefsdes insurrections, de
fanatiques religieux ayantappelé au djihad, desbanditsde
grand chemin, desassassins, desfauxmonnayeurs, ainsi
que deshommesdetoute engeancesontactuellementdans
cetterégion oùils trouventasile.Aussi,pourune
pacificationdurable,lemaréchala décidé de conquérir
définitivementce bastion jusque-làinexpugnable.Une fois
cetterégionconstituant leprincipalfoyerdes révoltes sous
contrôle denos troupes,nous pourronsconsidérer toute
l'Algérie dunord entrenos mains.J'espèreque vousavez
saisi l'importancequerevêtune expéditiondansces
montagnes ?
–Et quel seramon rôle danscette conquêtesiardue?
–Eh bien!Le gouverneura décidé d'envoyer
quelqu'unen missiondereconnaissance, etc'est survous
quej'ai jetémondévolu.Vous traverserezlarégion par la
principaleligne de crêtequiaboutitauDjurdjura avantde
passerau delà de cettemontagneque vous trouvez
pittoresque,pouraboutiràlaSoummam.Ainsi, celanous
permettra depasserégalement sur les tribus juchées sur le

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versant méridionald'une bonnepartie de cettelongue
chaîne.Vousarrivez àsuivre?
– Parfaitement moncolonel! DitJeanappuyé desdeux
mains sur le bureaupour suivrelemouvementdu doigtde
son supérieur sur la carte d'état-major. Ce dernier reprit:
–Durantvotre voyage àtraverscetterégion, vous
repérerezlesendroitsd'accèsdifficileoùlescontingents
ennemis pourraient s'établir pour nousbarrer le chemin.
Vous mentionnerezles nomsdesvillages situés sur
l'itinéraire denos troupes, ainsi quel'importance deleurs
habitants.Vousenvisagerezlaprobabilité del'ouverture
d'uneroutequi nous permette d'acheminer lescanonset les
chariotschargésdematérieletdenourriturequi suivront
nos soldats.Je voudraisun relevé détaillé detousces
renseignementsà votreretour.
– Un petitdétail,moncolonel…Commentces
Zouaouas permettraient-ilsà un officierennemidetraverser
leur territoire? Lepremiergroupequejerencontrerais se
jetterait sur moi pour meréduire encharpie.
–Crois-tuquejet'obligeraiàpartirenuniforme avec
insignesetcocarde? J'aibien peaufiné cetteopération.Tu
voyagerasdéguisé en indigène, et sous le burnousd'un
colporteur.Six autochtonesdes tribusconquisesayantà
leuractif desannéesde commerce ambulant
t'accompagneront ;et tu auras pourguide Ahmed,qui
connaîtcommesapoche cette Kabylie centrale.Avantde
venir semettre ànotreservice, ce dernierescortait les
ruffiansdetousbords quicherchaient refuge danscette
régiond'accèsdifficile.Tupartirasdansunesemaine.
Maintenant queles rudes moisdel'hiver sesontécoulés,le
climat te conviendraparfaitement.
–Quoiqu'ilfasse un peu frais là-hautencettepériode,
jenesouffrirai pasdu climatétanthabitué…
– … A celui,plus rigoureux, deteshautesAlpes.

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Les septhommesavaient misdeuxjours pour
parcourircet intervalle dequinzelieues quiconduisait
jusqu'aupied del'immensemassif.Vêtusd'habits
traditionnels,lesautochtones quiaccompagnaientJean
poussaientdevanteuxleursâneschargés.Emmitouflé dans
sa cachabia brune etcoiffé d'un turban,l'officier marchait
derrière cepetitgroupe avançantaurythme desesanimaux.
Lorsque cesvoyageursatteignaientun lieu habité,Jean se
mettaitderrière unâne àl'instardesescompagnons,tandis
qu'Ahmed allaitau devantdela foule encriantàtue-tête
pour présenter les marchandises.Desacheteursetdes
curieux entouraient lapetite escouade et leschargesdes
baudetsallantdes produitsalimentairesàla bimbeloterie
s'écoulaient.Les six élémentsdu groupe étaienthabituésde
longue date aux activitésde colportage.
Cesvoyageursavaient passélapremièrenuitdeleur
voyage dansun petitgourbi situésur le bord du chemin.
Depuis le crépuscule,ils s'étaient relayés pour monter la
garde, craignant que d'éventuels maraudeurs ne vinssent les
subtiliserdeleurs marchandises.Ausoirdu deuxièmejour,
ceshommesatteignirent la base dumassif etAhmed
suggéra àsescompagnonsdenes'engager qu'àpartirdu
lendemain surcescheminsdifficilesd'accès.Ce futdansun
petit marabout qu'ilsdécidèrentdes'établir pour lanuitau
coursdelaquelle aucun incident nes'était produit.
De bon matin, hommesetbêtesentreprirent lamontée
d'uncheminen lacets qui s'enfonçaitàtravers la végétation.
Durantdeuxjournéesconsécutives,le groupe avait peiné
surdesvoiesd'accèsdifficilereliant lesvillages.Les
habitantsde cesagglomérationscouleurdeterre accostaient
ceshommes, et lorsqu'ils reconnaissaientdescolporteurs,
leur permettaientdetraverser leurs territoires respectifs.
Parfois, certainsvillageoisvenaientacheter ou échanger les
marchandisesà cescommerçantsambulantscontre des
produits locaux.Detempsà autre,Ahmedrencontraitdes

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hommes qu'ilavaitconnusdurant ses pérégrinationsà
traversces massifsboisés, dont les marquesdesympathie
rassuraientJean qui ne voyaitaucun signe d'hostilité àleur
égard.
Durant toutce voyage,l'officier n'était pas restéinactif.
Suruncalepin qu'ildissimulait sous sa cachabia,il
mentionnait lenombre dejournéesdemarche d'un itinéraire
àl'autre,latoponymie des lieuxqu'ilconsidérait
intéressants,l'importance desagglomérations,les pointsde
passageprobables pour l'avance des troupes qui prendraient
d'assautcemassifinexpugnable et toutce contrelequel
elles pourraientachopper.

Alamatinée dela cinquièmejournée demarche,le
groupe atteignitunvillagejuchésurun mamelon s'élevant
entre deux cols. Cette éminence constituait lepointde
convergence denombreux contreforts prenantdel'altitude à
partirdes terres platesdelaplaine.Vers trois points
cardinaux, cetteplace dominait nettement lesversantset les
crêtesalentour lelong desquelles s'égrenaientdes
agglomérations.Maisvers lelevant,lemassifprenait
brusquementdel'altitudepour s'étirerauloin,surdes
dizainesdekilomètres.
– Nous sommesau Souk Larba, àproximité duquel se
trouvele village d'Icheraïouène, ditAhmed.D'ailleurs, c'est
aujourd'hui mercredi,jourdemarché.Nous pourrons
gagner quelque argentenécoulant nos marchandises.
–Cetendroit limité departetd'autrepardesversants
abrupts meparaîtêtre d'une extrêmeimportance
stratégique. Surdeux côtés,laligne de crête donnesurdes
colsétroitsfacilesà défendre. Nousferons lemarché en
attendant,sans pourautant oublier lamission qui nousest
impartie.

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–Et quandreprendrons-nous le chemin ?…Dans
l'après-midi ?…QuestionnaAhmed.
–Non!…Nous passerons lanuit icicar je dois
profiter pour relever quelquesdétails.
Lemarché était situé àquelquesencabluresdu village,
suruneplate-forme d'oùleregards'étendaitvers lenord.
Un tronçonymenaitàpartirdela voiereliantcette
agglomérationà d'autres localités,lelong delaquelle
hommesetbêtesallaientetvenaient.Danscesoukvers
lequelconvergeaientdesgensde différentes tribus
s'entendaient tous lesaccentsduparlerde cetterégion.
Apartirdel'entrée dumarchése vendaientde
nombreusesvariétésdeproduitsagricolesduterroir.Ily
avaitdes outres pleinesdelégumes secs, de blé, d'orge, et
des jarres rempliesd'huile d'olive.Les septhommes qui
circulaientaumilieu de cesétalsavaient remarquéque
nombre depaysans selivraientautroc,n'ayant pasassez
d'argent pour payercesdenrées.
Au delà de cettepartie dumarchéréservée aux fruitset
légumes, desbouchersayantégorgé desbêtesdans la
matinéeproposaientaux clients leurviandependuepar
chapeletsaux branchesdesarbres.Enface,quelques
forgeronsavaientdéposé divers outilsfabriqués sous le feu
et lesoufflet pour servirauxtravaux deschamps.Acôté,
desvanniersvendaientdivers objetsderoseau etd'osier,
tandis qu'un peuplus loin se voyaientdeshabitsdelaine
allantde burnousaux cachabias,provenusdel'artisanat
local.Parfois,les membresdelapetite escouade
remarquaientdes produits importésd'outre-mer,que des
montagnards ramenaientdela capitale.
Au delà detouscesétals setrouvait l'aire aux bestiaux
constituésde bovinsdontbœufsdelabour, vaches laitières
etgénisses ;d'ovinscomprenantbrebiset moutonsàla
laine floconneuse;de caprinsexhalantdes odeursd'urine et

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de crottin ;ainsi que d'équinsallantdeschevaux auxmulets
etaux ânes.Aumilieu de cesbêtes, des paysansetdes
maquignons passaientd'unanimalàl'autrepour jaugerdu
regard,palperet soupeseravantd'entrerdansdelongues
palabres qui lesamenaientenfinàtransiger.
Al'instardetous lesautres marchands,les sept
hommesavaientétaléleschargesdeleursbaudetsavant
d'entreprendre deles présenterà grandscrisauxpaysans.
Vers quatorze heures,lemarché commença àse videret le
petitgrouperemonta vers le village.Jeanditàl'undeses
hommes:
– Allonsfaire unepetitetournée dans les parages.J'ai
l'impression que cetendroitconstituelenœud gordiende
toutelarégion.Des troupes qui s'y établiraient
menaceraienten permanencetous leshabitantsdesvillages
s'étendant jusqu'àlamontagne.Denombreux chemins
viennentconvergerencelieu etces montagnards sont si
fins poury avoirétabli leur marché, etenfairelelieu de
rencontre delapopulationde ces tribus.

Aulendemainde cejour,lamarche du groupereprit le
long d'une crête auxmamelons successifs. Laprogression
futaisée car le cheminallantà flanc de versant n'était pas
escarpé. Delà, un panoramasublimes'offraitvers lesudoù
la chaîne duDjurdjura enneigéese dressaitaltière,
surplombant toutun paysde collinesboiséesauxsommets
coiffésde villages. Du côtéopposé,leSebaouserpentait le
long d'une vallée au delà delaquelle un longmassif barrait
la vuesur laMéditerranée.Amesurequ'il marchait, Jean
jetaitdes regardsdetouscôtés, commesicemilieul'invitait
à avancerdavantage, àpénétrerauplus profond cepays où
leshabitantsvivaientencommunionavecl'environnement.

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Ilavait mêmel'impression que cettenatureprintanière
s'était parée deses plusbeaux atours pour lerecevoir.
Puis lesvoyageursatteignirentuncolau delà duquel
deux contrefortsà cheval sur laligne de crête décroissaient
progressivement jusqu'auxravins sisencontrebas. Ces
surélévationsdominaient nettementcette dépression par
laquellepassait le chemin quigravissait jusqu'auprochain
sommet sur lequelétaitétabliunvillage. Cetendroitfrappa
sur-le-champ l'imaginationdulieutenantcar ilconstituait
un pointdepassageobligé, enhautduquel lescontreforts
formaientun rempart naturel susceptible d'abriter
d'éventuelsdéfenseurs quiferaientbarrage àl'avance des
troupes. Cettepasserétréciesetrouvaitàmoinsd'une
portée de fusilde cesbarrières naturelles.Ahmed ditàses
compagnons:
–C'est le village d'Icheridène. Nous passerons lanuit
dans lamosquée et nous reprendrons notre chemindemain
matin.
Lelendemain,lamarche continua àtraversdes
cheminsbordésdepartetd'autre de forêtsaux diverses
essences.Toutelajournée, Ahmed avaitexhortéses
compagnonsà hâter lepasafind'arriverau village d'Ighzer,
affirmant quele chef de cettelocalité étaitunamidelongue
date.Alaperspective d'atteindre une agglomération oùils
trouveraientgîte et nourriture,les septhommes pressaient
leursbaudets. Laligne de crête ayantfini par se briseren
uneprofonde dépression,le cheminétaitdevenu de
nouveau d'accèsdifficile. Durant toute cettejournée,les
voyageurs n'avaient rencontréquequelquesbergers ou
paysans,parcequ'une vaste zone forestièreséparait le
territoirequ'ilsvenaientdetraverserde celuidelatribu
voisine.Vers lesoir,le village apparutenfin,sur le haut
d'une éminence.

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Lorsque deshommesd'Ighzeraperçurent lapetite
escouadepoussant leursânesdevanteux,ilsvinrent les
intercepter,leursfusilsentreles mains. Ceshabitantsd'une
région située àplusieurs joursdemarche delaplaine
n'avaient pas l'habitude de voirdescolporteursétrangers,
qui limitaientgénéralement leurs pérégrinationsauxseuls
villages juchés sur les premierscontrefortsde ce vaste
massif. Lesarmes nes'abaissèrent quelorsque Ahmed fut
reconnu. Ce dernierdemanda après le chef delalocalité
auprèsduquel ilfutconduit.Et lorsque ceresponsable vit le
guide,il l'apostropha ences termes:
–Bienvenue àtoietàtescompagnons,Ahmed !…
Quelgenre demarchandises ramènes-tu aujourd'hui ?…Ou
bienas-tu guidéjusque cheznous quelque chef ayant levé
l'étendard delarévolte contrel'envahisseur…ouquelque
individurecherché.Ceuxqui ontdesdémêlésavec ces
étrangersvenusd'outre-mer nepeuvent qu'êtrenosamis, et
ils trouverontcheznousasile et protection.
–Lamarchandisequejeteramène aujourd'hui
satisferaleshabitantsdetonvillage.Conduis-nousàla
maisondeshôtes oùnous passerons lanuitetdélesteles
baudetsdeleurscharges.J'aiaussiuneoffreintéressante
pour toi.
–Jesais quetu as lesensdesaffaires, et j'ai toujours
comptésur toi pour servird'intermédiaire entrenouset les
habitantsde ces terresfertiles.Nousdiscuterons toutà
l'heure duprix detes marchandises…Qu'on lesconduise à
lamaison réservée aux hôtes!Terminale chefs'adressant
auxsiens.
Aussitôt,les septhommesfurentconduitsdansune
spacieusemaisonauxmursdepierre etd'argile construits
en piséoùils s'allongèrent, fatigués par lamarche forcenée
de cettejournée.Lesbaudetsfurentdéchargés par les
villageoisetattachésdansun présitué àproximité.Certains

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de cesvoyageurs s'apprêtaientdéjà à dormir,lorsqu'un
jeune homme vinthélerdel'extérieurAhmed,pour luidire
quele chefle demandaitchezlui.Bientôt,lesdeux hommes
seretrouvèrentdepartetd'autre del'âtreoù desflammes se
livraientà une danse folâtre. Lemaître de céansditàson
hôte :
–Lesdivers objetsetdenréesalimentairesdont sont
chargéesvosbêtes intéresseraient sûrement lesgensdu
villagequiviendraientvous lesacheter. Mais jesais quetu
n'es pasvenu dans leseul mobile d'écoulerces produits, et
quetu as sûrement quelqueoffre alléchante àmeproposer.
Ahmedsetut pendantunbon lapsdetempscomme
pouraiguiser l'appétitdeson interlocuteur,puis il le fixa du
regard avantd'articuler lentement:
– Si tum'en offres leprix,jetelivreraisune
marchandise dont tu es loind'imaginer l'importance. Cela
nete coûterapas trèscherd'ailleurs.
– Amoins qu'il nes'agisse dequelques pépitesd'or que
tu détiens par-devers tescompagnons,jene vois rien quetu
aiesapporté d'autrequetesbaudetset leurscharges.
– Jesais quetun'accepterasdemapartaucune
propositiondéloyale carvotrerigoureux code d'honneur ne
souffre aucune ambiguïté.Mais je viens telivrerunennemi
eten taqualité d'impénitentcombattantdela foi,tunepeux
tesoustraire àl'obligationd'agir.
– Veux-tu doncinsinuer quel'unde ceshommes qui
t'accompagnentestun soldatde cette arméequivient
souventdévaster notrepays ?
– Mieux encore,il s'agitd'un officiervenupourune
missiondereconnaissance devant précéderungigantesque
assautcontre vous… Alors, voici mon plan:tule captures
et j'iraivoir ses supérieurs pour négocier salibération
contre une forterançon quenous partagerons.

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–Et tesautrescompagnons, devons-nous lescapturer
aussi ?
–Ils ne valent pasgrand-chose.Cesontdes supplétifs
del'armée et jenepensepas quele colonelversepoureux
lamoindrepièce.Tes jeunes qui ont toujours obstinément
combattules troupesd'invasion se ferontun plaisirdeles
liquider.Capturel'officieret j'iraidèsdemain raconter qu'il
a été fait prisonnier lorsd'une attaquemeurtrière contremes
compagnons, au coursdelaquellej'aiéchappé dejustesse à
lamort.
–Je vais réunir l'élite demescombattantsetcescinq
lascarsexpieront leur participationàtoutes lesexpéditions
menéescontrenous.

Autourdelamaison oùlescinqcompagnonsétaient
déjà dans lesbrasdeMorphée, des ombresfurtives se
glissaient lentement.Lorsqu'ellesfurent prochesde cette
bâtisseréservée aux hôtes, ces silhouettesentreles mains
desquelles se devinaientdelongsfusils se dissimulèrent
dans lesélémentsalentour.Lorsque cesvillageoisfurenten
place, deux d'entre euxs'approchèrent lentementdelapetite
portequ'ils ouvrirent.Aumoment oùles rayonsdelalune
baignèrent lapetitepièce,l'undesdormeurs seréveilla et,
encore engourdi sous l'emprise dusommeil,prononça
lentement:
–Mon lieutenant!…Déjà deretour ?…Je croyais que
lareconnaissance des lieux allaitvous prendreplusde
temps…
–Cen'est pas ton lieutenant qui revient!Luidit
lentement l'undesdeuxnouveaux venus.
–Maisalors!…Quiest-ce?…C'est toiAhmed?

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