Les femmes chinoises ont-elles besoin des hommes ?

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"Le téléphone mobile, les messages téléphoniques, Internet, la télévision (...) le vin rouge, le café, l'alcool fort, l'inflation ne sont pas de simples mises en scène de la modernité. Les objets du quotidien, et surtout le vin et l'alcool, sont les doubles des personnages, véritables jumeaux cantonais des yuppies new-yorkais. (...) Nous assistons comme Européens au remake chinois des Trente Glorieuses des années 1960 en France, mais pas tout à fait. Les enfants sont absents." (Dominique Desjeux)
Publié le : vendredi 1 mars 2013
Lecture(s) : 57
EAN13 : 9782296530850
Nombre de pages : 326
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Roman

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Les femmes chinoises

ont-elles besoin des hommes ?

Traduit du chinois par Camille Richou et Sylvain Morestin
Les traducteurs souhaitent remercier Wu Bo et Wang Wenqi
pour leur aide précieuse.

Conception Graphique : Desjeux Créations® - www.desjeuxcreations.fr

Mou Xiao Ya

Les femmes chinoises

ont-elles besoin des hommes ?

Préface de Dominique Desjeux

© LHARMATTAN, 2013

5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29210-6
EAN : 9782336292106

Préface

Le livre de la jeune auteur chinoise Mou Xiao Ya,
les femmes
chinoises ont-elles besoin des hommes ? ,
nest ni un livre politique, ni un
livre anthropologique et pourtant son roman peut se lire comme un
palimpseste qui recèle dautres récits cachés sous le texte visible et qui
eux relèvent de la vie quotidienne et du politique.

A première lecture il est écrit comme un roman sentimental qui
aurait pu être publié chez Harlequin ou Duo. La remarque na rien de
péjorative. Bruno Péquignot dans son livre sur
La relation amoureuse

publié en 1991 montrait déjà que limaginaire des romans sentimentaux
était lexpression apparente dune demande souterraine des femmes
françaises, celle de concilier vie amoureuse, vie de travail et égalité. Une

des clés du livre est dans cette demande souterraine à décrypter sous
le roman.

Pour la vie quotidienne,
Les femmes chinoises ont-elles besoin des hommes ?
est écrit dans le style des feuilletons de la veine de
Desperate housewifes,
Sex and the city
voire du
Journal de Bridget Jones
, une trentenaire américaine
proche des trois amies chinoises du roman, mais en moins désabusée.

Le téléphone mobile, les messages téléphoniques, Internet, la
télévision, lascenseur, le frigo, le klaxon des voitures, les problèmes
de taxi, les embouteillages, les coûts de journée à lhôpital, les centres
commerciaux, le maquillage, les karaokés, les boîtes de nuit, les
restaurants KFC, le vin rouge, le café, l’alcool fort, l’inflation

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-

ne sont pas de simples mises en scène de la modernité. Les
objets du quotidien, et surtout le vin et lalcool, sont les
doubles des personnages véritables jumeaux cantonais des
yuppies
newyorkais, les célèbres jeunes urbains professionnels
américains. Le
mahjong
, les baguettes et le calendrier traditionnel
chinois napparaissent plus quen transparence comme des personnages
du théâtre dombres, mais ils sont encore là. Nous assistons comme
européen au
remake
chinois des trente glorieuses des années 1960
en France, mais pas tout à fait. Les enfants sont absents. Le premier
intérêt indirect du roman de Mou Xiao Ya, est de montrer
lambivalence de la révolution silencieuse consumériste en train de
se dérouler en Chine.

Pour la politique, même si apparemment le livre de Mou Xiao Yan
nest pas écrit comme un livre de combat contre les hommes mais plutôt
comme une chronique douce-amère sur la relation entre hommes et
femmes, entre parents et jeunes adultes, et au final entre femmes, il
relève bien dune lecture féministe. Les hommes ne sont pas présentés à
leur avantage. Ils ne sont ni courageux, ni des bons amants, ni des bons
parents dominés quils sont par le quen dira-t-on et la peur de perdre
la face. Les femmes nont dautres recours que dêtre solidaires entre
elles, par-delà les brouilles et les blessures qui scandent leur vie
quotidienne. Elles ne sont pas sûres des hommes. Elles sont sûres de
leur amitié. Cest le message féministe écrit à lencre sympathique qui
transparait au détour d’un conflit avec les parents ou d’une séparation
amoureuse.

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-

Ce roman est peut-être lannonce de lémergence de nouveaux
rapports entre hommes et femmes en Chine, avec des femmes plus
autonomes, plus réalistes, mais peut-être moins heureuses. Il est
peut-être le signe cachée et avant-coureur des changements politiques
qui secouent la Chine.

Dominique Desjeux, anthropologue,
professeur à la Sorbonne (université Paris Descartes), professeur associé à
luniversité Guangwai à Guangzhou (Chine)
Paris le 5 novembre 2012

- 1 -

Je suis encore endormie lorsque Wenjing me téléphone. Lesprit embrumé, je
décroche :
 Xiaobei, jai une nouvelle à tannoncer, dit-elle.
Je me lève immédiatement du lit, et me compose une mine grave, dans lattente
dune déclaration extraordinaire :
 Je vais devenir homosexuelle.
 Et quoi dautre ?
 Rien, cest tout.
Rassurée, je pousse un long soupir de soulagement :
 Cest tout ? Tu vas devenir homosexuelle ?
La dernière fois que Wenjing ma appelée pour mannoncer quelque chose, elle avait
décidé de couper tous liens avec ses parents pour partir avec son amant africain vivre
damour et deau fraîche dans quelque tribu primitive. Je lui dis :
 Wenjing, tu nes pas homosexuelle, tu as un petit ami, il sappelle Chuan.
– J’ai décidé de le quitter. J’ai perdu toute confiance dans les hommes.
 Arrête un peu. Tu es bisexuelle, tout au plus .
Elle me répond surprise :
 Quest-ce que ça veut dire « bisexuelle » ?
 Une personne bisexuelle est toujours heureuse de ce quelle découvre lorsquelle
baisse le pantalon de son ou sa partenaire.

Je raccroche le téléphone et replonge dans un sommeil profond. Je fais un cauchemar
dans lequel je suis ligotée au fond dune grotte gigantesque et lugubre. Les quatre murs
suintants émettent une lumière glauque. Je suis entourée de tous côtés par une multitude
de serpents de la même couleur verdâtre. Me faisant face, ils semblent tous brûler
dimpatience de fondre sur moi. Acculée à un coin de la caverne, je me recroqueville
désespérément. Au moment où ma peur atteint son paroxysme, un grand serpent coiffé
dune couronne apparaît, sans doute leur chef. Dun cri, il fait reculer les petits serpents,
et semble vouloir me protéger. Obéissant à leur souverain, les serpents séloignent lun
après lautre en ondulant. Je suis rassurée. Le grand serpent glisse lentement vers moi.
À mesure quil sapproche, je me rends compte quil sagit en réalité dun monstre à tête

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humaine surmontant un corps de serpent. Au moment où je mapprête à le remercier,
il madresse un sourire étrange, prononce quelques mots et, sans attendre ma réponse,
montre un visage féroce, ouvre une énorme bouche sanglante, et me mord. Cest à ce
moment que je me rends compte avec surprise que le visage du serpent est celui de Bin.
Après mon réveil, le téléphone sonne. Je décroche ; cest encore Wenjing. Elle me
crie dessus comme une mitraillette :
 Maudite Xiaobei, tu sais quelle heure il est ? Tu nes pas encore levée ? Tu dors
encore ? Lève-toi vite, on va manger.
Un coup dil à ma montre : midi et demi. Je lui réponds :
 On se voit ce soir pour lanniversaire de Yuan.
Elle se met à crier de plus belle :
 Pas question, je meurs de faim ! En plus je suis sûre que tu nas pas mangé de la
journée, sois en bas de ton immeuble dans un quart dheure.

Je me lave et mhabille à la hâte. Ces derniers temps, lappétit de Wenjing augmente
prodigieusement, et ne souffre aucun délai. Elle ressemble de plus en plus à un démon
affamé qui me pourrit la vie. La semaine dernière, je lai accompagnée au KFC en bas de
chez moi. Je lui avais pourtant dit que je ne mangeais pas de nourriture pour enfant. À
peine assise, je la vois arriver, un seau rempli de morceaux de poulet dans les mains. Elle
s’assied toute droite, et me fixe un moment :
 Et bien quoi ? En ce moment, jai besoin du menu famille.

En attendant quelle arrive, je vais dans la cuisine, prends une bouteille deau froide
dans le frigidaire et en avale deux rasades. Je sens immédiatement un filet glacé me
traverser la poitrine et atteindre lestomac, ce qui me réveille dun seul coup. Cest le
seul moyen que je connaisse pour se remettre dun cauchemar. Bin est parti depuis
plusieurs jours déjà. Son pyjama à carreaux bleus et blancs, encore un peu sale, nen
finit pas de sécher sur la terrasse. Je prends quelques habits, les fourre en vrac dans la
machine à laver, et retourne dans ma chambre. Allongée sur le lit, j’écoute le ronflement
de la machine, les yeux hagards. Dans mon appartement, le lave-linge se trouve dans un
petit recoin près de la salle de bain. Jai aussi un salon, que lon traverse pour arriver à la
chambre à coucher. Avant, quand, les mains pleines de mousse, jétais occupée à secouer
le linge, il arrivait à Bin de surgir de la salle de bain, et de me porter dans ses bras jusquà
la chambre. Assise sur le lit, je regarde émerveillée les ombres vaciller sur le mur, comme
transportée dans un autre monde, lorsque le klaxon strident de la voiture de Wenjing,
arrivée au pied de mon immeuble, me réveille en sursaut. Elle a sa manière bien à elle
dappuyer dessus, comme sil y avait danger de mort, et sans se préoccuper le moins du
monde de la tranquillité du voisinage. « Neuf coups prolongés et un coup bref, neuf
coups légers et un profond, comme pour lamour » disons-nous parfois pour blaguer.

Nous nous installons dans un restaurant sichuanais de Huanshidong, et je raconte
mon rêve à Wenjing qui ne quitte pas le menu des yeux. Le parcourant à toute vitesse,
elle me dit dun ton négligent :

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 Tu es vraiment obsédée ! Le serpent dans ton rêve symbolise le pénis. À mon avis,
ce mariage voulu par ta famille ta rendue complètement folle. Cest comme ma mère :
hier encore, elle me saoulait pour que je trouve un copain... Hé ! Garçon ! Garçon !

Après avoir englouti une soupe, Wenjing semble enfin calmée. J’en profite pour
lui demander des nouvelles de sa relation avec Chuan, ce qui la fait exploser. Le feu de
lappétit qui venait de se calmer se rallume à lévocation de Chuan. Elle se lance dans
une litanie de reproches, et termine, hors delle-même, par une déclaration conclusive :
 Il est tellement prétentieux, la Terre ne va pas sarrêter de tourner sil sen va.
 Tu te prends pour la Terre ? Lui dis-je.

Je nai vu Chuan quune seule fois, et très brièvement. Il est très grand et ne semble
pas porté sur la conversation. Âge : indéterminé ; profession : indéterminée ; origine
sociale : indéterminée. Au début, Wenjing lutilisait comme prétexte, à lépoque où elle
fuyait ses parents qui voulaient à tout prix la marier. Il a été chic avec elle, mais il na
pas été payé en retour. Comme le soir où elle sétait échappée de chez ses parents pour
passer la nuit chez lui. Au début, elle avait manifesté beaucoup daffection. Un moment,
brûlante de passion, linstant daprès douce comme des branches de saules agitées par
le vent. Tant et si bien que Chuan, submergé démotion, ne savait comment manifester
sa reconnaissance, lorsquil se souvint quelle ne supportait pas les moustiques. Alors,
il se battit jusquà six heures du matin contre deux moustiques, sans prendre la peine
de dormir. Au réveil, Wenjing lui avait lancé une bordée dinsultes car, daprès elle, il
navait pas cessé de remuer de la nuit, de battre des mains toutes les cinq minutes, faisant
un bruit à lui fendre la tête et lempêchant de fermer lil. Elle considérait quil aurait
dû sallonger bien sagement à ses côtés pour offrir son corps en pâture, et laisser les
moustiques le piquer jusquà ce que, repus, ils cessent. Ils se sont violemment disputés et
ne se sont plus adressé la parole pendant un moment. Ils ne sont réconciliés que depuis
quelques jours.

La querelle daujourdhui est, paraît-il, du fait de Chuan. Wenjing lui a demandé de
l’accompagner chez un fleuriste pour choisir un cadeau d’anniversaire pour Yuan, et elle
voulait profiter de cette occasion pour présenter officiellement Chuan comme son petit
ami. Chuan est un amateur de football, il avait rendez-vous le soir même avec quelques
amis pour regarder un match, mais il avait dû annuler pour retrouver Wenjing. Lorsquil
l’a retrouvée chez le fleuriste, elle s’est mise à l’insulter, car il portait un short de sport,
ce quelle considérait comme un manque de respect pour elle et pour lui-même. Encore
une fois, ils se sont quittés fâchés. Avant de sen aller, Chuan lui a lâché du fond du cur
quelques mots quil retenait depuis longtemps :
Tu sais ce que mes amis disent de moi ? « Chuan, tu tes trouvé une emmerdeuse. »

- 11 -

Wenjing vient dune famille importante et elle a lhabitude que ses petits amis lui
obéissent au doigt et à l’œil. Je commande une bière afin de ne pas m’assoupir en écoutant
son récit interminable. Une fois les plats servis, elle se met à manger en poursuivant ses
invectives, déclarant quelle na jamais vu quelquun aimer autant la bière que moi puis,
passant du coq à lâne, elle me demande :
 Tu crois que Yonghui viendra ce soir ?
Je sens mon cur sarrêter dun coup. Repensant à ce qui sest passé hier après-
midi, je jette un coup dil à Wenjing. Je veux dire un mot, mais décide de me taire.
Finalement, ne pouvant me retenir, je crache le morceau :
 Hier, je lai aperçu dans un centre commercial, mais lui ne ma
pas vue.
 Quest-ce que ça a dextraordinaire ?
Wenjing na jamais aimé Yonghui.
 Il achetait quelque chose dans une bijouterie, dis-je.
Wenjing se fige immédiatement et prend une expression de surprise :
 Ce ne serait pas un cadeau danniversaire pour Yuan, quand même ? Depuis quand
est-il si généreux ?
 Hum, je pense que cest ça. Quand il est parti, je suis allée demander à la vendeuse.
Il a acheté un collier de platine.
Wenjing se rassure :
Ah ! Cest une bonne chose.

Après un court moment de réflexion, je décide de tout lui dire :
 En fait, il en a acheté deux, du même modèle.

Comme je pouvais my attendre, elle laisse échapper son morceau de poulet au
piment, et me regarde d’un air à la fois ahuri et horrifié :
 Ça veut dire que vraiment il ?
Je hoche la tête, elle vient de comprendre. Nous nous regardons en poussant un
long soupir. Sans dire un mot.

En un instant, Wenjing ramasse ses baguettes, et les pointe déjà vers le plat de
légumes.
 Tu sais de quoi jai rêvé hier ?
 Jai rêvé quon sortait sam user toutes les trois, et que toi et moi nous nous jetions
du haut dun immeuble.
Puis elle glousse de rire.

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- 2
-

Depuis la fin de nos études, Yuan ne rêve que d’une chose : passer un anniversaire
avec Yonghui. Cela fait maintenant six ans que nous sommes diplômées et ce rêve ne
sest toujours pas réalisé. Beaucoup de choses ont changé depuis six ans, nous avons
connu des ruptures et des réconciliations mais durant toutes ces années, les sentiments
de Yuan envers Yonghui nont pas bougé. Chaque année, Wenjing et moi la regardons
passer tristement son anniversaire avec nous. Cette année, elle a été très ferme et elle la
menacé de ne plus jamais le voir sil ne venait pas à son anniversaire. Je sais que ce sont
des paroles en lair. Pour commencer, une femme réellement capable de maîtriser sa vie
sentimentale ne choisit pas un type comme lui.

Ils se sont rencontrés un peu par hasard. À lépoque nous étions à luniversité et il y
avait un programme dans lequel des entreprises aidaient financièrement des étudiants issus
de milieux modestes. Yuan en était bénéficiaire et Yonghui était l’un des chefs d’entreprise
qui y participaient. Lors de leur première rencontre, elle lui avait exprimé sa profonde
reconnaissance tandis que lui avait été ébloui et était tombé immédiatement amoureux.
Il le lui avait fait savoir sans détour, mais elle était restée très froide et lui avait à peine
parlé. Au premier rendez-vous, dans un bar de Henan lu, elle a bu son café en souriant
légèrement, sans dire un mot ; lorsquil la raccompagnée au dortoir, son petit « à bientôt »
la enivré pour le reste de la soirée. Pour les étudiantes sans le sou en attente du prince
charmant que nous étions, l’enthousiasme débordant et la Mercedes flambant neuve de
Yonghui avaient tout pour faire rêver, mais Yuan restait complètement indifférente. Les
gens riches sont peu habitués à ce quon leur refuse quelque chose, et chaque nouveau
revers attisait ses sentiments à un point tel que lamourette sest transformée en une
véritable passion. Pendant deux ans, il a tout tenté pour la séduire mais Yuan est sortie de
la faculté sans avoir succombé à ses charmes. Préoccupées par la situation, nous lui avons
demandé ce quelle ressentait réellement pour lui, mais elle refusait obstinément de dire
le moindre mot. Après ses études, grâce à ses bons résultats, elle sest fait engager par une
entreprise étrangère avec un salaire bien supérieur au nôtre. À cette époque, la vie était
vraiment difficile pour nous, et Yuan, auparavant si gentille, était odieuse. Wenjing avait
envie de la tuer, mais nosait pas lui faire la moindre remarque. Lorsque nous allions au
restaurant par exemple, elle ne proposait jamais de payer laddition comme si elle était

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encore une pauvre étudiante. Une fois, pour lanniversaire de Wenjing, elle a vraiment pris
sur elle et déboursé sept yuans pour acheter un avatar pour son compte MSN. Elle était
encore plus pingre avec elle-même, elle navait que trois ensembles de vêtements pour
lannée et ce quel que soit le temps. Un jour au bout de six mois, Yonghui a reçu un appel
complètement inattendu de Yuan qui linvitait à sortir. Sur le coup, il était tellement excité
quil a frisé lattaque cérébrale ; une fois ressaisi, il sest préparé pour la soirée avec le plus
grand soin. À lheure du rendez-vous, un événement encore plus fou lattendait, la belle
était venue lui rembourser les études quil lui avait payées. Deux ans de frais de scolarité
plus les dépenses quotidiennes, elle lui a tout remboursé.

Cest à ce moment-là que notre cauchemar sest terminé et que Yuan est redevenue
elle-même. L’autre grande nouvelle étant qu’elle était devenue officiellement la petite
amie de Yonghui.

À lannonce de cette nouvelle, Wenjing a vivement protesté, allant jusquà insulter
son amie :
 Comment peux-tu être aveugle à ce point ? Combien de fois je te lai dit, il ne faut
jamais sengager dans une relation avec un homme marié. En plus, cest un plouc, tu
vaux beaucoup mieux que ça. Quel beau couple vous faites ! Il a une famille, une fille,
un business, mais il na rien à tapporter. Il va jouer un peu avec toi et te laisser au bord
du chemin.
Yuan lui a répondu :
 Cest encore pire, même ce petit bout de chemin, il nest pas prêt à le faire.
Au bout du compte, quon ait raison ou tort, les amis ne nous soutiennent que sils
ne peuvent pas s’opposer. Yuan nous a finalement avoué qu’elle aimait Yonghui depuis
le début.

Cinq ans plus tard, en apparence, leur relation na pas bougé dun pouce mais la
tension est de plus en plus palpable. Disons les choses clairement : pour un homme,
une relation extraconjugale ne représente rien dautre que la possibilité de se détendre
en donnant libre cours à une énergie et un désir débordants. Une fois la passion épuisée,
il ny a plus lieu de se détendre, et il faut choisir entre le mariage et le nouvel amour. Un
choix que Yonghui na jamais voulu faire ; cinq ans, ce sont les plus belles années dune
jeune femme parties en fumée.

Ce nest pas sans ironie que Wenjing compare Yuan à Lei Feng
1
en disant quelle
dispense son amour à lhumanité. Je sais bien quelle nest pas si forte. Dailleurs, tomber
amoureux au point de pouvoir donner sans retour, attendre sans plainte ni regret, cest
contraire à la raison. Plus le temps passe et moins elle supporte la situation.

1 - Lei Feng est un héros du travail de la Chine communiste, un Alexeï Stakhanov chinois dont la légende sert de
modèle aux jeunes générations.

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- 3 -

Après le repas, Wenjing et moi allons offrir son cadeau à Yuan. Alors que nous
sommes dans la voiture, je lui demande :
 Est-ce que les hommes cherchent toujours plus ou moins consciemment à tromper
leur femme ?
Wenjing me regarde avec mépris :
 Plus ou moins ? Tu veux dire constamment ?
Wenjing est toujours dexcellente humeur quand elle a le ventre plein, elle continue
de me parler dun ton enjoué :
 Que se passe-t-il ? Tu as un problème avec Bin ? Je me disais aussi ces deux-là ne
sont pas normaux. On ne peut pas être bien avec quelquun pendant si longtemps !

En matière sentimentale, Wenjing est beaucoup plus libérée que nous. Elle va
toujours droit au but pour obtenir ce quelle veut et nest jamais à court de prétendants.
Ces dernières années, Yuan et moi avons eu des histoires compliquées avec nos petits
copains respectifs tandis quelle passait régulièrement dune conquête à une autre. Pour
elle, seule la passion compte, le reste cest du vent. Il ne lui est jamais venu à lesprit de se
marier ou davoir une descendance ; comme elle le dit souvent : « faire un garçon, cest
pourrir la société, et faire une fille, c’est la voir pourrie par la société. » C’est une des
petites leçons de sociologie dont elle nous gratifie parfois.

Nous avons passé tout laprès-midi au centre commercial. Wenjing a choisi un sac et
moi une crème pour les yeux. Après nos achats, elle propose daller dans sa galerie pour
se reposer un peu. En arrivant en voiture, nous apercevons Huang qui nous attendait
depuis un bout de temps, il nous accueille plein dentrain :
– Mademoiselle Han, vous voilà enfin.
Wenjing passe sans le regarder, je lui fais un petit signe de la tête, elle me bouscule
en souriant.

Huang travaille dans la construction. Taille 168, poids 168, plaque dimmatriculation
168, numéro de portable 168. Deux BMW, deux Mercedes, deux maisons et deux femmes.
On peut dire quil est très riche. Toutefois comme le père de Wenjing a presque droit de

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vie ou de mort sur lui, il en est réduit à faire l’esclave personnel de sa fille : il surveille sa
boutique, fait ses courses et rend toutes sortes de services. Wenjing na quà parler pour
quil sexécute. Elle prend par ailleurs un malin plaisir à lhumilier gratuitement, elle le
traite de plouc ou de gros lourd et il se laisse insulter sans broncher. Un jour, Wenjing a
dit de Huang quil était un nouveau riche. Ce dernier lui a répondu que souvent, sa femme
et lui se contentaient dun bol de vermicelles de Guilin à quatre yuans. Une autre fois,
Wenjing est tombée par hasard sur Huang et son épouse, ils ont discuté un peu et elle lui
a appris quils mangeaient souvent des glaces à 80 centimes, et quaujourdhui, son mari
était de bonne humeur et lui avait dit : « cest jour de fête, je paye un yuan et tu nas quà
payer les 60 centimes restants. »

Huang est prêt à tout pour gagner le respect du père de Wenjing. Aujourdhui,
il a gardé la boutique tout laprès-midi, et il a entendu dire, je ne sais comment, que
cétait lanniversaire de Yuan, il a donc proposé de nous inviter dans une boîte
de nuit avec karaoké, dont il vient de faire lacquisition. Wenjing, bien que ravie,
fait mine dêtre vexée :
 Que veux-tu insinuer ? Que je nai pas dargent pour inviter mes amies
au restaurant ?
Huang sempresse dajouter :
 Je vous en prie, ne parlez pas dargent, faites-moi lhonneur dêtre mes invitées, je
vous promets que nous passerons une soirée très agréable.
Le visage de Wenjing séclaircit et elle accepte linvitation. Huang commence alors les
préparatifs avec empressement, comme sil allait recevoir lempereur en personne.

Jappelle Yuan au téléphone, sa voix est étrange, comme si elle allait pleurer,
je lui demande ce qui ne va pas :
 Ce nest rien, je suis juste un peu enrhumée, dit-elle
 Rien de g rave ?
 Non, je vais juste me reposer un peu à la maison.
 Bien, on passe te chercher un peu plus tard, dis-je pour ne pas trop insister.

Lorsque nous arrivons chez elle, elle attend déjà en bas de limmeuble. Dès quelle
monte dans la voiture, nous comprenons tout de suite que le collier quelle porte est celui
que Yonghui lui a offert. Wenjing, apathique, ne dit rien ; je laisse échapper lair de rien :
Yonghui ne vient pas ce soir ?
 Bien sûr que si, pourquoi ?
 Il ta fait un cadeau à la vance.
Elle sourit gênée :
 Je naime pas porter ce genre de collier, mais il a insisté.
Wenjing grommelle dun ton glacial :
– Je parie qu’il va encore se défiler.

- 16 -

Yuan réplique aussitôt :
 Ne commencez pas à dire du mal de lui, cette fois-ci, il a dit quil viendrait.

En touchant son collier, elle laisse apparaître une joie mêlée de fierté. Wenjing veut
ajouter quelque chose, je la pince, elle ravale ses paroles et grince des dents en guise de
protestation. Le fait est qu’un anniversaire n’est pas si important que cela, mais au fil des
ans, sans quelle sen rende compte, ce jour est devenu synonyme de souffrance. Bien que
Yuan passe toujours après la femme de Yonghui, chaque année, elle ne peut sempêcher
dimaginer quil va lui organiser une fête grandiose. Elle sen veut dêtre aussi idiote et
finit immanquablement la soirée en larmes, sans rien dire à son amant.

Huang étant ce quil est, il a donné à son restaurant un nom qui lui ressemble :
le
Diamond Night Club
. À notre arrivée, il descend pour accueillir Wenjing

avec empressement :
 Chères invitées, je vous en prie, veuillez entrer.

Pour ne pas déplaire à Wenjing, Huang nous a réservé une salle.

 Je vous en prie, asseyez-vous. Ce soir, vous êtes mes invitées, vos désirs sont des

ordres et surtout amusez-vous bien.
Wenjing montre du doigt une chaise libre :
 Asseyez-vous avec nous.
Flatté par tant dhonneur, il appelle la serveuse qui apporte aussitôt les entrées et
toutes sortes de boissons. Toujours aussi poli, Huang continue de se montrer plein
dégards :
Je vous en prie mesdemoiselles, veuillez me faire lhonneur,
please
.

De tous les troubles psychiques dont Huang souffre, les plus graves sont sans
doute ses troubles du langage. Il passe presque pour un type normal quand il se tait,
mais dès quil ouvre la bouche, cest la catastrophe. Il cherche toujours à passer pour
un gars branché en essayant de parler anglais ou cantonais, des langues quil ne maîtrise
absolument pas. Pour langlais cest simple, il ne doit pas connaître plus de dix mots dont
yes
,
no
et
ok
. Quant au cantonais, il massacre la prononciation de presque tous les mots
sans même s’en rendre compte. Après la naissance de son fils, cet abruti s’est même mis
dans la tête quil fallait parler anglais et cantonais à son enfant pour quil apprenne ces
deux langues. Tout en regardant la carte, Wenjing demande à Huang :
 Alors ? Comment se passe lapprentissage linguistique du petit ?
Huang répond par un sourire ; elle lui propose de continuer la conversation en

anglais. Il prend une expression de douleur et son verre à la main, accouche avec difficulté
dun «
drink
» ? Yuan et moi essayons détouffer nos rires. Wenjing continue :
 Et pour trinquer ? Comment dit-on ?

17
- -

Il nous regarde en souriant, lair un peu gêné, puis ânonne :

Ch chea-peuh
?
Cette fois-ci, nous éclatons de rire, Yuan manque de sétouffer et Wenjing ne peut
plus s’arrêter. Quand elle reprend enfin son souffle, elle lui dit :
 Vous vouliez sûrement dire «
cheers »
?

Nous sommes très inquiètes pour le fils de Huang, son papa parle anglais comme
un cantonais et cantonais comme un anglais. Dailleurs, ce nest pas tellement mieux en
mandarin : il connaît bien quelques expressions, mais il semmêle souvent les pinceaux
en les utilisant, il dit souvent : « tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle coule » et « chat
échaudé craint leau chaude ». Une fois, en voyant une photo de Wenjing devant le temple
érigé à la mémoire du poète Dufu à Chengdu, il sest étonné quil existe un temple dédié
au tofu. Toujours est-il que lorsque Huang est là, il ny a jamais de silence gêné.

Après quelques repas avec lui, nous savons à peu près à quoi nous attendre : deux
verres, il parle boulot, quatre verres il parle de la guerre, six verres il parle damour, huit
verres il parle de sexe. Huang na peur de personne sauf de Wenjing, même sil se laisse
emporter par la conversation ou par l’alcool, un regard d’elle suffit pour qu’il se taise net.

Les plats sont maintenant presque tous sur la table, Huang se lève pour commander
les desserts et nous laisser. En partant il se tourne vers nous et dit :
 Vous avez vu comme elle aime se moquer de moi. Je vais saluer un copain, nhésitez
pas à mappeler si vous avez besoin de quoi que ce soit. Prenez bien soin de vos amies,
Mademoiselle Han. La serveuse salue Huang, au moment où il passe la porte, je remarque
quelle se retient de rire, tant et si bien quelle en devient verte.

Les desserts arrivent rapidement, tout est prêt, il ny a plus quà commencer. Wenjing
demande à Yuan :
– Comment ça se fait que Yonghui ne soit pas encore là ? Passe-lui un coup de fil.
Yuan hoche la tête, attrape son téléphone et attend un long moment.
 Pas de réponse, jessaierai plus tard.
Une demi-heure passe, les plats sont froids, Yuan ne tient plus en place, elle file
aux toilettes pour essayer de lappeler de nouveau. Elle revient livide, Wenjing et moi lui
demandons dune seule voix :
Quest-ce qui se passe ?
 Il a éteint son portable.

Wenjing ouvre la bouche et lève le bras :
On lattend pas, on mange.

- 18 -

- 4 -

Durant le repas, Wenjing insulte copieusement Yonghui. Après quoi, vient le tour
de Yuan :
 Quel porc ce mec, mais pourquoi tu restes avec lui ? Tu es vraiment conne.
Quattends-tu pour le quitter ?
Jessaye de calmer un peu Wenjing :
 Aujourdhui cest lanniversaire de Yuan, on va essayer de samuser un peu.
Yuan ouvre alors la bouche pour la première fois depuis le début du repas et dit
dune voix éteinte :
 Laisse Xiaobei, si quelquun peut mouvrir les yeux, ce sera une bonne chose.
Wenjing sexclame presque en criant :
 Cest bien ! Tu commences à te réveiller un peu. Tu essayes de te convaincre que
son mariage est fini et qu’il n’aime plus sa femme, mais ce sont des conneries. Après
toutes ces années, il nest pas foutu de passer un anniversaire avec toi, il ny a plus aucun
espoir. J’ai vu beaucoup de mariages mal finir mais lui et sa femme font partie des rares
couples heureux. Il faudrait lui donner la médaille du mari modèle à cet abruti. Le collier
que tu as autour du cou, si c’était moi, je lui aurais jeté à la figure, mais …
Wenjing se rend compte de sa bourde et sarrête net, elle regarde Yuan, devenue
soudain très pâle. Nous nous regardons toutes les trois en silence. Yuan demande :
 Quest-ce quil a ce collier ? Vous me cachez quelque chose toutes les deux.
Personne ne répond. Yuan enlève le collier en silence et dit :
 Depuis que je suis entrée dans la voiture, je sens quil y a un truc qui cloche.
Wenjing est sur le point de craquer, jessaye de la pincer, mais elle retire son bras et
attrape le collier :
 Xiaobei a vu Yonghui acheter deux colliers identiques, un pour sa femme, un pour toi.
Yuan stupéfaite se tourne vers moi, jacquiesce de la tête :
 Je lai vu acheter les colliers, mais je ne sais pas pour qui ils sont 

Je n’ai pas fini ma phrase qu’elle met la main sur sa poitrine et se précipite dehors
pour vomir.

- 19 -

À ce moment, le téléphone de Wenjing se met à sonner, elle me fait un clin dil, je
devine à sa mine réjouie que cela doit être Chuan qui vient sexcuser. Malgré le bruit, elle
règle le téléphone sur haut-parleur et dit vingt fois « allo » avant de le laisser répondre.
 Pourquoi y a-t-il autant de bruit ? dit Wenjing.
 J e suis dans un bar en train de regarder le match, il y a pas mal de bruit aussi de
ton côté.
 Je suis dans un karaoké, tu viens ?
 Pour quoi faire ?
 Viens texcuser auprès de mes amies.
 Mais pour quoi, quest-ce que jai fait de mal ?
 Ce que tu as fait de mal Tu as dit que tu viendrais aujourdhui et tu nes toujours
pas là.

– Putain d’arbitre ! Non seulement il ne siffle pas le penalty, mais en plus, il lui met
un carton ! Quest-ce que tu disais ?
 Je disais que tu as promis de venir .
 Tu auras honte devant tes copines si je ne viens pas ? Cest si important que ça ?
– Je te préviens, si tu n’es pas là dans une heure, nous deux c’est fini.
 Tu es une accro de la rupture, depuis six mois que nous sommes ensemble
combien de fois tu m’as dit que c’était fini ? Tu veux me quitter, tant pis, de toute façon,


moi aussi jen ai marre de toi.
 Tu vas le regretter.
 Regretter quoi ? Tu crois que javais envie de te parler, jaurais même pas dû
tappeler.

Wenjing raccroche son téléphone avec fracas, elle est verte de rage. Lorsque Yuan
revient, elle dit en grinçant des dents :
 Finissez vos ver res, on va chanter.

Dans la salle du karaoké, nous commandons quelques en-cas, Wenjing compulse le
catalogue des chansons avec rage. Je sais que ce coup de fil l’a blessée dans son amour
propre mais je ne sais pas quoi lui dire. Elle chante à pleins poumons une chanson tout à
fait appropriée : « Je suis très bien sans toi », je mapproche discrètement delle et lui dit
lair de rien :
– Alors ? C’est fini ?

Elle laisse tomber le micro et sécroule sur la table en larmes.

En sortant du karaoké, mes deux amies sont complètement saoules, je ne peux
pas moccuper dune sans que lautre tombe par terre ou parte en courant. Yuan est
probablement la plus saoule des deux, elle narrive presque plus à marcher, alors que je la
soutiens, elle me dit à loreille :

- 20 -

 Sept ans, ça fait sept ans que je suis partie de la maison et ma mère ne mappelle
plus pour mon anniversaire.
 Ne sois pas bête, je suis sûre quelle pense à toi, cest juste quelle ne veut pas te
déranger.
Elle me répond en titubant :
 Pas du tout. Tu sais ce quelle ma dit quand je lai appelée aujourdhui ?
 Non.
 Elle a dit ma mère ma dit 
Tout à coup elle sécarte de moi et saccroupit pour vomir de nouveau. Je mapproche
pour laider à se relever lorsque je vois Wenjing en train de sauter et de danser au milieu
de la rue en criant :
 Je nai plus de copain ! Je suis libre !
Je me précipite pour la rattraper et revenir aussitôt chercher Yuan. Jessaye de les
garder toutes les deux avec moi et je parviens, tant bien que mal, à les faire entrer dans
un taxi, non sans déranger quelque peu la circulation. Je les emmène toutes les deux à la
maison.

Arrivées devant lentrée de mon immeuble, je lutte pour les faire sortir du taxi, entrer
dans lascenseur, et revenir régler le chauffeur. Lorsque je reviens, lascenseur est parti au
sixième, je pousse un soupir de soulagement, elles sont sûrement montées seules et elles
mattendent en haut. Lascenseur redescend au rez-de-chaussée, je mapprête à monter
lorsque je les vois toutes les deux, inanimées et affalées par terre. Yuan sécrie :
 On est arrivées !
Wenjing lui répond :
 Je sais quon est arrivées, je ne suis pas bourrée. Sixième étage, tout le monde
descend, vas-y dabord, je te suis.
Une fois au sixième, plus moyen de les relever, je nai pas dautre choix que de les
traîner par terre une par une comme des sacs de pommes de terre. À peine ai-je fini de
tirer Wenjing jusquau salon que Yuan sest endormie sur le canapé. Le temps de fermer
la porte, Wenjing se précipite pour allumer la télé à fond, danser et crier. Jéteins la télé,
elle la rallume avec la télécommande, je la lui arrache et débranche la télé, elle réussit à
prendre une radio et à senfermer sur le balcon où elle se remet à chanter et danser de
plus belle. Jessaye de taper à la porte, elle nouvre pas, impossible de trouver la clé, elle
continue à crier et à me faire des grimaces. À bout de nerfs, je lui crie à mon tour dessus :
 Wenjing, je te jure que si tu continues, je te tue. Ne bouge pas, je vais chercher un
couteau.

Je vais dans la cuisine et attrape le premier couteau qui me tombe sous la
main histoire de leffrayer un peu. Lorsque je reviens, le balcon est vide, je vais
dans la chambre en gardant le couteau à la main, je trouve Wenjing paisiblement
endormie sur le lit comme une petite fille. Je ne sais pas si elle dort vraiment
ou si elle fait semblant, je pense quelle a dû croire que jallais la tuer pour de bon.

- 21
-

En sortant de la chambre, je reste assise quelques minutes sur le canapé, quelque peu
ahurie. Je me rappelle que cela fait plusieurs jours que je dois rappeler Bin, je compose son
numéro de portable, je tombe sur un message : « Le téléphone de votre correspondant est
actuellement éteint, veuillez renouveler votre appel ultérieurement. » Je vais dans la salle
de bain me rafraîchir, puis je me sers un verre deau. Je compose de nouveau le numéro
en buvant doucement mais je tombe toujours sur sa messagerie.

Je ne peux mempêcher de penser à Li. Li est un collègue de Bin. Il y a trois mois, ils
ont tous les deux été mutés de Canton à Shenzhen. Ils étaient voisins et je mentendais
plutôt bien avec lui à lépoque. Lalcool aidant, je me décide à lappeler, il répond assez
rapidement :
 Li ? Je suis vraiment désolée de te déranger si tard, dis-je.
 Ce nest rien, je ne dormais pas.
 Jai essayé dappeler Bin plusieurs fois et il ne répond pas, je me demandais si vous
nétiez pas ensemble.
Il me répond dune voix hésitante :
 Je pense quil na plus de batterie, attends un peu, je vais aller voir.

Une minute plus tard, Bin me rappelle avec son portable. Lui non plus ne dormait pas,
il mexplique dune voix très claire quil était très occupé ces derniers jours et quil avait
oublié de recharger son portable. Je lécoute parler un long moment, puis, soudainement,
je lui coupe la parole et mentends lui dire :
Bin, marions-nous.

- 22 -

- 5 -

Allongée à côté de Wenjing, jallume la lumière de la table de nuit pour lire un peu.
Alors que le ciel commence à séclaircir, je vais dans la cuisine manger un morceau.
Il ne reste que quelques ufs dans le frigo. Jen fais frire deux, mhabille, descends
acheter deux bouteilles de lait et quelques bouchées à la vapeur avant de rentrer le
plus silencieusement possible pour ne pas les réveiller. Après quoi, je massieds dans le
canapé pour regarder la table. Je maperçois que ce petit déjeuner donne une atmosphère
particulière à lappartement. Depuis que Bin est parti travailler à Shenzhen, je nai presque
jamais pris le petit déjeuner ou préparé un repas à la maison. En général, jachète des
plats à emporter ou je grignote sur un coin de table. Il y a longtemps que je navais pas
accompli ce petit rituel simple et rassurant. En y pensant, je me dirige vers la chambre
sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller mes amies. Je me rends compte que je suis
moi aussi fatiguée et mallonge sur le lit. Jai à peine fermé les yeux que la sonnette de la
porte dentrée retentit.

Depuis que Bin est parti, je narrête pas dacheter sur internet. Tous les livreurs du
quartier connaissent par cur mon nom, mon numéro de téléphone et mes horaires de
travail. Jouvre à peine les paquets de la plupart des objets que je commande, je les laisse
saccumuler sur une étagère puis, au bout dun moment, je les renvoie. Jouvre la porte
et signe le reçu, c’est une théière et un flacon à alcool en porcelaine de Jingdezhen que
jai commandés il y a quelques jours, ils avaient une belle couleur patinée sur la photo, on
aurait dit du jade. Jattrape les ciseaux et commence à déchirer lemballage couche après
couche : plusieurs couches de papier, une couche de papier bulle et un film plastique. Je
découvre le carton demballage dune ampoule, admirative devant tant de précautions, je
pousse un petit cri de surprise en ouvrant la boîte : cest une ampoule ! Yuan, réveillée par
mon cri, vient maider à ouvrir lautre paquet, cest aussi une ampoule. Wenjing se réveille
à son tour et vient nous voir en marmonnant :
 Quest-ce que cest que ce boucan ? Jétais en train de faire un rêve.
Elle sapproc he et attrape une des ampoules :
 Xiaobei, tu as un problème. Pourquoi tu achètes tes ampoules sur internet,
demande-t-elle avant de se diriger vers la salle de bain.

- 23 -

Yuan et moi éclatons de rire devant le ridicule de la situation, nous essayons de
comprendre comment une telle méprise a pu se produire lorsque Yuan sursaute :
 Quoi ! Il est déjà si tard, jai une réunion ce matin.
Elle se précipite vers la salle de bain.

Pendant que Yuan fait sa toilette, je lui apporte son téléphone :
 Il a sonné toute la nuit, alors je lai mis sur silencieux, regarde qui a appelé.
Yuan pose sa brosse à dents pour consulter son téléphone et dit dun air indifférent :
 Ce nest rien.
 Cest Yonghui, nest-ce pas ?
Elle acquiesce de la tête.
 Tu ne vas pas le rappeler.
 Pas la peine, passe-moi des vêtements propres, les miens puent lalcool.

Je vais dans la chambre prendre un tailleur pour Yuan, elle l’enfile en vitesse, s’arrange
devant le miroir, avale quelques bouchées du petit déjeuner que jai préparé, et sort de
lappartement après nous avoir saluées. Wenjing, immobile sur le canapé, tient sa tête
entre les mains. Elle semble à la fois triste et ennuyée :
 Jai encore trop bu hier et jai dû être insupportable.
Cest du Wenjing tout craché, à chaque fois quelle se saoule, elle tient à faire amende
honorable. Elle fait de beaux discours, et comme une prostituée qui se plaint du mauvais
traitement que lui font subir ses clients et qui promet de changer de vie, elle recommence
tous les soirs. Je ne lui réponds même pas, elle se lève nonchalamment, mange un uf,
boit un verre de lait, et finit par gémir :
 Je ne me sens pas bien, jai envie de vomir. Je dois rentrer à la maison dormir un
peu. Je suis trop mal, cest promis jarrête de boire.

Wenjing se dirige vers la porte dun pas mal assuré, lorsquelle remarque une photo
accrochée au-dessus du canapé. Cest une photo de Bin et moi sur laquelle nous avons
lair vraiment proches, le décor est sombre, mais nos visages sont éclatants. Elle me
demande :
 La photo date de quand ?
 Plusieurs années, on était à luniversité et on venait de se connaître.
Dun coup, Wenjing se réveille et semble aller mieux, elle se souvient :
– Tu as bien profité de l’université, tu as rencontré Bin. Moi j’ai passé quatre ans à
dormir. Ma mère narrêtait pas de me casser les pieds parce que je nétais pas entrée à
luniversité de Pékin. Je ne crois pas que dormir à luniversité de Pékin maurait rendue
plus intelligente
 Ce nétait pas si mal pour toi non plus, tu as rencontré Sun Wen.
Sun Wen était notre professeur référent, à la fin de la première année, il a appelé le
dortoir pour savoir pourquoi Wenjing séchait les cours, quand il sest présenté à elle, elle lui a
répondu : « mais tes qui toi ? ». Les yeux de Wenjing brillent à lévocation de ces souvenirs :

- 24 -

 Il était trop beau, dommage quil se soit marié. Jétais secrètement amoureuse
de lui.
 Tu parles dun amour secret, toute la fac était au courant.
Wenjing ouvre grand les yeux et me dit sur un ton glacial :
 Pour moi, cétait un amour secret.
Sans faire attention à elle, je retourne vers la chambre. Au moment où je ferme
la porte, elle a encore les yeux rivés sur la photo, comme si elle essayait de revivre ces
années-là.

Je reste allongée un bon moment, mais je dors seulement par intermittence. Quand
je me réveille, il est déjà trois heures de laprès-midi, je ne peux mempêcher de rire en
repensant au coup de fil de Bin hier soir. Oui, j’ai demandé Bin en mariage, et l’esprit
encore embrumé, nous avons même réglé une foule de petits détails, comme les alliances
que nous allons choisir, le repas auquel nous allons convier nos parents, Bin était daccord
avec tout ce que je proposais. Je me retourne dans le lit en pensant aux formalités et à
l’organisation, je n’arrive pas à dormir, et finalement, je ne peux m’empêcher d’appeler
Wenjing pour quelle maccompagne acheter les alliances. Elle me répond tout de suite :
 Je suis encore à la galerie, je peux taccompagner, mais tu dois venir avec moi à la
maison, sinon je vais me faire engueuler par mon père.

Une demi-heure plus tard, Wenjing vient me chercher pour aller chez elle. En
arrivant, je salue ses parents, sa mère maccueille chaleureusement :
 Xiaobei, pourquoi ne viens-tu pas nous voir plus souvent ? Nous parlons tout le
temps de toi ici.
Son père parait en revanche beaucoup moins content de nous voir. Wenjing le salue
dune manière peu appropriée :
 Tu as une coiffure qui déchire , mon papounet.
 Que déchire-t-elle ? répond-il surpris.
Je me retiens de rire, Wenjing prend une petite voix charmeuse :
 Elle déchire, elle est super.
Monsieur Han ne supporte pas que sa fille lui parle ainsi. Bien que décontenancé, son
visage garde une expression sévère teintée de mécontentement :
 Tu te rends compte ? Tu as passé la nuit dehors et tu es déjà à la maison ! Tu nas
pas ouvert la galerie de la journée. Tu ten moques de cette galerie ? Nous lavons ouverte
pour rien !
Madame Han poursuit :
 Où étais-tu hier soir ? Jai passé la nuit à essayer de tappeler, pourquoi as-tu
débranché ton portable ?
 Je ne peux plus aller où je veux maintenant ? Hier, cétait lanniversaire de Yuan et
on a dormi chez Xiaobei toutes les trois.
Le père de Wenjing semble se calmer :
 Tu peux sortir quand tu veux, mais comprends que nous étions morts dinquiétude.

- 25 -

Wenjing voulant couper court au sermon, précise quelle a juste bu quelques verres.
– Tu dois faire attention avec l’alcool, une jeune fille qui sort toute la nuit et qui boit,
ce nest pas sérieux, dit Monsieur Han.
Wenjing se lève dun bond du canapé et se dirige vers sa chambre en disant :
 Je suis une adulte ! Si je restais à la maison toute la journée sans voir personne, là
vous pourriez vous inquiéter. Nest-ce pas maman ? Bon je me vais me changer, ce soir
je sors.

Wenjing entre dans sa chambre et claque la porte. Madame Han me regarde en
secouant la tête :
 Ah si seulement cette enfant pouvait être calme et posée comme Xiaobei.
Je laisse échapper un petit rire gêné.
 Cest trop tard, elle est devenue arrogante. Cest ta faute, déclare Monsieur Han.
 Ne vous inquié tez pas, Wenjing est plutôt calme, la plupart du temps, dis-je pour
les rassurer.
Madame Han regarde vers la chambre et me souffle à l’oreille :
 Elle sest encore disputée avec son petit copain ? Il sappelle Chuan, non ? Il
est venu cet après-midi, je lui ai demandé ce qui sétait passé, mais il na pas voulu me
répondre.
 Vous savez Madame, nous les jeunes, on se dispute souvent, tous les couples se
disputent.
 Ce nest pas vrai, Bin et toi, vous vous entendez très bien. Je suis inquiète pour
Wenjing, jespère quelle va vite trouver un garçon bien et se marier. Toute la journée
dehors Je ne suis jamais tranquille. Quand allez-vous vous marier ?
Jai limpression dentendre ma mère, je cherche un moyen de méclipser lorsque
mon portable se met à sonner :
 Excusez-moi Madame, je dois prendre cet appel, chuchoté-je.
En voyant le nom s’afficher sur le téléphone, l’image de fille calme et posée que
je mévertue à donner vole en éclat, je perds le contrôle de moi-même et cours vers la
chambre de Wenjing en criant comme une folle :
 Cest Bouboule.

- 26 -

- 6
-

J’ai reçu un coup de fil d’un camarade de lycée, Zheng Yuandong de son vrai nom.
Nous le considérions un peu comme un grand frère, mais certainement pas comme un
homme : son surpoids lui a valu le surnom de Bouboule. À cette époque, dans toute
l’école, notre dortoir avait la réputation d’être un repère de mauvaises filles, nous avions
même un code à lentrée. Quand on tapait à la porte, nous posions une question : « Ton
cœur est-il pur ? ». Il fallait répondre : « Il ne l’est pas et j’en suis fier » pour que la porte
souvre.

Bouboule nétait pas très bien intégré, il ne connaissait pas notre code. Un jour, il est
venu à notre dortoir pour emprunter quelque chose, tout le monde dormait lorsquil a
frappé à la porte. Le dortoir sest écrié dune seule voix.
 Qui cest ?
 Cest Dongyuan, ouvrez-moi les copines.
 Qui ça ?
– Zheng Dongyuan.
 Connais pas. Casse toi !
-
– C’est Bouboule, a-t-il enfin gémi, et la porte s’est ouverte.

Le temps passe vite. Après le bac, nous navons pas fait nos études dans la même ville
et après la fac, Bouboule est parti en Afrique où il est devenu interprète dun ambassadeur.
Un jour, nous avons découvert dans les pages consacrées à lactualité internationale quil
avait été kidnappé et brutalisé par un groupe armé de dissidents politiques. Plus tard, il a
envoyé une cassette à lassociation des anciens élèves, cétait un extrait du journal télévisé
local où on pouvait le voir avec un beau costume, le visage couvert de pansements et lair
bienveillant, il expliquait sur un ton amical son indulgence vis-à-vis de ses ravisseurs et
lespoir quil plaçait dans les relations entre la Chine et lAfrique. On pouvait le trouver
sympathique, je lai trouvé pathétique.

La dernière fois quil est revenu en Chine, lannée dernière, je travaillais encore et
jétais en mission à Shanghai. Jai assisté à une réunion entre des anciens camarades de
classe en poste là-bas. Parmi eux il y avait Bouboule, déprimé, qui narrêtait pas de se

27
- -

plaindre et de nous dire à quel point nous avions de la chance dêtre restées en Chine. En
fait, Bouboule avait surtout un gros problème de frustration sexuelle. La vie en Afrique,
son « merveilleux travail au service de la patrie » et la pression du regard des autres lont
amené à devoir assouvir ses pulsions devant des sites pornographiques. Dans le mail
quil ma envoyé avant de rentrer, il a écrit : « je ten supplie, il faut que tu me présentes
quelquun ».

Au milieu du salon de Wenjing, je suis au comble de lexcitation, les souvenirs de
l’époque défilent à toute vitesse, je reviens à moi lorsque Wenjing me demande de la
rejoindre.
 Jai un très bon ami qui arrive de létranger, viens dîner avec nous ce soir, on va
aussi inviter Yuan, il est très amusant, vous allez sûrement lapprécier. On va se bourrer
la gueule !
Cest alors que je réalise que nous ne sommes pas seules, Wenjing me pince en
grinçant des dents dun air haineux, en voyant les deux parents éberlués derrière moi, je
comprends que j’ai définitivement réduit à néant mon image de jeune fille sage et propre
sur elle, ils doivent même penser que c’est moi qui ai une mauvaise influence sur leur fille.
Wenjing me tire vers la porte, je salue ses parents avec un sourire forcé. Il est probable
que ces deux-là ne maccueillent plus aussi chaleureusement à lavenir. Ils me saluent à
leur tour du bout des lèvres.

Sur le chemin, je raconte à Wenjing des anecdotes croustillantes sur Bouboule, je
continue mes histoires pendant que nous regardons les alliances. Wenjing ne se doute
pas que je veux acheter les alliances pour moi, elle pense que cest pour offrir. Nous
choisissons un peu au hasard tout en continuant à parler de la vie trépidante de Bouboule,
ce qui la fait beaucoup rire. Elle me demande soudain :
– Quel genre de fille il aime ?
 Tu viens à peine de quitter ton copain et tu en cherc hes déjà un autre ?
– C’est pas pour moi. Depuis combien de temps il est pas sorti avec une fille?
 Je crois que je lai jamais vu avec quelque chose qui ressemble de près ou de loin
à une fille.
 Alors on va samuser un peu avec lui.
– Pourquoi pas ? Il aime les filles qui font jeune, fraîches et innocentes, plutôt le
genre lycéenne.
 Parfait, jai une idée.
Je réserve une salle de karaoké privée, puis jappelle Yuan pour la convaincre de nous
rejoindre, et enfin Bouboule pour lui dire de nous retrouver directement là-bas. Il est
comme un fou au téléphone :
 Je viens de descendre de lavion et je nai pas mangé.
 Pas besoin de manger, jai tout prévu, dépêche-toi de venir nous retrouver.

Jarrive au karaoké à onze heures, Wenjing et Yuan sont déjà là. Elles attendent à

28 -
-

côté avec impatience en pestant contre moi. Je fais venir Wenjing pour régler les derniers
détails de notre plan, une demi-heure plus tard Bouboule arrive au karaoké, il est toujours
aussi gros, les cheveux longs, la peau bronzée, il ne manifeste aucune distance, il me sourit
comme si nous nous étions quittés hier.

Je le tire vers moi et lui dis sur un ton complice :
 Dongyuan, on nest pas ici que pour manger, je sais que tu as eu deux années
difficiles, j’ai fait venir quelques filles pour boire avec toi, choisis celle qui te plaît.
Je profite de ce moment de stupeur pour appeler le patron de la salle et je reviens
masseoir à côté de lui.

Quelques instants plus tard, le patron revient avec un groupe de jeunes filles. Au
milieu de ces femmes ordinaires, habillées et maquillées avec outrance, la fraîcheur et le
caractère de Yuan ressortent dautant mieux. Je donne un petit coup de coude à Bouboule :

 Il y en a une qui te plait ?
Il ouvre grand la bouche, se force à regarder un instant, puis submergé par la honte,
finit par refuser en secouant la tête. Je lui donne de nouveau un petit coup de coude :
 Regarde-les. Il y en a bien une qui te plait.
Il se force à regarder et secoue de nouveau la tête en signe de refus. Je suis déçue que
le plan ait échoué et je maudis Bouboule de jouer les timides alors quil meurt denvie
d’être avec ces filles. Je congédie tout le monde d’un geste de la main.

À ce moment-là un miracle se produit. Alors que la dernière fille s’apprête à fermer
la porte, Bouboule sécrie soudain :
 Je veux la quatrième en par tant de la gauche !
Il a choisi Yuan ! Wenjing et moi ne pouvons pas nous empêcher de rire, une
expression de panique apparaît alors sur le visage de Bouboule. Jefface le sourire de ma
bouche et me compose un air sérieux :
 Dongyuan, tu es marrant. Comment veux-tu quon se souvienne de lordre dans
lequel elles se trouvaient ? Essaye plutôt de la décrire.
Bouboule sourit légèrement, ouvre la bouche dune façon étrange et dit dune voix
faible et embarrassée :
 Celle qui ressemble à une étudiante.

Wenjing manque de sétouffer de rire. Je la pince et sors pour demander au patron
de faire venir Yuan. Deux minutes plus tard, elle nous rejoint, parfaitement à laise dans
son rôle, je lui dis :
 Notre ami Dongyuan arrive tout juste de létranger, il vient datterrir et il na pas
mangé. Tu vas laccompagner et lui servir à boire.
Yuan sait ce quelle a à faire, elle me fait un petit signe de la tête et va sasseoir sur les
genoux de Bouboule, il sursaute comme si on lui avait envoyé une décharge électrique.

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Yuan, assise de travers, lui demande :
 Tu veux une cigarette mon poulet ?
Bouboule la regarde et répond naïvement :
 Je ne fume pas.
 T u bois alors ?
Il la regarde de nouveau et rit nerveusement :
 Ah ah ! Non, je ne bois pas.
Yuan comprend à mon regard quelle doit essayer autre chose, elle prend un morceau
de pastèque et dit :
 Tu vas au moins mang er un peu de pastèque.
Bouboule persiste dans son refus. Yuan essaye de le décoincer pendant une bonne
demi-heure. Wenjing et moi les observons tout en chantant quelques chansons.
Je ne vois
pas, je nentends pas, cette promesse déternité.

Bouboule ne tient plus en place, il se lève pour aller aux toilettes, je le suis et demande :
 Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Il réfléchit un peu et secoue la tête :
 Non, elle est pas mal, elle a la peau douce.
Je reviens dans la salle de karaoké où Wenjing et Yuan rient à gorge déployée. Yuan,
les larmes aux yeux, cherche un mouchoir :
 Il est incroyable ton copain, il ne peut tout simplement pas me toucher, cest
comme si javais la peste. Tout ce quil a réussi à faire cest parler : « Quest-ce que tas fait
comme études ? Pourquoi tu fais ça ? Tu devrais plutôt lire pour te cultiver. »
Je ne peux mempêcher de rire à mon tour, et nous voilà écroulées par terre comme
trois hystériques. En revenant dans la salle, il ne lui a pas fallu bien longtemps pour
comprendre ce qui se passait. En essayant de masquer tant bien que mal son embarras,
il déclare :
 Je savais que vous vous connaissiez, javais senti quelque chose de louche, une
prostituée sans maquillage, ça nexiste pas !

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7 -
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Alors que Bouboule, mes deux amies et moi nous amusons comme des fous, je ne
peux mempêcher de remarquer que Yuan semble un peu mélancolique, mais je nai pas
loccasion de lui en demander la raison. Sur le chemin du retour, je continue à garder le
secret sur mes projets avec Bin, il ny a pourtant aucune honte à demander un garçon
en mariage, bien au contraire. En effleurant les deux alliances achetées plus tôt à la hâte,
un léger malaise menvahit soudain, comme si jétais en train de me noyer dans mes
souvenirs. Des vieux souvenirs couleur sépia qui sentent la poussière, une promenade
avec Bin dans une rue sans nom, un parfum de mandarine qui flotte dans l’air. Plus jeune,
javais lhabitude décrire sur les tables de classe, et lorsque je me trompais, jutilisais une
vieille lame de rasoir pour effacer le caractère en grattant doucement, et lorsque jécrivais
par dessus, la marque donnait au caractère un aspect rugueux et irrégulier. Je me souviens
très bien de cette lame de rasoir, elle ma accompagnée durant de nombreuses années. En
grandissant, jai eu envie de lutiliser pour effacer le passé comme je grattais les caractères,
en laissant juste une petite marque. Jai aussi eu envie de lutiliser pour disparaître, sans
laisser aucune trace. Jai comme un mauvais pressentiment, mais je ne sais pas à qui en
parler à part Bin, je veux lappeler pour savoir sil ressent la même chose que moi en
pensant au mariage, mais le téléphone sonne dans le vide. Nous passons devant le quartier
Quzhuang, dans la rue Huanshi et la rue Sun Yat-sen, le malaise menvahit comme un
raz de marée. En regardant par la fenêtre de la voiture, je me sens désemparée, jessaye
de me rassurer : « ce nest rien, tout va bien se passer, plus que deux jours avant le retour
de Bin. »

Après cette soirée mémorable, Bouboule sest mis en tête lidée insensée de séduire
Yuan. Il mappelle pour me dire quil veut linviter dans un bon restaurant. Je lui dis :
 Bouboule, on se connaît depuis combien dannées ? Tu ne mas jamais invitée dans
un bon resto.
Je me souviens de certaines de ses invitations : une galette, un bol de nouilles avec des
légumes et un buffet à volonté à 29 yuans. Toujours est-il quil est complètement tombé
sous le charme de cette idiote qui joue les prostituées. Cest bien la première fois que je le

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