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Moha en couleurs, couscous ligh et autres récits
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54585-4 EAN : 9782296545854
Abdelaaziz BEHRI Moha en couleurs, couscous light et autres récits
L’Harmattan
A mes enfants Houssam et Mona : HoussaMona
Nos mots disent de nous ce que nous ignorons de nous-mêmes…
Aicha, la mule des cimetières
- Mais de qui sont-elles ces traces sur la route ?
Mon père ne répondit rien. La hache suspendue à l’épaule, il grognait derrière son âne. La pente était raide. Un œil sur le vieux bât, l’autre sur la charge de bois, il marchait attentif au moindre déséquilibre. Arrêtant, juste au bon moment, la bête essoufflée, il réajustait la charge, resserrait la corde d’un côté ou la desserrait de l’autre, avant de reprendre le chemin. Il était bûcheron et avait un âne, à cette époque-là où avoir un âne n’était pas une mince affaire. Quand mon père travaillait à la moisson, en été, il y avait toujours quelqu’un qui venait louer les services de notre âne pour un abattage de blé ou d’orge, ou pour transporter du foin ou autre chargement. En plus de pourvoir à nos besoins en bois pour l'hiver, particulièrement rude au Moyen Atlas, l'âne est un animal dont l'entretien ne coûte presque rien, puisqu'en temps de repos, il est nourri au foin et en temps d'activité au son.
Très tôt, ce matin-là, nous avions pris la route, et désormais, comme disait mon père avec désolation, il fallait se réveiller plus tôt que la veille. La forêt reculait, chaque jour un peu plus, devant les scies des exploitants voraces ; et peut-être que dans quelques années les patrons des scieries déboiseraient toute la forêt. On avait dû monter, ce matin-là, jusqu’aux confins du mausolée de Ba H’ned, avant de trouver quelques rares arbres secs. Là, mon père s’était recueilli sur la tombe du saint et, comme d’habitude, il avait prié Dieu d’accorder sa miséricorde à l’âme de ma défunte mère. Nous nous étions rafraîchis ensuite aux eaux de la source, en bas du mausolée, avant de reprendre la route en longeant la seguia, ce cours dont les eaux allaient au-delà d'Itzer, alimentait sur son passage d'autres villages et hameaux. J’entendais toujours dire, autour de moi, que la source de Ba H’ned était une manne du ciel sans laquelle les habitants de cette région ne sauraient vivre.
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- Mais de qui sont-elles ces traces sur la route ? insistai-je, quand la pente fut franchie sans désagrément.
- Tu ne vois pas que ce sont des sabots de mules ? répliqua, enfin, mon père.
- Mais les mules ne tracent jamais de sillons sur terre.
Mon père ne répondit rien, mais je pus voir dans le regard désolé qu’il me jeta une lueur de mystère qui cachait une vérité qu’il jugeait inaccessible à mon esprit d’enfant.
- Père, pourquoi les singes ressemblent-ils aux hommes ?
- Les singes étaient des hommes, avant d'être singes, mais ils furent maudits pour s'être battus avec des boulettes de couscous… Les cigognes aussi étaient des êtres humains comme nous, mais ils étaient transformés en oiseaux pour avoir fait leurs ablutions avec du lait.
J’écoutais mon père attentivement, buvais le moindre de ses mots que je connaissais par cœur. Mais, ce jour-là, il rallongea de peu son récit. Il me semblait alors, par moments, que l’âne aussi dressait les oreilles, pour écouter les récits de son maître. D’ailleurs, mon père considérait cet animal comme un membre de la famille, à part entière, à qui il ne manquait que l’usage de la parole. Il m’était arrivé, plusieurs fois, de le surprendre lui parler de ses soucis, de ma mère qui l’avait quitté si tôt, de la méchanceté des hommes ou des revers de la vie.
- Et les ânes, père, étaient-ils aussi des hommes ?
- Non. Je crois que les ânes étaient toujours des ânes et parfois je les trouve mieux que certains hommes. Tu vois Aouicha, la malédiction ça existe. Tiens par exemple, ajouta-t-il en montrant les ruines d’un hameau, cette vallée était peuplée de vaillants guerriers, craints dans toute la région et même au-delà. Toutes les tribus leur étaient soumises. Ils étaient très riches, ne s’habillaient que de soie et ne daignaient monter que des chevaux. Mais la richesse et la puissance aveuglent les
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hommes et affaiblissent la foi. Un seigneur influent de la tribu, qui avait longtemps souffert de n’avoir pour descendants que des filles, fut enfin réjoui de voir l’une de ses femmes accoucher, un jour de ramadan, d’un beau garçon. Sa joie était si grande qu'il ordonna, pour fêter l'heureux événement, d'ériger les tentes, les plus belles, de harnacher les chevaux, les plus purs, et d'égorger les agneaux, les plus gras. Nuit et jour, les habitants s’offrirent de copieux festins, sans égard au mois sacré. Mais au soir du septième jour, jour de baptême, un nuage noir obscurcit le ciel succinctement et de brusques trombes de pluie s’abattirent sur la vallée que d’énormes torrents balayèrent ensuite, en un clin d’œil.
Je devais avoir dix, onze ou même plus à cette époque-là, d’ailleurs je ne connus jamais mon véritable âge comme la plupart des enfants de ma génération. Mon père me disait que je fus née quelques années après la Première Guerre mondiale, un mois plus tôt ou quelques jours plus tard que la naissance d’un tel ou d’un autre… À l’époque, donc, bien que je ne saisisse pas le sens de certains mots, comme malédiction, les histoires qu’on me racontait avaient sur mon esprit un effet magique et plus elles étaient mystérieuses, plus elles s’y imprimaient pour toujours.
Au milieu du jour, nous atteignîmes la lisière de la forêt et je pus voir, un peu loin devant moi, fumer les cheminées des maisons de Tichoute. Mon village était appelé ainsi, petite corne, car il était perché sur l’extrémité saillante d’une colline qui surplombait une immense vallée.
Nous vivions au rythme des saisons et les carrés rouges des épis de maïs étalés, sur les terrasses, annonçaient déjà l'arrivée de l’automne, une saison presque aussi froide et aussi rude que l’hiver. Mon père devait se réjouir d’avoir amené à la maison assez de bois si tôt cette année-là, aussi pourrait-il vendre les charges prochaines. Bientôt, les neiges fermeraient les accès à la forêt et les paysans guetteraient les rares éclaircies pour labourer la terre et semer les grains ; en attendant, on séchait au soleil le maïs, dernière récolte de la saison, avant de l’abattre et
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