Moha en couleurs, couscous light et autres récits
98 pages
Français

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Description

Natif d'Itzer, un village du Moyen Atlas marocain, Abdelaaziz Behri nous livre dans ce recueil un ensemble de récits courts, à la croisée du conte et de la nouvelle. Cependant ces récits poursuivent le même but: partager le plaisir du texte,créer un espace où la jouissance, sans être forcée ou dictée, puise sa raison d'être dans la rencontre heureuse des mots sur une page blanche. Les sujets développés sont une invitation à aller à la rencontre de l'autre, s'inspirant des légendes du Moyen Atlas pour "Le pêcheur mordu", "Moha en couleurs", ou partant de poèmes de Victor Hugo pour "Flirt avec nous" et "Ricochets".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 127
EAN13 9782296805460
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0062€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Moha en couleurs, couscous light
et autres récits
 
 
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
ISBN : 978-2-296-54585-4
EAN : 9782296545854
 
Abdelaaziz BEHRI
 
 
Moha en couleurs, couscous light
et autres récits
 
 
L’Harmattan
 
A mes enfants Houssam et Mona :
HoussaMona
 
 
Nos mots disent de nous ce que nous ignorons
de nous-mêmes…
 
Aicha, la mule des cimetières
 
 
- Mais de qui sont-elles ces traces sur la route ?
 
Mon père ne répondit rien. La hache suspendue à l’épaule, il grognait derrière son âne. La pente était raide. Un œil sur le vieux bât, l’autre sur la charge de bois, il marchait attentif au moindre déséquilibre. Arrêtant, juste au bon moment, la bête essoufflée, il réajustait la charge, resserrait la corde d’un côté ou la desserrait de l’autre, avant de reprendre le chemin. Il était bûcheron et avait un âne, à cette époque-là où avoir un âne n’était pas une mince affaire. Quand mon père travaillait à la moisson, en été, il y avait toujours quelqu’un qui venait louer les services de notre âne pour un abattage de blé ou d’orge, ou pour transporter du foin ou autre chargement. En plus de pourvoir à nos besoins en bois pour l'hiver, particulièrement rude au Moyen Atlas, l'âne est un animal dont l'entretien ne coûte presque rien, puisqu'en temps de repos, il est nourri au foin et en temps d'activité au son.
 
Très tôt, ce matin-là, nous avions pris la route, et désormais, comme disait mon père avec désolation, il fallait se réveiller plus tôt que la veille. La forêt reculait, chaque jour un peu plus, devant les scies des exploitants voraces ; et peut-être que dans quelques années les patrons des scieries déboiseraient toute la forêt. On avait dû monter, ce matin-là, jusqu’aux confins du mausolée de Ba H’ned, avant de trouver quelques rares arbres secs. Là, mon père s’était recueilli sur la tombe du saint et, comme d’habitude, il avait prié Dieu d’accorder sa miséricorde à l’âme de ma défunte mère. Nous nous étions rafraîchis ensuite aux eaux de la source, en bas du mausolée, avant de reprendre la route en longeant la seguia, ce cours dont les eaux allaient au-delà d'Itzer, alimentait sur son passage d'autres villages et hameaux. J’entendais toujours dire, autour de moi, que la source de Ba H’ned était une manne du ciel sans laquelle les habitants de cette région ne sauraient vivre.
 
- Mais de qui sont-elles ces traces sur la route ? insistai-je, quand la pente fut franchie sans désagrément.
 
- Tu ne vois pas que ce sont des sabots de mules ? répliqua, enfin, mon père.
 
- Mais les mules ne tracent jamais de sillons sur terre.
 
Mon père ne répondit rien, mais je pus voir dans le regard désolé qu’il me jeta une lueur de mystère qui cachait une vérité qu’il jugeait inaccessible à mon esprit d’enfant.
 
- Père, pourquoi les singes ressemblent-ils aux hommes ?
 
- Les singes étaient des hommes, avant d'être singes, mais ils furent maudits pour s'être battus avec des boulettes de couscous… Les cigognes aussi étaient des êtres humains comme nous, mais ils étaient transformés en oiseaux pour avoir fait leurs ablutions avec du lait.
 
J’écoutais mon père attentivement, buvais le moindre de ses mots que je connaissais par cœur. Mais, ce jour-là, il rallongea de peu son récit. Il me semblait alors, par moments, que l’âne aussi dressait les oreilles, pour écouter les récits de son maître. D’ailleurs, mon père considérait cet animal comme un membre de la famille, à part entière, à qui il ne manquait que l’usage de la parole. Il m’était arrivé, plusieurs fois, de le surprendre lui parler de ses soucis, de ma mère qui l’avait quitté si tôt, de la méchanceté des hommes ou des revers de la vie.
 
- Et les ânes, père, étaient-ils aussi des hommes ?
 
- Non. Je crois que les ânes étaient toujours des ânes et parfois je les trouve mieux que certains hommes. Tu vois Aouicha, la malédiction ça existe. Tiens par exemple, ajouta-t-il en montrant les ruines d’un hameau, cette vallée était peuplée de vaillants guerriers, craints dans toute la région et même au-delà. Toutes les tribus leur étaient soumises. Ils étaient très riches, ne s’habillaient que de soie et ne daignaient monter que des chevaux. Mais la richesse et la puissance aveuglent les hommes et affaiblissent la foi. Un seigneur influent de la tribu, qui avait longtemps souffert de n’avoir pour descendants que des filles, fut enfin réjoui de voir l’une de ses femmes accoucher, un jour de ramadan, d’un beau garçon. Sa joie était si grande qu'il ordonna, pour fêter l'heureux événement, d'ériger les tentes, les plus belles, de harnacher les chevaux, les plus purs, et d'égorger les agneaux, les plus gras. Nuit et jour, les habitants s’offrirent de copieux festins, sans égard au mois sacré. Mais au soir du septième jour, jour de baptême, un nuage noir obscurcit le ciel succinctement et de brusques trombes de pluie s’abattirent sur la vallée que d’énormes torrents balayèrent ensuite, en un clin d’œil.
 
Je devais avoir dix, onze ou même plus à cette époque-là, d’ailleurs je ne connus jamais mon véritable âge comme la plupart des enfants de ma génération. Mon père me disait que je fus née quelques années après la Première Guerre mondiale, un mois plus tôt ou quelques jours plus tard que la naissance d’un tel ou d’un autre… À l’époque, donc, bien que je ne saisisse pas le sens de certains mots, comme malédiction, les histoires qu’on me racontait avaient sur mon esprit un effet magique et plus elles étaient mystérieuses, plus elles s’y imprimaient pour toujours.
 
Au milieu du jour, nous atteignîmes la lisière de la forêt et je pus voir, un peu loin devant moi, fumer les cheminées des maisons de Tichoute. Mon village était appelé ainsi, petite corne, car il était perché sur l’extrémité saillante d’une colline qui surplombait une immense vallée.
 
Nous vivions au rythme des saisons et les carrés rouges des épis de maïs étalés, sur les terrasses, annonçaient déjà l'arrivée de l’automne, une saison presque aussi froide et aussi rude que l’hiver. Mon père devait se réjouir d’avoir amené à la maison assez de bois si tôt cette année-là, aussi pourrait-il vendre les charges prochaines. Bientôt, les neiges fermeraient les accès à la forêt et les paysans guetteraient les rares éclaircies pour labourer la terre et semer les grains ; en attendant, on séchait au soleil le maïs, dernière récolte de la saison, avant de l’abattre et d’en engranger les grains dont la farine était particulièrement consommée en hiver.
 
- Mais de qui sont-elles ces traces ?
 
Mon père devait avoir la tête ailleurs tout ensorcelée par les échos de la voix aiguë de cette bergère qui chantait, en bas, dans la vallée.
 
- Que dit-elle ?
 
- Elle chante les revers de la fortune et l’inconstance du temps, dit-il en soupirant avant de chanter à son tour le même air, à haute voix, pour donner la réplique à la bergère :
 
« Voyez la fortune et ses revers
 
J’ai été à cheval
 
J’ai été à dos de mule
 
La mule m’a cédé à l’âne
 
Et l’âne m’a jeté à terre
 
Voyez la fortune et ses revers… »
 
- Mais, pourquoi donc, y a-t-il tant de femmes au cimetière ?
 
Mon père s’arrêta de chanter, pressa le pas et exhorta la bête à marcher plus vite.
 
- Quelqu’un est mort.
 
- Tais-toi Aouicha ! Les femmes ne suivent jamais un cortège funèbre au cimetière.
 
- Mais, pourquoi y a-t-il tant de gens devant la maison de Lalla Yamna ?
Mon père, sans m’en avoir averti d’avance, s’était spontanément engagé sur un sentier, un raccourci vers les cimetières ; et je dus suivre, seule, l’âne jusqu’au seuil de la maison en pensant à Lalla Yamna. Pourquoi y avait-il tant de femmes devant la maison de cette pauvre veuve ? Mon père était très lié avec son mari, le forgeron du village qui ferrait les bêtes, fabriquait des couteaux, des faucilles, des socs et des chaudrons.
 
De son vivant, le forgeron tenait souvent à nous inviter chez lui. Il vivait avec sa mère, une vieille femme profondément pieuse, et sa femme Lalla Yamna qui en plus d’être très belle, avait le don de tisser d’excellents tapis dont elle cardait, elle-même, la laine, la filait à la quenouille avant de la mettre sur le métier. À la mort de son ami, mon père ne pouvant aller frapper à la porte de ces femmes, sans éveiller quelques soupçons, me permettait d’aller les voir, faire leurs courses ou tout simplement, pour leur tenir compagnie ; et il m’était souvent arrivé de passer la nuit chez elles.
 
Elles m'adoraient et Lalla Yamna me traitait comme une mère traiterait sa fille. Elle s’occupait de moi, me peignait en me racontant, chaque fois, la même histoire dont l’héroïne était toujours la même, Yakouta. Yakouta, une fille belle comme le jour et habile comme une fée qui vivait dans un somptueux Riad. Elle transformait tout ce qu’elle touchait en merveilles, la soie filait entre ses doigts comme de l’or dont elle brodait de sublimes motifs à chaque fois plus beaux et plus originaux. Quand elle se lassait de broder, elle voltigeait parmi les fleurs enchanteresses qui fleurissaient en abondance dans le jardin exotique du Riad, s’affublait de belles robes de soie achetées aux quatre coins du monde ou rêvassait en admirant les arabesques ensorcelantes qui embellissaient la résidence du sol au plafond. Et quand Lalla Yamna décrivait le luxe de ce Riad, j’imaginais Fès comme une ville féerique dont toutes les demeures étaient des palais édéniques et je comprenais les soupirs de mon père quand il disait : « Dieu emmène les gens de Fès au paradis et emmène-nous, habitants de Tichoute, à Fès ! »
 
- Mais, pourquoi y a-t-il tant de gens devant la maison de Lalla Yamna ?
Mon père, qui me rejoignit, demeura silencieux, déchargea l’âne, le débâta et lui donna à manger et à boire.
 
- Aouicha, viens manger un morceau !
 
Lalla Yamna devait enlever ses vêtements de deuil ce jour-là. Je l’avais vue, la veille, jeter la dernière pierre dans la cruche. Bien qu’elle n’ait reçu aucune instruction, elle était intelligente et chaque soir, au coucher du soleil, elle jetait une pierre dans la cruche pour compter les jours du deuil. Je l’aimais et je croyais que si mon père venait à l’épouser, cela ne m’aurait pas fâchée.
 
- Lalla Yamna enlève ses vêtements de deuil, aujourd’hui. Il se contenta de sourire.
 
- C'est une femme courageuse et moi, je l'aime. Une fois, elle a insulté Amghare, elle l’a traité de lâche qui vient frapper aux portes des veuves à l’aube, à l’heure où les hommes font leur prière à la mosquée…
 
- Et comment sais-tu tout ça, toi ?
 
- J’ai tout entendu, Lalla Yamna l’a menacé de crier si fort, pour réveiller tout le village, s’il vient frapper encore une fois à sa porte.
 
- Écoute Aouicha, ne répète jamais devant personne ce que tu viens de me dire. Nous sommes pauvres et impuissants, cela nous apporterait des ennuis sans fin. Amghare est un être méprisable, c’est vrai, mais il a les bras très longs. Personne, ma fille, n’oserait dire au lion qu’il est de mauvaise haleine.
 
Peut-être qu’à cette époque-là, je supportais mal cette sagesse fondée sur la crainte. Mais avec le temps, j’avais compris que la résignation était le lot des pauvres, comme nous. Il fallait se faire petit autant que possible, raser les murs et ce n’était pas suffisant, il fallait encore prier Dieu de ne pas avoir affaire à Amghare. Malheur, disait mon père, à celui sur qui Amghare jetterait son dévolu, il n’aurait que ses yeux pour pleurer.
 
- Aouicha, que fais-tu ?
 
- Je joue à la poupée devant la maison.
 
Ma poupée ? Je la confectionnais moi-même, en un tour de main. Deux petits bâtons croisés. L’un, plus long, me servait de tronc et de pied, l’autre un peu court, représentait la poitrine et les membres supérieurs. J’assemblais les deux bâtons avec un fil que j’enroulais plusieurs fois pour donner assez de poitrine à la poupée. Puis, je l’habillais de morceaux de tissu que je ramassais un peu partout. Ce jour-là, j’étais distraite et je dus monter puis démonter la poupée à plusieurs reprises. J’avais l’esprit ailleurs depuis que j’avais entendu mon père murmurer dans les oreilles de son âne.
 
Comme d’habitude, il tâchait de lever la voix pour que j’entende ce qu’il n’osait me dire directement, de la baisser lorsqu’il avait quelque chose à me cacher. J’aimais ces moments-là, car ils me rapprochaient plus de mon père et c’était grâce à eux que j’avais beaucoup appris sur ma mère qui mourut à ma naissance. Parfois, il m’arrivait d’user de la même astuce, avec ma poupée, pour me plaindre ou pour lui exprimer ma reconnaissance. C’était de cette façon que je lui parlais de Lalla Yamna, de sa beauté et de sa gentillesse.
 
- Aouicha a grandi, dit mon père à son âne, elle pose beaucoup de questions… Ah ! Tu devrais remercier Dieu, toi, de t’avoir donné autant de patience. Le village n’est plus ce qu’il était. Hier, quelqu’un a déterré un cadavre et les mauvaises langues jasent… Ah ! Combien j’envie ton silence !
 
- Aouicha, que dit-il ? demanda mon père qui fut interrompu par la voix du crieur public.
 
Je n’eus pas à me déplacer, quelques instants après, le crieur public fut devant notre maison :
 
« Habitants de Tichoute, une assemblée aura lieu, ce soir après la prière, devant la mosquée… Vous voilà avertis et celui qui n’y sera pas n’en voudra qu’à lui-même… »
 
Comme c’était toujours le cas lorsqu’il s’agissait d’une affaire urgente, la dernière phrase du crieur public était une menace franche. Pour les gens démunis, sa voix n’augurait rien de bien, et je sentis, aussitôt, mon père se morfondre.
 
Le soir, les habitants étaient tous, devant la mosquée, les échines courbées, les yeux baissés osant à peine se lever sur Amghare. Il était là en face d’eux, au milieu des notables du village, saluant l’un ou chuchotant à l'oreille d’un autre. Mais contre toute attente, c’était le Fkih qui parla le premier, ce jour-là.
 
- Habitants de Tichoute, la veille, quelqu’un a osé profaner nos tombes. Déterrer les morts est un grand péché qui ne peut être accepté ni par Dieu, ni par les hommes. Alors, je vous demande si quelqu’un d’entre vous a vu ou a entendu ce qui pourrait nous éclairer sur cette affaire, qu’il parle sans peur, devant Amghare et tout le village.
 
Après un long silence qui suivit ces paroles, la voix d’un paysan, qui semblait pressé à retourner à son champ, s’éleva au milieu de la foule :
 
- Cela ne peut être que l'œuvre d'une hyène…
 
Alors, l’un des hommes d’Amghare l’interrompit aussitôt :
 
- Une hyène ? Une hyène ne traîne pas de chaînes. Mais vous n’avez donc pas remarqué ces traces sur le sol ? Ces traces de sabots de mule et ces sillons laissés par des chaînes sur terre, moi, je sais de qui elles sont. Honorable Amghare, hier, aux environs de minuit, quand j’ai été en train d’irriguer mon champ, j’ai entendu d’étranges cris. D’abord, j’ai cru qu’il s’agissait de voleurs de chevaux. Mais quelques instants après, j’ai aperçu une silhouette de bête qui se désaltérait à la seguia. J’ai été très épouvanté de remarquer ensuite que c’était une étrange créature. Une sorte de mule, qui en plus d’avoir le cou long comme une girafe, hennissait comme un cheval. Elle avait les pattes attachées par de lourdes chaînes qu’elle devait avoir longtemps traînées… C’était elle, Aicha Kendicha, la mule des cimetières qui se nourrit de la chair des morts. J’en étais sûr, c’était elle, comme j’étais sûr, cette nuit-là, de ma mort. Lorsqu’elle a senti ma présence, elle s’est immobilisée un moment, puis elle est venue vers moi. Alors, j’ai fermé les yeux, je me suis mis à réciter des versets de Coran à haute voix. Mais plus je récitais, plus la bête hennissait horriblement et piaffait à faire trembler la terre… Je ne peux pas vous dire exactement combien cela a duré, mais lorsque j’ai ouvert les yeux, j’ai vu, au bord de la seguia, cette créature se transformer en femme. Toute nue, elle se lavait au milieu du cours d’eau en pleurant. Alors, je l'ai appelée par son prénom. Oui, je l'ai reconnu. Alors, elle est venue vers moi et m’a supplié à genoux de ne pas la dénoncer. Elle m’a avoué ensuite que chaque nuit de pleine lune, elle subissait des supplices atroces, qu’elle se tordait de douleur jusqu'à perdre conscience et qu’elle se réveillait transformée en mule. Ce châtiment, m’a-t-elle confié, elle le méritait pour avoir transgressé les règles du deuil…
 
Le Fkih, visiblement emporté par ces paroles, se leva soudain et s’adressa à l’homme sur un ton ferme :
 
- Vous ne craignez donc pas Dieu ? Seul un fou est capable d’imaginer une histoire pareille. Il est vrai qu’une veuve qui ne respecte pas la période de son deuil et se donne aux hommes commet un péché plus grave que l’adultère, mais aller jusqu’à affirmer avoir vu une mule se transformer en femme est une folie. Une accusation fondée sur de telles superstitions est un crime. Rappelez-vous que le doute, même infime, est un péché. Voulez-vous, habitants de Tichoute, savoir de qui sont ces traces sur la route. Moi, je vous dis que ce sont des traces de mules de contrebandiers ou de voleurs de cèdres. Ces gens-là, pour obliger les villageois à s’enfermer chez eux, les nuits de pleine lune, les effrayaient en traînant des chaînes par terre.
 
Ces mots dits, le Fkih et quelques personnes tournèrent le dos à la foule et disparurent. Les autres villageois attendaient un signe d’Amghare pour rentrer chez eux. Ce dernier, au lieu de les libérer, dit alors :
 
- Laissons cet homme parler. Il dit avoir reconnu la femme, alors qu’il la dénonce devant tout le monde et que justice soit faite.
 
L’homme, qui semblait n’attendre que la permission d’Amghare, répondit aussitôt :
 
- La veuve du forgeron.
 
À peine eut-il prononcé ces mots qu’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants se détacha de la foule. Ils s'introduisirent dans la maison de la veuve, la jetèrent dehors, tout échevelée, l'air hagard et le regard fou d'un être qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Je me cramponnais aux pieds tremblants de mon père et je les regardais la traîner par les cheveux en direction des cimetières, sous un déluge d’insultes, de crachats et de pierres. D’autres, encore à l’intérieur, se vengeaient sur les meubles, saccageant et pillant, avant de mettre le feu à la maison et de rejoindre la meute.
 
Mon père me repoussa brusquement et accourut, comme emporté par une force extraordinaire vers la maison en feu, y pénétra contre fumée et flammes. Je demeurais à ma place paralysée, les yeux fermés et les doigts dans les oreilles. Ce jour-là, j’avais vu la haine, j’avais vu son visage et ses yeux. J’avais surtout entendu sa voix crier : « Aicha, la mule des cimetières », et je compris que toute ma vie, je porterais mon prénom comme une insulte. Alors, ce soir-là, à un certain moment, j’avais vivement désiré me transformer en quelque monstre féroce, juste le temps de disperser cette foule enragée.
 
Quelques minutes après, le pacha d’Itzer et ses sbires, alertés par la fumée, chevauchèrent vers le village. Devant la maison de la veuve, ils abordèrent mon père qui venait d’y sortir, la vieille mère du forgeron sur les bras. Il leur indiqua le chemin des cimetières.
 
On apprit, un peu plus tard, que les cavaliers avaient réussi à sauver la veuve d’une mort certaine et qu’ils l’avaient emmenée à Itzer. Ce n'était qu’après leur départ qu'Amghare se manifesta, et la foule, tout à l'heure déchaînée puis éclipsée à la vue des cavaliers, ressurgit et se réunit à nouveau autour de lui.
 
- Nous avons encore une fois été humiliés, dit-il, par les gens d’Itzer.
 
- Détournons la seguia, proposa l’un des hommes, et laissons-les mourir de soif.
 
- Ils sont plus nombreux et plus puissants, répondit Amghare, ils viendront rétablir le cours d’eau aussitôt détourné. Mais, si on ne peut détourner l’eau, on peut la souiller et une charogne jetée dans le canal fera bien l’affaire. Viens ici, ordonna-t-il à mon père. Ton âne me plaît, héros !
 
Mon père se contenta de regarder le ciel et je crois qu’à ce moment-là il devait souhaiter qu’un brusque déluge vînt emporter tout le village.
 
Les hommes d’Amghare, qui n’attendaient ni la réponse de mon père, ni son accord, étaient partis instantanément chercher l’âne et l’avaient ensuite abattu au milieu de la seguia.
 
Cette nuit-là même, nous quittâmes le village. Mon père ne peina pas à retrouver Lalla Yamna et finit par l’épouser.

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