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Une vie après

De
115 pages


Une nouvelle vie débute pour Béatrice après une séparation subie. Elle poursuivra sa route près de l'océan, loin des siens, mais pas trop. Elle fera de nouvelles rencontres qui l'aideront à se reconstruire. Un deuxième roman de Robbie Schwelle incontournable.

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Robbie Schwelle

Une vie après

 

© Robbie Schwelle

Bookless editions

Tous droits réservés.

Mars 2015

ISBN : 978 2 37222 160 3

 

1 - Béatrice

 

 

La maison faisait un peu peur, ou plutôt, elle laissait une sensation bizarre.  

Béatrice avait trouvé cette annonce de location sur internet deux semaines plus tôt, il ne fallait pas demander l’impossible. Probablement une construc-tion des années soixante, sur un sous-sol, immense et vide qui ne servait pas à grand-chose, hormis la partie garage.

Elle avait rendez-vous ce samedi à 14 heures avec la personne de l’agence. Ponctuelle, elle arriva au volant de son Audi TT. Elle lui fit visiter les lieux. Une espèce de chemin en pente douce contournait toute la maison pour arriver jusqu’à une terrasse sur laquelle s’ouvrait la porte-fenêtre du séjour. Curieux.

- Le propriétaire est handicapé, ça explique cet aménagement, lui indiqua-t-elle.

Compliqué ! Il ne pouvait en aucun cas accéder directement du sous-sol au rez-de-chaussée, l’ascen-sion de l’escalier lui étant impossible.

- Il vient tout juste de quitter les lieux, vous êtes la première à louer la maison. Il a d’ailleurs laissé quelques affaires personnelles ainsi que des bricoles dans le frigo. Vous pourrez les consommer si cela vous dit.

Elle l’avait appelé pour réserver, Il lui avait précisé être à l’étranger. À l’étranger. C’était vaste. Depuis, elle l’imaginait partout. En Chine probablement, c’est là que partent travailler tous les français qui s’exilent, il y a du boulot là-bas. Ou bien était-il tout simplement en Belgique, ou en Allemagne ? Elle regrettait de ne pas lui avoir posé la question, mais il est vrai qu’il n’aurait probablement pas compris les raisons de sa curiosité.

Elle allait maintenant occuper sa maison et avait le sentiment de violer son intimité. En même temps, ça la démangeait d’en savoir plus sur lui.

Béatrice avait loué cette maison sur un coup de tête, une envie subite de se rapprocher de l’océan qu’elle avait toujours adoré.

Elle vivait seule depuis peu. Il fallait qu’elle s’y habitue. Elle aimait tant la mer qu’elle avait pensé que ce serait plus facile. Regarder l’océan et marcher sur les rochers l’aiderait sûrement à entrer dans sa nouvelle vie de vieille femme solitaire. Elle avait été mariée presque trente ans. Son physique s’était transformé d’année en année. Elle allait avoir soixante ans et ses traits étaient devenus presque masculins et son corps déformé, transformé.

Lui, à cinquante-cinq ans, était dans la force de l’âge. Elle s’y attendait. Elle avait toujours su que cette histoire ne l’emmènerait pas au bout et qu’il se lasserait. Avant elle. Malgré les enfants, deux. Malgré la maison où il faisait si bon vivre et où il lui laissait tout faire à son goût. Il s’était lassé. Une rencontre… et tout était allé très vite.

Elle avait décidément beaucoup de mal à imaginer comment cet homme en fauteuil roulant parvenait à vivre entre ce sous-sol et ce rez-de-chaussée sans aucune aide. La maison ne laissait entrevoir aucune présence féminine. Ni les bibelots, ni les couleurs. La cuisine était d’un gris terne qu’aucune femme au monde n’aurait imaginé dans son univers.

Elle posa la question à la femme de l’agence :

- Le propriétaire vivait seul ?

- Je pense oui. En tout cas, je ne l’ai jamais rencontré accompagné. Quelqu’un venait pour le ménage. Mais bon, je ne suis pas censée vous raconter cela.

- Ah oui c’est vrai, désolée. Je suis beaucoup trop curieuse.

Cette femme s’appelait Virginie D., toute vêtue de blanc, sans doute pour faire ressortir la couleur de sa peau très bronzée. Plus toute jeune, Béatrice  n’avait jamais imaginé que les « Virginie » pouvaient avoir plus de cinquante ans.

Elle la laissa seule avec une série de recommanda-tions et de clefs. Elle lui avait précisé qu'une pièce se trouvant au sous-sol et servant de débarras resterait fermée. Le propriétaire y avait entreposé des affaires personnelles qu'il ne pouvait emmener en voyage. Elle avait dit oui à tout, sans vraiment écouter, comme à son habitude. Tout ça, elle verrait plus tard.

Elle s’installa dans l’une des deux chambres accessibles, celle qui lui parut la plus accueillante, une troisième étant condamnée. Un grand lit et un petit lit. Cela lui rappellerait quand elle partait en vacances avec ses enfants. Son fils aurait sans doute occupé le lit une place à ses côtés. Cette fois, il resterait vide.

Elle dormirait dans le grand lit, seule.

Le rangement de ses affaires attendrait. Elle avait envie d’iode. Elle prit sa voiture et chercha la première pancarte indiquant la plage.

C’était marée basse et une grande partie des rochers était découverte. L’occasion rêvée de ramasser des bigorneaux, petits fruits de mer dont elle raffolait. Ce serait son premier repas en tête à tête avec elle-même dans une maison inconnue.

Que s’était-il passé dans son couple ? L’usure de l’habitude. De jour en jour, il avait progressivement cessé de la regarder. Était-ce à cause de son visage strié de rides profondes ? Ou bien son corps flétri avait-il fini par le dégoûter ?

Avant qu’elle ne crève l’abcès et décide de partir, il rentrait du travail de plus en plus tard. Ils dînaient puis s’endormaient devant la télé. Quand elle tentait une approche, une caresse, une tendresse, il la rabrouait en prétextant une grande fatigue.

Tout avait changé en quelques années. Combien ? Trois, quatre ans. Il n’avait plus de désir, elle ravalait le sien. Il se fâchait quand elle lui faisait remarquer. Elle se faisait des films, disait-il. Jusqu’au jour où le film devint réalité.

Une autre, une  jeune, s’était emparée du corps qu’elle avait tant aimé et dont elle connaissait par cœur chaque centimètre carré. Elle l’avait senti, deviné.

Quand elle lui avait dit, cette fois il ne l’avait pas détrompée. Il avait accepté son départ et avait  même paru soulagé. Elle lui redonnait sa liberté. Il pourrait vivre tranquillement sa nouvelle idylle.

Elle avait maintenant déménagé. Ce séjour en Bretagne lui permettrait de tourner la page de son ancienne vie.

Elle marcha longuement, se rapprochant au plus près de l’océan. C’était le printemps. Il n’y avait personne. Elle était seule face à la mer, elle aimait ça.

Elle regagna la villa à la tombée de la nuit. Elle avait envie de la visiter de façon plus approfondie. Peut-être découvrirait-elle quelque chose lui permettant de connaître ce mystérieux homme handicapé.

Elle découvrit un fauteuil roulant abandonné entre un mur et la chaudière. C’était un modèle ancien, manuel. Il l’avait probablement échangé contre un plus moderne, à moteur.

Près de là se trouvait une armoire fermée à clef. Bien sûr cela éveilla sa curiosité. La clef ne devait pas être bien loin. Elle monta sur une chaise. Gagné. Le petit objet de métal doré l’attendait sur le dessus du meuble. Elle s’en empara et la fit tourner dans la serrure. Des tas de dossiers plus ou moins bien alignés étaient entassés. Elle en prit un sur lequel figurait un titre : « Assurances ». Pas très engageant ! Puis un second : « Maisons ». Maisons au pluriel. Plusieurs descriptifs de villas y étaient classés par ordre alphabétique, par nom de ville. Était-il propriétaire de toutes ces maisons ? Plus bas se trouvait un petit coffre en métal. Fermé, et là, pas de clef en vue. Elle le remit en place et referma l’armoire. Elle passa devant la pièce condamnée, actionna machinalement la poignée de la porte qui résista. Il lui semblait voir un rai de lumière filtrer sous celle-ci. Le propriétaire avait dû oublier d'éteindre, elle le signalerait à Miss Audi.

Pour regagner le rez-de-chaussée, il fallait emprun-ter un escalier en colimaçon plongé dans l’obscurité.

Elle actionna l’interrupteur, mais aucune lumière n’apparut. L’ampoule était probablement grillée. Elle entreprit l’ascension à tâtons. Tout à coup, elle accéléra son mouvement. Pour quelle raison idiote ? Elle n’en avait aucune idée, mais elle avait cru sentir une présence derrière elle. C’était stupide. Elle se dit que c’était sûrement dû au fait qu’elle était seule dans une maison sombre à la tombée de la nuit et qu’elle était spécialiste pour « se faire des films » comme aimait à le dire son mari, enfin ex-mari.

Arrivée au rez-de-chaussée, la sonnerie de son portable la fit sursauter. C’était Léna, sa fille qui s’inquiétait un peu. Elle avait, le matin même, envoyé un SMS à chacun de ses enfants. Elle ne voulait justement pas qu’ils se préoccupent d’elle, de sa vie. Surtout pas ! Elle avait elle-même passé des années à s’inquiéter pour sa mère et à s’occuper d’elle, elle ne voulait pas que cela se passe comme ça avec ses enfants.

Léna essayait d’en savoir plus sur cet exil subit, dans la solitude.

- Écoute Léna, tu peux comprendre que j’aie envie de prendre de la distance, ma vie d’avant étant réduite à néant. J’ai besoin de réfléchir un peu à ce que je vais faire et où je vais me poser. Et puis la Bretagne, ça me fait du bien, ça me calme.

- Si j’avais su, je serais venue avec toi.

- Tu es folle ! Occupe-toi des tiens et laisse ta vieille mère vivre sa vie .

- J’aime pas quand t’es comme ça !

- Tout va bien, je te jure. J’avais besoin d’air iodé, c’est tout.

- J’espère que la maison est bien au moins ?

- Oui, ça va. Un peu vieillotte, mais ça va. Elle me rappelle la maison qu’on avait louée une fois à la Rochelle, tu te souviens ?

- Oui, vaguement.

Léna détestait quand sa mère faisait remonter de vieux souvenirs communs. Béatrice évitait de le faire au maximum mais parfois, ça lui échappait.

- Tu rentres quand ?

- Aucune idée. J’ai payé le loyer pour deux semaines. On verra après.

- Deux semaines toute seule ? Mais qu’est-ce que tu vas faire ?

Léna ne supportait pas la solitude. Elle n’aimait pas lire non plus et s’ennuyait  dès qu’elle n’était plus entourée de son petit monde. Elle avait toujours été ainsi, depuis sa plus tendre enfance.

- Tu sais bien que je ne m’ennuie jamais, ne t’inquiète pas. Et puis je te rappelle que je serai seule aussi quand je rentrerai.

- Je ne serai pas loin quand même.

- Oui, mais je te répète que tu dois vivre ta vie.

- Je te dérange c’est ça ?

Aïe, elle allait la braquer !

- Mais non Léna, tu sais bien. Mais je ne veux surtout pas représenter une quelconque obligation pour vous.

- Compris, je ne te dérangerai plus. Bisous.

- Mais non Léna, attends…

Elle avait raccroché. Tant pis, Béatrice rattraperait le coup plus tard. Elle n’avait pas envie de la rappeler maintenant, elle tombait de fatigue.

Au fond d’elle, elle savait bien qu’elle ressentait un sentiment détestable vis-à-vis de sa fille : la jalousie. Léna avait toujours été très proche de son père. Et puis elle lui ressemblait tellement… Elle savait que c’était complètement ridicule et que ça ne devait rien enlever à son amour pour sa fille, mais elle avait beau se raisonner…

Quand son couple en était encore un, vivant en harmonie, il suffisait à Béatrice de regarder les mains de son mari pour avoir envie de les toucher, d’être caressée par elles. Un signe de sa part et il la prenait dans ses bras. Leur fusion était quasi-permanente.

Maintenant, ces mains, ces bras étaient partis vers un autre corps. C’était cela le plus difficile à dépasser. Chaque fois qu’elle visionnait cette scène, les mains tant aimées posées sur une autre, elle perdait toute volonté d’oublier et de pardonner. Elle en était incapable.  Pourtant elle avait promis. Elle lui avait dit qu’elle comprenait, que c’était normal, pour lui, encore jeune. Elle avait promis, mais elle ne parvenait pas à mettre cette promesse à exécution, le pardon.

Mais quelle importance ? Il n’avait que faire de son pardon. Il vivait sa nouvelle histoire et rien d’autre ne comptait pour lui.  

Au matin, elle fut réveillée par deux brefs coups de sonnette. Elle s’habilla à la hâte et courut à la fenêtre de la cuisine d’où on pouvait voir le portail.

Deux hommes en uniforme bleu marine et blanc, bien caractéristique, attendaient que l’on vienne leur ouvrir.

Elle récapitula rapidement ses faits et gestes  des derniers jours et ne trouva rien de répréhensible au point d’avoir la police à ses trousses. D’accord, elle avait toujours des dettes considérables, résultat de la faillite de sa maison d’édition, mais elle payait régulièrement. Ils ne pouvaient pas être là pour ça. Un excès de vitesse ? Non, sûrement pas. La seule vue d’un képi occasionnait chez elle un sentiment de culpabilité.

- Bonjour madame.

- Bonjour messieurs.

- Vous êtes madame B. ?

- Non, monsieur B. est le propriétaire de cette maison que je loue.

Ils étaient plutôt mal renseignés.

Ils lui demandèrent de décliner son identité, ce qu’elle fit. En fait c’était le propriétaire qui les intéressait. Bien que détestant cela, elle fut dans l’obligation de coopérer un minimum en leur indiquant le nom de l’agence.

Ils émirent vaguement l’idée de fouiller la maison. Elle faillit leur demander s’ils avaient un mandat, comme dans les films. Ce n’était pas pour maintenant, ils préféraient passer à l’agence avant.

- Et je peux savoir ce qu’a fait monsieur B. ?

- Non madame. Les secrets de l’enquête ne nous permettent pas de vous dire quoi que ce soit. Et de toute façon, moins vous en saurez, mieux ce sera pour vous.

Tentative d’intimidation ? Si c’était cela, c’était réussi.

Béatrice n’avait aucune envie de se frotter à ces policiers. Sa curiosité avait malgré tout été éveillée. Qu’avait-il bien pu faire ? Probablement une affaire de gros sous. Avec toutes ces maisons dont il semblait être propriétaire… Il faudrait quand même qu’elle parvienne à ouvrir ce petit coffre avant que les policiers ne viennent perquisitionner. Peut-être y découvrirait-elle la clef du mystère ?

Cet épisode lui remémora la fin de son entreprise. L’huissier était lui aussi arrivé accompagné de deux policiers pour constater et souligner son cuisant échec.

Elle avait été très fière de pouvoir éditer des livres au bas desquels figurait le nom qu’elle avait choisi : « Les éditions des bûcherons », en référence au nom de la rue qu’elle habitait.

Juste à côté de chez eux, une maison était inhabitée. En accord avec Jacques, son mari, elle avait contacté le propriétaire qui avait consenti à lui louer pour un prix raisonnable.

L’aventure avait pourtant bien commencé. Initialement prévue pour abriter un couple et un ou deux enfants, il y avait deux chambres, la demeure avait vite été transformée en petite entreprise, grâce à l’esprit pratique de Béatrice. En visitant les greniers de ses mère et belle-mère, elle trouva des meubles qu’elle réhabilita à grand renfort de ponceuse et cireuse : vieille commode, buffet très démodé, des tables qui serviraient de bureau, le tout complété par quelques achats d’occasion sur Internet.

La première année, elle avait pris un congé pour création d’entreprise et n’avait pas coupé les liens avec son emploi de salariée, au cas où… Quand elle avait voulu reconduire cet accord avec son patron, on lui avait signifié qu’il fallait qu’elle démissionne ou qu’elle reprenne son poste, ce qui était hors de question. Ça voulait dire qu’elle exercerait cette activité d’éditeur sans filet, sans droit à l’erreur. Ce qu’elle fit, l’année de ses cinquante ans. C’était tard, probablement déjà trop tard. Cela avait contribué à faire basculer l’équilibre existant dans son couple, elle en était consciente. Son rythme de vie avait changé. Bien que travaillant à deux pas de chez elle, elle était beaucoup moins présente à la maison.

C’était l’époque où l’on avait commencé à lui dire qu’elle avait l’air fatiguée. Et pour cause, deux énormes « valises » soulignaient ses yeux. Quand elle était petite, sa mère lui répétait souvent  qu’elle avait une mine de « papier mâché ». Chaque hiver, le médecin de famille lui faisait ingurgiter des tonnes de fortifiant, sous forme d’ampoules buvables, dont la simple vue lui donnait des haut-le-cœur. Et rien n’y faisait. Eh bien c’était pareil pour les cernes. Aucun repos ne pouvait les effacer. Et d’ailleurs, elle ne se sentait pas fatiguée du tout, bien au contraire. Elle débordait d’énergie lorsqu’elle créa sa petite entreprise.

Une fois la porte refermée derrière les deux hommes en uniforme qui lui avaient promis une autre visite, elle ne regagna pas de suite le rez-de-chaussée. Elle remonta rapidement sur la chaise qu’elle avait déjà utilisée la veille au soir et retrouva la clef de l’armoire. La serrure ne résista pas.  Elle se souvenait avoir replacé le petit objet métallique en bas du meuble, mais… Elle souleva chemises, classeurs et dossiers, en vain. Le coffre n’y était plus. Comment était-ce possible ? Cela voulait dire que quelqu’un était passé après sa visite d’hier soir. Elle se rappelait très bien avoir senti une présence. Y avait-il un homme caché juste là, derrière ce mur ? Un énorme frisson lui traversa tout le corps. Elle était venue ici pour trouver la paix et la tranquillité. Elle ne supporterait pas être envahie par cette peur panique qu’elle sentait monter en elle. Elle se mit à fouiller tout le sous-sol, à la recherche d’indices prouvant qu’un être humain avait séjourné ici hier au soir. Une porte fermée à clef donnait directement sur le jardin. L’intrus avait dû passer par là. Pourtant la porte était toujours verrouillée. Il devait avoir la clef. Il s’agissait probablement de quelqu’un qui connaissait la maison. Le propriétaire lui-même ? En fauteuil roulant, impossible. Ou bien avait-il envoyé quelqu’un ? Et pourquoi venir de nuit ? Il aurait très bien pu venir frapper à la porte, c’était encore sa maison.

Elle décida qu’elle ne devait à aucun prix rester dans cette villa. Pas une nuit de plus, impossible !

Elle irait à l’agence et demanderait à changer de location.

L’établissement se trouvait sur le port, très bien situé, sur un lieu de passage obligé des nombreux touristes qui débarquaient chaque été. Ils auraient forcément autre chose à lui proposer !

Avant toute chose, elle avait une féroce envie d’un grand café. Le « café de la marine » jouxtait l’agence, elle ne résista pas. L'établissement faisait aussi hôtel.

Les rares clients installés au comptoir la dévisagèrent. Les touristes n’étaient pas nombreux à cette époque de l’année. Elle opta elle aussi pour un tabouret de bar, à côté de deux hommes au visage buriné qui jouaient au 421.

- Un grand café noir s’il vous plaît.

- Oui madame. En vacances ou seulement de passage ?

- En vacances. Je loue une villa dans la rue de l’abbé Jourdan.

- Quelle agence ? La « Titouan » ?

- Oui, celle juste à côté de chez vous.

- Méfiez-vous, ils n’ont pas bonne réputation.

- Ah bon ? Spécialistes des arnaques ?

- Oui et pas que ça.  Il y a eu des disparitions dans deux de leurs locations.

Gloups ! Elle avala une gorgée de café de travers et failli recracher.

- Mais n’ayez pas peur ma petite dame, c’était il y a bien longtemps tout ça.

- Longtemps, c'est-à-dire ?

- Je ne sais plus trop.

Il interpella l’un des clients :

- Hein Marcel, c’était quand la disparition dans la villa là-bas ?

- Ça doit bien faire quatre ou cinq ans.

- Ah oui, pas si longtemps. Pour tout vous dire, j’ai déjà eu la visite de la police ce matin, ils cherchaient le propriétaire.

- Qu’est-ce que je vous disais ! Méfiez-vous.

- Je vais aller les voir et tenter de casser le contrat de location. Le souci, c’est qu’il faudra que je trouve un autre hébergement après ça !

- On fait pension complète ici, si ça vous dit. On a cinq chambres, toutes libres, vous avez le choix. Je vous ferai un petit prix, parce que c’est vous…

- C'est-à-dire ?

- Allez, pour cinquante euros TTC, la chambre et les trois repas. Ça vous irait ?

- Je ne dis pas non.

- En plus, vous aurez vue sur le port. Pas désagréable non ?

- J’avoue que c’est tentant.

- Et puis vous vous sentirez moins seule ! Enfin, peut-être que c’est ce que vous recherchez, la solitude…

- Oui peut-être…

Elle ne savait plus vraiment ce qu’elle recherchait. Cet exil en solitaire, elle l’avait choisi pour essayer d’y voir plus clair, mais aussi pour s’habituer à sa vie comme telle, sans lui.

- Enfin, je ne veux pas être indiscret.

- Non, non, ne vous inquiétez pas.

Il lui plaisait bien ce barman. Le visage buriné, lui aussi, une grosse moustache, la cinquantaine bien tassée, fort sympathique.

- J’ai fini Dominique ! Je fais quoi maintenant ?

Une vieille femme venait d’apparaître à la porte qui donnait probablement sur la cuisine.

- Les patates Jeannette, tu attaques les patates maintenant.

- Ah oui, c’est vrai.

Elle disparut derrière la porte. Les deux clients au bar riaient sous cape.

- Vous marrez pas les gars. Ça peut vous prendre à tout moment.

Il me regarda et m’expliqua :

- C’est Jeannette, une voisine qui tient absolument à m’aider pour la cuisine, mais elle n’a malheureusement plus toute sa tête. Elle me rend bien service malgré tout.

- Je vous remercie pour tout. Je peux réserver mon couvert pour ce midi ?

- Sûr. Votre nom ?

- Béatrice Valentin. Je vous redirai pour la chambre.

Elle sortit du bar et se dirigea vers la  vitrine « tape à l’œil » qui exposait des photos de magnifiques villas au dessus desquelles on avait rajouté en gros « vendu ». Elle se dit qu’il faudrait qu’elle soit ferme. Ses finances ne lui permettaient pas de payer deux locations et elle tremblait à l’idée de dormir à nouveau dans la villa.

- Écoutez Madame, ce n’est absolument pas possible. Nous avons déjà fait parvenir votre règlement au propriétaire. Nous pouvons vous reloger, mais il faudra acquitter un nouveau loyer.

Miss « Audi TT » se montra intraitable. Aucun des arguments avancés par Béatrice ne lui feraient changer d’avis. Elle ne sembla pas croire un mot de son histoire de coffret disparu et de présence dans la maison. Par contre, elle ne put dissimuler le fait que deux policiers lui avaient également rendu visite une heure plus tôt.

- Et vous croyez que ça fait plaisir d’avoir deux hommes en uniforme à votre porte le matin à l’heure du petit déjeuner ?

- Non, c’est sûr, mais vous n’y êtes pour rien, ils cherchaient le propriétaire.

- Évidemment que je n’y suis pour rien ! Et qu’a-t-il fait pour qu’on le recherche ainsi ?

- Probablement rien de grave. Ne vous en faites pas.

- Je ne m’en fais absolument pas pour lui, mais plutôt pour moi.

- Ça ne se reproduira pas, soyez tranquille.

- Comment pouvez-vous affirmer une chose pareille ?

Elle n’estima pas nécessaire de répondre à cette question. Cette femme ne respirait pas la franchise. Peut-être que c’était elle qui s’était introduite dans la maison ? Après tout, elle avait les clefs.

- C’était vous, c’est ça ?

Béatrice avait involontairement haussé le ton.

- Calmez-vous et arrêtez de dire n’importe quoi. Personne n’est entré à votre insu, aucun coffre n’a disparu et passez de bonnes vacances, d’accord ?

Elle était congédiée et n’avait d’autre choix que de tourner les talons.

La priorité du moment : penser à autre chose et ne pas se laisser envahir par cette histoire qui d’ailleurs n’en était pas une, laisser tomber et poursuivre son petit bonhomme de chemin. Elle marmonna donc un vague au revoir et s’en retourna vers sa voiture.

Il fallait qu’elle retrouve l’océan au plus vite. Malgré tout, elle pensa qu’elle devrait acheter une bombe lacrymogène, seule arme qu’elle se sentait capable de manier, et encore. Quand même, ça la rassurerait.

Elle décida de prendre le chemin côtier qui allait jusqu’au phare que l’on pouvait apercevoir du parking. La brise était agréable et le crachin absent, pour le moment. Les ajoncs en fleurs sentaient la noix de coco, ce qui ne gâchait rien.

Elle croisa un jeune couple qui la salua poliment.

L’homme lui fit penser à Pierre Tuffian, ou plutôt Tuffiau, de son vrai nom. Elle lui avait demandé de modifier son nom quand elle avait édité son premier roman. Ça sonnait mieux. On le prenait pour un arménien, ce qu’il n’était pas, mais il n’attachait pas d’importance à cela. Il n’avait pas regretté : son livre avait été un best-seller.

C’était au début, sans doute la chance du débutant.

Quand les manuscrits avaient commencé à arriver en nombre, Béatrice avait fait appel à deux de ses meilleures amies, grandes lectrices, Floriane et Suzie. Elles lui apportèrent une aide précieuse dans ses choix.

Floriane était tombée sur le petit bijou de Tuffian. L’histoire fit vite le tour des trois amies qui tombèrent d’accord : il ne fallait pas passer à côté. Ce succès aida la maison  à débuter sur de bonnes bases et à se faire connaître. Tuffian fut même couronné du prix « Soulange » ce qui permit d’orner l’objet d’une bande de papier rouge et dans le même temps, de relancer les ventes. Ce n’était pas le Goncourt, mais quand même…

Pierre Tuffian les avait invités, elle et son mari, dans un grand restaurant gastronomique parisien. Elle se souvenait qu’il était alors accompagné d’une blonde platine qui portait un tricot en crochet blanc, sans rien dessous. On ne pouvait s’empêcher de la regarder dans les seins. Les hommes, comme les femmes. Ça ne dérangeait ni Tuffian, ni sa compagne.

Et puis pour son deuxième roman, il avait accepté les offres plus alléchantes d’une grande maison… Au fond, elle le comprenait. Les auteurs se plaignaient de l’isolement des Éditions des Bûcherons, situées loin de tout. Elle n’avait pas cédé. Peut-être qu’elle aurait dû, s’installer en ville, à la capitale. Elle avait préféré tenter de concilier son nouveau métier et sa vie de famille. Au bout du compte, elle avait échoué sur les deux tableaux. Enfin, ce n’était pas cela qui avait mis une jeune et jolie femme sur la route de son mari…

Elle n’était pas parvenue à lui faire partager la joie qu’elle éprouvait à enfin exercer un métier qu’elle aimait. Il ne s’était intéressé que de loin à ses nouvelles activités. Peut-être que sa fierté lui faisait regretter de ne plus être le seul chef d’entreprise de la maison ?

Comme elle aimait parcourir ces petits sentiers tout en contemplant l’océan !

Peut-être qu’elle viendrait habiter la Bretagne dans quelques temps. Après tout, plus rien  ne la retenait nulle part ailleurs. Bien sûr, elle avait encore quelques amis, mais il était trop tôt pour dire s’ils souhaiteraient garder des liens avec elle, ou s’ils ne fréquenteraient plus que son ex et sa nouvelle compagne. Chacun choisirait probablement son camp, ou pas.

Pour l’instant, elle était incapable de revoir les uns ou les autres. Tous la ramenaient à penser à Jacques et elle ne pourrait retenir ses larmes en leur présence. Elle qui détestait montrer ses sentiments, elle avait choisi la solitude.

Elle avait cédé la place, sachant qu’elle ne pouvait lutter, mais elle ressentait une grande amertume. Elle avait été trompée, humiliée.

Après deux heures de marche près de la mer, elle regagna sa voiture et rechercha un magasin afin d’acheter son arme. La supérette dans laquelle elle se rendit ne vendait pas ce type de produit. Tant pis, de toute façon, elle ne se sentait pas vraiment capable d’affronter qui que ce soit, même à coup de bombe lacrymogène.

Le patron du petit hôtel était déçu quelle ne donne pas suite à son offre.

- Je vous l’avais dit, ce sont des arnaqueurs !