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Accents de banlieue

De
216 pages
Les propriétés phoniques des parlers des jeunes des quartiers urbains pluriethniques constituent un véritable stéréotype en français contemporain : l'accent dit "de banlieue" se reconnaît, s'imite, et fait la une. Quelles sont les caractéristiques prosodiques de ce français populaire héréditaire, influencé par le phonétisme des langues de l'immigration transmises oralement dans les quartiers ouvriers défavorisés des grandes villes françaises ? Quelle est la fonction sociale de ces indices phoniques ? Quels positionnements identitaires permettent-ils de signaler ?
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ACCENTS DE BANLIEUE
Aspects prosodiques du français populaire en contact avec les langues de l'immigration

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,… – où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.

!"#$!"% '()"*+!% ,*"(% Philippe BLANCHET et Daniel Coste (Dir.), Regards critiques sur la notion d'« interculturalité ». Pour une didactique de la pluralité linguistique, 2010. Montserrat Benítez FERNANDEZ, Jan Jaap de RUITER, Youssef TAMER, Développement du plurilinguisme. Le cas de la ville d’Agadir, 2010. Françoise DUFOUR, De l’idéologie coloniale à celle du développement, 2010. Bernhard PÖLL et Elmar SCHAFROTH, Normes et hybridation linguistiques en francophonie, 2009. Eric FORLOT, L’anglais et le plurilinguisme. Pour une didactique des contacts et des passerelles linguistiques, 2009. Pierre BERTONCINI, Le tag en Corse. Analyse d’une pratique clandestine, 2009. Rada TIRVASSEN, La langue maternelle et l’école dans l’Océan indien. Comores, Madagascar, Maurice, Réunion, Seychelles, 2009.

Zsuzsanna FAGYAL

ACCENTS DE BANLIEUE
Aspects prosodiques du français populaire en contact avec les langues de l'immigration
Préface de Françoise Gadet

Du même auteur :
Fagyal, Zsuzsanna, Kibbee, Douglas, Jenkins Frederic, 2006, French: A Linguistic Introduction, Cambridge, Cambridge University Press. Arregi, K., Fagyal, Zs., Montrul, S., A., Tremblay, A., (éds.), 2010, Interactions in Romance: Selected papers from the 38th Linguistic Symposium on Romance Languages (LSRL), Amsterdam, Philadelphia, John Benjamins.

En couverture : photos d’un immeuble de la Cité Inter (à gauche) et d’une affiche publique à la Courneuve invitant à une fête du Ramadan à Argenteuil (prises par l’auteur)

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12516-2 EAN : 9782296125162

PREFACE1
Un livre de plus sur les jeunes de banlieues, et sur leur façon de parler ? Est-ce que, en supposant admis que la « langue des jeunes » ne constitue pas un sujet inintéressant pour la science, on ne sait pas déjà à peu près tout ce qu’il y a à savoir, étant donné le nombre de descriptions déjà disponibles, qu’elles soient constituées selon des points de vue ethnographiques, anecdotiques, techniques (par exemple sur le verlan), catastrophistes, sensationnalistes, médiatiques… De fait, non. Et n’imaginons pas trop vite qu’on ne fera que retrouver dans le livre de Zsuzsanna Fagyal ce dont on est déjà lassé d’avance, à force de l’avoir vu ressassé par les médias, et parfois même par les linguistes. Plusieurs aspects rendent ce livre original et instructif. Mais ce que je noterai avant tout comme le faisant sortir du lot, car cela va à contre-courant de pratiquement l’ensemble de la pensée sur la langue et en particulier sur la langue française, c’est le rôle du contact des langues. On savait bien, au moins depuis les travaux d’Anthony Lodge (1993, 2004), à quel point le contact avec d’autres langues a été une constante de l’histoire de la langue française ; et certainement de l’histoire de toute langue, d’ailleurs, comme le montre Salikoko Mufwene (2005). Et c’est justement là que le français se singularise : il n’est exceptionnel ni par son essence, ni par son destin, même si ceux qui en ont écrit l’histoire ont longtemps aimé à le parer de l’image d’une langue au destin unique (travers que Lodge avait d’ailleurs épinglé jusque dans la plupart des Histoires de la langue française, à côté d’une forte tendance au téléologisme). Exceptionnel, il ne l’est que par la façon dont cette histoire a été reconstruite puis racontée, comme le montre

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Françoise Gadet, Université de Paris Ouest Nanterre, la Défense.

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Bernard Cerquiglini (2007) : une langue, dont il apparaît à un tel point politiquement important de dissimuler les origines, pas particulièrement prestigieuses (c’est-à-dire, tout d’abord dans la bouche du peuple, comme pour la plupart des langues), que les linguistes, se faisant sur ce point les complices du pouvoir dans les Etats-nations européens, ont fabriqué de toutes pièces des origines mythiques, mais qui leur apparaissaient plus glorieuses. Et le rapport entre le contact dans l’histoire de la langue et les jeunes de banlieues2 ? La thèse défendue par ZsF, appuyée sur de solides analyses de phonétique acoustique, c’est l’effet indirect sur ce qu’on appelle « accent des banlieues » du contact avec les « langues d’héritage » d’Afrique du Nord les plus répandues en France lors des dernières grandes vagues d’immigration d’après-guerre. Que la plupart des jeunes ne le parlent pas, ou pas bien (l’arabe, le berbère et le portugais par exemple n’étant pas beaucoup mieux transmis aux générations suivantes que l’ensemble des langues de France autres que le français, qu’elles soient régionales ou « de l’immigration »3), n’empêche pas qu’ils y aient affaire : c’est en quoi d’ailleurs le terme de « langue d’héritage » est particulièrement heureux, à côté de toutes les formulations maladroites que l’on connaît. La France est en effet celui des pays européens qui a, depuis le plus longtemps (le dernier quart du 19e siècle), et le plus fortement à l’échelle de sa population, bénéficié de constants apports d’une immigration externe4. Mais alors, pourquoi est-ce que les linguistes, dont il ne devrait pas être inimaginable de supposer que c’est l’une des fonctions que d’assurer un observatoire de la langue telle

Voir aussi Cheshire (1982) pour la Grande-Bretagne. C‘est ce qu‘ont montré sans ambiguïté les travaux de démographes à partir du moment où le recensement a comporté un volet linguistique. Voir par exemple Tribalat (1995) et Héran et al. (2002). 4 Voir Noiriel (1988) et Gadet (2007).
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qu’elle se parle, sont à ce point aveugles (ou plutôt sourds) à l’émergence de nouvelles « façons de parler » ? Ce qui rappelle tous les cas dans lesquels un phénomène linguistique ou langagier a pu demeurer invisible, ou plutôt invisibilisé, jusqu’à ce que les conditions soient là pour qu’il soit perçu, puis désigné, puis nommé, au point de devenir une évidence. C’est que les linguistes n’ont pas su, au moins sur ce point, se distinguer des usagers ordinaires des langues. Ils croient tellement à l’existence des langues comme entités, bien distinctes les unes des autres, qu’ils en ont négligé la réalité des pratiques des locuteurs, qui ne confortent nullement leurs découpages, sans doute parce que les locuteurs, quant à eux, sont plus sensibles à la réussite de la communication qu’à l’imperméabilité de frontières, réelles ou supposées, entre les idiomes. Partout et constamment, il y a (et il y a certainement toujours eu) émergence de formes de langues hybrides, qui se stabilisent ou non, se pérennisent ou non… question d’histoire et de conditions écologiques. Ce pour quoi Salikoko Mufwene (2005) rappelle qu’il n’a pas été besoin d’attendre la globalisation pour que ce phénomène se manifeste, mais qu’il s’agit tout simplement de l’éternelle continuation d’une constante de l’histoire de l’humanité : l’interaction, le contact et les influences réciproques. Ce dont certains linguistes ont pris acte en constituant la discipline de la linguistique du contact5, et pour une fois la France n’est pas trop en retard sur les Anglo-Saxons. Cependant, ‘influence’ n’est certainement pas à comprendre ni comme emprunt, ni comme calque, ni comme reproduction. Ce n’est pas par effet direct et mécanique que les langues d’héritage, comme par exemple l’arabe en partie mythique ou fantasmé de ces jeunes, agissent sur le français. Comme

Discipline déjà suffisamment constituée pour s‘être dotée d‘un organe spécifique depuis 2007, Journal of Language Contact, revue en ligne que l‘on peut consulter sur le site <http://www.jlcjournal.org/>.

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l’explique Jacqueline Billiez (1992), les enfants ne les parlent en général pas, mais ils y ont affaire jusque dans leur corps, et peuvent en jouer à titre d’affichage (badging) et de stylisation (crossing, styling) (Rampton 1995, 1999). Ce qui rappelle d’ailleurs ce que Renée Balibar (1993) avait théorisé sous le terme de colinguisme ; ou encore ce que Lodge (1993, 2004) avait conçu sous la notion de nivellement, ou émergence d’une version « simplifiée » de la langue commune. À la différence près que la notion de simplification demeure purement formelle, là où celle de nivellement se situe au carrefour de la structure et de l’écologie, en montrant la sélection parmi les traits possibles de ceux qui seront le plus facilement partagés par des locuteurs d’origines linguistiques diversifiées. Dans l’hypothèse d’Anthony Lodge, ce nivellement était accéléré et facilité par le contexte de contacts de langues généralisés dans la métropole, où l’immigration externe depuis la fin du XIXe siècle ne fait que continuer pour la France ce qu’avait apporté auparavant l’immigration interne, puisque les provinciaux ne parlaient pas davantage français, ou pas bien, ou pas à titre de langue maternelle ou unique. Où l’on retrouve d’ailleurs aussi quelque chose de ce que Robert Chaudenson (1998) a montré à propos de la koïnèisation dans l’histoire de la migration, en particulier du français en Amérique du Nord, jusqu’à ce qui deviendra les créoles. ZsF accorde ainsi un rôle spécifique à ce qu’elle appelle des « identités mixtes intersticielles » (au sens des sociologues de l’École de Chicago). Et le portrait de Yasin sur lequel se clôt l’ouvrage nous renvoie à ce que Mark Granovetter (1973) avait montré à propos du rôle incontournable de ces personnes qui, en tant que « ponts », constituent de véritables ressources sociales. C’est en effet parce qu’il y a des Yasin, aussi à l’aise dans l’univers de la banlieue que dans les classes moyennes dont il ne tardera pas à faire partie (sauf accident, c’est ce que laissent présager ses résultats scolaires et son charisme personnel), que les liens faibles, qui seuls sont compatibles avec l’appartenance à plusieurs réseaux, constituent une véritable force de recours social. Ces personnages disposent de l’exubérance dans la capacité motrice d’articuler vite et bien,

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dont David Lepoutre (1997) avait bien montré l’importance pour pouvoir accéder au rang envié d’une « icône stylistique ». Autre leçon de ce livre, autre piste de réflexion, surtout à usage des seuls linguistes peut-être : la différence entre le phonique et la grammaire, quant aux aspects identitaires que les usagers peuvent faire passer par la langue et sa mise en œuvre. Sur ce point, ZsF parvient à nous persuader qu’il faut en passer par sa rigoureuse démarche phonétique, aussi austère soit-elle, si l’on veut produire autre chose que ces platitudes, ces impressions, ces anecdotes et ces ressassements dont nous sommes amplement gavés. Si l’on veut reconnaître une spécificité à la démarche du linguiste parmi les sciences humaines, ce sera justement d’être celui qui travaille sur la langue, sur les langues, sur les discours, ou sur le langagier. Par un travail approfondi sur le phonique, on comprend ce que les processus phonétiques ont de spécifique : d’être plus fondamentalement proches du corps, de la posture physique et de l’occupation de l’espace, par opposition à ce qui se joue dans la morpho-syntaxe, davantage construite à travers l’éducation à la grammaire (voir aussi Armstrong 1998). Aussi n’est-il pas inintéressant que se soit développée une nouvelle discipline, la socio-phonétique, dont on n’imagine pas que pourrait exister un pendant grammatical sous la forme d’une « socio-grammaire ». La socio-phonétique, qui n’est pas à confondre avec une application de la phonétique à la sociolinguistique, prend acte du point auquel la prononciation et la prosodie entretiennent un lien consubstantiel avec le corps. L’horizon est d’ailleurs ici l’une des préoccupations constantes de la sociolinguistique, l’explication ou la recherche de motivations, préoccupation trop souvent d’ailleurs laissée en filigrane, ou au contraire donnée comme une évidence à travers des corrélations ou l’appel au sens commun. J’avais suggéré auparavant (Gadet 2004) qu’il y avait essentiellement deux pistes interprétatives (explicatives) possibles pour les faits de variation : le phonique et le pragmatique, dont la syntaxe n’est qu’un entre-deux (comme ce qu’on ne peut pas ne pas supposer entre le signal et la signification). Cette hypothèse montrerait, beaucoup plus que ne le fait ce qui est banalement tiré de l’âge

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biologique des locuteurs (par exemple par le fait qu’ils soient l’avenir immédiat de la langue), à quel point la « langue des jeunes » est le meilleur lieu qui soit pour investiguer le nouveau en train d’advenir dans une langue. Les locuteurs d’une langue apparaissent parfois les derniers à être conscients de ce qui s’y passe vraiment, même si pour d’autres aspects ils ont un savoir que le chercheur a du mal à restituer. Les changements en cours ne sont pas toujours considérables, et ZsF va parler de « recyclage », introduisant ainsi une distinction entre le nouveau – il n’y en a que peu – et l’innovateur – il peut y en avoir beaucoup, essentiellement grâce à des processus de resémiotisation, où les locuteurs se mettent à donner un sens social différent à du déjà-présent dans la langue. Cependant, les locuteurs, quelle que soit leur propre façon de parler, paraissent adorer invoquer la possibilité de « nouveau », que ce soit pour s’en inquiéter, s’en indigner, ou encore se réjouir de la créativité et de la vitalité de leur langue, fantasme récurrent sur les langues qui seraient susceptibles d’accoucher de quelque chose d’inouï par rapport à ellesmêmes6. Ce nouveau, ce sera en l’occurrence ce qui pour les banlieues est perçu comme des indices de brutalité, ou comme une irrégularité rythmique – et il est bien vrai que l’accent de banlieue ne « sonne » pas comme le français traditionnel. D’où le rôle irremplaçable du passage par le terrain, seul moyen d’établir ce qu’il en est véritablement. C’est la raison pour laquelle ZsF est partie effectuer une enquête de terrain. Elle a choisi La Courneuve dans le 9-3, en parfaite illustration d’un principe selon lequel plus un terrain a

Raymond Queneau (1950), avec son thème du « néo-français », ne faisait ainsi que se glisser dans une problématique fantasmatique récurrente chez les locuteurs eux-mêmes, régulièrement exploitée par les médias sur le mode spectaculaire voire catastrophiste (entre « France, ton français fout le camp », et « que peut-il advenir, si la langue ne nous offre plus les bases de certitude auxquelles elle nous a habitués de toujours ? »).

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été fréquenté et balisé par d’autres, plus il y a des chances d’en faire surgir quelque chose de nouveau (à rebours de ce que croient souvent les néo-thésards). ZsF est donc partie sur les pas de l’ethnologue et ethnographe David Lepoutre. Le passage par le terrain, ce sera aussi la chance interprétative. Car la sociolinguistique, dont on pourrait prétendre polémiquement que, dans sa version la plus répandue, elle n’a jusqu’à présent à peu près fait qu’établir des corrélations, dans ce qui aboutit à faire savoir par exemple qu’un homme n’est pas une femme, un jeune pas un vieux, et que les classes moyennes sont moyennes (tous apports de savoir qui n’ont pas bouleversé les sociologues), se trouve assez vite démunie dans ses objectifs explicatifs : qu’est-ce en effet qu’expliquer dans le champ sociolinguistique, au-delà de simplement corréler ? Question qui concerne d’ailleurs l’ensemble du champ des sciences humaines. Et les résultats ? Qu’avons-nous appris, à suivre derrière ZsF ce chemin forcément un peu aride de la phonétique acoustique ? L’essentiel, parce que c’est aussi une leçon de linguistique générale, est le rôle du redéploiement créatif d’éléments déjà existants dans la langue : si la langue fabrique constamment du neuf, ce n’est pas nécessairement en innovant (il n’y a que rarement de l’inouï, même s’il arrive aussi qu’elle innove), mais en redistribuant les phénomènes et les processus, et en resémiotisant du déjà-là. À travers des circonstances diversifiées et avec des résultats diversifiés, les humains appliquent aux langues des stratégies et des processus qui sont toujours à peu près les mêmes. Ainsi, ce que l’on apprend de la langue des jeunes recoupe ce qu’on a appris d’autres terrains lointains étudiés par des auteurs comme Robert Chaudenson ou Salikoko Mufwene, avec les français périphériques et les créoles. Ce qui peut aider les linguistes à comprendre qu’il suffit de savoir regarder (comme dans le « regard éloigné » de Lévi-Strauss) pour voir ce que les langues ont à nous apprendre, et peut-être spécialement, parmi quelques autres, le français grâce à sa considérable diversité, quand on sait les regarder non plus comme des systèmes étanches et indépendants de leurs locuteurs, mais comme étant parties

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prenantes de la vie des locuteurs. C’est aussi ce qui peut constituer l’apport essentiel de la discipline sociolinguistique, quand elle sait, comme dans cet ouvrage, s’appuyer sur des démarches rigoureuses.

INTRODUCTION
À la première occasion qui s‘offrira au jeune de quitter sa réserve, son groupe familier affectif, pour aller se présenter à une embauche par exemple, seul, face à un employeur qui va le considérer par rapport à des signes extérieurs : les gestes – la tenue vestimentaire, la coupe de cheveux, l‘état de la dentition, des ongles, la maîtrise de la langue… – les risques d‘échec sont grands. L‘accent et la langue de banlieue constitueront certainement un élément disqualifiant pour le candidat. (Begag, 2000 : 8)

Le titre de cet ouvrage provient de l‘expression « accent de banlieue » que j‘ai entendue pour la première fois lors de mes études doctorales à Paris dans les années quatre-vingt-dix. En tant que métonymie, l‘expression n‘est pas inédite : moyennant la substitution du contenant au contenu, elle permet de prendre l‘espace pour les individus qui l‘occupent et d‘attribuer des propriétés phonétiques distinctives au premier plutôt qu‘aux derniers. Comme les identités collectives affichent souvent une composante géographique, le rapport de relation logique établi ainsi entre un espace urbain périphérique (contenant) et une marque d‘identité collective (contenu) représente une territorialisation des pratiques linguistiques bien connue que l‘on retrouve aussi dans des expressions du type « accent du Midi », « accent du seizième ». Tout accent perçu est une construction sociale de l‘Autre, et souvent même une identité imposée à l‘Autre, il n‘y a donc rien d‘insolite non plus dans la portée sémantique générale de cette expression. Ce qui m‘a paru singulier dans « l‘accent de banlieue » était plutôt son succès politique phénoménal. L‘expression s‘est diffusée avec une vitesse fulgurante dans les médias avant même que les experts commencent à s‘interroger sur ce qu‘elle signifie véritablement. Est-ce que l‘accent dit « de banlieue » est réellement distinctif et possède un contenu linguistiquement identifiable ? Quelle est sa fonction sociale et qu‘est-ce qui a motivé son émergence à la fin du XXe siècle ?

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Les résultats de mes recherches m‘amènent aujourd‘hui à reprendre cette expression au pluriel et à en faire le titre de cet ouvrage : Accents de Banlieue. Ce travail sur le signifiant représente une prise de position que je chercherai à soutenir dans ce livre, et qui peut se résumer de la manière suivante. Vers la fin des années soixante-dix, on voit apparaître les premières références à un « accent », donc à un ensemble de caractéristiques phoniques distinctives, du français parlé par les descendants des immigrés venus en grand nombre du Maghreb et du sud de l‘Europe à la suite de la Seconde Guerre mondiale et de la décolonisation. Cet « accent » était marqué de traits phonétiques non héréditaires pour deux raisons : les Français rapatriés d‘anciennes colonies parlaient une variété de français différente des parlers de la métropole, et le français de langue seconde des non-francophones était teinté de l‘influence des langues étrangères pratiquées au foyer. Dès la deuxième génération, les traits de prononciation les plus marqués disparaissent dans l‘interlangue des bilingues : au fur et à mesure que le français devient leur langue dominante, leurs gestes articulatoires se conforment de plus en plus aux gestes habituels du français héréditaire. Parallèlement à ce processus d‘adaptation quasi-automatique au paysage sonore local (voir le concept de l‘écologie externe, chapitre 3), les langues d‘origine dites « d‘héritage » commencent à être remplacées par la langue nationale. A la suite d‘un processus de sélection s‘opérant dans l‘interlangue des bilingues largement à l‘insu de ces derniers, certains traits phonétiques perdurent alors que d‘autres se combinent de façon originale avec les caractéristiques phonétiques du français populaire local. Mais contrairement aux mouvements d‘immigration précédents, les langues d‘héritage de l‘immigration d‘aprèsguerre n‘ont pas été évincées : leur remplacement complet par la langue nationale n‘a pas eu lieu. Dans beaucoup de cas évoqués brièvement dans les chapitres qui suivent, les enfants et les petits-enfants d‘immigrés, bien que Français et dominants en français, demeurent souvent entourés de leurs langues d‘héritage transmises oralement dans les familles et les

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communautés de pratiques culturelles et religieuses. Ce paysage sonore plurilingue, comme on le verra dans les chapitres 5 et 6, laisse des marques phonétiques incontestables et repérables dans la parole de certains locuteurs, sans pour autant altérer les relations de dominance entre les langues : le français est la langue dominante, mais sa forme marquée par le contact avec les langues d‘héritage reçoit l‘appellation « accent de banlieue ». À Paris, cet accent s‘associe à l‘espace urbain périphérique de façon naturelle : depuis la nuit des temps les espaces périurbains de la capitale sont un espace de contact entre le français populaire et les langues des immigrés. Les banlieues ouvrières de Paris sont, pour ainsi dire, la mémoire-tampon (buffer) démographique de la capitale. Avec l‘arrivée de chaque nouvelle génération de locuteurs immigrés devenant rapidement bilingues et ensuite dominants dans la langue nationale, « l‘accent de banlieue » teinté d‘influences diverses change aussi. Certains traits deviennent des reliques de l‘histoire sociolinguistique de Paris, alors que d‘autres continuent à se transmettre, assurant ainsi la continuité des parlers locaux. Les sources du contact qui renouvellent le français parlé populaire de la capitale ont toujours été multiples et moins faciles à identifier que ne le suggère l‘expression que j‘ai remarquée il y a quinze ans. « L‘accent de banlieue » a donc toujours été pluriel, permettant une multitude de combinaisons de traits phonétiques du français héréditaire avec les nouvelles langues de l‘immigration. Cette expression me permet de retracer un instant de la longue histoire « des accents des banlieues ». Ce livre présente un parcours d‘investigation phonétique et sociolinguistique sur les aspects prosodiques, essentiellement rythmiques, des parlers des adolescents d‘origine ouvrière et multilingue dans un quartier périphérique de la capitale. Il existe de nombreux traités de ce type dans le domaine de la phonostylistique française fondée par Pierre Léon et Iván Fónagy. Ces travaux m‘avaient inspirée tout au long de ma carrière, et leur influence sera, je l‘espère, reconnaissable sur ces pages. Il existe encore peu d‘ouvrages de ce type dans la

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tradition américaine1, mais ceux qui ont vu le jour se réclament davantage de la sociolinguistique que de la phonétique. Il en est de même pour ce livre. Néanmoins, l‘approche présentée ici demeure hybride : la phonétique est mise à contribution dans les recherches sur les « accents » et les « styles », constructions socioculturelles par excellence. L‘entrée en scène récente de la socio-phonétique aux États-Unis a contribué à l‘avancement de cette branche de la linguistique, dont il convient d‘insister sur le caractère socialement utile (socially useful). Le message est le même pour les sociolinguistes peu habitués à l‘analyse d‘un grand nombre de données empiriques : l‘analyse conjointe qualitative et quantitative des propos recueillis en situations d‘interaction est la seule façon de dépasser certaines limites interprétatives de notre discipline. L‘ouvrage est structuré de la façon suivante. Les chapitres 1 et 2 retracent l‘histoire récente des dénominations de « l‘accent de banlieue » et celle des populations auxquelles cet accent a été attribué. Le chapitre 1 fait le tour des représentations médiatiques « des parlers jeunes », c‘est-à-dire des parlers des descendants des premiers immigrés dont le phonétisme porte encore les traces du contact du français avec les langues de l‘immigration. On constate que « parlers jeunes » réfère, trente ans après la fin de la dernière grande vague d‘immigration, aux parlers des jeunes des quartiers urbains défavorisés et plurilingues. Le chapitre 2 est consacré à la situation sociale et démographique du contact des langues dans les banlieues ouvrières du Paris d‘après-guerre. Ce chapitre fait appel à différentes approches théoriques, s‘interrogeant en particulier sur le rôle de l‘individu dans des situations de contacts de langues. Le chapitre 3 présente les détails d‘une enquête de terrain ayant eu lieu entre 2000 et 2002 dans un quartier populaire de la capitale. À partir d‘enregistrements effectués avec des adolescents d‘origines diverses, les chapitres 4 et 5

L‘excellent ouvrage de Norma Mendoza-Denton, intitulé Homegirls (2008), représente une exception.

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examinent l‘idée d‘une irrégularité rythmique attribuée aux parlers des adolescents des banlieues multiethniques. On s‘intéresse en particulier à certaines variations allophoniques pouvant être à l‘origine de la perception de telles irrégularités rythmiques. Les conclusions permettent de souligner la richesse des variations allophoniques caractérisant la parole des bilingues et l‘importance de leur interlangue pour l‘hybridation phonétique des langues en contact. Certaines de ces variations sont souvent jugées insignifiantes même par les spécialistes qui rechignent à les étudier en détail. Or, comme on cherchera à le démontrer, c‘est grâce à ce mélange de phénomènes phonétiques émergeant au sein d‘une langue en contact multiethnique que le français populaire de Paris continue à s‘adapter, selon ses propres spécificités, à son écologie langagière externe. Le chapitre 6 est consacré au portrait de deux chefs de groupes de pairs dont les « accents » représentent deux normes langagières différentes au sein des groupes d‘adolescents étudiés lors de l‘enquête : une norme tournée vers les pratiques langagières des classes moyennes, et une norme orientée vers les pratiques locales plurilingues de la rue. On interprétera les comportements langagiers de ces individus comme prototypiques et porteurs d‘authenticités nouvelles dans une société en pleine mutation. *** Tout comme les traits phonétiques des langues en contact, ce travail de longue haleine est né de sources d‘influences diverses. Je remercie mes collègues des deux côtés de l‘Atlantique pour leur curiosité intellectuelle dans un climat collégial qui a rendu possible ce travail. Je suis redevable à Françoise Gadet et à David Lepoutre dont les travaux étaient de véritables inspirations. J‘ai été influencée par les travaux de Salikoko Mufwene, Christine Deprez, Jacqueline Billiez, Cyril Trimaille, Sylvie Dubois, Raymond Mougeon, Albert Valdman et Cécile Vigouroux sur le contact et les différentes variétés du français dans le monde. Je salue la générosité de ma collègue Anna Maria Escobar qui m‘a tant appris sur les théories de contact des langues. Christophe Chaguignian et Leïla En-naili

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sont remerciés pour leur aide avec les nombreuses relectures, et mes étudiants, professeurs de français aux États-Unis, Fallou Ngom, Samira Hassa, Jessica Sertling-Miller et Christopher Stewart, pour nos échanges intellectuels précieux. Je remercie Thierry Bulot, Sophie Laporte et toute l‘équipe éditoriale de L‘Harmattan pour leur aide et les collègues de l‘Université de l‘Illinois pour leur patience avec ce projet de publication. Les bourses de l’Illinois Program for Research in the Humanities, de Research Board et de la Fondation William and Flora Hewlett ont fourni les dispositifs nécessaires pour mener à terme ces recherches. Mais mes remerciements les plus chaleureux vont surtout et avant tout aux collégiens et aux enseignants du collège où j‘ai enquêté à La Courneuve. Ce travail ne peut traduire ni la richesse de nos interactions, ni la complexité des enjeux du multiculturalisme qui affectent leur vie tous les jours. J‘espère que ce livre contribuera à démystifier les idées reçues sur le plurilinguisme dans l‘espace sociolinguistique français et à stimuler des études sur le français en situations de contact. Merci à tous ceux qui ont bien voulu prêter leur voix « à l‘Américaine », dont l‘identité multilingue « interstitielle » paraissait souvent si proche de la leur. Zsuzsanna Fagyal-Le Mentec États-Unis d‘Amérique

CHAPITRE 1
PARLERS ET MIGRATIONS
1.1 Migrations et globalisation
Depuis des temps immémoriaux, l‘agglomération parisienne est un lieu de migrations et de brassage des populations. Les conséquences des mouvements des populations soulèvent aussi régulièrement des débats et des controverses. On peut, néanmoins, affirmer que depuis la seconde moitié du XXe siècle, il y a de véritables changements dans l‘air. Suite à la mondialisation et l‘usage largement répandu des moyens de communication électroniques instantanés, les échanges de biens et les interactions humaines s‘effectuent désormais à une échelle planétaire, ce qui a amené à la compression de l‘espacetemps pour un grand nombre d‘individus : sans même avoir à se déplacer physiquement, on peut pratiquer quotidiennement plusieurs langues dans le même espace sociolinguistique. Les répercussions de ces changements sur les pratiques langagières en France et dans beaucoup de pays d‘Europe sont incontestables. L‘une des conséquences de cette nouvelle ère de communication est la transmission des langues non nationales dans des communautés appelées « mini-diasporas » (Deprez, 2006 : 124). Ces communautés sont typiquement petites de taille, conscientes de leur unité culturelle et s‘organisent sur plusieurs territoires nationaux ou internationaux. Il ne s‘agit pas des diasporas dites « de victimes », comme la diaspora arménienne implantée en France depuis plus d‘un siècle, mais des diasporas issues des migrations économiques. Les exemples typiques sont les diasporas chinoises et africaines (labor diasporas), ainsi que les diasporas de migrations internes au territoire français, comme par exemple la diaspora caraïbe