Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,25 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Outrages, insultes, blasphèmes et injures

191 pages
"Bougnoule, niakoué, raton, youpin/crouillat, gringo, rasta, ricain" chante un Jacques Dutronc désabusé, dans l'Hymne à l'Amour. Autant de termes, de violences langagières, susceptibles d'un traitement pénal. Juristes, linguistes, historiens du droit, psychanalystes et spécialistes de littérature confrontent ici leurs analyses. Si l'approche juridique privilégie la définition de catégories aux frontières parfois ténues (outrage, injure, blasphème, diffamation), les approches linguistique et littéraire interrogent la production du sens en contexte et les effets de réception de ces paroles qui font acte.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Achevé d'imprimer par Corlet Numérique 51192 - Dépôt légal: juin N° d'Imprimeur:

- 14110
2008

Condé-sur-Noireau -Imprimé en France

Outrages, insultes, blasphèmes et injures: violences du langage et polices du discours

Sous la direction
Eric Desmons

de

Professeur de droit public Université Paris 13

Marie-Anne Paveau Professeur de linguistique française Université Paris 13

Outrages, insultes, blasphèmes et injures: violences du langage et polices du discours

Eric Beaumatin Hugues Chanay (de) Dany Cohen Eric Desmons Patrick Djian

Dominique Lagorgette Didier Lecomte Corinne Leveleux- Teixeira Jean-Yves Montfort Marie-Anne Paveau

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05936-8 EAN : 9782296059368

Avant-propos

Cet ouvrage réunit les contributions issues du colloque « Outrages, insultes, blasphèmes et injures: violences du langage et polices du discours », organisé par le Centre d'études et de recherches

administratives et politiques de l'Université Paris 13 (CERAP), les 15 et 16 mars 2007. Cette entreprise est née d'une initiative commune de linguistes et de juristes de l'Université Paris 13, curieux de confronter leurs analyses sur cet aspect particulier de l'usage transgressif des mots. Juristes
-

magistrats, avocats ou universitaires -, linguistes, historiens,
politistes ou littéraires ne tirent pas les mêmes

psychanalystes,

conclusions du caractère performatif du langage: à partir de quand le langage fait-il violence? Celle-ci peut-elle être cathartique ou au Et par

contraire être toujours le prélude à la violence physique?

conséquent, jusqu'à quel point cette violence du langage peut-elle être tolérée? Ils ne s'attachent pas non plus aux mêmes caractéristiques des propos outrageants ou injurieux: alors que les linguistes sont attentifs aux formes souvent stéréotypées des violences langagières et à leurs contextes d'emploi, les juristes prennent en compte les effets produits sur le plan juridique alors que les historiens sont sensibles à l'évolution des pénalisations. Sur le plan linguistique en effet, il n'y a pas véritablement d'en-soi des termes injurieux ou considérés comme trangressifs, mais l'acte langagier violent est fonction du contexte d'emploi et des effets de réception. Juridiquement, les vues sur le traitement des injures, blasphèmes ou outrages oscillent entre deux pôles: celui de la ferme répression et celui de la relative impunité ou du libre usage des mots; le

droit positif, donnant en quelque sorte raison aux uns comme aux autres, emprunte une voie moyenne qui tente de ménager au mieux la liberté d'expression et le respect dû aux personnes...

On remerciera ici tout particulièrement le professeur Thierry Lambert directeur du CERAP - ainsi que Claudine Moutardier, ingénieur d'études
à l'Université Paris 13, pour son aide précieuse tant pour l'organisation

du colloque que pour la publication de ses actes.

Marie-Anne Paveau Professeur de linguistique française à l'Université Paris 13

Éric Desmons, Professeur de droit public à l'Université Paris 13

6

Les insultes par ricochet (fils de, cocu et consorts) : de quelques avanies du lexique insultant - quels critères pour l'outrage
verbal? 1

Dominique LAGORGETTE Maître de conférences en Sciences du Langage Université de Savoie Equipe « Pragmasémantique de l'insulte », laboratoire L.L.S. Institut Universitaire de France

Alors que la liberté d'expression est un droit du citoyen, on peut s'étonner de voir à quel point le nombre de procès pour « injure» ou « diffamation» a

augmenté ces dernières années. La question qui se pose pour un linguiste face à ces diverses manifestations pénales est de savoir quels sont les critères retenus par le pénaliste puis le magistrat lorsqu'ils sont face à un cas précis. Les éléments pris en compte pour analyser un énoncé peuvent paraître au linguiste extrêmement réduits quand on s'en tient à la loi la plus souvent invoquée dans les procès, ainsi que le rappelleront bon nombre des contributions de ce volume. La jurisprudence, elle aussi rappelée ici même dans de nombreux articles, paraît s'appuyer en fait plus sur une analyse sémantique que strictement pénale. A partir de là, il peut ne pas paraître incongru de tenir compte des outils élaborés par les sciences du langage, et en particulier deux de ses domaines: la

sémantique lexicale et la pragmatique. Les nombreuses recherches sur l'insulte montrent clairement une très grande diversité des paramétrages, dépassant largement la simple consultation du dictionnaire afin de vérifier le sens d'un mot2. Si la loi s'attache à évaluer l'intention du locuteur (producteur de

I Cette recherche a bénéficié du soutien du Cluster 12 de la Région Rhône-Alpes et s'inscrit dans le projet international HUM2007-60060/FILO du Ministerio de Educaci6n y Ciencia, Espagne. 2 On citera ainsi pour mémoire les travaux d'Arnold Zwicky (1974), de Delphine Perret (1968), Catherine Kerbrat-Orecchionni (1980), Evelyne Larguèche (1983 et sous presse), Jean-Claude Anscombre (1985), Eric Beaumatin (1995), Claudine Moïse (2006), Laurence Rosier (2006), Laforest et Vincent (2004) ou encore le volume 144 de Langue Française (Lagorgette et Larrivée 2004).

l'énoncé incriminé), il est clair néanmoins que ce seul critère ne peut suffire tant s'en faut. Le contexte, la réaction de celui auquel s'adresse l'énoncé, celle éventuelle du public sont autant d'éléments importants si l'on veut savoir à quel type d'acte on a à faire - démarche méthodologique qu'ont déjà à leur actif de nombreux avocats et magistrats, rendons-leur justice. Le dialogue entre linguistique et droit est non seulement nécessaire mais urgent; les pays anglosaxons ont, depuis une vingtaine d'années, reconnu la nécessité d'une expertise linguistique (( forensic linguistics»), fait que la France ne paraît pas même soupçonner3. Nous montrerons ici quelques cas extrêmes, traditionnellement peu analysés du point de vue de leur fonctionnement sémantico-pragmatique diachronique: nous isolerons en effet une catégorie d'insultes particulières, les insultes du type fils de, enfant de et bâtard pour le domaine de la filiation ainsi que cocu et mal baisée dans le domaine conjugal. Ce type d'insultes est très courant, paraît banal même tant que l'on ne s'arrête pas sur ses détails et ses mécanismes;
actions d'un

il s'agit d'insultes qui visent l'autre mais en incriminant les
tiers, d'où ce nom d' « insulte par ricochet» dont nous les

baptisons.

I) « Insultes par ricochet », définition:

insulter L2 en parlant de L3

Là où un « connard ! » bien senti paraît difficile à refouler quand on en est le récipiendaire, tant la mise en équivalence entre le terme et celui qui l'a inspiré semble aller de soi, un certain nombre d'expressions sont au contraire très étonnantes comme injures dès que l'on s'arrête sur leur sens précis,

puisqu'après tout celui qui s'en trouve décoré n'a strictement aucune prise sur l'acte reproché, commis par un tiers: ainsi, l'insulte filiale la plus vieille de la
littérature (on l'atteste dès les plus anciennes chansons de geste, soit dès le 12e

3 Voir Lagorgette, D., sous presse l, « De la scène au tribunal: le cas Condkoï », in Les Insultes en français: de la recherche fondamentale à ses applications, Actes du colloque de mars 2006, D. Lagorgette éd, Chambéry, Presses de l'Université de Savoie. 8

siècle) ne renvoie-t-elle l'évaluation:

à rien que l'enfant

pUIsse faire pour modifier

(1) Tremblant, je me rangeai contre le trottoir et descendis de mon véhicule. Le conducteur de la Seat ne m'avait pas attendu, repartant après m'avoir traité de fils de pute, ce que ie n'étais de toute évidence pas, ma pauvre mère n'avant guère eu le loisir de s'amuser. Du moins,
ie le supposais. (Michel DeI Castillo, La Nuit du décret, 1981, p.155)

Comme on le notera avec cet exemple, le résultat du processus incriminé ne dépend pas de celle ou de celui qui le subit mais bien plutôt de son agent putatif, en l'occurrence la mère. Celui qui reçoit l'insulte ne peut en rien influer sur ce que l'on stigmatise mais en rougit néanmoins. Si l'on résume les mécanismes mis en oeuvre dans l'interprétation de cet énoncé comme injure, on s'aperçoit que ce n'est pas le sens littéral qui blesse (on serait alors face à de la diffamation, et ladite mère pourrait être lavée de tout soupçon par une enquête de mœurs en bonne et due forme) mais au contraire un sens figé qui attribuerait au fils de... prototypique un certain nombre de traits, ou qualités, universels et bien connus - si connus qu'on n'aurait qu'à dire l'expression pour
que leur écheveau se déroule automatiquement. Pour aller plus loin encore dans les différents mouvements interprétatifs en

action dans ce cas, on notera que la valeur de vérité de l'étiquette est évaluée par sa victime sur un tiers et qu'au moins deux personnes sont insultées dans le processus: l'agent (L3, la mère) et l'accusé (L2, son fils)4. Ces insultes par ricochet sont très particulières car elles visent indirectement l'être de l'insulté et pourtant le vexent plus sûrement que bien des termes qui auraient pu lui être appliqués personnellement; touchant sa lignée et sa vie privée, les insultes de ce type s'attaquent en fait aux points les plus vulnérables
du locuteur, ceux où ses émotions sont le plus intensément investies; tabou

4 Par commodité et pour respecter les us et coutumes linguistiques, nous renvoyons à LI, le locuteur, soit celui qui dit, L2 l'allocutaire, soit celui auquel on dit, L3 le délocuté, soit celui dont on parle, et L4 le public. 9

social de facto, l'insulte va dans ce cas renforcer son impact en renvoyant à un autre tabou, celui de la parenté et du mystère des origines. Ceci explique peutêtre pourquoi d'une part ces expressions ont eu une si grande longévité et universalité historique, et d'autre part pourquoi elles se sont toutes

désémantisées, comme chacune l'illustrera dans un instant, et sont en plein processus de figement pour la plupart. Cette désémantisation paraît être l'un de leurs autres points communs: en effet, ces différents items servent tous à marquer le mépris mais aussi au contraire la solidarité dans un groupe de pairs, où elles ne renvoient plus à un sens littéral mais par ironie à un sens positif, ainsi qu'en témoigne de manière spectaculaire l'expression «une chance I une veine de cocu », par exemple. Nous nous attacherons maintenant à décrire les propriétés de ces termes au fonctionnement particulier en éclairant leur sens actuel par une étude diachronique, c'est-à-dire tenant compte de leur évolution en histoire du français 5. II) Lien filial: fils de x, enfant de x, bâtard. La filiation est le premier domaine dans lequel s'exerce l'effet ricochet. En effet, les expressions formées sur fils de sont les plus nombreuses lorsque l'on examine un corpus historique. Le Moyen Âge littéraire proposera très tôt des variations autour de l'expression dans des textes destinés soit à un public viril (auquel cas on renvoie métaphoriquement à des carences éthiques de bravoure et de loyauté), comme dans les chansons de geste ou les romans antiques:
(2.a) Ami et Ami/e, vv.2262-2263 Fiz a putain, fellechierres : Ou voit le queu, si l'en a apellé: l''

prouvéz ! I

(2.b) Roman de Thèbes, 1150, vv. 65-66 : Ja n'es tu pas filz de putain,

ne de moine ne de nonnain
5 Nous avons basé nos analyses sur des études exhaustives de corpus, constitués des textes littéraires de la base de données Frantext, ainsi que d'occurrences relevées dans Google. Nous présentons les exemples dans leur forme authentique, donc sans en corriger les éventuelles erreurs. 10

soit à un public varié, comme dans les fabliaux, les récits brefs ou plus encore le théâtre avec les Mystères, où les insultes sont un exercice de style obligatoire
dans la bouche des diables qui ne manquent jamais d'affluer contre-exemples, sur scène, comme

ou dans les sections récréatives que sont les farces:

(2.c) André de la Vigne, Mystère de Saint Martin, 1496, p.219 (1e journée) : Va te chyer, filz de putain coquart! Du côté des dames, deux professions semblent vouées aux gémonies: la

prostitution et la clergie - dans un cas comme dans l'autre, leurs rejetons sont condamnés sans équivoque à la damnation, d'où l'association de ces deux métiers dans certaines occurrences. Rares ne sont pas non plus les variantes, qui tourneront non plus sur le métier de la mère (fixé une bonne fois pour toutes) mais sur celui du père. On l'aura remarqué avec le Roman de Thèbes (réécriture médiévale d'Œdipe Roi), la formule peut renvoyer au père, mais pas n'importe lequel:
(3.a) Farce du Badin qui se loue, fin XVe s., v.199: « Te tairas-tu, filz de prebstre ? »

Cette variante, a priori assez anodine pour nos yeux modernes, est en fait très grave, tant pour le fils que pour le père. Elle aura cependant (ou justement à cause de cela ?) une belle pérennité littéraire puisqu'on la retrouve sous la plume de George Sand, par exemple: (3.b) G. Sand, Correspondance, 1838, p.533 : Le domestique est une brute, dévote, paresseuse et gourmande, un véritable fils de moine... L'expression a aussi ces connotations pour les filles, mais dans le corpus littéraire historique elle ne renvoie qu'au sens littéral et reste fort rare:
(3.c) Béroalde de Verville, Le Moyen de parvenir, que le poilluy 1610, p. 225 : (...) et

avoit percé la peau. Les filles de prestre n'en ont point à

Il

l'aage de dix-huit ans (ie ne suis donc pas fille de prestre, dit la jeune fille qui l'ouyt : j'en ay, et si je n' ay pas quinze ans). Pour les femmes comme pour les hommes, la mère reste la cible principale des attaques; la grande différence entre les deux sexes est surtout marquée par la
fréquence: on trouve bien moins souvent fille/s de que fils de dans les corpus. le groupe nominal initial et qui peut lui-même

Outre le terme qui complémente

être une insulte lexicale usuelle, bien attestée comme telle par les dictionnaires d'usage (dans le cas de pute/putain), on notera que l'expression globale est des plus classiques au Moyen Âge lorsqu'un chevalier décline son identité, avant la mise en place au ISe siècle des premiers registres de baptême: il donne d'abord son prénom, suivi de fils de et du nom de son père. Pour les femmes, le même rituel est suivi; nous parlons pour ces cas de « génitif social» (Lagorgette 1998, chapitre 2). Le complément est donc plutôt un nom propre, parfois rehaussé d'un titre nobiliaire, qu'un métier: (4) Chrestien de Troyes, Erec et Enide (1170), vv.38S9-61 : «Je me revant / que je suis assez gentix horn: / Erec, filz le roi Lac, ai non. /
Rois est mes peres d'Estre - Gales ;»

C'est donc un schéma très courant qui sert de moule à ces expressIOns malsonnantes, un schéma détourné de son rôle social banal d'identificateur, et qui, au lieu de permettre par celui qui l'énonce de décliner son identité, donne les moyens à son attaquant de modifier cette identité dans ce qu'elle a de plus intime et inaliénable, la naissance, l'appartenance à une famille et à un clan 6. Pourtant, il est évident que cette expression n'est quasiment jamais employée dans un sens littéral; elle véhicule à elle seule l'outrage suprême, l'insulte à la mère, et non une accusation quelconque d'appartenance professionnelle. En témoignent ces deux exemples à une catégorie

littéraires qUI, pns

6 Le contre-poids positif (avec toutefois une nuance péjorative possible selon le contexte et le locuteur) est rétabli dans l'expressionjilsljille de (bonne) famille, attestée depuis 1606 d'après le DOL (www.atilUr). En revanche,jils à papa est résolument péjoratif. 12

littéralement, d'hier:

ne feraient pas sens et montrent bien que le phénomène ne date pas

(5.a) Dhautel, langage, polisson!

Note manuscrite,

1808 apud L.Larchey,

Excentricités

du

1862, p. 265 : J'ai entendu une poissarde

dire à son fils : Petit

attends, fils de putain, je te ferai voir que je suis ta mère.

(5.b) René Crevel, Les Pieds dans le plat, 1933, p.133 : Elle ponctue ses affirmations de taloches bien sonores: « Oui, je répète, fils de fripier, et j'ajouterai fils de sale Polonais, de maquereau, de pas beau, fils de putain, fils de vache, fils de chienne... » Et elle continue sur ce ton, oubliant
qu'elle est la mère de ce fils de chienne, vache, putain. Dans une récente enquête auprès de jeunes gens 7, nos locuteurs classaient cette

insulte comme la plus violente et la moins pardonnable avec une belle unanimité. Les ayant entendus l'employer entre eux un nombre conséquent de fois avant le cours sans aucune réaction (hormis le rire), je m'en étonnai: ils m'expliquèrent alors que « là, ça compte pas, c'est pour déconner, on plaisante entre nous sans penser à mal ». Nous retrouverons tout au long de cette étude ce type de phénomène, où des expressions taboues sont employées entre pairs comme «insultes de solidarité »8 ; il s'agit de l'emploi d'une insulte lexicalisée, reconnue comme telle dans les listes d'usage (dictionnaires, etc.), dans un contexte où elle marque la connivence entre proches par la transgression du tabou, tout en permettant parallèlement d'accomplir un acte qui serait menaçant pour la face dans un autre contexte (les plus courants étant le reproche, la menace ou encore l'admiration teintée d'envie, voire de jalousie).
On notera pour finir que la simple amorce « fils de » permet de nombreux jeux de mots (comme par exemple « fils de pub»), quand elle ne suffit pas seule, alors

que son féminin ne donne pas lieu aux mêmes effets:
7 Enquête menée en 2007 auprès d'une classe de 22 étudiants (16 à 19 ans; classe masculine) en
1e année de BEP dans un lycée d'Isère.
8 Lagorgette et Larrivée, 2004

13

(6.a) Franck Resplandy,

Lisier dans les yeux, Paris, Baleine - Le Seuil, hautement inutiles selon

1999 : p.99 : « Ignorant tout de ces professions

lui, il n'avait pas la moindre idée de ce que pouvait être l'accoutrement de ces énergumènes ( ). Des cheveux pris dans un catogan (...) et un

pantalon à pinces écossais en faisaient un fils de pub acceptable.
(6.b) Pierre Mendès-France, 1973.11989, pp.530-531 Oeuvres complètes. 5. Préparer l'avenir. 1963alors

: (...) dans un discours célèbre, Krouchtchev,

à la tête du gouvernement soviétique, s'était plaint qu'il y eût à l'Université une proportion
fonctionnaires.

élevée de « fils de » (fils d'officiers,
etc.).

de hauts

de techniciens,

(6.c) Bérurier Noir, Concerto pour détraqués, « Fils de ... », Boucheries productions, 1985: J'suis l'enfant naturel! d'un couple maudit!
l'enfant écorché! trop sale réalité! Stalinisme, fascisme!

J'suis

Peste brune et

nazis rouges! J' suis l'enfant vômi ! par une société flétrie! Fils de... (4 fois)

Une autre version de la même insulte, à première vue plus élégante, peut être relevée sous la forme enfant de : cette expression lorsqu'on la traque dans les bases de données littéraires donne de surprenant résultats puisque dans la base Frantext elle est employée à moitié pour dénigrer, à moitié pour louer. On trouve en effet pléthore d'expressions formées sur enfant de qui ne réfèrent pas aux enfants de Marie, locution en tête des expressions d'acception positive,
bien au contraire, quoique des jeux de mots fondés sur ce figement même puissent être envisageables :

(7.a) Annie Emaux, La Femme gelée, 1981, p.80: A ces conseils pour enfant de Marie, notre injure entre filles, je préférais les conseils pour avoir un teint éclatant et les romans de l'écho de la mode.

14

(7.b) René Fallet, Le Triporteur, 1951, pp.51-52:

- Va en faire une

trombine, la Marceline ! ricana L'Enclume. - S'ra pas plus moche, l'enfant
de Marie-Salope! nom de dieu! ! ! Les principales expreSSlOns de mépris formées sur ce modèle reprennent les Et à bas le père Peyralout, nom de Dieu de bordel de

grands thèmes de la filiation, restant cantonnées à la prostitution

pour les mères

(8.a-c) avec des nuances parfois non négligeables sur les modalités de la conception (8.c), et au clergé pour les hommes (8.d), même si beaucoup plus
fréquemment on s'en tient à une caractérisation morale globale pour le père (8.e) :

(8.a) Pierre Hamp, Marée fraîche, Vin de champagne, 1909, p.l02 : Un verrier s'égaya de l'insulter:

- Assassin! Le petit aux lèvres closes tint longtemps son regard sur 1'homme dont la fureur augmenta: - Enfant de
putain!

(8.b) George Sand, La Petite Fadette, 1849, pp.141-142:

et qu'elle soit ce

qu'on voudra, que je la retrouve ou que je n'en entende jamais parler, je l'aimerai toujours de toute la force de mon coeur. Aussi, quand on m'appelle enfant de coureuse et de vivandière, je suis en colère, non à cause de moi: je sais bien que cela ne peut m'offenser, puisque ie n'ai rien fait de mal; mais à cause de cette pauvre chère (...) (8.c) Boris Vian, Les Fourmis, 1949, pp.70-71 : - Donc, dis-je, ça revient au même puisque vous seriez parti; c'est comme si vous y étiez, du moment que vous n'y étiez pas. - En tout cas, dit-il, si je tenais le salaud d'enfant de pute à la graisse de couille de kangourou qui a foutu ce nom de Dieu de bordel de merde d'installation d'une façon aussi dégueulasse... eh bien...
comme on dit, je ne lui.. "

15

(8.d) Émile Zola, La Débâcle, 1892, p.33 : Mais Pache, dans la confuse conscience du devoir, qu'il devait à son éducation religieuse, refusa d'en faire autant, couvert d'injures par Chouteau, qui le traitait d'enfant de curé.
(8.e) Georges Courteline, Le Train de 8 h 47, 1888, pp.59-62 : Surpris par le choc, il culbuta à demi et partit le nez en avant. Il jurait: - Attention donc!

Enfant de salaud, qui se fout de mon matricule! Il n'est pas rare aussi que l'on renvoie à des animaux comme appartenant aux géniteurs; mais dans ces cas, il y a encore des allusions à la prostitution (avec le chameau, terme d'injure envers les filles publiques au 1ge siècle), ou à la noirceur morale, à la saleté, comme avec le cochon: (9.a) Maxence Van der Meersch, L'Empreinte du dieu, 1936, pp.67-68 : La rivière est neutre. On n'avait pas le droit de l'en retirer. Il y eut chez les douaniers, quand on comprit son entêtement, une explosion de fureur et de malédiction: - Enfant de chameau! Vas-tu remonter! Tu mérites qu'on te refoute à la flotte! Remonte ou bien on va te chercher! - Moo.! répétait Gomar, sans bouger. (9.b) Henri Barbusse, Le Feu, 1916, pp.37-38 : «Heureusement pour lui,

qu'il est mort: s'i'voyait ça, i'pourrait jamais s'consoler d'avoir pas pensé aux planches du parquet pour son feu. «Ah! L'sacré numéro, l'enfant de cochon! - L'troufion se démerde bien sur le dos du copain. Quand tu

filoches devant une corvée ou qu'tu prends l'bon morceau ou la bonne place, c'est les autres qui écopent (oo.).
Dans ce dernier cas, toutefois, il ne saurait s'agir d'une injure dans la mesure où les propos constituant le cotexte sont ouvertement élogieux et admiratifs, ce qui situe l'item dans la catégorie des insultes de solidarité.

16

Le mot qui nous occupera maintenant est précisément, à I'heure actuelle, essentiellement employé lui aussi pour marquer cette solidarité entre pairs: le terme filial bâtard a une bien curieuse histoire en langue, qui lui a fait suivre des méandres sémantiques tout à fait particuliers avant de devenir une appellation d'origine contrôlée dans la bouche des jeunes (et moins jeunes). Enfant de l'amour, comme on a coutume en français de nommer les rejetons iIIégitimes9 : (l0) Michel de Ghelderode, Pantagleize, 1934, p.68 (J, 3) : Pentagleize, il se heurte à la marchande: Des chansons, madame?

Connaissez-vous celle que chantait ma mère, une fille-mère, au demeurant? (il chante comme un castrat.) « Mon petit idiot / feras-tu dodo / ta maman d'amour / a failli un jour / et pour tout bonheur / te voilà te voilà / enfant du malheur! »
La Marchande. - Ce refrain me remue les entrailles. Je devine que vous êtes

un homme du peuple. Pantagleize. - Bâtard, madame. Enfant de l'amour... La Marchande. - Du peuple... Achetez cette chanson? Non, je vous la

donne. L'Internationale.

Pantagleize, acceptant. - Qu'est-ce que c'est? Le bâtard a tout d'abord un statut juridique très particulier: à partir de 1270, sur une ordonnance de Saint Louis, le bâtard ne doit pas hériter de ses parents.
Pourtant, de nombreuses nuances sont à souligner:

(ll.a) L'enfant né d'un commerce entre personnes libres de s'unir par un lien subséquent, est plutôt illégal qu'illégitime; personnes séparément mais l'enfant né de est adultérin, ou

engagées dans le mariage,

absolument illégitime, illégal, et contre la nature de la société domestique et publique: de là vient que le bâtard peut être reconnu par le pouvoir public, ou lé£itimé. et que l'adultérin ne peut pas l'être. (Bonald, Législ. primitive,
1. 2, 1802, p. 31. apud TLFi)
9 Pour une comparaison des différentes langues dans leur pratique de nomination des enfants illégitimes, voir la très belle étude de C. Nyrop (1974). 17

Comme le rappelle le TLFi dans sa section étymologique, ce terme viendrait d'origines germaniques très anciennes: (11.b) TLFi: étymologie: le germanique *banstu « manage avec une

seconde femme de rang plus bas» se rattache à la racine i.-e. bhendh- « lier » (cf IEW 1. l, p. 127) ; à ce radical a été joint le suffixe -ard des anthroponymes germaniques, la nuance péjorative est peut-être due à la condamnation de la polygamie germanique par la morale chrétienne. (lIes.) La littérature médiévale, enracinée dans le christianisme, ne s'y trompe pas puisqu'elle emploie très tôt bastart comme injure, associant même les deux
insultes filiales: (12) Thèbes, v.l50 : Plus de cent feiz l'ont apelé Fil a putain, bastart geté.

Mais là où les choses se complexifient, c'est lorsque l'on trouve le terme en tant qu'appellation officielle pour un noble: ainsi, le surnom le plus classique de Guillaume le Conquérant au Royaume Uni est-il William the Bastard, comme stipulé à maintes reprises par le très célèbre, Outre-Manche, 1066 and all that de Sellar et Yeatman (Methuen, 1930). Techniquement, le bâtard ne peut hériter de son père, même si ses parents ont régularisé leur union après sa naissance; ce n'est qu'en 1926 que les lois changeront en Angleterre. Toutefois, les enfants nés hors le mariage des princes ou des rois et reconnus par leur père conserveront ce terme comme titre dès le moyen âge. On rencontre ainsi dans les textes les expressions bâtard de Bourbon ou d'Orléans tout à fait

naturellement, le terme renvoyant au mode de conception additionné du nom de la famille paternelle naturelle: (l3.a) Charles Pinot Duclos, Histoire de Louis XI, 1745, p.46 (LIVRE 1) : Lescun fut le seul qui ayant pris un mauvais parti, s'y comporta en brave

18