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PARLONS KIRGHIZ

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6460-6 EAN: 9782747564601

Rémy DOR

PARLONS KIRGHIZ
Manuel de langue, orature, littérature kirghizes

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Parlons...
Collection dirigée par Michel Malherbe Déjà parus
Parlons luxembourgeois, François Schanen, 2004. Parlons ossète, Lora Arys-Djanaïéva, 2004. Parlons letton, Justyna et Daniel PETIT, 2004. Parlons cebuano, Marina POTTIER-QUIROLGICO, 2004. Parlons môn, Emmanuel GUILLON, 2003. Parlons chichewa, Pascal KISHINDO, Allan LIPENGA, 2003. Parlons lingala, Edouard ETSIO, 2003. Parlons singhalais, Jiinadasa LIY ANARA T AE, 2003. Parlons Pure pecha, Claudine CHAMOREAU, 2003. Parlons Mandinka, Man Lafi DRAMÉ, 2003 Parlons Capverdien, Nicolas QUINT, 2003 Parlons navaja, Marie-Claude FEL TES-STRIGLER, 2002. Parlons sénoufo, Jacques RONGIER, 2002. Parlons russe (deuxième édition, revue, corrigée et augmentée), Michel CHICOUENE et Serguei SAKHNO, 2002. Parlons turc, Dominique HALBOUT et Ganen GÜZEY, 2002. Parlons schwytzertütsch, Dominique STICH, 2002. Parlons turkmène, Philippe-Schemerka BLACHER, 2002. Parlons avikam, Jacques RONGIERS, 2002. Parlons norvégien, Clémence GUILLOT et Sven STOREL V, 2002. Parlons karakalpak, Saodat DONIYOROV A, 2002. Parlons poular, Anne LEROY et Alpha Oumar Kona BALDE, 2002. Parlons arabe tunisien, M. QUITOUT, 2002. Parlons polonais, K. SIATKOWSKA-CALLEBAT, 2002. Parlons espéranto (deuxième édition, revue et corrigée), 1. JOGUIN, 2002. Parlons bambara, 1. MAIGA, 2001. Parlons arabe marocain, M.QUITOUT, 2001. Parlons bamoun, E. MATA TEYOU, 2001. Parlons live, F. de SIVERS, 2001. Parlons yipunu, MABIK-ma-KOMBIL, 2001. Parlons ouzbek, S. DONIYOROVA, 2001. Parlonsfon, D. FADAIRO, 2001.

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Remerciements

J'égrène ici du fond du cœur la litanie de la reconnaissance envers tous ceux qui ont rendu cet ouvrage possible:

Merci au peuple kirghiz Merci à Rahman Kul et aux Sarï Teyit du Petit Pamir Merci au Président Askar Akaévitch Akaev et aux autorités du Kirghizstan Merci à Tchinguiz Aitmatov, à Jalal Pan, à Pazel, à Jusuf Pakay Merci à Amantur Japarov à Gulmira Razzakova Merci à Rawan Farhadi Merci à Louis Bazin, à Guy Imart Merci à Arthur T. Hatto Merci au Ministère des Affaires Étrangères français Merci à l'agence consulaire française à Bichkek Merci à l'IFEAC et aux Iféacquiens et surtout merci à Ulughbek qui a assuré la mise en page Merci aux éditions L'Harmattan et à Michel Malherbe Merci à Cholpan, Timour et Nelly qui supportent sans se plaindre l'amertume de l'absence A tous les autres que je ne peux mentionner, merci et pardon, ce n'est pas la mémoire qui défaille, c'est la place qui fait défaut

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Extrait de G. Bakinova Atlas Oialectologique de la langue kirghize, édité par R. Oor (paris, 2002)

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Extrait de G. Bakinova Atlas Oialectologique de la langue kirghize, édité par R. Oor (paris, 2002)

Prae-meditatio
J'emprunte à la philosophie stoïcienne cet exercice qui consiste avant (prae) l'examen doctrinal (meditatio) à s'interroger sur la validité ou la difficulté de l'opération. Au (presque) terme d'une carrière d'enseignantchercheur (que la législation en cours sur les retraites m'obligera à pousser jusqu'à usure totale de mon ultime neurone), je considère avec Sextus Empiricus que toute pédagogie est problématique, car de quatre choses l'une: 1. ii. iii. iv. soit soit soit soit l'ignorant enseigne au savant: RIDICULE; l'ignorant enseigne à l'ignorant: GROTESQUE; le savant enseigne au savant: INUTILE; le savant enseigne à l'ignorant: IMPOSSIBLE;

Impossible parce qu'on ne sort pas" savant" du ventre de sa mère: dès lors à partir de quel fragment, de quel lambeau, de quelle bribe de connaissance quitterait-on l'état d'ignorant pour accéder à celui de savant? (Étant entendu qu'il y aurait tout intérêt à commencer par celui-là pour gagner du temps.) Donc je ne me pose pas ici en homme de l'art s'adressant à des non-experts. Plutôt comme un aspirant à la connaissance restituant ce qu' il lui a été donné de comprendre. Au vrai, je n'ai mis le terme de " Manuel" sur la couverture que pour convaincre le Lecteur qu'il a acheté" un ouvrage didactique exposant les notions essentielles d'un art" : l'art d'interagir correctement en milieu kirghiz. Ledit ouvrage, comme je l'ai dit en commençant, est sans doute plus autobiographique que pédagogique. Sans aller

jusqu'à l'expression" valeur testimoniale" (encore qu'il est fort probable que ce livre soit le dernier), il me semble à la réflexion que cet ouvrage serait mieux défini comme aidemémoire récapitulatif. J'invite en somme le Lecteur à me suivre dans un effort d'anamnèse. En mai 1968, entre l'escalade d'une barricade et le jet d'un pavé, l'esprit sans doute encore embrumé par les gaz lacrymogènes, j'annonçai à mon Maître, monsieur Louis Bazin (aujourd'hui membre de l'Académie des Inscriptions et BelleLettres), ma volonté de me consacrer à l'étude du kirghiz. Loin de s'esclaffer devant cette saugrenue prétention d'un béjaune, mon révérendissime père en turcologie, avec sa bienveillance coutumière, inscrivit au programme de son séminaire de l'EPHE (IVe Section) la présentation de cette langue turcique résolument confidentielle. Depuis, mon enthousiasme n'a pas fléchi pour la chose kirghize. C'est avant tout ce sentiment que je voudrais communiquer au Lecteur. Je commencerai par tenter de rendre accessibles les articulations principales d'une langue dont la souplesse n'a d'égale que l'élégance. Dans une deuxième partie, je m'intéresserai à l'orature kirghize, cette richissime tradition orale qui, du modeste virelangue à l'imposante épopée Manas est mémoire de la langue et ne peut être dissociée de son étude. Je dirai, troisièmement, un mot de la littérature. Elle fête son premier centenaire. Cela se commémore. Enfin, j'ouvre aux francophones un Thrésor de vocabulaire kirghiz qui permettra un début d'orientation dans les textes et sur place. Pour conclure, je reviens réthoriquement sur ce que je disais au début. Les Médiévaux et les Renaissants considéraient que pour avoir une chance de dépasser le seuil fatal de la Grande Année Climatérique, soit sept fois sept printemps, il fallait renoncer à ce à quoi on tenait le plus. Moi qui ai outrepassé d'un certain nombre d'hivers cette date 12

fatidique, je pense que c'est à partir de ce moment que j'ai mis un terme à l'illusion de produire une œuvre" scientifique ". J'ai choisi de renoncer à m'effacer d'un discours, afin qu'il devienne tout simplement l'illustration d'une vie. Tout ne sera pas pour autant dans ce livre d'un accès immédiat. Non tant pour le vocabulaire, que je m'efforcerai d'expliquer (il y a un artisanat de la description qui impose le recours à un sociolecte), qu'en raison du fait que certaines notions qui me semblent évidentes parce que durablement ressassées, peuvent dérouter. Les qualités essentielles dans l'approche d'une autre langue, d'une autre civilisation, d'un autre peuple, sont l'humilité et la persévérance.

Rémy DOR Directeur de l'Institut Français d'Études sur l'Asie Centrale Docteur honoris causa de l'Académie des Sciences de Bichkek (Kirghizstan) Commandeur de l'ordre kirghiz Dangk (" Honneur et gloire ") Tachkent, le 21 mars 2004

13

Introduction
Par où commencer pour saisir la réalité multiple et fuyante d'un nouvel univers, sinon par des chiffres. Choisissons ce moyen aseptisé de nous approcher du Kirghizstan (également appelé République Kirghize). Un peu de géographie Coincé entre le Qazaqstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Chine, le Kirghizstan est un mouchoir de poche (198500 km2) plié entre la nappe qazaq (2,7 millions de km2) et le drap de lit chinois (9,6 millions de km2). Par rapport à la France, le Kirghizstan est deux fois moins grand et dix fois moins peuplé puisque sa population est de 5,1 millions d'habitants (en 2002)1, Mais sans doute vaudrait-il mieux le comparer à la Suisse, ce serait plus à son avantage; d'autant que pour les montagnes le Kirghizstan ne craint pas la comparaison: plus de 90% de son territoire dépasse 1500 mètres. Le pays s'adosse à ces deux piliers colossaux que sont le pic Lénine (7134 m) à l'Ouest dans les monts du Transalay et le Pic de la Victoire (7439 m) à l'Est dans les Tian-Chan (Monts Célestes). Parce que l'air est pur et que les Kirghiz sont ruraux à 65%, l'espérance de vie est plutôt bonne pour la région: en moyenne 67 ans. Cela dit, la vie n'est pas rose: le produit intérieur brut s'est effondré jusqu'en 1995 (tous les indicateurs au rouge: production industrielle, production agricole, ventes au détail, formation brute de capital fixe, solde budgétaire :
1 Voir J. Radvanyi (Dir.), Les États postsoviétiques, 2003, p. 165. Paris: A. Colin,

tout est négatifl), avant de repartir bien lentement jusqu'à aujourd'hui (2003), mais il reste à régler une dette extérieure de 1,8 milliards de dollars. Qui va payer? Avec quoi? Il faut 41 som-s, la monnaie nationale pour un dollar (en 2004). Sans doute penset-on au trésor de Golconde qui gît depuis la nuit géologique des temps dans les flancs des Tian-Chan, je veux parler de la fabuleuse mine d'or de Kumtor. Comme a dit fort justement le président kirghiz Askar Akaev : " En Suisse l'or dort dans les banques, chez nous c'est dans les montagnes ". Ce fabuleux gisement fut découvert en 1973 par un Russe3. La nouvelle fut classifiée confidentiel-défense vu que le glacier Davidov où se trouve le précieux métal est à plus de 4000 mètres et que les conditions d'exploitation ne pouvaient être qu'acrobatiques. Tant mieux pour les Kirghiz qui ont fini par accéder au pactole en 1996 avec l'aide (intéressée) des Canadiens. Depuis, on concasse et on lave. Chaque jour 50000m3 de roches transformées en gravier, cela doit faire un joli tas de sable au pied du glacier. Bon, mais le résultat, c'est quand même 105 tonnes en cinq ans, Cela fait des millions d'onces. Tant que le cours mondial de l'or progresse ou résiste, l'économie kirghize tient le coup. Kumtor, c'est le poumon de l'industrie: 15000 emplois directs, 5000 emplois indirects. Les mineurs travaillent jour et nuit d'arrache-pied pour 7000 soms par mois à remplir les caisses de l'État (et quelques poches). Kumtor est un phare pour les quelques 500 entreprises composant l'industrie, laquelle est encore bien en retrait par rapport à l'agriculture et à l'élevage qui représentent 40% du produit intérieur brut. Au demeurant les chiffres de la production baissent (30% de chute depuis l'Indépendance) et le chômage atteignait (officiellement) 36% des actifs en 1999.
2 R. Cagnat, "Kirghizstan 2000-2001 : Un pays en sursis", Le Courrier des pays de l'Est n01020, Paris, 2001, p. 77. 3 I. Kamenka, C. Lionnet, " L'or kirghiz et ouzbek ", Le courrier des pays de ['Est nOlO27, 2002, pp. 52-56. 16

L'économie kirghize était fortement liée à l'URSS; avec ses paradoxes ordinaires: Frunze (ancien nom de Bichkek) fournissait en ampoules électriques toute l'URSS, mais ses avenues étaient si peu éclairées qu'on s'y tordait les chevilles la nuit. Avec peu de terres arables et pas d'hydrocarbures, le Kirghizstan ne peut s'appuyer ni sur le coton comme l'Ouzbékistan, ni sur le pétrole comme le Qazaqstan. Il lui reste le mercure (3e producteur mondial) et surtout l'eau. Les montagnes kirghizes sont le château d'eau de l'Asie Centrale, ce qui constitue un enjeu important et une arme de choix. La "Troisième Voie" (yqYHqy )1(01\) du Président Akaev risque de s'étendre sur bien des kilomètres. . . Et beaucoup d'histoire Pour un Kirghiz, l' histoire c'est d'abord une généalogie, celle de sa famille: " qui ignore le nom de ses sept ancêtres est un traître" proclame l'axiome de base de la société4. Plus on remonte dans le temps et plus le contact avec la réalité s'oblitère. Quand on en arrive à l'ancêtre fondateur, on est en plein dans le mythe. Prenons ce dernier comme élément de départ. Les différentes étymologies du nom de Kirghiz renvoient à deux groupes d'interprétations, celles qui sont en rapport avec KlIPK "quarante" (chez les Kirghiz du Nord), celles qui s'en tiennent à KlIP " steppe" (chez les Kirghiz du Sud). Les premières sont les plus nombreuses, qui font descendre les Kirghiz de Quarante Filles, KlIPK K1I3. Motif
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4 F. de Rocca, De l'Alai" à l'Amou-Daria, Paris: Ollendorf, 1896, p. 187. 17

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5 W. Radloff, " Observation sur les Kirghiz ", Journal Asiatique (Vie série) II, 1863, pp. 311-312 ; également J. Girard de Rialle, Mémoire sur l'Asie Centrale, Paris: Leroux, 1875, p.88. 18

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6 V. P. Nalivkine, Histoire du khanat de Kokand, Paris: Leroux, 1889, p. 23 note 1. 7 J. L. Dutreuil de Rhins, Mission scientifique dans la Haute-Asie, Tome II, Paris: Leroux, 1898, p. 304. 19

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Sans nous enfoncer dans la glose de ce mythe d'origine, relevons toutefois que la récurrence du chiffre 40 K11P K a de bonnes chances de nous mettre sur la piste de l'étymologie réelle ou scientifique, comme on voudra. Le " chien rouge" qui donne naissance aux Kirghiz est un hélas plutôt humble substitut de la louve qui enfante les T' ou-kiuelO,

8 L. Massignon, " La légende de Hallacé Mansur en pays turcs ", Revue des Etudes Islamiques, 1940-46, pp. 77-78; également pour une attestation en Turquie: P.N. Boratav, 100 soruda Türk halk edebiyatl, Istanbul, 1969, p. 115 9 Recueillie par mon élève Svetlana Jacquesson et citée in : F. AubaileSallenave, " AI-Khidr, l'Homme au manteau vert en pays musulman ", Res Orientales, XIV, 2002, p. 26. 10 S. Julien, "Documents sur les T'ou-kiue (Turcs) ", Journal Asiatique (Vie série) III, p. 335. 20

de celle qui est à l'origine des Uygurs11, et surtout du loup gris ancêtre des Mongols12. Ce substrat altaique ancien s'est greffé ultérieurement sur une hiérogamie plutôt indo-iranienne : du mariage entre le feu (les cendres) et l'eau (principe de toute création) naît la terre (l'écume) qui à son tour engendre les hommes, à travers un sacrifice violent, une mort nécessaire à toute résurrection 13. Une accrétion encore plus tardive est constituée par la référence au martyre de Halladj, un des premiers grands maîtres soufis qui ait cherché à convertir les Centre-Asiatiques et s'est rendu à travers le Turkestan aux confins de la Chine en 905. Notons au passage le bannissement dans les montagnes, marque d'un exil frappant les Kirghiz: on verra qu'il peut constituer la trace d'une ancienne migration. Le deuxième groupe, ceux qui croient que les Kirghiz sont les fils de la steppe, n'a pas produit de récit digne d'être rapporté, ou plus exactement je n'ai pas trouvé de mention explicite de légende - même si je suis bien convaincu qu'il y en a - mais juste des explications. Je donne celle d'Olufsen, recueillie à la fin du XIXème siècle, mais Vambéry avait déjà dit la même chose avant:
" They call themselves"

Kirghez " saying that the

word is derived from" kirr " meaning" poor steppe" and " gezmak" "to wander ", so that the word means steppe

wanderer.

"14

Le problème pour trancher ce nœud gordien va être de tenter de reconstituer, à partir des transcriptions chinoises anciennes, le terme originel. Au lIe siècle av. JC, les historiographes de la Chine impériale des Han mentionnent
11 Girard de Rialle, o.c., p. 68. 12 J.P. Roux, Faune et flore sacrée dans les sociétés altaïques, Paris: Adrien Maisonneuve, 1966, pp. 312-335. 13 M. Eliade, Mythes, rêves et mystères, Paris: Gallimard, 1957, pp. 196 et 226. 14 O. Olufsen, The emir of Bukhara and his country, London: Heinemann, 1911, p. 293 21

l'existence d'une population appelée Kien-kouen. Par la suite, ce nom se transforme en Hia-kia-sseu, déformation, note Barthold, de la forme correcte Ki-li-ki-sseuI5 ; aujourd'hui on en est arrivé au tout à fait clair Ke-er-ke-zi. C'est le grand orientaliste français Paul Pelliot16 qui résolut l'énigme en expliquant qu'il s'agissait d'un emprunt au proto-mongol et en reconstituant une forme originelle *Qyrqun (en linguistique, l'astérisque est utilisé pour indiquer une forme qui n'a pas d'existence attestée), dans laquelle nous retrouvons bien notre mot kïrk " quarante" (copieusement confirmé par la légende), assorti d'un suffixe, qui serait une marque de pluriel qui aurait eu la forme +/z/. La langue kirghize a conservé une trace enkystée de cet ancien suffixe dans le terme €'KHS qui désigne les" jumeaux ", formé sur €'KH "deux"; de façon plus aventureuse, je pense que certaines parties du corps: Kes (les yeux), THS (les genoux) conservent la trace de ce qui aurait pu être un duel (pluriel pour deux objets) ou une ancienne marque de nombre dont la fonctionnalité aurait disparu: depuis K. Zipf, on sait que le principe d'économie est la caractéristique fondamentale des langues. À l'Ouest, c'est sous la plume de Zemarkos, ambassadeur du basileus byzantin à la cour du souverain des T'ou-kiue dans la seconde moitié du VIème siècle que nous voyons apparaître les Xerxisl7. Entre les deux, les historiographes persans et arabes vont passer de Xirxîz à Qirghîzl8.
15 V. Barthold, Histoire des Turcs d'Asie Centrale, Paris: Adrien Maisonneuve, 1945, p. 26. 16 P. Pelliot, " A propos des Comans ", Journal Asiatique (XIe série) XV, 1920, p. 137 et note 1 ; on consultera aussi les très savantes explications du sinologue E.G. Pulleyblank, "The consonantial system of old Chinese ", Asia Major IX (1), 1962, p.123 et AM IX (2), 1962, p.226. 17 G. Moravcsik, Bizantinoturcica, Tome I, Berlin: Akad.Verlag, 1958, p.288. 18 Ibn Khordadbeh, Le livre des provinces, Paris: Librairie Impériale, 1865, p. 157 note 1 ; ainsi que Hamd-Allah Mustawfi al-Qazwinî, 22

La première mention autochtone apparaît dans les Inscriptions runiforrnes de Mongolie (légèrement postérieures à 840) et je ne peux bien sûr pas résister au plaisir de la citer intégralement: uygur yerinta yaglaqar qan ata kal(tim) : qïrqïz oglï man, "Du pays des Uygur je suis parvenu à chasser les khans Yaglaqar : je suis Kirghiz "19. Par cette fière affirmation, le prince Boyla Qutlug Yaragan fait entrer les Kirghiz dans l'Histoire. Ils existaient avant. Dans la dépression d' AbakanMinusinsk et les steppes au Nord des monts Sayan les ancêtres des Kirghiz vagabondent au 1er millénaire avant notre ère. La civilisation de l'époque et du lieu est caractérisée par une économie mixte alliant pastoralisme et agriculture. Je suis convaincu qu'il faut renoncer définitivement à l'idée " romantique" du nomade poussant au hasard ses troupeaux devant lui. Dès le départ, les Proto- Kirghiz maîtrisent des pratiques agricoles, rudimentaires peut-être, mais suffisantes pour leur alimentation et celle du bétail. C'est pourquoi, certains auteurs interprètent l'élément kïr de l'ethnonyme non pas comme" steppe ", mais bien comme" champ cultivé ", c'est le cas de Vambéry et plus tard de M.A. Czaplicka qui relève que cette hypothèse" shows that these peoples were originally agriculturists, as indeed we know they were during at least the period from the sixth century up to the time when the occupation of the Upper Yenisey, first by th Mongol Altyn Khan, and then by the Russians, forced many to migrate further South (oo.) "20. Observons que la paléoanthropologie nous indique que les proto- Kirghiz sont

Nuzhat al-qulûb, Tome II, London, 1915-1918, p. 253 et note 2. Je renvoie aussi à un très bon ensemble documentaire: Materialy po istorii Kirgizov i Kirgizstana, Bichkek 2002, 2 vol. 19 L. Bazin, " La littérature épigraphique turque ancienne ", Philologiae Turcicae Fundamenta, Tome II, Wiesbaden: Steiner,1964, p. 205. 20 M. A. Czaplicka, The Turks of Central Asia in history and at the present day, Oxford: Clarendon, 1918, p. 48. 23

europoïdes21, ce que semblent confirmer les premières indications chinoises et persanes qui font état de gens à la peau claire. Il ne faut pas trop s' y arrêter sauf pour souligner le vrai que ces sources révèlent: celui du brassage. Les populations mongoloïdes s'europoïdifient et inversement. La voilà la spécificité de l'Asie Centrale! Ce qui est clair, c'est que les Kirghiz parlent une langue türk dès le vnème siècle, les Annales de la dynastie T'ang l'affirment. Et nous voyons qu'ils l'écrivent au IXème siècle, pour commémorer la grande victoire de 840 sur les Uygurs. Moins d'un siècle plus tard, ils sont rejetés dans la steppe sibérienne en 924 : les uns se rendront dans le Pays des Sept-Rivières, le Semirechye, les autres demeureront dans le Haut- Y enisey. Nous ferons confiance à A. N. Bernshtam : " The 9th-10th century period may be called early feudal, or the fourth stage, during which the Kirghiz people was gradually formed from different tribes. "22 Cette origine, chronologiquement respectable, ne suffit cependant plus aujourd'hui. Pour accéder au sérieux de l'histoire pensent les autorités contemporaines, il faut le poids millénaire de civilisations comme la Chine, Sumer, l'Occident forcément néolithique; donc voici ce que nous proposent les modernes" généalogistes" (CaH)KhIpaqhI) chargés de récrire une histoire tribale politiquement conforme:
" cOVI-I-Vl-l-ell\.ç,£IlI\.t tou.t £lu. pyeVI-I-tey etébu.t L£I cou.tu.Vl-l-e ete

L£I tytbu. oytgtll\.eLLe, je porte ~ L'écyttu.ye L£I géll\.é£lLogte I1tstoytqu.e. Notye tytbu. ~tygl1tze VtV£ltt ell\.vtyoll\. tyots Vl-l-tLLe
£III\.S £IV£llI\.t Le pyopl1ête M£ll1oVI-I-et et COlI\.stttU.£Itt et~~ u.1I\.peu.pLe.

21 L. V. Oshanin, Anthropological composition of the population of Central Asia and the ethnogenesis of its peoples, Tome II, 1964, Cambridge: Peabody Museum, p. 8; N. N. Miklashevskaja, " Somatologicheskie issledovanija v Kirgizii ", in: Trudy Kirgizskoj arxeologo-etnograficheskoj ekspeditsii, Tome I, 1956, pp. 18-135. 22 A. N. Bernshtam, "Origin of the Kirghiz people ", Central Asian Review IV(1), 1956, p. 53. 24

NOLlts, Les ~zt:lqs -pyts Le II\.O~
byL;t$qLlte~ell\.t

et Les K..tygVitz etes te~-ps gLoyteLlt)( ete
t:lII\.Ûell\.l!\.t

t:llI\.ctell\.s, t:ltjt:lll\.t ", t:lVOII\.S et ete
et II\.Dtye vt:lLeLltyeL;t$e

"TYots-cell\.tt:ltll\.es

-peyetLlt II\.Dtye écYttLltye

Vitstotye

t:llI\.cestyt:lLe

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SOLltffyt:lll\.ce; II\.OLltS so~~es

ett:lll\.S Les téll\.èbyes

et'tll\.tey~tll\.t:I bLes stècLes fA CCl ;t$e ete II\.Dtye lI\.D~t:Ietts~e. L

etLltyt:lll\.t ,-23

Donc voilà les choses clairement affirmées: les Kirghiz, originellement agriculteurs, possédant une civilisation brillante millénairement antérieure à l'Islam, par suite d'une obscure défaite due à un envahisseur non précisé, sont chassés, se voient imposer une errance séculaire, se convertissent au nomadisme, retombent au degré zéro de l'écriture, perdent à peu près tout sauf ce vague souvenir d'une gloire passée. L'antécédence des Kirghiz sur les Türks est sans ambages affmnée en ratissant l'approbation tous azimuts:
fA se ft:ltye COlI\.lI\.t:lttye " (oo.) Les Tw.yR.s. Oll\.t co~~ell\.cé ett:lll\.SVVitstotye seLltLe~ell\.t fA-pCln:ty etLltvlt""-t stècLe ete II\.Dtye èye.
011\. yell\.colI\.tye Vt:I-p-peLLClttoll\. "K..tygVitz" LOlI\.gte~-ps t:lVt:llI\.t. ALDyS

co~~ell\.t -pOLltyyt:ltt-tLse fCltye qLlte Tw.yR. sott Vt:llI\.cêtye ete K..tygVitz? ILs (ceux qui pdteV'vdeV'vt cela) s't:I'P'PLlttell\.t LItI'Lt:I S ~t:lsse et'tll\.foy~t:lttoll\.s l'évéLées -pt:ly etes Vitstoytell\.s cVitll\.ots
co~~e: st~t:I G2L.t:lII\., "E>t:l1I\.'1L1t, Z,Vit:lll\.g G2L.t:l1I\.et t:lLlttyes.

Co~~e

ettSt:ltt Vt:lct:leté~tctell\.

v. "E>t:ln:VioLet tL est certt:ltll\. qLlte : jt:letts Coo). lI\.'Oll\.t -pClS ~t:llI\.qLlté ete Le c.o~-ptLt:lteLlty ete

Les éyLltettts cVitll\.ots etLlt te~-ps s'tll\.téyessey fA LeLIt S votstll\.S Y

VVitstoytogyt:l-pVite ete Lt:Iettjll\.Clstte !-tClII\.,G2L.t:llI\.g !-tLlte (1..3&,-:2.:2.0 -pCly~t Les fA -peLlt-pLes VAste cell\.tYClLeete cette tpoqLlte st)( -peLlt-pLt:letes bClybe ete YoLltsse, tjeLlt)( bLeLlts et Vit:lLlttetCltLLe, qLltt co~-ptell\.t -pt:ly~t Les -pLLlts CllI\.ctell\.lI\.es, et qLlte L'Lltll\.eet'eLLes étt:ltt Les K..tygVitz. 011\. yell\.colI\.tye etes -pyeLltves écyttes etLlt ~ê~e oyetye cViez Ibll\. ClLMLltR.t:lfft:l, cViez L'Vitstoytell\. -peY5t:1l1\. etLltXlt""-t stècLe, '1t:1yettzt, et cViez L'Vitstoytell\. cVitll\.ots t:lLltteLlty etLltTt:llI\.g-cVioLlt. Ils. ettsell\.t tOLltS t:lVt:llI\.tlI\.otye èye), ~oll\.tye fA Vévtetell\.ce qLlt'tL e)(tstt:ltt

23 J. Kenciev, R. Dar, G. Salk, "Dire l'histoire en l'écrivant: fragment de sanjïra kirghize ", Turcica 31, 1999, p. 491. 25

un

qu.e les KLY"gVlLZ ex.LstClLeli\.t ~ U.li\.eé-poqu.e où le 1i\.0V\l\. "TLtY"~" ole étClLt LIi\.COIi\.Ii\.U.. e célêbY"e oY"Leli\.tCllLste, éY"u.olLt eli\. V\l\.CltLêY"e L ol'VlLstoLY"e et ol'etVlli\.ogY"CI-pVlLe oles -peu.-ples tLtY"~ et V\l\.oli\.gols, Clu.teu.Y" ole 1i\.0V\l\.bY"eu.x. ou.vY"Clges cOli\.ceY"Ii\.Clli\.t SCLeli\.CeS et ces ces -peu.-ples, f-teli\.Y"Lju.lLeli\. KlCl-pY"otVl( 1-7"&'3-:1Js'35) le cowfLY"V\I\.e ClLIi\.SL qu.'Abel RiV\l\.u.sClt (:1.7&'&'-:1.&'3:2.) le gY"Clli\.ol Y"Leli\.tCllLste o
fY"ClIi\.Ç-ClLS, -pY"ofesseu.Y"

~ l'IAIi\.LveY"sLtéole PCIY"LS -pr-ésLoleli\.t ole lCl et

socLété

ASLCltLqu.e; Lls Oli\.t cOli\.tY"Lbu.é -pY"ou.veY" U.e les ~ q

KLY"gVlLZ SOli\.t u.1i\. -peu.-ple ClIi\.CLeli\., qU.L Y"eli\.tY"eolClIi\.S lCl cCltégoY"Le ,,24 oles -peu.-ples Lli\.olo-eu.Y"o-péeli\.s.

On fait appel aux" savants ", par contre toutes les légendes étiologiques à partir des Quarante Filles sont formellement récusées comme absurdes et ridicules. Le Prophète Noé (HOH ôaHraMÔap) en revanche est récupéré, ce qui permet d'adjoindre la vénérabilité sémite à l'antiquité indo-européenne:
" L'ClY"CVle olu. PY"o-pVlêteNoé CI!::)Clli\.t lOli\.gu.eV\l\.eli\.tvogu.é

su.Y" les flots olu. Délu.ge (TO-pOIi\. su.u.) qU.L Y"eCOu.VY"ClLt eli\.tLêY"eV\l\.eli\.t su.r-fClce olu. globe, VLeli\.t s'écVlou.eY" qu.ClY"Clli\.te lCl jou.Y"s -plu.s tClY"olsu.Y" le Kï:z~u.r-t, qU.L -pY"ololi\.gel'lAlu.u.- Too, su.Y" ,,25 le flClli\.c ole l'6Y"~LIi\.-Too, veY"s le bCls ole l'i"iCs- Too.

On retrouve ce souci du détail géographique, tout à fait typique des Kirghiz: le nomadisme impose la méticulosité dans les itinéraires. Japhet (un des fils de Noé), une fois débarqué de l'arche, engendre une ribambelle d'enfants dont l'ancêtre de Mongol qui à son tour engendre Oghouz- Khan, qui engendre Kirghiz- Khan. La filiation reconnue des Kirghiz à partir des Mongols n'empêche pas l'affrontement ultérieur, qui va se produire sous le règne d' Ïrïs-Tarkan :
"À l'é-poqu.e ol'i"Y"ï:S-KVlClIi\., les G2..C!ZClqs-KLY"gVlLZ
G2.uClli\.ol Oli\. -por-tClLeli\.t oles gu.êtY"es. ole velou.Y"s et VLVClLeli\.t olClIi\.S lCl -pY"OS-péY"Lté, ex.eY"ç-Clli\.t ole-pU.LS lOli\.gteV\l\.-ps l'ClCtLVLté ole foY"geY"oli\.s.

24 ibid., p. 504 25 ibid., p. 492

26

'P~Y"Lecie L'é'P0que cI'uV\. 'PeY"soV\.V\.~ge exce'Pt~oV\.V\.eL, ov\. cI~t : nA L'é'P0que cI'ïY"i:S-KI-1~V\.". s'ét~V\.t fî.xés SUI' Les 'PatuY"~ges cie cI'éLev~ge eV\. 'PY"~V\.teV\.1,'Ps MoV\.ts /<.eV\.1,jut,Le 'Peu'PLe subs~st~~t cles LoV\.ge~V\.t Le cOUY"S clu M~VI..-suu. (...) SV\. ce teV\.1,'Ps-LèIïY"i:sT~Y"R.~V\. ét~~t R.1-1~V\., Tcl-1~gl-1~t~1j ét~~t uV\.e oyt~e, Les K~Y"gl-1~z ét~~eV\.t foY"geY"oV\.s 'P0uY" Le V\.1,oV\.cleV\.t~eY",Le 'Peu'PLe v~v~~t cI~V\.s e L~ 'PY"os'PéY"~té: c'ét~~t UV\.e gY"~V\.cle é'P0que. ILs est~v~~eV\.t ~ux souY"ces clu KeV\.1" ~Ls ~V\.st~LL~~eV\.t LeuY"s c~V\.1,'PeV\.1,eV\.ts M~VI..èI suu, ~Ls Lacl-1~~eV\.tLeuY"stY"ou'Pe~14)( cie cl-1ev~ux et cie jUV\.1,eV\.ts ~eV\.t eV\. tous seV\.s L'ALt~ Ij, ~Ls 'P~ Y"coUY"~ occu'P~~eV\.t L'SY"R.~V\.TOO, ~Ls f~~s~~eV\.t I-1~Lte ~ 14 TeVl..~Y"Too, ~Ls LoV\.ge~~eV\.t L'ïsi:R.-KOL, ~Ls V\.1,~gY"~~eV\.t jusqu'èI L~ MeY" cI'AY"~L, V\.uL eV\.V\.eV\.1,~ V\.ese seY"~~t Y"~sq èI LeuI' cou'PeY" L~ Y"oute. v~~ V\.cle ué et gY"~~sse V\.et~Y"~ss~~eV\.t 'P0~V\.tet L'~Louette 'P0V\.cI~~t SUI' Le clos clu V\.1,outoV\.. Des 'P0uL~~V\.s t~cl-1etés V\.~~ss~~eV\.t eV\. gY"~V\.cI 'PéY"~ocle ét~~t L'é'P0que où Les K~Y"gl-1~z se cI~seV\.t Les Lettds, Les Y"eV\.foY"ç.~~eV\.t. D'~'PY"2s ce que géV\.é~Log~stes, cluY"~V\.t tY"o~s 014 qu~tY"e s~2cLes, jusqu'èI ïY"i:scI~V\.s UV\.t:'PY"os'PéY"~té extY"êV\.1,e. ~~s, 'P~Y"Le M V\.'ét~~t 'P~s f~~te 'P0uY" cluY"eY" DécY"et cI'ALL~I-1, cette 'PY"os'PéY"~té
éteY"V\.t:LLeV\.1,eV\.t.. .

V\.OV\.su~tées,

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v\'oV\.1,bY"e. cette

KI-1~V\.,Le 'Peu'PLe vécut

UI c~t~stY"o-pl-1e s'~V\.st~LL~ clu côté clu Lev~V\.t, LèIoù se cL~V\.~ssu cles ozbeR.s cles Q.I.(.~tY"e'Pose Le 'Pet~t clu coY"be~u. I-{,V\. V~V\.gt-D~X Üg V\.~ges, ~V\.c~eV\.V\.eV\.1,eV\.t~LL~é V\.1,~L~t~~Y"e ie c C1eV\.g~s-KI-1~V\.,foV\.cI~t SUI' V\.ous COV\.1,V\.1,e voLée cie cl-1ouc~s uV\.e et v\.ous eV\.v~l-1~t. Au clé'P~yt, C1eV\.g~s-KI-1~V\.V\.esoul-1~~t~~t 'P~s cOV\.1,b~ttY"ecoV\.tY"e Les K~Y"gl-1~z: ~L eV\.volj ~ soV\. v~z~Y" ~'P'PeLé

sU'P~t~ Ij-Le-FoY"geY"oV\. 'P0rteuY" cie V\.euf 'PdseV\.ts 'P0uY" ïY"i:sKI-1~V\.: "v~ÛLL~Y"cI ïyCs, cI~t-~L, féL~Ûté cles K~Y"gl-1~z, 'P0uY" VOus ces c~cle~ux ~u V\.oV\.1,bY"e V\.euf: SOUV\.1,ettez-vous cie èI V\.1,0~ s~V\.s c.oV\.1,b~ttY"e. Je L~eY"~ ~ ux t~eV\.s 'Py"0'PY"esV\.1,es'Peu'PLes et V\.1,es ~ teY"Y"~to~Y"es.Y"i:s, cleveV\.ez 'P~yt~s~V\.s cie C1eV\.g~s-KI-1~V\.et v~voV\.s ï
clésoY"V\.1,~~ScI~V\.s L~ 'PY"os'PéY"~té ! " Les b~Y"bes-bL~V\.cl-1es et Les b~Y"bes-V\.o~Y"es cles K~Y"gl-1~z

se Y"éuV\.~sseV\.t et t~eV\.V\.t:V\.t coV\.se~L. A'PY"2s ~vo~Y" coV\.st~té q u'~Ls V\.'ét~~eV\.t 'P~s cie t~~LLe èI LutteY", ~'PY"2s ~vo~Y" coV\.s~cléY"é que LeuY"s

27

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Le tableau est à la fois réaliste et convaincant. Aspirés par le tourbillon gengiskhanide, les Kirghiz vont perdre pied et surnager péniblement pendant cinq siècles. Tour à tour sujets des Mongols, des Russes, des Kalmouks, ils seront finalement déportés par ces derniers dans le Semiretchye en 1703. Il faut retenir de cette période troublée, où se forme l'identité kirghize moderne que les contacts avec les voisins Qazaqs, Ouzbeks et Ouygours ne sont jamais rompus: mais on passe de l'entente à la querelle avec la plus grande versatilité. Débarrassés un demi-siècle plus tard de leurs ennemis kalmouks dont l'empire s'est effondré sous les coups
26 ibid. pp. 496-498. 28

des Mandchous, les Kirghiz vont se heurter à leurs voisins turciques. Avec le soutien actif des chancelleries russe et chinoise, promptes à exploiter les dissensions à leur profit. Les groupes kirghiz installés du lac Ïssïk-Kol jusqu'au Badakhchan, de l'Alay au Pamir ont acquis une autonomie de fait à la fin du XVlIIème siècle. Ils échappent à la pression des potentats locaux: le khan de Kokand, l'émir de Kachgar, le mir du Wakhan, mais pour se voir cadenassés dans cette zone de très hautes montagnes par l'avancée progressive des impérialismes russe au nord, chinois au sud, anglais à l'ouest. Malheureusement, les Kirghiz ne réalisent pas le danger: ils concentrent leurs attaques sur le khan de Kokand et passent ainsi complètement à côté de la vraie cible, la dynastie mandchoue27. Celle-ci revendique la suzeraineté chinoise sur le Turkestan. Des luttes acharnées s'ensuivent dont témoignent des insurrections à Kachgar (1816, 1823). Contre les Chinois et contre Kokand, les chefs kirghiz du nord font appel aux Russes, scellant ainsi le destin de leur peuple. Les troupes tsaristes se ruent dans la brèche, imposent un protectorat en 1863 et douze ans plus tard le khanat disparaît. Au-delà du Kirghizstan désormais réduit, c'est le contrôle du Cachemire et de l'Afghanistan qui est en jeu. Les pistes caravanières kirghizes ont servi aux marchands russes (qui inaugurent l'ère du renseignement) à se rendre en Inde en observant et repérant toutes les informations utiles. Le tsar, momentanément débarrassé à l'ouest du problème caucasien, peut se concentrer à l'est sur le Turkestan: la campagne est rondement menée: de la chute de Tachkent en 1856 à celle de Kokand vingt ans plus tard, tout est réglé. L'armée russe a même poussé son avance jusqu'au Turkestan chinois, mettant à profit la révolte de Yakoub-Beg. Les troupes du Céleste Empire réagissent, contre-attaquent, écrasent les insurgés et bloquent les Russes. Ces derniers se tournent alors vers le

27 G. Imart, R. Dar, Le chardon déchiqueté, Marseille, 1982, p. 63. 29

Pamir comme possible voie de pénétration en Inde. Mais, là encore, des groupes kirghiz occupent le terrain. Au début du XIXèmesiècle, les Teyit avaient quitté la vallée de l' Alay par la piste qui mène au Xargushi Pamir via le col de Kïzï1-Art et de là mène vers Ak-Suu au sud. Certains continuent leur route vers le sud-est jusqu'à la région de Sanju. Je voudrais ici préciser qu'il est impossible de concevoir une migration comme un mouvement régulier et continu affectant de la même façon l'ensemble de la population: une migration ce n'est pas le départ en vacances des juillettistes ou des aoûtiens. Chacun va à son rythme et en fonction de ses intérêts se fixer là où il veut, là où il peut. " Le propriétaire de chaque tente, relevait déjà V. Dingelstedt, reste libre de continuer la marche ou de s'arrêter à son gré ".28 Le mouvement général est la résultante d'une série de mouvements particuliers dont le détail est généralement ardu à établir. Les Kesek du Karategin, sans doute pour échapper à l'attaque du khan de Kokand, Muhammad Ali, qui envahit le Karategin en 1834 se dirigent vers le Pamir par l'ouest en traversant le Darwaz et le Choughnan. À la fin du XIXèmesiècle, les Teyit occupent le Rang Kül Pamir, le Sarïz Pamir, la vallée de l'Ak-Suu et le Petit Pamir. Ils ont laissé aux Kesek l'Alitchour Pamir et le Grand Pamir. Les Kirghiz du Pamir reconnaissent vaguement la suzeraineté de la Chine. Celle-ci cependant ne réagit pas quand le colonel Yonoff en 1891 s'empare de la région. Par contre les Anglais protestent vigoureusement et font intervenir le roi d'Afghanistan. La Conférence de 1895 qui fixe la frontière marque l'arrêt de l'avancée russe mais aussi la fin de la liberté kirghize. Le début du XXème siècle marque une période d'effervescence culturelle, de développement du commerce et
28 Le régime patriarcal et le droit coutumier des Kirghizes, Paris, 1891, p. 26 30

des échanges touristiques. l'ai dans mes archives le prospectus d'une agence de voyage parisienne qui, en 1905, propose des voyages au Pamir; la liste des vêtements à emporter, impressionnante par le nombre et la variété, laisse à penser qu'on ne manquait pas d'animaux de bât... L'agitation atteint à son comble après le déclenchement de la première guerre mondiale. La steppe kirghize et qazaq s'embrase lorsque le 25/06/1916 un oukase proclamant la " mobilisation économique" est adopté. Cet ordre de mobilisation des Musulmans de l'Empire pour un service civil au front (dont beaucoup ne reviendront pas) est accueilli avec rage; les procédures de recrutement étant aussi ignobles que le seront celles du STO en 40, les Kirghiz se soulèvent en masse. Bien sûr, se surajoutent des causes plus profondes comme l'attitude colonialiste des Russes qui confisquent la terre à leur profit, mais la certitude de mourir la pelle à la main face à des fusils et à des chars déclenche une

résistance désespérée. 29
Comme tous les exodes, celui-ci fut sanglant et atroce (au moins 150000 morts), la répression impitoyable: 30 % de la population y laissa la vie. La Révolution d'Octobre, survenant dans ces circonstances, fut mal accueillie dans la steppe: " Les Kirghiz ont accueilli la première révolution avec joie, la seconde avec consternation et terreur ", écrit Bajtursunov, le chef du parti

nationaliste

Alash-Orda dans le n° 29 de Zh izn

I

Nacional'nostej (3/08/1919). La politique stalinienne de sédentarisation-collectivisation des années 30 ne fera que

29 Sur l'historique de la révolte, son déroulement, l'exode massif des Kirghiz au Xinjiang, l'attitude du gouverneur chinois Yang Tseng-hsin, voir M. P. Vjatkin, Istorija Kirgizii, Tome I, Frunze, 1963, pp. 560570, R. Pipes, The formation of the Soviet Union,' communism and nationalism (1917-1923), Cambridge (Mass.), 1954, pp. 83-84, R. Yang, "Sin-kiang under Yang Tseng-hsin ", Central Asiatic Journal VI (4) pp. 305-308.

31

renforcer ce jugement prémonitoire30. Pour longtemps, la résistance kirghize est brisée. Tous les réseaux et circuits du pastoralisme traditionnel sont laminés. La langue et la culture attaquées de l'intérieur faiblissent. Il faudra un grand sursaut national et la mort de Staline pour que l'interdiction de l'épopée nationale Manas soit abrogée. Les années cinquante marquée par une immigration slave durable et massive (plus de 200000 colons en dix ans) vont accentuer la russification de la langue et de la société. Dans la deuxième moitié du Xxème siècle, la soviétisation a pour effet de repousser les Kirghiz dans les zones rurales (85 %), cependant que les villes sont majoritairement russes (65 %). C'est un schéma classique de colonialisme. La capitale, Frounze, offre en 1970 ce panorama déconcertant d'une ville peuplée à 72 % de Slaves dont seulement 0,7 % reconnaît avoir des notions de kirghiz, alors que les 12 % de Kirghiz qui y résident utilisent le russe à 78 %31. La fin des années 70 voit répéter par l'Armée Rouge le même scénario que par les troupes tsaristes: le coup d'Etat du 27 avril qui amène les communistes au pouvoir en Afghanistan a pour conséquence l'appel à la rescousse du grand frère soviétique. Les Kirghiz du Pamir afghan, qui ont échappé de peu à l'extermination par les Soviétiques en 1946, savent qu'ils n'ont plus aucune chance et se réfugient à Gilgit. Le triple choc écologique, socio-économique et culturel auquel ils sont soumis les laisse exsangues: en quelques mois les 1300 réfugiés comptent une centaine de morts. Obligés de vivre à basse altitude, en milieu urbain, parmi des gens parlant urdu ou burushaski, de confession chiite ou ismaélienne, les Kirghiz sont réduits au désespoir. Voici le récit chanté que m'en a fait Kïlitch Taapaldï le 6 septembre 1984 :
30 J'ai publié un chant (" Abdul Satar: La collectivisation stalinienne de 1928-1933 "), assez bouleversant, qui constitue un des très rares témoignages autochtones sur cette période et de la façon dont les Kirghiz ont fait le gros dos sous l'orage: Imart, Dar, o.c., pp. 246 sq. 31 Voir ces chiffres dans Imart, Dor, O.c., pp. 126 sq. 32

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32 Résidence des chefs de tribus à Kaboul: le khan kirghiz Rahman Koul y était reçu chaque année par le roi. 33 Vaste esplanade près du stade Ghazi à la sortie de Kaboul, où se tenaient toute sorte de rassemblements. 33

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34 Lieu - dit dans le nord du Gilgit, à l'endroit où débouche le col (très élevé et difficile) qui permet de relier le Pamir au Pakistan. 35 Pour les Kirghiz, la caille symbolise l'errance, le vagabondage, l'éloignement du nid. Je rappelle que la caille est un oiseau migrateur. 34

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36 C'est le lieu d'estivage du chanteur dans la vallée de Waghjir, à l'entrée du Petit Pamir. 37 Ceci vise les Soviétiques, mais aussi les communistes afghans. 35

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Ici, ce fut Karagündüz, puis l'établissement définitif à Altïndere au nord du lac de Van. Aujourd'hui ces Kirghiz sont tirés d'affaire et parfaitement intégrés. Pouvons-nous être aussi optimiste pour ce qui est du Kirghizstan ?

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui L'enthousiasme général qui avait porté au pouvoir le président Askar Akaevitch Akaev le 27 octobre 1991 n'est sans doute plus aussi vif. Il s'essouffle à la mesure de la pente que le pays doit gravir pour s'extraire du marasme économique. Le choix d'Akaev était justifié par le fait que, président de l'Académie des Sciences (il est physicien), il constituait un candidat de compromis sur lequel tout le monde pouvait tomber d'accord. Le Président Akaev est rond et lisse. Rond de visage, rond de manières. C'est un homme jovial et affable38. Il a séduit non seulement les Kirghiz, mais aussi les Occidentaux qui ont apprécié ses idées libérales en politique et son ouverture aux nécessités de l'économie de marché. D'où le
38 Il m'a reçu fort courtoisement. Sa cave est un peu disparate, mais sa conversation très franche et claire. C'est un connaisseur éclairé des campagnes d'Egypte de Napoléon et de la vie du physicien Laplace. 36

favoritisme pro-Akaev tant des Européens que des Américains: cela n'est pas sans risques ni sans conséquences... La bonne volonté initiale s'émiette au contact abrasif de la réalité politique. Sans aucun doute partisan de la démocratie verbale, au fil des amendements de la Constitution (1994, 1996, 1998, 2003), l'arbitre suprême s'accapare des pouvoirs de plus en plus étendus: nomination, et surtout révocation, des membres et du chef du gouvernement, des gouverneurs et des généraux, des magistrats et des hauts fonctionnaires, pouvoir de dissoudre l'Assemblée et de proclamer l'état d'urgence. À peu près rien n'échappe au chef de l'Etat (jusqu'en 2005), mais il est serré de près par un premier cercle du pouvoir qui le contrôle en l'entourant (et va accentuer sa pression au fur et à mesure que l'échéance présidentielle se rapprochera). Le président Akaev n'en bénéficie pas moins d'un soutien populaire, évident au moins dans la capitale39. Cette validation du pouvoir en place repose en partie sur l'exacerbation du nationalisme kirghiz. Mais le credo concocté sonne creux. On vante les mérites d'un nomadisme dont tout le monde a en fait oublié les modalités concrètes; on vante les vertus d'une épopée dans des manifestations publiques qui s'apparentent par l'esprit aux Fest-Noz celtes40. Au moins échappe-t-on encore à l'émergence d'un citoyen kirghizstanais, comme on a aujourd'hui d'improbables Qazaqstanais et Ouzbékistanais. Cependant la réalité identitaire incontournable, c'est le clivage entre Kirghiz du Nord et Kirghiz du sud. Rappelons quelques faits. Le bornage nationalo-territorial (nacional 'noterritorial'noe razmezhivanie) de 1923-1924 contribua à
39 J'ai été quelque peu abasourdi de le voir venir nous retrouver impromptu à l'Opéra de Bichkek sans service d'ordre ni gardes du corps, et l'enthousiasme du public lorsqu'il a été reconnu n'était pas feint. 40 L'ampleur de la dérive est comparable: ces fêtes dites" celtiques" auxquelles par ignorance on attribue un caractère uniquement nocturne (Fête-de-Nuit) sont en réalité l'équivalent celte des Fast-Nacht saxonnes, donc originellement des fêtes de rupture du jeûne de Carême. 37

discrétiser un territoire (on reviendra sur le problème actuel des frontières), standardiser une langue41, uniformiser un peuple (mettant pêle-mêle dans le même sac des populations qui se reconnaissaient linguistiquement kirghizes et d'autres qui se reconnaissaient ethniquement kirghizes; les premiers au Nord se disant plus volontiers ethniquement Qazaq, les seconds au Sud avouant plus facilement parler ouzbek). Dès le XIXème siècle, l'imbroglio a toujours été absolu, le terme "Kirghiz" s'appliquant à "tous les peuples qui errent dans les grandes steppes de l'Asie Centrale, depuis la mer Caspienne jusqu'à la chaîne de l'Altaï"42. Nous voilà bien avancés. Pour distinguer les Kirghiz des Qazaqs on va les "noircir"43: ils seront dits Kirghiz-Noirs (Kara-Kirghiz) par opposition aux Kirghiz-Kaïssak, ou les "éloigner": ils seront dits Kirghiz-d'au-delà-de-Ia-montagne (Zakemmenyj Kirghiz) ou Kirghiz-de-Ia-montagne-sauvage (Dikokamennyj Kirghiz). Je laisse tomber comme anecdotique, ou relevant de l'agitprop, la désignation par l'ennemi héréditaire kalmouk des Kirghiz comme Burut "Moustache"44. Au moment où émerge l'éphémère Région Autonome Kara-Kirghize (1924), sa langue officielle est le qazaq45. Par contre, lorsque la République Kirghize est dite "Fédérée" en 1936, la consolidation des groupes kirghiz hétérogènes est
41 De là une condamnation

disparu aujourd'hui - des territoriyalïk dialektter, "dialectes territoriaux ", considérés comme dangereux et nuisibles à l'unité, alors même que les sociolectes (sociyalïk dialektter) étaient tolérés, cf. K. Sartbaev, Kïrgïz tilin okutuunun metodikasï, Frunze 1978, p 99 et 103, p. 87 pour l' orthoépie des phonèmes russes. 42 V. Radloff, " Observations sur les Kirghiz ", Journal Asiatique (VIe série) II, 1863, pp. 309-328. 43 Je m'en tiens résolument là, mais le lecteur intéressé par les Kirghiz " Blancs ", "Bleus ", " Jaunes" etc. se reportera avec profit à O.K. Karataev, Kïrgïzdardïn etnomadaniy baylanïshtarïnïn tarïxïnan, Bichkek, 2003, p. 29. 44 Pour un sérieux développement sur ce thème, voir Karataev, o.c., pp. 54-69. 45 Imart, Dar, o.c., p. 85. 38

-

dont je ne suis pas sûr qu'elle ait totalement

considérée comme achevée. Elle délimite un centre et une périphérie. Sur les marges, point de salut: les Kirghiz du Pamir sont Afghans, ceux du Tajikistan Tajiks, ceux d'Ouzbékistan Ouzbeks46. Ce bel exemple est ultérieurement copié par la République Populaire Chinoise qui va rejeter dans la géhenne extérieure les Ji-er-ji-si (Kirghiz-du-dehors, incluant ceux du Kirghizstan), les seuls vrais Kirghiz étant les Ke-er-ke-zi chinois47. Aujourd'hui, en 2004, je crains que l'opposition Nord/Sud un moment jugulée ne resurgisse à l'occasion de la croissante disparité dans la distribution des ressources. La mort de 5 manifestants tués par la police en mars 2002 à Aksu (chez les Kirghiz du Sud) lors d'une marche de protestation contre l'emprisonnement du député Azimbek Beknazarov a engendré une agitation qui s'est calmée, mais le ressentiment couve. Arrêtons-nous un peu sur les trois problèmes qui fragilisent le Kirghizstan: le durcissement politique, l'effondrement économique, l'enracinement islamo-terroriste. Une fois passé le temps des réformes cosmétiques, poudre jetée aux yeux des Occidentaux qui s'en sont contenté, ici comme plus généralement en Asie Centrale, avec une molle indifférence, la réalité politique apparaît clairement. On en revient à un régime de type soviétique avec un leader toutpuissant qui s'appuie sur un Ministère de l'Intérieur florissant. Si l'on ajoute aux fonctionnaires de police, les agents des services de sécurité, on dépasse les 20000 personnes, soit plus du double de l'armée48. La police et la justice sont corrompues - ce qui est la norme centre-asiatique, mais le problème, grave, est qu'elles sont utilisées assidûment dans l'arène politique par l'autorité en place. La société civile kirghize, balbutiante, élève
46 Ils tentent aujourd'hui de se rekirghizifier: j'ai donné une interview à la télévision kirghize d'Ouzbékistan et organisé un séminaire à leur sujet à l'IFEAC. 47 Imart, Dar, o.c., p. 86. 48 ICG Asia Report n042, décembre 2002, p. 7. 39

cependant des protestations par la voix de certains médias. Le pluralisme partisan est encore à construire: le Parti Communiste, l'Union des Forces Démocratiques, le Parti Démocratique des Femmes, le Parti des Vétérans de la Guerre d'Afghanistan sont symboliquement représentés à l'Assemblée législative. Les partis d'opposition, quant à eux, sont très fortement malmenés, comme le relevait René Cagnat (observateur d'autant plus averti qu'il réside depuis de nombreuses années à Bichkek) à propos des élections présidentielles d'octobre 2000 : " (oo.)Il s'agissait d'écarter les quelques personnages qui pouvaient faire de l'ombre à A. Akaiev, notamment Félix Koulov, fondateur du parti Ar-Namys (Dignité), qui semblait en mesure de fédérer sous son nom l'ensemble de l'opposition. (oo.) Il fut arrêté le 22 mars 2000 pour avoir outrepassé ses droits alors qu'il dirigeait la Sécurité d'Etat: écoutes téléphoniques, vente d'armes, etc. Après cinq mois d'emprisonnement, il fut pourtant relâché, aucun chef d'inculpation n'ayant pu être retenu. (oo.) C'est en définitive l'obstacle de la commission linguistique, nouvellement créée, qui fut fatal à Koulov : préférant, peut-être, ne pas étaler au grand jour sa faible connaissance du kirghize, il se retira de la compétition. Dès lors, les jeux étaient faits: les cinq candidats d'opposition ne croyant pas, à juste titre, en leurs chances - y compris O. Tekebaiev, président du parti socialiste Ata-Meken qui avait le soutien de Koulov - et ne disputèrent pas la victoire

à A. Akaiev. "49
Cependant, six partis d'opposition ont décidé de s'unir (janvier 2004) pour présenter un candidat commun aux élections présidentitelles de 2005 (Asaba, Kayran El, mouvement Démocratique du Kirghizstan, Erk, Erkindik, Parti Républicain, Jeune Kirghizstan). Ils forment un bloc: " Pour

le pouvoir du peuple "50.
49 Le Courrier des pays de l'Est nOlOlO, nov.-déc. 2000, p. 74 50 Revue de presse RFE du 1 au 16/01/2004. 40

Le deuxième point noir est constitué par l'économie. Les données obtenues le 6/1112003 sur le site htttp://eng.gateway.kg/indicators, rubrique: main social and economic indicators, montrent que les seuls chiffres qui augmentent sont ceux des dépenses de l'Etat et du déficit budgétaire. Le passage à l'économie de marché est chaotique et raboteux. Sans doute est-ce inévitable. Le problème est que l'effondrement de l'agriculture et de l'élevage risque d'engendrer une malnutrition aggravée dans les provinces défavorisées du Sud-Ouest. À moins que les Kirghiz n'aient l'idée de copier les Russes: les agriculteurs occidentaux peuvent en effet désormais venir s'installer en Russie où des terres leur sont concédées pour 90 ans, à charge pour eux de les mettre en exploitation; étant donnée la pénurie de terre de ce côté-ci de l'Oural, les candidats (anglais et écossais, il faut le préciser) ne manquent pas. Le Kirghizstan n'échappe pas à un problème crucial qui est celui de la restructuration des entreprises. Celles-ci sont bien souvent vétustes et archaïques, tournent au ralenti avec un personnel réduit: dans une économie libérale, elles seraient pour la plupart contraintes de déposer leur bilan. Quand ce n'est pas le cas, la corruption conduit au même résultat. Une usine cotonnière en plein essor, créée par un investisseur russe dans la région d'Aravan, au Sud-Ouest d'Och, fut littéralement prise d'assaut en décembre 2002 par des rivaux, son directeur chassé cependant que la police s'avérait incapable d'intervenir51. Les inégalités s'accroissent et en même temps la paupérisation. Nous sommes désormais loin du système d'entraide de la société traditionnelle où les veuves étaient protégées par le système du lévirat et les orphelins recueillis par les membres de leur clan plus aisés. Aujourd'hui, c'est chacun pour soi, et il y en a pour très peu. Tout ceci fait bien entendu le lit de l'islamisme. Traditionnellement, les Kirghiz - dont l'islamisation est récente
51 ICG, Central Asia Briefing, 29 April 2003, p. 7. 41

et superficielle, sont à la fois tolérants et peu pratiquants. Il y a eu, après l'Indépendance, une sorte d'emballement - peu convaincant - pour l'Islam. Dans l'euphorie de la liberté, villes et villages voulaient leur mosquée, sans aucun souci de les remplir. On est passé de 33 mosquées du temps de l'URSS à plus de 2000 aujourd'hui (juillet 2003)52. Cependant des groupes islamistes comme le Hizb ut-Tahrir et le Tabligh gagnent du terrain dans le Sud. Prenant à leur charge l'assistance sociale abandonnée par l'Etat et s'efforçant de donner l'exemple d'une existence morale, le porte à porte de leurs imams (souvent mieux éduqués que les imams officiels) finit par porter ses fruits. Il ne faut cependant pas exagérer l'importance des islamistes; je n'en veux pour preuve que la réaction - saine - d'un cadi de la région de Jalalabad : " Le Hizb ut-Tahrir ne peut rien créer. Ils disent: " Nous allons mettre en place le Califat", et je leur réponds: " Ça fait une éternité que vos leaders annoncent ça, mais vous n'avez pas été fichus de bâtir un village, alors ne parlons pas du Califat I... "53 Les autorités kirghizes auraient intérêt à ne pas se tromper de cible. Il est facile d'attribuer aux islamistes des incidents qui sont dus en fait aux trafiquants en tout genre et aux réseaux mafieux. Il est vrai qu'il y a eu un traumatisme lors de la prise d'otage des techniciens japonais il y a quelques années; je me trouvais au Kirghizstan et j'ai pu mesurer le désarroi des autorités face à une attaque bien organisée et de grande ampleur. Le résultat le plus apparent de ce problème est le conflit frontalier avec l'Ouzbékistan. Monsieur Salamat Alamanov, Directeur du Département des Questions Régionales près le gouvernement kirghiz, nous a d'ailleurs indiqué (28 mai 2003) que le conflit était plus aigu avec l'Ouzbékistan qu'avec la Chine. Sur les quelque 1300 kilomètres de la frontière kirghizo-ouzbèke, 700 sont
52 lCG, Asia Report n° 59, july 2003, p. 22. 53 lCG, Asia Report n058, june 2003, p. 38. 42

délimités, 114 feront probablement l'objet d'un accord, 228 sont négociables, 260 ne le sont pas et resteront une pomme de discorde. En attendant, la frontière est minée côté ouzbek et bien des innocents y perdront encore la vie. Ayant ainsi transpercé avec le scalpel glacé de l'observation la baudruche des apparences, je tiens à conclure cette introduction sur une note plus optimiste. Certes, le présent est sombre, mais pas plus qu'ailleurs en Centre-Asie. Je garantis qu'il vaut mieux être Kirghiz que Türkmen par les temps qui courent. Le président Akaev a tenté, tente, continuera de tenter jusqu'en 2005 de sortir le pays de son enclavement. Le Kirghizstan est coincé dans ses montagnes par des voisins, plus grands, plus forts, plus peuplés, plus riches. D'où la volonté de s'ouvrir vers des azimuts plus lointains: les USA, dont les soldats sont toujours présents (quand l'armée française est repartie), l'OTAN, l'OS CE (une Académie OSCE a ouvert ses portes en février 2004 à Bichkek), la Communauté Européenne et bien sûr et avant tout la Russie... Par sa petite taille, par sa petite population, le Kirghizstan a d'abord séduit l'Occident, puisque cela limitait le volume des crédits déversés. Mais la générosité des bailleurs de fonds n'est pas éternelle. Un jour ou l'autre des réformes structurelles sont attendues. Il n'est pas encore trop tard. Comme je l'ai dit, la société civile est peut-être plus avancée, les ONG nombreuses, et les traditions plus démocratiques (il n'y a jamais eu d'aristocratie ni de pouvoir héréditaire) que dans les autres pays d'Asie Centrale. Il y a des richesses: l'or et l'eau. L'eau surtout constitue un formidable atout pour demain. Enfin quiconque a connu la montagne kirghize et longé le merveilleux lac Ïssïk-Kël sait quel fantastique univers touristique pourrait être créé. L'URSS a en fait dévié le cours normal de l'histoire kirghize au xxème siècle, espérons que les USA, le capitalisme et l'économie de marché n'en feront pas autant au XXle siècle. 43

Première Partie

La langue
Le kirghiz est une langue agglutinante (i.e. qui procède par adjonction de morphèmes et donc diffère typologiquement d'une langue isolante comme le chinois ou d'une langue flexionnelle comme le latin). C'est un rameau de l'arbre des langues altaïques, lequel comporte trois branches maîtresses: les langue türk, les langues mongoles, les langues toungouz (dont la principale est le mandchou). Traditionnellement, au sein des langues türk, le kirghiz est classé dans le groupe des langues kïptchak qui comprend aussi le qazaq et le tatar de Kazan!. Pour ma part, suivant en cela le grand turcologue soviétique N. Baskakov2, je range le kirghiz avec les langues de l'Altay (altay-kizhi, tuba-kizhi etc.): au-delà des critères phonétiques qui justifient ce choix, je suis en effet frappé par l'extraordinaire unité culturelle rapprochant ces populations. L'aire linguistique kirghize s'étend sur une sorte de quadrilatère approchant les mille kilomètres de côté qui s'inscrit entre Jambul (Qazaqstan) au Nord-Ouest, Fayzabad (Afghanistan) au Sud-Ouest, Aksu (Chine) au Nord-Est, Karakorum (Inde) au Sud-Est. C'est une zone de très hautes
! J. Benzing, K. Menges, "Classification of the turkic languages", Philologiae Turcicae Fundamenta, Tome I, Wiesbaden, 1959, pp. 3,6. 2Cité in: N. Poppe, Introduction to Altaic linguistics, Wiesbaden, 1965, p.36.

montagnes, à la végétation peu fournie (steppe à armoises et graminées diverses)3. En dehors du Kirghizstan, on trouve des ilâts résiduels de population kirghize dans les républiques voisines: en Ouzbékistan (surtout dans le Ferghana), au Qazaqstan, au Tajikistan (Badakhshan et Karategin par exemple). De façon erratique, des groupes kirghiz sont parvenus à l'Est jusqu'à la lointaine province chinoise de Heilonjiang (Mandchourie), en Mongolie (où il existe un lac Kirghis-nur), au Bashqortostan; à l'Ouest jusqu'en Turquie (Altïndere) . Cela étant, il est raisonnable de considérer que le kirghiz est aujourd'hui à peu près exclusivement parlé au Kirghizstan. La quasi-totalité (99 %) des Kirghiz ethniques parlent kirghiz, et même si la langue n'a pas un coefficient de diffusion très élevé, il y a cependant un certain nombre de nonKirghiz G'en suis) qui apprend cette langue. Je n'ai pas l'intention de me lancer dans une présentation diachronique du kirghiz (i.e. incluant plusieurs strates chronologiques), cependant je crois utile de baliser la transition entre le türk ancien (IXèmesiècle) et le kirghiz actuel (XXIèmesiècle) en montrant le traitement de certains groupes V(oyelle)+C(onsonne): Türk Ancien> Kirghiz V+/b/ ab > uu aba > 00 abï > 00 Türk ancien Kirghiz évolution sémantique

ab yabas tabïs

uu joos toos

" chasse" " paisible" > " calme" " son" > " voix"

3Je reste mesuré par rapport à Monsieur Karataev dont la carte quadrille généreusement le continent eurasiatique de la Moldavie à la Mandchourie, OIjobay K. Karataev, Kïrgïzdardïn etnomadaniy baylanishtarïnïn tarïxïnan, Bichkek, 2003, p. 12.

46

kabïsabu > uu obï > uu ub > uu uba > uba ïb > ub ab > üy abü > üyü ob > 00 üb > üy V+/g/ ag > 00 abut kobï sub ubak kïbanab sababürkobrük sübri ag bag tag agïr agïz agrï yagï agu togogrï bogaz ogul soguk bugday yïgyïgas bag yagan tagü1 ogren-

" s'assembler" > " s'approcher" uue " paume" kuu " vide ">" bredouille" suu " eau" ubak " petit" kuban- " se réiouir" üy " yourte" süy" aimer" üyür" tourner" kOOfÜk " soufflet" süyrü " pointu" " filet" boo " lien" too " montagne" oar " lourd" ooz " bouche" ooru " douleur" " ennemi" JOO uu " poison" tuu" naître" uuru " voleur" booz " gosier" uul " fils" suuk " froid" buuday " blé" jïy" entasser" jïgas " arbre" biy " seigneur" > " juge" jeen " neveu" tügü1 "n'est pas" üyron- " apprendre "
00

koos-

agï > 00

agu > uu og > uu aga> 00 ogu > uu ug > uu ïg > ïy ïga > ïga ag > iy aga> ee agü > ügü og > üy

47

" fleurir" " nœud"

Le kirghiz ancien des Xème_xnèmesiècles est encore proche par certains traits du türk ancien, comme on le constatera dans ces deux versions empruntées à Tenishev4 :
Kirghiz ancien xème siècle aKHMCHreH KaHKopra MHHTHIT 6H P KosaAbIK 6HAHHHIT KbIpK )KHrHTHH KbISpaTbIIT KbIS Ka TbIHbIH bIr Aa TbIIT 601IIaraHbIH 'tIbIr pa TbIIT 60caraCbIH KbISpaTbIIT 60S.lI:arbI MaAbIH )KbIrHa TbIIT 60S yr AaHbIH bIr Aa TbIIT 60A6araH KeHre caAaAbI

Kirghiz moderne xXème siècle
aKHMCHreH KaHKopro MHHTHIT 6Hp KOël\YK 6HAHHHIT KbIpK )KHrHTHH KbIHpaTbIIT KbIS Ka TbIHbIH bIHAa TbIIT 601II0roHYH 'tIbIHpa TbIIT 60coroHYH KbIHpa TbIIT 60s.lI:ory MaAbIH
)K bIHHa TbIIT

60S yr AaHbIH bIHAa TbIIT 60A60roH KeHre caAaAbI

Notre présentation comprendra trois chapitres très inégaux: phonétique/phonologie (relativement bref), morphologie (passablement long), syntaxe (ultra-bref). Avant de commencer, je tiens à rendre un hommage appuyé à l'œuvre de mon ami Guy Imart, qui constitue la somme la plus aboutie de recherches sur la grammaire kirghize: Le kirghiz (Turk d'Asie Centrale Soviétique); Description d'une langue de littérisation récente; avec une étude sur: Le dialecte kirghiz du Pamir Afghan, par Rémy
4E. Tenishev, Drevne-kirgizskij jazyk, Bichkek, 1997, pp. 29-30.

48

DOR, Publications de l'Université de Provence, Aix-enProvence, 1981, 2 tomes. Ce travail constitue pour moi une Bible où j'ai toujours trouvé la réponse à quelque question que ce soit relative à la linguistique kirghize. C'est, je le crains, son volume qui en a limité la diffusion; je voudrais, en reprenant sous forme de digest certaines de ses applications, montrer l'originalité et la vigueur de la pensée linguistique de G. Imart. L'explication de la modularité du verbe kirghiz apparaît évidente aujourd'hui où tout le monde est convaincu de "la modularité de l'esprit" grâce aux travaux des cognitivistes; il y a vingt-cinq ans, c'était loin d'être le cas. L'autre ouvrage indispensable au kirghizologue amateur ou chevronné est le précieux dictionnaire de Konstantin Kuzmitch Judakhin: KHprH3cKo-PyccKHll CJIOBapb, Moscou, 1965. Peu de gens peut-être auront remarqué dans le coin en-haut à gauche de la page de garde cette petite citation d'Aali Tokombaev: " Puissent les gens se souvenir de nos œuvres, quand la vie nous aura quitté "; eh bien je pense que l'on n'est pas près d'oublier Judakhin, car son œuvre est une mine inépuisable d'informations sur la langue, les coutumes et traditions, la culture kirghizes.

49

Buste de Judakhin à Bichkek (cliché de R. Dar) 50

Chapitre 1 Phonétique et phonologie

~1. Phonétique
La phonétique (ou science qui a pour objet l'étude des sons du langage dans leur réalité concrète) est une discipline exigeant des appareillages complexes pour des résultats parfois limités. Grâce (et je les rends infiniment pluralisées à sa mémoire) au Professeur R. Gsell j'ai pu dans le temps m'y initier (à l'ILPGA). Je mentionne ici un nombre minimal de données utiles. Voici par exemple le positionnement formantique (un Formant est une zone de résonance ampifiée) du système vocalique kirghize, à partir d'un enregistrement que j'ai analysé au laboratoire de l'ILPGA (Paris-III): Voyelles
1

F2 2800 1200 1800 1200 950 850 1900 1100 300 450 450 900 450 450 250 400

FI

ï e a 0
0

Ü

u

F2 - FI 2500 750 1350 300 500 400 1650 400

Charte

formantique

des voyelles kirghizes
600 400

isolées
200

26002400 2200 2000 1800 1600 1400 1200 1000 800

~a

Ü
~a

300

1

400
a a ~~.-

e

ï u

j )
500

600

700

800

900

Les voyelles kirghizes sont toujours tendues. Elles connaissent peu de réalisations allophoniques. Seules les voyelles antérieures, du fait de leur positionnement dans la partie antérieure de la cavité buccale sont susceptibles de certains écarts en raison d'une latitude de réalisation plus grande. On notera la postériorité de [0] et de [a]. Il existe, j'y reviendrai, une différence de quantité qui permet d'opposer une série de voyelles brèves à une série de

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voyelles longuesl. Comme ce type d'opposition n'existe pas en français, nous y réagissons intuitivement en considérant qu'une longue dure le double d'une brève, comme en musique une blanche vaut deux noires. Ce n'est hélas pas le cas: le ratio moyen est 1: 1,7 et le seuil s'abaisse quand la longue est en finale et qu'il s'agit d'une labiale. J'ai mis très longtemps à m'habituer. Bien que la quantité soit indépendante de l'accent, je percevais les longues plutôt comme des voyelles accentuées que véritablement dotées d'une durée supérieure aux autres. En outre, pour les voyelles étirées, la qualité de la voyelle a tendance à s'altérer au cours de la réalisation, de sorte que [a:] apparaît comme une sorte de voyelle cinétisée [rea] qui se postériorise alors qu'au cours de [e:] c'est l'aperture qui augmente [éè F. Ainsi le choix des autorités linguistiques kirghizes, au moment de la littérisation, d'utiliser la graphie double aa, 33 pour les longues me paraît excellente pour garder présent à l'esprit cette évolution. L'absence d'étude phonétique détaillée tant pour le kirghiz que pour les langues türk en général est tout à fait regrettable. Je pense qu'il y a beaucoup à découvrir. Notamment je suis convaincu de l'existence d'une voyelle furtive de type schwa et, par ailleurs en ce qui concerne les consonnes, le traitement des liquides [r, 1]sera sûrement instructif.
l Voir l'excellent article de R. Saydilkanov et A. J. Chïmbaev, "Dlitel'nost' zvukov kirgizskoj rechi ", pp. 13-22 in : Issledovanija po kirgizskomu i kazaxskomu jazykoznaniju, Frunze, 1984. Je ne suis pas d'accord avec leur ratio quantitatif longue: brève 3 : 1 ; par contre il y a de très intéressantes données quantitatives sur l'opposition voisée : nonvoisée, avec un ratio global de 0,8, cohérent pour les voisées. 2Je fais ce que je peux pour les transcriptions, n'ayant pas de police phonétique sur mon MacIntosh. Je m'empresse d'ajouter que la police cyrillique" Asie Centrale" que j'emploie pour le kirghiz n'est pas très belle et pour moi d'utilisation très compliquée: elle a été installée sur le grand-père de mon présent Mc par mon élève Philippe Blacher trop tôt disparu (" qu'il repose dans la Lumière "), c'est pourquoi personnellement je n'en aurai pas d'autre, quelles que soient les améliorations des Fonts.

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Il faut garder présent à l'esprit que les contoïdes (consonnes phonétiques) occlusifs sourds sont réalisés avec une énergie qui implique au moment de la phase de relâchement l'expulsion d'un souffle acoustiquement perceptible, en sorte que tp, t, kt suivant contexte seront réalisés [ph, th, qX] (je rappelle qu'on distingue entre la notation phonétique des sons [...] et la notation phonologique des phonèmes t. ../). Je n'aborde pas non plus les phénomènes suprasegmentaux dans leur réalité phonétique. On pourra à l'occasion dire un mot de l'accent dans la morphologie ou de l'intonation dans la syntaxe. Ayant longtemps travaillé sur la communication entre l'homme et l'animaP, grâce notamment aux huchements recueillis chez les Kirghiz, je suis convaincu du caractère essentiel du registre supra-segmentaI et de la nécessité de réétudier de fond en comble les interjections et onomatopées (que L. Tesnières appelait beaucoup d'intuition " phrasillons "). ~2. Phonologie Je rappelle une définition de base du phonème: unité minimale dépourvue de sens, mais dont le remplacement par une autre du même système suffit à distinguer deux énoncés de sens différent. La portion de phrase soulignée est capitale: j'entends souvent des étudiants me dire le "p" kirghiz (ouzbek, qazaq, turc) est comme le " p " français. Eh bien non, pas du tout. Le phonème est un petit angelot voletant dans l'éther abstrait d'une langue particulière: changez de langue et vous le défigurez ou plutôt le reconfigurez. Le phonème se réalise concrètement dans un son (sensation
30n pourra se reporter en résumé d'une série d'articles à R. Dor, " A l'aube du cri: De l'homme à l'animal avant le partage du monde ", Diogène n° 200, décembre 2002, pp. 129-140.

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auditive causée par les perturbations d'un milieu matériel élastique), lequel - schématiquement (la réalité est en fait très complexe) se réalise en trois phases (mise en place, tenue, relâchement); donc prenons le mot kirghiz 6Hp bir "un ", l'analyse phonologique va nous permettre de décomposer une suite sonore continue en un ensemble de trois éléments discrets: [ contoïde J,
tenue relâchement
mise en place

+
+

vocoïde J,

+

contoïde ] J,
tenue relâchement mise en place

tenue relâchement + mise en place

J, son J, phonème J, 161

J, son J, phonème J, /HI

J, son J, phonème J, Ipl

Nous allons maintenant mettre en évidence les systèmes vocalique et consonantique du kirghiz en puisant dans le lexique (puisque nous avons l'excellent dictionnaire de ludakhin): le linguiste de terrain décrivant un parler inconnu doit se débrouiller par enregistrement de sons et assignation de sens. Il y a de bien belles pages du logicien américain W. Quine sur les" portions de lièvre" et les" moments de lièvre": comment en effet affirmer que la profération autochtone correspondant à la vision de l'animal détalant dans la steppe se rapporte à la totalité du lagomorphe? On peut très bien imaginer qu'au terme K0 ëH koyon s'applique une définition" derrière de lièvre dérangé dans son activité favorite" qui contrasterait avec un " devant de lièvre broutant paisiblement". J'ai passé des heures laborieuses mais passionnantes à recueillir du vocabulaire chez les Kirghiz, avec bien souvent ce type de surprise. 55

2.1. Système

vocalique

On aura recours aux traits distinctifs suivants: postériorité [+I-POST], labialité [+I-LAB], aperture [+1APERT], quantité [+I-QUANT]. La position phonologique forte est constituée par l'initiale absolue ve ou à défaut immédiatement après consonne initiale ev. 2.1.1. Voyelles brèves

lai: lei: loi : loi : fil: Iii: lui: lü/:

identifié par les oppositions [+ POST, -LAB, +APERT,QUANT]: aT/3T, aT/OT, aK/bIK, aJl..aM/aaJl..aM identifié par les oppositions [-POST, -LAB, -APERT,

-QUANT]: 3T faT, 3s/es,
identifié par les +LAB,+APERT,-QUANT]: OPYK/OOPYK

3He/MHM, 3p/33p

oppositions [+POST, OTleT, OTfaT, OR/YR,

identifié par les oppositions [-POST,+LAB,+APERT,QUANT]: eT/oT, eT/3T, KeJl../KeeJl.. identifié par les oppositions [+POST,-LAB,APERT,0QUANT]: bIlll/Mlll, bIR/YR, TbIR-/TYRidentifié par les oppositions [-POST,-LAB,APERT,0QUANT]: Mlll/bIlll, MR/YR, MHM/3He identifié par les oppositions [+POST, +LAB,APERT,-QUANT]: YR/YR, YR/bIR, bIK/aK, ys/yys identifié par les oppositions [-POST, +LAB,-APERT,QUANT]: YR/YR, YR/MR, y-q/e-q, )l{YH/)l{YYH On notera une certaine tendance à la diphtongaison

(cinétisation) des V initiales: 3CK11est prononcé [iéski], OT
est prononcé [Wot]etc.

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2.1.2.

Phonèmes

vocaliques

longs

laa/: le el : 1001 : luu/: lüü/:

On me permettra d'abréger! éaa/éee, éaa/éoo, éaa/éyy éee/éaa, 33KleeK, )KeeH/)KYYH )Koo/)Kee, éoo/éaa, oopy /yypy KYY/KYY, ~LAB,éyy/éaa
KYY /KYY, ~LAB, /)KYYH/)KaaH

v ous le constatez, le système est totalement déséquilibré: certain phonèmes longs n'existent pas (*/ii/, */ïi/), pour d'autres certain traits ne sont pas pertinents (ôLAB). L'étude étymologique permet d'affirmer que les longues sont instables, parce que d'introduction récente et d'origine disparate. Dans le thesaurus (en fin d'ouvrage) je marque par des parenthèses la longue instable: epre(e).
2.2. Système consonantique

On aura recours aux traits de sonorité [+I-SON], de sonante [+/-SNTE], de labialité [+/-LAB], de postériorité [+/POST], de constriction [+/-CONSTR] et d'occlusion [+/OCCL] . Du fait que certaines consonnes ne peuvent pas apparaître à l'initiale (*H), la position phonologique forte sera donc postvocalique et même intervocalique VCV. Ip/: identifié par les oppositions [-SON, -SNTE, +LAB, -POST, -CONSTR] ana/aéa, yna/YMa, ana/aTa, yny /YKY, ana/aqa /hl : identifié par les oppositions [+SON, -SNTE, +LAB, -POST, -CONSTR]: aéa/ana, )Keée/)KeMe, éaéa/éaaa,aéa/ar~ éeéeK/ée)KeK It/: identifié par les oppositions [-SON, -SNTE, -LAB, -POST, CONSTR]: aTlIM/aalIM, eTeK/eHeK, aTa/ana,TeTe/TeKe,aTa/aqa

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Id/:

Ik/:

Igl :

Isl :

Izl : IcI:

Ij/:

identifié par les oppositions [+SON, -SNTE, -LAB, -POST, -CONSTR]: a.n;bIM/aTbIM, a.n;a/aHa, a.n;a/aAa,a.n;a/ara, 6a.n;a/6a~a identifié par les oppositions [-SON, -SNTE, -LAB, +POST, -CONSTR]: ~aKa/~ara, aKaK /aRK, TeKe/TeTe, KYKYK/ KYttYK identifié par les oppositions [+SON, -SNTE, -LAB, +POST, -CONSTR]: ~ara/~aKa, KarbIpa/KaF(bIpa-, ara/a.n;a, yrYT /y~YT identifié par les oppositions [-SON, -STE, -POST, +CONSTR]: KbICbIK /KbISbIK, Tac/ TaF(, ~aca/~alIIa-, aca/aTa identifié par les oppositions [+SON, -SNTE, -POST, +CONSTR]: KbISbIK /KbICbIK,Tes/TeF(, asa/a.n;a identifié par les oppositions [-SON, -STE, +POST, +CONSTR, +OCCL]: Kette/Ke~e, att/aF(, atta/aca, atta/aTa,attbIK/alIIbIK identifié par les oppositions [+SON, +POST, +CONSTR, +OCCL]: Ke~e/Kette, KO~O/KOSO,

6a~a/6a.n;a, Te~HK /TelIIHK Is/: identifié par les oppositions [ -POST, +CONSTR, -OCCL]: ~alIIa-/~asa-, alIIbIK/aAbIK, alIIbIK /attbIK lm!: identifié par les oppositions [+STE, +LAB,-POST, -CONSTR]: YMa/yna, aMe/aHe, KOMYS/KOF(YS, KOHOK/KOlIIOK

In/:

identifié par les oppositions [ +STE,-LAB, -POST, -CONSTR]: aHa/a.n;a, aHe/aMe, eHep/eF(ep, aHap/alIIap lfi/: identifié par les oppositions [ +STE,+POST, -CONSTR,]: KaF(bIpa-/KarbIpa-, eF(ep/ eHep, aF(bIp- /alIIbIpIr/: identifié par les oppositions [ +STE,-LAB, -POST, -CONSTR]: apa/aTa, apaA/aMaA, apa/ara, 6opo-/6oë-

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Ill:

identifié par les oppositions [ +STE,-LAB, -POST, -CONSTR]: all.hIM/aThIM, Kell.e/KeMe, all.a/aKa, all.a/aca Iy/: identifié par les oppositions [ +STE,+POST, -CONSTR]: yff.YP/YKYP, 60ë-/6opo-, aHlI./a)Kall. Ouf! nous voici en possession de notre patrimoine phonématique. Il y a d'autres lettres dans l'alphabet kirghiz, mais ce ne sont pas des phonèmes. Revenons sur le système consonantique pour formuler quelques remarques. Dans les occlusives simples (/p, t, k/) et certaines occlusives à relâchement retardé (/j/), l'opposition sourde/sonore se neutralise en finale d'où les sonores sont exclues: on ne peut pas avoir par exemple *a 6, *a.zt, *ar *a)K; même à l'initiale absolue, on constate une certaine instabilité nap, 6ap "plume ", Tap6hI3, .ztap6hI3 " pastèque". Les occlusives labiales4 ont tendance à s'affaiblir énormément en position intervocalique; ce phénomène est courant dans de nombreuses langues. Il a été appelé" lénition" par le linguiste allemand Rudolf Thurneysen qui écrit à propos des langues celtiques: " Lénition est le terme usité pour décrire une mutation de consonnes qui a normalement trouvé son origine dans une réduction de l'énergie apportée à leur articulation". La lénition existe en espagnol ou en hébreu, de même qu'en kirghiz où on a des prononciations [satwal] pour caThIn ail., [axa] pour aKa. L'occlusive vélaire /k/ a deux réalisations: [qX]avec V postérieure, [k'] avec V antérieure: Kan sera prononcé [qXap], et :3KeH[ék'èn]; c'est la même chose avec la liquide Ill, qui va osciller d'un" 1plat" avec les antérieures à un " 1creux" avec les postérieures, tellement creux d'ailleurs qu'il va se noyer et

qu'à l'oreille on entend plutôt [w]: ail. est pronocé raw].
40n ne peut pas parler dans le cas du kirghiz de bilabiales, puisqu'il faudrait en ce cas pouvoir les opposer à des labio-dentales, ce qui n'est pas le cas: la lettre "f' (~) n'est pas un phonème, mais un graphème emprunté au russe.

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Les Kirghiz répartissent leurs dialectes entre parlers
" zézayants " (3:DI'I:DIA) et parlers" séssayants " (C:DI A ), ':DI

en réalité cette opposition est bien fragile, Iz/ final est toujours sourd et donc indistinct de Isl, quant à Izl initial présent dans les mots persans, arabes et russes, il passe fréquemment à Is/:
3EH.:eT, ceKeT.

Les phonèmes évoluent au cours du temps: les voyelles nasales en français ont été dénasalisées puis renasalisées; c'est le cas en kirghiz de l'occlusive à relâchement retardé Ij/ qui a remplacé Iyl initial à la fin du XIXème siècle. En fait il est toujours présent dans les têtes et

ressort subrepticement: ey )I(aK est prononcé [bïyax]. Par
ailleurs, n'oublions pas que Iyl est toujours consonne et jamais approximant. Nous avons vu pour les voyelles que la corrélation de quantité est instable. C'est la même chose pour les consonnes. Les vraies géminées sont très peu courantes, on prononce effectivementannaK [appaq], mais eCCH3[es:is], de la même manière qu'en français dans" appoint" nous avons une consonne - à peine - longue et pas une géminée. D'autres redoublements sont impossible: -AA- et -HH- qui dissirnilent automatiquement en -All.- et -Hll.-. Proposons maintenant quelques tableaux récapitulatifs. D'abord pour les V puis les C. Matrice des traits POST + + + + + + + distinctifs des voyelles

LAB
-

APERT
+ + +

QUANT
+ + + p

a aa
0 00

+ + + p 60

u uu ï

1

e ee 0 00
Ü ÜÜ

-

+ + + +

+ -

+ +

0 + + +

Corrélation des brèves
antérieures POST postérieures étirées LAB arrondies ouvertes APERT fermées 1
Ü

e a e 0 e

1 ï 1 ü 0

0 0 a 0 a ï

Ü

u ï u 0 u

Matrice des traits distinctifs des consonnes SON + + + SNTE LAB + + POST + + + CONS + + + OCCL 0 0 0 0 0 0 0 0 +

p b t d k g s z C

-

-

-

+ -

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