Patronats et intégration européenne

De
Publié par

L'objectif de cet ouvrage est de définir l'objet "patronat européen" et de préciser les labels (Business History, European studies, histoire des relations internationales, économie politique, etc.). En essayant de penser l'européen à l'aune de processus nationaux, transnationaux, supranationaux ou internationaux, il s'agit non pas de trancher sur la nature de l'Union européenne mais de se donner les moyens de repenser la définition d'un processus qui dépasse les catégories nationales.
Publié le : jeudi 15 septembre 2011
Lecture(s) : 51
EAN13 : 9782296467330
Nombre de pages : 180
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat















Patronats et intégration européenne
Pour un dialogue disciplinaire raisonné







Cahiers de fare n° 1






Patronats et intégration européenne
Pour un dialogue disciplinaire raisonné





Sous la direction de Laurence Badel et Hélène Michel





















































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55498-6
EAN : 9782296554986
Sommaire
é ditorial 7
Introduction 9
Laurence Badel et Hélène Michel , Université de Strasbourg
Premières approches historiques sur l’intégration
économique européenne : une réfexion sectorielle 17
Françoise Berger , Université de Grenoble
Le gouvernement européen de l’industrie :
une perspective d’économie politique 41
Andy Smith , Spirit , Bordeaux
Les apports de la Business History à l’histoire
de l’intégration européenne 61
Marine Moguen-Toursel , Inrets,
et Neil Rollings , University of Glasgow
Le patronat européen au prisme des relations
professionnelles 73
Arnaud Mias , Université de Rouen
L’approche renouvelée des groupes de pression
patronaux en histoire 93
Olivier Dard , Université de Metz
La sociologie politique des groupes d’intérêt
et la construction européenne 111
Guillaume Courty , Institut d’études politiques de Lille
Organisations patronales et intégration européenne
au prisme de l’école historique française
des relations internationales 133
Laurence Badel , Université de Strasbourg
Bibliographie générale 155
Auteurs 175éditorial
En lançant sa revue en cette année 2011, les Cahiers de fare, le labora-
toire de recherche Frontières, Acteurs et Représentations de l’Europe (fare),
créé en 2007 par un groupe d’historiens internationalistes, poursuit son
déploiement au sein d’une Université de Strasbourg de plus en plus visible
au cœur de l’Europe.
Cette revue publiera les actes de journées d’études ou de séminaires
organisés par des chercheurs du laboratoire, seuls ou en collaboration avec
d’autres centres de recherche. Elle entend aussi être un lieu d’expression pour
les jeunes chercheurs qui ont besoin de rendre publics les premiers résultats
de leurs travaux avant de les présenter à une audience élargie.
fare est un laboratoire ouvert aux disciplines relevant du domaine des
relations internationales – une spécialité inexistante dans l’université fran-
çaise, présente néanmoins chez la plupart de nos voisins – et des études
européennes. Portés surtout par des historiens, les Cahiers de fare ont pour
vocation, non seulement de publier des articles d’historiens dont l’analyse
est ancrée dans la durée, mais également des articles de science politique,
de sociologie et de droit dans cette aire des relations internationales et des
questions européennes.
Bienvenue à tous ceux qui souhaitent publier dans ces colonnes.
Laurence B ,
Professeur à l’Institut des hautes études européennes
Denis R ,
Professeur à l’Institut d’études politiques de Strasbourg,
Directeur de fare
7
deolllaadnIntroduction
L’objet « patronat » dans les études
sur la construction européenne
Pour un dialogue raisonné entre histoire
et science politique
Ce volume réunit des contributions d’historiens et de politistes qui
ont été présentées et discutées lors d’un séminaire pluridisciplinaire sur
1« patronats européens et intégration européenne » . À la diférence des
appels désormais convenus à l’interdisciplinarité qui en restent, le plus
souvent, à des déclarations de principe ou, pire, à des afchages stra -
tégiques, et qui conduisent à une dilution des méthodes de recherche
propres à chaque discipline, ce séminaire qui croisait des approches
d’histoire et de science politique se voulait à la fois plus modeste et plus
ambitieux. Plus modeste, puisqu’il s’agissait avant tout de mettre à la
portée des deux communautés disciplinaires des éléments permettant
de se repérer dans la vaste production scientifque sur le patronat et
la construction européenne. Plus ambitieux aussi, puisqu’on entendait
contribuer, grâce à la connaissance réciproque des diférentes approches,
sinon à de nouveaux questionnements du moins à une réfexion collec -
tive sur les problématiques et les méthodes de recherche.
À la découverte de l’objet de l’autre discipline
Comme le lecteur pourra le constater à la lecture des articles de ce
numéro, tous les contributeurs ont accepté de participer à la présenta-
tion, la plus pédagogique possible, des diférentes approches de l’objet
qu’ils étudient depuis plusieurs années.
Un tel exercice obligeait, dans un premier temps, à rappeler que, pas
plus sur cet objet que sur d’autres, il n’y avait consensus ou homogé-
néité des recherches et, surtout, que l’objet « patronat européen » avait
1 Le séminaire a eu lieu le 12 mars 2010 à l’université de Strasbourg où enseignent ses
deux organisatrices : Laurence Badel, professeur d’histoire contemporaine, et Hélène
Michel, professeur de science politique.
9Patronats et intégration européenne
été construit diféremment selon la tradition disciplinaire dans laquelle
s’inscrivaient ses observateurs. Rappelons-le : pour reprendre Saussure,
c’est « le point de vue (qui) crée l’objet ». Pour l’objet « patronat euro-
péen », cette afrmation est d’une grande acuité. Si pour l’histoire éco -
nomique, il s’agit d’abord d’un acteur économique parmi d’autres, plus
ou moins sectorisé, qui participe, selon des engagements divers, à la
construction européenne, pour l’histoire des relations internationales,
la spécifcité de cet acteur est surtout son caractère transnational et sa
participation à un projet qui déborde, lui aussi, le cadre national. En
science politique, l’objet « patronat européen » ne mobilise pas les mêmes
chercheurs, les mêmes questionnements et les mêmes références selon
qu’il est considéré comme un groupe d’intérêt européen appréhendé
dans ses interactions avec les institutions européennes, ou selon qu’il
est un « partenaire social » prenant part, avec les organisations syndica-
les, à la constitution de normes communautaires, ou encore selon qu’il
renvoie aux entreprises qu’il représente implantées sur l’ensemble du
territoire et/ou ayant des intérêts dans plusieurs États. Il s’agissait donc
de distinguer des approches et, aussi, de préciser des labels (« Business
History », « European Studies », « histoire des relations internationales »,
« sociologie politique européenne », « économie politique », « relations
professionnelles », etc.) et, ce faisant, d’éclaircir et de complexifer tout à
la fois les champs disciplinaires de l’histoire et de la science politique.
Restituer les concurrences entre des points de vue diférents invitait,
dans un second temps, à expliciter tout un ensemble de présupposés qui
restent, la plupart du temps, connus des seuls chercheurs de la discipline
considérée, rompus à ses enjeux internes propres. En faisant cet efort à
destination de chercheurs extérieurs à une discipline, les contributeurs
ont dû revenir sur les origines et les « pères fondateurs » de ces approches
(René Girault, Jean-Noël Jeanneney, Jean Meynaud et Dusan Sidjanski,
Ernst Haas, etc.), rappeler les écoles par rapport auxquelles ils avaient
pris position (l’histoire diplomatique, le marxisme), les mythologies
qu’ils tentaient de contrer (sur les dénonciations du patronat et des for-
ces obscures) de manière à rendre compte de la manière dont s’étaient
diférenciées, structurées et autonomisées ces approches, au point parfois
de n’entretenir entre elles que peu de relations et de dialogues. Même si
aujourd’hui ces luttes intellectuelles appartiennent au passé et sont rem-
placées par d’autres, elles continuent de structurer les recherches sur le
10o Les Cahiers de fare n 1
patronat européen et d’orienter les choix des méthodes tels que l’analyse
d’archives privées, en complément d’archives publiques et diplomati-
ques, la production de ses propres sources statistiques pour ne pas être
dépendant des seules « données » institutionnelles, la confrontation des
discours aux pratiques, l’ancrage territorial des recherches contre une
approche qui s’en tient aux seules organisations faîtières…
L’exercice historiographique était d’autant plus louable qu’il invitait
en troisième lieu à rappeler les liens entre les commandes institution-
nelles (en provenance des États comme en provenance des institutions
européennes) et les recherches en sciences sociales, qu’elles se fassent en
2histoire ou en science politique . L’intérêt des pouvoirs publics pour les
analyses de la construction européenne s’est traduit par une forme d’en-
rôlement d’équipes de recherche sur un objet, a priori nouveau, mais
sur lequel étaient mis en œuvre des questionnements et des méthodes
d’investigation forgées dans des cadres nationaux. Tout l’enjeu a alors
été de faire avec ces contraintes pesant sur l’accès aux sources, le trai-
tement de l’information et l’élaboration des problématiques. On saisit
par conséquent l’importance de restituer, à l’usage des jeunes chercheurs
comme des chercheurs relevant de disciplines diférentes, ces conditions
matérielles et institutionnelles qui ont permis à des disciplines et, en
leur sein, à des approches distinctes, de traiter de l’objet « patronat euro-
péen ».
Il ne s’agissait donc pas de donner des leçons à l’autre mais de lui
fournir les éléments lui permettant de comprendre et d’utiliser au
mieux les recherches produites tout en rappelant que, sous la déno-
mination pérenne et homogène de « patronat européen », se trouvent
des distinctions qui renvoient non seulement aux transformations de la
réalité économique, sociale et politique, mais aussi aux modalités hété-
3rogènes de construction de l’objet . À cela s’ajoute le fait que la notion
2 Cf. le numéro spécial de Politix, « Académie européenne », et, en particulier, l’article
de Morgane Le Boulay, « Investir l’arène européenne de la recherche. Le “Groupe de
oliaison” des historiens auprès de la Commission européenne », Politix, n 89, 2010,
p. 103-124.
3 Cf. François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, « Le “patronat européen” : un enjeu de
o orecherche », Les analyses de l’OpesC, n 10, décembre 2006 ; voir aussi le n 68 de Sociétés
contemporaines, 2007, sur les « mondes patronaux » avec les contributions, entre autres,
de Fabienne Pavis, Marie-France Garcia-Parpet, Hervé Joly, François-Xavier Dudouet,
Éric Gremont, Françoise de Barros, Claire Zalc, Pierre-Paul Zalio, François Denord et
11Patronats et intégration européenne
de patronat, trop rapidement convoquée, peut recouvrir des objets dif-
férents au cœur d’une même discipline. Pour l’historien, elle désigne,
au moins, à la fois l’organisation patronale et les entreprises que cette
dernière peut représenter, pour le sociologue du politique un groupe
socioprofessionnel (les chefs d’entreprises), des élites économiques, un
acteur politique (par le biais de ses organisations qui représentent tantôt
les chefs d’entreprises, tantôt les entreprises), une fgure sociale (mise
4en scène par ses représentants) . Cette rencontre a donc contribué à
préciser les défnitions et à lever les ambiguïtés. Elle a aussi incité à être
attentifs aux changements de focale qu’entraîne le mot pris dans telle
ou telle acception.
Au croisement de confrontations disciplinaires
Si l’objet « patronat » permet de faire se rencontrer des approches
mettant l’accent tantôt sur la dimension économique, tantôt sur la
dimension politique, s’il est pour certains perçu comme l’objet par
5excellence du lien entre économie et politique ou, dans un autre lan-
6gage disciplinaire, comme emblématique des groupes d’intérêt , l’étude
de la construction européenne permet de confronter des travaux qui y
analysent la place et le rôle de l’acteur patronal en fonction de théories
de l’intégration européenne. À cet égard, histoire et science politique
sont traversées par des lignes de clivage et des tentatives de leur dépasse-
ment relativement proches. Sur l’objet « patronat européen » s’exercent
deux lignes de tension : la première oppose une conception économi-
que de la construction européenne et une conception diplomatique ; la
seconde une conception de l’intégration européenne comme sui generis
à une conception qui la réinscrit dans un espace international plus large,
l’Union européenne n’en étant qu’une région particulière.
L’opposition entre néofonctionnalistes et intergouvernementalistes
qui, encore aujourd’hui, structure les recherches de science politique sur
Odile Henry.
4 Michel Oferlé, Sociologie des organisations patronales, Paris, La Découverte, 2009.
5 Dominique Barjot et alii., (dir.), Industrie et politique en Europe occidentale et aux
e eÉtats-Unis ( et siècles), Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2006.
6 Cf. la recension de Marion Rabier sur la manière dont le patronat est traité dans les
travaux des sciences sociales dans Revue de littérature : organisations patronales en France
et en Europe, rapport d’étude pour la DARES, 2007.
12
xixxxo Les Cahiers de fare n 1
l’intégration européenne malgré un consensus sur la nécessité de dépas-
7ser une opposition stérile , est caractéristique des débats tant sur le pro-
cessus d’intégration européenne que sur la nature du régime européen.
D’un côté, l’approche néofonctionnaliste, défendue, entre autres, par
8Ernst Haas , a insisté sur le rôle des groupes d’intérêt économiques dans
le processus d’intégration ; même si certains observateurs regrettent que
son approche contribue à marginaliser la dimension politique du projet
européen, l’intérêt de son travail est, à nos yeux, de ne pas mettre l’État
au cœur du processus et, surtout, de ne pas réifer cet acteur, ni de
l’abstraire des espaces et réseaux économiques et sociaux dans lesquels il
est inséré. De l’autre, l’approche intergouvernementaliste se centre sur
9l’acteur étatique et ses logiques d’action : la participation des États à
la construction européenne est appréhendée sous l’angle de la décision
diplomatique et de la négociation entre États, et interprétée comme
une action stratégique, plus ou moins rationnelle, pour augmenter leur
puissance. Ces deux grandes approches de science politique se retrou-
vent globalement en histoire. Foulant un même terrain, l’histoire éco-
10nomique, le Français René Girault et le Britannique Alan Milward ,
accomplissent un cheminement qui les éloigne progressivement. Le
second, au terme d’une analyse précise de l’environnement économique
et social des années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, parvient à
des conclusions valorisant le rôle central des États, dans une perspective
somme toute très réaliste. Le premier, après avoir étudié les interactions
e edes milieux économiques et politiques au tournant des xix -xx siècles,
achève, en étudiant l’engagement de certaines forces économiques dans
la construction européenne, de radicaliser une démarche postulant
l’autonomisation de ces forces par rapport au pouvoir politique. On
comprend alors mieux le statut que peut avoir le « patronat européen »
dans ces diférentes recherches et le choix qui est fait de terrains d’étude.
7 Cf. Christian Lequesne et Andy Smith (dir.), « Union européenne et science politi-
oque : où en est le débat théorique ? », Cultures & Confits , « Interpréter l’Europe », n 28,
1997.
8 Cf. Ernst Haas, Te Uniting of Europe: political, social and economical forces, 1950-
1957, Stanford, Stanford University Press, 1958.
9 Andrew Moravcsik, Te Choice for Europe. Social Purpose and State Power from Messina
to Maastricht, Londres, UCL Press, 1998.
10 Alan Milward, Te European Rescue of the Nation-State, Londres, Routledge, 1992
[rééd. 2000].
13Patronats et intégration européenne
Si, pour le premier, il s’agit de décentrer le regard depuis la seule sphère
diplomatique pour rendre compte des contributions d’acteurs écono-
miques, pour le second, l’objectif est plutôt de montrer que dans le
grand « marchandage » des intérêts nationaux, s’expriment certes des
intérêts économiques et sociaux, mais défnis et représentés de manière
nationale. Dès lors, ce ne sont pas les mêmes acteurs patronaux qui
sont mis en avant : les uns mettront plutôt l’accent sur les organisations
transnationales comme l’ERT, European Roundtable of Industrialists,
ou l’AUME, Association pour l’union monétaire de l’Europe, d’autres
insisteront sur les « champions nationaux », sur le rôle tenu par de gran-
des entreprises auprès des États.
À cette première opposition, s’en ajoute une seconde, sans s’y super-
poser toutefois, concernant la nature du système européen. En se consti-
tuant dans les années 1980, et surtout 1990, les « European Studies »
ont contribué à isoler l’objet « européen » des phénomènes politiques,
économiques et sociaux aussi bien nationaux qu’internationaux. Pour
beaucoup, l’Union européenne serait un système sui generis qui devrait
alors être étudié comme tel de manière à pouvoir rendre compte de son
mode de fonctionnement spécifque et de son autonomie par rapport
aux autres espaces politiques. Ainsi, les études se focalisent sur des scè-
nes de négociation spécifques, comme celles du « dialogue social euro-
11 12péen » ou celles de comités de normes , où agit l’acteur patronal, lui
aussi défni et réduit à sa forme « européenne ». Dans cette perspective,
le phénomène des groupes d’intérêt serait, entre autres, un trait carac-
13téristique du système politique européen . On aura compris qu’une
telle tendance risque de réduire l’Union européenne à ses institutions et
aux relations qu’elles entretiennent avec « la société civile » et, surtout,
qu’elle tend à distinguer le « niveau européen » des « niveaux nationaux »
et « internationaux ». À l’inverse, une approche plus internationaliste,
11 Arnaud Mias et Claude Didry, Le moment Delors. Les syndicats au cœur de l’Europe
sociale, Bruxelles, Peter Lang, 2005.
12 Marine Moguen-Toursel (dir.), Stratégies d’entreprise et action publique dans l’Europe
intégrée (1950-1980). Afrontement et apprentissage des acteurs , Bruxelles, Peter Lang,
2007.
13 Cf. David Coen et Jeremy Richardson (dir.), Lobbying the European Union. Institunstitu- -
tions, Actors, and Issues, Oxford, Oxford University Press, 2009, et pour une présentation
critique, cf. Hélène Michel « L’Europe du lobbying », Revue française de science politique,
à paraître en 2011.
14o Les Cahiers de fare n 1
permet, non pas de nier la spécifcité de l’intégration européenne et le
système politique mis en place, mais de saisir les acteurs et leurs prati-
ques dans un espace plus vaste. On sait que les organisations patrona-
les, tout comme les industriels et les entreprises qu’elles représentaient,
n’ont pas attendu la construction européenne pour internationaliser
leurs activités. Nombre de groupements ont d’abord été internationaux
avant d’être européens et même nationaux. Il s’agit alors de pouvoir
rendre compte de la manière dont des individus ont réinvesti un savoir-
faire et des relations sociales dans des formes plus européennes. Sans
nier une autonomie relative de l’Union européenne, cette approche qui
rejoint pour partie l’approche de la sociologie politique européenne a le
mérite, à nos yeux, de se situer au-delà d’une défnition institutionnelle
de l’Europe et de ne pas saisir le patronat européen seulement à partir
de ses interactions avec les institutions européennes pas plus que dans
ses seules interactions avec l’État.
Les voies d’un dialogue
Ainsi rappelés, ces deux couples d’opposition permettent de mettre
en évidence des débats semblables au sein des deux disciplines et, par
conséquent, certaines formes de dialogue possible, et non forcé, entre
des conceptions similaires.
La première prendrait appui sur une déconstruction de l’acteur éta-
tique au proft des relations multiples qu’il entretient avec des forces
économiques et sociales plus ou moins bien organisées. Si la sociologie
politique a permis de rompre avec cette conception de l’État comme une
14forme réifée du pouvoir , pour sa part l’analyse de l’action publique a
remis en question cette frontière entre acteurs privés et acteurs publics
en invitant à penser en termes de « gouvernance » les interpénétrations
réciproques entre public et privé et entre politique et économie, les deux
ne se superposant pas. Dans cette perspective, la sociologie des groupes
15d’intérêt permet à la fois d’étudier l’État comme un espace de relations
14 Bernard Lacroix, « Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et
analyse politique », in Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité de science politique ,
Paris, Presses universitaires de France, 1984, p. 469-565.
15 Telle que la présente Michel Oferlé, Sociologie des groupes d’intérêt, Paris, Montchres-
tien, 1997.
15Patronats et intégration européenne
et d’étudier les acteurs économiques et sociaux dans leurs rapports avec
16le champ du pouvoir . Ces développements ne sont pas propres à la
science politique. En histoire aussi, l’État n’est plus, depuis longtemps,
17étudié comme le seul acteur des actions politiques et diplomatiques
et il est loin d’être cet monolithique auxquels certains semblent
encore croire.
Le second dialogue qui pourrait être noué entre histoire et science
politique prendrait appui sur le refus d’une approche en terme de
18« niveaux multiples » au proft d’une conception qui penserait ensem -
19ble, le national et l’européen , au sein d’un même individu, au sein
d’une même organisation, au sein de mêmes pratiques. Mieux, en
essayant de penser l’européen à l’aune de processus nationaux, transna-
tionaux, supranationaux ou internationaux, il s’agirait non pas de tran-
cher sur la nature de l’Union européenne (système supranational versus
système intergouvernemental) mais de se donner les moyens de repenser
la défnition d’un processus qui dépasse les catégories nationales.
Voici énoncées quelques pistes de discussion à poursuivre entre his-
toire et science politique, qui ne sont possibles que dans la mesure où
ces deux disciplines partagent une même épistémologie des sciences
humaines et sociales et où leurs chercheurs se placent sur les mêmes
terrains problématiques.
Laurence Badel et Hélène Michel
16 Cf. Hélène Michel, « Les groupes d’intérêt », in Bernard Lacroix, Antonin Cohen et
Philippe Riutort (dir.), Nouveau manuel de science politique, Paris, La Découverte, 2009,
p. 256-263.
17 Cf. Jean-Claude Allain, « Le groupe dirigeant dans la conduite des relations inter-
onationales », Relations internationales, n 41, printemps 1985, p. 79-92 ; id., « De la
personnalité aux groupes de décision : leur pouvoir sur le cours de l’histoire interna-
otionale », Relations internationales, n 83, automne 1995, p. 317-326 ; pour une appli-
cation récente, cf. Laurence Badel, Diplomatie et grands contrats. L’État et les marchés
eextérieurs au siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010 : le chapitre 6 « La
diplomatie éclatée ».
18 Sur cette approche en termes de « multi-level governance », voir par exemple Gary
Marks, Liesbet Hooghe, Multi-level Governance and European Integration, Boulder, Row-
man & Littlefeld, 2001.
19 Cf. Hélène Michel et Cécile Robert (dir.), La fabrique des «Européens». Processus de
socialisation et construction européenne, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg,
2010.
16
xxPremières approches historiques sur l’intégration
économique européenne : une réfexion sectorielle
Le concept de « forces profondes », forgé par les fondateurs de l’École
française d’histoire des relations internationales, Pierre Renouvin, Jean-
Baptiste Duroselle, leur attachement à l’analyse du rôle des décideurs et
des mécanismes en jeu dans la décision, ont servi de base de réfexion à
leurs héritiers pour l’analyse de l’intégration européenne. Duroselle avait
1déjà porté un nouveau regard sur l’idée européenne et ses évolutions ,
dans le contexte du début de l’expérience de l’Europe institutionnali-
sée. Les nouveaux travaux à l’initiative de René Girault, opérés dans le
contexte des années 1980 propice à une réfexion sur une construction
européenne alors en stagnation, conduisent à la volonté d’aborder la
question des constructions européennes par le développement de tra-
vaux comparatifs d’historiens européens, même si cette approche est
souvent passée dans un premier temps par des approches bilatérales,
2forme élémentaire du jeu diplomatique et en ce sens, observatoire per-
mettant plus aisément les approches multiscalaires, plus difciles à opé -
rer dans le multilatéral. Ces premiers travaux, qui suivaient une série de
recherches sur la notion de puissance, ont montré que la réfexion sur
l’Europe, avant comme après la guerre, s’articule autour de celle sur le
déclin des grands États européens et sur les remèdes pour y faire face.
Les travaux, lancés d’abord sur une base nationale avec des approches
bilatérales, ont fait ensuite l’objet de synthèses comparatives européen-
3 nes . La confrontation de ces approches multiscalaires et multilatérales
devait aboutir à une véritable histoire « européenne » de la construction
européenne.
1 Jean-Baptiste Duroselle, L’idée d’Europe dans l’histoire, Paris, Denoël, 1965.
2 Cf. Tomas Gomart, « La relation bilatérale : un genre de l’histoire des relations inter-
onationales », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n 65-66, 2002, p. 65-68.
3 Plusieurs livres de synthèse : René Girault et Robert Frank (dir.), La puissance en
Europe, 1938-1940, Paris, Publications de la Sorbonne, 1984 ; Josef Becker et Franz
Knipping (dir.), Power in Europe? : Great Britain, France, Italy, and Germany in a postwar
World (1945-1950), Berlin, De Gruyter, 1986; Ennio Di Nolfo (dir.), Power in Europe?
II : Great Britain, France, Germany and Italy and the origin of EEC, 1952-1957, Berlin,
De Gruyter, 1992.
17Une réfexion sectorielle
Après la présentation du vaste réseau d’historiens européens de l’Eu-
rope constitué à cet efet, avec ses supports de difusion et ses méthodes,
nous présenterons les premières approches sectorielles qui ont prévalu
parmi les historiens économistes européens qui analysèrent aussi les dis-
cours patronaux et les pratiques. Nous évoquerons ensuite le prolonge-
ment du débat sur les concepts d’Europe libérale versus Europe contrac-
tuelle et ses évolutions en relation avec la conjoncture de la construction
européenne. Mais si l’approche sectorielle a pu apporter des éclairages
majeurs sur le positionnement et l’action des patrons face aux construc-
tions européennes, elle atteint certaines limites et nécessite d’être com-
plétée par des approches plus récemment expérimentées (associations,
réseaux, etc.). Ce sera l’objet de la dernière partie.
La formation d’un vaste réseau d’historiens européens de
l’Europe
Un réseau universitaire et ses supports éditoriaux
La logique méthodologique de ces travaux sur l’histoire européenne
entraîne la formation d’un réseau européen, le Groupe de liaison des
historiens auprès de la Commission des Communautés européennes
4(GLHC). Celui-ci s’appuie d’abord sur « les chers voisins » (France,
Allemagne, Belgique), cœur de la révolution industrielle et axe essentiel
de la première expérience de la CECA. C’est de ces pays, ainsi que de
l’Italie, que sont issus les premiers travaux que refètent les premiers
colloques, parmi lesquels des approches spécifques consacrées aux ques -
tions économiques issues du groupe de travail sur les milieux écono-
miques. Par la suite, le Groupe de liaison suit les évolutions des Com-
munautés européennes, s’élargissant au fur et à mesure avec l’apport
des historiens des nouveaux États membres. Les colloques de synthèse
généraux, qui suivaient les colloques préparatoires de travail, mêlaient
5aspects politiques et aspects économiques . Le premier de la série porta
naturellement sur les débuts de la construction européenne (1948-
4 Cf. Michel Dumoulin, Jürgen Elvert et Sylvain Schirmann (dir.), Ces chers voisins.
e eL’Allemagne, la Belgique et la France en Europe du au siècles, Franz Steiner Verlag,
2010.
5 Cf. bibliographie générale, p. 155.
18
xixxxi

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.