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Vers la démocratie économique

De
324 pages
Après vingt ans de politiques économiques néolibérales, que constatons-nous? Partout dans le monde, les inégalités augmentent, l'exclusion sociale devient le vécu quotidien de plus de deux milliards d'individus, les sans-ressources côtoient les mal-nourris... Cet ouvrage explique ces problèmes et apporte des solutions plausibles. Le tout est de revoir l'économie et, plus encore, de changer l'entreprise, d'instituer une entreprise démocratique dans laquelle les producteurs pourront s'approprier l'intégralité de la richesse produite par celle-ci.
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«dL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8629-4 EAN:9782747586290

VERS LA DÉMOCRATIE ÉCONOMIQUE

Collection « L'esprit
dirigée

économique

»

fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis

Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications.

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des
problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. ouvrages simples, aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ». La série Cours Principaux comprend des fondamentaux eUou spécialisés qui s'adressent

Benoît BORRITS

,

VERS LA DEMOCRATIE ÉCONOMIQUE

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

INTRODUCTION

L'économie est cette «science» qui paraît totalement obscure à la majorité de la population, mais qui semble nous gouverner au point de conditionner notre existence et la qualité de notre vie quotidienne. Alors qu'il y a quelques années, peu de monde était inquiet pour son avenir, une sourde angoisse nous a désormais tous envahi. Pour celui qui dispose d'un travail, cette angoisse se résume à savoir si il en sera toujours ainsi. Celui qui se trouve au chômage se demande si cette inactivité ne va pas perdurer. Cette angoisse n'a rien de métaphysique ou d'irrationnel. Nous savons tous que le chômage a bondi dans les années 70 et 80 d'un niveau marginal correspondant à des temps relativement courts de recherche d'emploi à environ 10% de la population activel. Tout jeune faiblement diplômé sait qu'il devra passer plusieurs années de stages, de petits boulots, avant de trouver un emploi stable et raisonnablement rémunéré. De même, tout salarié licencié aux environs de la cinquantaine sait qu'il lui sera difficile de retrouver un emploi et risque fort d'atteindre la retraite sans avoir cotisé pleinement et de devoir se contenter d'une maigre pension. Face à ce mal vivre généralisé, le gros des troupes des économistes libéraux nous répète à satiété que nous n'avons pas d'autres choix que les politiques suivies jusqu'à présent, qu'il n'y a pas d'alternative, que nous devons nous plier à la dure loi du marché et que toute tentative de s'y soustraire entraînerait l'appauvrissement généralisé de la population. A cet égard, les
1 Après avoir connu une accalmie dans la fin des années 90, la France connaît désormais un niveau de chômage proche des 10%. Dans les autres pays de l'Union européenne, la situation est variable, certains se situant largement audessus de ce niveau (Espagne, Pologne), d'autres largement au-dessous (Royaume-Uni, Pays-Bas) avec une moyenne proche de ce niveau.

libéraux développent un discours culpabilisant à l'égard des exclus comme des salariés en poste, leur faisant porter la responsabilité de leur malheur et les invitant à se remettre en cause. Il est cependant admis qu'il puisse y avoir des « filets» sociaux destinés à contrecarrer les effets les plus négatifs du marché. Ces filets sociaux sont généralement conçus comme des traitements de faveur pour les plus démunis, faveurs qu'ils se doivent de retourner à la collectivité sous forme de travaux dévalorisés, régis sous des formes dérogatoires du droit du travail et éloigpant toujours plus ceux-ci d'une citoyenneté pleine et entièrel. On se dit pourtant qu'après la déconfiture généralisée des économies planifiées des pays du camp « socialiste », le marché doit effectivement avoir du bon, que nous avons sans doute toutes les raisons de nous réjouir de vivre dans un pays qui n'a « que» 10% de chômeurs. On nous répète à volonté ce discours selon lequel les inégalités n'ont pas d'importance pourvu que le niveau de vie de l'ensemble de la population progresse. Qu'en pense le chômeur de longue durée? Qu'en pensent les ouvriers américains qui ont vu leur salaire horaire réel baisser de 14% entre 1973 et 1995 (Maris, 2003, p. 274) ? Qu'en pensent ces 28% d'électeurs du land du Brandebourg en Allemagne qui, lors des élections régionales de 2004, ont choisi de voter PDS, successeur du SED, parti qui, pendant quarante ans, a dirigé d'une main de fer l'Allemagne de l'est? Cette prétention des économistes libéraux de connaître mieux que quiconque ce qui est bon pour les populations est mis en brèche de façon encore plus criante dans les pays dits en développement. Depuis maintenant plus de vingt ans, après l'éclatement de la crise de la dette du tiers-monde, les institutions financières internationales, à savoir le FMI2 et la Banque Mondiale, n'ont de cesse de prodiguer des conseils à ces pays dans l'unique but de maintenir coûte que coûte la valeur de cette dette. Ces conseils se résument toujours à la même formule (Stiglitz, 2002, p. 78-79) : privatiser les services publics existants (jugés inefficaces et archaïques) pour équilibrer les comptes de l'état, afin d'être attractif vis-à-vis des
1

A l'image des pays anglo-saxonsayant généralisé le concept de « working

poors» (travailleurs pauvres), la France tente aujourd'hui d'introduire le Revenu Minimum d'Activité (RMA) qui complète et conditionne le Revenu Minimum d'Insertion (RMI). Dans ce cadre, le bénéficiaire du RMA est totalement dépendant de l'entreprise à laquelle il est affecté et ne dispose pas du droit commun garanti par le Code du travail. 2 Fond Monétaire International
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capitaux étrangers qui permettront le développement. En se développant, le pays est alors censé entrer dans un cercle vertueux de croissance qui lui permettra d'honorer ses engagements... La réalité se montre beaucoup moins tendre pour les populations. Non seulement, les services publics essentiels aux catégories les plus précaires de la population ont été supprimés, mais de plus, les capitaux sont capricieux et n'affluent pas de façon systématique. Le continent africain s'enfonce, jour après jour, dans la pauvreté la plus absolue avec ses cortèges d'épidémies dévastatrices. Le meilleur élève du FMI, l'Argentine, voit, du jour au lendemain, sa monnaie s'effondrer et sa population s'enfoncer dans l'économie informelle. L'Asie du sud-est, pourtant présentée comme l'exemple même du développement réussi, n'est pas non plus à l'abri de crises financières dont l'ampleur est sans commune mesure avec ce que nous pouvons connaître en Europe. Après plus de vingt ans de régime néolibéral, il semblerait que le modèle ait quelque plomb dans l'aile. On s'aperçoit que le dogme néolibéral est de plus en plus renié dans les milieux dirigeants au point de voir se mettre en place des politiques qui avaient été bannies pendant plus de vingt ans. Ce sont les Etats-Unis qui, depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement de Georges W. Bush, pratiquent à nouveau les déficits budgétaires massifs dans le but de relancer l'économie. De même, la Federal Reservel pratique une politique de taux d'intérêt bas et ce, même si ceci s'accompagne d'un niveau significatif d'inflation. En Europe, de plus en plus de pays remettent en cause le pacte de stabilité défini dans les accords de Maastricht signés en 1992 en pratiquant des déficits budgétaires supérieurs à 3% du PIB et demandent ouvertement une révision des critères de stabilité. Des économistes de renom, que l'on regroupe souvent sous le terme de « nouveaux keynésiens2 », sont aujourd'hui sur le devant de la scène et font
1 Banque centrale des Etats-Unis, indépendante du gouvernement. 2 John M. Keynes (1883-1946) est souvent considéré comme le plus grand économiste du siècle dernier. Son ouvrage central «La théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie» (Keynes, 1990), écrit en 1936, rompait avec la thèse néoclassique (école économique dominante de l'époque) de la neutralité de la monnaie dans l'économie. Keynes mettait en avant la nécessité de l'intervention de l'état dans la vie économique (notamment avec des politiques monétaires et budgétaires) afin de réguler le capitalisme et d'améliorer la situation de l'emploi. Ses idées vont être particulièrement en vogue dans les trente années de l'après-guerre, avant d'être supplantées par un 9

entendre leur voix dans la presse économique bien-pensante. Le plus célèbre d'entre eux, Joseph Stiglitz, ancien conseiller économique de Bill Clinton et ancien vice-président de la Banque Mondiale, remet en cause publiquement les politiques du FMI et de la Banque Mondiale à l'égard du tiers-monde et renie certains aspects de la politique de réduction du déficit américain menée dans les années 1990 (Stiglitz, 2003). De même, l'admission de la Chine populaire, dont la monnaie n'est toujours pas convertible, au sein de l'OMC1 témoigne d'une détente vis-à-vis des régimes de change préconisés par les monétaristes néolibéraux. Rien n'indique que ces changements progressifs de politiques économiques modifieront radicalement la situation économique actuelle d'une grande partie d'entre nous. Face à cette situation insatisfaisante pour la majorité des populations, divers courants de contestation ont vu le jour ces dernières années que l'on regroupe souvent sous le vocable d'altermondialisme. Ce mouvement, sans contours bien définis et leaders incontestés, a pour ambition de dépasser le discours néolibéral2 et de définir une mondialisation alternative, sociale et écologique. Au sein de ce mouvement, on peut identifier deux courants économiques qui, comme nous allons le constater, ont des positions parfois antagoniques sur certains points du débat. Le premier est celui que nous pourrions désigner sous le vocable des économistes post-keynésiens3. On retrouve leurs programmes dans les forces politiques (donc potentiellement candidates à gouverner) qui se situent à la gauche des directions des partis sociaux-démocrates. Ces programmes peuvent aussi bien être intégrés par des courants à l'intérieur de ces partis4, que par des partis indépendants. En tant que forces politiques de gauche, ils sont favorables à des niveaux de salaires et de
retour de l'école néoclassique et des idées monétaristes. Devant l'échec de vingt années de politiques néolibérales, le courant des « nouveaux keynésiens» tente de remettre au goût du jour, les idées de John M. Keynes. 1 Organisation Mondiale du Commerce. 2 Aujourd'hui aussi bien ancré à droite qu'à gauche de la scène politique. 3 L'école économique post-keynésienne, encore appelée post-cambridgienne, est composée d'économistes qui, au sortir de la seconde guerre mondiale, ont refusé la « synthèse néoclassique », dont l'objectif était de réintégrer la pensée de John M. Keynes dans un schéma néoclassique. Les économistes les plus célèbres de cette école sont Michal Kalecki, Joan Robinson et Nicholas Kaldor. 4 En France, il s'agit des courants minoritaires du Parti Socialiste: « Nouveau Monde» et « Nouveau Parti Socialiste» 10

prestations sociales élevés. Ces économistes soutiennent que des salaires élevés vont relancer la demande et donc les profits des entreprises, ce qui enclencherait un cercle vertueux d'augmentation des investissements qui permettrait d'améliorer la situation de l'emploi. Une telle politique peut effectivement, sous certaines conditions exceptionnelles, porter ses fruits. Mais, nous verrons dans ce livre le caractère vain de ces politiques et on peut raisonnablement estimer qu'il est fort probable qu'une hausse des salaires ait tendance à diminuer les profits et donc, remette en cause l'investissement. Alors qu'un tel constat porte en germe le dépassement de l'entreprise privée et son remplacement par des formes démocratiques d'organisation du travail, leurs préconisations économiques se limitent à soutenir la profitabilité des entreprises par des politiques monétaire et budgétaire actives. On facilite les crédits à faible taux d'intérêt, ce qui crée de la monnaie supplémentaire et reconstitue les profits rognés par les hausses de salaires. On pratique, de façon volontariste, les déficits budgétaires de l'état par augmentation des dépenses, ce qui renforce l'endettement de l'ensemble de la population au bénéfice des entreprises. Ces économistes vantent le fait que, grâce à ces politiques, les rentiers voient leurs patrimoines fondre comme neige au soleil au profit des vrais entrepreneurs qui eux, investissent. Ceci est exact mais n'est qu'un épiphénomène. Les entrepreneurs comme les salariés, apprennent vite à évaluer profits et salaires en valeur réelle, c'est-à-dire en tenant compte de l'inflation, et non en valeur purement monétaire. C'est ce qui pousse les salariés à demander des augmentations de salaires pour compenser les pertes de pouvoir d'achat dues à l'inflation. De l'autre coté, RIes entrepreneurs évalueront leurs profits en valeur réelle et devront donc résister aux demandes de hausses de salaires de façon à ne pas annuler les effets positifs des baisses de taux d'intérêt. Comme un taux significatif de chômage est la meilleure façon de contenir les revendications salariales, les entrepreneurs sont donc, au final, incités à ne pas trop investir: retour à la case départ. C'est la situation que nous avions connue dans les années 70, dites de stagflation, c'est-à-dire d'un fort mélange de stagnation et d'inflation. Bien que la majeure partie de ces forces politiques prônait la propriété collective des moyens de production durant les «trente glorieuses », celles-ci préconisent aujourd'hui une politique schizophrène qui, d'un côté favorise les salariés Il

(hausse de prestations salariales) et de l'autre, vise à reconstituer les profits par des politiques monétaire et budgétaire, finalement relativement proches dans leur contenu de celles des «nouveaux keynésiens» aujourd'hui encensés dans la presse économique de référence. L'autre grand courant économique de l'altermondialisme est celui que l'on regroupe désormais sous le vocable « économie sociale et solidaire ». Ce courant est extrêmement hétérogène et n'a pas à ce jour trouvé de traductions politiques. Il est formé de regroupements d'individus qui souhaitent mettre en pratique une approche de l'économie centrée sur l'Homme et son environnement. Ces pratiques économiques rompent, de façon parfois radicale, avec l'entreprise privée dont l'objectif est de faire du profit. On y retrouve tout d'abord les différents courants de l'économie sociale, née au XIXème siècle et composée de mutuelles et de coopératives. L'objectif de ces structures n'était pas de réaliser un profit mais de procurer un surcroît de bienêtre à ses membres. Par opposition aux entreprises de capitaux, où la propriété est fonction de l'apport de chacun, l'organisation de ces structures est profondément démocratique et repose sur le principe « un individu dispose d'une voix ». Cette économie alternative s'est, durant tout le XXème siècle, largement institutionnalisée. Certaines entreprises, notamment dans les secteurs de la banque et de l'assurance, sont devenues des leaders dans leur domaine mais se sont souvent éloignées des principes fondateurs de cette économiel. Par contre, il existe, dans les principaux pays occidentaux, des réseaux de petites coopératives de producteurs restant fidèles aux principes démocratiques mais qui représentent malheureusement une part marginale de l'économie de ces pays. Devant les défis sociaux engendrés par des années de politique néolibérale, des individus ont lancé, vers la fin du XXème siècle, de nouvelles pratiques économiques basées sur le concept de solidarité entre les individus. C'est ce que l'on appelle l'économie solidaire. Cette économie solidaire prend de nombreuses formes. On peut tout d'abord mentionner l'expérience des Systèmes d'Echanges Locaux (SEL). L'objectif des SEL est de réinsérer des exclus dans le monde des échanges économiques par la création d'une monnaie alternative et locale,

1

L'archétype de cette dérive est l'évolution du Crédit Agricole. A l'origine
d'utilisateurs, cette banque s'est introduite en bourse en 2001.

coopérative

]2

non rémunérée et basée sur le temps de travaille Ces systèmes, bien que parfois décriés comme détournant les systèmes de protection sociale et contribuant à la marginalisation des exclus, posent de façon directe une question politique majeure: la signification de la monnaie, de la créance et de la dette. Le commerce équitable est une autre forme d'économie solidaire. Constatant les dégâts sociaux et écologiques que provoquent les marchés mondiaux dans l'établissement des prix des produits agricoles, des individus ont choisi, il y a plus de trente ans, de pratiquer une autre forme de commerce international. Il s'agit d'un commerce dans lequel producteurs et consommateurs entretiennent des relations de long terme, le consommateur garantissant un prix permettant au producteur de vivre décemment, le producteur garantissant un produit de qualité, fabriqué selon des critères écologiques prédéfinis. Bien qu'encore marginale vis-à-vis de l'ensemble du commerce international et souvent cantonnée à quelques produits de base (café, thé, chocolat, céréales, jus de fruits, artisanat...), cette forme de commerce s'est fortement développée sur ces dix dernières années, au point d'être parfois intégrée dans les principales chaînes de distribution (supermarchés), ce qui ne manque pas de poser déjà la question fondamentale du contrôle citoyen sur les normes du commerce équitable... On peut aussi intégrer dans le champ de l'économie solidaire, toute forme d'entreprise dont le profit n'est pas l'objectif principal. On peut donc mentionner les entreprises et associations d'insertion (handicapés, personnes en difficulté), certaines entreprises de protection de l'environnement et les nouvelles organisations de la consommation... Comme le profit n'est plus la motivation essentielle de l'investissement, de nombreuses entreprises de l'économie solidaire prennent la forme coopérative et font ainsi le lien avec l'économie sociale. De même, le concept des finances solidaires tend à promouvoir une nouvelle approche de l'argent basée sur l'utilité sociale et non le rendement financier. La variété des formes de l'économie solidaire et la volonté de s'ancrer dans la pratique provoquent de nombreux débats sur le sens de cette démarche et notamment sur d'éventuelles compromissions dans le traitement social des conséquences du néolibéralisme.

1

Ce concept de monnaie est donc parfaitement stable et opposé à la monnaie
régulièrement par l'inflation.

dévalorisée

13

Au delà de ces remarques, il convient de constater que les différentes pratiques de l'économie sociale et solidaire ont un dénominateur commun essentiel qui est le refus du pouvoir induit par l'argent et donc la mise en oeuvre de formes démocratiques dans l'organisation du travail. Bien que le spectre politique des acteurs de l'économie sociale et solidaire, allant de la social-démocratie à l'extrême gauche, ne permette pas de dégager une logique politique qui soutiendrait ces différentes démarches, il est clair que certaines pratiques contiennent en germe un dépassement radical de l'entreprise privée qui est absent des politiques keynésiennes préconisées par la « gauche de la gauche». L'objet de ce livre est de tenter de définir une politique économique qui pourrait constituer une synthèse entre ces deux courants, qui tous les deux visent le même objectif: une société profondément démocratique dans laquelle tous les individus disposent d'un travail permettant une vie décente dans un environnement écologique acceptable. Ce livre part d'un postulat qui est généralement accepté par la majeure partie du mouvement: le rejet simultané d'une planification intégrale de l'économie et du « tout marché ». C'est la raison pour laquelle, nous nous situons d'emblée dans le cadre d'une économie mixte dont certains secteurs sont confiés au marché et d'autres aux services publics. L'essentiel de ce livre portera sur la partie marchande de cette économie car celle-ci est aujourd'hui incapable de fournir le plein emploi. On peut certes répondre à cette défaillance en prônant l'extension infinie des services publics, mais il ne s'agit que d'un pis aller: il n'est pas sûr que la population souhaite l'extension à l'infini de ce secteur. Nous nous concentrerons donc sur les causes qui font que ce marché ne fonctionne pas correctement. L'entité économique élémentaire de ce marché est l'entreprise actionnariale : des individus apportent du travail contre une rémunération fixe (les salariés) alors que d'autres apportent de l'argent et espèrent tirer profit de cet apport (les actionnaires). Comme les seconds ont une rémunération qui dépend du comportement de l'entreprise vis-à-vis du marché, ils détiennent logiquement la direction de celle-ci. Le salarié qui, dans nos démocraties contemporaines, est citoyen en dehors de l'entreprise, devient sujet une fois à l'intérieur de celle-ci. Il est donc fondamental de comprendre l'origine de cette anomalie: l'objet du premier chapitre est de mettre en évidence l'interaction qui existe entre le marché et le capital. Les libéraux 14

prétendent que le marché n'a jamais appauvri personne et ce chapitre tord définitivement le cou à cette idée trop facilement admise. Les trois chapitres suivants (II, III et IV) vont porter successivement sur l'entreprise actionnariale, la finance d'entreprise et la monnaie. Si il est possible que le lecteur averti estime que ces éléments lui sont familiers, l'imbrication de ceux-ci est essentielle pour comprendre les mécanismes de notre économie de marché. Ces chapitres mettent notamment en évidence le fait que la comptabilité n'est aucunement une vérité absolue, mais une présentation chiffrée de la réalité suivant des normes préétablies, que l'évaluation de la valeur des entreprises est fonction, non de cette comptabilité, mais de l'estimation par le marché des flux de trésorerie futurs générés par l'exploitation, que la monnaie ne représente plus une contrepartie de métal précieux, mais de dettes et que ces dettes sont fondamentales pour un fonctionnement sain de l'économie. Le cinquième chapitre sur la dynamique du taux de profit démontre, à partir d'une modélisation macroéconomique, qu'il est vain de croire qu'une économie à base d'entreprises actionnariales pourra développer le monde et surtout que les inégalités qu'elle génère ne peuvent que conduire à un modèle de développement absurde qui ne pourra jamais intégrer les limites propres au respect de l'environnement. Le sixième chapitre porte sur les limites des politiques monétaires pour relancer l'économie. Le septième réintroduit l'état et les services publics dans ce modèle et, de même, montre les limites des politiques budgétaires. Les trois chapitres suivants (VIII, IX et X) vont porter sur l'esquisse d'une autre économie de marché et débouchent sur trois propositions. La première est une nouvelle régulation qui permet de financer une partie du salaire minimum par l'ensemble des entreprises d'une économie et non plus l'entreprise elle-même. En faisant porter l'exigence d'un salaire minimum sur l'ensemble d'une économie, cette régulation constitue un nouveau levier macroéconomique qui permet d'assurer le plein emploi tout en garantissant un niveau de vie minimum à tout producteur. Pour toute une série de raisons, il est peu probable que cette mesure, comme d'autres, soit assimilable en l'état par les entreprises actionnariales. L'esquisse d'un nouveau type d'entreprise, que nous appellerons « entreprise démocratique », dans laquelle les producteurs sont 15

aux manettes de l'entreprise et bénéficient pleinement de l'investissement réalisé, constitue la seconde mesure. De cette entreprise démocratique découle une nouvelle gestion de la monnaie et du financement, dont les principes de base sont, à ce jour, totalement maîtrisés. La troisième mesure porte sur la mise en place d'une monnaie basée sur la valeur moyenne du temps de travail. Déconnectée des biens matériels, elle garantit aux entreprises un revenu moyen par producteur, ce qui facilitera l'indispensable mise en place de mesures de régulations écologiques. Le onzième chapitre introduit la notion d'économies ouvertes et de commerce international. Le douzième et dernier chapitre nous montre que le commerce international, basé sur les mécanismes de marché, souffre des mêmes carences que celles mises en avant au premier chapitre, aboutissant à une dégradation des termes de l'échange. L'intégration du mécanisme de financement d'un revenu minimum par producteur dans les échanges entre pays devrait permettre de palier aux déséquilibres inhérents au commerce international. A l'inverse de l'économie néoclassique, la construction de ce modèle économique a toujours suivi un parti pris: l'économie est faite d'incertitudes. De ce point de vue, ce modèle examine toujours toutes les hypothèses extrêmes, la réalité devant se situer quelque part entre ces hypothèses. Tout au long de ce livre, de fréquentes analogies sont faites avec les pratiques de l'économie sociale et solidaire: coopératives de producteurs, monnaie de SEL et commerce équitable. Comme on le constatera à la lecture de ce livre, les solutions proposées peuvent parfois sembler contraires à certaines préconisations économiques des forces politiques de gauche ou à certains principes de l'économie sociale et solidaire. C'est un risque à prendre, risque préférable au manque de débats entre les deux composantes économiques du mouvement altermondialiste que nous avons précédemment évoquées. Si au travers de ces propositions émergent de nouvelles politiques économiques dépassant les sempiternelles politiques monétaire et budgétaire, ce livre aura alors gagné son pari: permettre au débat politique d'intervenir à nouveau et pleinement dans l'organisation économique de nos sociétés.

16

CHAPITRE I MARCHE ET CAPITAL

Planification

et marché

On réduit trop souvent l'économie à l'étude des mécanismes de marché excluant, de ce fait, d'autres formes d'organisation de l'activité humaine. Rappelons à cet égard que le terme « économie» vient des mots grecs Oïkos, maison, et Nomos, administrer, ce qui ensemble signifie «l'administration de la maison ». En clair, l'économie est cette discipline dont l'objectif est l'organisation de l'activité humaine, ce que l'on peut appeler production, que celle-ci porte sur des biens matériels (objets, nourriture) ou immatériels (services). On ne peut parler d'économie que parce qu'il y a multiplicité d'individus et que ceux-ci ont décidé d'échanger leur production pour plus de bien-être: un individu, compétent dans certains domaines, travaillera pour d'autres autres personnes et entend, en retour, bénéficier du travail d'autres individus disposant d'autres compétences. Toute la question est de savoir comment ces échanges vont s'organiser. On peut distinguer deux grands modes d'organisation de l'activité humaine: la planification et le marché. La planification peut se définir comme une entente entre plusieurs individusI pour organiser a priori la production et le partage de celle-ci. Une exploitation familiale est typique d'une telle organisation: le travail comme les fruits de la production sont répartis d'une certaine façon entre les membres de cette
1

Cette entente peut aussi bien avoir été obtenue par la concertation que par
de la contrainte.

l'utilisation

structure. Une entreprise constitue une forme planifiée d'organisation de la production beaucoup plus complexe dans laquelle des individus se regroupent pour apporter du travail et/ou de l'argent afin de produire quelque chose de précis (biens matériels ou services) et dont le produit de la vente sera partagé entre eux selon des modalités prédéterminées. Les administrations d'un état fonctionnent aussi sous une forme planifiée: un budget annuel est décidé (organisation ex ante) afin de déterminer ce qui sera fourni à la population (les dépenses) et le financement correspondant obtenu principalement par des impôts (les recettes). La logique de marché rompt avec la planification sur un point fondamental: l'absence de concertation préalable. Dans cette logique, les agents économiques2 ne s'entendent pas pour déterminer ce qu'ils vont produire. Ils vont donc, chacun de leur propre initiative, produire et c'est l'échange a posteriori qui déterminera la valorisation et donc le partage de la production3. Le marché suppose un niveau de liberté élevé pour les agents économiques. En effet, ceux-ci doivent avoir la liberté d'acheter ou de ne pas acheter et même, comme nous le verrons ultérieurement, la possibilité de disposer de plusieurs produits concurrents. On peut, a priori, considérer que le marché est fondamentalement juste dans la mesure où les individus sont tous libres d'échanger ou de ne pas échanger. La rémunération, qui se matérialise dans l'échange, traduirait l'intérêt pour la société dans son ensemble de la production de chaque agent économique: ceux qui ont produit des objets fortement demandés se trouvent « remerciés» par un marché qui valorise pleinement leur production.

1 Dans le cadre des entreprises actionnariales que nous allons étudier plus loin, les producteurs reçoivent une rémunération déterminée a priori que l'on appelle « salaire» et les actionnaires, qui sont les apporteurs d'argent, auront une rémunération variable fonction des performances de l'entreprise sur le marché. 2 On définira par agent économique aussi bien un individu qu'un regroupement d'individus (entreprise, état). Ceux-ci sont amenés à prendre des décisions d'achat, de vente ou de travail. 3

Cette logiquereste valide y comprispour des prestationsde serviceréalisées

à la commande. Certes, en prenant des commandes, le fournisseur réduit son risque d'invendus, mais pour pouvoir offrir ce service, il a généralement dû effectuer du travail préalable, ne serait-ce que pour se faire connaître et asseoir sa renommée. 18

Cette vue, bien qu'ayant une certaine légitimité, reste unilatérale. On peut tout d'abord s'interroger sur le caractère «juste» de cette rémunération établie par le jeu de l'offre et de la demande. Anticiper les évolutions de l'offre et de la demande est un exercice délicat qui tient parfois plus au hasard qu'à des études de marché sérieuses. En ayant mal anticipé, il est possible que des producteurs soient excessivement mal rémunérés, en tout cas, très en deçà des standards de vie de notre société. Est-ce fondamentalement «juste» ? On peut en douter. On peut aussi contester le marché sur le terrain de l'efficacité économique. Dans la mesure où la valorisation de la production se fait ex post, les producteurs vont devoir passer un certain temps «à commercialiser» leur production, ce qui revient à se faire connaître (marketing, publicité), à échanger, à marchander, temps de travail qui aurait pu être utilisé dans la production de biens ou de services. Les libéraux ont tendance à fétichiser le marché, à le présenter comme étant un mécanisme «naturel », permanent dans le temps alors qu'il n'est qu'une construction sociale. A l'origine du développement humain, deux modes de relation vont s'établir: la coopération et la prédation. La coopération s'établit au sein d'une famille ou d'une tribu et plus tard d'une entreprise ou d'un état. Elle consiste à produire en commun et partager les fruits de ce travail sur la base d'une clé de répartition. Les rapports entre les différentes communautés étaient marqués par la force, avec des périodes plus ou moins longues de guerre dont l'enjeu est l'appropriation des biens d'autrui, voire la mise en esclavage. Au sein de ces communautés, et compte tenu de la façon dont elles se sont constituées, la répartition de la production se réalise généralement d'une façon totalement inéquitable: c'est le cas des sociétés féodales dans lesquelles le seigneur garantissait, par la force, la sécurité de ses subordonnés contre un prélèvement en nature sur leur travail, principalement agricole. Le marché s'appuie sur une reconnaissance de la liberté des individus de produire, d'acheter ou d'échanger comme ils l'entendent. De ce point de vue, le marché marque une rupture positive vis-à-vis des rapports sociaux antérieurs dans la mesure où il présuppose un certain niveau de liberté des individus et le rejet de certaines formes de coercition et d'utilisation de la force. C'est la raison pour laquelle le régime économique du marché s'est généralisé parallèlement avec la philosophie des lumières et la notion de droits de l'homme. Il ne saurait 19

cependant s'idéaliser comme le mécanisme économique « naturel» : le marché ne peut fonctionner que si des institutions existent et garantissent les libertés fondamentales des individus et ces institutions Gustice, police, armée) ne peuvent fonctionner qu'en dehors du marché. De plus, il est évident qu'une liberté totale des individus, y compris en ce qui concerne la production, ne peut exister: une production ne peut s'envisager que si elle ne porte pas atteinte à autrui. On ne peut en effet accepter une production qui pollue de façon irrémédiable l'environnement ou qui, d'une façon générale, diminue la qualité de vie des membres de la société qui n'ont pas fait le choix d'acheter celle-ci. On en déduit que des institutions sont obligées d'intervenir pour «encadrer» le marché, définir des normes de production censées protéger l'ensemble de la société. Voilà pourquoi, le marché ne peut être sacralisé comme étant naturel mais doit être compris comme une construction sociale, un pacte entre des individus, pacte qui peut revêtir de multiples formes.
Détour de production et formation du capital

Un des éléments différentiateurs de l'homme vis-à-vis de l'animal est sa propension à imaginer des modes indirects de production pour satisfaire ses besoins. Les outils ont été les premiers détours de production: pour chasser, c'est-à-dire se nourrir, l'homme a conçu des outils tels que des lances, des pierres taillées. En réalisant une lance, l'homme ne se nourrit pas directement mais augmente son efficacité: il sera désormais capable d'obtenir plus de gibier. De même, le passage de la cueillette à l'agriculture marque le même mouvement. L'homme réalise un travail supplémentaire en retournant sa terre (souvent avec des outils), en plantant, mais s'assure, de façon moins aléatoire, une nourriture à venir en quantité et même qualité supérieure. Depuis les débuts de l'espèce humaine, l'homme n'a cessé d'inventer de nouveaux détours dans le but d'optimiser la production: atelier de tissage, machine à vapeur, moyens de communication, recherche médicale, etc... Plus les années passent, plus le savoir humain ainsi que la sophistication des méthodes de production s'affirment. Depuis deux siècles, nos modes de production et de vie ont été intégralement bouleversés. Une partie de plus en plus importante du travail humain est désormais réalisée par des automates de production; 20

nous disposons de biens matériels sans commune mesure avec ce qui existait auparavant. Le travail des hommes s'est luimême fortement socialisé. Alors qu'il y a deux siècles, une grosse partie des biens consommés était réalisée par les consommateurs eux-même dans le cadre d'une vie essentiellement rurale, la majeure partie du travail désormais réalisé porte sur des biens et services livrés à des entreprises qui les utiliseront pour réaliser d'autres biens et services à d'autres entreprises, tout cela en vue de réaliser in fine les biens et services destinés aux consommateurs que nous sommes tous. Ces formes indirectes de production induisent un étalement de la production dans le temps ainsi que la mise en œuvre de grandes quantités produites. Prenons l'exemple d'un jouet en peluche pour enfant. Cet objet est désormais fabriqué dans une entreprise industrielle. En fonction des standards actuels de production, il est probable que l'entreprise ait à acheter différentes machines. Il faudra aussi approvisionner la chaîne de fabrication par des achats de composants entrant dans la fabrication de ce jouet tels que des petites pièces mécaniques (vis, rivets, ...), de la peluche, des cartons d'emballage, etc... L'entreprise ne devra pas commander ces composants au dernier moment et devra donc acheter ces produits suffisamment en avance afin d'avoir un stock conséquent pour que la production soit continue. Tous ces éléments vont constituer le capital matériel de l'entreprise. Par ailleurs, l'entreprise va embaucher des salariés afin de faire fonctionner cette chaîne de production. Le principe de base du salariat est l'assurance d'une rémunération monétaire établie préalablement et basée sur le temps de travaille Il est probable que l'entreprise ait à payer des salaires avant que des ventes ne soient réalisées et encaissées. Les salaires, qui ont été payés en contrepartie d'un travail, correspondent à une valeur, donc un capital que l'entreprise compte bien réaliser ultérieurement par l'encaissement d'espèces monétaires. L'entreprise va devoir être capable de livrer ses clients dans les meilleurs délais. Comme la production n'est jamais instantanée, l'entreprise devra produire avant que les commandes n'arrivent et donc réaliser un stock de produits finis. La livraison de ce jouet à une famille ne sera possible que parce qu'il existe, en aval de la fabrication, du transport et un
1 Ce qui n'exclut pas que ce salaire soit parfois complété par des primes au rendement ou des formules d'intéressement aux résultats de l'entreprise.

21

magasin. Ces deux activités de service nécessitent une immobilisation de richesse importante. Dans le premier cas, il faut des avions cargos, des navires et des camions. Dans le second cas, un bâtiment bien présenté. Vis-à-vis de la consommation finale, donc des individus que nous sommes, ces bâtiments et ces moyens de transport ne nous intéressent pas en tant que tels. Ils ne nous intéressent que parce qu'ils ont servi à acheminer un ours en peluche à notre enfant. En achetant cet ours en peluche, nous avons acheté une infime partie de l'usure de ces bâtiments et moyens de transport. Cependant, il a fallu, antérieurement à l'usure des bâtiments et appareils, payer des individus pour la réalisation de ces biens, c'est-à-dire leur permettre d'acquérir des biens de consommation (nourriture, vêtements, logement, éducation, loisirs...) alors qu'ils produisent des biens intermédiaires. Nous n'avons jusqu'à présent parlé que d'une entreprise qui fonctionne de façon bien régulière, mais il y a d'autres dépenses à prendre en ligne de compte. Nous avons supposé qu'il y avait une clientèle acquise, qui n'attendait que la production de l'entreprise pour acheter. Ceci est une vue de l'esprit: dans la réalité, se constituer une clientèle est un travail considérable qui demande du temps et de l'argent. Il va falloir que l'entreprise dépense en publicité, en présence sur des foires et salons, en embauches de commerciaux. En dépensant de l'argent avant de recevoir des commandes, elle accumule une valeur commerciale qui se réalisera ultérieurement dans les ventes. Une fois le cycle des commandes enclenché, elle devra continuer à dépenser pour maintenir ce capital de notoriété. Nous n'avons cependant pas encore tout envisagé. Avant le lancement en fabrication, chaque produit devra être étudié en détail. Il faudra tout d'abord s'assurer qu'il existe bel et bien un marché pour ce produit, ce qui nécessite l'embauche de personnel ou l'appel à des consultants externes. Il faudra aussi étudier le mode de fabrication, de façon à ce que la production soit la plus optimisée possible, ce qui nécessite encore d'autres études préalables et donc des dépenses à réaliser avant toute vente. Cet exemple illustre la nature du capital: du travail intermédiaire cristallisé dans des biens (machines, moyens de transport, bâtiments, stocks de produits intermédiaires ), du savoir-faire ou de la renommée commerciale, dont l'usure ou la consommation permettra de réaliser dans le temps des biens de 22

consommation bien-être.

ou services que les ménages achèteront pour leur

Modification des modes en production en économie de marché Dans nos sociétés contemporaines, une partie de plus en plus importante de l'économie fonctionne avec des entreprises autonomes évoluant dans un environnement de marché. Nous allons imaginer un modèle réduit d'économie comportant 40 producteurs répartis en deux entreprises de 20 personnes chacune. La consommation de cette économie se résume à deux produits: P I et P2. La première entreprise se charge de réaliser le produit Pl, la seconde fabrique le produit P2. Dans un premier temps et en l'état actuel de la technologie, chaque entreprise emploie 18 personnes à la fabrication proprement dite des produits de consommation (Pl ou P2) pendant que deux personnes sont chargées de renouveler l'outillage nécessaire à cette production, que l'on assimile au capital productif de l'entreprise. Sachant que chaque personne affectée à la production du produit final réalise sur une période de temps 2 produits, on en déduit que chaque entreprise fabrique 18x2, soit 36 produits. Si les individus sont, de par cette organisation de l'économie, spécialisés dans la fabrication d'un produit, ils ont néanmoins besoin des deux produits Pl et P2 pour vivre. Il va donc falloir que les individus de l'entreprise I échangent leur production avec celle des individus de l'entreprise 2. Si tous les individus estiment qu'ils ont autant besoin de Pl que de P2, ils vont donc échanger la moitié d'une production contre la moitié de l'autre production. Comme les quantités produites sont égales, le produit Pl est donc égal en valeur au produit P2. En l'absence de monnaie, on est contraint d'utiliser alternativement le produit Pl et le produit P2 comme échantillon de la rémunération. On en déduit que la rémunération de chaque entreprise de 20 personnes est de 36 produits Pl ou 36 produits P2 . Nous définirons cependant une
1 Nous ne nous occupons pas ici de la répartition de la production entre les membres de chacune des entreprises: contentons-nous d'admettre, pour simplifier, qu'il n'y a de rémunération que pour les producteurs (aucune rémunération du capital), lesquels valorisent tous leur travail à égalité et 23

échelle de rémunération complémentaire que nous appellerons « réelle». Cette rémunération réelle est définie en paniers de produits Pl et P2 correspondant à la consommation typique du consommateurI. Dans cette répartition de la consommation, le panier est composé d'un demi Pl et d'un demi P2.
Rémunération Produits Nombre 36 36 P1 36 36 Rémunération P2 36 36 Rémunération réelle 36 36

Entreprise 1
Entreprise
I

P1 P2

2

Faisons maintenant intervenir une modification du processus de production qui fait qu'en dédiant six personnes (sur un total de vingt) à la formation et à la maintenance du capital (outillage), nous ayons une production de 8 produits Pl par producteur affecté aux produits de consommation en lieu et place de 2 produits Pl précédemment. Ceci signifie que l'entreprise 1 produira dorénavant 14 x 8, soit 112 produits Pl au lieu de 362. Comme nous sommes dans une logique de marché, la valorisation de la production dépendra de l'attitude des consommateurs. Dans le cas de notre économie, les producteurs de Pl, qui sont aussi des consommateurs, vont donc proposer d'échanger une partie de leur production contre celle de la seconde entreprise. Il y a une multitude de valorisations d'un produit vis-à-vis de l'autre, mais en fonction de l'antériorité, on peut borner ces possibilités entre deux positions extrêmes: l'une considère qu'un produit est parfaitement substituable à un autre,
reçoivent donc la même part, c'est-à-dire 1/20 de la production de chaque entreprise. 1 C'est la méthode qui est actuellement adoptée pour valoriser un Produit Intérieur Brut (PIB). On calcule un PIB avec l'aide d'une monnaie (le dollar, l'euro, le yen...) puis on réajuste ce montant pour tenir compte de l'évolution de la monnaie en valeur (inflation). A cet effet, on établit un panier de biens de consommation typique et on calcule la variation de prix de ce panier pour corriger le PIB. C'est pourquoi, un PIB est toujours donné en prenant comme référence une monnaie à une année donnée: par exemple, on peut évaluer le PIB 2003 des Etats-Unis avec le dollar de 1990. Il est donc ainsi possible de comparer en valeur réelle, le PIB de deux années différentes. 2 Nous faisons ici abstraction de l'effort d'accumulation de capital qui a été réalisé par l'entreprise 1 préalablement à cette modification du mode de production. Cette accumulation de capital a probablement signifié que, sur une certaine période de temps, certains individus de l'entreprise 1 se soient attelés à la formation de ce capital sans production simultanée de P 1. Il s'ensuit que, sur cette période de temps, la rémunération du groupe 1 a été réduite. 24

l'autre estime qu'aucun produit ne peut se substituer à l'autre. Dans l'ensemble de ces hypothèses, on considérera que l'appétit des consommateurs pour la production est infini1. Imaginons que les produits Pl et P2 soient parfaitement substituables l'un à l'autre. Ceci signifie que le produit Pl est vu par le consommateur comme étant totalement égal au produit P2. Cette hypothèse remet en cause le besoin de disposer à la fois de Pl et de P2. On pourrait d'ailleurs considérer dans un tel cas que chaque entreprise garde sa production et n'échange pas. Nous aurons alors les rémunérations suivantes:
Rémunération Produits Nombre 112 36 P1 112 36 Rémunération P2 112 36 Rémunération réelle 112 36

Entreprise 1
Entreprise
I

P1 P2

2

Evaluées en valeur réelle, on voit une différentiation totale des rémunérations entre l'entreprise 1 et l'entreprise 2. Ceci n'est en rien surprenant puisque les produits sont évalués à la même valeur. Cette situation n'est cependant pas délicate pour l'entreprise 2. En effet, si les produits Pl et P2 sont parfaitement substituables et que seul, le produit Pl peut bénéficier de cette innovation technologique, l'entreprise 2 va changer de production et se mettre à fabriquer du Pl pour rattraper son retard vis-à-vis de l'entreprise 1. Mais cette situation contredit notre hypothèse de départ d'une différentiation entre Pl et P2. La productivité par individu mesure la production de valeurs réelles par individu. La productivité moyenne d'une économie se calcule en divisant la production totale par le nombre de producteurs. Dans le cas présent, nous avons donc une production de (112+36) paniers à diviser par le nombre de producteurs (40), soit (112+36)/40, soit 3,7 paniers de produits par producteur. Avant la modification du mode de production de l'entreprise 1, nous avions une productivité de (36+36)/40, soit 1,8 paniers par producteur. Cette modification du mode de production a donc entraîné une augmentation de la productivité

de l'ensemble de l'économie d'un facteur de 3,7/1,8 - 1, soit 2,05 - 1, soit 105%.

l

Si tel n'était pas le cas, cela ouvrirait des possibilités de réduction du temps 25

de travail.

Etudions maintenant la deuxième hypothèse extrême, celle dans laquelle le produit Pl ne peut se substituer, même partiellement, au produit P2. Dans un tel cas, les consommateurs maintiendront la moitié du budget dont ils disposent pour l'achat de P2 et l'autre moitié sera donc consacrée à l'achat de Pl. Les producteurs de l'entreprise 1 échangeront 112/2, soit 56 produits Pl contre 36/2, soit 18 produits P2. Il s'ensuit qu'un produit Pl vaudra désormais 18/56, soit 0,32 produits P2 et qu'un produit P2 vaudra 56/18, soit 3, Il produits Pl:
Rémunération Produits Nombre 112 36 P1 112' 112 Rémunération P2 36 36 Rémunération réelle 74 74

Entreprise 1
Entreprise
I

P1 P2

2

Les deux entreprises ont alors une rémunération identique et égale à 74 paniers de produitsl. L'entreprise 1 a réalisé un effort d'accumulation capitalistique qui lui a permis d'augmenter sa production. Cependant, les bénéfices de cet accroissement de la production profitent aussi bien à l'entreprise 1 qu'à l'entreprise 2, ce qui signifie qu'ils reviennent aux consommateurs et non aux producteurs. On remarquera que ce comportement des consommateurs vis-à-vis des produits ne modifie nullement l'augmentation de la productivité. La productivité par individu est de (74+74)/40, soit 3,7 paniers par producteur, ce qui nous fait la même augmentation de productivité de 105%. On peut déduire de cet exemple qu'en situation de concurrence totale, le bénéfice d'un accroissement de la production profite intégralement aux producteurs, alors qu'en situation de non-concurrence (et donc de monopole), le bénéfice de l'accroissement de la production profite à l'ensemble des consommateurs. On voit, au travers de cet exemple, qu'une entreprise en situation de monopole sur un produit n'a guère intérêt à augmenter sa production. On comprend l'inefficacité et le parasitisme que peut générer une entreprise privée en situation de monopole, d'où la nécessité des réglementations qui visent à empêcher de telles situations (loi anti-trust par exemple) et le gâchis économique que représente la
1

Dans un tel cas, le panier est composé de 56/74, soit 0,76 produit Pl et 26

18/74, soit 0,24 produit P2.

privatisation de servIces publics disposant de monopoles de faitl.
Détérioration des termes de l'échange

On remarquera que dans l'exemple précédent, il n'y a jamais de perdant. Dans le premier cas (situation concurrentielle), les producteurs qui ont réalisé l'augmentation de la production en bénéficient intégralement. Dans le second cas (situation de non concurrence absolue), cette augmentation de la production a profité à l'ensemble des consommateurs, c'est-à-dire aussi bien aux producteurs de Pl qu'à ceux de P2. Cependant, cet exemple à deux produits est différent de la réalité d'une économie dans laquelle sont proposés des milliers de produits. Certains de ces produits sont plus ou moins concurrents avec d'autres. Inversement, certains ne sont nullement interchangeables avec d'autres. Par ailleurs, l'arrivée de nouveaux produits correspondant à de nouveaux besoins2 remet en cause les habitudes de consommation et donc l'allocation du budget des ménages. Le premier cas de figure de l'exemple précédent (situation concurrentielle) était singulier dans la mesure où nous avions décrété que la population avait besoin de deux produits pour vivre pour ensuite décider que ces produits étaient interchangeables, ce qui contredisait l'hypothèse initiale. Nous allons donc réintroduire cette situation concurrentielle en divisant la population en quatre entreprises, chacune étant composée de 10 producteurs, les deux premières entreprises réalisant le produit Pl, les deux dernières fabriquant le P2. A l'état initial et dans chaque entreprise, un producteur est affecté au renouvellement du capital (qui se résume à un outillage) et 9 producteurs fabriquent les produits de consommation avec un rythme de 2 par producteur et période. Comme dans l'exemple précédent, le produit Pl est donc égal au produit P2, le panier de produits dans lequel on évalue la rémunération est équivalent à un demi Pl et un demi P2 :
I

L'archétypede ce gâchis est la privatisationdes cheminsde fer britanniques.

Cette privatisation n'a nullement enclenché un cercle vertueux d'investissements, mais au contraire maintenu le sous-investissement notoire qui caractérisait ce réseau ferroviaire. Ces sociétés opérant sur un marché captif, moins les sociétés privées investissaient, plus grands étaient les dividendes versés aux actionnaires. 2 On peut admettre que ces nouveaux besoins sont parfois suscités par de nouveaux produits! 27

Rémunération Produits Entreprise Entreprise Entreprise Entreprise 1 2 3 4 P1 P1 P2 P2 Nombre 18 18 18 18 P1 18 18 18 18

Rémunération P2 18 18 18 18

Rémunération réelle 18 18 18 18

L'entreprise 1 va réaliser une accumulation capitalistique qui fera que, désormais, trois producteurs seront affectés au renouvellement du capital, et que les sept autres produiront chacun 8 produits. Cela signifie que l'entreprise 1 va désormais produire 7x8, soit 56 produits Pl en lieu et place de 18 produits précédemment. L'entreprise 2 ne va pas modifier ses habitudes de production et va continuer à produire 18 produits Pl. Nous allons examiner l'hypothèse extrême qui consiste à considérer que le produit Pl n'est absolument pas concurrent du produit P2. Ceci signifie que les consommateurs vont continuer de répartir une moitié de leur budget en achats de Pl et l'autre en achats de P2. En l'absence de monnaie, les producteurs des entreprises 1 et 2 vont proposer la moitié de leur production, soit (56+ 18)/2, soit 37 produits Pl contre (18+ 18)/2, soit 18 produits P2. Dans un tel cas, un produit Pl vaudra 18/37, soit 0,49 produit P2 et un produit P2 vaudra 37/18, soit 2,06 produits Pl.
Rémunér. Produits Entreprise Entreprise Entreprise Entreprise 1 2 3 4 P1 P1 P2 P2 Nombre 56 18 18 18 P1 56 18 37 37 Rémunér. P2 27,24 8,76 18 18 Rémunér. réelle 41,62 13,38 27,S 27,S Evolution des Evolution Pouv. d'achat 2,31 0,74 1,53 1,53

termes de l'éch. 1,51 0,49 1,00 1,00

On s'aperçoit que l'entreprise 2 fait les frais d'une telle situation: alors que sa rémunération était précédemment de 18 paniers de produits, elle n'est plus que de 13,38 paniersl. Alors que dans la situation antérieure, il avait, à la tin des échanges, 9 produits P I et 9 produits P2, il n'a plus désormais que 9 produits Pl et 4,38 produits P2.
1

Le panier de produits est désormais composé de (56/2)/41,62, soit 0,67
PI et (27,24/2)/41,62, soit 0,33 produits P2.

produits

28

On définira comme « termes de l'échange» d'un producteur, le rapport de la valeur de la production de cet individu par rapport à la valeur moyenne de la production des autres individusI. Si ceux-ci sont égaux à 1, cela signifie que la valorisation du travail de l'individu est égale à la valorisation moyenne du travail des autres individus. Dans le cadre de notre exemple, chaque entreprise a le même nombre de producteurs (10) et on considère que la production est équitablement répartie entre ses membres. Avant la modification du mode de production, la production de chaque entreprise étant égale à la production de n'importe quelle autre entreprise, les termes de l'échange de tout individu étaient égaux à 1. Avec la modification des modes de production du Pl, les termes de l'échange des différents individus ne seront plus les mêmes et vont évoluer selon l'entreprise. L'évolution des termes de l'échange mesure le rapport entre les termes de l'échange après modification capitalistique par rapport aux termes de l'échange avant. On s'aperçoit que si les entreprises 3 et 4 ne constatent aucune variation des termes de l'échange, cela n'est pas le cas pour l'entreprise 1 qui enregistre une variation positive (1,51) et l'entreprise 2 dont la variation est négative (0,49)2. La productivité est désormais de (41,62 + 13,38 + 27,5 + 27,5)/40, soit 2,75 paniers par personne par rapport à l'ancienne productivité de (18 x 4)/40, soit 1,8 paniers, ce qui nous fait une augmentation de la productivité d'un facteur de 2,75 / 1,8, soit 1,53. En multipliant ce rapport par la variation des termes de l'échange, on obtient la variation du niveau de vie des individus de chaque entreprise. On s'aperçoit alors que la variation des termes de l'échange de l'entreprise 2 (0,49) n'est pas compensée par la hausse de la productivité (l,53), ce qui nous donne une baisse du pouvoir d'achat d'un facteur de 0,74 (inférieur à 1). Ce résultat ne devrait pas nous étonner. Au cas où une entreprise augmente sa production, l'économie dans son ensemble bénéficie de cet accroissement. Les termes de
1

On utilise généralementle terme de « dégradationdes termes de l'échange»

vis-à-vis du commerce international pour caractériser une dépréciation ou dévaluation d'une monnaie. Ce phénomène est absolument identique et ne s'explique que par une dégradation des termes de l'échange de l'ensemble des entreprises d'un pays par rapport à un autre. 2 Ce qui nous importe ici est la variation des termes de l'échange. Nous sommes ici dans une situation particulière dans laquelle les termes de l'échange de toutes les entreprises étaient égaux à 1. Dans ce cas, les nouveaux termes de l'échange sont strictement égaux à leurs variations. 29

l'échange déterminent la clé de répartition de cette production auprès des différents producteurs. Nous avions vu, dans le système à deux entreprises (cf. page 23), qu'en cas de nonconcurrence, une hausse de la production bénéficie de façon uniforme à l'ensemble des consommateurs, ce qui signifie qu'il n'y a aucun changement dans les termes de l'échange de chaque entreprise. Inversement, en cas de concurrence totale, cette augmentation profite intégralement à l'entreprise, ce qui signifie que l'augmentation des termes de l'échange de cette entreprise est égale au rapport de l'augmentation de la production de l'entreprise sur l'augmentation totale de la production de l'économie. Dans le système à quatre entreprises que nous venons de voir, les entreprises non-concurrentes prises dans leur ensemble (3 et 4) ne voient nullement se modifier leurs termes de l'échange et bénéficient donc de l'augmentation de la productivité de l'ensemble de l'économie. L'entreprise 1 va bénéficier d'une augmentation des termes de l'échange égale au rapport de l'augmentation de sa production sur l'augmentation de la production de Pl, augmentation qui sera donc supérieure à 1 et explique l'enrichissement supplémentaire des producteurs de cette entreprise. Par contre, l'entreprise 2 va subir une diminution des termes de l'échange égale à 1 (sa production est restée constante) divisé par l'augmentation de la production de Pl «56+ 18)/(18+ 18) = 2,05), soit 0,49. Cette baisse de 51% des termes de l'échange est forcément plus forte que l'augmentation totale de la production d'une économie, sachant que cette variation des termes de l'échange intéresse un sous-ensemble d'entreprises (les entreprises concurrentes entre elles et fabriquant le Pl): il y a donc appauvrissement de ces producteurs. Cet exemple nous montre, contrairement à ce que l'on nous affirme trop souvent, que la combinaison du marché et de la modification des modes de production conduit à un appauvrissement de certains producteurs. Le marché ne peut, en aucun cas, être considéré comme un système dans lequel tout le monde est gagnant en toutes circonstances. Réalisme de cette approche Cet exemple est évidemment virtuel dans la mesure où il s'agit d'un modèle réduit dans lequel 40 personnes remplacent plusieurs millions d'individus et deux produits remplacent des

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milliers de biens et services. Nous allons donc maintenant examiner la pertinence de ce modèle réduit. Dans une économie composée de millions d'individus, ceuxci ne peuvent pas être informés au même moment et donc, une baisse des prix consécutive à une augmentation de la production ne peut être instantanée. De même, ils ne se situent pas tous au même endroit et il est possible que le produit Pl ne puisse être transporté} : cette baisse de prix peut donc ne pas avoir un impact sur l'ensemble du marché, mais seulement une partie de celui-ci. On en déduit que, du fait du grand nombre d'individus sur la planète ou dans un même pays, un produit qui, de prime abord, est concurrent à un autre produit en le comparant du strict point de vue de ses caractéristiques, peut très bien n'être réellement concurrent que pour une fraction de la population et ne pas l'être pour une autre. C'est typiquement le cas de certains services qui sont réalisés sur place et ne peuvent en aucun cas être transportés. De plus, le périmètre de ces fractions de population peuvent évoluer dans le temps. Dans notre modèle, nous avons examiné en détail deux hypothèses extrêmes: les produits sont en concurrence totale ou absolument noninterchangeables. Comme nous l'avions supposé précédemment, la réalité se trouve quelque part entre ces deux hypothèses extrêmes et nous pouvons en conclure que notre modèle réduit reste parfaitement pertinent eu égard à l'inaccessibilité logistique de certains biens et services. Notre modèle réduit d'économie était composé de deux produits de consommation. Ceci est totalement éloigné de la réalité dans la mesure où l'économie est composée de millions de produits différents, les uns étant plus ou moins concurrents, c'est-à-dire substituables à d'autres. En supposant que le produit Pl, sur lequel a porté le développement technologique et l'augmentation consécutive de la production, soit non concurrent à une centaine d'autres produits indispensables vis-àvis des besoins de la population, la non-prise en compte du bouleversement technologique entraînera une misère encore plus grande pour les producteurs de ce produit Pl : leur production sera encore plus dévalorisée que dans notre exemple et ils ne pourront accéder en quantités suffisantes aux cent autres produits qu'ils ont l'habitude d'acheter. C'est pourtant à ce moment critique qu'ils vont avoir besoin de capital pour multiplier leur production.
1 Ou que le coût du transport rende cette baisse de prix inopérante.

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Par ailleurs, nous avons supposé que, dans le cas où les deux produits Pl et P2 n'étaient absolument pas concurrents, la population souhaitait maintenir la répartition de son budget en deux parties égales: une pour l'achat de Pl et l'autre pour l'acquisition de P2, et ce, quelles que soient les quantités fournies pour chaque produit. Ceci constitue une autre position extrême. Dans la réalité, il est possible que l'augmentation de la production de Pl conduise à une saturation de la demande telle qu'elle aboutisse à une surproduction de ce produit. Dans un tel cas, la détresse des producteurs les moins avantagés du produit Pl, c'est-à-dire ceux du groupe 2, sera encore plus profonde: les prix de Pl vont tellement chuter que la seule solution sera alors de se reconvertir dans la fabrication d'autres produits. Ces différents cas de figure nous permettent de généraliser la notion de concurrence. On dira qu'un produit n'est en concurrence avec aucun autre produit, si quelles que soient la quantité et/ou qualité du produit, les ménages n'opèrent aucune réallocation de leur budget vis-à-vis de ce produit. De cette définition générale, on en déduit qu'un produit est généralement concurrent d'autres produits mais jamais de la totalité d'une production. Ce modèle, bien que réduit et simplifié, exprime parfaitement la réalité qu'entraîne une modification capitalistique du processus de fabrication et de vente des produits et services. Lorsqu'un producteur ou groupe de producteurs (entreprise) augmente la quantité ou qualité d'un produit, cette amélioration signifie une augmentation de la production d'ensemble d'une économie. Pris individuellement, les producteurs ne bénéficieront de cette hausse de la production que si ils ne subissent pas une détérioration des termes de l'échange supérieure à cette hausse. Une détérioration des termes de l'échange est consécutive de la concurrence: les consommateurs ont décidé d'allouer moins de ressources à l'achat d'un produit. La plupart des autres produits sont peu concurrents du produit dont les quantités ou qualités ont été améliorées. Dans ce cas, les producteurs des produits nonconcurrents ne verront leurs termes de l'échange se modifier que d'une façon insignifiante et bénéficieront de l'augmentation de la productivité générale de l'économie. Par contre les producteurs de produits directement concurrents verront leurs parts de marché réduites d'un facteur plus fort que l'augmentation de la productivité générale de l'économie dans la mesure où la dégradation des termes de l'échange rapporte 32