De l'île Maurice à l'exil

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Après plus de trente ans d'absence, l'auteur revient à l'île Maurice, son pays natal auquel il est très attaché mais qu'il a du quitter pour profiter de meilleures perspectives d'avenir. Les changements sont de taille, mais il n'est plus le même non plus. Il parcourt et décrit les rues. Des souvenirs douloureux et touchants à la fois remontent à la surface. De nouveau parmi ses compatriotes, il est surpris et attendri par la gentillesse naturelle qui ne les a pas quittés malgré les améliorations sociales et économiques.
Publié le : mercredi 1 mai 2013
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EAN13 : 9782296536128
Nombre de pages : 318
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Guy Ng Tat ChungDe l’île Maurice à l’exil
Après plus de trente ans d’absence, l’auteur revient à l’île
Maurice, son pays natal auquel il est viscéralement attaché
mais qu’il a dû quitter parce que la situation économique
défaillante ne lui offrait aucune perspective d’avenir. Les
changements sont de taille, mais il n’est plus le même non plus.
Il parcourt et décrit par le menu les rues de Curepipe, sa ville
bien-aimée, et de revoir ces lieux qui lui étaient si familiers fait De l’île Maurice
remonter à la surface des souvenirs douloureux et touchants à
la fois. De nouveau parmi ses compatriotes, il est agréablement à l’exilsurpris et attendri par leur gentillesse naturelle et spontanée
qui est restée la même après toutes ces années et malgré
l’amélioration de leur condition sociale et l’évolution positive
de l’économie mauricienne.
Récit
Guy Ng Tat Chung est né à Curepipe d’un père chinois et d’une mère
mauricienne. Après des études secondaires à St Joseph’s College
à Curepipe, il quitte l’île Maurice à l’âge de 26 ans pour la France.
Il réussit ses études de lettres à Aix-en-Provence et d’anglais à
Dijon. Bien que sa carrière ait été consacrée exclusivement à
l’enseignement, à ses heures perdues il se livre aussi à l’écriture, la
musique et la peinture. La distance qui le sépare de son île ne réduit
en rien son attachement pour elle.
Illustration de couverture : IstockPhotos
Lettres
de l’OcéanISBN : 978-2-343-00419-8
25,50 € Indien
Guy Ng Tat Chung
De l’île Maurice à l’exil1111111111111111111111111Del’îleMauriceàl’exil
111111111Premièreédition
©manuscrit.com,2003
©L’Harmattan,2013
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 00419 8
EAN:9782343004198
11,1111111111111111111,11111111111111111,1,111111111111,1GuyNgTatChung
Del’îleMauriceàl’exil
récit
L’Harmattan
111111111111111111111111111111111C’est un livre que je dédie à mon très regretté père qui n’est
malheureusement plus là pour en prendre connaissance, à ma
mère qui a tant souffert dans sa vie, à mes frères et sœurs
éparpillésaujourd’huidanslemonde,àmafemmeHélènepour
m’avoir tenucompagnie de manière indéfectibletoutle long de
cette longue route pleine de bonheur qu’on a parcourue
ensemble, et bien entendu à mes enfants Jérémy, Chloé et
Manuéla pour qu’ils se souviennent que le peu que j’ai essayé
de leur donner, c’est de l’île Maurice que je le tiens. Je pense
aussi à chacun de mes amis curepipiens qui ont évolué à mes
côtés à une période où c’était un bonheur pour nous de nous
retrouver.
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Letempsécoulé
J’étais euphorique au moment de prendre l’avion. J’avais atten
du cet instant pendant si longtemps. Il faisait une chaleur
oppressante et j’avais hâte de partir. Mais j’ignorais que j’em
pruntais un chemin de non retour. La situation ne s’améliorant
pasàMaurice,j’avaisbeaucoupdemalaprèstousmesdéboires
àenvisagerunaveniraupays. 11
Le temps est vite passé depuis. Mes enfants sont venus et
n’appartiennent plus au même système que le mien. Ils sont
français. C’est un engrenage qu’on ne contrôle pas toujours, et
onnefaitpastoujourscequ’onveutdanslavienonplus.
Une petite trentaine d’années me sépare de ce départ tant
souhaité à l’époque. Pendant ces années fugaces en France, je
m’appliquais à m’intégrer dans un monde auquel je dois beau
coup et qui n’était pas le mien. Je m’y adaptai avec la
détermination d’un coureur de fond qui veut terminer sa cour
se, quitte à finir dernier; et je m’assimilai sans compter. Pour
s’exprimer, mon cœur trahit son accent brut et emprunta
allègrement des mots colorés qui avaient une sonorité agréable,
mêmes’ilsn’étaientpaslessiens.J’apprisàconnaîtreetàaimer
le peuple de France qui m’a accueilli sans réserves, et offert son
amitié indéfectible. Animé du souci de lui être semblable, j’en
copiai le mode de vie, la façon de parler, la manière de penser.
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essentiel demeura résolument intact. Comme tout expatrié, je
sais que dans un autre pays que le mien je ne serai jamais chez
moi. Quand un arbre transplanté survit à un climat qui n’est
paslesien,ilatoutesleschancesdes’épanouirdanslaterrequi
l’accueille. La sève brute de l’homme déraciné alimentera son
âme à tout jamais de fragrances natales obsédantes. Plus de
trente ans me séparent de mon île, de cette île qui m’a donné
tant d’amour et que j’aime tant. Oui, il y a plus de trente ans
déjà qu’a commencé cette lente tectonique inéluctable. De
temps à autre, toute ma nostalgie accumulée au fil des années
remonte à la surface comme un magma incandescent et consu
memonâmedelavesbrûlantesdusouvenir. 11
Aujourd’hui de retour dans mon pays pour les vacances, je
me retrouve de manière encore plus flagrante face à ma peine.
Même mes frères et sœurs ont changé et rien n’est plus pareil.
Quelle déconvenue déchirante, quelle tristesse de constater que
lepeuplequej’aimetant,quecemiroirquipourtantmerenvoie
ma propre image, ne me reconnaît plus! Désormais, tous
s’obstinent à s’imaginer que je suis un étranger, un réunionnais
à la rigueur! Quelle déchéance! Et c’est en vain que je décline
cetteidentitédontonm’affuble. 11
—Mais je suis un Mauricien, je vous dis! Je m’entête en
vainàleuraffirmer.
Comment redevenir ce que je fus après tout ce qui fut?
C’était bien moi qui avais voulu partir à n’importe quel prix.
Quand j’ai commencé à réaliser que pas un jour ne s’écoulait
qui ne me dépouillât un peu plus de moi même, de mon iden
tité initiale, il était déjà trop tard. J’avais atteint le point de non
retour et paradoxalement, cela me parut plus commode de
continuer mon autoflagellation que de reculer. J’avais entrepris
de manière fortuite et systématique la démolition de ce qui
faisait de moi un Mauricien. Je me suis démauriciannisé et rien
n’a arrêté mon acharnement, rien ne s’est interposé. Mes pa
rents sont les artisans de mon heureux métissage et c’est moi
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quejesuisdevenu. 11
C’est désormais mon destin de parcourir le monde
aujourd’hui sans jamais m’arrêter longuement à un même
endroit. Comme une abeille qui vole de fleur en fleur, je
séjourne peu dans un même pays pour mieux atteindre un
autre. Je suis un homme qui pense à ailleurs, une particule
d’ombre éperdue de lumière. Je vais là où le soleil se lève. Et à
son coucher, je me languis après toute autre source rayonnante
de lumière, la lune, le néon, la beauté, l’esprit. J’ai beau me
croire bien partout, je ne suis nulle part chez moi. Tel est mon
paradoxe. La mobilité est un expédient compensateur de mon
déracinement irréversible et de mon impossible réimplantation.
Quand je regarde au plus profond de moi, je vois toujours le
petit mauricien courageux et ambitieux en train de courir
commeun«longdistancerunner» versunobjectifqu’il nevoit
pas. Craintif, à peine essoufflé, ses yeux ruissellent de rêves. Il
aime encore sourire, rire, et il regarde le ciel en direction de
1«The Southern Cross ». Je vois courir un méconnu, le fils du
petit cordonnier chinois de Curepipe qui a toujours voulu être
2The Ragman’s Son . Je l’observe et le juge comme je l’ai toujours
fait, avec la même indulgence qu’autrefois, mais ne sachant pas
s’il faut lui reprocher tout de même de ne pas être retourné au
bercail quand il était encore temps. Il est là omniprésent,
martelant inlassablement mes veines à chacune de ses petites
foulées. Je le vois comme s’il courait dans un labyrinthe,
s’éloignant de plus en plus de son objectif. Ses rêves me font
penser à ces chapeaux accrochés autrefois aux bois de cerf de la
Rue Malartic. Ils étaient trop hauts pour que je puisse les
toucher et c’était toujours quelqu’un d’autre qui les décrochait.
Puisse t ilcourirencoretrèslongtemps!
Me voilà revenu pour la première fois au pays natal. Je
pensais faire un voyage dans le passé, un voyage plein de
lumière, de vigueur et de jeunesse, mais en réalité, j’ai fait un
1LacroixduSud
2LefilsduchiffonnierdeKirkDouglas
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de la rue Malartic n’est plus que des ruines, ailleurs des
immeubles en béton et des magasins modernes ont poussé
comme des champignons. De plus, la neige des années est
tombée gentiment et a blanchi de nombreuses têtes. Je cherche
dans la foule ces visages jeunes et frais que j’avais laissés
derrière, mais je ne reconnais personne.Où sontpassés tous ces
amis d’antan? Ont ils tous déménagé? Montrez vous! Je suis
revenu pour vous dire ce que c’est que de prendre l’avion, et
vous raconter la France comme promis. Je suis venu vous dire
que j’ai mon diplôme, que j’ai le téléphone dans ma maison,
que dans ma salle de bain il y a une baignoire, que je possède
même une voiture, que j’ai vu la neige, que je suis allé à
Lourdes, que j’ai vu Paris. Que j’ai parcouru le monde et que je
saisbeaucoupdechoses!
Hélas! Curepipe n’est plus qu’une ville sourde, une ville
que le temps avait peuplée de formes transparentes, de visages
frappés d’aphasie. Chez moi, dans mon île, dans ma propre
ville je ne suis personne, je n’ai plus d’identité! Au secours!
Suis je devenu invisible? Sortilège! Quelle angoisse! Mon
cœurtournoiecommeunoiseaufatiguéetessouffléquicherche
désespérément une branche familière sur laquelle se poser
avant de se résoudre à raser le sol. Et je consens à réajuster ma
ligne de tir, à viser un peu plus bas chez les plus mûrs, mais
toujours en vain. Finalement, je descends presque au bas de
l’échelle. Là, le temps a fait des ravages sur des visages qui me
réapparaissent comme dans un monde fantôme; cheveux,
barbes et moustaches ont non seulement altéré leur physio
nomiemêmemaisonteuletempsdeblanchir,deseraréfier,de
se défricher; des dents sont tombées, ont jauni, des rides ont
creusé de profonds sillons et surtout, la flamme qui brillait
autrefois dans les regards vacille aujourd’hui à la limite de
l’extinction. J’ai le souffle coupé. Désiré, un ami retrouvé, me
ditd’unairdésabusé: 11
—Ilyenamêmequireposentaucimetière,tusais!
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amid’enfance etàquij’avaisécritma premièrelettreenanglais
à l’âge de neuf ans nous a quitté peu d’années après mon
départ. Michel est mort d’un cancer, suivi de Gérard dans la
foulée, Raj aussi leur a emboîté le pas peu de temps après et,
pour finir Jean Claude les a rejoints tout récemment. Oui,
beaucoup de ceux qui m’entouraient sont morts en mon
absence. Je suis triste et j’en veux presque au destin de ne pas
leuravoirlaisséle temps de m’attendre.Eux mes repères,la vie
lesavaitabattuscommeunbûcheronabatdesarbres,l’unaprès
l’autre. Au fond, n’était ce pas pour leur montrer un jour qui
j’étais que je suis parti, que j’ai quitté le pays? S’ils se mettent
tous à disparaître, mon départ n’aura t il pas bientôt plus de
sens? 11
Mais pouvais je ne pas partir? À vrai dire, je n’avais pas
trop le choix. Et c’est trop tard maintenant pour me poser ce
genredequestion,mêmesilatentationesttoujoursprésente;et
je pense à tous ceux qui veulent quitter leur pays, étourdis par
les lumières et la richesse des pays développés. Partez, mais
jamaispourlongtemps.Moi,j’aidûpartirparcequelasituation
sociale ne faisait qu’empirer. Le chômage attendait la plupart
de ces jeunes étudiants qui, comme moi, aspiraient à un avenir
meilleur. De nombreux mendiants sillonnaient nos rues de
Curepipe et défiguraient nos paysages quotidiens. Curepipe,
ma ville bien aimée, me paraissait hideuse, sale, noire et
humide. Les activités étaient paralysées par des grèves de
dockers et la police dispersait les grévistes à coup de matraque.
Les scrupules qui me torturaient de ne pas pouvoir améliorer
un tantsoit peu les conditionsde vie deceuxqui m’entouraient
me désertèrent. Je m’étais pourtant acoquiné à un groupe de
dissidents avec lesquels j’organisais des réunions clandestines,
collais des affiches à des heures tardives. Cette tâche indéfinie,
ambitieuse, voire fort noble que je m’étais assignée était
cependant impossible. Rien ne me blessait tant que l’injustice
dont nous étions victimes et contre laquelle nous ne pouvions
pas lutter. Je devais quitter ce maudit pays pour toujours, et je
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111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,111,111111111111111111111111ne regarderais plus derrière moi. Je lisais à l’époque Dubliners
de James Joyce. Et je me trouvais dans la même situation
qu’Éveline, l’héroïne; Je la bien sotte d’abandonner au
dernier moment ses projets de fuir la misère de sa triste vie
alors que le bonheur était à portée de main, si proche. Et
pourtant, elle n’arriva pas à franchir le Rubicon. Allais je me
trouver confronté au même dilemme qu’elle? Mais la nouvelle
de l’emprisonnement des leaders du parti que nous soutenions
conforta ma décision de quitter le bateau. Il fallait sauver ma
peaucoûtequecoûte.Notrepayssedébrouilleraittoutseul! 11
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1,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111Chapitre2
Ladésolation
La situation économique et sociale à Maurice s’était gangrenée
depuisdesannéesetjen’arrivepasàmesouvenirs’ilyavaiteu
un commencement notable. Mon pays avait chu petit à petit
dans la disgrâce, comme on s’enlise dans des sables mouvants.
J’étais un peu comme ces gens qui sont nés et qui ont grandi
dans un pays en guerre depuis leur naissance. Ils ne connais
sentpaslapaix.Lesgensautourdenousétaientpourlaplupart
des pauvres et vivaient de peu de choses. Quand je me rendis
compte des problèmes qui rongeaient le pays, il me semblait
que la situation avait toujours été ainsi, que nous n’avions rien
connu de mieux auparavant. Dans ses efforts désespérés pour
s’accrocher à un pouvoir devenu friable et aussi pour sauver sa
peau, le gouvernement opprimait le peuple et le bâillonnait.
Bâillon était un mot très à la mode chez le petit peuple, un mot
qu’on trouvait sur les murs, dans les journaux, et sur toutes les
lèvres. 11
Un marasme effroyable s’était installé dans notre vie,
paralysant totalement de nombreux secteurs d’activités, surtout
ceux qui touchaient le peuple en général. Le chômage planait
comme un fantôme au dessus des milliers de jeunes têtes
mauriciennes. Chaque année, ils arrivaient sur le marché de
l’emploi avec très peu d’espoir de trouver un travail. Sur une
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111population de plus de 900 000 habitants, autour de 400 000
seulement avaient un emploi. Combien sont les pays qui, en
plein milieu du vingtième siècle, ont connu la dictature, la
pauvreté ou la guerre de manière continue pendant vingt ans
ou plus. L’île Maurice était de ceux là. Minée par la haine et les
1 2bagarres raciales entre malbars , lascars , créoles, mulâtres,
blancs et chinois. Elle s’embourbait dans l’affligeante gadoue
d’une misère noire. Elle était comme abandonnée de tous et
livrée à son triste destin. Plus personne, ni même Dieu ne
pouvait nous sortir de là. D’un côté il y avait ceux qui étaient
nés pauvres et qui mouraient pauvres et de l’autre, ceux qui
trépassaient en grande pompe après être arrivés ici bas avec
une cuillère en argent dans la bouche. C’était l’ordre immuable
deschoses.
Quand l’indépendance fut proclamée, il y avait à peine
quelques années de cela, mes amis et moi nous avions couru
avec nos banderoles rapiécées et nos drapeaux rafistolés dans
les rues de Curepipe pour exprimer notre joie débordante!
C’était tellement bien, tellement beau de pouvoir non
seulement nous dire indépendants mais surtout de l’être. Mais,
nous étions loin d’imaginer qu’elle nous apporterait encore des
annéesdesouffranceetdemisèreaulieudenousenlibérer.Les
Réunionnais avaient raison, que pouvait faire une si petite île
sans l’Angleterre? Ces voisins suggérèrent même le rattache
mentdel’îleMauriceàlaFrance,commeMayotte.
—Abritez vous sous les ailes protectrices de la France
écrivaient ils dans leurs journaux. Devenez donc français, et
vous vivrez heureux! La France est une terre d’asile. Vous
n’aurezplusàsouffrir!
Mais nous, les Mauriciens, nous avions demandé l’indé
pendance pour être libres, libres de nos décisions, libres et fiers
d’avoir choisi notre destin. Dépendre d’autrui et se risquer à
devenir des «assistés»? Et nos mères, nos sœurs et nos cou
sinesdevaient ellesserepaîtrede«l’argentbraguettes»comme
1Indiens.
2Musulmans.
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toute façon, il n’a jamais été question que la France départe
mentalise une colonie anglaise qui ne lui appartenait pas. Nous
n’étions ni réunionnais, ni mahorais. Ce n’était certes pas parce
que nous envions le sort de nos cousins réunionnais que nous
avions choisi de ne plus être anglais. La France avait du mal à
s’en sortir avec ses colonies et l’Angleterre se débarrassait des
siennes. Le moment était donc on ne pouvait plus propice. Il
fallaitfoncer,iln’yavaitpasdetempsàperdre. 11
Seulementvoilà,nousavionsinvestitousnosespoirsdansla
seule capacité de nos leaders à assurer un avenir brillant et du
travail pour tout le monde. L’économie du pays était trop
malade, trop catastrophique pour pouvoir être remise sur pied
en quelques décisions rapides. Les quelques sparadraps et
cachets d’urgences ne servaient à rien. Il fallait un miracle, un
deus ex machinaet non pas que des soins palliatifs. De plus, les
membres du gouvernement qui assura la relève, face à la tâche
titanesque qui se présenta à eux, ne surent malheureusement
pas apporter les améliorations promises. Bien vite on se rendit
comptequ’ilssepréoccupaientsurtoutdeseremplirlespoches.
Et la chute fut terrible, douloureuse voire amère! Nos cousins
réunionnais avaient toutes les raisons de jubiler. Si l’indépen
dance a une saveur elle a malheureusement aussi un prix. On
ne se débarrasse jamais de son carcan sans blessures,et de ce
genredeblessures,onneseremetjamaisenunjour.
Suite aux grèves, aux inquiétants troubles sociaux et aux
manifestations répétées dans les rues le gouvernement instaura
1le couvre feu pour contenir la colère du peuple. «Curfew »
disait la radio et tout le monde se terrait le soir. Mais, on ne
bâillonne pas la lumière, ni n’emmaillote t on l’âme d’un peu
ple dans une camisole de force. Un soir, mes amis et moi, tous
chômeurs, nous en avions eu plus qu’assez d’être sous sa botte.
Nous avons donc décidé, par inconscience, de braver les auto
rités en nous pavanant dans les rues au delà de l’heure
1Couvre feu
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111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,11,111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111,,11111111111111111111111111111111111111111,111autorisée. Une estafette de la «Riot Unit » passa à cet instant
dans la rue. Nous les avons sifflées ethuées copieusementpour
nous défouler. Ces bons et loyaux serviteurs d’un gouver
nement décadent sont revenus sur leur pas. Ils étaient impa
tients de se mettre à l’ouvrage, prêts à en découdre. Ils
braquèrentsurnousleslumièreséblouissantesdeleurvéhicule.
À moitié aveuglé, je compris que deux options s’offraient à
moi: soit détaler comme un lapin effaré dans les haies de
bambous, soit rester sur place pour faire la démonstration de
mon courage juvénile. Je savais qu’en refusant la fuite je
m’exposaisàlabrutalité,àlaviolenceetauxcoupsdecrosses. 11
La nuit à Curepipe derrière les haies de bambous, à peine a
t on plus d’un mètre de visibilité et il était donc très tentant de
fileretsauverainsimapeau. Lapeurirrépressiblequis’empara
demoifuttrèsviteétouffée,chasséeparunvertigeinsensé,une
ivresse insoupçonnée, celle de l’advienne que pourra, celle qui
pourrait expliquer l’avancée aveugle des soldats sur le front.
Nous n’avions pas prévu ce coup de théâtre et ne savions pas
comment réagir. Ce fut la débandade pour le groupe. Certains
d’entre nous ont réussi à s’enfuir. Puis, nous avons été bous
culés et ligotés. Mais, à notre grande surprise, les coups nous
furent épargnés; sans doute à cause de notre passivité et de
notre détermination surprenante. Ou alors, n’étant pas tout à
fait sûrs de la gravité du délit commis, les représentants de
l’ordre ont hésité à sévir. Par contre, un déluge d’insultes
s’abattitsurnousaucommissariat. Ilsnousontbousculésetont
continué à nous traiter sans ménagements de sauvages et de
mal dégrossis. Face à leur copieuse agression verbale, mes amis
et moi avons fait mine de ne pas comprendre ce que la police
nous reprochait. Nous avions le souci naïf de faire triompher la
vérité en proclamant notre innocence, et attestions que nous
n’avions fait de mal à personne. Et le moins méchant des
policiersnoushurla:
—EtDisturbance!Disturbance!voussavezcequec’est?
1CRS
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1111111111111111,111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,1111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111Heureusement, Rama, qui avait pu s’échapper, informa
Neville de notre arrestation. Quand ce dernier arriva, il clama
haut et fort qu’il était des nôtres et qu’il fallait aussi l’enfermer.
Il étaiten vacancesà Maurice et, parce qu’il travaillaitpour une
organisation internationale, il possédait un passeport diplo
matique. Évidemment, les policiers étaient confrontés à un
problème qu’il était plus facile à résoudre en nous relâchant.
C’est donc grâce à l’intervention de Neville que nous avons
échappé à une nuit gratuite en cabane. Je me souviens quand
nous étions plus jeunes que nos parents avaient eu affaire à la
1KSLI , soldats de sa gracieuse Majesté qui patrouillaient dans
les villes pour maintenir l’ordre après des élections, et main
tenant qu’ils avaient été remplacés par La Riot Unit et la Special
2MobileForce mauriciennes,rienn’avaitchangé.
Le lendemain de cet accrochage avec la police, je me pro
menais dans nos rues habituelles en quête d’une activité quel
conque pour occuper mon temps. Mon Land of Rainbowsand
shooting Stars,mon Key and Star of the Indian Ocean n’offrait plus
que des paysages monochromes et ternes. Ceux de mes amis
quiétaientlesplusdépitéss’amusaientàdire:
3—Mauritius?It’safartintheIndianOcean !
Quelle tristesse! Il n’y avait pas plus d’avenir pour les
jeunes qu’il n’y avait de dodos vivants dans l’île. Ce petit
paradis pour touristes riches n’avait du paradis que le nom et
pour moi s’apparentait davantage au purgatoire! À Curepipe
comme presque dans toutes les villes du pays, les routes
laissées à l’abandon étaient parsemées de fondrières dangereu
sesetaucuneréparationn’étaitjamaiseffectuée.Avecles pluies
quasi quotidiennes, et tous les nids de poules qui la déparaient,
Curepipe, ma ville bien aimée, m’apparaissait inhospitalière et
triste ce jour là. La gare Jan Palach était un véritable bourbier
inondéoùtrépignaitunefouledegensdocilesquipassaientdes
heures à attendre un bus fantôme. Mon cœur pleurait à chaque
1King’sShropshireLightInfantry
2CRS
3L’îleMaurice?C’estunpetdansl’océanIndien.
19
11111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,1111,111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111fois que je m’arrêtais à cet endroit. C’était le point de chute de
l’amitié et le lieu de rendez vous par excellence de tous ces
jeunesgensoisifsdontpersonnenes’occupait.Nousaurionspu
devenir des vandales, des voyous, des cambrioleurs ou des
bandits si le caractère paisible de notre douce population et
notre penchant naturel pour le respect de l’autre ne nous en
avaientpaspréservés.J’enavaismarre,j’enétaisécœuré.
La pagaille généralisée et générée par l’incompétence de
ceux qui nous gouvernaient entravait le développement d’un
réseau d’autobus mutilé depuis plusieurs années déjà. Les files
d’attentepourcertainesdestinationss’étalaientsuraumoinsun
kilomètre. Les jambes engourdies de fatigue, les gens perdaient
un temps insensé à attendre. Les toilettes publiques de la gare,
d’une insalubrité notoire, débordaient de cloaques dont les
odeurs immondes se répandaient sur des centaines de mètres.
J’en avais pourtant l’habitude! J’aurais pu ne pas m’en faire et
rester indifférent à toute cette laideur comme beaucoup ont dû
le faire avant moi. Je n’avais certes pas connu mieux aupa
ravant, mais c’était plus fort que moi. Je refusai cette fatalité, je
refusai d’admettre qu’on ne pouvait rien y faire pour changer
les choses. J’avais le sentiment qu’il fallait absolument faire
quelque chose de fort, quelque chose qui nettoierait, laverait et
balaieraittoutecetteinfectionmalsaine.
Dans nos maisons, les impitoyables coupures d’eau quoti
diennes étaient devenues insupportables et rendaient notre vie
de plus en plus difficilelejour. À la tombée de la nuit, celles de
la «Central Electricity Board» prenaient le relais. Nous étions
devenus, contre notre gré, une population de gens pauvres,
sales et sans savoir vivre. Comment un peuple pouvait il
apprendre à ne pas polluer la nature de ses papiers gras et
autres détritus quand les services mêmes de la voirie étaient
déficients? Mais personne ne se souciait de débarrasser les
déchets nauséabonds de légumes abandonnés ou jetés par
ignorance pour ne pas dire par incivisme le jour du marché!
Uneodeurputrideyempoisonnaitl’atmosphèrechaquejourde
la semaine suivante. La cherté de la vie étranglait une popu
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111,111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,lation désabusée et stoïque. Et les mendiants, dont beaucoup
d’enfants, déparaient les rues de toutes les villes. Impuissants,
nous assistions à un regrettable exode des cerveaux dont le
pays avait le plus besoin. Ce n’était certainement pas sans
scrupules que les meilleurs éléments de notre société durent se
résoudre à fuir le pays pour des cieux plus cléments. Le
Canada, l’Australie, l’Afrique du Sud, la France et l’Angleterre
étaientlesdestinationsprivilégiéesdescandidatsàl’exil. 11
J’en avais vraiment plus qu’assez, oui, j’en avais marre de la
répression, qu’elle fût morale ou physique. Et c’est comme cela
que, la mort dans l’âme, je finis par prendre la douloureuse
décision de partir moi aussi, de tout quitter, d’abandonner ma
famille, mes amis, ma ville, mon pays. Je décidai que seule la
fuite me libérerait du carcan à la fois invisible et traumatisant
qui enserrait davantage mon cou. Malgré l’amour inébranlable
des miens, malgré la proximité et l’enchantement paradisiaque
denospaysagesAleajactaest!
Toutes les entraves avérées à la liberté du peuple et à mon
épanouissement personnel finirent par me convaincre et me
poussèrent vers la sortie; j’étais pour ainsi dire chassé de mon
île natale. Progressivement, mes rêves fébriles de partir exer
cèrent un empire tyrannique sur mon esprit. Ma vie devint un
purgatoire. Persévérance et entêtement transformèrent mes
modestes projets de départ en ambitions féroces. La France
m’interpellait. Certes je n’aspirais pas à être français mais ce
pays était connu pour être accueillant, une terre d’asile. On
pouvait y travailler et étudier en même temps. Soudain la
Francedontj’avaisapprislalanguedevintunmerveilleuxpays,
le pays de Cocagne. Je me mis à croire que je n’aurais plus de
soucis là bas. J’allais à la rencontre d’un peuple hospitalier,
j’auraisdenouveauxamis.J’iraisàParisetmebaladeraislesoir
sur les Champs Elysées, au milieu d’une multitude de lumières
étincelantes. J’irais ensuite à la faculté et ferais des études
brillantes.Jevivraisenfin!
Pourtant, je savais que les pays riches et évolués ne vou
laient plus d’étrangers, que leurs populations ne comprenaient
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111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111pas pourquoi ces indésirables ne restaient pas chez eux! D’une
part,ledestintragiquedenombreuxpaysavaitentraînél’exode
de leur population vers des pays bienheureux maisqui souvent
étaient la cause même de leurs tragédies et d’autre part, c’était
unepériodeoùlagravitédesproblèmeséconomiquesgénéraux
s’accordait mal aux considérations humanitaires. Si seulement
chacun avait les moyens de rester chez soi, ce serait trop beau,
ce serait l’idéal pour tout le monde et surtout peut être pour
l’étranger! Allez dire à une personne nantie et qui vit dans un
monde libre et aseptisé ce que c’est que de ne pas être libre,
d’avoir faim, de vivre dans la saleté et la peur. Comment
pourrait elle comprendre le désespoir des autres! Ce n’est pas
pour débarquer aux États Unis, en France, en Italie ou en
Espagne que des malheureux s’entassent à cinquante dans une
barque prévue pour vingt personnes et sur une mer démontée
mais pour atteindre les rivages de la liberté ou ceux de l’au
delà.
Je m’étais toujours dit que l’étranger choisirait de vivre chez
lui s’il pouvait vivre comme il l’entend. Ceux là qui gênent ne
sont pas ceux qui sont partis de chez eux par amour pour la
langue du pays d’accueil, ou par amour du peuple qui les hé
berge ou des paysages, mais ceux là qui, par la contrainte de la
subsistance se retrouvent là où ils ne devraient pas être. Est ce
une fatalité que le bonheur des uns doive forcément exclure
celui des autres! Il y a pourtant bien assez de place sur cette
immense planète pour les créatures infinitésimales que nous
sommespuissentyvivreheureuxcôteàcôte. 11
Monpauvreespritsurmenéétaitenfiévréd’aspirationspres
santes. Tellement qu’un jour ma mère qui semblait lire dans
mon cœur le désarroi despotique qui me tourmentait me dit
«Tu réussiras!» Elle me donna à cette occasion un dessin
caricatural qu’elle avait trouvé dans un journal; ce
racontait l’histoire d’un petit garçon pauvre et sans abri qui, le
jour de Noël, se retrouva seul dans le froid au moment même
où presque tous les autres enfants recevaient leurs cadeaux au
chaud. Rongé par la faim et désespéré, ce pauvre petit garçon
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11111111,1111111111111111111111111111111111111,111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111111,11111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111entra imprudemment dans le restaurant le plus proche pour
mendier un peu de nourriture. Mais, il fut jeté manu militari
dans la nuit froide et noire. D’énormes larmes lui coulaient des
yeux.Danscevisageémacié,sesyeuxénormesexprimaientune
tristesse que nul ne saurait décrire sans verser des larmes.
Transi et résigné, après s’être installé sur un banc, ce petit bout
de chou aux yeux pitoyable rendit l’âme. Alors, de son corps
inerte,sedétachaunpetitbonhommeailéqu’unangetintparla
main, pour le conduire au paradis. L’auteur avait fini cette
scèneaveccettephrase 11
«Quelquepart,quelqu’unpenseàtoi!»
Cette triste histoire me fit mal parce que je ne voulais
attendrenilamort,nidieupourêtreheureux!
Les années passaient et j’en étais toujours là. Sept années de
ma vie passées sans perspectives d’améliorations. À l’âge que
j’avais, les apparences et le glamour importaient plus que tout
pour moi. Les vacanciers mauriciens qui revenaient de France
ou d’ailleurs me faisaient envie. Ils représentaient la réussite
sociale et intellectuelle par excellence, le confort et le bien être.
D’un revers de la main je balayai les instants de clairvoyance
qui me disaient qu’ils pouvaient eux aussi avoir leurs problè
mes quotidiens, que ceux que j’imaginais célèbres n’étaient
peut être que des quidams inconnus en France, aux revenus
modestes et pas riches comme je voulais l’être; et quand ils
rentreraient en France, ils se fondraient dans la masse sans que
personne ne les reconnaisse. Certains de mes amis de classe
avaient aussi eu le temps de revenir de l’étranger avec un
diplôme universitaire en poche. Pendant que d’autres, plus
aisés, se mariaient et possédaient déjà leur voiture et leur
maison, ma vie à moi restait au point mort. C’est vrai je les
enviais,maisquepouvais jefaired’autre?
C’était au mois d’avril, la campagne électorale allait com
mencer; mes amis proches et moi nous nous y étions intéressés
de manière active. Et pourtant, nous avons fini par faire ce
choix inéluctable, chacun pour des raisons différentes, d’aller
poursuivre des études universitaires à l’étranger. Dans quel
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rions que mieux alors de la politique. Certains optèrent pour
l’Angleterre, l’Australie, l’Afrique du Sud ou le Canada. Mon
ami Ravine prévoyait entamer des démarches pour s’inscrire à
l’universitédelettresd’AixenProvence,JamesetClencyàcelle
de Strasbourg et Aparlen et moi même, nous nous étions
finalement décidés pour Toulouse. Des villes dont en réalité
nous ne savions rien mais, le simple fait d’en évoquer les noms
nousrendaitfébriles. 11
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MissiéChest
Août, c’est l’été en Europe et l’hiver à Maurice. Les jours sont
courts,ilpleutsouventetilfaitmêmefroiddanscertainesvilles
du centre. Mais c’est la seule période que j’ai pu choisir pour
retourner au pays. Après toutes mes années d’errance, j’ai
voulu vraiment revoir l’île Maurice que je pensais avoir quittée
à tout jamais. Je pensais vraiment ne plus y revenir. À l’aéro
port je revois mon père. Il est assis dans la voiture de mon frère
qui s’est déplacé pour venir me chercher. Papa ne peut pas
sortir de la voiture sans aide. Le choc que je reçois en le voyant
est foudroyant. Autrefois on l’appelait Missié Chest. La trans
formation qu’il a subie physiquement me jette dans un profond
désarroi.
Il a été frappé quelques années plus tôt par une hémiplégie,
foudroyéencoreunefoisparundestinquineluia jamaislaissé
de répit. Il a une façon laborieuse et dissymétrique de marcher
que je ne lui connaissais pas, une façon de parler qui a fait
perdre une part de clarté à ses propos. L’extrémité droite de sa
bouche est légèrement incurvée en une torsion qu’il essaie en
vain de contenir. Mon Dieu, il ne marche plus qu’avec une
canne alors qu’autrefois il se déplaçait toujours à une allure
vive, d’un pas décidé, rapide et gai. Et maintenant, il doit
d’abord écarter lentement la jambe droite avant de pouvoir
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cette jambe si lourde. Que la tâche d’avancer d’un si petit pas
est tellement épuisante! La ténacité et la volonté qu’il déploie
contre sa propre incapacité physique sont les mêmes qu’autre
fois il montrait contre l’adversité. Et il tient chaque jour à faire
sapetitepromenadedanslaville,peuluiimportelafatigueque
celaluicoûte.
Mesfrèresetsœursmeracontentquequandlesoleilcognait
fort en été au point de faire fondre le goudron de la route, les
chaussures de mon père restaient collées dans le goudron fon
du.Ilnepouvaitainsiplusavancerpendantunmomentjusqu’à
ce qu’un passant attentif et bienveillant, un bon Samaritain
l’aidâtà se dégager. Unefois,illui étaitarrivé à monpère de se
retrouver dans cette situation devant un lycée, et encore une
autrefoisdevantunesalledecinémaàl’heuredelasortie;etla
foule dans sa précipitation qui pour ne pas rater le bus ou qui
pour rentrer au plus tôt, le bouscula et le fit tomber par terre, si
bien qu’il lui était impossible de se relever. C’était seulement
après le passage de la foule qu’une âme charitable l’aida à se
relever.Moncœursedéchiraquandj’entendiscerécitcruel.
Pourtant,papa n’a jamais été maigre,etces touffes blanches,
qui lui parsèment désormais la tête, étaient autrefois une
épaisse chevelure drue et noire de jais. C’était un homme plein
d’amour et d’humour, qui aimait ses enfants quand il avait
encore son magasin. Mon père était un homme raffiné et qui
avait du goût. J’avais peut être sept ans quand j’ai fouillé dans
l’armoireoùilrangeaitsescostumesparfumésetqu’ilfermaità
clef. J’y découvris de nombreux flacons de parfum de France
qui coûtaient cher à l’époque, des cravates de marque et
plusieurs montres de formes différentes. Il était aussi phila
téliste et numismate et gardait ses timbres et pièces de monnaie
dansdegrandesboîtesdeferblanc. 11
Dans le salon de notre maison, il avait placé au mur un
baromètre de qualité qui donnait aussi la température am
biante. Plus tard, il acheta pour son magasin la pendule qui,
toutes les heures, sonnait l’Ave Maria. Papa aimait le sport, il
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111aimait rire etil aimait la vie. Cest ce qui, dans ses malheurs, lui
donna la singulière volonté dont il fit preuve pour retrouver
une partie de son activité motrice quand, des années plus tard,
la fatale hémiplégie le terrassa. Il n’avait pas eu l’occasion de
s’instruire alors qu’il était d’une grande curiosité intellectuelle.
C’est seulement à l’âge adulte qu’il se mit à étudier l’anglais et
le français en suivant des cours particuliers. Je l’écoutais parler
anglais avec aisance à ses clients. La communication était claire
et je comprenais tout ce qui se disait. De la fierté, c’est ce que je
ressentis.
Ilmesurpritaussiquelquesfoisens’intéressantàdeschoses
pour lesquelles il n’avait jamais montré d’intérêt auparavant.
C’est ainsi qu’un soir alors que nous rentrions à la maison à
pied,ilmeparladelalune;c’étaitunsoiroùlaluminositédela
lune était telle que le monde me semblait fait que de deux
couleurs: noir et argent. Nous étions comme dans un autre
monde, un monde de forts contrastes et la lune semblait dire
aux êtres humains que rien d’autre n’existait à part elle et que
c’était dans son monde à elle que nous circulions. Mon père
attira notre attention sur le manteau d’argent dont la lune
recouvraittoutechosedanslanuit,commes’ileûtcraintquene
disparût ce spectacle volatile sans se fixer dans notre mémoire.
Je connaissais déjà le nom de quelques étoiles et je ne me fis
jamais prier pour m’abandonner à la contemplation. C’est aussi
àluiquejedoismaperméabilitéàlabeautédelanature.C’était
des moments féeriques où une sorte d’ivresse me gagnait au
point de me faire perdre toute sensation physique pour
n’entendre que les battements de mon cœur. L’impression
agréable d’être confondu dans la nature des choses se conju
guait harmonieusement en moi avec la faculté d’aimer, et je
sentais se décupler mes capacités à donner de l’amour et mon
besoind’aimer.
Et il voulait savoir si j’arrivais à lire à la lueur de la lune,
comme il le faisait dans son enfance; une enfance dont il nous
parla si peu et dont je sais seulement qu’il y avait souvent de la
neige. Quand il était petit, il disait qu’il laissait souvent un
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111tonneau d’eau à l’extérieur pour y récupérer un bloc de glaçon
le lendemain. Je sais qu’il venait de Chine, ce si lointain pays,
qu’il habitaitunegrandemaisonportantlenomde Y Youn Lew.
Laseulepistequej’airecueillie,c’étaitunvillagequelconqueoù
il neigeait en hiver et où se trouvait cette maison appartenant à
ses parents. Je me suis promis de retrouver cet endroit avant de
faire mes adieux à l’humanité, mais dieu seul sait si j’aurais un
jourcebonheur. 11
Je n’avais pas dix ans quand il me demanda de lui donner
une explication au phénomène des quartiers de lune. Dès lors,
je n’avais d’autres pensées que celle de percer ce mystère. Sans
doute connaissait il ma propension à interroger les étoiles.
Après être resté des heures à observer cette sphère argentine et
lumineuse, je trouvai enfin la clé! Papa était enchanté par la
justesse de mes trouvailles, et moi fier d’avoir fait preuve de
mon intelligence. Il cherchait en vain un peintre disponible
parmi ses connaissances pour concevoir l’enseigne de notre
nouveau magasin. Quelle ne fut pas sa satisfaction quand je lui
proposai d’essayer! Lui ayant montré déjà quelques talents
pour le dessin et la peinture, je n’eus pas de mal à gagner sa
confiance.Aprèsavoirterminémonchef d’œuvre,encouleuret
1en relief sur une plaque de hard board , je ne cachais pas ma
fierté, d’autant qu’il me valut un peu d’argent de poche en
récompense.
De même un soir, je n’étais pas satisfait du devoir que mon
professeur d’arts plastiques m’avait donné à faire. Il fallait
dessiner et peindre un oiseau. Il était tard le soir et il fallait que
je finisse. Je me souviens pendant que je travaillais, mon père
étaitassisnonloindemoietécoutaitlaradio.Ilavaituncrayon
àlamainetnotaitlesrésultatsdesmatchsdefootenAngleterre
comme à son habitude. Dans le silence de la nuit j’entendais
faiblement:
1Isorel
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11«Manchester United… one… .Liverpool… two… Tottenham
Hotspur… three… Bolton Wanderers........ two… Leeds… two
Arsenal…nil…Chelsea…BlackburnRoversdraw»
Et je n’arrivais toujours pas à parfaire la tête de mon oiseau.
Plus la fatigue et le sommeil me gagnaient, moins l’aspect
saugrenudecettetêted’oiseaumeconvint.Papameditalors:
—Va dormir, je te réveillerai un peu plus tôt demain pour
finirtontravail. 11
De guerre lasse, j’abandonnai mon tableau avec réticence,
mais avec la ferme décision de ne pas en démordre. Le
lendemain matin, je constatai qu’il avait retouché habilement
mon dessin.C’étaitseulementà cemomentqueje comprisqu’il
avaitdes talentscachésetdesdispositionsqu’aucundenousne
soupçonnait auparavant. Comme cela me fait plaisir au
jourd’hui de remémorer ces moments de complicité enfouis
dans les recoins de ma mémoire! D’y repenser, j’ai comme
l’impression de faire amende honorable, de me réhabiliter
affectivement.
Quand mon père était jeune, les gens l’appelaient aussi
1MisterChest parcequ’ilfaisaitdelamusculationetqu’iln’était
pas peu fier de ses muscles bulbeux, de son torse non moins
galbé. Certaines vieilles photos le montrent en maillot de bain
sur la berge d’une rivière, la poitrine bombée, le regard dirigé
vers l’horizon. À je ne sais quelle occasion, il s’étaitainsi immo
bilisé pour l’éternité dans différentes postures de Monsieur
Muscle. Mais, il n’avait rien d’exceptionnel, du moins rien qui
pût servir de modèle à ce petit garçon docile et gai à la fois que
j’étais.Ilétaitpetitetn’avaitriend’unRudolfValentinomais,je
l’aimais. Je l’aimais sans le savoir et sans avoir jamais su le lui
montrer. Avec le temps, la vie m’apprit que non seulement
fallait il tout faire pour montrer son amour à l’autre mais qu’il
était tout aussi indispensable de le dire. En le taisant on l’am
pute. Les enfants ne se souviennent malheureusement pas ou
très peu des nombreuses marques d’affection et d’attention que
1MonsieurMuscle
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remontant au plus haut possible dans ma mémoire, les seuls
moments de tendresse que j’arrive à me rappeler, c’est quand il
frottaitses joues mal rasées contrelesmiennes. Celam’amusait,
et je riais comme un enfant qu’on chatouille. C’était à la fois
rugueux et doux, à l’image de l’autorité qu’il exerçait sur nous.
Mes modèles, je les puisais dans les photos de beaux acteurs,
grands, forts et pleins de bon sens. Celles d’Elvis, de Gary
Grant,deSteveReevesoudeGregoryPeck. 11
Mon père était toujours à la maison le dimanche après midi
après la fermeture dominicale du magasin. Parfois, quand il
voyait que nous n’avions rien d’autre à faire, et que nous nous
ennuyions, il nous proposait de sortir. Pendant la période des
goyaves,nousallionsavecluià«LaMarie»cueillirlesgoyaves
qui poussaient à l’état sauvage. Je me souviens d’un dimanche
en particulier, jour réservé aux sorties familiales mauriciennes.
Nous avons emmené avec nous une préparation de sel et de
piments dont nous enduisions les goyaves avant de les englou
tir. Ce jour là, en tendant le bras par dessus des branches, ma
petite sœur dérangea un nid de guêpes et je ne sais par quel
miracle, elle ne fut piquée qu’à deux endroits. Mon père écrasa
une goyave et en égoutta le jus sur les piqûres. Nous avons eu
très peur pour elle. Mais la compensation était à la hauteur. La
récolte fut bonne! Des kilos de goyaves que nous avons ra
menés,mamèreenfitdesucculentesgeléesparfumées.11
C’est aussi un dimanche qu’il nous emmena voir deux
matchsdefootballquelesMauriciensconsidérèrentcommedes
événements du siècle. L’équipe Mohun Bagun, venue de l’Inde,
nous donna un fabuleux spectacle qui ravit l’île Maurice tout
entière. Quelle équipe! Dans les journaux, à la radio tout le
monde en parlait! Puis, ce fut au tour de l’équipe Nam Wah,
venuedeChine,denousrégaler.Cesmatchsdefooteurentlieu
au Vélodrome, un stade des plus rudimentaires mais où eurent
aussi lieu tous les grands matchs de première division avec des
équipes aussi prestigieuses que les Hindu Cadets, les Faucons,
les Muslim Scouts, la Fire Brigade, et Le Dodo Club avec nos
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