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Emile Carrière: Un professeur dans les tranchées

210 pages
Emile Carrière a 32 ans en 1914 lorsqu'il est mobilisé comme soldat fantassin de 2 ème classe sur le front de l'Est. Anticipant sur une possible disparition, il désire laisser à son épouse et à ses enfants le récit de la guerre vue des tranchées et des villes ou villages qu'il parcourt avec son régiment. Les carnets et certaines de ses lettres ont été conservés, et il est possible de suivre sa vie de soldat jusqu'à sa démobilisation d'abord comme combattant sur le champ de bataille, puis dans des ateliers ou des usines de guerre sur le front à Toulouse et à Bergerac.
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Emile Carrière: Un professeur dans les tranchées 1914-1916

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8149-7 EAN: 9782747581493

Carnets et correspondance,

édités et présentés par

Daniel CARRIERE

Emile Carrière: Un professeur dans les tranchées 1914-1916

L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

AVANT-PROPOS

L'histoire d'une famille est constituée de souvenirs souvent ftagiles et toujours disparates. Elle est surtout l'objet d'une transmission orale plus ou moins fidèle et impartiale. Rares sont les traces irréfutables et suffisamment nombreuses qui donnent une structure à cette histoire. Certes, on peut se contenter de la mémoire personnelle et des couleurs qu'elle donne aux souvenirs. On peut aussi se satisfaire d'une certaine amnésie des rappels cruels ou amers. Pour autant, chacun de nous, en fonction de sa sensibilité, cherche tôt ou tard, consciemment ou non, à se situer par rapport à l'évolution de sa famille et de la société à laquelle il appartient. Nous ressentons alors le besoin de reconstituer un « fil d'Ariane» entre ]a mémoire et ]a réalité. Pour avoir réfléchi, depuis plusieurs années, à la transmission de cette mémoire et à ses incidences sur l'évolution des structures, c'est tout naturellement que je me suis penché sur une partie de l'histoire familiale. Je voulais approfondir les motivations qui ont inspiré certains engagements individuels ou familiaux, pour mieux comprendre le sens de notre existence. De connivence et souvent avec l'aide de mes parents, j'ai accumulé et classé depuis une quinzaine d'années des documents qui concernaient notre famille. Certains avaient eu un caractère public que le temps avait fait oublier. D'autres étaient l'expression plus intime de tranches de vie que, par pudeur ou modestie, leurs auteurs avaient délaissé comme en déshérence. Après une longue maturation, j'ai réuni ces témoignages, le plus souvent en les transcrivant sans commentaires et le plus fidèlement possible. La plupart d'entre eux ont été organisés selon un ordre chronologique et replacés dans le contexte de l'époque. Dans un premier temps, j'ai rassemblé tous ces documents en deux recueils visant à retracer la vie de mes parents, Jean Carrière et Jeanne née Merle, avant et après 1939. Deux idées fortes se sont alors imposées à moi et à mes proches. Nos grands-parents et plus

tard nos parents, chacun à leur manière, avaient marqué profondément l'évolution de leurs familles par les attitudes et les comportements qu'ils avaient manifestés au cours des guerres de 14-18 et de 39-45. Les meurtrissures et les destructions commises lors des tourbillons de ces deux gneITes, ainsi que la recherche de la paix et de la justice avaient révélé pour chacun, la véritable empreinte de leurs caractères. Dès lors, je me suis donné pour but de mettre en valeur les témoignages de leurs engagements en donnant une forme à la transmission de cet héritage. Une première opportunité m'a été donnée par des récits et des lettres, écrits de la main de mon grand-père paternel pendant la guerre de 14-18. Ces traces inédites, au-delà de leur valeur intrinsèque, viennent éclairer crûment les perceptions que nous pouvons avoIT des monstruosités de la guelTe, des sacrifices imposés à la plupart de ses acteurs ou du sort tragique de ses innocentes victimes. Elles révèlent des trajectoires individuelles ou familiales profondément bouleversées quand elles ne sont pas totalement brisées. En publiant ces notes manuscrites d'Emile Carrière, j'ai souhaité que chaque lecteur puisse tirer intimement, de ces témoignages, les enseignements qu'ils suggèrent au-delà des représentations caricaturales ou subjectives reçues sur les guerres et sur leurs conséquences. Ces ftagments de mémoire sont sans doute, encore aujourd'hui, une matière qlÙpermet de réfléchir sur le sens donné à la vie et à nos sociétés. Leur force est de ne pas nous avoir été laissés en vue de nous donner une leçon. Cette restitution n'a été possible que grâce aux encouragements et à l'aide de mon épouse, de mes sœurs et de mes frères ainsi que de leurs conjoints, avec une mention particulière pour Claude Hannoun sans lequel cette édition n'aurait probablement pas eu lieu. Qu'ils en soient tous affectueusement remerciés.
Daniel Carrière Novembre 2004

2

CHAPITRE 1

Qm ETAIT EMILE CARRIERE ?

Au cœur des Cévennes, dans la Vallée de l'Hérault, au pied du massif de l'Aigoual, en contTe-bas de la route qui va de Va1leraugue à Ganges, se cache le hameau de Peyre-Grosse. C'est là que naquirent, entre 1880 et 1892, Emile Catrière, mon grand-père, son frère Paul de deux ans son aîné et leurs quatre sœurs cadettes: Marie, Suzanne, Louise, Jeanne. Ils appartenaient à une famille issue du côté maternel de pasteurs protestants, et du côté paternel d'une lignée d'industriels négociants de fils de soie, également protestants. Atelier de Forge dans la première moitié du XIxe siècle, Peyre-Grosse avait été transformée en atelier de moulinage et de filature de cocons de vers à soie. Al' aube du x:xe siècle, il n'y avait pas encore d'école primaire dans la Vallée. Aussi Emile allait-il être confié pendant trois ans à son grand-père maternel qui était pasteur à Vallon-Pont-d'Arc en Ardèche, alors que Paul, son frère, était accueilli par ses grands-parents paternels à Ganges. Pendant ce temps, dans la maison familiale, une institutrice dispensait l'éducation primaire à leurs plus jeunes sœurs. Ses études à Nîmes et à Nancy. Emile a dix ans quand il rejoint son frère comme interne au lycée de Nîmes pour y entamer ses études secondaires. Une grande complicité le lie au quotidien à son aîné bien qu'ils aient l'un et l'autre des formations différentes. Paul, appelé à prendre la succession industrielle paternelle fait des études classiques alors qu'Emile se voit orienté vers un enseignement sans ]~ qui depuis peu est dénommé « études modernes». Il deviendra bachelier es sciences

en 1899 après avoir été lauréat du Concours général en sciences physiques. Alors que son frère Paul ira à Lyon faire des études commerciales, Emile poursuivra ses études universitaires à Nancy après deux ans de classes préparatoires à Nîmesl. Comme il l'a fait lorsqu'il était enfant et comme il le fera plus tard notamment pendant la guetTe, Emile adresse des lettres hebdomadaires à ses parents. De son écriture appliquée, il leur rend compte de sa vie de jeune homme comme le fait son frère. Ainsi décrivent-ils leurs études et leurs sorties nîmoises d'adolescents pensionnaires. Ils vont au théâtre, jouent au tennis, font du vélo et de l'équitation. Quand ils le peuvent, avec l'accord de leurs correspondants, ils rejoignent leurs sœurs Marie et Suzanne qui ont elles aussi pris le chemin de la pension. Tous leurs récits montrent que les deux frères ont un caractère jovial et sont de bons vivants. Emile, quant à lui, aime à marcher et à magnifier la nature au cours de ses excursions dans les Cévennes, les gorges du Tarn, le Causse Noir ou le Larzac. De tempérament très méridional, il déborde d'attachement à la terre cévenole et à ses traditions. Pourtant, en 1902, avec le consentement de ses parents, il s'éloigne de ses Cévennes natales pour aller vers la Lorraine. Sans doute avait-il déjà l'idée de faire de la chimie industrielle dont Nancy était à l'époque un pôle réputé. Après avoir passé des certificats de chimie, physique et mécanique, il décroche, en 1906, son Diplôme d'Ingénieur chimiste de l'Institut Chimique de Nancy et devient lauréat de la Facu1té de Sciences. L'année suivante il soutient son Diplôme d'Etudes Supérieures de Sciences Physiques, mais il échoue à l'agrégation après avoir été admissible. Toujours sans succès, il se représentera à l'agrégation en juin 1908. Durant son séjour à Nancy, il participe aux activités de l'Union Chrétienne des Jeunes Gens et donne des cours à l'Ecole Professionnelle. Il reste très attentif à l'évolution de l'économie de la Vallée de ses aïeux, à la vie familiale à Peyre-Grosse et notamment au sort de son frère - qui seconde depuis peu son père à la
filature

- ainsi

qu'à celui de ses sœurs qui n'ont pas de profession.

Au cours de cette période, il effectue un service militaire dont il sera exempté au bout de sept mois par suite d'une fièvre typhoïde2.
l

Cf Maurice Carrière: A l'occasion du centenaire de Paul Carrière, Espéries 6

septembre 1980. Document dactylographié. 2 Cf Emile Canière : différentes lettres à ses parents.

4

Ses débuts de professeur. Il a 26 ans, quand il décide de devenir professeur de l'enseignement secondaire sans attendre d'avoir son agrégation. Son premier poste d'enseignant, il l'exercera au Collège de Dieppe. A ses parents, il explique la manière dont il s'y prend pour ses cours et pour les expériences qu'il réalise devant ses élèves. Il n'hésite pas à contester les directives que le principal du collège a la prétention de lui donner en matière d'enseignement des mathématiques ou des sciences physiques. Un jour, en classe d'algèbre, l'Inspecteur d'Académie ancien professeur d'histoire lui reproche « de parler trop fort en classe et de faire un cours» ! Son commentaire ne se fait pas attendre:

-

-

« ... Inutile de dire que je ne tiens aucun compte de ces critiques. Il me dit entre autres que je possédais parfaitement mon affaire (comme s'il pouvait en juger), que mes débuts avaient été appréciés et que j'étais docile (il pensait sans doute en ce moment avoir à faire à un enfant de huit ans) ... »3.
Comme il l'a fait à Nancy, il prend contact avec la communauté protestante et avec son pasteur. Il ne renonce pas à son agrégation et s'inscrit à cet effet comme élève correspondant à la Faculté des Sciences de Rennes. Il travaille à nouveau d'atTachepied à la préparation de son concours4. Durant l'écrit de celui-ci, il donne des détails à ses parents sur les épreuves. Il leur apprend son admissibilité puis son nouvel échec: sur les 77 candidats il y a eu 24 admissibles pour 16 places5. En octobre 1909, il hésite un temps entre un poste de chargé de cours à l'Université proposé à Nancy pour préparer sa thèse de Doctorat d'Etat et un poste de professeur dans le secondaire, au lycée d' Evreux. C'est ce dernier qu'il choisit en participant de temps en temps à des répétitions de leçons d'agrégation à l'Université de Caen.

Son mariage, sa première fille et son agrégation. En septembre 1910, il se marie avec Renée Giraud, une valentinoise de trois ans sa cadette. Son ftère Paul, quant à lui,
3

Lettre à ses parents de Dieppe~ 16 novembre

1908.

4

5

Lettre à ses parents de Rennes, 25 avril 1909.
Lettres à ses parents de Rennes, du 4 au 22 juillet 1909.

5

épousera en 1914 une tarnaise et résidera au Vigan tout en assumant les responsabilités de l'entreprise familiale dans la Vallée de l'Hérault. Les sœurs de leur côté se dispersent. Marie a épousé quatre ans auparavant un propriétaire tenien de la vallée du Rhône. En 1911, Suzanne devient l'épouse d'un médecin à Vienne. Louise épouse en 1912 un viticulteur de Gallargues, et Jeanne se mariera en 1917 avec un négociant à Annonay. A 28 ans, Emile Carrière, le cévenol jovial de la vallée de Valleraugue, à la calvitie naissante, portant longue barbe, inséparable de son lorgnon, a déjà l'allure du professeur et du chercheur. Sa femme, aux traits délicats et à la nature sensible, est la seconde fille d'un industriel ardéchois de la soie, protestan~ devenu banqIÙer à Valence et d'une descendante d'une famille d'origine allemande. Elle a eu deux frères et deux sœurs. Le jeune couple s'installe en octobre 1910 à Mont-deMarsan où Emile vient d'être nommé professeur de Lycée. La préparation de l'agrégation de sciences physiques reprend et c'est en 1911 que le succès au concours viendra enfin en même temps que naîtra leur premier enfant Marguerite dite Mami6. La préparation de son doctorat et son premier fils. Emile a 29 ans et Renée 26 ans. Emile décide de préparer sa thèse de doctorat d'état. Il obtient une bourse de recherche, pour trois ans, de la Fondation Commercy, se fait mettre en congé et la famille s'installe à Sceaux dans la région parisienne. Emile Carrière effectue ses recherches à la Faculté des Sciences de Paris sous la direction d'un de ses anciens professeurs de Nancy, Monsieur Blaise et du professeur Haller, membre de l'Institut. C'est à Sceaux, le 20 octobre 1912, que naîtra leur second enfant: Jean Carrière, mon père. Les vacances ou les événements familiaux sont autant d'occasions pour séjourner soit à Peyre-Grosse, soit à Valence, soit au Chambon-sur-Lignon où les beaux-parents d'Emile Carrière disposent d'une résidence secondaire. En ce mois de juillet 1914 la famille Carrière-Giraud est installée paisiblement au Chambon-surLignon, au milieu des pins, d'où elle peut entrevoir dans le lointain le massif du Mézenc. La rumeur du bourg et le cours de la rivière
6

Dans toutes ses lettres Emile Canière écrit le nom de sa fille avec un « e ». 6

n'arrivent pas à troubler le calme qui les entoure. Comme d'autres familles venues passer leurs vacances dans ce fief protestant du Haut-Vivarais, chacun profite des bienfaits de ce lieu pour retrouver ses amis ou ses parents. Le séjour est scandé par des promenades champêtres au milieu des bois et des prés ou le long du Lignon. Emile taquine le poisson pendant que Renée, son épouse, ramasse des airelles ou cherche des champignons. Avec leurs deux enfants et leurs parents, le bonheur estival et familial est apparemment à portée de main. Et pourtant « la Grande Guerre» est dans tous les esprits, depuis que le Général Joffre a employé l'expression pour la première fois devant un journaliste en 1912. Elle est sur le point d'éclater.

La déclaration de la guerre et sa mobilisation.
En déclarant la guerre à la France, le 3 août 1914, l'Allemagne déclenche la mobilisation générale. Bien qu'il ait été exempté de la fin de son service militan-e par suite de sa fièvre typhoïde, Emile Carrière rejoint immédiatement son régiment à Nîmes en laissant sa femme et ses enfants aux bons soins de ses beaux-parents. Avec les 8 400 000 mobilisés de cette guerre, pouvait-il imaginer le sort qui les attendait alors qu'à la signature de l'armistice, on devait dénombrer panni eux 1 357 800 morts, plus de 3 500 000 blessés et 510 000 qui avaient été faits prisonniers? Comme tant d'autres familles, les proches d'Emile et de Renée CatTière furent touchés directement ou indirectement par les deuils et les blessures de la guerre. Emile Carrière fut épargné tout en ftôlant souvent la mort sur le champ de bataille ou dans les ateliers de fabrication de munitions. Comme tant de ses camarades, le soldat de deuxième classe Emile, Jacques Carrière rejoint son régiment d'infanterie en août 1914, persuadé que le conflit sera de courte durée. Or, ce n'est que cinq ans plus tard, en ternrinant une mission de contrôle militaire à Ludwigshafen en Allemagne, qu'il retournera définitivement à la vie civile. 7

Son retour à la vie civile et son entrée à l'Université. Il trouve un poste de chimiste de recherche à la Compagnie Nationale des Matières Colorantes. Il y restera jusqu'en mars 1921, le temps pour lui d'achever sa thèse de Docteur en Sciences Physiques. En lnars 1921, il est nommé à Nûnes comme professeur au lycée de son enfance. Il soutient sa thèse avec succès le 18 juillet 1921 devant les professeurs Haller, membre de l'Institut, Blaise, son maître de thèse et Jean Perrin, physicien. Sa première thèse portait sur l'Etude des Acides Aldéhydes de la série suce inique et la seconde thèse, sur proposition de la Faculté, avait trait aux Relations entre la composition chimique et le spectre d'absorption des corps? A 39 ans, il atteint enfin le tenne de ses études universitaires pour ne se consacrer qu'à l'ensejgnement et à la recherche. Il devient maître de conférence à la Faculté des Sciences de Montpellier en décembre 1921 puis professeur le 1er janvier 1927. C'est au sein de cette Faculté et de son Institut de Chimie qu'Emile Carrière exercera jusqu'à sa retraite, qu'il prendra à l'âge de 70 ans. Ses recherches s'orienteront dans des directions très diverses. Les principales ont porté sur la chimie organique, sur l'huile de pépins de raisin, la saccharification du sannent de vigne, la conservation des raisins, les constituants des essences d'aviation et des produits pétroliers, l'essence de lavande, la panification de la farine de châtaigne et la lutte anticryptogamique8. Il s'est aussi intéressé à divers travaux de chimie générale en étudiant des équilibres ioniques, la cinétique chimique, les phénomènes dépendant du pH, la catalyse en chimie organique9. Il a développé des méthodes d'analyses dans différents domaines chimiqueslO.
7 Thèses présentées à la Faculté des Sciences de Paris par Emile Carrière Série A, N° 873, N° d'ordre 1687. 8 II mettra notamment au point et fera breveter une bouillie à base d'alumine comme substitut des produits cupriques jusque-là en usage pour traiter la vigne contre le mildiou. 9 Il rédigea notamment pour le Traité de ChÜnieOrganique,publié sous la direction de MM. Guignard, Dupont et Locquin, un article de 204 pages sur « La Catalyse en Chimie Organique» en collaboration avec Henri Bonnet. 10 Notice sur les titres et travaux scientifiques de Emile Carrière, Montpellier 1939. 8

-

Seul ou en collaboration, il publiera ses travaux dans les Comptes-rendus de l'Académie des Sciences ou de l'Académie de l'Agriculture, dans le Bulletin de la Société Chimique, dans le Mémorial des Poudres, dans différents journaux ou revues spécjalisés. IJ déposa divers brevets d'invention sans trop se préoccuper du bénéfice qu'il pouvait en tirer. Certaines de ses découvertes ont fait l'objet de polémiques, parce qu'elles mettaient probablement en jeu des situations de monopole de production. Il prépare des candidats à l'agrégation et dirige des thèses de doctorat. Il ne manquait jamais de manifester sa fierté envers ses maîtres et se plaisait toujours à mettre en valeur les témoignages de reconnaissance de ses anciens élèves. Emile Carrière est fait officier d'Académie en 1924, officier de l'Instruction publique en 1930 et chevalier de la Légion d'Honneur en 1938, au titre militaire pour son courage dans les tranchées. Cependant « Son naturel optimiste lui faisait oublier cet exploit, que son frère rappelait, à la Toussaint 1938, lors de la remise de la Légion d'Honneur à titre militaire, alors que le professeur regrettait de ne pas l'avoir pour ses travaux scientifiques11 ». Il participe activement à la vie de la paroisse protestante de Montpellier et prête son concours à la publication Foi et Education, revue d'inspiration et de documentation chrétienne pour éducateurs. C'est ainsi qu'en 1935 il écrit un article sur « Science et Religion »12,et en 1936 sur la « Jeunesse d'autrefois et Jeunesse d'aujourd'hui)} . Installation à Montpellier, déclin des entreprises familiales. Depuis leur mariage, Emile et son épouse n'ont guère eu de répit pour s'installer définitivement. La guerre les avait d'abord séparés entre Valence et le Front, puis les avait réunis passagèrement d'abord à Toulouse puis à Bergerac. La mission en Allemagne d'Enlile Jes avait à nouveau séparés. Après un court séjour à Nîmes, ils mettaient enfin un tenne à Montpellier à cette vie hachée. Le temps était donc venu de construire enfin une exis11

Cf Maurice Carrière: A l'occasion du centenaire de Paul Camère, Espéries 6

septembre 1980 ; document dactylographié. 12Foi et Education, cinquième année n° 2 et sixième année n07.

9

tence plus paisible après onze ans de mariage qui avaient été, entre temps, marqués par la naissance de trois enfants et la disparition de l'un d'entre eux. L'installation définitive se fit à la Villa La Tour, non loin du jardin du Peyrou à Montpellier en 1921-1922~ C'est dans cette maison que naquit André Carrière en 1925 alors que de leur côté leur fille Mami et leur fils Jean poursuivaient dans cette ville leurs études. Le rythme des vacances universitaires et la proximité des attaches familiales amenaient le couple et leurs enfants à de fréquents séjours à Valence, Peyre-Grosse et au Chambon-surLignon. Désormais, seul le départ des enfants pour des séjours linguistiques ou pour leurs études, et quelques congrès de chimie ou périodes militaires pour Emile Carrière allaient les séparer brièvement. Emile et Renée Carrière voulaient pour leurs enfants la stabilité et le confort social qui leur avaient peut-être fait défaut dans la première partie de leur vie de couple. Ils s'employaient pour eux à préserver les voies de l'héritage familial tant dans la Vallée du Rhône que dans les Cévennes~ C'est pourquoi ils portèrent la plus grande attention à l'évolution de la situation de la banque Brun et Giraud à Valence et de l'entreprise familiale à Ganges et Peyre-Grosse. A Valence, la prospérité de la banque familiale connut un fort développement juste après la guelTe et participa certainement à l'expansion économique de Valence et de sa région. Cependant elle périclita dans le sillage de la crise de 1929 et devait disparaître en 193313. Dans la Vallée de l'Hérault, le fragile équilibre de l'industrie cévenole dut s'adapter aux concurrences venues d'Extrême-Orient. La paix revenue, l'entreprise familiale se modernisa et se développa. Mais, elle aussi fut victime de la crise économique et cessa son activité en 193514. Ainsi disparaissaient, au début des années 30, les socles sur lesquels les familles Giraud et Canière avaient prospéré. Avec la disparition des êtres qui leur étaient chers et des activités dont ils avaient été les artisans, un destin nouveau s'ouvrait à leurs descen13

Cf article Philippe Bouchardeaudans un livre sur Valence édité par la Société
de Paul Carrière, Espéries 6

des Imprimeurs Maury (1995 ou 1996). 14 Cf Maurice Carrière: A l'occasion du centenaire septembre 1980 ; document dactylographié.

10

dants. La Villa Cévenole au Chambon-sur-Lignon et la Villa La Tour à Montpellier, propriétés d'Emile et de Renée, devinrent de plus en plus les points de convergence de la famille et des souvenirs jusqu'à la disparition d'Emile à l'âge de 95 ans et de son épouse à 98 ans.

000

Il

CHAPITRE 2

EMILE CARRIERE DURANT LA GRANDE GUERRE.

Comme il avait 1'habitude de le faire, Emile Carrière resta en contact avec les siens par une correspondance régulière notamment en 1914 et 1915. Certaines des lettres qu'il adressait à ses parents ont été préservées. Il prit, semble-t-il, une précaution supplémentaire en rédigeant jour après jour, durant les premiers mois de la guerre, 125 feuillets de notes écrites, d'une petite écriture serrée, sur deux carnets avec un crayon à mine de plomb. Ainsi nous pouvons le suivre presque heure par heure durant la période du 24 août 1914 au 2 décembre 1914. La page de garde du premier camet est ainsi libellée: Carnet appartenant au soldat Jacques Carrière15 du recrutement de Nîmes 2434 - Classe 1902, destiné à être remis, en cas de décès à Madame Jacques, Emile Carrière, chez Monsieur Giraud, banquier, 51 rue des Alpes-Valence sur Rhône-Drôme. Plus loin il ajoute une nouvelle consigne: En cas de décès, prière à Monsieur Guiballieutenant, ou à mes camarades Soulier, ou Masmejean ou Sauzet ou Listoune ou Crespin ou (illisible) d'écrire à mon père pour le prévenir. L'adresse de mon père est: Monsieur Paul Carrière, jilateur à Peyre-Grosse par Saint-André-deMajencoul, Gard Le carnet devrait en cas de décès être expédié à mon père, à ['adresse ci-dessus. Mon père le remettra ensuite à ma femme. Dans la version qui en est donnée ci-après, seules ont été retranscrites ou résumées les notes qui relataient des faits et des réflexions qu'inspirait la situation dans laquelle se trouvait Emile Carrière. Certains de ses propos les plus intimes ont été écartés.
15Jacques était le second prénom d'Emile Carrière. 12

Les carnets de tranchées

Août 1914.
Nîmes, 24 août 1914. Par mesure de prudence, je crois, avant toutes choses, devoir te rappeler ma chère femme les dispositions testamentaires que je t'ai déjà fait connaître de vive voix dans la nuit du
1 au 2 août à mon départ du Chambon. ..
er

En ce qui concerne nos enfants, je tiens à ce que tu les élèves dans la religion protestante, comme nous avons été élevés nous-mêmes. Implante fortement dans leurs jeunes âmes la notion de devoir, le goût des idées nobles et des causes généreuses. Développe-les de ton mieux au point de vue physique par la pratique des sports. Donne-leur selon tes moyens l'éducation artistique la plus complète. Ne perds point de vue que c'est surtout de l'éducation que dépendent le sens que l'on donne à sa vie et l'intérêt qu'on lui accorde. Mets donc ton intelligence et tout ton cœur au service de cette tâche, qui m'aurait été chère entre toutes. C'est ce matin à deux heures que l'alerte a été donnée. Ce réveil subit nous a causé quelque stupeur, mais il ne nous serait pas venu à l'idée que notre tour était arrivé de combattre. Nous pensions qu'il s'agissait plutôt d'un contre-appel. Lorsque la vérité fut connue et que les premières listes d'appelés furent publiées, il n'y eut pas de grande émotion, mais la résignation calme et digne de la part des hommes. Ceux-là mêmes qui la veille, considérant que c'était la vie de caserne et qu'ils devaient subir, songeaient à s'embusquer ou à se faire porter malades, n'eurent pas un mot de récrimination. Ils acceptèrent gravement leur destin sans enthousiasme comme sans regret. Pour moi, je m'étais posé la question suivante: au prochain appel de volontaire, m'inscrirai-je ou non? Par ma précédente lettre, je t'avais fait connaître que je ne déserterais pas un clair devoir et que m'assignant une forte fièvre typhoïde contractée au régiment, je ne chercherais pas à obtenir du major qu'il me 13

déclare inapte à la campagne. Spontanément, je m'étais en effet reconnu auprès de mes officiers, bon pour le service en campagne. Ne devais-je pas mieux que cela à la Patrie? Si j'avais eu la douceur de te voir quelques heures, nous aurions discuté de cette question. Je ne m'étais pourtant pas reconnu le droit de devancer volontairement l'appeL Je m'y attendais certes, à être désigné bientôt, puisque j'appartenais à une des plus jeunes classes du dépôt; aussi cette désignation consentie ne m'aurait-elle causé une bien grande surprise si je n'avais nOUlTile plus doux espoir, celui de te revoir... Je ne veux pas voir les côtés honibles, odieux, de la guerre, mais uniquement en savoir toute la beauté. Je suis heureux de cette occasion qui s'offie de mesurer que je suis capable de sacrifice et de courage. Je tirerai quelque fierté d'avoir participé à la revanche du droit sur la brutalité, au triomphe de la civilisation sur la barbarie, à la victoire de la liberté sur l'oppression. La France au rayonnement universel, ne peut vivre que si ses enfants sont capables de sacrifice. J'ai été appelé à défendre ma patrie, je prends l'engagement d'accomplir fidèlement tout mon devoir. Je ve~ ma chère femme, que tu sois contente de moi et que ton amour soit accru en raison même de ma fermeté à me montrer courageux et vaillant. Je ne puis m'empêcher de penser aussi que c'est pour nos petits que je vais produire cet effort. Après cette gueITe si fonnidable, que l'histoire n'en a jamais connu de pareille, la paix sera vraisemblablement établie pour une très longue période. Tu auras aussi ta part de gloire pour les angoisses dignement acceptées et partagées. J'ai la douceur de voir avant mon départ de Nîmes mon oncle Emile qui demeure une heure avec moi. La traversée de la ville se fait au milieu d'acclamations de toutes sortes. Il est midi. C'est à la gare de marchandises où nous embarquons que se produisent les scènes les plus déchirantes. Des mères, des épouses surtout, s'agrippent douloureusement à des fils, à des maris, luttent désespérément contre la séparation inévitable. Un contre-ordre arrive, notre voyage est renvoyé de douze heures, nous ne partirons que le 25 à 3 heures du matin. 14

Je prends mon dernier repas à Nîmes, avec Paul16 et mon camarade Soulé, professeur de musique à Rodez, mon compagnon ordinaire à la caserne. Est-ce par réaction nerveuse? Je suis d'une gaîté extraordinaire. D'autres soldats assis comme nous à la table d'hôte de l'Hôtel d'Europe et de Provence se mêlent bientôt à notre conversation enjouée. L'un d'eux me charge de transmettre son salut à son frère sur la ligne de feu.
25 août 1914.

Réveil lugubre à une heure du matin. La masse sombre du lycée que troue une lumière rougeâtre filtrant à travers les fenêtres étroites des dortoirs et le cadran de l'horloge m'apparaît revêche, méchante. Pourquoi cette impression pénible d'une maison où s'est écoulée mODenfance studieuse et heureuse? Eclairés par une bougie, les sergents font l'appel dans la nuit. C'est une scène que je velTai dorénavant presque journellement. La lumière accuse le masque dur de certains, n'éclairant que le haut des hommes. Nous partons à l'heure dite et avons rejoint le Rhône aux lueurs de l'aube. Il mérite bien son nom patois de «Rose ». Le fleuve à cette heure ne paraît point rouler de l'eau mais quelque alliage métallique fondu, légèrement rosé par oxydation à sa surface. La végétation luxuriante est immobile. Le paysage donne une impression sereine, auguste qui contraste avec l'anxiété qui étreint le monde entier. La nature est insensible à nos maux...A presque tous les arrêts, peu nombreux d'ailleurs, de braves gens nous donnent à boire du coco, du vin, de la menthe. Certains nous distribuent des fruits, des confitures. J'ai le privilège de pouvoir embrasser à Saint-Péray, ton père, Raoul et Marcell? Papa me donne un excellent repas dont je fais profiter les hommes du compartiment. Nous admirons la belle culture de la vigne dans la région. Je fais la lecture à haute voix des journaux, j'y ajoute quelques commentaires fort goûtés de mes ftères d'armes. Au passage, tout le monde nous acclame, nous adresse des adieux touchants. Les mains s'agitent fiévreusement, longuement. Selon le tempérament de chacun, ce geste d'adieu est
II s'agit de Paul Canière, le frère d'Emile Carrière. 17Il s'agit d'Auguste Giraud, beau-père d'Emile Carrière, et de ses deux beauxfrères. 15
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différent. De nombreuses jeunes filles nous envoient des baisers fous, voulant sans doute marquer ainsi qu'elles sont de cœur avec nous; des aïeules nous bénissent de leurs deux mains, des enfants applaudissent et crient; des hommes semblent vouloir s'arracher le cœur et nous le donner, tandis que d'autres saluent gravement ceux qui vont accomplir une tâche glorieuse, faire respecter leur droit, leur liberté, leur honneur, mourir en braves. Les environs de Lyon sur la rive droite du Rhône sont magnifiques. Ce sont de belles habitations au milieu de parcs parfaitement entretenus, des escarpements moussus et boisés. Le paysage donne l'impression de ftaîcheur, de calme, souvent d'élégance, toujours de beauté. Nous atrivons à Lyon à 17 heures; après une demi-heure d'arrêt, nous roulons dans la nuit vers Dijon. Quelle est notre destination? Nous l'ignorons. paulI8 prétend que nous allons renforcer le régiment d'active. Effectivement nos écussons portent 40e et non 240e qui est le numéro du régiment de réserve. Je n'ai pas voulu me faire l'écho de cette hypothèse, vraie probablement, auprès de mes camarades.
26 août 1914.

Nous nous sommes arrêtés vingt minutes à 3 heures du matin à Dijon pour absorber un peu de café au rhum. Notre convoi s'est lentement mis en marche sur Is-sur-Tille. Un brouillard très intense est répandu sur la plaine, où l'on n'aperçoit que de rares maisons. Dans les pâturages et les champs peu d'animaux et d'humains. Ce paysage morne dénudé d'arbres donne une impression de tristesse. Certains soldats sont un peu déçus que nous allions immédiatement à la frontière. Le soleil paraît peu à peu et d'autre part après être passé à Chalindrey et Merrey l'aspect est un peu plus vivant. Nous pénétrons dans le département des Vosges et nous roulons en pleine forêt de hêtres. Nous traversons successivement les coquettes stations de Martigny-les-Barns, Contrexeville et Vittel. Les villages dans cette partie du voyage sont un peu plus nombreux que dans le trajet d'Is-sur-Tille à Merrey. Les maisons sont basses, crépies à la chau~ couvertes de tuiles, l'église de style
18Paul~ frère d'Emile Carrière, a le grade d'officier et à cette date n'a pas encore été envoyé sur le front. 16

roman a un clocher quadrangulaire. Nous faisons enfin une grande halte à Vezelise à une trentaine de kilomètres de Nancy. Les Allemands étaient il y a trois jours à une vingtaine de kilomètres d'ici, mais ils ont sensiblement reculé ces jours derniers. Nous avons quitté Nîmes dans des conditions déplorables d'équipement. Pas d'ustensiles de cuisine, pas d'outils pour faire des tranchées, pas de toile de tente ni de couvre-pieds. Le ravitaillement est fait aussitôt à notre bataillon qui met pied-à-terre. Dans les sections, on s'ingénie à faire la cuisine avec les seules gamelles. Je viens de me procurer du bois en enlevant leurs supports à des vignes. A l'instant j'ai cru percevoir dans le lointain Je bruit du canon. Le crépitement est continu, le doute n'est plus possible, la bataille se poursuit à quelques trente kilomètres. Comme la pluie se met à tomber, sans avoir pris le temps d'absorber la soupe, notre bataillon se met en marche pour Vezelise. Notre cantonnement est situé dans la brasserie très importante de la localité. Deux autres bataillons occupent cette petite ville coquette et l'on rencontre des officiers de toutes annes. Les autobus, autocars, cars alpins, camions automobiles, sillonnent continuellement la route que nous suivons. Les autobus de Paris transfonnés contiennent, pendus à des crochets, des quartiers d'animaux. A l'hospice viennent d'arriver deux soldats blessés grièvement, l'un d'eux a reçu dans la cuisse une balle qui a provoqué une fracture, l'autre a été frappé mortellement dans les reins. Avec Mercie, un habitant de Saint-Martial, que j'ai choisi comme compagnon d'anne et de combat, je vais boire un peu de café avant de m'endonnir sur la paille d'une stalle de l'écurie de la brasserie... Nous avons fait la plus grande diligence pour nous rendre ici et aucun ordre nous concernant n'est encore arrivé. Où serons-nous et que ferons-nous demain? Nous sommes vraisemblablement trop loin de la ligne de feu pour recevoir le baptême terrible dans les 24 heures qui suivront.
27 août 1914.

Nous sommes réveillés à 4 heures, mais nous ne partons qu'à 6. Un peu d'excellent café nous est distribué. Depuis notre départ de Nîmes, c'est le seul aliment chaud qui nous a été donné, nous ne mangeons depuis trois jours que des conserves. Je suis 17