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La pépinière

De
259 pages
Cet ouvrage met en parallèle deux types d'éducation, l'une dans une famille unie et chaleureuse dans un joli village du Haut-Doubs, l'autre beaucoup plus stricte et parfois très rigide dans un petit séminaire des années 1960. L'auteur tout en racontant ses années de pension dans des termes touchants, drôles et inquiétants, étudie la structure d'une maison religieuse disparue et tente d'éclairer le fonctionnement de ce type d'établissement.
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La pépinière
Témoignage d’un petit séminariste des années 1957-1963

A mes parents qui nous ont tant donné.

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Préface
Le livre de Jean-Marie Robbe, touchant, drôle parfois, inquiétant souvent, tient à la fois de la Guerre des boutons de Louis Pergaud et des romans paupéristes à la Charles Dickens. L’auteur conte sa vie heureuse chez ses parents paysans dans un village du Haut-Doubs, puis sa vie d’enfant « incarcéré » durant six ans dans une « prison scolaire », le petit séminaire de Consolation, dans la haute vallée du Dessoubre. Par ces expressions, l’abbé Jean Garneret évoquait l’année qu’il avait dû passer lui-même dans cette affreuse boîte de SaintHippolyte, dans ce trou de montagne (sic), pendant la dernière année de la guerre de quatorze, avec une institutrice (qu’il) n’aimait pas et d’indignes codétenus1. Montaigne comparait déjà les pensionnats de son temps à de « vraies geôles de jeunesse captive ». Tous ces termes paraissent s’appliquer au lieu, tel qu’il le décrit, où notre auteur vécut pendant six ans. Le père de l’abbé Garneret, né en 1865, avait de mauvais souvenirs de ses trois ans de pension aux Frères de Marie à Besançon, et voulait ses enfants externes pour leur éviter une incarcération, mais ce fut l’un des grands-pères du jeune Jean qui, se souvenant sans doute de l’insuffisance des écoles du milieu du XIXème siècle, insista pour qu’il fût mis en pension afin qu’il ait « un bon fonds d’instruction primaire ». Ce fut aussi sur la suggestion d’un grand-père, conseillé par un ami prêtre, que les parents de Jean-Marie Robbe firent poursuivre à leur fils ses

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Jean Garneret (1993) Vie et mort du paysan, L’Harmattan, Paris, p. 25.

études secondaires à Consolation. Ce n’était sans doute pas sans arrière-pensées. Au cours des chaudes journées d’été, le touriste de passage dans ce beau site de la haute vallée du Dessoubre, peut se reprendre dans la fraîcheur des multiples eaux vives et d’une verdure foisonnante. Auparavant, il est passé devant les sévères bâtiments au crépi multi-décennal de l’ancien monastère des Minimes, du XVIIème siècle, et devant l’église qui les jouxte, où peu de visiteurs ont envie de pénétrer. Sévérité, vieillesse, tristesse des bâtiments face à la douceur d’une nature estivale presque vierge par endroits, une partie du problème de Consolation est là. A la mauvaise saison, le froid, la neige, l’absence de soleil, laissent une impression encore plus débilitante. Une fondation cherche actuellement à faire de l’endroit un lieu attractif. Tant mieux, car il le mérite. Reste qu’on se demande comment on a pu y retenir des enfants, année après année, durant près d’un siècle et demi dans des conditions dont Jean-Marie Robbe donne une idée répulsive pour des années proches. Dans le Haut-Doubs au dix-neuvième siècle, il existait une demande des parents pour que leur progéniture reçoive une éducation et une culture supérieures à celles des écoles primaires. Or les lycées, héritiers des collèges d’Ancien régime et des Ecoles centrales du Directoire et objectifs principaux de la loi du 11 floréal an 10, étaient réservés aux villes de préfecture. Cela fit le succès d’établissements religieux plus répartis, tenus par des congrégations, dont les Frères Maristes pour les garçons et les Ursulines pour les filles2 ; outre leur relative proximité, ils étaient sensés protéger les enfants des tendances irréligieuses prêtées aux lycées d’Etat, point essentiel pour une population très croyante et pratiquante. Le recrutement dans les classes pauvres était favorisé par des aides offertes par certaines de ces institutions avec sans doute une idée de recrutement sacerdotal, mais pas nécessairement. Nous savons de tradition familiale qu’au Russey, les Maristes acceptaient des
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L’article 6 de la loi de floréal avait prévu l’enseignement des langues latine et française, les premiers principes de la géographie, de l'histoire et des mathématiques dans des écoles secondaires créées par les communes ou par des maîtres particuliers.

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enfants pauvres au pair : ils surveillaient les plus jeunes, aidaient à l’apprentissage de la lecture, assuraient l’entretien de la maison, le balayage et autres tâches ménagères. Sinon, il fallait payer3. Les petits séminaires étaient autre chose. « Ecoles de sainteté », conçues comme des « pépinières » (traduction du latin seminarium), c’étaient les antichambres des grands séminaires : on y entrait enfant, on sortait prêtre du grand séminaire : c’était le « séminaire tunnel ». Après l’effondrement de l’enseignement consécutif aux persécutions révolutionnaires contre l’Eglise, la loi du 11 floréal an 10 (1er mai 1802) avait mis les petits séminaires sous le contrôle de l’Etat comme tout l’enseignement public. La Restauration les replaça sous la juridiction des évêques. En 1850, la loi Falloux leur donna une totale liberté. Elle les considérait comme des écoles ecclésiastiques spéciales, leurs supérieurs pas plus que les professeurs n’étaient assujettis à aucune condition légale d’examen, de capacité, de moralité, de stage, etc. ; quant à la surveillance, dont le mot n’avait pas pu être retranché de la loi, parce qu'il est dans la constitution, on (comprendre : l’Eglise) a du moins obtenu qu’elle fût restreinte à ce qu’on est convenu d’appeler le respect des lois, la moralité et l’hygiène4. C’était une liberté exorbitante. La loi de floréal avait prévu que l’instruction primaire serait donnée dans des écoles établies par les communes. Pour mettre de l’ordre, le Grand Maître de l’Université impériale lança ensuite une enquête, via les
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En 1850, au « collège catholique » de Besançon, les externes payaient 6 francs par mois. Un supplément de 2 francs mensuels permettait d’être admis aux études qui allaient de 6 heures du matin à 7 heures du soir ! Le coût de la pension des internes, trousseau non compris, était de 600 francs par an, salaire annuel d’un instituteur (Richard Vuillecard, Récit de ma vie, publié par Richard Moreau. Barbizier 1983, p. 77). Le séminaire était payant aussi : en 1890, Francis Dodane demandait avec beaucoup de circonspection à ses parents, sans doute peu argentés, une somme de 250 francs pour payer ce qui devait être le coût d’un semestre de pension au Grand Séminaire de Besançon. - Francis Dodane était le fils de Cécile Joubert-Dodane (elle signait ses lettres de son patronyme, Joubert, et de son nom marital, Dodane, réunis) dont les lettres proviennent d’archives privées. 4 Ferdinand Buisson (1911), Nouveau dictionnaire de Pédagogie et d’Instruction primaire. Hachette, Paris, articles Petits séminaires, Liberté de l’enseignement et Falloux. Institut National de Recherche Pédagogique (INRP) : www.inrp.fr/editionelectronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.

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évêques et les curés, sur les écoles primaires ou communales avec en vue la délivrance d’un diplôme « gratuit » (sans examen) aux seuls maîtres de ces écoles dont la moralité et les talents seraient attestés5. Elle faisait suite aux articles 2 et 3 du règlement de l’Université (17 septembre 1808) qui prévoyaient qu’à compter du 1er janvier 1809, tout établissement d’instruction qui ne serait pas muni d’un diplôme exprès du Grand-Maître cesserait d’exister. En 1833, avec la loi Guizot, la Monarchie de Juillet avait autorisé les particuliers à organiser des écoles primaires à condition que l’instituteur possède un brevet de capacité délivré par l’Etat et un certificat de moralité. Or, voici qu’en 1850, les petits séminaires, établissements d’enseignement secondaire, se trouvaient libres d’enseigner hors de tout contrôle, par des prêtres diocésains, au contraire des congrégations et des ordres spécialisés6. Il y avait là une ambiguïté forte car si le clergé n’avait pas de doute sur la finalité des petits séminaires, il en allait autrement des familles. Si certaines y voyaient en effet le moyen d’engager leur progéniture mâle vers la prêtrise, « voie royale » qui les honorait (cela fut plus ou moins valable jusqu’aux années 1950), voire de leur assurer une « carrière », d’autres les considéraient seulement comme un moyen d’accès à l’enseignement secondaire. Cette tendance devint petit à petit dominante. Ainsi, lorsque l’abbé Claude Gilles entra au petit séminaire de Maîche à l’automne 1939, il fut surpris de s’entendre dire : « Tu veux être prêtre ? », par un camarade
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Arch. diocésaines de Besançon. Ce dossier, qui comporte surtout des réponses de curés haut-saônois, a été découvert par l’abbé Paul Mariotte et nous-mêmes vers 1982, en triant ensemble des papiers fort mélangés. Nous en avons tiré une étude qui reste à publier. L’enquête était autant politique que pédagogique puisqu’on devait préciser si les régents connaissaient et enseignaient le calcul décimal et le système métrique, mais aussi leurs moeurs, leur fidélité à la religion catholique et leur degré de soumission au Concordat. 6 Dans le livre de Nicolas-Claude Dargnies (2003, Mémoires en forme de lettres pour servir à l’histoire de la Réforme de La Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à La Valsainte, par un religieux qui y a vécu de 1793 à 1808. Préface de Richard Moreau. L’Harmattan, Paris, pp. 72-75, on lit la manière aléatoire dont le corps enseignant fut choisi par Dom Augustin de Lestrange, Abbé de la Valsainte, pour son « Tiers-ordre », copie des « petites écoles » de l’abbé Antoine-Sylvestre Receveur. L’esprit des petits séminaires de l’époque était le même. La Valsainte avait été une expérience trappiste extrême menée pendant la Révolution en Suisse fribourgeoise.

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étonné d’apprendre ce fait apparemment peu banal. Stupeur, car si je viens au petit séminaire, c’est que je veux être prêtre, écrit l’abbé7. J’ai compris par la suite la raison de cette question. Le petit séminaire de Maîche ou Ecole Montalembert était considéré par les habitants du plateau comme le meilleur collège pour les enfants de la région. Beaucoup quitteront le séminaire après le bac et n’entreront pas à Faverney, séminaire de philosophie. Cela posait la question des programmes. En sortant du petit séminaire, les candidats au sacerdoce devaient connaître le latin pour suivre les cours de théologie au Grand Séminaire. Tout ce qui ne concernait pas l’accès à la prêtrise était secondaire et d’ailleurs la qualité des enseignements dispensés dans les petits séminaires était souvent mise en cause. Il est vrai que si l’enseignement général atteignait le niveau du Catéchisme de persévérance de l’abbé Gaume8, on comprend les critiques, mais c’était sans importance car le baccalauréat n’était pas la préoccupation première de ces maisons9. L’époque restait influencée par le jansénisme anti-romain qui avait tenu une grande place à la fin du dix-huitième siècle dans l’Eglise et dans la bourgeoisie. La spiritualité était
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Claude Gilles (2008) Prêtre dans son siècle. Seconde guerre mondiale - Paroisses Réfugiés. L’Harmattan, Paris, p. 24. – Ce qui était évident pour l’abbé Gilles, l’était moins pour l’abbé Garneret (Vie et mort…, p. 25). On était au début des années 1930 : Finalement, j’entrai au (grand) séminaire. Même en ces temps-là, c’était une curieuse décision et peu justifiable. Mon père d’ailleurs fut vraiment ému et s’étonna d’une orientation qu’il ne prévoyait pas. Il l’accepta, j’en suis sûr, parce qu’il m’aimait. Pour maman, ce fut plus facile. 8 L’abbé Jean-Joseph Gaume (1802-1879), né à Fuans (Doubs), fut le prototype du prêtre anti-révolutionnaire et anti-libéral, fermé au progrès scientifique. Il composa un Catéchisme de Persévérance qui voulait être l’exposé historique, dogmatique, moral, liturgique, apologétique, philosophique et social de la religion depuis l’origine du monde à nos jours, et qui eut des dizaines d’éditions jusqu’au XXème siècle. Il a été réédité depuis sans doute en raison de son « créationnisme », remis à l’ordre du jour par des groupes intégristes notamment. Gustave Flaubert le jugeait « inouï d’imbécillité » (lettre à Guy de Maupassant du 15 janvier 1879). 9 Athanase Bouchard (2004, Un prêtre, un clocher, pour la vie. L’Harmattan, Paris, p. 43) note à propos de son oncle l’abbé Pierre Cucherousset (1915-2002), futur curé pendant soixante ans de Noël-Cerneux et de La Chenalotte, séminariste de Philosophie à Faverney entre 1933 et 1935 : N’ayant pas passé son baccalauréat (il n’était certes pas le seul dans ce cas, nous soulignons), il était dispensé des cours annexes qui préparaient les bacheliers à leur 2ème partie (bac de philo). L’auteur précise toutefois qu’à la fin de sa vie, son oncle enviait les jésuites qui, au cours de leur « juvénat », atteignaient le niveau de la licence de Lettres.

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« victimale », c’est-à-dire marquée par le mépris du corps et l’idée de la pénitence à tout prix (M. T. Kervingant10) et inspirée par la nécessité d’expier les profanations révolutionnaires et de reconnaître le bienfait par lequel on avait survécu au naufrage où tant d’autres avaient péri. En conséquence, on croyait ne pouvoir rien offrir de plus agréable à Dieu que de se dévouer comme des victimes, de s’astreindre à de dures pénitences et de mourir dans la simplicité. L’idée générale était que tout était soumis à la « volonté de Dieu »11 : pour y rester, il ne fallait rien faire de son propre gré… Au XIXème siècle, il ne pouvait y avoir place pour la libre détermination, car la volonté propre est nécessairement mauvaise. Comme on ne pouvait rien attendre de cette terre, l’espoir était en Dieu seul, devise de l’abbé Receveur. Il en découlait une vision pessimiste de la vie et un esprit de résignation qui ressortent des lettres de Cécile Joubert-Dodane, de Fournet-Blancheroche, dont le fils Francis était petit séminariste : La vie est bien triste et si on n’avait l’espérance de se retrouver tous là-haut, lui écrivait-elle le 17 avril 1883, on ne pourrait supporter l’existence, mais enfin il faut reprendre courage et se résigner à ce que le bon Dieu veut de nous. On trouve même cette formule : La mort, c’est la mort, dont Cécile ne réalisait pas qu’elle représentait de sa part une absence tragique d’espérance en un au-delà pourtant promis par la religion qui faisait sa vie. Cet esprit janséniste conditionnait la manière de vivre dans les séminaires petits et grands où les élèves devaient acquérir un comportement conforme à la dignité de l’état ecclésiastique : modestie, obéissance, gravité, discipline rigoureuse, vie dure et austère loin des tentations du monde12. Comme la grande
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M. T. Kervingant (1989) Des moniales face à la Révolution française. Beauchesne, Paris, « Pourquoi ces excès... » , p. 376, puis p. 67. 11 Dom Marie-Gérard Dubois (1998) « Quel renouveau cistercien au XIXe siècle ? » In La place du monachisme et particulièrement du monachisme cistercien dans la construction de l’Europe. Hier, aujourd’hui et demain. L’Europe peut-elle se faire sans dimension spirituelle ? Actes du Colloque organisé par Cîteaux 98 (Commémoration des 900 ans de Cîteaux), Dijon, 15-16 octobre 1998, pp. 52-68. 12 Cf. sur ce sujet l’excellent livre de Marcel Launay (2003) Les Séminaires français aux XIXe et XXe siècles. Cerf, Paris, coll. « Petits Cerf-Histoire », p 17.

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majorité des prêtres comtois au dix-neuvième siècle étaient des fils de paysans, ce genre d’existence était facilement accepté par des gens qui n’avaient jamais rien connu d’autre. Néanmoins, la dureté imposée par la hiérarchie ecclésiastique pouvait conduire à des situations scandaleuses. Lorsque Francis Dodane se plaint d’une « faiblesse de poitrine », sa mère le « console » en ces termes : Je pense (qu’elle) ne sera rien, on a toujours un peu à souffrir, mais cela indiquait que l’enfant n’était pas soigné à Consolation. Cette indifférence était conforme à « l’esprit Valsainte », dont le Mémorial aligne des dizaines de morts acceptées joyeusement (sic), voire « avec plaisir », pour répondre à la volonté de Dieu13. Conditions de vie aidant, on y « fabriquait » des phtisiques. A Consolation, aussi sans doute, mais si on avait des varioleux, on s’empressait de les envoyer ailleurs : nous savons de source familiale qu’en février 1862, François-Désiré Joubert, fils de François-Xavier, de FournetBlancheroche, y contracta la variole et fut rapatrié chez lui, forcément à la demande du Supérieur, qui avait la main sur tout. Cette décision irresponsable augmentait les risques pourtant connus d’extension du contage. Ce fut ainsi que FrançoisDésiré mourut à Fournet-Blancheroche le 27 février 1862 à 16 ans, non sans avoir contaminé sa mère et l’ouvrier boulanger qui moururent aussi. Jean-Marie Robbe a retrouvé le seul règlement existant des petits séminaires du diocèse, daté de 1848, jamais révisé et valable en 1960. On lit cet article incroyable : Les professeurs veilleront à faire soigner les malades par des infirmiers choisis parmi les élèves les plus vertueux… comme si la vertu avait jamais remplacé la compétence. C’était le système monastique, mais à la Valsainte, caractérisée pourtant par ses excès de rigueur, l’Abbé avait eu la sagesse de nommer infirmier le P. Dargnies qui, avant la Révolution, avait suivi des études médicales dans sa Picardie natale. Or que voyait-on à Consolation ? Des enfants désignés « infirmiers » à peine sortis
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Nicolas-Claude Dargnies, Mémoires en forme de lettres…, « Note récapitulative sur les aspects médicaux dans l’oeuvre de Nicolas-Claude Dargnies », par Richard Moreau et Roger Teyssou, p. 429.

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de leur campagne et incapables de tenir ce rôle : on comprend le sort de François-Désiré, de sa mère et du boulanger. Francis Dodane, et son petit cousin Eugène Bouhêlier14 ont laissé deux idées opposées sur Consolation au dix-neuvième siècle. Les souvenirs sont spécifiques et la mémoire est sélective ; certains ont un « pouvoir-tampon » élevé, d’autres sont indifférents, fatalistes, mais les documents sur les deux cousins ne trompent pas. Pour Francis, les lettres de sa mère et d’Eugène donnent une idée en creux de ses difficultés. Ce que nous connaissons du second est plus personnel, mais son témoignage, doublé de celui du chanoine Boillin, est euphorique. Il ne minimisait pas les moments pénibles de la voie choisie. Cependant, ajoutait-il, même dans ces moments-là, il ne faut pas se décourager et son enthousiasme était total. En 1933, pour le centenaire du petit séminaire, Eugène, devenu Mgr Bouhêlier, supérieur de la Mission diocésaine, eut cette superbe formule15 : Cette maison est pour nous le Séminaire et le Séminaire c’est nous. Il se félicitait de ses professeurs dont on peut supposer qu’ils appliquaient la règle des Minimes qui voulait que l’on ne sépare pas les élèves du maître : le professeur faisait la classe, se promenait avec les élèves, s’entretenait avec eux, les conseillait ; il vivait avec eux16. Peu importaient les conditions de vie auxquelles l’abbé Louis Carteret, futur recteur de la Basilique des Saints Ferréol et Ferjeux, faisait une allusion souriante en 1929 à sa sortie du grand séminaire, en évoquant la soutane qui flottait sur nos membres étiques17, le résultat ne pouvait qu’être bon pour ceux qui suivaient la « voie royale ».
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Eugène Bouhêlier (1860-1938) était originaire comme Francis de FournetBlancheroche, village situé vers la frontière suisse, après Maîche. Eugène et Francis étaient petits cousins. Eugène était entré au petit séminaire de Consolation en cinquième, en novembre 1874. Plus tard, il devint le supérieur respecté et redouté de la Mission diocésaine, avec l’appellation de « Monseigneur » (Protonotaire apostolique). La biographie d’Eugène Bouhêlier a été publiée en 1940 par le chanoine Boillin : Monseigneur E. Bouhêlier (1860-1938). Notice biographique. Imprimerie catholique de l’Est, Besançon. 15 Chanoine Boillin, Monseigneur E. Bouhêlier…, pp. 22-24. 16 R. Moreau (2003) Les deux Pasteur, le père et le fils. Jean-Joseph et Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois). L’Harmattan, Paris, pp. 277-278. 17 Le Grand Départ, auctore Carteret. Texte ronéotypé, Archives privées.

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Ce qui faisait la joie d’Eugène ne faisait pas celle de Francis. Les choses furent constamment difficiles pour lui, dont le niveau scolaire restait bas, qui réclamait des visites, de petites choses personnelles, une statuette de la Vierge Marie... Bien avant, Albini Joubert, oncle de Francis, élève vers 1850, suppliait son père François-Xavier Joubert de le sortir de pension, ce que celui-ci refusa catégoriquement, alors qu’Alphonse Dodane disait ne pouvoir accéder aux demandes de Francis que si son ouvrage le lui permettait. L’esprit était différent, mais le résultat était le même. En attendant, par lettres, Cécile pratiquait le soutien psychologique et la méthode Coué : Il faut prendre courage, se faire (se résigner) à sa position (et) quand on est un peu triste, un peu chagrin, eh bien, regardons le Ciel. En 1880, rien n’était réglé : une lettre affectueuse d’Eugène nous apprend que l’adolescent, qui avait environ quinze ans, s’était enfui de Consolation. Avec doigté, le jeune clerc suggéra à son cousin une explication sentimentale, familiale, toute en nuance, dialectique, voire casuistique, à sa fugue, mais en demeurant dans la dualité volonté de Dieu, action du Diable. Entre le Paradis et l’Enfer, Francis choisit le Paradis et resta18. On ne manque pas de témoignages de ce genre depuis Albini Joubert jusqu’à des personnes que nous avons connues et qui, ayant conservé un souvenir détestable des petits séminaires, ne voulaient même plus en apercevoir les bâtiments : il y avait ceux qui avaient la vocation religieuse et faisaient abstraction du reste, et les autres. Dans les années 1960, ce qui avait pu paraître acceptable ne l’était plus. Tout avait changé. Pendant longtemps, aller de Fournet-Blancheroche à Chaux-de-Fonds en Suisse, ou à Maîche, en France, avait été une entreprise. Les transports se
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Plus tard, il fit son service militaire, entra au grand séminaire puis, après diverses expériences, il devint moine à l’abbaye bénédictine de Ligugé. Sans être à proprement parler gyrovague, sa carrière fut assez aléatoire d’autant plus qu’à cause des perturbations dues aux persécutions, il dut partir vivre en Espagne, puis en Belgique. Chassé par l’avance allemande en 1914, il rentra en France et gagna le prieuré bénédictin de Marseille où il mourut en 1916, probablement insatisfait. Pendant son exil en Espagne, la République n’oublia pas de le convoquer à une période d’exercices militaires (les « vingt-huit jours ») ! Il s’en acquitta avec sa docilité coutumière, puis il repartit en exil.

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développaient et se démocratisaient, le pèlerinage à la Vierge des Ermites à Einsiedeln, qui se faisait traditionnellement à pied, prit le train à partir de 1876, à l’initiative de l’abbé JeanFélicien Bouveret (1807-1889), curé de Bians-les-Usiers, suivi par les curés du Russey et de Vercel, puis par une bonne partie de la Franche-Comté. La bicyclette permettait aux jeunes d’aller de village à village, même si l’abbé Eugène Bouhêlier fulmina ses cousines qui auraient voulu en faire autant, parce qu’il craignait qu’on aperçoive leurs chevilles... Le service militaire obligatoire, avec ses avantages et ses inconvénients, obligeait les jeunes hommes à voir du pays, puis la Première Guerre mondiale passa, mais Consolation resta Consolation. En 1933, aux fêtes du centenaire, près de soixante ans après sa scolarité, les envolées lyriques d’Eugène Bouhêlier ne pouvaient plus soulever que l’enthousiasme de ses « labadens »19. Une autre guerre mondiale survint, bouleversant tout. Les automobiles se multipliaient, les autocars facilitaient les liaisons, la presse, les postes de radio apportaient les nouvelles du monde aux familles, le « pape-paysan » cher à l’abbé Garneret était élu, annonçant le Concile mais, dans son val d’ombre, le petit séminaire de Consolation restait impavide par routine et indifférence. C’était le Désert des Tartares ou En attendant Godot. Nous sommes vers 1960. Les souvenirs sans concession de Jean-Marie Robbe donnent l’impression du délabrement d’une Institution, que la vision de l’Eglise gallicane prérévolutionnaire et janséniste des fondateurs avait préparé. Notre auteur nous fait toucher un système dépassé qui survivait sur fond d’amateurisme : professeurs non ou peu titrés20, remplaçants de hasard car, dans l’Eglise, la loi de 1850 prévalait encore dans les esprits et dans les faits même si elle était devenue obsolète. Vers 1875, époque où Eugène Bouhêlier était
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Antonomase utilisée au XIXème siècle pour désigner un camarade de collège ou de pension, du nom du maître de pension dans le vaudeville L’Affaire de la rue de Lourcine, d’Eugène Labiche. On appelle « antonomase » la figure de style qui consiste à utiliser un nom propre pour désigner un nom commun comme c’est le cas ici ; ou inversement (le père de la tragédie classique pour Pierre Corneille). 20 Certes à cette époque des prêtres étaient bacheliers et avaient fait des études supérieures, mais c’était loin d’être le cas général.

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l’élève de ses « si bons maîtres », les grades universitaires étaient rares et les prêtres plus cultivés que la moyenne des gens. Après les deux guerres mondiales, cette supériorité tendit vers zéro en raison du développement des études supérieures en France. On ne devient pas professeur d’un coup de baguette magique : il est incroyable qu’il ait fallu embaucher en urgence des curés du voisinage doctus cum libro pour boucher les trous dans le personnel enseignant de Consolation quand la loi Debré, strictement contemporaine (31 décembre 1959), sur les rapports entre l’Etat et les établissements privés, insistait sur la qualification des maîtres. Il est symptomatique que Jean-Marie Robbe ait été recalé au premier baccalauréat à cause de sa faiblesse en latin à sa sortie d’un petit séminaire. Le niveau des enseignements n’avait pu que fortement baisser. Pourtant, le 20 décembre 1935 (encyclique Ad Catholici Sacerdotii), le pape Pie XI avait appelé à donner aux séminaires les prêtres les meilleurs : Ne craignez pas de les dérober même à des charges d’apparence plus brillantes, mais qui, en réalité, ne peuvent pas entrer en comparaison avec cette œuvre capitale et irremplaçable21. A lire Jean-Marie Robbe, on en était loin à Consolation en 1960. Mais, et cela importe encore plus, son témoignage sur l’absence tout aussi patente de passage dans les faits d’une encyclique du pape Pie XII quinze ans après la précédente, montre la difficulté de faire admettre par le « terrain », les souhaits du Magistère romain. Où était l’Eglise universelle ? On pense au gallicanisme d’Ancien Régime, qui persiste en 2008 chez certains clercs. Sur le fonctionnement en 1960, relevons un aspect d’autant plus essentiel qu’il était l’un des rares à avoir été retenu par la loi de 1850 comme devant être surveillé dans les petits séminaires, à égalité avec la morale et le respect des lois : l’hygiène. Il est atterrant de voir qu’on ne faisait laver les couverts, par les élèves bien sûr, qu’une fois par semaine, dans le même bac, dans la même eau et sans produit de vaisselle ! Pasteur, où es-tu ? Pourtant, écrit notre auteur, Charles Rollin
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AAS 28 (1936) p. 37, cité in « Décret Optatam totius Ecclesiae renovationem sur la formation des prêtres », p. 497, Vatican II. L’intégrale. Edition bilingue révisée (2002). Bayard-Compact, Paris.

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(1661-1741), qui fut recteur de l’Université de Paris, souhaitait dans son Traité des Etudes, que les enfants s’accoutument à la propreté et que la vaisselle (soit) bien écurée (et) les salles où l’on mange balayées régulièrement tous les jours après les repas, et l’on sait que le siècle de Louis XIV n’est pas réputé pour l’hygiène ! A Consolation, les débarbouillages à l’eau glacée étaient habituels et forcément succincts, mais il faut dire que le cas n’était pas isolé. A Vesoul, à la même époque, dans un pensionnat religieux pour jeunes filles de « bonne famille », une étudiante en Droit de Besançon, enseignante à mi-temps, couchait dans une antichambre sans fenêtre avec, comme les élèves internes, un pot d’eau froide et une cuvette pour sa toilette. Alors, manque d’hygiène jamais apprise, laisser-aller, souci de la rentabilité confinant à la radinerie ? Un peu de tout sans doute. Dans le même registre, en plus grave, le fait qu’un hiver, Jean-Marie Robbe ait dû déboucher les WC à la turque (on peut estimer facilement la propreté), en allant puiser l’eau au ruisseau, est inadmissible. Le petit séminaire tournait donc comme en 1848, sans équipement, ni personnel. A titre d’exemple, les enfants, dont les parents payaient un prix de pension conséquent, étaient obligés cependant de faire euxmêmes le ménage, de bêcher le jardin, de planter les petits sapins dans la forêt et de façonner le bois. On comprend que le jeune garçon n’ait pas été tenté d’aller plus loin. Cependant, le point le plus étonnant concerne le relâchement de la discipline mais un relâchement sournois. La règle des Minimes était oubliée, sans doute parce que des professeurs étaient des curés du voisinage et que les permanents n’étaient pas là le dimanche, tous ayant des voitures quand on se déplaçait à pied en 1880. Le supérieur, qui s’isolait dans sa tour d’ivoire, tentait d’appliquer un règlement dont il ne connaissait rien. Les élèves vivaient la nuit, certains découchaient, allaient voir leur bonne amie. On croit rêver en lisant les descriptions, masquées pour ne peiner personne, de violations nocturnes des caveaux funéraires de l’église ou celles de fiestas fromagères et vineuses dans les salles de classe, succédant à des razzias dans les caves, sans oublier la fête du « Père Cent » célébrée en termes… légers. On était loin de la modestie, de l’obéissance,
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de la gravité, de la discipline rigoureuse et de la vie austère réclamée par la dignité de l’état ecclésiastique. Si ces dérives graves ont existé, et ce fut le cas, elles ne pouvaient être dues qu’à l’insuffisance de l’encadrement. A lire notre auteur, les professeurs anciens donnent l’impression d’avoir regardé ailleurs : néanmoins, est-il possible qu’ils n’aient pas eu de soupçons ? Quant aux plus jeunes, ils se comportaient en opposants à un système qu’ils servaient en surface, mais qu’ils rejetaient in petto : curieuse spiritualité de prêtres qui sabotaient la messe de l’évêque en coupant l’électricité de la chapelle où il célébrait, ou qui pillaient des troncs pour financer les œuvres qu’ils préféraient au détriment de celles du supérieur. Plus tard, ils quittèrent le sacerdoce, mais il aurait mieux valu qu’ils n’y soient jamais entrés. Cette sorte de « Clochemerle à Consolation » n’aurait pas pu exister si les hiérarchies locale et diocésaine avaient été suffisamment présentes. Il ne suffisait pas que l’évêque, vivant sur les souvenirs d’une gloire passée, pontifie une fois l’an dans une liesse plus ou moins générale, il aurait fallu que des inspections efficaces et réalistes soient faites après la rénovation du règlement et une modernisation totale des installations. Manque de finance ? Quand on est incapable d’assurer une mission, on cherche d’autres moyens d’apostolat. Enfin, la prudence et le respect dû aux élèves auraient dû conduire la hiérarchie diocésaine à vérifier chaque année leurs motivations et celles des enseignants, personnellement, sur le modèle des visites régulières cisterciennes. Jean-Marie Robbe fait toucher du doigt le résultat de cette impéritie : sur une bonne trentaine d’élèves de sixième à son arrivée au petit séminaire, six restaient en rhétorique et deux seulement sont prêtres actuellement. Lui-même eut la force d’âme, peut-on parler autrement, malgré les pressions, de refuser une carrière pour laquelle il ne se sentait pas fait. Lorsqu’il quitta le petit séminaire, le supérieur embrassa les « bons », dont il pensait qu’ils se destinaient à la prêtrise, et réserva un adieu glacé et une sèche poignée de main à notre auteur, lui infligeant un affront délibéré : l’adolescent avait failli. Outre un manque évident de charisme, d’ouverture aux
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autres et surtout de charité, le supérieur manifestait ainsi l’ambiguïté des petits séminaires. Il fut certainement un « bon prêtre », comme on disait, mais il ne comprit sans doute jamais que son conservatisme, sa rigidité d’un autre siècle et d’une certaine façon son indifférence à autrui faisaient de lui un anticorps aux vocations. En 1960, les temps où l’Eglise dominait l’enseignement étaient révolus et elle ne s’en rendait pas compte. Le Concile Vatican II allait sonner le glas du « séminaire tunnel » sulpicien et rénover la formation des prêtres avec le décret Optatam totius Ecclesiae renovationem (28 octobre 1965). Les petits séminaires, devenus incapables d’assurer leur rôle de « viviers des vocations sacerdotales », parfois même la préparation au baccalauréat, furent transformés en attendant de disparaître22. Autour de 1830, près de Mouthe, le docteur Ordinaire, originaire de Cressier, en Suisse, pénétrant dans le poêle d’une ferme pour visiter un malade, trouva la pièce si pleine de relents chauds et malodorants que, de sa canne, il creva le papier huilé qui servait de vitres à l’époque, en criant23 : De l’air ! De l’air ! Le décret du Concile fit l’effet du coup de canne : ouverture sur le monde (trop parfois), adaptation à la psychologie et à l’évolution des adolescents, rapports normaux de ceux-ci avec leurs parents dans la continuité familiale, niveau des études et pour ceux qui changeraient d’orientation, possibilités de sortie pour rejoindre d’autres filières, exactement le contraire d’autrefois. Les Pères conciliaires avaient compris qu’il fallait aérer le jeune sinon, écrivait l’abbé Garneret24, en sortant du séminaire, il serait comme un veau (sic) qu’on met en pâture après un hiver d’écurie (…) Aveugle à la lumière du jour, il lui faut s’habituer à voir. Il ne connaît pas ou ne connaît plus la vie. On s’est occupé à la lui faire oublier (…) Au bout de six ans, c’est fait. Séparé de ses camarades d’avant, il se trouve isolé de leur destin. Le monde qu’il retrouve n’est plus celui d’avant, on ne l’a pas aidé à connaître celui d’à présent. A le
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Vatican II. L’intégrale…, « Décret Optatam totius Ecclesiae renovationem sur la formation des prêtres », pp. 495-497. 23 Richard Moreau (2000), Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris, p. 190. . 24 Jean Garneret, Vie et mort…, p. 30.

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comprendre et à l’aimer. C’était en termes plus verts ce qu’avait déjà exprimé le Pape Pie XII en 195025. L’abbé concluait : Trop, c’est trop. Encore n’avait-il pas connu le petit séminaire. Vers 1960, celui de Consolation était un rameau desséché que l’on avait oublié de couper. Il fallut attendre 1981 pour que, réalisme oblige, celui qui était condamné depuis longtemps se décide enfin à rendre les armes. Nous avons environ quinze ans de plus que Jean-Marie Robbe. Dans nos établissements secondaires (l’enseignement religieux était loin d’y être négligé, précisons-le) in tempore belli, dans les Maisons d’éducation de la Légion d’honneur26 notamment, où la situation était très difficile du fait des circonstances, et à soutien familial égal, nous eûmes l’avantage d’étudier sous l’égide d’un corps professoral composé en grande partie d’agrégés dans un environnement équilibré, stable et globalement ouvert, qui n’avait rien à voir avec ce que connut notre auteur au petit séminaire. Là était la différence. JeanMarie Robbe trouva ensuite un milieu semblable au lycée de Pontarlier. Grâce également à la vie familiale retrouvée, ce fut l’origine de son succès final, de sa carrière et de son bonheur. En conclusion, son livre au style vif, enlevé et agréable, sans langue de bois mais sans méchanceté non plus, jette une lumière salutaire sur un système dépassé et sur une question qui fut négligée trop longtemps pour les meilleures raisons du monde sans doute, mais l’enfer, dit-on, est pavé de bonnes intentions. Les sources originales sont rares et les derniers témoins aussi. C’est une raison de plus pour féliciter Jean-Marie Robbe d’avoir publié cet ouvrage nécessaire. Odile et Richard Moreau

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Cf. page 238. L’une de nous y fut élève entre 1945 et 1951.

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Les raisons d’un choix
Cet ouvrage se compose de trois parties. La première raconte dans quelle ambiance j’ai passé mon enfance, entouré de ma famille, dans quelles conditions l’on vivait immédiatement après la guerre de 1939-1945, ce qu’était la vie du village. La seconde partie décrit les six années de pension, dans des conditions particulières en raison du type d’établissement qui m’accueillait, la façon dont se déroulaient les jours et les nuits. La troisième est une réflexion sur l’éducation dans les séminaires, éclairée par l’histoire de l’Institution ecclésiale. Si la première partie est imprégnée de la tendresse familiale, la seconde est beaucoup plus critique, voire acerbe à certains passages. Avant d’écrire ces lignes, il m’est venu à l’esprit toute une série de questions sur lesquelles j’ai cru utile, voire nécessaire de me pencher.

Fallait-il écrire et publier cette chronique ?
Au départ, j’avais rédigé un premier texte qui m’avait permis d’expurger un passé difficile dont le souvenir gâchait jusqu’à mon sommeil, malgré le temps qui s’était écoulé. D’autres ont très bien vécu cette période de leur adolescence, et je ne veux pas lancer de polémique. En écrivant ces pages, il s’agissait pour moi d’une thérapie, d’un exercice d’évacuation à la manière des psychiatres qui font parler leurs patients. Freud utilisait le mot de catharsis, de purgation des émotions, notion

apparue dès l’Antiquité27. La cause de ce traumatisme devait sortir. Voilà pour l’effet personnel, mais publier demandait qu’on aille bien au-delà dans la réflexion. Il est important de dire ce que nous avons vécu, pour que ne s’efface pas la mémoire tout simplement. Je sais que d’autres élèves ont eu les mêmes perceptions que moi : récemment je parlais de mes insomnies à un ancien camarade qui m’a dit spontanément : Ah bon ! Toi aussi ! J’espère que ceux qui ont eu une expérience semblable à la mienne, heureuse ou plus difficile, y retrouveront souvenirs et émotions. L’époque 1957-1963 a une spécificité particulière : elle précède immédiatement le Concile Vatican II qui s’ouvre en 1962, et se situe six petites années avant les événements de mai 1968. Comme pour tout événement important, il y a l’ « avant » et l’ « après ». L’Institution catholique n’a plus été la même après le Concile, et la société française a considérablement évolué à partir de 1968. Chacun portera l’appréciation qu’il voudra sur ces deux événements et il n’est pas dans mon intention d’influencer le lecteur d’une quelconque façon. On peut se lamenter, O tempora ! O Mores !28, ou bien se dire que l’évolution a été positive dans bien des domaines ; la vérité est certainement dans un juste milieu. Je voudrais cependant signaler que cette période a sonné la fin d’une certaine rigueur, en particulier dans les séminaires et autres pensionnats qui, petit à petit, se sont libéralisés, puis ont fini pour beaucoup par disparaître. De même, il est évident que la société est devenue plus libérale après 1968. Il était nécessaire de raconter cette période, et je le fais, certes de manière parfois critique, mais sans perdre de vue le contexte du moment et les conséquences pour la suite. Ce récit est un témoignage vécu, qui ne masque rien. J’en ai fait lire le premier brouillon à des amis qui ont été surpris par le contenu ; beaucoup ignoraient comment on vivait dans les petits séminaires, alors qu’eux, sensiblement de mon âge, connaissaient une autre vie dans les établissements publics. Il ne me semble pas que des anciens élèves des séminaires du
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Aristote 384-322 av. J.C, élève de Platon : La Politique et La Poétique. Quelle époque ! Quelles mœurs ! Cicéron. Catilinaires I, 1.

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diocèse de Besançon aient eu la même démarche que moi et je serai l’original de service29. Chaque diocèse avait ses spécificités autour d’un dénominateur commun. On peut se demander d’ailleurs pourquoi cette période récente vécue de manière particulière n’a jamais, à ma connaissance, fait l’objet d’écrits. Les raisons peuvent en être multiples. Cependant, je pense qu’une certaine pudeur a retenu des auteurs potentiels, tandis que d’autres hésitaient, ne pouvant ou ne désirant pas porter un regard trop critique sur l’Institution sans risquer de lui faire perdre son lustre. A moins que cet angélisme, cette complaisance bien-pensante qui fait que l’on trouve tout beau et bon sous prétexte que cela vient d’une église par définition sainte et infaillible, n’ait gagné une majorité sous prétexte que les naïfs souvenirs d’enfance s’enjolivent d’eux-mêmes, mais ils peuvent être au contraire, pour d’autres plus rares, noircis par le temps. Pour les premiers, le formatage a bien fonctionné. A leur décharge, précisons que le respect humain peut très bien avoir inhibé leur volonté de se livrer. En effet, dans ce genre d’exercice, l’auteur va parfois jusqu’à dévoiler quelques aspects intimes de sa personnalité. Après avoir raconté mon histoire, je situerai avec un maximum de précision les événements dans le contexte de l’époque et je m’efforcerai d’étayer ma propre opinion par des documents officiels. Mais venons-en aux faits ! Nous sommes en 1946, au lendemain d’une guerre que personne n’oubliera tant elle a apporté de souffrances et de morts. Quelle famille, déjà meurtrie au cours de la Première Guerre Mondiale, n’eut à souffrir de la séparation, de la captivité, de la mort dans les camps30 ? Il fallait entretenir la mémoire, celle des disparus,
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A ma connaissance, seuls des souvenirs succincts en quelques pages de J.-P. Guillet ont été publiés par Village de Forez à Montbrison (42600), reprenant le texte de J. Barou, Le petit séminaire de Verrières, Bulletin de la Diana, tomes 46 (1979-1980) et 47 (1981-1982). Des informations intéressantes sont consultables sur le site http://forezhistoire.free.fr/verrieres.html. Ce séminaire accueillit Jean-Marie Baptiste Vianney, le futur curé d’Ars. 30 Sur le monument aux morts de Labergement-Sainte-Marie figurent les noms de 26 tués pour la guerre de 1914-1918 et de 4 pour la guerre de 1939-1945, pour une population stable d’environ 500 habitants.

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mais aussi garder le contact avec les survivants, tâcher de se revoir entre anciens camarades de malheur, ne pas laisser se distendre les liens tissés pendant ces longues années. Cependant il fallait aussi regarder vers l’avant, reprendre une existence la plus normale possible, se reconstruire soi-même et bâtir une nouvelle vie. Mon père venait de rentrer de captivité en Allemagne où son calvaire avait duré cinq ans après dix mois de guerre et une retraite peu glorieuse, tout ce temps s’ajoutant à deux années de service militaire effectué auparavant. Le mariage de mes parents avait été célébré à Paris fin 1945 et je suis né dix mois après, dans ce village du Haut-Doubs, Labergement-Sainte-Marie, où ils ont passé toute leur vie. J’ai eu une enfance heureuse dans ma famille avant de partir en pension dans le petit séminaire de Notre-Dame de Consolation dépendant du diocèse de Besançon. Ce récit est un hommage à ma famille et une analyse critique envers un système d’éducation qui a marqué, de manière indélébile sans doute, une génération de jeunes gens, à une époque où l’on ne pouvait déjà plus imposer n’importe quelle règle de vie aux adolescents. Cet ouvrage est une autobiographie dans laquelle j’ai essayé de rassembler un maximum de souvenirs. La manière de les narrer n’est évidemment pas exempte de sensibilité personnelle.

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Au village
Labergement-Sainte-Marie, un village comme les autres ? Certainement pas, puisque c’est le mien ! Dans les montagnes du Haut-Doubs, entouré de collines cultivées sur fond sombre de forêts de sapins et d’épicéas, traversé par la rivière Doubs qui a pris sa source dix kilomètres en amont, s’étale ce village paisible, le long de la route nationale. Les maisons sont larges et trapues, couvertes par des toits de tuile rouge. En contrebas du bourg, des champs plats et marécageux conduisent à un lac de montagne dont les eaux claires et froides sont peuplées de brochets et de perches. Blotti dans son écrin de forêts, le lac de Remoray est encore, à cette époque, préservé des appétits des promoteurs immobiliers et des hordes de vacanciers. Personne n’y pêche, hormis son propriétaire, un industriel de Pontarlier. Seuls les braconniers peuvent dresser un inventaire de ses richesses cachées. Les grenouilles vont y pondre et malheur à elles si, sur leur passage, rôde un de ces bipèdes prédateurs au regard duquel elles se réduisent à une paire de cuisses charnues à la chair tendre et fine. Le village est peuplé de paysans laborieux, têtus comme tous ceux qui luttent contre les rigueurs du temps. Quatre petits magasins d’alimentation permettent à la population locale et proche de se ravitailler. Les commerçants font des tournées, jusque sur la porte de leurs concurrents. Le lieu de rassemblement est la fromagerie où, deux fois par jour, les paysans apportent le lait de la traite, soit en voiture à