//img.uscri.be/pth/5f163860b2c1651f779203a4f074c08b573637e9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Parise

De
300 pages
Thérèse Bernis, alias Parise, mère de six enfants nés au gré des rencontres, enfin épousée à 52 ans, se bat pour vaincre la pauvreté. Après avoir quitté la Guadeloupe, elle rejoint la France où elle mène la vie épuisante de femme de ménage parfois sans domicile. Elle poursuit un but : celui de faire connaître ses malheurs de la Guadeloupe afin de les exorciser. Son récit révèle les mille faces de son île natale tout au long du 20e siècle et témoigne du courage de tant d'Antillais qui ont cherché par tous les moyens à vivre dignement.
Voir plus Voir moins

Parise
Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

Du même auteur

Paysans du Guatemala, quelle éducation ?, L'Harmattan, Guatemala, les enfants dessinent, La Cimade, 1982.

1980.

Lire et écrire, méthode pour les femmes immigrées (en collaboration),

L'Harmattan, 1985. Hawa, l'Afrique à Paris, Flammarion, 1991. Atanasio, parole d'Indien du Guatemala, L'Harmattan, 1993.
Maurice, garde-chasse en Picardie, L'Harmattan, 2000.

Thérèse BERNIS Catherine VIGOR

Parise Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

L'Harmattan

1

ère

édition, Ramsay, Paris, 1997.

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00037-1 EAN: 9782296000377

Avant-propos
Quand j'ai connu Parise, elle avait soixante-treize ans et son désir le plus cher, c'était d'écrire sa vie, mais elle n'y anivait pas seule. Elle ne savait pas assez bien le français pour cela car sa langue maternelle est le créole de Guadeloupe. J'ai volontiers accepté de l'aider, sans me douter qu'elle avait en elle un grenier aussi plein à craquer de souvenirs. Après avoir transcrit le récit d'Hawa, Africaine du Mali, et celui d'Atanasio, Indien maya d'Amérique centrale, l'idée d'écrire l'histoire de Parise me plaisait. D'origine africaine et noire comme Hawa, descendante d'esclaves comme Atanasio, d'une certaine manière, il me semblait que Parise serait à la croisée des chemins de mes interlocuteurs précédents. Comme eux, elle éprouvait un impérieux besoin de parler, de se libérer du poids qui alourdissait son cœur depuis longtemps. C'est en découvrant avec angoisse que sa retraite ne lui permettrait pas de vivre comme elle l'espérait que Parise a senti quelque chose se déclencher en elle. Sans pouvoir se l'expliquer, elle a entendu monter dans sa tête des airs venus de son passé antillais. C'étaient des mélodies que sa mère chantait en cultivant la terre de Pliane,
7

Parise son village natal. Et, petit à petit, les paroles des vieux airs qu'elle fredonnait se sont changées en des mots qui lui étaient propres et qu'elle a voulu écrire. Et ce fut «comme une nouvelle naissance ». En griffonnant tant bien que mal les paroles de ses chansons, Parise soulageait son esprit et son cœur encombrés, et elle revivait. Puis elle s'est aventurée dans la rédaction de ses souvenirs épars avec l'aide d'Yvonne, sa grande amie de Paris. Les récits de son enfance antillaise et de son existence à Paris ne formaient pas encore un texte lisible. Parise exprimait ses nombreux conflits intérieurs, ses amertumes et ses espoirs d'une manière trop immédiate, iITéfléchie et souvent désorganisée. Il lui fallait quelqu'un qui puisse réunir les carrés du patchwork de sa vie déchirée pour en faire un tissu, bariolé certes, mais à la trame solide. Mon travail commençait. Nous avons toutes les deux repris le film de sa vie, essayant de dépasser les événements déjà rapportés pour entrer dans le cœur de ses contradictions. Française mais pas blanche, noire mais plus esclave, chrétienne mais entravée par la sorcellerie, libre mais enchaînée au travail et à l'argent, Parise a exprimé à cœur ouv,ert le bouillonnement de ses sentiments. Elle m'a parlé longuement, et dans la confusion de son esprit curieux et généreux, il m'a fallu construire avec elle une certaine logique dans le déroulement de son récit. Elle a voulu se montrer telle qu'elle est, sous tous les angles de sa personnalité contrastée, et elle s'est dévoilée, peu à peu, sans indulgence. «À soixante-seize ans, dit-elle, on a suffisamment vécu pour ne plus craindre le jugement, l'incompréhension ni même le mépris des autres. Les jeux sont faits, on est nu comme à la naissance et je 8

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe parle comme je dois parler, je raconte ma vie telle qu'elle

a été et non comme j'aurais préféré qu'elle soit. » La richesse du témoignage me semblait prometteuse mais l'enchevêtrement des faits et le chaos des sentiments étaient encore un obstacle à la lecture. J'ai pensé alors qu'en tentant de découvrir les racines de Parise, j'arriverais mieux à saisir qui elle était et que le document en serait sans doute plus juste et plus convaincant. Je suis donc allée la rejoindre en Guadeloupe et là, j'ai découvert une autre Parise, non pas l'Antillaise de la région parisienne, mais la Guadeloupéenne fortement attachée à ses racines et imprégnée de culture caraïbe. Et il m'a pam particulièrement opportun, une fois sur son terrain, de l'écouter parler non seulement de sa propre vie mais également de ce qu'elle pensait des changements survenus dans son île au cours du xxe siècle qu'elle a largement traversé. Voulant rester fidèle aux oppositions qui coexistent chez elle, j'ai souhaité garder la diversité des tons. Quand

il s'agit de raconter la saga familiale au XIXe siècle,
Parise s'exprime avec fierté, enthousiasme et humour alors qu'à l'évidence, ses errances dans le Paris des sansabri des années cinquante sont dites d'une voix désorientée, triste, désabusée. J'ai transcrit ses mots propres et elle en connaît des quantités, qu'ils soient typiquement antillais ou résolument français, désuets ou récents, ordinaires ou poétiques, car, sans peut-être le savoir clairement, c'est par la parole que Parise cherche à conquérir sa liberté: «Si j'arrive à m'exprimer, je serai comme les autres qui sont capables de dire ce qu'ils ont dans le ventre, dans le

cœur et dans la tête. » La parole aura été libératrice.
9

Parise J'ai été touchée par l'honnêteté et surtout par l'immense courage de Parise qui a lutté toute sa vie contre ce qu'elle

appelle « les sorts », qu'ils prennent la forme visible de
la pauvreté, de la violence conjugale, de l'injustice, ou celle de catastrophes naturelles sous l'apparence de cyclones. Elle a souvent été seule dans son combat et c'est par son acharnement à vivre qu'elle a pu venir à bout de l'adversité. Mon but, en transformant son témoignage oral en une narration écrite, a été d'encourager ma vieille amie sur la voie de la liberté et de la vérité qu'elle recherche. c. VIGOR, Paris, février 1997.

Me,..

Q6,~ C t?~ibes

01

115Km

LA DÉSIRADE

~

OCéan

LA PETITE-TERRE

cr DE ILES
/

at / q /} I
Grosse Pointe

.

9 ~

(9

MARIE-GALANTE

o~ o
ILES DES SAINTES

La Guadeloupe

Prologue
- Faites entrer Mme Bernis! disaient les employeurs. Et qui voyaient-ils entrer: une nègre! Comment auraient-ils deviné? Si j'avais été une Boubacar, une Diallo, ils auraient su, mais une Bernis! Lorsque à mon arrivée en France, dans les années cinquante, je cherchais du travail et que je disais à ces messieurs dans un très mauvais français que Mme Bemis, c'était bien moi, je voyais leur surprise. Ils s'attendaient à voir apparaître une Blanche et c'était une Noire qu'ils avaient devant eux. Alors ils feuilletaient leurs dossiers, tournaient et retournaient leur crayon entre leurs doigts et n'osaient pas lever les yeux tant ils étaient embarrassés. À cette époque-là, les Français n'avaient pas l'habitude des Noirs et ils étaient méfiants. Maintenant il y a moins de différence entre les Blancs et nous, mais auparavant, aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfance en Guadeloupe, c'est-à-dire dans les années vingt, les Blancs avaient honte de nous, même quand nous étions leurs domestiques. C'est peut-être pour cela que je me suis toujours sentie inférieure, je ne savais pas me mettre en valeur et surtout je ne savais pas m'exprimer en français. Encore aujourd'hui, je ne suis pas satisfaite de ma

13

Parise manière de parler. Je suis française et c'est normal que je parle votre langue, mais souvent j'ai l'impression que je ne suis pas une Française comme vous, les gens de France, car je n'arrive pas à dire les choses aussi bien que je voudrais. Pourtant j'aime cette langue que Paris, au milieu de la dureté de ma vie, m'a donnée, et je voudrais que ce livre raconte mon histoire dans des mots qui soient beaux, des mots qui plaisent aux gens, des mots qui aient une belle musique. Je crois que je suis née trop tôt. J'aurais dû naître dix ou vingt ans plus tard. Mes parents n'avaient pas compris le sens de la vie. TIsne réfléchissaient pas, ils étaient trop primitifs et ils n'ont pas essayé de comprendre la gravité de mettre au monde un enfant qui vient sur la terre pour y vivre quatre-vingts ans ou plus. Et moi qui croyais que j'avais un peu mieux compris qu'eux, que je resterais une jeune fille sérieuse et pure toute ma vie, et que je deviendrais une personne bien, comme ma mère qui était une femme vierge - je le dis à ma façon c'est-à-dire une femme qui a vécu avec un seul homme dans la fidélité... et Dieu seul sait ce que j'ai fait. Je croyais aussi, lorsque je suis venue en France il y a plus de quarante ans et que j'ai mis au monde les enfants de M. N'Diaye, que mes fils réussiraient, qu'ils deviendraient des gens bien établis, mais c'est l'inverse qui s'est passé. Je suis obligée de reconnaître mes erreurs et de m'en libérer, et c'est pour cela que je veux faire le livre de ma vie. J'ai été empêchée de mener une vie comme la vôtre, vous les Français, car des sorts avaient été jetés sur moi dès avant ma naissance. Les démons que ma grand-mère Philomène avait mis dans ma mère quand elle m'atten14

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

dait ne m'ont jamais quittée et, aujourd'hui encore, ils m'empêchent de vivre librement. Ma vie a mal commencé et, petit à petit, elle s'est mise à ressembler à un roman. J'ai besoin de la raconter, même si je risque de ne pas être comprise ou même d'être méprisée. Je ne veux pas la garder pour moi seule, je veux me libérer de la crainte du diable, de la fatigue du travail et de la peur de manquer d'argent - l'argent, cet autre démon qui m'a fait courir toute ma vie. Je ne peux pas mourir sans avoir raconté mes luttes, mes misères, mes batailles avec exactitude.
Ce que je dis, ce ne sont pas des histoires imaginaires, ce sont des choses vraies. J'ai souffert, j'ai vécu dans la rue, j'ai été pauvre. Un malheur arrivait, l'autre suivait, c'était comme une bobine de fil qui se déroulait, comme une poule qui aurait perdu une plume, dix plumes, puis une aile entière..., et enfin toutes les plumes se seraient envolées sans qu'on sache pourquoi. Mais Dieu ne m'a pas abandonnée. Lorsque le démon me tourmente, Il m'aide toujours et si je L'appelle à mon secours, Il me délivre.

,

PREMIERE PARTIE

La Guadeloupe

Chapitre 1
William d'Orléans, mon grand-père, était un étranger en Guadeloupe. Il était né en Amérique à la fin de l'époque de l'esclavage et sa famille était de La Nouvelle-Orléans. À cette époque-là, les enfants des anciens esclaves se dispersaient et cherchaient à habiter des lieux nouveaux. Sans l'avis de leurs parents, certains jeunes garçons devenus libres complotaient entre eux et décidaient de fuir par la mer. William, alors âgé de vingt et un ans, son frère Alex, leur cousin Victorin d'Orléans et un autre nommé Cominal Pilote s'embarquèrent ainsi un beau jour à bord d'un navire qui faisait route vers l'île anglaise de la Dominique où on les débarqua. Là, ils décidèrent de poursuivre leur aventure et inventèrent de nouvelles manigances pour sortir de l'île. TIs fabriquèrent un radeau, reprirent la mer et se perdirent des jours et des mois sur l'océan, risquant la mort à tout instant se nourrissant de poissons crus pêchés par hasard et buvant de l'eau salée. La mer les fit dériver et le vent les poussa dans toutes les directions. Enfin, le radeau s'échoua sur la terre de Guadeloupe, près du bourg de Basse-Terre. Ouf! À trois - car le quatrième, le frère de William, avait disparo

19

Parise en mer -, ils continuèrent leur voyage à pied, étape par étape, et leur destin les amena à Pliane, vaste terre sans maîtres qui appartenait au bourg de Gosier. C'était une ancienne terre d'esclaves que les propriétaires avaient abandonnée à l'époque de Schœlcher sans doute. Tous les trois s'y installèrent vers 1870 et bientôt ils se mirent à travailler les champs, à planter des patates, du manioc, des ignames et des arbres fruitiers de toutes espèces, car le sol était fertile. Puis ils voulurent se partager le domaine. Cominal Pilote, le plus futé - dans la vie, il y en a toujours un plus malin que les autres -, en prit au moins la moitié, traça ses limites et s'arrangea aussitôt avec le cadastre pour faire mettre à son nom cette partie de terre. William et son cousin Victorin, moins avisés que lui, eurent l'autre moitié à eux deux et ne se préoccupèrent pas de faire enregistrer leurs parcelles. Victorin, plus tard, s'intéressa à une jeune fille du Haut-de-Pliane prénommée Fidélina qu'il épousa vers 1890 et, tout en vivant au bourg près des parents de sa femme, il garda sa portion de terre où il travaillait de temps en temps. William d'Orléans, de son côté, rencontra Francietta, une Guadeloupéenne de Pliane qu'il épousa et dont il eut neuf enfants, ma mère, mes oncles et mes tantes. Il y eut d'abord Isidore, Mauléon, Dorlinal, puis Ti'Sœur ou Tissette, née enfin après trois garçons, et ensuite Soubadie, qui fut ma mère. Puis naquirent Edmée, Renelier, et enfin Turenne et Richelieu. Rapidement, William se montra d'un caractère effroyable. Il terrifiait toute sa famille, même sa propre femme qui n'avait pas son mot à dire. Les femmes de 20

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

ce temps-là étaient réduites au silence complet. Si on lui désobéissait, c'étaient des coups de fouet qui volaient. William terrorisait non seulement sa famille mais aussi les gens du village. Les habitants de Pliane, en effet, avaient la réputation d'avoir un caractère jaloux et même d'être sorciers, ce que William ne supportait pas. C'était un travailleur acharné ,qui gagnait des masses d'argent grâce à la culture, à l'élevage des cabris et surtout à la pêche. Avec une famille de neuf enfants, il n'avait pas le choix, il fallait qu'il travaille pour assumer ses responsabilités. Malgré sa dure traversée en radeau, mon grandpère était resté amoureux de la mer. Il allait pêcher seul et savait trouver les meilleurs poissons. Il fabriquait aussi des pièges pour attraper des crabes et de petites bêtes appelées touloulous. Il gagna ainsi tant d'argent qu'il put rapidement bâtir sa maison en bois et la couvrir d'un toit de paille de canne à sucre. La canne était alors la principale ressource de la Guadeloupe et on en trouvait partout. Les gens du pays le croyaient riche, et leur jalousie était sans bornes. William se faisait respecter en les menaçant de son sabre ou en mettant le feu à leurs baraques de bois et de paille. Il avait toujours un sabre à la main car, à l'époque, les gens préféraient le sabre, long et fin donc facile à manier, à la machette. Il buvait pas mal de rhum et, quand il était en colère, il insultait tout le monde. On le traitait de nègre vulgaire et méchant et personne n'aurait osé demander ses filles en mariage. Ille savait et il injuriait les gens en retour, criant « feignant » à l'un, « chien » à l'autre. Son caractère épouvantable ne l'empêchait pas d'avoir des maîtresses dans le village car il pouvait leur donner de l'argent qui les aidait à vivre, et ma pauvre grand-mère Francietta souffrait sans oser dire un mot. 21

Parise Son fils Richelieu, mon oncle, était un petit père bagarreur comme son papa. Même dans les archives de Pointeà-Pitre c'est abondé et, dans notre famille, on en parle encore: Richelieu voulait se battre avec tout le monde. Un jour, il lutta avec un voisin, et si férocement qu'il l'avait presque tué. Heureusement, on put ranimer le blessé, mais les gendarmes arrêtèrent quand même mon oncle. Comme tous les gendarmes de l'époque, ils étaient blancs, venaient de France et ne savaient pas le créole. Ils ne pouvaient donc pas comprendre ce que leur prisonnier disait, sauf que l'homme qu'ils tenaient là s'appelait Richelieu. Ce nom était connu car mon oncle avait la réputation de se croire tout permis et de frapper pour un oui ou un non. Sur le chemin de la prison, Richelieu commence donc à raconter de petites sottises aux gendarmes si bien que, peu à peu, ils finissent par comprendre quelques mots. Anivé là-bas, on le fouette comme cela se faisait lorsque les gens désobéissaient. Son frère Isidore, qui est costaud, apprend la nouvelle et décide de se présenter aux gendarmes. Il sait un peu de français et pense qu'il va pouvoir tirer Richelieu de prison. Mais il n'est pas sitôt arrivé que les gendarmes l'attrapent à son tour, lui attachent les poignets et le fouettent aussi. En entendant cela, les Noirs de Pliane descendent à Gosier et cassent tout à la gendarmerie du bourg. Ils coupent l'électricité, mettent le feu au bâtiment et saccagent la municipalité. La population est révoltée, on se bat. Des militaires en poste à Basse-Terre, à soixante kilomètres de là, sont appelés en renfort mais, le temps qu'ils arrivent à Gosier, les Noirs ont déjà fait des dégâts considérables. Les gendarmes montent alors dans notre village où ils 22

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

décident de mener leur enquête. Personne ne peut dire qui a agi en particulier, tout le monde est concerné. Pourtant, des Noirs se déclarent témoins. Ce sont des domestiques, employés par les gendarmes, qui sont enchantés de porter de faux témoignages contre Richelieu. Ces Noirs-là servaient volontiers de mouchards car ils étaient heureux chez les Blancs qui leur permettaient de gagner leur vie. Et Richelieu resta en prison. À l'époque, les gendarmes étaient beaucoup plus méchants que maintenant. De nos jours, ils ont un peu peur des gens et ils prennent des précautions quand ils leur parlent car ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Mais dans ce temps-là, même si l'esclavage n'existait plus, c'était quand même le règne des Blancs. Cependant, ils n'étaient pas armés, ils n'avaient ni bâton ni pistolet, surtout dans les campagnes. À Gosier, ils étaient quatre Blancs qui se croyaient supérieurs aux Noirs et le résultat, c'est que ces derniers n'arrêtaient pas de se révolter. Combien de fois ne se sont-ils pas bagarrés avec les Blancs, cassant tout! Moi-même, j'ai des souvenirs de ces jours-là. Des gens étaient accusés sans preuve. On venait nous demander, à nous enfants: - Ta maman, qu'est-ce qu'elle faisait ce matin-là? Et ton papa, où était-il ce jour-là? Nous ne le savions pas, et nous n'avions aucune réponse à donner. Dans notre village de Pliane, à seize kilomètres de Pointe-à-Pitre, lorsque j'étais petite, c'est-à-dire dans les années 1920, il n'y avait que des nègres, des Noirs comme moi. Aucun Blanc n'habitait parmi nous, ils 23

Parise étaient tous dans les villes, à Pointe-à-Pitre bien sûr mais aussi à Saint-Claude ou à Basse-Terre. Les seuls Blancs qu'on voyait chez nous, c'étaient donc les gendarmes, le prêtre ou encore le médecin qui passait une fois par semaine. Je devais avoir quatre ou cinq ans quand j'ai vu un Blanc pour la première fois. C'était un prêtre venu donner l'absolution aux gens. Nous, les enfants, nous avions très peur des Blancs et nous allions nous cacher derrière les bosquets en courant à perdre haleine. - Un Blanc arrive, vite, allons nous cacher! disionsnous. C'était le sauve-qui-peut. Évidemment, les grandes personnes n'avaient pas peur. Mais je voyais bien qu'il y avait de grandes difficultés pour que les Noirs et les Blancs puissent se comprendre. Les Noirs ne savaient pas parler le français même s'ils en comprenaient quelques mots. Pourtant certains étaient allés un peu à l'école comme mes parents et comme moi plus tard. Mon père Ti' Joseph Bernis, dit Ti' Jo, et ma mère, Soubadie d'Orléans, se connurent pendant la guerre de 1914-1918 par l'intermédiaire de Camélia, une grande amie de ma mère. Toutes deux travaillaient comme domestiques à Pointe-à-Pitre dans des maisons de la bourgeoisie. Chaque samedi, elles faisaient à pied les seize kilomètres qui les séparaient de la maison de leurs parents et elles faisaient le même chemin de retour le lundi matin. Dès l'âge de treize ans, Soubadie avait décidé de ne plus aller à l'école et de travailler de son côté afin d'échapper à la mauvaise humeur de son père. Elle ne connaissait pas encore de garçons en dehors de ses frères. Lorsque, à dix-sept ans, elle fit la connaissance de Ti'Jo qui en avait dix-neuf, ils tombèrent éperdument amoureux l'un de l'autre et, dès la première fois 24

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

qu'ils se virent, ils furent emportés dans un véritable tourbillon d'amour, d'ivresse et de bonheur. Quelque temps après leur première rencontre, Soubadie fut prise de nausées et de vomissements. Pas de doute, elle était enceinte. À cette époque-là, les parents n'acceptaient pas que leurs fils se marient sans leur consentement, et les mères ne voulaient pas que leurs fils épousent des filles du village, elles préféraient qu'ils trouvent une femme d'ailleurs, de l'île de Marie-Galante par exemple. D'autre part, les parents mettaient leurs filles en garde contre les soupirants douteux car ils tenaient à les marier convenablement. Pour les mères, la religion catholique était tout ce qui comptait. ~lfallait que leurs filles aillent à l'église se confesser régulièrement et qu'elles reçoivent la sainte communion. Mais les jeunes s'aimaient quand même en cachette. Parfois certaines filles se retrouvaient enceintes et, quand les bébés anivaient, les mères les enterraient dans de simples trous avec l'aide de sorciers. Si le trou n'était pas assez profond, les chiens déterraient le petit cadavre et cela provoquait des scandales. Le prêtre de Gosier menaçait les femmes de les excommunier si elles cachaient la vérité et il leur disait aussi qu'elles risquaient d'être frappées de malédiction éternelle. C'était donc une véritable infamie que d'être enceinte en dehors du mariage à la génération de ma mère, c'est-à-dire dans les années 1910-1920. Pliane avait une réputation épouvantable. Soubadie se trouve donc dans de beaux draps! Elle est aux cent coups et les cauchemars la hantent. Que faire? Elle ne voit pas d'autre solution que la mort, mais elle n'a pas envie de se suicider. Et pas question pour la fille de William d'Orléans de dire la vérité à son père 25

Parise que tout le monde craint tant. Elle n'ose même pas en parler à Ti'Jo. Et voilà qu'en cette année 1918, Ti'Jo est désigné pour partir à la guerre en France. Soubadie, toujours avec ses malaises, se voit obligée de lui annoncer la nouvelle. Malgré son jeune âge - il a juste dix-neuf ans -, il ne recule devant rien. Lui aussi a un caractère de fer mais il aime Soubadie et c'est pour lui une grande joie. Il décide d'affronter le père d'Orléans et lui dit d'homme à homme les choses telles qu'elles sont: - Je vous propose d'emmener immédiatement votre fille chez ma mère et de la laisser là jusqu'à mon retour de la guerre. D'Orléans est stupéfait: personne ne lui a jamais parlé ainsi. Voilà un jeune homme qui pourrait être son fils et qui ose s'adresser à lui de cette manière. Il ne trouve pas un mot à rétorquer. Ti'Jo lui tourne le dos et rentre chez lui avec Soubadie qui, teniflée par ces événements, était restée cachée toute la journée dans un coin du bois, ses affaires serrées dans un baluchon. Soubadie quitta la maison de ses parents et s'en alla vivre chez Philomène, la mère de Ti'Jo. D'Orléans ne revit plus sa fille pendant des mois. Quand l'enfant naquit, on l'appela Georges ou Ti'Georges. Soubadie était contente de vivre en sécurité, même si elle avait la tristesse de ne plus voir ses parents. Philomène, fille de Janvier Nicolas, avait trois enfants: Ti'Jo, Thérèse et Auguste. Son mari, Mélaisse Bernis, l'avait quittée depuis longtemps. Il avait préféré retourner sur la terre de Fleurbon qu'il avait héritée de son père, Vital Bernis, car il n'en pouvait plus de vivre avec une femme dépravée qui n'en faisait qu'à sa tête avec ses amants sorciers. Tout le monde savait qu'un 26

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

des enfants de Philomène n'était pas de son mari. En effet, il ne ressemblait pas du tout aux autres: il était très noir alors que les autres avaient un teint clair de
chabine
1

comme leur mère. Philomène couchait avec bon

nombre de messieurs du village qui pratiquaient la sorcellerie pour obtenir de l'argent, et elle vivait sous le même toit que Janvier, son père. Celui-ci vendait ses terres morceau par morceau, miette par miette, pour donner de l'argent à sa fille qui n'en avait jamais assez. Enfin, chez Philomène, Soubadie ne manquait de rien et son enfant non plus. Or, un jour, il aniva quelque chose de tenible. Ma grand-mère, qui était une femme pervertie, avoua à Soubadie qu'elle l'aimait d'amour. Sur le moment, ma mère ne comprit pas bien cette déclaration car elle n'avait jamais entendu parler de ces choses-là. Philomène lui assura qu'elle ne risquait rien, pour la bonne raison qu'elle était sûre que Ti' Jo son fils l'épouserait dès son retour de la guerre. Soubadie, si belle et si bonne, reçut un choc. Mais, réunissant tout son courage, elle refusa les avances de Philomène, avec la crainte toutefois qu'elles ne se reproduisent. Les jours passèrent et, entre elles, une guerre avait commencé. Soubadie avait perdu toutes ses assurances. Abandonnée de ses parents, qu'allait-elle devenir? Elle est triste, elle tremble de peur qu'une nuit cette femme ne vienne dans son lit. C'est ce qui aniva. Soubadie se défendit grâce à sa force de caractère et resta debout toute la nuit. Au petit matin, elle alla trouver sa sœur Tissette qui venait de se marier avec Cassidi, un étranger de Marie-Galante. Elle
1. Chabine: métis(se) antillais(e).

27

Parise ne l'avait pas revue depuis son départ, mais elle savait à peu près où elle habitait et elle lui raconta son malheur. Malheureusement Tissette ne pouvait pas la prendre chez elle avec l'enfant et Soubadie résolut, la mort dans l'âme, d'aller raconter l'histoire à Francietta, leur mère. Toutes deux étaient en larmes: il fallait parler à d'Orléans! Quand Francietta eut le courage de lui dire ce qui s'était passé, d'Orléans se mit dans une colère noire. TI partit arracher Soubadie de chez Tissette où elle était retournée et l'amena chez Philomène par la main en criant de toutes ses forces: - Philomène, Philomène! Vipère, sorcière, horreur de femme! Et ilIa traita de noms épouvantables. Frappant le sol de son sabre; il lui ordonna de rendre immédiatement l'enfant et les affaires de Soubadie ; sinon, ilIa couperait en morceaux ainsi que tous ses amants sorciers! C'est ainsi que Soubadie quitta le domicile de Philomène pour retourner chez son père, qui la harcelait de reproches. Heureusement, non loin de là habitait une dame, Mme Sissi, qui faisait du commerce: tous les jours elle achetait du lait aux alentours de Pliane et le revendait au marché de Pointe-à-Pitre. Comme elle ne pouvait pas tout porter elle-même sur sa tête, elle demanda à Soubadie de l'aider moyennant un petit salaire. Soubadie gagna vite de l'argent et put commencer à faire bâtir sa propre case. C'était une seule pièce dont les murs étaient en tiges de canne à sucre surmontées d'un toit en paille posé sur des pieux. Le sol était en terre battue. Puis elle acheta un lit en fer qu'elle peignit en blanc - il existe encore chez mon frère Claude - ainsi qu'une table et un banc. Elle donna Ti' Georges à garder à Tissette, qui n'avait jamais eu d'enfants, et dont le mari, par bonheur, 28

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

adora le bébé. Par la suite Tissette deviendra la marraine de Ti' Georges. Mais Soubadie restait triste et, tout en continuant de travailler durement, elle priait pour Ti' Jo dont elle n'avait plus de nouvelles. À l'époque, il y avait à Pliane un homme qui n'était pas parti à la guerre car il était réformé pour un petit handicap à la jambe. Il s'appelait Gilbert Dorothée. Contrairement à la plupart des gens du pays, il avait été à l'école, il parlait donc français, et savait si bien lire et écrire qu'il était devenu quelqu'un d'important au village. Ceux qui n'avaient pas d'instruction lui dictaient leurs lettres et s'adressaient à lui quand ils avaient besoin de conseils. Il était le porte-parole des Noirs en toutes circonstances, surtout lorsqu'il s'agissait de régler les affaires avec le maire ou monsieur l'abbé. Soubadie cherchait par tous les moyens à avoir des nouvelles de Ti' Jo qui, en 1919, n'était pas encore revenu du régiment même si la guerre était finie depuis longtemps et elle alla trouver Gilbert. Celui-ci, sans être marié, vivait avec une jeune fille que les gens appelaient quand même « la fiancée ». Personne ne disait mot afin que rien ne tombe dans l'oreille de monsieur l'abbé, car cette jeune personne tenait à fréquenter l'église et à recevoir la communion. Tout le monde avait besoin de Gilbert et on se taisait. Soubadie cherchait si souvent à le voir que les gens finirent par dire qu'il était son amant. Elle ne prenait pas cela trop à cœur, puisque la fiancée du monsieur était une de ses chères amies. D'ailleurs, elle la choisira plus tard pour être ma marraine. Enfin, on annonça qu'on renvoyait tous les soldats de la Guadeloupe dans leurs familles. TIsétaient partis les derniers à la guerre, ils étaient aussi les derniers à en revenir. Chaque maire envoya les tambourins aux quatre 29

Parise coins du pays et un garde champêtre lut les nouvelles. Pour Pliane et Gosier, ce fut Gilbert qui alla aux renseignements. TI écouta les nouvelles en français puis les traduisit en créole pour le village. Et, lorsque le bateau arriva à Pointe-à-Pitre, toutes les familles étaient là pour accueillir leurs fils. Soubadie, elle aussi, se tenait au bord du quai, mais elle restait en retrait, par crainte des parents de Ti' Jo et surtout de Philomène. Elle ne fit qu'entrevoir Ti']o et sa famille qui prirent le chemin du retour en convoi, la laissant rentrer seule chez elle. Parents et cousins passèrent trois jours et trois nuits à danser au son du tam-tam, à manger du cochon et du riz et à boire du rhum à flots, se roulant par terre de joie et riant à gorge déployée. C'est alors que soudain Ti']o, hagard, demande à sa mère: - Où est Soubadie ? Et l'enfant? - Elle est partie faire sa vie ailleurs, elle a déjà construit sa maison. Elle a même un amant, un certain M. Gilbert Dorothée. Ce n'est pas une femme comme ça qu'il te faut. Ti']o est fou furieux! Il faut qu'il la voie et qu'ils s'expliquent. - N'essaie pas de la retrouver, ça n'en vaut pas la peine! ajoute Philomène. Le troisième soir, alors que tout le monde danse encore, Ti' Jo, soûl et désorienté, prend sa décision. Il part en courant sur les hauteurs de Pliane, la pluie tombe mais cela ne l'arrête pas, il traverse la forêt à toutes jambes, la pluie redouble. Le tam-tam, le rhum, tout cela cogne dans sa tête, il est ivre, il faut qu'il trouve 50ubadie, peut-être devra-t-il se battre avec elle... Il connaît 30

Souvenirs encombrants de la Guadeloupe

bien les parages et il ne lui faut pas longtemps pour trouver la maison. TIsecoue la porte qui lui obéit. Lorsqu'il voit Soubadie, au lieu de l'empoigner, il tombe dans ses bras et tous deux passent une nouvelle nuit de détresse et de bonheur, de cris et de larmes. La force d'un soldat amoureux est si grande! À l'aube, Ti'Jo quitte Soubadie et... c'est moi qui reste. Lorsqu'il réapparaît chez sa mère au petit matin, Philomène s'étouffe de colère et accable Ti' Jo de reproches. Elle lui fait croire tous les mensonges possibles au sujet de Soubadie. Ti'Jo, tête basse, ne dit rien et sombre dans la confusion. Quelque temps après, sa mère lui propose d'épouser une cousine, Isabelle, âgée de seize ans. Il se voit obligé d'accepter, et il ne retournera plus chez Soubadie pendant des mois. Malheureusement, comme pour sa première grossesse, ma mère est malade toutes les nuits. Mais dans la journée, il faut bien qu'elle aille travailler avec Mme Sissi à qui elle est obligée d'avouer que Ti']o est revenu et que, sans aucun doute, elle est de nouveau enceinte. Bientôt, la nouvelle se répand dans le voisinage. Mais personne ne soupçonne que cela peut venir de Ti']o puisque, à ce qu'on dit, il n'est jamais retourné la voir. Soubadie ne fait que pleurer et prier Dieu. Un jour qu'elle part à son travail, elle a juste le temps de dire à Mme Sissi que l'accouchement est proche. Ce sera le petit Caminicolo, le fils de Mme Sissi, qui remplacera ma mère au marché ce jour-là; depuis lors, il restera toujours son préféré. Soubadie rebrousse chemin, rentre chez elle et se couche. Soudain, un cri déchire l'air. Un enfant est né, et cet enfant, c'est moi. Richelieu, le petit frère de ma mère, âgé de sept ans, qui jouait à 31

Parise côté de la maison, entend le cri et rentre en courant à la maison. - Ma sœur est morte! répète-t-il. Mais personne ne répond. Il est sept heures du mati~ et la mère de Soubadie est déjà partie aux champs. Quant à William son père, comme d'habitude, il est en mer. Soubadie reste seule, sans secours. Dieu l'a délivrée, mais l'enfant est attaché à elle par son cordon ombilical et elle ne sait que faire, car c'est un travail de matrone de le couper et, par malheur, celle du village n'est autre que Philomène. Lorsqu'on l'envoie chercher, elle refuse et annonce partout dans le village que Soubadie a menti: l'enfant n'est pas de son fils, et elle préfère le laisser mourir. Les gens du pays se précipitent sur le calendrier pour vérifier et compter les mois, oui, ça remonte exactement au retour de guerre de Ti'Jo... Ils restent muets. Les heures passent et le soir tombe. Philomène ne veut toujours pas se déranger. Par bonheur, une cousine, Fidélina, qui accompagne de temps en temps Philomène en apprentissage de matrone, entend la nouvelle. - Tu ne peux pas laisser cet enfant mourir, lui dit-elle, tu dois faire quelque chose! - Vas-y si tu veux, lui répond Philomène, mais surtout, laisse-moi tranquille. Fidélina décide alors d'aller au secours de Soubadie. Il est déjà sept heures du soir et je suis toujours enchaînée à ma mère qui, la pauvre, n'a pas eu l'idée de couper le cordon avec ses dents. Mais je n'étais pas venue au monde pour mourir le jour de ma naissance... Heureusement qu'il fait chaud car je ne porte aucun vêtement. Fidélina coupe enfin le cordon, me nettoie alors que j'étais déjà sèche des saletés de la naissance et me regarde sous toutes les coutures. Elle connaît bien Ti' Jo et ne peut s'empêcher de rire. 32