//img.uscri.be/pth/b3c9ff5727b8a6f45458e1038621d9ae4d612ea1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Un jour, j'irai là !

De
193 pages
Cet ouvrage retrace l'itinéraire personnel d'une enfant puis d'une adolescente, écrasée par les conventions et les obligations anachroniques d'un milieu social et religieux étouffant. Le lecteur est transporté dans les villes, les paysages et les écoles d'un autre temps, celui de l'entre-deux-guerres et l'auteur livre un témoignage précieux sur l'éducation donnée aux jeunes filles à cette époque.
Voir plus Voir moins

Avant-propos

C’est un pari d’écrire, à quatre-vingt-quatre ans, les souvenirs de ses vertes années. C'est le dernier que je veux gagner. Mon éducation a été le pur produit de celle qui était donnée dans les milieux bourgeois catholiques de l’époque, quand nos mères avaient été élevées dans la mentalité du XIXe siècle expirant et que les supérieures placées à la tête des établissements scolaires libres étaient nées avant, pendant ou juste après Napoléon III. Ces lignes se veulent le témoignage d’une enfance et d’une adolescence vécues au milieu des soubresauts d’une époque tourmentée, quand le deuxième millénaire grabataire chemine péniblement vers un troisième aux prémisses aussi sanglantes qu’iniques. Les événements que je raconte m’ont suffisamment marquée pour que je puisse certifier l’authenticité des faits et l’exactitude des paroles rapportées. J’ai toute ma tête, une excellente mémoire et un ordinateur tout neuf à apprivoiser. Je suis née en octobre 1919, petite dernière, dix ans après la mort de Gérard, décédé à neuf mois d’une erreur médicale, huit ans après la naissance de Simone, sept après celle de Marie-Ange et, mes parents ayant été séparés par la ligne du Front pendant toute la guerre, cinq ans après celle d’Isabelle. À la difficile contrainte de devoir s’adapter aux bouleversements sociaux, moraux, religieux, économiques et scientifiques, engendrés par une succession de catastrophes mondiales, Père et Mère - c’est ainsi que nous

7

les appelons - après le traumatisme de la disparition de leur aîné, sont confrontés au drame d’un brutal revers de fortune. Les Grands Moulins de Bièvres, en banlieue parisienne brûlent la nuit du 30 mars 1923, le lendemain de leur achat. Un paraphe ayant été omis en bas d’une des pages du contrat, les assurances, en toute mauvaise foi, refusent d’indemniser le sinistre pour non-conformité. Pour abattre définitivement un homme redoutable en affaires, concurrents et créanciers s’acharnent sur lui. Une véritable curée ! En quelques heures, nous basculons du statut de riches à celui de « faillis », dont chacun se détourne par gêne ou crainte d’être sollicité pour un emprunt. C’est au cœur de ce désastre familial auquel mes parents, si différents de tempérament et d’éducation, se heurtent, que je fais l’apprentissage de la vie.

Ronchin

La véranda est méconnaissable. La table centrale, généralement habillée d’un tapis vert à franges, a été démesurément agrandie par des rallonges. Recouverte d’une nappe damassée blanche, brodée aux chiffres de la famille, elle expose aux regards l’argenterie, la porcelaine, les cristaux destinés à faire honneur aux convives et aux maîtres de maison. Le pourquoi de cette réception m’échappe complètement. Je marche depuis peu et suis encore maladroite sur mes petites jambes. Les invités arrivent, saluent mes parents, se congratulent, me tapotent la joue en passant et prennent place. Mère m’installe à sa droite dans la chaise de bébé. Je suis étourdie par ces gens qui parlent tous à la fois et dont le ton monte proportionnellement au nombre de bouteilles qui se vident. À la mode du Nord, le repas dure des heures. Je commence à pleurnicher de peur et de fatigue quand je vois des messieurs, mes oncles, mes cousins, des amis, se soulever de leurs sièges, se pointer réciproquement d’un doigt accusateur, s’interpeller et s’invectiver, rendus éloquents par l’alcool absorbé. Bien plus tard, en réfléchissant à ce que pouvait être l’objet de leur discussion, j’ai fini par conclure que, pour y mettre tant de passion, ils devaient parler politique. Étant tous de droite et de droite dure, je ne vois pas le sujet de leur désaccord, à moins qu’ils ne se chamaillent à propos du parti auxquels ils appartiennent : Camelots du Roi, maurassiens, anti-dreyfusards, Croix-de-feu, au choix...

9

Mère me sort alors de ma chaise et me laisse trotter. Je n’ai qu’une envie, échapper à tout ce bruit, à ces gens qui me font peur. L’escalier s’offrant à ma vue, j’entreprends de l’escalader à quatre pattes. Arrêt au premier étage. Déjà, les voix s’estompent. En route pour le second. Cette fois les bruits se font lointains. Rassurée, je m’assieds sur la dernière marche qui mène au grenier et regarde la verrière qui éclaire l’escalier : trois grandes vitres jaune, violette et rouge, la face extérieure zébrée de traînées de suie, dessinées au gré des rafales de pluie et de vent, laissent filtrer un jour maussade. Soudain, à travers la déchirure d’un noir nuage d’orage, embrasant de lumière la sombre cage d’escalier, un soleil victorieux jaillit. Il crée à pleins rayons une féerie de couleurs gaies, aériennes, transparentes dans lesquelles vibrionne une joyeuse farandole de poussière dorée. Je contemple, médusée, enchantée, les jeux fantastiques d’ombre et de lumière qui dansent sur les murs. Je ne sais combien de temps dure mon absence mais des appels inquiets me parviennent d’en bas : « Jacqueline ! Jacqueline ! ». À regrets, je commence alors, à quatre pattes, en marche arrière, la laborieuse descente. À la dernière marche, une tape sur les fesses m’attend. Ainsi se conclurent ma première émotion esthétique et mon premier souvenir d’enfance. Avant 1923, nous habitons une grande maison à Ronchin. A part mon premier émerveillement devant la beauté de la lumière, les souvenirs de mes premières années sont très confus. Mes sœurs vont à l’école. Les classes maternelles n’existent pas encore. Je suis seule à la maison et, comme toute petite fille qui s’ennuie, je fais mille bêtises. Mère dira qu’elle a eu plus de mal avec moi toute seule qu’avec ses trois autres filles réunies. Je dois pourtant avoir mes heures de sagesse car (Simone me le rappelait encore récemment) je peux passer des après-midi entiers à

10

faire ce qu’elle a appelé mon « théâtre ». Dans la véranda, grimpée sur la grande table ronde qui me sert de piste de cirque, fouet de dompteur en main, du fond du désert, j’appelle mes amis un à un : « Viens ici, Tigre ! (et il sort de la jungle pour se coucher à mes pieds) Viens ici, Lion ! Viens ici, Girafe ! Viens ici, Ours ! Viens ici, Loup ! » Tous les animaux que j’appelle viennent me rejoindre. Ensemble, nous jouons. Je les caresse, ils me lèchent et me font mille mamours. Je suis aux anges. Plus tard, quand je partirai en Afrique, Simone me dira s’être fait cette réflexion : « Tiens, elle va rejoindre ses bêtes ! » Je déteste le dimanche. Mère m’emmène avec elle à la grand-messe, m’assied sur l’agenouilloir, dos à l’autel et me donne son sac à main, ses clés et son chapelet pour jouer et me tenir sage. Le Monsieur, là-haut dans la chaire contre le pilier, parle beaucoup trop longtemps. Autre désagrément du jour du Seigneur : Mère qui habille ses quatre filles toujours pareil, nous inflige en Son honneur, le port d’un tablier chasuble blanc fermé sur les côtés par un nœud. Ces tabliers, modèles de lingerie fine avec broderies et petits plis faits main, proviennent de l’Ouvroir des sœurs de Charité. Légèrement empesés et repassés, ils doivent être ravissants. Seulement voilà, il n’est pas question de les rendre le soir avec la moindre salissure sous peine de réprimandes, ce qui condamne les quatre fillettes à rester assises sur une chaise, soit à jouer au Nain jaune, soit à se tourner les pouces sans bouger de l’après-midi. S’il y a une visite, les personnes s’extasient : - Que ces enfants sont sages et bien élevées ! Mère est ravie. Moi, dont les petites jambes ne touchent pas terre, je tue le temps en tapant des talons sur les barreaux de la chaise, ce qui me vaut un rappel à l’ordre, pour que je ne

11

les abîme pas et cesse de faire du bruit. L’opération d’un abcès de la gorge subie par Isabelle me marque beaucoup. Pour la circonstance, la cuisine est entièrement tendue de draps blancs. Quand le chirurgien arrive avec sa boîte d’instruments, je cours dans la pièce attenante, grimpe sur la table collée contre le mur, pose une chaise sur son plateau, me hisse sur le tout et, debout sur la pointe des pieds, observe la scène à travers l’imposte. Le chirurgien étale ses outils sur la table recouverte d’une nappe blanche. Isabelle, immobilisée par un drap enroulé autour d’elle, est assise face à lui. Il dit : - Ouvrez la bouche, mon petit. D’une main sûre, d’un seul coup de bistouri, il fend l’abcès qui bombe dans la gorge. Un flot de pus, recueilli dans un haricot, s’échappe par la bouche. C’est fini. Isabelle n’a pas dit un mot ni proféré une plainte. Le chirurgien maintenant se lave les mains et conseille : - Pendant trois jours, nourrissez-la au champagne. J’espère bien que j’en aurai quelques gouttes. Revenue à pas de loup au milieu des grandes personnes, j’entends le médecin de famille, présent pendant l’intervention, dire aux parents : - L’opération était très dangereuse car l’abcès touchait la carotide. La moindre erreur aurait pu être fatale. Dans l’émotion générale, personne ne se soucie de moi, j’ai donc pu me faufiler et tout entendre. Le souvenir de la Mission de huit jours, prêchée dans la paroisse par les Pères Rédemptoristes reste aussi gravé dans ma mémoire. La paroisse est en effervescence pour préparer les manifestations religieuses prévues à cette occasion. Un après-midi est réservé à la fête des enfants. Au jour et à

12

l’heure dite, convergent vers l’église, les mères accompagnées de leur progéniture, garçons et filles, portant tous sur la tête, une mince couronne de fleurs blanches artificielles. À l’intérieur du sanctuaire, l’autel, surmonté d’une haute structure destinée à exposer le Saint Sacrement pendant les offices, attire mon regard. De chaque côté du tabernacle, quatre ou cinq rangs de cierges, reliés entre eux par une mèche, sont disposés en escalier vers le sommet. Pour l’instant, à la différence de la nef vivement éclairée, le chœur est plongé dans la pénombre. Deux sacristains arrivent enfin et, avec leurs briquets, allument chacun un bougeoir situé aux deux extrémités de l’autel. Dans les secondes qui suivent, des petites flammes courent comme des écureuils et embrasent tous les cierges en passant. C’est magique ! Je suis béate d’admiration. La cérémonie qui suit, avec ses chants, ses fleurs, ses lumières, le suisse en grande tenue, bicorne et hallebarde, nous transporte. Pour mieux voir, nous sommes tous grimpés sur les barreaux des prie-Dieu et même sur les accoudoirs. Nos mamans font contrepoids sur l’agenouilloir et nous tiennent la taille à deux mains pour nous éviter de tomber. L’office terminé, nous chantons un cantique final dédié à Marie. Je ne me souviens plus des couplets mais, en revanche, parfaitement du refrain que nous reprenons en chœur : Prends ma couronne, je te la donne Au Ciel, n’est-ce pas, tu me la rendras. (Bis) Pour être plus près du ciel, nous nous grandissons, nous nous étirons au maximum, brandissant et agitant frénétiquement les couronnes que nous avons arrachées de nos têtes et que, d’un seul mouvement, nous offrons à la Sainte Vierge. C’est fini. Les sacristains éteignent les cierges. L’assemblée se disperse. Dans la rue, les groupes sont joyeux. Moi, boudeuse, je donne une main à Mère, de

13

l’autre je balaie le sol de ma couronne. Je suis déçue, frustrée : - Pourquoi qu’elle a pas pris ma couronne, la Sainte Vierge, puisque je la lui ai donnée ? Pourquoi qu’elle l’a pas prise ? Et quand j’irai au Ciel, comment qu’elle fera pour me la rendre ma couronne puisqu’elle l’a pas prise ? Oui, comment qu’elle fera ? Il ne faut pas faire chanter n’importe quoi aux enfants. On m’a trompée. À cette époque, nous allons souvent voir Bonne Maman, ma grand-mère maternelle. La vieille dame paralysée et aphasique, une couverture sur les genoux, nous reçoit, assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Toute menue dans sa robe sombre, le front encadré de cheveux blancs couverts d’une mantille noire, son visage s’anime de deux magnifiques yeux bruns. Ses traits typiquement espagnols témoignent, dans une lignée purement flamande, du passage de quelque ancêtre andalou, soudard de CharlesQuint. Dans son immobilité, détachée en sombre sur le fond pourpre du dossier, la vieille dame semble poser pour un Vélasquez. Elle avait eu, selon le vocabulaire médical de l’époque, deux atteintes cérébrales. L’émotion de l’incendie de Bièvres, lui avait causé la troisième. Actuellement, chaque jour, une sœur de Charité, vient pour les soins. Au moment de ranger son matériel, la religieuse fait semblant de courir après moi, seringue à la main. J’attends ce moment pour me sauver à toutes jambes, bras en avant en hurlant de terreur. Qu’il est amusant de se faire peur quand on ne risque rien ! Le jeu, devenu rite, se termine dans les rires. Un jour, Mère, très grave, me prend dans ses bras et m’emmène dans la chambre de la malade où prient deux

14

religieuses agenouillées de chaque côté du lit. Un foulard passé sous le menton et noué sur le sommet de la tête, m’intrigue. - Aurait-elle mal aux dents ? - Non, me dit Mère. Alors, la montrant de la main, je dis : - Elle dort. Les personnes présentes éclatent en sanglots. Depuis quelque temps, les habitudes de la maison sont bouleversées. Madame C., personne de confiance et dévouée à la famille, m’emmène chez elle toute la journée. Je pense, maintenant, que Mère voulait me préserver en m’éloignant le plus possible du contexte familial tragique à la suite du sinistre qui avait dévasté les Grands Moulins de Bièvres. Bien que très pauvre, la maison de Madame C. offre un bon feu qui ronronne dans la cuisinière en fonte sur laquelle la cafetière est toujours gardée au chaud. Simone me dira un jour que, faute d’argent, les murs étaient tapissés de papier journal méticuleusement posé.

15

Rue Alcazar, Lille 1923-1924

Un soir, au lieu de rentrer à la maison à pieds comme d’habitude, je prends le tramway pour Lille avec Mère. À un arrêt, nous descendons et marchons dans une rue mal éclairée qui me fait peur avec ses ivrognes, couchés endormis sur les bancs publics, et ses trottoirs gras, mouillés par une petite pluie froide. Nous entrons dans une habitation que je ne connais pas : notre nouvelle maison. Les parents avaient déménagé dans la journée sans me préparer à ce changement. Je déteste immédiatement les lieux. Si mes souvenirs sont exacts, un bâtiment en L enserre une petite cour mal pavée, triste et sale. Même le soleil, quand il lui arrive de briller; semble poudré de suie. Au rez-de-chaussée, s’alignent cuisine, salle à manger et salon. À l’étage, j’ai oublié. Peu de meubles. J’ai su plus tard qu’ils avaient été rachetés par Oncle Alfred, le frère de Mère au moment de la mise aux enchères de notre mobilier. Nous avons donc de quoi dormir, nous asseoir autour d’une table, avec, luxe inattendu, échappés au marteau du commissaire-priseur, quelques fauteuils hérités de Bonne-Maman. La famille a vécu là de longs mois. Mes sœurs prennent le tramway, matin et soir pour aller en classe comme demipensionnaires chez les Dames Bernardines. Elles sont accueillies gratuitement étant donné notre situation, car Mère a des liens très étroits avec l’Ordre : elle y avait été pensionnaire dans sa jeunesse, Tante Clotilde, sa sœur est religieuse dans une de leurs maisons en Angleterre, et les saintes mères fondatrices étaient nos grandes cousines.

17

Anciennes trappistines ayant échappé à la guillotine, sans moyen de subsistance, ces religieuses contemplatives, nos ancêtres maternelles, furent contraintes pour survivre d’ouvrir un pensionnat de jeunes filles après la Révolution. Mère ne voit que par elles ; il n’y a de vérité que venant des Dames Bernardines... Il est donc totalement hors de question que nous puissions recevoir notre éducation ailleurs que chez elles. Mes sœurs parties tôt le matin, je reste seule toute la journée à traîner mon ennui, jusqu’au jour béni où Père ramène un jeune berger allemand, Black. Le coup de foudre est réciproque. Dans l’instant, nous devenons intimes. Black est à la chaîne : un grand tonneau en bois lui sert de niche. Il me fait l’insigne honneur de m’y accueillir et nous vivons ensemble des heures heureuses. Il a pris mon cœur et mes pensées. Je ne suis pas loin de croire que la réciproque est vraie. Loin de moi, couché, allongé le museau entre les pattes et les yeux mi-clos, il a l’air de languir. Mère a une excellente amie, sa cousine Maria, qui vient souvent la voir et que nous appelons Tante. Je l’ai toujours connue très vieille, vêtue de noir, portant la même robe, le même manteau, le même chapeau et le même sautoir en or. Celui-ci avait échappé providentiellement au vol de tous les bijoux de famille par son frère aîné, pendant la messe d’enterrement de ses parents morts à deux jours de distance, et au marteau du commissaire-priseur lors de la vente de tous leurs biens. À la suite de la faillite de la filature de leur père, bien des années auparavant, elles étaient tombées, elle et sa demi-sœur Hélène, sa cadette de vingt-et-un ans, dans un profond dénuement. Sans métier, elles survivent de petits travaux, de surveillances et de cours de couture dans des

18

pensionnats religieux, qui les paient chichement, et d’enveloppes écrites à la main pour expédier la publicité des industriels. Tante Maria transcende la modestie de sa mise par une extrême distinction : elle est la distinction même. Dans les réceptions, elle draine tous les regards. Ses visites réconfortent Mère et les deux femmes, quoique seules, chuchotent pendant des heures. Dès son arrivée, je vais chercher mes cubes et, assise sur les talons, face au mur, leur tournant le dos mais l’oreille tendue, je m’applique à construire des édifices compliqués. C’est ainsi que, à leur insu, je deviens très compétente en obstétrique. De tous les potins que tante Maria aime rapporter, les accouchements sont ses morceaux de choix. Évidemment, ils se passent toujours mal. Il n’est question que de cris, de pères chassés de la chambre et faisant, anxieux, les cent pas dans le couloir, de médecins soucieux, d’infirmières affolées, de forceps, de linges sanglants, de cuvettes pleines de sanies. Arrive enfin le dénouement, heureux avec les premiers cris du nouveau-né, dramatique si le travail se termine mal. Elle sait tout sur chaque naissance. C’est sans doute sa façon d’exprimer son regret de n’avoir jamais été mère. L’histoire de tante Maria mérite quelques lignes. Jeune, elle était d’une grande beauté. Un maître verrier a immortalisé son profil légèrement bourbonien dans un des vitraux de Notre Dame de la Treille à Lille. Née d’une famille de riches filateurs, un beau mariage était sa destinée toute trouvée. Le premier ingénieur textile de l’usine, épris, avait demandé sa main. Outré à la pensée que sa fille puisse épouser un salarié, son père avait refusé. Las ! Cet industriel était incompétent et l’usine périclita jusqu’à la faillite. La filature fut mise en vente. Le premier ingénieur la racheta. Entre temps, il avait pris femme et eu trois enfants.

19