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De
309 pages
Comment trouver sa place dans ce monde difficile et complexe, dont l'avenir paraît parfois inquiétant ? Philippe Balin a perdu la vue à quatorze ans. Ingénieur féru de sciences humaines, adepte du dalaï-lama, amateur de sports à sensation, ce père de deux enfants donne à travers un parcours riche de rencontres et de pays sillonnés avec son fidèle chien guide, une vision décapante et pleine d'espoir de la condition humaine.
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Collection Histoire de vie et Formation
Volet Histoire de vie

Philippe Balin

Voir autrement

Préface de Catherine Dolto

Couverture : Vincenti Design (conception) Philippe Rocher (photo)

À Dominique, ma sœur, qui, grâce à son grand dévouement et son regard bienveillant, m’a permis de prendre pied dans ce monde qui est le mien

À Jasmine et Raphaël, mes enfants, qui inspirent et illuminent chaque jour de ma vie

Préface

LES MYSTÈRES DU HANDICAP

« Ne pas être à la hauteur n’est pas notre peur la plus profonde. Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au-delà de toute mesure. C’est notre propre lumière et non notre obscurité qui nous effraye le plus. » Nelson Mandela

Ceux qui disposent de tous leurs sens sont des privilégiés… qui s’ignorent. Ils vivent ce privilège comme allant de soi et, dans les sociétés occidentales modernes, ils s’offrent le luxe de laisser une très grande partie de leurs capacités sensorielles en friche. C’est un gâchis quotidien, un massacre de compétences qui se perpétue chaque jour, promu et valorisé par le système scolaire et éducatif. Nos sociétés d’effectivité proposent aux enfants une éducation qui s’adresse surtout à leur cortex, et plus spécialement le cortex gauche, au détriment de leur affectivité et des richesses qu’apporte un développement plus complet de toutes les facultés humaines. On constate que ce système produit une 9

manière de penser assez stéréotypée et relativement pauvre derrière les brillances de l’érudition. Dans ce livre, Philippe Balin nous montre bien comment le chemin pour s’extraire de ce formatage fut difficile pour lui, comme il l’est pour tous, handicapé ou non. Par ailleurs le « niveau de bonheur moyen » reste très bas et le devient de plus en plus dans nos pays qui sont pourtant nantis bien plus que d’autres. L’éducation sensorielle, comme l’éducation artistique, sont trop souvent considérées comme un luxe alors qu’elles sont absolument essentielles et devraient faire partie du bagage proposé à tout enfant qu’il soit talentueux ou pas. Tout cela est encore plus vrai quand un sens fait défaut. Les données génétiques mises à notre disposition lors de notre conception sont une base à partir de laquelle nous nous construisons en fonction de ce qui nous est donné de vivre. Ce processus débute dans le giron maternel et se poursuit toute notre vie. C’est la dimension de l’influence épigénétique1 dont on mesure de plus en plus l’importance. La plasticité du vivant nous permet de faire évoluer notre système nerveux de notre conception à notre mort. Il n’y a donc pas de tyrannie des gènes, ou du moins il faut la relativiser. Il y a, par contre, une responsabilité immense des adultes et des éducateurs. L’haptonomie, que je pratique depuis vingt-huit ans, postule que le plaisir et la joie sont indispensables à notre développement. Quand ils sont partagés, dans la réciprocité, ils permettent d’éprouver un sentiment de sécurité affective qui est le socle du développement de toutes les potentialités contenues dans le patrimoine génétique. La découverte de la correspondance entre un geste et une intention, de la beauté d’un mouvement, d’un regard, d’un son, d’une couleur et de son jeu en écho avec une autre couleur, d’une odeur, d’un goût, d’une sensation tactile, de la résonance sensorielle entre toutes ses perceptions, des émotions et des sentiments qui les accompagnent sont des moments essentiels pour le développement de l’intelligence dans sa globalité. Chaque handicap oblige celui qui le vit à inventer sa propre symphonie.

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Influence du milieu sur le génome.

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La plus brève expérience vécue modifie totalement l’acquisition de toutes les autres connaissances et contribue à la richesse de chaque enfant car c’est l’expérience qui est à l’origine de la pensée, pas le contraire. Les capacités cognitives sont sous-tendues par la vie affective, les émotions et les échanges. Les progrès des neurosciences nous le confirment chaque jour. Ce livre raconte comment Philippe Balin, faute de trouver autour de lui quelqu’un qui comprenne vraiment sa quête, est devenu, dans tous ces domaines, son propre éducateur. Dans toute discipline artistique, le travail et la pratique canalisent les énergies et permettent la découverte des limites, de leur dépassement, et la joie que procure l’acquisition de la discipline personnelle. La discipline de Philippe Balin c’est l’art de vivre dans l’affectivité, en acceptant son handicap, sans jamais rien lâcher de sa dignité ni de son désir. En le suivant, on découvre les écueils de l’orgueil, du désir de revanche, du besoin d’être reconnu, du besoin de séduire comme de la jalousie. Toutes choses qui nous sont familières puisqu’elles sont en chacun de nous. Son récit est celui d’une libération. On le suit dans des moments cocasses, étonnants et souvent cruels. Malgré toutes les contraintes, et, oserais-je dire, malgré tous les succès, on le voit sans cesse lutter pour aller vers l’essentiel, dans un chemin où dépouillement et enrichissement ne cessent de dialoguer. Au total on découvre que le succès n’est pas là où on l’attendait. Pour diverses raisons, notre époque lance un défi aux enseignants et aux éducateurs. Ces causes peuvent conjuguer leurs effets pour entraîner un nivellement par le bas, qui, au bout du compte, est un facteur de régression culturelle et civique qui comporte un risque de violence sociale. Parmi les difficultés, on peut pointer l’augmentation du nombre des élèves et les brassages linguistiques et culturels, mais aussi l'arrivée de technologies modernes qui, pour un prix relativement modique, offrent des possibilités de vie virtuelle ne sollicitant pas la corporalité. Elles proposent des expériences de jeu avec la distance et le temps et une capacité d'abstraction et de pensée complexe et rapide qui ne sont pas négatives. Mais ces technologies comportent des risques non 11

négligeables. Par exemple un appauvrissement sensoriel non compensé par une motricité qui reste fantasmée, non vécue, ou encore, un goût croissant pour la solitude, nourrie par la crainte de l’autre, vécu comme une menace potentielle. Marquer un but seul sur sa console cela n’a rien à voir avec ce que l’on vit en jouant sur le terrain avec des partenaires en chair et en os. Tuer une dizaine d’ennemis virtuels avant même le petitdéjeuner n’est pas forcément anodin, surtout si rien n’est dit à ce propos autour de la table. On peut s’étonner que si peu de gens s’alarment des effets au long cours de cette perte de réalité des échanges inter-humains et de cette banalisation d’un monde virtuel de plus en plus envahissant. La violence est un dévoiement de l’agressivité naturelle qui est indispensable à la survie. Agressivité vient du latin « agredior » : j’entreprends une action, je vais vers un but. La peur, le sentiment d’insécurité affective, le manque de confiance, l’absence de vécu de bon partagé poussent au dévoiement de l’agressivité saine en agression et en violence. Ce livre parle très bien des violences quotidiennes rencontrées par le handicapé, en lui-même et autour de lui. Sans agredior, le handicapé est prisonnier de son handicap, mais comment ne pas basculer dans l’agressivité quand on vous identifie sans cesse à ce qui vous manque sans considérer que le sujet du désir n’est jamais handicapé ? La discrimination par le savoir cognitif acquis est une source de conflits sociaux car elle est porteuse d’inégalités, de frustrations, de perte de confiance en soi et donc d’agressivité et de violence. Utiliser l’agressivité naturelle, la canaliser dans le travail artistique et le développement des capacités créatrices, expérimenter le travail sur soi et en groupe, c’est la prévention de la violence la plus efficace qui soit. La découverte de capacités créatrices, sensorielles, motrices, affectives, est toujours positive pour l’avènement du sujet quels que soient son handicap, sa culture, son appartenance sociale ou ses capacités cognitives. La passivité est néfaste pour le développement des enfants. Agir, fabriquer, produire, créer, partager sont au contraire des ouvertures pour l’intelligence dans toutes ses dimensions. Nous avons beaucoup perdu le jour où nous avons cessé de fabriquer à notre mesure nos outils 12

de travail, ce qui correspond à peu près à l’époque où nous avons cessé de chanter et danser ensemble les danses dites folkloriques qui étaient un puissant outil de civilisation et de symbolisation. Philippe Balin se voit confronté à la nécessité de penser les outils. Il les invente, les expérimente et, de ce fait, il avance dans la compréhension de lui-même. On le voit ainsi, peu à peu désenclaver son agredior de son agressivité. On dit parfois des parents qu’ils ont donné la vie à leurs enfants. C’est faux. On transmet la survie. La vie se donne en plus, et c’est un don d’amour, il s’agit de donner l’amour de la vie, même quand elle est difficile. Vivre et non pas survivre, c’est découvrir la capacité d’être en interaction permanente avec le monde qui nous entoure, c’est développer la porosité sélective qui nous fait goûter une lumière, une odeur, un contact et sentir comment ils nous modifient. Savoir éprouver la manière dont la musique, une voix, jouent en nous, dont une couleur, un tableau vibrent en nous, avec nous, ce sont des choses qui se transmettent, comme des trésors d’humanité. Toute éducation devrait se donner pour but de tirer l’humain vers le haut, vers son humanité en l’aidant sans cesse à dépasser son état de mammifère. Le fait d’être un mammifère parlant, c’est-à-dire capable de dire le toujours et le partout, d’imaginer, de dire l’amour en mots et en gestes et de penser la mort, fait de nous des mammifères bien particuliers. Nous sommes les seuls auxquels l’art et l’amour sont indispensables. Nos sociétés ont laissé les valeurs de commerce remplacer les valeurs de communauté, elles négligent l’art parce qu’il n’est pas un bien commercial comme les autres. Pourtant l’art de vivre n’est pas affaire de confort et de biens acquis, il est tissé de capacités d’ouverture conquises jour après jour. C’est ce que ce livre démontre admirablement. Comme toujours ce sont ceux qui souffrent de handicap qui, parce qu’ils sont obligés d’aller aux limites, nous amènent aux nôtres et nous font progresser dans la compréhension des dits « normaux ». Dans le flux des humains, ce sont ceux qui sont en contact avec les berges, à la marge, qui font avancer le monde. Ceux qui n’ont pas la force de se tenir 13

à cette interface où tout est plus difficile, tombent dans la marginalité et sont balayés par le mouvement de la société qui les ignore. Le handicap, quel qu’il soit, place celui qui en est affecté à la marge, ce qui pour nous va de soi l’oblige à une réflexion sur l’autre, sur lui-même, sur ses capacités et ses déficits et les moyens de les dépasser qui, s’il en a la force, fait de lui un guide pour les autres. C’est comme cela que je lis le livre de Philippe Balin. Je connais l’homme depuis des années, je l’ai vu évoluer, chercher son chemin avec rage et détermination avant d’aborder des rivages plus sereins, je sais la valeur de sa parole et la véracité de son témoignage. Outre la fascination qui s’empare du lecteur à la lecture de ce parcours étonnant, on y trouvera une source d’espoir pour tout être humain dit normal, c’est-à-dire handicapé par son lourd besoin d’aimer et d’être aimé. En chemin, on y découvre des trésors de confiance dans les capacités de l’être humain qui se cherche sans se laisser égarer par les épreuves. Il y a beaucoup à apprendre en s’embarquant avec Philippe dans ce voyage vers la légèreté.

Catherine Dolto, le 11 mai 2008

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Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9

Ma vie commence à dix-sept ans ..………..... J’aurais voulu être un… génieur ! ..………... Vol de nuit …………………………………. Le blues du vice-président …………………. Femmes, je vous aime ! …………………... Le regard déchiré …………………………. Il y a une vie après l’amour ………………. Ni chien ni maître ………………………… Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la vie quotidienne d’un aveugle sans jamais oser le demander …………….. Le handicap numérique …………………… Handi-fun …………………………………. Aux frontières de l’invisible ………………

19 43 67 91 123 145 163 179

211 233 255 281

Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

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Tobit se leva, il trébuchait, mais il réussit à franchir la porte de la cour. Tobie se dirigea à sa rencontre (il portait dans la main le fiel de poisson). Il lui souffla dans les yeux, et lui dit, en le tenant bien : « Aie confiance, père ! » Puis il appliqua la drogue, et la laissa quelque temps, et enfin, de chaque main, il lui ôta une petite peau du coin des yeux. Alors son père tomba à son cou et il pleura. Il s’écria : « Je te vois, mon fils, lumière de mes yeux ! » Et il dit : « Béni soit Dieu ! Béni son grand Nom ! Bénis tous ses saints anges ! Béni son grand Nom dans tous les siècles ! Parce qu’il m’avait frappé, et qu’il a eu pitié de moi, et que je vois mon fils Tobie ! » [La Bible, Livre de Tobie, chapitre 11, versets 10-15]

Les aveugles lisent en braille, au risque de réveiller les sourds. [Pierre Desproges]

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CHAPITRE 1 MA VIE COMMENCE À 17 ANS

C’est le 4 octobre 1954 que je vois le jour, à l’Hôpital Américain de Paris. De mes yeux alors grands ouverts, je découvre le monde qui m’entoure avec une curiosité qui ne se démentira plus. Sorti d’un cocon où je me languissais, je rentre dans la vie avec appétit, bien résolu à la vivre toute, à la manger par tous les bouts. Mais la vie n’aime pas qu’on décide à sa place, et me fera patienter quelque temps avant de m’en laisser goûter les fruits. À ce moment, le foyer abrite déjà un garçon de six ans et une petite fille de quatre. Je suis le dernier et le resterai. Nous habitons rue Borromée, dans le quinzième arrondissement de Paris. Mon père travaille toute la journée : il est VRP. Nous le croisons de temps en temps, au hasard de ses déplacements. Ma mère reste au foyer. Plus tard, elle vendra des appareils électroménagers au Printemps Haussmann pour pallier quelques aléas financiers. L’un comme l’autre sont des 19

commerçants hors pair. Je dois tenir d’eux ce petit talent de négociateur, qui me sera d’un grand secours quand je travaillerai à mon tour. Sorti de la maternité, je rejoins Paris intra-muros où je ne cesserai ensuite d’habiter, même si je sautillerai souvent d’un arrondissement à l’autre : du quinzième au douzième, en passant par le dix-huitième et le quatorzième. Pour finalement élire domicile à Saint-Mandé, à seulement deux pas de la porte de Vincennes. Autant dire que je suis un Parisien incorrigible. Je n’ai aucun souvenir de ma petite enfance. Du seul moment où j’ai de tous mes yeux pu observer le monde, il ne me reste rien. Ma mémoire ne me restitue aucun château de sable, aucun livre animalier, aucune trottinette couchée sur le trottoir, aucune peluche usée jusqu’aux os. Les émotions ne surgissent pas plus. L’enchantement d’un tour de manège ou de balançoire, le plaisir goulu d’une glace à la vanille ou d’une barbe à papa, la frayeur causée par un insecte velu, la tendresse et le réconfort de bras maternels, tout cela a sombré dans un trou noir. À croire qu’« avant », rien de tout cela ne s’était passé, rien d’excitant ne m’était arrivé. Ainsi ne puis-je décrire la scène qui suit que parce qu’on me l’a d’abord racontée. Pourtant, ma vie s’en trouva complètement chamboulée. J’avais quatre ans. C’était l’été. Nous étions en vacances tous les cinq dans le Sud. Cette après-midi-là, je traînaillais dans ma chambre en feuilletant les Contes de ma mère l’Oye ou en écoutant Babar. L’ennui a dû finir par pointer le nez. Peut-être me suis-je lassé de tourner les pages, à moins que le disque ne soit arrivé au bout de son sillon. Toujours est-il que je décide d’aller voir mon frère et ma sœur, qui s’amusent tous deux dans le jardin. Je les y trouve jouant aux fléchettes. Pas celles qu’on fabrique aujourd’hui, rendues inoffensives grâce à un embout plastique rond, mais des fléchettes en bois que mon père avait finement taillées à partir de branches prélevées sur les arbres du jardin. La plupart atteignent leur cible. Cependant, au fur et à mesure des lancers, l’énervement gagne les 20

joueurs. Leur précision s’en ressent, finit par s’émousser. Certains projectiles passent carrément à côté, les trajectoires deviennent aléatoires. C’est ce moment que je choisis pour venir les rejoindre. Impatient, je déboule dans le jardin à cent à l’heure. Bien que haut comme trois pommes, je reçois une fléchette en pleine face. C’est l’œil gauche qui est atteint. La douleur est vive et profonde. Du moins a-t-elle dû l’être, car je ne m’en souviens pas plus que du reste. Comme si la pointe avait inoculé un puissant filtre d’oubli. J’ai dû crier, trembler, hurler. J’ai dû effrayer tout le monde. Je n’ose imaginer la tête de mes parents lorsqu’ils ont découvert le précieux organe ainsi blessé, ni la panique qui s’est certainement emparée d’eux. Alors ma vie prit progressivement, et parfois mystérieusement, une autre tournure. Comme il me restait un œil et que je voyais encore un peu de l’autre, j’ai commencé par suivre un CP ordinaire. Mais après quelques mois, le directeur décréta ma vue trop faible et incita mes parents à me placer dans une classe d’amblyopes (c’est-à-dire de malvoyants). Cette dernière rassemblait plusieurs niveaux, du CP jusqu’au CM2. Malheureusement, la bonne volonté de l’institutrice, Mademoiselle Gras, ne suffit pas à nous instruire, pas plus que la gentillesse qu’elle manifestait en nous caressant les cheveux. De cette classe hétéroclite, je ne garde comme souvenir que cette énorme loupe en forme de demi-sphère, dont je me servais pour déchiffrer un texte. Au beau milieu de l’année de CE2, on décida que je devais apprendre le braille. Ce qui me mena tout droit à l’INJA, l’Institut National des Jeunes Aveugles. J’y arrivai en janvier 1964, j’avais alors dix ans. Nous habitions à ce moment rue Rosa-Bonheur, là où le quinzième arrondissement dessine une enclave dans le septième. L’Institut se trouvant tout près de chez moi, j’avais le privilège d’en être un des très rares demi-pensionnaires. C’est ma sœur qui, tous les jours, m’y emmenait et venait m’y chercher. L’établissement qu’elle fréquentait, le lycée Victor-Duruy, se trouvait sur le chemin. 21

Je suis resté sept ans et demi à l’INJA. Cette tranche de vie pose la question suivante, digne d’une épreuve du bac de philo : « Qui, de la cause ou de l’effet, précède l’autre ? » Car une ironie cinglante voulut que, rentré encore voyant à l’INJA, j’en sortis totalement aveugle. Les faits se déroulent en deux temps. Le premier épisode survient l’année même de mon arrivée, le surlendemain de la fête des mères. C’est l’heure de l’étude. Avec mes camarades, je m’applique à mes devoirs dans la grande salle où nous nous rendons tous les jours, juste après la récréation du goûter. Les bureaux sont organisés en rangées doubles, les pupitres cadenassés. Cette année-là, je suis placé à côté d’un garçon totalement aveugle, dont les gestes étaient de surcroît mal assurés. Pour ma part, profitant des quelques dixièmes de vision dont je dispose encore, j’ai le visage penché sur mon livre en braille afin de le déchiffrer. Soudain, le coude de mon voisin vient se loger violemment dans mon œil gauche, celui-là même dans lequel la flèche s’était plantée. Cette fois-ci, je me souviens de la douleur : elle est intense. Je suis conduit d’urgence à l’hôpital, où l’hémorragie de l’œil est constatée. Il est perdu. On découvre alors que la rétine de l’autre est décollée, sans doute aussi à cause du coup de coude. Malgré une intervention chirurgicale, ce décollement ne pourra être enrayé sans séquelles : à cette époque, on n’opérait pas encore au laser. Je resterai alité jusqu’à la mi-juillet. Pas le droit de me lever ni de m’asseoir, y compris pour manger. Le régime est sévère : trois piqûres de pénicilline par jour, cortisone et nourriture sans sel. À dix ans, c’est dur, très dur même. Les aliments sous forme solide étaient interdits. J’en ai gardé une aversion profonde pour ces gâteaux appelés « boudoirs » trempés dans le café au lait ! Cloué au lit, rien d’autre à faire que d’écouter la radio du matin au soir. Les Jeux Olympiques de Tokyo rendent mes journées un peu moins longues. La France y avait décroché une unique médaille d’or, à la dernière minute (Pierre Jonquères d’Oriola, en équitation). Notre Laure Manaudou de l’époque, Kiki Caron, avait dû se contenter de la deuxième place. Les tubes du moment 22

étaient « Zorro est arrivé » (Henri Salvador) et « Viens sur la montagne » (Marie Laforêt). Ce flux continu d’infos et de chansons m’aidait tant bien que mal à tenir le coup, mais j’avais hâte, plus que hâte, de rentrer chez moi. Quand ce jour béni arriva enfin, on m’affubla de lunettes noires assorties d’un trou minuscule afin de limiter l’apport de lumière. C’est doté de ce look d’enfer que mes parents me ramenèrent à la maison. Aussitôt le pas de la porte franchi, je dégustai un melon délicieux, dont je ne suis pas près d’oublier la fraîcheur et la saveur. Mais ce ne fut qu’un court répit. En octobre, je retourne à l’hôpital. L’œil gauche est enlevé, de crainte que son hémorragie ne me fasse perdre l’autre définitivement. Je suis alors presque aveugle. Il me reste le peu de vision que l’œil droit me consent encore. Je peux voir des images, parcourir des bandes dessinées. Je lis et relis les « Tintin et Milou » du premier au dernier album, les gravant dans ma mémoire au cas où ils me deviendraient un jour inaccessibles. Un fil ténu mais réel me retient encore du côté des voyants. L’épilogue se déroule longtemps après, en classe de quatrième. Dans l’intervalle, ma vision est restée stable. Ç’aurait pu continuer ainsi : malvoyant, ma destinée aurait sans doute été bien différente. Un seul dixième d’acuité visuelle sépare un monde d’un autre. Hélas, Dieu sait pourquoi, mon dixième restant a fini par tirer sa révérence. Quinze jours ont suffi pour que la nuit tombe pour toujours, pour que je devienne aveugle pour de bon. Sans que m’en soit jamais donnée l’explication, six ans après mon entrée à l’INJA, j’avais enfin les meilleures raisons d’y être. *** Étrangement, cette cécité devenue totale ne m’a fait ni chaud ni froid. Elle ne m’a pas catastrophé. Je ne l’ai pas trouvée détestable, ne suis pas devenu le plus malheureux des hommes. Elle ne m’a tout simplement pas atteint. Elle était la conclusion presque logique d’une période dont j’ai gardé un souvenir plutôt flou, un peu brumeux, presque 23

lugubre. Comme si j’y avais vécu au ralenti. Comme s’il ne s’était agi que d’une parenthèse, d’un purgatoire, de l’antichambre d’une existence à venir. Ne me reviennent de cet institut que des images en noir et blanc, des sons étouffés, des odeurs mêlées d’humidité et d’asphalte ― et aussi quelques rancœurs envers les pions à la colle facile. Ce n’était ni le ciel ni l’enfer. En tout cas pas aussi pervers qu’Hervé Guibert le rapporte dans son roman-fiction « Des aveugles ». L’INJA était à cette époque un monde clos, entièrement conçu en fonction de notre handicap. Cela nous facilitait les choses quand nous y étions, mais les compliquait singulièrement quand nous en sortions. Dans les couloirs nous marchions toujours à droite pour éviter les carambolages, ce qui ne nous préparait guère à affronter les hordes qui surgissent d’une rame de métro ! Quant aux toilettes, elles étaient presque toutes exemptes de portes. Pour quoi faire puisque personne ne voyait ? Cette mesure nous plongeait davantage encore dans notre cécité, dans l’idée que l’INJA était l’avenir de l’INJA. Tel fut d’ailleurs le destin de nombre de nos professeurs. La plupart ne voyaient pas et avaient été formés ici même. Leur carrière nous était présentée comme exemplaire. En enseignant à l’Institut, ils avaient décroché leur bâton de maréchal. Est-il besoin de préciser que ce modèle ne me faisait guère rêver ? Mis à part quelques-uns, doués et bien dans leur peau, les autres semblaient prisonniers de leur handicap, réfléchissant l’image d’Épinal de l’aveugle qui parle à voix haute, s’habille de façon négligée et écoute les autres en penchant la tête. Dépourvus d’enthousiasme, dépouillés d’ambition, coupés de leurs rêves, ils m’ôtèrent définitivement l’envie d’enseigner dans une école d’aveugles.

Encore voyant quand j’arrivai à l’INJA, j’ai d’abord appris le braille… visuellement ! Je le lisais donc de préférence avec les yeux, car c’était plus rapide. Les professeurs tentaient de m’en empêcher, allant jusqu’à enfermer les livres dans des boîtes où je ne pouvais que passer 24

les mains. Même ceux qui étaient aveugles entendaient quand je trichais, car ça ne sonne pas de la même façon lorsqu’on parle tête baissée. Cette petite guéguerre ne dura pas éternellement, puisque le coup de coude fatal m’obligea à déposer les armes. Aujourd’hui, je suis bien heureux de connaître le braille. Beaucoup de jeunes déficients visuels le dénigrent, en raison de l’image vieillotte, ringarde et teintée « handicapé » qu’il véhicule. Autant je peux comprendre cette réaction vis-à-vis du braille traditionnel, celui qu’on imprime sur papier, autant je trouve que les ordinateurs braille ont un côté high-tech qui devrait plutôt les séduire ! C’est vrai que l’apprentissage de cette écriture demande du temps, nécessite un peu de courage et de persévérance. Mais il rend beaucoup de services que la reconstitution vocale n’offre pas. Contrairement à cette dernière, la lecture du braille est silencieuse, ne dérange personne. Elle permet de lire à son propre rythme ou en diagonale, ou encore de revenir en arrière en cas de besoin. En réunion, on peut discrètement consulter ses notes, ou la lettre de sa petite amie, tout en continuant à prêter attention à ses interlocuteurs. Utiliser le braille, c’est jouir d’un mode de lecture et d’écriture supplémentaire dont il serait dommage de se priver, car il facilite l’indépendance du déficient visuel ainsi que son intégration dans le monde des voyants. Même ceux qui perdent la vue tardivement ont intérêt à l’apprendre : ça leur sera plus difficile, mais le jeu en vaut franchement la chandelle. On doit à Louis Braille ce procédé astucieux de codage des lettres et des chiffres. Il faut imaginer un tableau rectangulaire fait de six ampoules, organisées en trois lignes de deux. Pour écrire « L », on allume les trois ampoules qui se trouvent à gauche. Pour écrire « Q », on en allume cinq : toutes sauf celle qui se trouve en bas à droite. Le nombre de caractères que l’on peut ainsi coder est égal à soixante-quatre. Il suffit maintenant de remplacer les ampoules allumées par des points en relief, et les autres par pas de point du tout. Variante : remplacer les ampoules par des ergots, qui se lèvent quand elles s’allument, se baissent quand elles s’éteignent. Alors le caractère peut 25

maintenant être lu tactilement, avec le seul secours des doigts. Il ne reste plus qu’à apprendre comment se codent les soixante-quatre caractères possibles, puis à s’exercer à les écrire et à les lire rapidement. Ce n’est pas sorcier, même si l’informatique a un peu compliqué les choses en élevant le nombre de caractères à deux cent cinquante-six, ce qui a conduit à la définition d’un braille à huit points. Au début, le braille s’écrivait « manuellement ». Nous disposions d’une tablette munie d’un poinçon, ce qui obligeait à écrire les caractères à l’envers et de droite à gauche. Apparurent ensuite les machines à écrire Perkins, qui étaient un peu bruyantes mais ne présentaient pas cet inconvénient. C’était avant l’informatique. La machine imprimait un caractère de manière définitive sur une feuille de papier, suffisamment épaisse pour conserver les points. En cas d’erreur ou de repentir, on effaçait le caractère erroné en écrivant un « é » (tableau de six points) par-dessus. Aujourd’hui il y a les claviers et les écrans. Pour remplacer ces derniers, nous utilisons des « plages tactiles », petits espaces rectangulaires faits d’ergots qui se lèvent ou non suivant l’ordre qui leur est donné. Il devient ainsi possible de lire en braille n’importe quelle partie d’un texte affiché à l’écran. L’ensemble constitué du clavier et de la plage tactile est appelé lecteur braille ou terminal braille. L’ordre exécuté par la plage tactile peut venir du clavier, d’une mémoire intégrée au lecteur, ou d’un ordinateur qui lui est relié. Typiquement, une plage tactile contiendra vingt, quarante ou même quatre-vingts tableaux d’ergots, appelés cellules braille, ce qui signifie que son utilisateur pourra lire les caractères braille par groupes de vingt, quarante, ou quatre-vingts. Lorsqu’un groupe est lu, alors il disparaît et laisse place à un autre. Un groupe n’a pas besoin d’être trop grand : vingt ou quarante sont largement suffisants. En revanche, les plages tactiles de quatrevingts caractères (le même nombre que sur une ligne d’un document informatique) sont chères, inutilement longues, et fatiguent les avantbras. 26

Quant au clavier, il possède huit touches, dont les six premières correspondent chacune à un point du tableau braille. Pour écrire « L » on appuiera sur les trois touches les plus à gauche, tandis que le « Q » est obtenu en en enfonçant simultanément cinq. Les deux autres touches, utilisées isolément, correspondent à « espace », « retour arrière » et « entrée ». Combinées aux six autres, elles permettent d’étendre le jeu de caractères, par exemple de composer une majuscule de lettre accentuée, telle que « É ». Comparé au clavier standard, si on peut l’appeler ainsi car la position de certaines touches varie d’un modèle à l’autre, le clavier braille est ergonomique et permet une saisie très rapide, puisqu’on n’a pas besoin de bouger la main.

Mis à part le braille, on enseignait à l’INJA les mêmes matières que partout ailleurs et en suivant le même programme : français, mathématiques, histoire-géographie, anglais, sciences naturelles, éducation physique, etc. La seule différence est que la pédagogie et le matériel étaient adaptés à notre situation. En particulier, les livres scolaires étaient imprimés en braille, ce qui est primordial quand l’accès à l’écrit est le principal défi que le non-voyant doive relever. Je comprendrais plus tard ce confort lorsque, devenu élève d’un lycée ordinaire, je devrais faire transcrire tous mes livres de classe dans l’écriture des aveugles. De tous les professeurs, c’est Frédéric Gomez, un voyant, qui m’a le plus marqué. Dans l’histoire du sport pour aveugles, il y a l’avant (Monsieur Gomez) et l’après. Son acte de foi, jamais démenti, était que très peu de sports nous étaient interdits : il suffisait de mettre en place l’apprentissage adapté. Et comme ses idées s’étendaient naturellement hors des limites du gymnase ou de la piste d’athlétisme, il est aussi le concepteur des premières méthodes de locomotion. Lorsque nous les maîtrisions, il nous remettait un diplôme attestant de notre capacité à nous déplacer seuls. J’obtins le mien en classe de troisième, et l’inaugurai en me rendant sans aide au club d’échecs où je venais de 27

m’inscrire. Ma mère m’a confié récemment que, la première fois, elle m’avait suivi durant tout le chemin afin de vérifier que je m’en sortais bien ! Je respectais tellement mon professeur de gym que le savon qu’il me passa un jour me fit l’effet d’une douche glacée. J’avais lancé un défi à quelques camarades, consistant à parcourir le plus grand nombre possible de tours de cour. J’étais un peu lassé des parties de foot avec boîtes de conserve que nous pratiquions dans l’enclos central, ainsi que des tranquilles promenades effectuées sous les arbres qui l’entouraient. Quant à la cour, nous en arpentions d’habitude l’allée cimentée au pas de marche, en nous tenant les uns les autres et en papotant. Je trouvais que cette idée nous détournerait de la routine tout en nous faisant faire un peu d’exercice ― ce à quoi un professeur de sport ne pouvait a priori qu’applaudir. Après avoir bouclé pas moins de quatre-vingt-deux tours, j’avais distancé tous mes camarades sauf un. Deux petits tours supplémentaires me suffirent à lâcher ce dernier. Naïvement, je crus bon de m’en vanter auprès de mon professeur préféré, qui, à ma grande surprise, me remit vertement à ma place : on ne court pas comme ça en sortant de la cantine ! Je fis le dos rond, tout en pensant en mon for intérieur : qu’estce que j’aurais pris s’il avait su que je fumais en cachette dans les toilettes… (celles qui avaient des portes bien sûr !)

En plus de délivrer un enseignement général, l’INJA faisait aussi office d’école professionnelle. On pouvait y apprendre les métiers d’accordeur de piano, rempailleur de chaises, fabricant de brosses, masseur, etc. On y enseignait la musique, notamment le piano, le violon, l’orgue, la guitare et, avant tout, le solfège. Les élèves de collège ou de lycée profitaient des compétences présentes pour apprendre eux-mêmes à faire des brosses, rempailler une chaise ou, ce qui m’intéressait plus, travailler le bois. 28

Pour moi qui adorais bricoler, c’était un vrai plaisir. Depuis tout petit, j’étais fou de Meccano et autres jeux de construction, empruntant sans arrêt ceux de mon frère qui n’en avait que faire. Ma vue déficiente m’empêchait de lire les modèles, alors j’en inventais les formes. J’adorais aussi démonter les postes de radio et les réveille-matin ainsi que, chose plus méritante, les remonter (ce qui ne veut pas dire qu’ils fonctionnaient toujours aussi bien qu’avant !). À l’INJA, j’ai eu l’occasion de fabriquer un pied de lampe et un jeu d’échecs pour aveugles. Dans ce dernier, les pièces blanches et noires peuvent être distinguées grâce à un signe tactile particulier, et, comme pour les jeux de voyage, sont enfichées dans un trou préalablement percé sur chaque case de l’échiquier. Plus tard, en seconde, je m’inscrirais à un cours d’électronique par correspondance. On me lisait les leçons ainsi que l’énoncé des exercices, mais je réalisais seul ces derniers. L’objectif était de fabriquer un poste de radio stéréo à partir de rien. Pour ne pas me brûler, j’utilisais un fer à souder à chauffage immédiat. Cela me permettait de n’activer le fer qu’au dernier moment, lorsqu’il était bien positionné et que j’étais fin prêt pour effectuer la soudure. Toutes ces expériences passées me sont bien utiles aujourd’hui. Chez moi, je peux (en vrac) brancher une chaîne stéréo, installer une carte graphique dans l’ordinateur, changer le joint du siphon de lavabo, monter une table de nuit achetée à Ikéa et même, si besoin est, percer un trou pour poser une étagère, sous réserve d’être aidé à la placer bien droite. En revanche, pour installer un luminaire ou réparer la fuite des toilettes, c’est une autre histoire… Si l’autonomie reste mon credo, je confie sans état d’âme les tâches qui me dépassent à de meilleures mains. Faute de m’en délecter, je préfère m’en délester !

En ce qui concerne la laïcité, le statut de l’INJA était relativement ambigu. D’une part il s’agissait d’un établissement public national (ce qui est toujours le cas), dont la tutelle était assurée par le ministère de la 29

Santé. D’autre part un curé y officiait à plein temps, et il semble me souvenir que le catéchisme était obligatoire. L’institut possède d’ailleurs une immense chapelle, dont les grandes orgues nous faisaient littéralement frissonner, d’effroi plus que d’émotion. Le dimanche, elle était ouverte au public. En semaine, elle pouvait aussi servir de salle de théâtre ou de concert. On fermait alors les portes coulissantes dont elle était dotée, ce qui lui conférait une taille enfin raisonnable. Je me souviens d’un spectacle de fin d’année où j’incarnais le renard du Petit Prince, et que nos parents avaient beaucoup applaudi. En classe aussi, ça marchait plutôt bien. J’avais de bonnes notes, j’étais dans les premiers. Le carnet que je rapportais à mes parents les remplissait de joie. Pour eux, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il est vrai qu’on omettait souvent d’y mentionner mes chahuts et mes impertinences. Honte à moi, il m’arrivait de faire des farces à mes professeurs aveugles, profitant du petit avantage visuel que j’avais encore sur eux. En dehors des cours, il y avait les sorties du jeudi. Des jeunes filles bénévoles nous accompagnaient en ville pour effectuer des visites. Je me souviens de ce jour où l’on nous plaça aux commandes du premier métro sur pneus, sur la ligne 11 (Châtelet - Mairie des Lilas). Il fallait tirer une manette pendant cinq secondes, après quoi la conduite devenait automatique. On en profitait bien sûr pour donner des coups de klaxon car, aveugle ou non, un garnement reste un garnement. Nous avions aussi visité les usines Kréma ― où la fauche avait sérieusement chuté depuis que les employés étaient autorisés à ramener des bonbons chez eux ―, les usines Kronenbourg ou encore la Seita, d’où j’avais ramené pas peu fier à mon père une cigarette d’un mètre de long ! Sans parler des égouts de Paris que nous avions sillonnés en barque. Je trouvais ces visites intéressantes et y participais volontiers, alors même que les demipensionnaires n’y étaient pas tenus. Bien que l’école fût mixte, c’est pour l’une de ces jeunes accompagnatrices, Michèle, que mon cœur battit pour la première fois. Nous aimions correspondre en braille, qu’elle avait appris, et nous nous 30