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Essai sur la problématologie philosophique

De
217 pages
Dans cet ouvrage l'auteur propose une investigation sur un nouveau concept de la philosophie contemporaine, la problématologie, au centre duquel on retrouve l'analyse du concept de problème et de son corollaire, le questionnement. La première partie de l'ouvrage est une approche théorique sur quelques aspects fondamentaux de la problématologie. La seconde partie est une application du modèle théorique à trois ouvrages fondamentaux de l'histoire de la philosophie : Théétète de Platon, le traité Ethique de Spinoza et L'expérience de la pensée de Heidegger.
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Quelques remarques préliminaires

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Préface
C’est pour moi un grand honneur, et un plaisir tout particulier, de parler du beau livre de mon ami, Constantin Salavastru. Sa réflexion constitue un très bel exposé de ce qu’a apporté et de ce que permet comme analyse la problématologie. Celle-ci vise à refonder la philosophie sur la notion de questionnement, et à substituer au monopole de la proposition ou du jugement, une nouvelle unité, celui du couple question-réponse. Il faut dire que le propositionnalisme s’est trouvé épuisé au XIXe siècle, faute d’un fondement adéquat, capable de remplacer le primat de la conscience cartésienne. L’Etre heideggérien, vide comme la civilisation qu’il décrie, n’a pas suffi. Entre la science, qui a une vision résolutoire du questionnement, et le nihilisme, qui pensait qu’on ne pouvait plus rien dire, si ce n’est cela, la problématicité a frappé l’ordre propositionnel de toutes parts. Le questionnement est le nouveau fondement de la raison, au-delà de ses oppositions traditionnelles, comme celle de la science et de la métaphysique, comme il l’élargit à une dimension insoupçonnée et abolie depuis Socrate. Entre Socrate, qui interroge sans répondre, et Platon, qui répondra de plus en plus sans interroger, une troisième voie est possible. L’ouvrage de Constantin Salavastru reprend l’enquête sur l’interrogation en y introduisant une notion importante, celle de situation problématologique, où le factuel prime sur le conceptuel. Il nous plonge dans de merveilleuses analyses sur le raisonnement et la science, sur la spécificité du champ philosophique et sur l’apport de l'argumentation comme du raisonnement. Il se livre, dans une seconde partie, à de brillantes études d'application, sur Platon, Spinoza et Heidegger. J’ai beaucoup appris en les

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lisant. Ciselées et profondes, elles sont fort éclairantes de par l’approche tout à fait originale qui est la sienne. Ce que Salavastru illustre en fin de compte est le caractère radicalement nouveau de la problématologie comme grille de lecture de l’histoire de la philosophie. A ce titre, son livre est appelé à demeurer comme une étape décisive dans le tournant de pensée qui doit nous porter des réponses vers les questions qui les sous-tendent.
Michel Meyer Professeur à l’Université libre de Bruxelles

Quelques remarques préliminaires

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Quelques remarques préliminaires
1. Sur la tentation originaire
Il existe aujourd’hui une littérature impressionnante – surtout anglo-saxonne, mais non seulement – qui vise la question du langage – et du langage philosophique particulièrement – signe d’une préoccupation prédominante dans l’investigation de ce domaine et de la cognition humaine en général. Gilbert Hottois se demandait, à juste titre, dans un essai sur le langage philosophique :
“Pourquoi les penseurs les plus éminents de l’époque ont-ils été irrésistiblement menés, comme par une nécessité interne de la pensée, à proférer des thèses aussi surprenantes que : l’être est langage, tout est dialogue, l’écriture est plus ancienne que l’expérience de la présence de ce qui est, le langage est jeu et monde, le langage parle plus essentiellement que l’homme… ?” (Hottois, 1979 : 19-20).

Certes, l’interrogation est rhétorique, elle surprend assez bien l’étonnement et la perplexité de celui qui, se penchant sur un domaine, est accablé par la pléthore de points de vue avancés et par l’incapacité de déceler au moins les traces d’une systématisation et d’un agencement possibles. Comme Cassirer le signalait, le langage est l’une des “formes symboliques” sous lesquelles se passe l’humain, c’est le signe de la différence par rapport à toutes les autres manières d’exister, d’où l’attraction irrésistible et les affirmations – souvent paradoxales – portant sur les marques de l’identification.

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Mais d’où provient cette admirable “possession” du langage philosophique, du discours où naît la pensée de la réflexivité pure, chez nous comme ailleurs, maintenant et depuis toujours ? De la présence de l’imaginaire ? De la phénoménologie idéatique ? De la projection illimitée que le visage de l’humain a représentée tant de fois ? C’est probablement de tout cela (et non seulement) que sont nés le discours sibyllin de Socrate ainsi que la méditation grave d’Aristote, les interrogations lancinantes de St. Augustin, les affirmations impératives de Spinoza, la construction apparemment sans faille de Kant, tout comme l’impression de finitude et de définitif qui se dégage du système de Hegel.

2. Sur le titre
Quiconque propose un titre pour un essai discursif est censé dire quelque chose à propos de l’essai par le titre même. A quelques exceptions près, mais il s’agit d’exceptions très significatives : si l’on n’assume pas les effets de la parabole, il n’y a aucun rapport entre le titre Ulysse, donné par Joyce à son roman, et le déroulement de “l’action” de celui-ci ! Nous avons voulu éviter une telle situation ; pourtant, si quelqu’un se mettait à fouiller minutieusement dans notre essai, il pourrait retrouver quelque chose de similaire dans le déroulement des idées. Le titre Essai sur la problématologie philosophique donné à cette méditation en marge d’une conception philosophique de plus en plus influente et de plus en plus attractive n’est pas l’expression d’une ambition injustifiée et démesurée, mais plutôt l’expression de la sympathie et de l’admiration pour une démarche théorique et méthodologique ainsi que pour certains résultats qui promettent et peuvent constituer des points d’appui significatifs pour la réflexion philosophique d’aujourd’hui et, pourquoi pas, future. Nous visons l’analyse d’un modèle problématologique de la pensée. Son origine se trouve dans le concept de problématologie, développé par Michel Meyer dans plusieurs de ses ouvrages et appliqué à une tentative d’investigation problématologique de l’évolution de la pensée philosophique depuis l’Antiquité et

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jusqu’à nos jours (De la problématologie : philosophie, science et langage, Bruxelles, Mardaga, 1986 ; PUF, 2008). Le mérite essentiel de Meyer est d’avoir mis en évidence une situation intolérable pour la pensée philosophique : ignorer le concept fondamental de toute pensée philosophique, à savoir le concept de problématicité. La pensée philosophique s’est attardée – souvent avec des résultats remarquables – sur certains problèmes cruciaux de l’existence du monde et de l’individu. Mais elle a contourné – délibérément ou non – ce qui est essentiel dans chacun de ces éléments : le concept de problème. Pour avoir une porte d’entrée ouverte vers le problème de l’être il faut qu’on ait ouvert la porte d’entrée du concept de problème. L’interrogation radicale de la philosophie est – ou devrait être – l’interrogation sur la problématicité. Nous sommes parti des observations essentielles faites par Meyer pour appliquer ce modèle problématologique d’analyse de la discursivité qui soit utile dans l’investigation du discours philosophique. Il faut dire que certains concepts, certaines distinctions, certains schémas d’analyse appartiennent à Meyer. Mais il existe bien des délimitations, assez d’augmentations, de précisions et de systématisations qui ont été nécessaires justement pour que nous puissions utiliser le concept de problématologie en tant qu’instrument opératoire d’analyse du discours philosophique. De toute façon, nous ferons dans notre analyse toutes les précisons qui s’imposent, afin qu’on puisse voir clairement ce que nous avons puisé dans la source d’origine et fructifié dans notre investigation, d’une part, et ce qui constitue un élément de nouveauté et de systématisation à même de jeter la lumière sur la spécificité et la dynamique performative du discours philosophique, d’autre part. L’identification de la raison d’être de cette nouvelle conception philosophique est suivie par la délimitation des articulations du modèle problématologique. Il y a trois concepts essentiels dans ce modèle ; ils donnent de la consistance opérationnelle à la construction théorique dont nous nous occupons : le concept de problématologie, le concept de situation problématologique et le concept d’interrogativité. D’autres viennent renforcer,

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nuancer, détailler certaines dimensions du modèle. Le concept de problématologie en est un de nature descriptionnelle, il fournit un certain état de fait qui se retrouve dans le domaine de la méditation philosophique et il est, en termes carnapiens, une description d’état ayant pour objet la situation du problème dans la méditation et le discours philosophique. Le concept de situation problématologique est une extension que nous proposons à partir de la différence problématologique analysée par Meyer ; c’est un concept opératoire qui montre tous les positionnements possibles du concept de problème par rapport à deux paramètres essentiels de celui-ci : la présence ou l’absence du problème et la présence ou l’absence du couple catégoriel question-réponse. Le concept d’interrogativité est différentiel, il est la marque de la présence du problème, et souvent le signe extérieur qui attire l’attention sur une certaine instanciation de la situation problématologique.

3. Sur le sous-titre
Notre démarche est une approche critique. La référence est très évidente. Kant a insisté, surtout dans sa “démarche explicative” ayant pour objet La critique de la raison pure, sur le fait que si la méditation philosophique voulait faire des progrès, alors elle devait emprunter sans réserve et sans tarder la voie de la critique. Voici ce que l’on peut lire dans Prolégomènes à toute métaphysique future… (trad. par Tissot) :
“Afin donc qu’elle puisse, comme science, prétendre non seulement à une légitime persuasion, mais à une connaissance et à une conviction, une critique de la raison même doit exposer toute la provision des notions a priori, leur division suivant leurs origines diverses (la sensibilité, l’entendement et la raison), donner en outre une table complète de ces notions, leur analyse avec tout ce qui peut s’ensuivre, mais en cela surtout la possibilité de la connaissance synthétique a priori, par le moyen de la déduction des notions, les principes de leur usage, enfin les limites de cet usage, et le tout en un système parfait. La Critique contient donc, et seule elle est dans ce cas, tout le plan bien examiné et prouvé,

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tous les moyens même d’exécution en soi, d’après lesquels une métaphysique peut être réalisée comme science ; elle n’est pas possible par d’autres voies et moyens”.

L’accent est mis sur l’idée et le rôle de la critique. Cette “déstructuration” des concepts à laquelle nous convie Kant représente le point d’attraction de l’analyse que nous proposons en marge de la démarche problématologique. La confiance dans un tel projet analytique repose aussi en grande partie sur l’argument de l’autorité auquel nous avons fait allusion. C’est dans cet esprit et en assumant les exigences beaucoup plus tacites de la méthode de la critique que nous soumettons à un examen attentif quelques-uns des concepts nodaux du projet explicatif dont nous nous occupons. La démarche critique est suivie par une autre, de nature applicative. L’interprétation problématologique est testée dans trois cas heureux de la concrétisation de la pensée philosophique dans l’histoire de la philosophie, quoique assez différents en tant que problématologie et écriture : le dialogue platonicien Théétète, le traité spinoziste Éthique et le petit et énigmatique ouvrage heideggérien L’expérience de la pensée. Le choix dans ces cas particuliers n’a pas été dicté par le provisoire. Chacun des discours philosophiques mentionnés présente au récepteur un autre type de problématicité. Le dialogue platonicien assume le concept de problématicité du point de vue de la relation dialogalepolémique, avec les petites et les grandes hésitations et les intempestivités qu’une telle pensée problématologique peut impliquer. Le traité de Spinoza se déroule – au moins en tant qu’intention explicite – sous le signe d’une démonstrativité sans faille, qui jette une lumière toute différente sur l’idée de la problématicité de la pensée philosophique. La pensée fragmentaire de Heidegger dans son Expérience de la pensée rend compte des possibilités de la phénoménologie du problème philosophique, lorsqu’elle utilise l’expression aphoristique. Il faut remarquer un fait significatif au moins pour la manière de se manifester de la relation analogique entre un modèle théorique et une réalité qu’il faut expliquer en s’appuyant sur celui-ci ; il s’agit du fait que le modèle problématologique

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d’analyse de la discursivité philosophique ne s’applique d’une manière ponctuelle dans aucun des trois cas mentionnés, on ne peut établir nulle part un parallélisme absolu entre les éléments constructifs-structuraux du modèle et le discours philosophique auquel il faut l’appliquer. Il existe une certaine tonalité dominante de l’applicabilité du modèle, de sorte que chacun des discours mentionnés plus haut valorisera au maximum certaines dimensions du modèle et d’autres au minimum. Le dialogue platonicien a une extension maximale du point de vue de la valorisation du modèle problématologique, la forme même du discours étant propice à une telle démarche. Le discours de Spinoza est pourtant plus tempéré de ce point de vue. Celui de Heidegger pourrait être placé sur un échelon intermédiaire.

4. Sur les difficultés
Avant d’arriver à la forme que nous offrons maintenant au lecteur, cette recherche a dû surmonter assez de difficultés. Nous ne sommes pas sûr que les résultats auxquels nous sommes parvenu prouvent que les difficultés ont été dépassées. Mais, par tout ce que nous disons dans ce livre et peut-être surtout par tout ce que le livre laisse comprendre, nous sommes persuadé que les difficultés représentent l’objet de la critique, ce qui n’est pas peu de chose, étant dans l’esprit de l’instrument de travail dont nous nous servons pour analyser le discours philosophique : la méthode problématologique. Si nous n’avons pas trouvé les meilleures solutions d’interprétation, nous avons sans doute laissé au lecteur de texte philosophique la confiance, le goût et, peut-être, le plaisir de les chercher !

5. Sur ceux envers qui va notre reconnaissance
Naturellement, un grand nombre des idées exposées dans ce livre sont le résultat des relations dialogiques que nous avons entretenues et dont nous avons bénéficié. Des gens, des situations et des événements ont concouru à la naissance de certains thèmes, ils ont également contribué à nous faciliter l’accès à des

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informations très récentes, ils nous ont aidé à nous distancer par rapport à certains points de vue qui auraient réduit la possibilité d’une vision unitaire sur la problématique, à surmonter des doutes qui, plus d’une fois, représentent des atténuations de l’élan cognitif qui peuvent mettre fin définitivement à un projet attractif ! Nos pensées se dirigent, tout d’abord, vers Michel Meyer. Nous ne saurions oublier son amabilité, sa bienveillance et sa disponibilité illimitée pour des personnes qu’il aide généreusement – même s’il ne les connaît pas – lorsqu’il considère que les buts sont des plus nobles. Quand nous avons découvert le livre De la problématologie, nous n’en connaissions pas l’auteur. A notre sollicitation, transmise par un intermédiaire, il a répondu en nous offrant la plupart de ses ouvrages dans le domaine de la philosophie, de la logique, de l’argumentation et de la rhétorique. Sans eux, le présent livre serait resté un simple projet. Cette offre généreuse a été suivie par une invitation inattendue au Colloque International “Rhétorique et Esthétique” (Bruxelles, septembre 2003), lors duquel nous avons “découvert” – derrière le philosophe – l’homme également, une vraie “figure“, dans le meilleur sens du terme ; il nous a reçu avec amabilité dans son petit bureau sis Avenue Roosevelt, débordant de livres et de manuscrits. Depuis lors, le dialogue est permanent, ses nouveautés éditoriales arrivant régulièrement à Iai, grâce aux services de presse des maisons d’éditions. Nous devinons facilement que derrière tout cela se cache Michel Meyer. Nous ne saurions oublier non plus ceux qui ont rendu possible le premier contact avec le concept de problématologie. Grâce à Denis Miéville, ancien recteur de l’Université de Neuchâtel, directeur de l’Institut de Logique et du Centre de Recherches Sémiologiques de la même Université, nous avons bénéficié d’un stage de recherche à l’étranger (le premier de ce genre pour nous). Dans la coquette et moderne bibliothèque de logique de l’Université de Neuchâtel nous avons découvert De la problématologie et une idée qui, au début, nous a scandalisé : Comment affirmer qu’on n’a pas analysé le concept de problème en philosophie si son histoire est pleine de … problèmes ? Mais, comme le disait

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Essai sur la problématologie philosophique

Meyer, l’interrogation est le premier pas dans le champ problématologique de la pensée ! Enfin, mais pas en dernier lieu, nous tenons à exprimer notre gratitude pour un esprit vraiment noble : Angèle Kremer-Marietti, anciennement professeur de philosophie à l’Université d’Amiens, que nous n’avons pas eu le plaisir de rencontrer personnellement. Mais, par tout ce qu’elle a fait, grâce au dialogue que nous entretenons à propos de questions d’intérêt philosophique commun, elle est l’une des présences les plus dynamiques et les plus honorables que nous ayons rencontrées. D’où l’on peut déduire, si besoin était, qu’il y a assez de présences physiques qui embarrassent et, au contraire, des gens que l’on n’a jamais rencontrés mais qui nous donnent du dynamisme, nous fortifient et nous rendent disponibles pour le Bien, le Vrai et le Beau ! Angèle Kremer-Marietti est une telle présence pour nous.

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Première partie :

SUR LA PROBLÉMATOLOGIE

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Essai sur la problématologie philosophique

Première partie : Sur la problématologie

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Chapitre I

PERMANENCE ET RATIONALITÉ DE L’INTERROGATION
1. Les fondements de l’interrogativité
Le destin tragique de l’individu dans ce monde est peut-être de se trouver sous le signe de l’interrogation. Non pas dans le sens quotidien de ce syntagme, qui renvoie surtout à la précarité de la condition humaine et à l’impossibilité de certaines prévisions alléchantes, mais dans celui de l’obsession de l’interrogation qui, plus d’une fois, est accapareuse. Prendre conscience des questions essentielles et, surtout, de l’incapacité et de l’impossibilité d’avoir une réponse satisfaisante à ces questions, cela a souvent représenté une source d’insatisfaction, d’efforts lancinants et, parfois, même de tragisme existentiel. Sous l’emprise du charme de l’interrogation, l’individu entre dans un état de dépendance interrogative où les blessures guérissent difficilement – à supposer qu’il puisse jamais s’en échapper. C’est la “maladie socratique”, à laquelle l’humanité fait toujours appel, essayant d’absoudre celui qui est entré de son propre gré sous son empire et qui était tout à fait contagieux, ce qui a rendu les Athéniens extrêmement vigilants. Les retombées de leur vigilance représentent aujourd’hui encore un blâme que la société moderne a jeté au visage immaculé des Anciens Grecs. Voici ce que l’on peut lire dans le dialogue platonicien Ménon :
“J’avais ouï dire, Socrate, avant que de converser avec toi, que tu ne savais autre chose que douter toi-même, et jeter les autres dans le doute : et je vois à présent que tu fascines mon esprit par tes charmes, tes maléfices et tes enchantements, de manière que je

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Essai sur la problématologie philosophique

suis tout rempli de doutes. Et s’il est permis de railler, il me semble que tu ressembles parfaitement, pour la figure et pour tout le reste, à cette large torpille marine qui cause de l’engourdissement à tous ceux qui l’approchent et la touchent. Je pense que tu as produit le même effet sur moi : car je suis véritablement engourdi d’esprit et de corps, et je ne sais que te répondre” (Platon, IV, 1869 : 346).

On y retrouve quelque chose de l’affirmation de Samuel Butler : “Le désir de répandre les opinions qui, à notre avis, contribuent à notre progrès est si bien enraciné que très peu d’entre nous peuvent échapper à son influence”. Par conséquent, les humains ne peuvent exister sans poser de questions. Ni du point de vue cognitif (ce qui est peut-être plus facile à comprendre) ni du point de vue psychologique. Nous nous rapprochons de la réalité (nous enrichissons notre savoir) au moins de deux manières. Soit intuitivement, en percevant directement les objets, les phénomènes, les relations, les expérimentations, que nous transformons par la suite : les expériences physiques deviennent des expériences mentales. Mais la plupart des situations nous sont accessibles directement (pour des raisons que nous n’analysons pas ici) et alors nous déléguons l’autorité à l’altérité : nous enrichissons notre expérience cognitive par l’intermédiaire d’autres personnes (dans le sens le plus large du terme). Mais, psychologiquement parlant, pourquoi ne nous sentons-nous pas à l’aise si nous ne posons pas de questions ? Car l’individu est, en tant qu’être psychologique, un équilibre permanent entre ce qu’il est et ce qu’il pourrait être. Or, l’individu arrive à cet équilibre psychologique grâce à l’interrogation. L’état psychologique normal (ou désirable) de l’individu est celui du problématologique, dont l’ouverture relève du charme de l’interrogation. Nous pourrions mettre un peu d’ordre dans cette multitude de questions que l’individu se pose ; elles sont d’une grande diversité et elles ont une forte charge émotionnelle, car l’appétit pour l’ordre (même lorsqu’on ne peut pas y arriver) semble être une caractéristique originaire de l’individu. Par conséquent, nous pourrons délimiter deux catégories de questions – le critère étant

Première partie : Sur la problématologie

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le destinataire de la réponse – les deux essentielles pour l’existence cognitive de l’être humain. La première catégorie comprendrait les questions auxquelles l’individu pourrait répondre lui-même (car il a une compétence cognitive aussi bien que la compétence discursive dans le domaine dont relève la question), alors que la deuxième comporterait les questions auxquelles l’individu ne peut (pour diverses raisons) offrir de réponse adéquate. La question est de savoir pourquoi l’individu pose quand même des questions du moment qu’il a la capacité d’y répondre lui-même (car il peut donner ces réponses). Nous croyons qu’une seule réponse est possible à cette question : la nécessité de la fondation. Le savoir dont on dispose ne peut pas fonctionner à l’infini sur la base des assomptions initiales. L’individu éprouve de temps en temps le besoin de le mettre en doute (ou au moins une partie de celui-ci). C’est ici qu’intervient la fondation cognitive (s’il s’agit de renforcer certaines connaissances que nous avons assumées) ou la fondation rationnelle (s’il s’agit de “fonder” certaines connaissances dans un système). Il arrive assez souvent que l’on se trouve devant la fondation affective de ce que l’on sait (l’individu éprouve du plaisir à savoir que ce qu’il sait est bien fondé !) ou devant une fondation actionnelle (parfois, le bien-fondé de certaines connaissances assumées est l’action future). Il faut remarquer que l’acte de fondation, déterminé par les questions que l’individu se pose, bien qu’il sache les réponses, n’est pas, dans la quasimajorité des cas, identique à l’enchaînement des raisons des assomptions initiales. L’individu trouve toujours autre chose qui confirme une de ses idées, qui renforce ses sentiments ou qui le détermine à agir. Peirce écrira : “en général, nous savons quand nous voulons poser une question et quand nous désirons prononcer un jugement, car il y a une différence entre le sentiment de doute et celui de conviction”. Or, le passage du doute à la conviction, par l’omniprésence de la question, suppose une raison. La plupart des questions que nous nous posons font partie de la catégorie de celles auxquelles nous voudrions répondre, mais nous ne pouvons le faire car nous n’avons pas – ou pas encore –