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Ethique du refus

De
160 pages
Le refus est le propre de l'homme : refuser, c'est affirmer son "être au monde". Parce qu'il est le produit d'une expérience humaine transformée en conscience, le refus s'impose comme le produit d'une exigence éthique. Il y a une éthique du refus, a fortiori dans la sphère politique, aiguillant les esprits et les comportements. Le refus est une aventure, une geste politique, une insurrection de la conscience qui fait l'effort de se penser dans un monde tourmenté et implacable.
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ÉTHIQUE DU REFUS
 Une geste politique    
   
     
 
Du même auteur aux Éditions L’Harmattan :  
La Gauche française, 2009. Sépulture de la démocratie, 2008. Éloge de la dérision, 2007.                          © L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-55101-5 EAN : 9782296551015
    
Christian SAVÈS   
ÉTHIQUE DU REFUS  Une geste politique                  
 
Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland    Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les questions « contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Derniers ouvrages parus  Marieke LOUIS,L’OIT et l’Agenda du travail décent, un exemple de multilatéralisme social, 2011. Paul AÏM,en sommes-nous avec le nucléaire militaire ?,2011. Michel ADAM,Jean Monnet, citoyen du monde. La pensée d’un précurseur, 2011. Hervé HUTIN,Le triomphe de l’ordre marchand,2011. Pierre TRIPIER,Agir pour créer un rapport de force, Savoir, savoir agir et agir, 2011. Michel GUILLEMIN,Les dimensions insoupçonnées de la santé, 2011. Patrick DUGOIS, Peut-on coacher la France ?,2011. Jean-Pierre LEFEBVRE,joli mois de mai quand reviendras-Architecture : tu ?, 2011. Julien GARGANI,Voyage aux marges du savoir. Ethno-sociologie de la connaissance, 2011. Stanislas R. BALEKE,Une pédagogie pour le développement social, 2011. Hélène DEFOSSEZ,le végétarisme comme réponse à la violence du monde, 2011. Georges DUQUETTE,Vivre et enseigner en milieu minoritaire. Théories et interventions en Ontario français, 2011. Irnerio SEMINATORE,Essais sur l’Europe et le système international. Crise, multilatéralisme et sécurité, 2011. Irnerio SEMINATORE, Six études sur les équilibres internationaux, 2011. François HULBERT,Le pouvoir aux régions (2eédition),2011.
« Nul ne réussira à barrer les voies de la vérité et je suis prêt à mourir pour quelle avance ». Alexandre SOLJENITSYNE Lettre au IVe Congrès des écrivains (22-27 mai 1967)
AVANT-PROPOS Je refuse, donc je suis : cest assurément une belle affirmation existentielle. Il y a là quelque chose qui tient du cogito cartésien et lauteur du célèbre « Discours de la Méthode » naurait probablement pas renié ce plagiat1. Il est vrai que lacte de penser a souvent conduit les hommes au refus, lhistoire des siècles écoulés en atteste. Au commencement était le refus ; plus exactement, au commencement de lhomme était déjà le refus. Le refus est le propre de lhomme au sens où il est son signe distinctif. Lui seul, au milieu de tant dautres espèces vivantes, fut en mesure dexprimer sa volonté et sa conscience par le refus. Il est peut-être bien ce qui confère à lhomme son unique grandeur. Mais, sil nest grand que par lui, lexplication en est simple : cest par le refus que lhomme est la mesure de toute chose, pour reprendre le mot du fameux philosophe Protagoras2cest par lui quil parvient à prendre la. De fait, mesure des choses et donc de lui-même. Il y a entre eux comme un phénomène denrichissement mutuel, de fécondation réciproque. Le refus grandit lhomme et lhomme le lui rend bien. Si le refus reste la mesure de toute chose, cest quil permet de déceler puis déprouver les vertus et les qualités intrinsèques qui font le grand homme : le courage, la ténacité, 1RENÉ DESCARTES :Le Discours de la méthode; Paris, Gallimard-Folioplus Philosophie, 2009 (réed.). Un discours de la méthode qui pourrait bien être celui du refus philosophique : douter méthodiquement, nest-ce pas commencer à refuser les certitudes ? 2Le grand PROTAGORAS DAbdère, figure de proue de la tradition sophistique fut lâme et le porte-voix dun refus téméraire, dans la cité antique : le refus des dieux, de la transcendance du divin. Son enseignement est sans équivoque : « Lhomme est la mesure de toute chose » donc, exit la suprématie sans appel des dieux. Dans lun de ses écrits, « Sur les dieux » il a dailleurs professé une forme dagnosticisme.
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labnégation et la générosité (presque toujours), lesprit de sacrifice (parfois). Noblesse de lâme oblige Dans lhistoire humaine, le refus est un phénomène majeur, une idiosyncrasie qui a traversé le temps. Il est donc intéressant et révélateur à plus dun titre. Il constitue intrinsèquement une réalité à la fois philosophique (avec une dimension métaphysique et une éthique clairement revendiquée), sociopolitique et historique. Le refus de la fatalité, de la servitude, du fait accompli, des idéologies, de laliénation, de la violence, du conformisme et du politiquement correct (aujourdhui) : il y a presque autant de formes de refus quil y a de caractères humains. Mais, le refus, en ce quil peut avoir de fondateur, cest dabord la rencontre dune individualité forte, consciente delle-même, des idées ainsi que des valeurs quelle véhicule, de consciences sociohistoriques bien précises. De cette rencontre, jaillit létincelle (ce que Lénine appelait liskra) qui peut, le cas échéant, modifier le cours de lHistoire. Le refus cest laffirmation existentielle de lêtre comme étant, pour reprendre la célèbre expression de Martin Heidegger3. Réaction existentielle ou, pour être encore plus précis, protestation existentielle, le refus remonte à la nuit des temps, presque à la nuit de lhomme. Il incarne une attitude ou une posture qui est le propre de lhomme et qui le différencie de manière décisive, voire définitive. Refuser, cest affirmer son « être au monde » par une forme de négation. Le refus est un acte existentiel. Plus quun exercice de conscience, il est une véritable profession de foi, une croyance en lavenir, disons en un type davenir possible. Les commentateurs ninsisteront jamais assez sur le contraste qui existe entre, dun côté, la banalité apparente du terme et, de lautre, sa richesse intrinsèque, cest-à-dire linfinie variété des attitudes, des comportements qui viennent le sous-tendre et sur lesquels il prend appui. Ceci étant, refuser cest dabord prendre 3 : cette formule philosophique qui aurait, dit-on, Lêtre comme étant fortement inspiré lexistentialisme sartrien, est souvent considérée comme constituant le fondement de lontologie heideggerienne.
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ses distances, se mettre en retrait ou en opposition franche et résolue, peut-être bien radicale. Sur le versant politique, le refus (qui a souvent pris des expressions véhémentes) débouche non pas sur une forme dexpansionnisme, de retrait ou de démission, mais au contraire sur une sorte dactivisme intense, conduisant le sujet à surinvestir lespace politique et médiatique, à le saturer même. Il sagit alors, par une présence, par des déclarations ou des actes, de transfigurer en quelque sorte lobjet du refus. Son auteur ne se donne point de répit avant que dêtre parvenu à ses fins. Ce refus-là na donc pas grand-chose à voir avec une attitude défensive, faite de repli sur soi. Il préfigure plutôt un passage à loffensive, sagissant dune offensive générale et jusquau-boutiste. Ne le perdons pas de vue : en politique plus quailleurs, le refus rend fort car il galvanise les énergies. Cest, au demeurant, la raison pour laquelle on ne sintéressera pas ici au refus dans ce quil peut avoir de négatif. Aujourdhui, ce dernier est trop souvent lapanage dune classe politique composée dindividus pusillanimes, veules et velléitaires, refusant de faire ou de prendre certaines décisions parce quils ont peur, peur du « quen dira-t-on ? », peur de la pression médiatique, peur pour leur propre carrière. Lon sintéressera bien davantage à ce que le refus peut avoir de positif et de fondateur. Ce refus-là, en ce sens quil grandit lhomme, lassume, est porteur dune certaine transcendance. Parce quil est dynamique et proactif, généreux et désintéressé, ce refus est lexpression privilégiée de la vertu. Il dit non à la faiblesse ou à la modération qui peut parfois, insidieusement, prendre les traits de la vertu, non au vice et à son cortège de turpitudes. Le refus est une force qui va, dans lHistoire. Plus quaucune autre, il dispose de cette incroyable faculté à mobiliser et même à galvaniser les énergies. Il ne se connaît pas vraiment de limites, en tout cas, il a la capacité de les repousser sans fin. Il est pareil au roseau, dans la fable de La Fontaine : il plie mais ne rompt pas. Il peut, à loccasion, faire des concessions sur la tactique, bref sur les moyens, mais jamais sur les fins. Parfois,
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son exigence morale le porte à lintransigeance. Dans un monde devenu toujours plus opprimant, oppressant voire humiliant, le rejet finit par relever dune hygiène de vie. En tout cas, il a souvent évité à lhomme de sengager sur une pente fatale, celle de lavilissement. Alternativement ou simultanément réaction de colère, dorgueil ou damour propre, il nen reste pas moins (et dabord) une réaction de la conscience qui fait leffort de se projeter dans lavenir : refuser, cest aussi espérer. Par contre, lenjeu reste invariablement le même. Il sagit de demeurer soi-même, au sens noble et non obtus de lexpression. Cela est loin dêtre évident, car il faut être capable, en toute circonstance, dexprimer son attachement, sa fidélité à des principes et à des valeurs ou à une parole donnée, bref à dautres êtres humains. Refuser, cest accepter à un moment donné de se livrer à un travail dintrospection comme pour rechercher une forme daccord avec soi-même en payant parfois le prix dun désaccord avec les autres. Cest faire la paix en son for intérieur, en prenant au besoin le parti dun conflit avec le monde extérieur. Cest exploiter, aussi, cette intuition qui pousse lhomme à penser que les choses peuvent et doivent être autrement, nécessairement autrement. Dans ce refus, il y a quelque chose qui relève de cette énergie spirituelle quévoquait jadis le philosophe Henri Bergson4. Conçu comme une expérience humaine, il saccompagne dun inévitable travail de mémoire, sur le passé et le présent de notre humanité. Cest quen effet, le refus a besoin de repères et de valeurs pour sétablir puis pour saffirmer. Appréhendé comme une donnée immédiate de la conscience, pour paraphraser une fois de plus Henri Bergson, le refus conduit lhomme à dire non à un présent indigne ou honteux pour mieux porter son regard sur la ligne bleue de lhorizon. Il y a, dans tout refus, une part de promesse, cest un peu ce que lécrivain Romain Gary appela jadis « la promesse de laube », faisant le récit de ses années de
4HENRI BERGSON : Lénergiespirituelle(et autres uvres) ; Paris, P.U.F., 1984 (4è éd.).
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