Ethique du refus
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Description

Le refus est le propre de l'homme : refuser, c'est affirmer son "être au monde". Parce qu'il est le produit d'une expérience humaine transformée en conscience, le refus s'impose comme le produit d'une exigence éthique. Il y a une éthique du refus, a fortiori dans la sphère politique, aiguillant les esprits et les comportements. Le refus est une aventure, une geste politique, une insurrection de la conscience qui fait l'effort de se penser dans un monde tourmenté et implacable.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 160
EAN13 9782296464902
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÉTHIQUE DU REFUS
Une geste politique
Du même auteur aux Éditions L’Harmattan :

La Gauche française , 2009.
Sépulture de la démocratie , 2008.
Éloge de la dérision , 2007.

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55101-5
EAN : 9782296551015
Christian SAVÉS
ÉTHIQUE DU REFUS
Une geste politique
L’Harmattan
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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« Nul ne réussira à barrer les voies de la vérité et je suis prêt à mourir pour qu’elle avance ».

Alexandre SOLJENITSYNE
Lettre au IVe Congrès des écrivains
(22-27 mai 1967)
AVANT-PROPOS
Je refuse, donc je suis : c’est assurément une belle affirmation existentielle. Il y a là quelque chose qui tient du cogito cartésien et l’auteur du célèbre « Discours de la Méthode » n’aurait probablement pas renié ce plagiat1. Il est vrai que l’acte de penser a souvent conduit les hommes au refus, l’histoire des siècles écoulés en atteste. Au commencement était le refus ; plus exactement, au commencement de l’homme était déjà le refus. Le refus est le propre de l’homme au sens où il est son signe distinctif. Lui seul, au milieu de tant d’autres espèces vivantes, fut en mesure d’exprimer sa volonté et sa conscience par le refus. Il est peut-être bien ce qui confère à l’homme son unique grandeur. Mais, s’il n’est grand que par lui, l’explication en est simple : c’est par le refus que l’homme est la mesure de toute chose, pour reprendre le mot du fameux philosophe Protagoras2. De fait, c’est par lui qu’il parvient à prendre la mesure des choses… et donc de lui-même. Il y a entre eux comme un phénomène d’enrichissement mutuel, de fécondation réciproque. Le refus grandit l’homme et l’homme le lui rend bien. Si le refus reste la mesure de toute chose, c’est qu’il permet de déceler puis d’éprouver les vertus et les qualités intrinsèques qui font le grand homme : le courage, la ténacité, l’abnégation et la générosité (presque toujours), l’esprit de sacrifice (parfois). Noblesse de l’âme oblige…
Dans l’histoire humaine, le refus est un phénomène majeur, une idiosyncrasie qui a traversé le temps. Il est donc intéressant et révélateur à plus d’un titre. Il constitue intrinsèquement une réalité à la fois philosophique (avec une dimension métaphysique et une éthique clairement revendiquée), sociopolitique et historique. Le refus de la fatalité, de la servitude, du fait accompli, des idéologies, de l’aliénation, de la violence, du conformisme et du politiquement correct (aujourd’hui) : il y a presque autant de formes de refus qu’il y a de caractères humains. Mais, le refus, en ce qu’il peut avoir de fondateur, c’est d’abord la rencontre d’une individualité forte, consciente d’ellemême, des idées ainsi que des valeurs qu’elle véhicule, de consciences sociohistoriques bien précises. De cette rencontre, jaillit l’étincelle (ce que Lénine appelait l’ iskra ) qui peut, le cas échéant, modifier le cours de l’Histoire. Le refus c’est l’affirmation existentielle de l’être comme étant, pour reprendre la célèbre expression de Martin Heidegger3. Réaction existentielle ou, pour être encore plus précis, protestation existentielle, le refus remonte à la nuit des temps, presque à la nuit de l’homme. Il incarne une attitude ou une posture qui est le propre de l’homme et qui le différencie de manière décisive, voire définitive.
Refuser, c’est affirmer son « être au monde » par une forme de négation. Le refus est un acte existentiel. Plus qu’un exercice de conscience, il est une véritable profession de foi, une croyance en l’avenir, disons en un type d’avenir possible. Les commentateurs n’insisteront jamais assez sur le contraste qui existe entre, d’un côté, la banalité apparente du terme et, de l’autre, sa richesse intrinsèque, c’est-à-dire l’infinie variété des attitudes, des comportements qui viennent le sous-tendre et sur lesquels il prend appui. Ceci étant, refuser c’est d’abord prendre ses distances, se mettre en retrait ou en opposition franche et résolue, peut-être bien radicale.
Sur le versant politique, le refus (qui a souvent pris des expressions véhémentes) débouche non pas sur une forme d’expansionnisme, de retrait ou de démission, mais au contraire sur une sorte d’activisme intense, conduisant le sujet à surinvestir l’espace politique et médiatique, à le saturer même. Il s’agit alors, par une présence, par des déclarations ou des actes, de transfigurer en quelque sorte l’objet du refus. Son auteur ne se donne point de répit avant que d’être parvenu à ses fins. Ce refus-là n’a donc pas grand-chose à voir avec une attitude défensive, faite de repli sur soi. Il préfigure plutôt un passage à l’offensive, s’agissant d’une offensive générale et jusqu’au-boutiste. Ne le perdons pas de vue : en politique plus qu’ailleurs, le refus rend fort car il galvanise les énergies. C’est, au demeurant, la raison pour laquelle on ne s’intéressera pas ici au refus dans ce qu’il peut avoir de négatif. Aujourd’hui, ce dernier est trop souvent l’apanage d’une classe politique composée d’individus pusillanimes, veules et velléitaires, refusant de faire ou de prendre certaines décisions parce qu’ils ont peur, peur du « qu’en dira-t-on ? », peur de la pression médiatique, peur pour leur propre carrière. L’on s’intéressera bien davantage à ce que le refus peut avoir de positif et de fondateur. Ce refus-là, en ce sens qu’il grandit l’homme, l’assume, est porteur d’une certaine transcendance. Parce qu’il est dynamique et proactif, généreux et désintéressé, ce refus est l’expression privilégiée de la vertu. Il dit non à la faiblesse ou à la modération qui peut parfois, insidieusement, prendre les traits de la vertu, non au vice et à son cortège de turpitudes.
Le refus est une force qui va, dans l’Histoire. Plus qu’aucune autre, il dispose de cette incroyable faculté à mobiliser et même à galvaniser les énergies. Il ne se connaît pas vraiment de limites, en tout cas, il a la capacité de les repousser sans fin. Il est pareil au roseau, dans la fable de La Fontaine : il plie mais ne rompt pas. Il peut, à l’occasion, faire des concessions sur la tactique, bref sur les moyens, mais jamais sur les fins. Parfois, son exigence morale le porte à l’intransigeance. Dans un monde devenu toujours plus opprimant, oppressant voire humiliant, le rejet finit par relever d’une hygiène de vie. En tout cas, il a souvent évité à l’homme de s’engager sur une pente fatale, celle de l’avilissement. Alternativement ou simultanément réaction de colère, d’orgueil ou d’amour propre, il n’en reste pas moins (et d’abord) une réaction de la conscience qui fait l’effort de se projeter dans l’avenir : refuser, c’est aussi espérer. Par contre, l’enjeu reste invariablement le même. Il s’agit de demeurer soi-même, au sens noble et non obtus de l’expression. Cela est loin d’être évident, car il faut être capable, en toute circonstance, d’exprimer son attachement, sa fidélité à des principes et à des valeurs ou à une parole donnée, bref à d’autres êtres humains.
Refuser, c’est accepter à un moment donné de se livrer à un travail d’introspection comme pour rechercher une forme d’accord avec soi-même en payant parfois le prix d’un désaccord avec les autres. C’est faire la paix en son for intérieur, en prenant au besoin le parti d’un conflit avec le monde extérieur. C’est exploiter, aussi, cette intuition qui pousse l’homme à penser que les choses peuvent et doivent être autrement, nécessairement autrement. Dans ce refus, il y a quelque chose qui relève de cette énergie spirituelle qu’évoquait jadis le philosophe Henri Bergson4. Conçu comme une expérience humaine, il s’accompagne d’un inévitable travail de mémoire, sur le passé et le présent de notre humanité. C’est qu’en effet, le refus a besoin de repères et de valeurs pour s’établir puis pour s’affirmer. Appréhendé comme une donnée immédiate de la conscience, pour paraphraser une fois de plus Henri Bergson, le refus conduit l’homme à dire non à un présent indigne ou honteux pour mieux porter son regard sur la ligne bleue de l’horizon. Il y a, dans tout refus, une part de promesse, c’est un peu ce que l’écrivain Romain Gary appela jadis « la promesse de l’aube », faisant le récit de ses années de jeunesse5. Si le refus est l’être de l’homme, son être comme étant, il est également l’expression de l’humanité profonde de l’homme, de sa capacité à s’émouvoir et à réagir, pour ne pas laisser faire. Par là, il préserve et entretient sa capacité d’indignation, face à un monde qui ne fait pas toujours dans la demi-mesure et qui s’est parfois gravement fâché avec l’idée de justice.
Toutes ces réflexions doivent conduire celui qui fait l’effort de penser sa propre condition à cette évidence : le refus est une éthique ; il y a une éthique du refus. Certes, la remarque mérite un bémol : ce n’est pas vrai dans tous les cas. Le refus pour le refus, par pur plaisir de s’opposer, que ce soit à quelque chose ou à quelqu’un, par pure attitude négative, par esprit de contradiction, voire par nihilisme, ne mène à rien. Mais le refus qui conduit à résister aux modes, aux dogmes, à l’oppression et même à la terreur, lui, présente bien les caractéristiques et les qualités d’une éthique. Si le refus peut être l’affirmation du primat de l’éthique, notamment par rapport à la politique, c’est aussi là ce qui fait de ce refus une authentique geste politique, c’est-à-dire un ensemble de comportements et de croyances enracinées tant dans les mentalités que dans le réel, en interaction permanente avec ce dernier. Bien sûr, la subordination du politique à une éthique, quelle qu’elle soit, au demeurant, est lourde de conséquences induites. Ce choix a grandement contribué à donner à notre modernité la physionomie qui est la sienne, à présent. Qu’il soit même ici permis d’écrire que ce choix a fini par produire des excès et quelque chose qui ressemble à une caricature, dans les rapports que les individus entretiennent les uns avec les autres. Ce long cheminement, emprunté par l’humanité, et qui l’a conduite à revendiquer toujours avec plus de force et de détermination une morale politique et, plus précisément, la subordination du politique à une éthique, a fini par produire le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Or, ce dernier, loin de tirer les conséquences de toutes les erreurs du passé, a enfanté de nouveaux totalitarismes, qu’il s’agisse du « politiquement correct » ou des droits de l’homme érigés en idéologie sectaire et sans nuance. Car la politique, c’est malheureusement là une de ses tares, se plaît et se complaît dans l’excès, à l’occasion.
C’est ce qui la rend si mouvementée, si passionnée… si tragique aussi. A la vérité, c’est que l’on ne sort pas, l’on ne parvient pas à échapper à cette implacable contradiction, au problème de la quadrature du cercle entre éthique et politique. André Malraux l’avait admirablement exprimé, dans l’une de ses formules ciselées dont il avait le secret : on ne fait pas de politique avec la morale, on n’en fait pas davantage sans6.
Insurrection de la conscience ou révélation plus haute que toute sagesse, le refus n’en exprime pas moins, de manière probante et exemplaire, parfois spectaculaire, l’aptitude de l’homme à offrir, à l’occasion, un parfait condensé de volonté, de courage et d’abnégation, d’esprit de résistance. Par là même, il a au moins le mérite de montrer qu’il n’est de richesse que d’hommes…



1 RENÉ DESCARTES : Le Discours de la méthode ; Paris, Gallimard-Folioplus Philosophie, 2009 (réed.). Un discours de la méthode qui pourrait bien être celui du refus philosophique : douter méthodiquement, n’est-ce pas commencer à refuser les certitudes ?
2 Le grand PROTAGORAS D’Abdère, figure de proue de la tradition sophistique fut l’âme et le porte-voix d’un refus téméraire, dans la cité antique : le refus des dieux, de la transcendance du divin. Son enseignement est sans équivoque : « L’homme est la mesure de toute chose »… donc, exit la suprématie sans appel des dieux. Dans l’un de ses écrits, « Sur les dieux » il a d’ailleurs professé une forme d’agnosticisme.
3 L’être comme étant : cette formule philosophique qui aurait, dit-on, fortement inspiré l’existentialisme sartrien, est souvent considérée comme constituant le fondement de l’ontologie heideggerienne.
4 HENRI BERGSON : L’énergie spirituelle (et autres œuvres) ; Paris, P.U.F., 1984 (4è éd.).
5 ROMAIN GARY : La promesse de l’aube ; Paris, Gallimard-Folio, 1980 (réed.). Toute la vie et l’œuvre de ce personnage ténébreux et grand seigneur furent placées sous le signe du refus, dont ses livres exprimaient comme une éthique : le refus de conventions sociales et de l’hypocrisie, de la bêtise et de la médiocrité, de la déchéance, de l’absurde et de la mort… refus qu’il solda par un suicide exemplaire, au seuil de la vieillesse…
6 Toute la vie et l’œuvre d’ANDRÉ MALRAUX portent la marque d’un refus initial : celui de la médiocrité, de l’anonymat, du manque de panache, du temps qui fuit et avilit ou diminue l’homme. Sur un plan plus politique (et cette allusion à son rapport avec la morale le prouve à loisir), le grand écrivain a toujours refusé de concevoir le politique autrement que de manière héroïque, dans un style flamboyant, conforme à sa vocation prométhéenne, à son tempérament d’aventurier. De toutes les brillantes formules dont il assume la paternité, celle-ci est probablement celle qui exprime et résume le mieux les paradoxes, les ambiguïtés de ce que fut la politique au XXe siècle.
PREMIÈRE PARTIE. LE REFUS COMME POSTURE : POUR UNE ÉTHIQUE DU POLITIQUE
CHAPITRE I. LE REFUS OU L’INSURRECTION DE LA CONSCIENCE
C’est de la conscience que naît le refus ; il en est un acte et une conséquence. Sans elle, on ne voit pas très bien comment il aurait pu venir à l’existence, s’inscrire dans la réalité sociopolitique. Mais, si la conscience rend le refus possible, c’est aussi elle qui, à un moment donné, le rend ontologiquement inéluctable, indispensable. A y regarder de près, conscience et refus se nourrissent l’un de l’autre, se renforcent l’un et l’autre.
Tandis que la conscience fait l’effort de penser le refus et l’impose à l’esprit de l’homme, en contrepartie, le refus vient grandir la conscience et la magnifier, à l’occasion, s’élevant vers le sublime. Le refus est doublement fondateur. D’abord parce qu’il annonce une rupture, ensuite parce qu’il est généralement porteur d’une promesse d’avenir, à partir de cette rupture. Bref, il ouvre des perspectives… que l’histoire viendra confirmer ou démentir, parfois cruellement, alimentant espoirs et déceptions qui font le lot commun des individus. Ainsi va la condition humaine.
Ce refus comme insurrection se manifesta très tôt dans l’Histoire. Déjà l’Antiquité (on ne connaît que plus difficilement ce qui s’est passé avant) féroce et tragique, avide de fureur et de sang, multiplia pour les consciences sourcilleuses les occasions d’exprimer un refus et d’opter ainsi pour cette forme d’insurrection. Nombreux furent celles et ceux qui se rebellèrent contre l’autorité, celle d’Athènes, puis celle de Rome (pour ne citer que ces deux puissances-là, peut-être les plus emblématiques) et qui encoururent pour cela, c’est-à-dire de tels méfaits, voire pour leur forfaiture, les pires châtiments. Car refuser de se soumettre à la paix athénienne puis à la « pax romana », à ce qu’elles avaient de draconien et d’implacable, conduisit les plus intrépides à payer cette audace au prix fort : la mort. Une certaine historiographie a souvent présenté le grand stratège d’Athènes, Périclès, comme un modèle de vertu, de tempérance, de bonté et de droiture. Hélas, la mémoire et les connaissances de nombre de nos historiens sont manifestement insuffisantes ou défaillantes. Pour qui examine l’épisode guerrier de Samos (441-440 avant J.C.), Périclès commence à nous apparaître un peu sous un jour différent. Milet et Samos, payaient toutes deux tribut à Athènes ; mais elles en vinrent à s’opposer au sujet d’un conflit territorial. Vaincus par les samiens, les milésiens trouvèrent néanmoins appui auprès d’Athènes qui, sans coup férir, entreprit de faire régner son ordre, sa « dura lex ». Cependant les oligarques n’abandonnèrent pas la partie et, avec l’appui des perses, ils reprirent Samos, renversèrent la démocratie, avant de repartir en guerre contre Milet. C’en était trop pour que le grand Périclès ne réagisse pas personnellement à ce camouflet. Il prit alors la tête d’une expédition maritime qui remporta une éclatante victoire au large de l’île de Tragia. Mais, les samiens sont des gens coriaces et résolus. Mettant à profit une absence ultérieure de Périclès, ils tentent de reprendre la main, et, faut-il le préciser, y arrivent assez bien. En représailles contre les athéniens, qui avaient marqué leurs captifs d’une chouette, les samiens vont imprimer leur blason (une proue de navire) au fer rouge sur le front de leurs prisonniers, geste infâmant s’il en est. Ayant appris la défaite de ses forces, Périclès, furieux, cingle à nouveau vers Samos et en organise, cette fois-ci, le siège le plus terrible qui soit. Au terme de huit mois de siège, la résistance des samiens est brisée. Périclès donne alors l’ordre d’amener sur l’agora de Milet les triérarques (commandants de navires) ainsi que les équipages de samiens. Il les fait attacher pendant 10 jours à des planches, alors qu’ils sont déjà à moitié morts, donna l’ordre de les achever en leur cassant la tête à coups de massue, puis de jeter leurs corps sans sépulture. Il faut ici se rappeler que, dans la Grèce antique, la privation de sépulture constituait l’opprobre suprême. Le grand stratège athénien savait donc, à l’occasion, ignorer la pitié et ne faire aucun quartier, face à ses ennemis1.
D’aucuns jugeront que c’est aussi là une qualité distinctive des grands hommes d’État… Un sort à peu près comparable, en tout cas peu enviable, fut réservé, en 416 avant J.C., aux habitants de la petite île de Mélos, qui eux aussi refusaient de se soumettre à l’autorité d’Athènes. Tous les hommes furent tués, les femmes et les enfants asservis, des colons athéniens venant s’installer en leur lieu et place. Tout ceci doit nous rappeler que, chez les grecs, le refus (qu’il soit justifié ou non, cela n’étant que purement circonstanciel) de se soumettre à l’autorité d’Athènes était invariablement traité de la même manière, dès lors qu’il était assimilé à une forme de sédition politique : par la répression. Les bonnes consciences amères n’avaient plus alors pour se consoler que le sentiment (de peu de poids, face aux réalités politiques et militaires) d’être dans leur bon droit, ou encore de crier face à l’injustice en n’ayant plus que leurs yeux pour pleurer.
Les romains, pour leur part, ne furent pas en reste ; ils se montrèrent parfois même encore plus rigoureux et cruels que les athéniens. Il est vrai que la culture athénienne et les valeurs militaires de la grande Athènes avaient largement trouvé à s’incarner dans la Rome impériale. Cette dernière avait même fini par se les approprier complètement et ce fut assurément là la base de sa puissance, à nulle autre pareille, dans ce qui était alors les limites du monde connu. L’exemple (ô combien probant) des gladiateurs, amenés par Spartacus, qui se soulèvent résolument contre Rome, a montré de quoi celle-ci était capable à l’égard de ceux qui avaient bafoué son autorité, qui s’étaient dressés contre elle, et avaient refusé de subir dans le silence et la résignation, le sort qu’elle entendait leur réserver. Un temps, Spartacus et les siens menacèrent Rome et firent vaciller les symboles de son autorité. Mais, la réaction de Rome fut impitoyable et les romains étouffèrent la révolte. Au final, les légions de Crassus rétablirent l’ordre et un châtiment exemplaire fut réservé aux scélérats. Car c’est bien pour l’exemple que furent mis à mort 6 000 compagnons d’armes de Spartacus, et dans les conditions que l’on sait : ils furent tous crucifiés le long de la voie Appia, à Rome, pour que chacun se souvienne du sort que celle-ci réservait à ceux qui avaient osé la braver.
Certes, Rome sut aussi montrer un visage plus engageant, donnant du refus une image que nous dirons plus en majesté.
Surtout, elle sut utiliser la formule du refus pour construire sa puissance et son hégémonie dans la durée, bref pour se faire une raison… une raison d’Etat, mais au bon sens du terme (l’expression n’avait pas encore acquis le caractère péjoratif qui allait devenir le sien, par la suite). Plus que l’illustre Jules César, la figure de proue de ce refus reste peut-être bien celle de son neveu adoptif, Octave. En dépit d’une constitution fragile, ce dernier régna sur Rome et son Empire pendant quatre décennies, consolidant l’œuvre entreprise par son oncle et posant les jalons de la domination que cet Empire allait exercer sur le monde connu. Car Octave ne fut pas seulement un soldat mais aussi un bâtisseur et un administrateur, doté en toute circonstance d’une vision claire et précise des intérêts à long terme de son Empire. C’est au demeurant la raison pour laquelle le sénat romain conservera à Octave le titre d’Augustus (Auguste) qui signifiait, précisément, l’élévation du personnage2.
Octave passera donc à la postérité sous le titre de l’Empereur Auguste. Par ce geste, le Sénat bien inspiré rendait hommage à ses qualités véhémentes d’homme d’État. Auguste ou le refus de brader la grandeur de Rome, de faire des compromis avec ses adversaires au détriment de l’intégrité de l’Empire… même lorsque ces derniers avaient été proches de lui, comme ce fut le cas de Marc Antoine3. Par delà les drames personnels et familiaux qu’il traversa au cours de son long règne, l’Empereur Auguste ne dévia jamais du cap qu’il s’était fixé : assurer la grandeur de Rome et promouvoir ses valeurs. Préserver Rome et œuvrer à son rayonnement fut pour lui une véritable obsession, soucieux qu’il était d’élever la Civitas romaine et de la rendre à la fois universelle et éternelle. Auguste fut véritablement l’homme du refus en majesté, celui qui était capable de se dresser seul (ou presque) contre tous, quelles que puissent en être les conséquences pour lui, lorsqu’il estimait que quelque chose de vital était en cause pour la grandeur et la survie de l’Empire. En définitive, le rayonnement et la splendeur de l’Empire durent beaucoup à l’intransigeance qu’il afficha tout au long de son règne. Il est vrai qu’on ne pouvait transiger avec la grandeur de Rome. Il y avait déjà quelque chose de stoïque dans l’attitude de ce grand homme d’État que fut l’Empereur Auguste…
Précisément, le stoïcisme, courant philosophique bien connu et puisant ses racines dans une Antiquité tourmentée, fut l’autre grande figure du refus que quelques hommes d’esprit opposèrent à l’adversité de leur temps. Par delà les aspects purement philosophiques, le stoïcisme rencontra assez d’audience pour imprimer sa marque à la société et à la politique de son temps.
Indépendamment de cette autre révolution introduite dans les esprits et les consciences par le Christianisme, le stoïcisme allait conférer au refus une forme plus laïque ainsi que ses lettres de noblesse philosophique. Prenant l’existence à témoin, avec son lot d’épreuves et de désillusions, les stoïciens adoptent par rapport à elle une ligne de conduite claire et définitive : le refus d’être affecté, plus précisément de se laisser affecter à l’excès (en raison de leur nature, de leur caractère humain, trop humain) par les événements et par le cours de la vie, dans un monde barbare, caractérisé par la présence de la cruauté et de la souffrance.
Sénèque, Epictète et Marc Aurèle sont les premiers à exprimer ce refus ; en tout cas ils en furent les figures les plus emblématiques.
Le refus stoïcien est destiné à grandir l’homme, à l’aider à s’élever au-dessus de sa condition en lui apprenant à mieux dominer le cours de ses émotions, voire de ses passions. Si, au départ, le stoïcisme n’est pas à proprement parler (pas encore) une philosophie à part entière (ce n’est que rétroactivement que l’on qualifiera le stoïcisme de philosophie… comme pour de nombreux autres courants de pensée), disons qu’il est quelque chose qui ressemble au commencement de la sagesse, de cette grande dame qu’est la sagesse. En effet, pour les stoïciens, seules les représentations (opinions, pensées) sont en notre humain pouvoir. Les événements extérieurs ne dépendent pas de l’homme, ils lui échappent même. Il s’agit alors non pas de prendre son parti de cette réalité, mais de donner à cette distinction un caractère thérapeutique et donc curatif. Il devient alors possible, pour l’homme, d’écarter, d’éviter sa peine en changeant ses pensées plutôt que l’ordre du monde. Cette idée d’une liberté de pensée irréductible, pour peu que l’individu soit disposé à en payer le prix, reste peut-être ce qui a le plus séduit les contemporains, dans la découverte du stoïcisme.
Indubitablement, le stoïcisme a donné à quelques grands esprits le moyen de constituer un front uni du refus, face à l’adversité et face aux épreuves4. Quant à Marc Aurèle, le fameux empereur philosophe, il fit du stoïcisme non pas tant une politique qu’une sorte d’affaire d’hygiène morale et de règle de vie appliquée à lui-même. Du reste, le titre qu’il donna à son œuvre, passée à la postérité, en témoigne très bien : Pensées pour moi-même . Avec lui, le stoïcisme s’élève encore : cela devient le refus de déchoir, de manquer à ses obligations, à la parole donnée, de se laisser dominer par le cours de ses passions. Une des pensées de Marc Aurèle reste de ce point de vue particulièrement éloquente :
« Prends garde à ne point te césariser, à ne pas te teindre de cette couleur, car c’est ce qui arrive. Conserve-toi donc simple, bon, pur, digne, naturel, ami de la justice, pieux, bienveillant, tendre, résolu dans la pratique de tes devoirs. Lutte pour demeurer tel que la philosophie a voulu te former. Révère les Dieux, viens en aide aux hommes. La vie est courte. L’unique fruit de l’existence sur terre est une sainte disposition et des actions utiles à la communauté. En tout, montre-toi le disciple d’Antonin. Pense à son effort soutenu pour agir conformément à la raison, à son égalité d’âme en toute circonstance, à sa piété, à la sérénité de son visage, à sa mansuétude, à son mépris de la vaine gloire, à son ardeur à pénétrer les affaires »5. Sa vie durant, le grand empereur a veillé, et l’on peut même dire qu’il y a mis un point d’honneur, à ce que ses éminentes fonctions ne finissent pas par corrompre insidieusement sa nature et son caractère. L’on peut dire aujourd’hui que, grâce au refus stoïcien qui l’a guidé dans l’exercice de ses responsabilités, il y est admirablement parvenu.
Ce fut assurément là sa plus grande victoire, sachant qu’il en avait par ailleurs remporté beaucoup d’autres… mais qu’il savait lui-même bien plus éphémères.
Pour autant, l’Antiquité a également su secréter une autre philosophie la protégeant des excès potentiels du stoïcisme pur, lui trouvant comme un antidote. Ce fut l’épicurianisme, dont les figures de proue furent bien sûr Épicure lui-même mais aussi Lucrèce. Pour les épicuriens, il faut se garder des excès de toute forme de refus, y compris du refus stoïcien, dans ce qu’il peut avoir d’excessif et, parfois, dans ce qu’il peut avoir d’inhumain, à force de bravoure, de renoncement et de sacrifice. Poussé à son paroxysme, le stoïcisme aboutit à des excès, comme n’importe quelle autre philosophie, au fond. Être épicurien, c’est refuser de s’emmurer vivant, c’est refuser de dire non à la vie. Il y a, dans de tels principes, quelque chose qui relève d’un hymne à la vie, en tout cas, qui invite à vivre plus humainement.
Lucrèce allait se charger d’exprimer avec conviction cette aspiration à vivre plus humainement parmi les humains. Il prône un refus d’appliquer, quelles que soient les circonstances, une sagesse tragique qui, sans faire l’impasse sur la souffrance et sur la mort, nous rend la vie plus supportable6. Par là, il nous montre bien que la philosophie ne vaut que pour la conduite de l’existence ou, tout au moins, ne vaut d’abord que pour elle. Car c’est à ce moment là qu’elle est pensée comme une éthique ou, en tout cas, peut prétendre devenir telle. Au fond, stoïcisme et épicurianisme sont deux chemins de traverse, deux figures du refus qui ont poursuivi, par des méthodes et des philosophies différentes, un seul et même objectif : la Sagesse. L’on entendra ici par Sagesse, la recherche d’une certaine critique par rapport aux êtres et au monde, mais aussi la réalisation d’une sorte d’« ataraxie », c’est-à-dire un état de non-trouble, de quiétude et de bien-être intégral. En définitive, la Sagesse ne commence-telle pas par le refus ?
Atteindre à la Sagesse, cela suppose au préalable que l’homme règne en maître sur l’empire de ses passions. Dans sa Rhétorique des Passions , Aristote a stigmatisé non pas tant les passions que les excès qu’elles produisent et qui font passer l’homme à une situation d’intempérance, de déséquilibre.
Refuser de se laisser dominer par le cours de ses passions, c’est opter pour la tempérance, laquelle constitue une vertu que les hommes gagneraient à cultiver. La rhétorique d’Aristote signifie que les passions existent, qu’elles font partie intégrante de notre complexion et qu’il convient d’apprendre à les dominer ou à trouver avec elles le bon équilibre, la bonne distance pour que la représentation qu’autrui se fait de nous, l’image qu’on lui renvoie ne se trouve compromise par l’excès des passions (l’ hybris ) et que, partant de là, les relations interpersonnelles et sociales ne s’en trouvent pas à leur tour altérées7.
L’Antiquité a donc la première pensé le refus comme une insurrection de la conscience, notamment face à la souffrance et à l’humiliation, face aux vexations et aux privations, face à des conditions de vie indécentes, bref face au sort indigne qui fut souvent réservé à un trop grand nombre d’individus. La politique ne connaissait pas encore l’éthique mais, justement, les hommes commençaient à l’inventer, en réaction, et comme pour se protéger de ses abus. L’Antiquité a surtout connu et vécu la politique comme un rapport de forces. Ce n’est que par la suite, sous la double pression de l’héritage judéo-chrétien et de la modernité que la politique s’est humanisée et moralisée. Il n’en demeure pas moins qu’une brèche avait été ouverte, dès l’Antiquité, grâce au courage dont firent preuve quelques philosophes ou personnalités déterminées, grâce au front du refus qu’ils surent faire prévaloir, à leur manière et avec leurs moyens. A partir de là, c’est par un lent et long travail de la conscience que le christianisme allait inexorablement forcer les hommes à réfléchir aux souffrances qu’ils s’infligent les uns aux autres, à mieux faire face à cette douloureuse évidence, au travers de la figure et de la trajectoire emblématique du Christ, sa mort librement consentie ayant vocation à racheter tous nos péchés. Mais, c’est déjà là une autre histoire et le refus commence à prendre les accents d’un appel à la raison…





1 La vie et l'œuvre de PÉRICLÈS ont inspiré bien des travaux, souvent à caractère plus ou moins hagiographique en raison du crédit politique qui lui est volontiers reconnu comme « père de la démocratie ». Déjà en son temps, Plutarque avait publié une Vie de Périclès . Pour en savoir plus sur le personnage, le lecteur se reportera à l'excellent ouvrage de Pierre Brulé : Périclès – L'apogée d'Athènes (Paris, Gallimard/Découvertes, 2007, rééd.). Voir, aussi, l'article de Vincent Azoulay : « Périclès ou l'anti bling-bling » (article paru dans Le siècle de Périclès , Le Nouvel Observateur –Hors série n° 69, juillet/août 2008, pp. 68 à 71).
2 Rentré à Rome en 29 avant J.C., OCTAVE est nommé président du Sénat (Princeps Senatus) en 27 avant J.C. Il abandonne officiellement tous ses pouvoirs exceptionnels pour restaurer les formes républicaines du gouvernement. En échange, les sénateurs lui décernent le nom d'Auguste signifiant « élevé » ou encore « consacré ». Commence alors un règne de quarante ans sous l'apparence de la légalité républicaine…
3 MARC ANTOINE fut d'abord l'allié d'Octave, dans le cadre du triumvirat qu'il forma, à la mort de Jules César, en 44 avant J.C. (Octave – Marc Antoine – Lépide). Devenu rival puis ennemi d'Octave, Marc Antoine fut battu lors de la bataille d'Actium, en 31 avant J.C. (voir le hors série n° 2 de l'hebdomadaire Le Point consacré à Rome – mai 2008, pp. 18 et suivantes).
4 Sur les stoïciens et le stoïcisme, voir le dossier constitué par Le Monde de la philosophie du vendredi 30 mai 2008, p. 8 (XVI).
5 MARC AURÈLE : Pensées pour moi-même ; Paris, Garnier-Flammarion, 1992 (rééd.), Livre VI – XXX, p. 91.
6 Sur LUCRÈCE et sa philosophie épicurienne, voir le dossier constitué par Le Monde de la philosophie du vendredi 30 mai 2008, p. 8 (XIX).
7 ARISTOTE : Rhétorique des passions ; Paris, Payot et Rivages Poche – Petite Bibliothèque, 1996 (rééd.) avec une postface de Michel Meyer.
CHAPITRE II. LE REFUS, UN APPEL A LA RAISON DANS L’HISTOIRE
Le génie du christianisme, pour reprendre la célèbre expression de Chateaubriand, ce fut d’avoir, avant les autres, donné une conscience à l’Occident. De surcroît, cette conscience fut originellement marquée par le sentiment et le poids de la culpabilité. La mort du Christ sur la croix, c’est le sacrifice du fils qui rachète tous nos péchés. Mais, le génie du christianisme, ce fut aussi et surtout de comprendre que cette conscience restait l’expression d’un besoin irrépressible de l’homme, qu’il ne pouvait plus et ne voulait plus réfréner. Son succès, comme religion, vint de ce qu’il apporta une réponse parfaitement adaptée et globale à cette profonde aspiration.
Avec le christianisme, l’homme devient sinon un peu meilleur, du moins un peu plus désireux de se faire pardonner ses erreurs et ses péchés, bref de se racheter, de s’offrir une bonne conscience. Le chrétien va se mettre à cultiver une attitude, sinon un réflexe de crédulité et de soumission aux préceptes de l’Église, dans l’optique du rachat et dans l’espoir du Paradis. Ce fut la force (offensive et même subversive, écriront quelques-uns) de l’Église que d’être parvenue ainsi, graduellement, à prendre le contrôle des esprits, en tout cas à s’assurer un net ascendant moral sur les individus. De fait, l’Occident médiéval sera d’abord chrétien. Des auteurs tels que saint Augustin et saint-Thomas d’Aquin n’ont pas pu contribuer à façonner cette conscience occidentale, à en définir les contours. Avec eux, la raison de Dieu entrait dans la Cité et dans l’Histoire. D’une certaine façon, il n’est pas inexact ou réducteur de prétendre qu’ils furent cette conscience de l’Occident ou au moins qu’ils en formulèrent la première expression théorique, dans un cadre conceptuel marqué par le primat de la raison divine.
Pour saint-Augustin, l’évêque d’Hippone et théologien éminent, la fin véritable de l’homme dépasse l’Histoire. Dans La Cité de Dieu (413-425) il répond aux attaques portées contre la Chrétienté, après la chute de Rome et le sac de la ville par le Wisigoth Alaric. Pour lui, le gouvernement des hommes est institué avec la sanction divine en vue de préserver une paix relative dans le monde, non comme un moyen pour que l’homme se réalise. Il s’agit avant toute chose de contrecarrer la nature corrompue de l’homme, après la Chute. Depuis lors, l’homme est incapable du moindre acte de bonne volonté. Il doit donc assumer la responsabilité de ses mauvais choix. Mais, quand il lui arrive de faire un bon choix, c’est uniquement avec l’aide divine, par l’intermédiaire d’une grâce qu’il ne mérite pas.
Depuis le péché originel, il y a toujours deux cités distinctes, dans l’Histoire : l’une, dévouée au moi, sert les anges rebelles ; l’autre, fidèle à Dieu, sert ceux qui lui sont loyaux. Sans pour autant préconiser l’établissement de la théocratie, saint-Augustin a suggéré très explicitement qu’il n’y avait point de salut en dehors de l’Église, espérant de la sorte le développement de la Monarchie papale au Moyen-Âge1. Ainsi cette conscience occidentale sera-t-elle, très tôt, si ce n’est touchée par la grâce, du moins fortement marquée par l’empreinte de Dieu. A quelques siècles de distance, saint-Thomas d’Aquin enfoncera le clou et fera entrer définitivement l’héritage de la chrétienté dans la conscience occidentale.
Théologien et philosophe, saint-Thomas d’Aquin est l’auteur d’une Somme Théologique (1266-1273) appelée à faire date dans l’Histoire intellectuelle de l’Occident. Il a souhaité élaborer un système complet théologico-philosophique embrassant les champs de la foi, de la moralité, de la raison et de la pratique religieuse, qui soit conforme à la sensibilité de la chrétienté médiévale. Il s’est fait alors le défenseur d’une société imprégnée d’idéal chrétien dans laquelle l’homme s’accomplit en se montrant à la fois bon citoyen et bon chrétien, à la recherche du salut. La loi humaine, pour être reconnue comme telle, doit s’accorder avec la raison. Cela signifie qu’un Prince, comme tout homme, est soumis à la raison, volontairement, et à la loi naturelle. Du coup, si la loi positive promulguée par un souverain ne s’accorde plus avec la loi naturelle et la raison, elle n’est pas légitime. Il en résulte que toute loi humaine doit avoir pour objectif le bien-être collectif de la Cité ou de l’État. Au final, le thomisme définit un domaine de nature et de raison où agit la politique laïque, tout en suggérant que le pouvoir naturel et temporel reste soumis en dernier ressort, au spirituel. Il faut donc que les deux juridictions que sont l’Église et l’État s’entendent harmonieusement dans une société chrétienne. Sa théorie politique, pour ce qui concerne l’État, a indiscutablement contribué à transformer la pensée politique européenne2.
De la sorte, et sur plus d’un millénaire, par le biais d’apports intellectuels successifs et systématiques, le Christianisme a construit patiemment et méthodiquement, ce qui allait constituer sa suprématie intellectuelle et morale pour de nombreux siècles. Il est parvenu à imposer, sans coup férir, sa raison dans l’Histoire, tout au moins sa vision de la raison dans l’Histoire… et la raison du plus fort est toujours la meilleure. Il n’est de raison digne de ce nom qui ne soit divine ou inspirée par des mobiles divers. Grâce à cette raison très pieuse, le Christianisme va également imposer ses dogmes, avec les conséquences sociopolitiques que l’on sait. C’est au moyen de ses dogmes intangibles qu’il va également produire du refus. Ses refus seront légion, au demeurant. Le premier refus du christianisme, ce fut le refus du polythéisme.

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