L'édition de la philosophie en France depuis les années 1970

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Depuis une trentaine d'années, l'édition des sciences humaines, et plus particulièrement de la philosophie, est considérée comme un secteur « en crise », sans avenir économique. Les ventes et les parts de marché seraient en baisse, au profit notamment de nouveaux médias tels qu'Internet ou les supports électroniques. Quelles ont été les principales stratégies d'adaptation de l'édition philosophique et des maisons d'édition ?
Publié le : samedi 1 septembre 2012
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EAN13 : 9782296502611
Nombre de pages : 190
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L’édition de la philosophie en France
depuis les années 1970

Miroir du statut de la philosophie en France
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99678-6
EAN : 97822969967786
Louise Ferté




L’édition de la philosophie en France
depuis les années 1970

Miroir du statut de la philosophie en France





























L’Harmattan Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec
Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur
les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à
l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences
politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle
se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la
scène mondiale et européenne.

Série premières synthèses – jeunes chercheurs (dernières parutions) :

Louis Le Bris, Le Western. Grandeur ou décadence d’un mythe ?, 2012.
Marie Neihouser, La défense des intérêts régionaux en Europe, 2011.
Aurélien Llorca, La France face à la cocaïne. Dispositif et action extérieurs, 2010.
Guillaume Breugnon, Géopolitique de l’Arctique nord-américain : enjeux et pouvoirs,
2011.
Alicia Brun-Leonard, Constance d'EPANNES de BECHILLON, Albert
Brun, un reporter insaisissable. Du Cuba Libre d'Hemingway à la capture de Klaus
Barbie. 40 ans d'AFP, 2010.
Estelle Poidevin, L'Union européenne et la politique étrangère. Le haut représentant
pour la politique étrangère et de sécurité commune : moteur réel ou leadership par
procuration (1999-2009) ?, 2010.
Namie Di Razza, L'ONU en Haïti depuis 2004, 2010.
M. Hobin, S. Lunet, Le Dragon taiwanais : une chance pour les PME françaises.
A. Martín Pérez, Les étrangers en Espagne.
A. Ceyrat, Jamaïque. La construction de l’identité noire depuis l’indépendance.
D. Cizeron, Les représentations du Brésil lors des Expositions universelles.
J. Faure et D. Rolland (dir.), 1968 hors de France.
A. Purière, Assistance et contrepartie. Actualité d’un débat ancien.
G. Brégain, Syriens et Libanais d’Amérique du Sud (1918-1945).
A. Bergeret-Cassagne, Les bases américaines en France : impacts matériels et culturels,
1950-1967.
C. Birebent, Militants de la paix et de la SDN. Les mouvements de soutien à la Société
des nations en France et au Royaume-Uni, 1918 – 1925.
P.-O. Pilard, Jorge Ricardo Masetti. Un révolutionnaire guévarien et guévariste de 1958
à 1964.
É. Gavalda, L. Rouvin, La Chine face à la mondialisation.
F. Le Moal, La France et l’Italie dans les Balkans.
J. de La Barre, Identités multiples en Europe ? Le cas des lusodescendants en France.
F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue.
A.-A. Jeandel, Andrée Viollis : une femme grand reporter. Une écriture de l’événement.
1927-1939.
D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L’Intellectuel, l’État et
la Nation. Brésil – Amérique latine – Europe.
Sommaire

Introduction ..................................................................................................................... 9
Chapitre préliminaire.Qu’est-ce qu’un livre de philosophie ? ................................ 19
Première partie. L’édition de la philosophie en france ............................................. 29
Deuxième partie. L’édition philosophique classique en france ............................... 61
Troisième partie. Deux exemples particuliers d’éditeurs philosophiques .............. 87
Quatrième partie. Traduire la philosophie : un choix éditorial difficile ? ............ 115
Conclusion ..................................................................................................................... 133
Bibliographie ................................................................................................................. 137
Annexes .......................................................................................................................... 141





Introduction

I
Dans l’enseignement français, la lecture des œuvres est moins
souvent obligatoire que dans les pays anglo-saxons. L’écriture
philosophique est modelée par les longues années d’études et les
divers exercices d’écriture propres à l’Université française. Selon
Marc de Launay, « en France, il est de bon ton de dire qu’on a lu
des livres même si ce n’est pas le cas, et d’en parler toujours avec
distance, c’est-à-dire d’un point de vue second. On est toujours
d’une manière ou d’une autre dans la culture de salon et non dans
1la culture des sources . » Un professeur de philosophie prend
souvent dans sa classe l’attitude de Socrate, du philosophe qui
dialogue avec ses élèves, de celui qui parvient à faire « accoucher la
vérité » par la force de son questionnement. Cette figure de
Socrate est facile à adopter pour le professeur de lycée ou de
faculté. L’oral dans l’enseignement et l’apprentissage a donc une
place singulière dans la discipline philosophique.
Pourtant, l’importance du livre dans les classes de philosophie
est indéniable : il est généralement admis que personne ne peut se
satisfaire de la parole professorale pour aller plus avant dans ses
pérégrinations philosophiques. En effet, la découverte des textes
consacrés par l’Université et l’enseignement philosophique
traditionnel constitue un point d’ancrage pour l’étude de la
philosophie. L’élève studieux acquiert souvent une bibliothèque
proportionnelle à son investissement dans la matière. C’est alors
que, possiblement, il entre sur le marché de l’édition de la
philosophie en tant que demandeur. Parce que si l’emprunt de
livres est possible, l’étude et le travail d’annotation en requièrent
parfois l’acquisition. Sociologiquement, certains livres sont en
outre nécessaires à la présentation de soi à travers sa bibliothèque.
Ce lecteur deviendra alors peut-être un jour un des auteurs voire,
plus rarement, éditeurs de ces mêmes livres de philosophie. D’où

1 Annexe. Entretien avec Marc de Launay, le mardi 23 mars 2010.
- 9 -

l’importance du lien que peuvent entretenir l’étude de la
philosophie et les livres sur lesquels elle s’appuie.

II
Si la philosophie n’est pas la seule spécialité à créer un marché
du livre conséquent, elle demeure une discipline du livre qui a
besoin de lui pour se développer. On philosophe sur des concepts,
mais aussi et surtout à partir des grands classiques de la littérature
philosophique. Pour ce faire, les moyens déployés sont les
commentaires de ces mêmes livres, dont certains spécialistes vont
s’attacher à enrichir le contenu, à partir des réflexions de l’auteur
original.
L’étude de la philosophie déborde souvent sur le champ plus
large des sciences humaines et sociales : la sociologie, l’ethnologie,
l’anthropologie, l’histoire, le droit, voire la psychologie et la
psychanalyse. Par sa bibliographie, ses critiques, ses commentaires
et les parallèles qui y sont développés ; l’ouvrage de philosophe
s’insère dans un corpus disciplinaire.
C’est ainsi que l’étude de l’édition de la philosophie est
inséparable d’un examen panoramique de l’édition des sciences
humaines et sociales, dans le sens où ces pôles disciplinaires sont
souvent difficiles à discerner.
III
Schématiquement, deux représentations du philosophe, bien
que partiellement contradictoires, coexistent dans l’imaginaire
sociétal français.
Premièrement, se dégage celle du philosophe charismatique,
dont les discours font l’aura et la renommée, à l’image de Socrate
et de Diogène Laerce. Platon, à la fin de Phèdre, conclut en ce sens
à la supériorité de l’oral sur l’écrit : « Car, après avoir beaucoup
appris dans les livres sans recevoir d’enseignement, ils auront l’air
d’être très savants, et seront la plupart du temps dépourvus de
jugement, insupportables de surcroît parce qu’ils auront
2l’apparence d’être savants, sans l’être . »

2 Platon, Phèdre, trad. Paul Vicaire, Paris, Belles Lettres, 1998, p. 275b.
- 10 -

Deuxièmement, se distingue celle du philosophe laborieux, qui
consacre sa vie à l’écriture de ses réflexions sur le monde et à la
recherche de la vérité. Kant en est l’archétype, lui qui ne quitte
jamais sa région natale et qui consacre presque tout son temps à
l’étude, à la lecture et à l’écriture. Il voue ainsi onze années à
l’écriture de la Critique de la raison pure (1781), qui est avec les deux
autres critiques – Critique de la raison pratique (1788) et Critique de la
faculté de juger (1790) – l’œuvre de sa vie.
Cette figure du philosophe appliqué dans la rédaction de sa
pensée domine aujourd’hui. Beaucoup considèrent que l’écriture
d’une œuvre philosophique – perçue comme incompréhensible et
compliquée – est ce qui distingue le philosophe du professeur de
philosophie. Jean-Louis Fabiani remarque que déjà à la fin du
e siècle, « le philosophe qui n’écrit pas ne peut plus prétendre à XIX
3se faire reconnaître comme l’auteur d’une œuvre ». Cette
ecaractéristique s’est probablement renforcée au cours du XX
siècle. En effet, le philosophe qui écrit est celui qui rend sa vérité
accessible à un public large. Le fait de passer par l’intermédiaire
d’éditeurs et d’engager de l’argent sur ses écrits marquerait le côté
universel de sa pensée. Éditer un texte entraînerait une
reconnaissance par ses pairs de la qualité de sa réflexion
philosophique.
Le fait d’éditer sa pensée est aussi une façon de se l’approprier,
de se protéger contre le plagiat et le vol. Ainsi, Kant et Fichte se
seraient intéressés à la publication de livres afin de tenter de
efonder à la fin du XVIII siècle un droit de la propriété
intellectuelle cohérent, qui permet au philosophe et à son éditeur
de contrôler l’utilisation et la diffusion des écrits.
IV
Comprendre l’édition de la philosophie et ses évolutions, c’est
comprendre le statut de l’intellectuel dans la société, c’est analyser
le développement de la pensée et les modalités de sa diffusion au
fil du temps. Ce milieu intellectuel se confronte à celui des
entreprises privées à but lucratif, dans un secteur de la recherche
considéré comme peu rentable, dans le sens où il entraîne peu de
profits directs. Ce sont deux conceptions du livre, à la fois
contradictoires et complémentaires qui sont exposées ici : le livre

3 Jean-Louis Fabiani, Les Philosophes de la République, Paris, éditions de Minuit, 1988, p. 106.
- 11 -

comme objet culturel et comme objet marchand. Si l’approche
historique nous apprend que « le marché du livre fut toujours
4semblable à tous les autres marchés », en invoquant la qualité de
« bien culturel » du livre, Fichte préfère mettre en avant la double
nature du livre : « Nous pouvons distinguer deux choses dans un
livre : ce qu’il y a de corporel en lui, le papier imprimé ; et ce qu’il a
5de spirituel . »
De cette distinction découlent deux fonctions de l’édition :
l’édition comme activité de fabrication du livre – le verbe latin edo
signifie « mettre au monde » – et l’édition comme pratique
purement intellectuelle et savante de préparation et d’explication
6critique d’un texte . L’anglais distingue d’ailleurs ces deux
acceptions : editing pour l’aspect intellectuel et publishing pour
l’aspect industriel et commercial. Entre intérêt économique et
préoccupations intellectuelles, l’édition trouve alors son sens dans
une politique du livre. Loin d’en rester à la réalité matérielle et
technique de l’ouvrage, elle exerce un contrôle, une réflexion sur
son contenu, sa signification et sa destination. L’édition donne
alors un sens au livre, et c’est ce sens qui va constituer l’angle
d’approche de ce livre.
La catégorie « philosophie » n’est pas une catégorie naturelle.
Considérer un livre comme étant – ou n’étant pas – un livre de
philosophie revient à émettre un jugement de valeur
correspondant à la hiérarchie implicite des disciplines universitaires
et intellectuelles. La pertinence de cet attribut « philosophique »
dans l’édition se pose non seulement d’un point de vue
économique, mais aussi social.
L’effort d’institutionnalisation de la philosophie entrepris par
Victor Cousin en France a permis d’imposer une définition assez
stricte de ses frontières. Pour s’en convaincre, l’étude des grandes
librairies montre le degré d’homogénéité de la philosophie par
rapport à celui d’autres disciplines, dont le travail
d’institutionnalisation a été moindre (à l’image de la sociologie ou
de la psychologie). Cette discipline « noble » par ses réflexions et
dont les titres prestigieux sont difficiles à acquérir – à l’image de

4 Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1958, p. 165.
5 Fichte, Preuve de l’illégitimité de la reproduction des livres (1791), trad. J. Benoist, in Emmanuel
Kant, Qu’est-ce qu’un livre ?, PUF, 1995, p. 124.
6 Alain Rey (dir.), « Édition », Dictionnaire Culturel en langue française, Paris, Le Robert, 2005,
pp. 324-327.
- 12 -

l’agrégation de philosophie –, tient une place élevée dans la
hiérarchie intellectuelle. L’entrée sur le marché philosophique est
donc difficile, aussi bien pour l’auteur que pour l’éditeur. Seul un
nombre réduit d’auteurs se passe de titres universitaires
prestigieux, comme un passage par l’École normale supérieure
(ENS), l’agrégation, un doctorat et/ou l’obtention d’une chaire
dans le supérieur.
Cette homogénéité des producteurs et des acheteurs permet
aux éditeurs – ou tout au moins à certains d’entre eux – de
considérer que la philosophie est une catégorie économique
robuste. Certains éditeurs à relativement grand tirage, comme les
PUF, ont largement investi dans ce secteur, tandis que la petite
maison d’édition Joseph Vrin en a fait sa spécialité. Il y a donc un
« vécu » de ce marché du livre. Tous ces éléments permettent de
justifier que nous isolions, au sein de l’édition, l’édition de la
philosophie.
Le travail éditorial peut aujourd’hui être décrit à travers cinq
missions principales, plus ou moins contrôlées par la maison
d’édition :
premièrement, le choix, la sélection ou la commande de textes ;
deuxièmement, le financement et la supervision de la fabrication
du livre ;
troisièmement, l’assurance d’une diffusion de l’ouvrage par des
points de vente ;
quatrièmement, sa distribution dans ces points de ventes ;
cinquièmement, la promotion des nouvelles parutions et la
7communication auprès des médias .
C’est surtout à travers les quatre premiers angles d’approche
que sera analysée l’évolution du marché éditorial philosophique et
du métier d’éditeur.
V
L’étude de l’édition de la philosophie vise à montrer les
principales transformations qu’a subies l’édition de la philosophie
en France depuis les années 1970.
L’édition connaît d’importants bouleversements. Le marché
éditorial se concentre, la réduction des coûts et l’augmentation des

7 Ibid.
- 13 -

rrrrr
tirages permettent l’apparition d’un livre bon marché : le livre de
poche. Ces mutations ont des répercussions, à la fois sur la façon
d’éditer, le métier d’éditeur, et le contenu des livres.
Depuis une trentaine d’années, l’édition est souvent considérée
comme un secteur « en crise », sans avenir économique. Les ventes
et les parts de marché seraient en baisse, au profit de nouveaux
médias tels qu’Internet ou les supports électroniques. Deux écoles
s’affrontent en réalité : si certains relativisent la baisse des ventes,
d’autres élaborent des scénarios catastrophes quant à la production
du livre, notamment dans le secteur des sciences humaines, qui
offrirait moins d’attrait. Cette crise existe-t-elle vraiment ? Dans
quel sens doit-elle être comprise et analysée ? Est-elle, au sens
historique et économique, une « phase grave dans l’évolution des
8 ? » choses, des évènements ou des idées
Le livre de philosophie n’est plus seulement un livre d’érudition
9spécialisé, comme il l’était auparavant. Selon Roger-Pol Droit , le
livre de philosophie peut se classer en quatre catégories distinctes :
tout d’abord, les travaux de recherche traditionnels centrés sur
l’histoire de la philosophie ;
puis d’autres types d’œuvres sont apparus : les ouvrages de
vulgarisation et d’initiation, à usage scolaire ou non.
À ces deux catégories peuvent être ajoutées deux autres :
les livres de paraphilosophie, textes, concepts ou méthodes de
philosophie transformés en conseils pour vivre, manuels de
développement personnel, distractions, etc. ;
et enfin, les livres protreptiques qui ambitionnent de prédisposer
l’esprit à son exercice, de tourner le lecteur vers la philosophie.
La première conception du livre de philosophie est amplement
dépassée, ce qui soulève des interrogations sur les transformations
qu’il a pu subir.
VI
Les années 1970 sont des années charnières pour l’édition. La
crise économique marque la fin des Trente Glorieuses et, dans le

8 Définition de « Crise », Le Grand Robert.
9 Roger-Pol Droit, « Remarques sur quelques mutations récentes de ce que l’on nomme
"livre de philosophie" », in Les actes de la DGESCO (Programme national de pilotage,
Direction générale de l’enseignement scolaire), Enseigner la philosophie, faire de la philosophie,
Centre national de documentation pédagogique, 2008, pp. 235-238.
- 14 -

rrrrr
secteur de l’édition, cela se ressent avec l’imposition croissante de
critères de rentabilité. La conception du livre comme « bien
culturel » se diffuse, ce qui entraîne une modification des lignes
éditoriales, tout autant au sein des petites maisons d’édition
spécialisées, qui ont une vision culturelle voire intellectuelle du
livre, que dans des entreprises plus généralistes s’engageant dans
l’édition de la philosophie.
D’autre part, la période post-68 connaît une révolution des
mœurs et une transformation de l’accès à la culture. Cela a des
conséquences sur l’organisation de l’Université et sur les livres de
philosophie, écrits par des personnes qui ont pour la plupart
participé à ces mouvements en France et à l’étranger. Apparaissent
alors les théories de « l’enseignement pour tous » et de
l’universalité de l’accès à la culture, à l’enseignement et au savoir.
C’est dans ce contexte qu’apparaît la collection « Critique de la
politique » de Miguel Abensour chez Payot et Rivages, sur le
modèle d’un anti-text Book à l’américaine. Ce sont aussi des années
d’ouverture vers d’autres pensées, comme peuvent le montrer le
mouvement maoïste ou encore le début de la traduction des
philosophes de l’École de Francfort.
L’apparition du livre de poche dans le domaine des sciences
10 accélère le mouvement humaines et sociales dès les années 1960
de simplification d’accès aux livres de philosophie.
La confluence de ces diverses transformations conduit l’édition
de la philosophie à évoluer considérablement dès cette époque, et
ceci dans plusieurs directions plus ou moins contradictoires. Nous
limitons l’étude à la France, même si parfois quelques parallèles
sont établis avec les pays anglo-saxons ou l’Allemagne. À la fois
parce que les sources françaises sont plus aisément accessibles,
mais aussi, dans une certaine mesure, parce que la France demeure
l’un des creusets de la philosophie contemporaine.
VII
Ces différentes évolutions vont être analysées à travers
l’évolution globale et les parcours singuliers de quelques maisons

10 Création en 1962 chez Gallimard de la collection « Idées » et chez Payot de la
collection « La Petite Bibliothèque ». Source : Bertrand Legendre, « L’Édition de
poche : éléments pour une approche socio-culturelle comparée », Pliegos de Yuste,
Revista de cultura y pensamiento europeos, n° 9-10, 2009, pp. 135-140.
- 15 -

d’édition plus ou moins spécialisées dans le domaine de la
philosophie.
L’intérêt est d’essayer de comprendre comment l’édition de la
philosophie, qui semble au premier abord complexe, spécialisée et
fragile économiquement, se maintient dans le monde éditorial, qui
apparaît globalement de plus en plus menacé. Quelles ont été les
principales stratégies d’adaptation de l’édition philosophique, et
des maisons d’édition en particulier, face à la variation des
paramètres exogènes au cours de la période ?
L’imprégnation croissante de logiques de plus en plus libérales
dans tous les secteurs de la société, ainsi que la conception du livre
comme « bien culturel », dont on attend qu’il soit rentable, ont
certainement eu un impact sur l’édition de la philosophie. Certains
parlent même d’une transformation du métier d’éditeur, allant
11jusqu’à évoquer une production éditoriale « sans éditeurs »,
c’està-dire sans un travail d’édition traditionnel.
D’autre part, la philosophie se transforme à travers l’Université
et ceux qui la pilotent, ainsi que par l’attention qui lui est portée
aujourd’hui. Depuis les années 1990 un regain d’intérêt apparaît
pour cette discipline, qui peut être expliqué par certaines
hypothèses et qui, logiquement, va avoir un effet notable sur
l’édition de livres de philosophie – autrement dit sur son support
de diffusion. Il conviendra alors de réfléchir sur les stratégies des
acteurs de l’édition pour répondre à cette demande nouvelle et,
surtout, de s’interroger sur la manière dont ils y répondent.
VIII
Ce travail de recherche s’est décomposé en deux temps qui
correspondent à deux approches complémentaires de l’édition de
la philosophie.
Premièrement, la phase de recherche m’a conduite à aborder
l’édition en sciences humaines de manière générale. En effet, peu
de recherches ont été menées sur l’édition de la philosophie et
aucune n’a été publiée à ce jour. J’ai donc entrepris un travail de
mise en perspective de l’édition de sciences humaines et sociales et
de celle de la philosophie. Ce travail était plutôt tourné vers une
approche objective, afin d’apporter des données concrètes et
vérifiables sur les éléments que j’ai apportés ultérieurement. Le

11 André Schiffrin, L’Édition sans éditeurs, Paris, La fabrique, 1999.
- 16 -

travail statistique, surtout développé dans la première partie, m’a
permis d’avoir certaines bases solides de comparaison pour
entreprendre mon étude historique. J’ai utilisé les ressources
publiques des maisons d’édition afin de comprendre leur évolution
à travers la présentation de leurs livres au fil des années.
Ce travail de recherche achevé, je me suis consacrée aux
entretiens. J’ai interrogé quatorze personnes, dont une par écrit.
Les métiers exercés par l’échantillon de personnes interrogées sont
divers : des journalistes, des directeurs de collection, des éditeurs,
des traducteurs, des universitaires et professeurs de philosophie,
des directeurs de revues ou encore des fonctionnaires
d’institutions impliquées dans la publication de la philosophie.
L’ensemble des personnes interrogées ont un titre universitaire, le
plus souvent en histoire ou en philosophie. Cette approche
qualitative de l’édition de la philosophie m’a permis de compléter
l’analyse. Confronter ces divers points de vue m’a donné
l’opportunité d’avoir une vision plus globale de la question.
Le milieu de l’édition est difficilement pénétrable, comme le
12note Paul Dirxx : les données sur les maisons d’édition sont
relativement difficiles à recueillir, et les structures sont souvent peu
enclines à les communiquer. Cela constitue un handicap puisque
peu d’informations sont disponibles. Les seules sources
considérées comme objectives sont celles du Syndicat national de
l’édition (SNE), qui, lui-même, tout en s’affichant comme un
partenaire public – notamment dans le cadre du Salon du livre de
Paris –, demeure un cercle patronal très fermé auquel tous les
éditeurs n’adhèrent pas. Son caractère public lui assure une place
indiscutable sur la scène publique et c’est ainsi qu’il monopolise la
plupart des discours liés au livre et à l’édition. Enfin, les données
transmises sont souvent de moindre qualité et ne concernent que
les derniers exercices : une analyse à long terme est assez difficile à
mener.
IX
Après une réflexion préliminaire sur la nature du livre de
philosophie et les raisons pour lesquelles sa conception demande

12 Paul Dirxx, « Les obstacles à la recherche sur les stratégies éditoiales », Actes de la recherche
en sciences sociales, n° 126-127, mars 1999, pp. 70-74.
- 17 -

une étude poussée, mon raisonnement s’articulera en quatre
parties.
Tout d’abord, nous procéderons à une analyse quantitative de
l’édition de la philosophie, à travers l’évolution chiffrée de ce
milieu éditorial et une analyse de ses acteurs.
Puis, nous étudierons les évolutions qui ont touché plus
particulièrement les éditeurs classiques de l’édition de la
philosophie, ceux qui ont toujours contribué à la recherche
philosophique universitaire.
Troisièmement nous verrons plus en détail des cas particuliers
de maisons d’édition, un parti-pris original qui illustre la manière
dont la crise de l’édition et les évolutions depuis les années 1970
ont marqué de différentes manières les éditeurs.
Enfin, nous considérerons plus particulièrement les
problématiques liées à la traduction de la philosophie, ce qui
permettra de voir dans quelle mesure l’édition de la philosophie
s’est ouverte aux cultures étrangères.
- 18 -


Chapitre préliminaire
Qu’est-ce qu’un livre de philosophie ?
L’édition de la philosophie est à mettre en lien avec son objet :
le livre. Qu’est-ce alors qu’un livre de philosophie ? Quel est le
rapport du support livresque avec la pensée philosophique et son
enseignement ? Le livre est non seulement l’objet de l’activité
éditoriale, mais aussi le support de la pensée, ce par quoi le
philosophe peut diffuser son discours sous une autre forme que la
transmission orale et directe. Quelle est la force de l’écrit par
rapport à la réflexion philosophique en comparaison avec l’oral ?
Que permet l’écrit que ne permet pas l’oral ?
1. Le livre comme support de la pensée
Traditionnellement, le livre est considéré comme un simple
13« support, un réceptacle indifférent de la pensée ». Cependant, le
livre ne se limite pas à cet aspect matériel.
Miguel Abensour et Anne de Kupiec ont dirigé un ouvrage
collectif sur la Question du livre dans l’œuvre d’Emmanuel
14Levinas . Ce dernier désigne le livre comme faisant partie de la
formation de l’être puisqu’« on y vit la "vraie vie qui est absente"
15mais qui précisément n’est plus utopique ». Le livre permettrait
ainsi d’exprimer ses pensées afin qu’elles prennent sens.
Cependant, cette réalisation reste immatérielle, la pensée n’est
toujours pas « palpable », même si elle est présente sur le papier,
comportant ainsi des défauts étant donné l’impossibilité d’une
écriture directe de la pensée.
Le philosophe note alors la dimension ontologique du livre
dans l’économie de l’humain : « Je pense que dans la grande peur
du livresque, on sous-estime la référence "ontologique" de
l’humain au livre que l’on prend pour une source d’informations,

13Miguel Abensour et Anne de Kupiec (dir.), Emmanuel Levinas : la question du livre,
SaintGermain-la-Blanche-Herbe, Imec, 2008, p. 7.
14 Ibid.
15 Emmanuel Levinas, Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982, pp. 15-16.
- 19 -

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