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L'édition de la philosophie en France depuis les années 1970

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Description

Depuis une trentaine d'années, l'édition des sciences humaines, et plus particulièrement de la philosophie, est considérée comme un secteur « en crise », sans avenir économique. Les ventes et les parts de marché seraient en baisse, au profit notamment de nouveaux médias tels qu'Internet ou les supports électroniques. Quelles ont été les principales stratégies d'adaptation de l'édition philosophique et des maisons d'édition ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 68
EAN13 9782296502611
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-98087-7
EAN : 9782296980877
Titre
Louise Ferté






L’édition de la philosophie en France depuis les années 1970


Miroir du statut de la philosophie en France








L’Harmattan
Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland avec
Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.
Série premières synthèses – jeunes chercheurs (dernières parutions) :
Louis Le Bris, Le Western. Grandeur ou décadence d’un mythe ? , 2012.
Marie Neihouser, La défense des intérêts régionaux en Europe, 2011.
Aurélien Llorca, La France face à la cocaïne. Dispositif et action extérieurs , 2010.
Guillaume Breugnon, Géopolitique de l’Arctique nord-américain : enjeux et pouvoirs, 2011.
Alicia Brun-Leonard, Constance d’EPANNES de BECHILLON, Albert Brun, un reporter insaisissable. Du Cuba Libre d’Hemingway à la capture de Klaus Barbie. 40 ans d’AFP , 2010.
Estelle Poidevin, L’Union européenne et la politique étrangère. Le haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune : moteur réel ou leadership par procuration (1999-2009) ? , 2010.
Namie Di Razza, L’ONU en Haïti depuis 2004 , 2010.
M. Hobin, S. Lunet, Le Dragon taiwanais : une chance pour les PME françaises.
A. Martín Pérez, Les étrangers en Espagne .
A. Ceyrat, Jamaïque. La construction de l’identité noire depuis l’indépendance.
D. Cizeron, Les représentations du Brésil lors des Expositions universelles .
J. Faure et D. Rolland (dir.), 1968 hors de France .
A. Purière, Assistance et contrepartie. Actualité d’un débat ancien .
G. Brégain, Syriens et Libanais d’Amérique du Sud (1918-1945) .
A. Bergeret-Cassagne, Les bases américaines en France : impacts matériels et culturels, 1950-1967.
C. Birebent, Militants de la paix et de la SDN. Les mouvements de soutien à la Société des nations en France et au Royaume-Uni, 1918 – 1925.
P.-O. Pilard, Jorge Ricardo Masetti. Un révolutionnaire guévarien et guévariste de 1958 à 1964.
É. Gavalda, L. Rouvin, La Chine face à la mondialisation .
F. Le Moal, La France et l’Italie dans les Balkans .
J. de La Barre, Identités multiples en Europe ? Le cas des lusodescendants en France.
F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue .
A.-A. Jeandel, Andrée Viollis : une femme grand reporter. Une écriture de l’événement. 1927-1939 .
D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L’Intellectuel, l’État et la Nation. Brésil – Amérique latine – Europe .
Introduction
I
Dans l’enseignement français, la lecture des œuvres est moins souvent obligatoire que dans les pays anglo-saxons. L’écriture philosophique est modelée par les longues années d’études et les divers exercices d’écriture propres à l’Université française. Selon Marc de Launay, « en France, il est de bon ton de dire qu’on a lu des livres même si ce n’est pas le cas, et d’en parler toujours avec distance, c’est-à-dire d’un point de vue second. On est toujours d’une manière ou d’une autre dans la culture de salon et non dans la culture des sources 1 . » Un professeur de philosophie prend souvent dans sa classe l’attitude de Socrate, du philosophe qui dialogue avec ses élèves, de celui qui parvient à faire « accoucher la vérité » par la force de son questionnement. Cette figure de Socrate est facile à adopter pour le professeur de lycée ou de faculté. L’oral dans l’enseignement et l’apprentissage a donc une place singulière dans la discipline philosophique.
Pourtant, l’importance du livre dans les classes de philosophie est indéniable : il est généralement admis que personne ne peut se satisfaire de la parole professorale pour aller plus avant dans ses pérégrinations philosophiques. En effet, la découverte des textes consacrés par l’Université et l’enseignement philosophique traditionnel constitue un point d’ancrage pour l’étude de la philosophie. L’élève studieux acquiert souvent une bibliothèque proportionnelle à son investissement dans la matière. C’est alors que, possiblement, il entre sur le marché de l’édition de la philosophie en tant que demandeur. Parce que si l’emprunt de livres est possible, l’étude et le travail d’annotation en requièrent parfois l’acquisition. Sociologiquement, certains livres sont en outre nécessaires à la présentation de soi à travers sa bibliothèque. Ce lecteur deviendra alors peut-être un jour un des auteurs voire, plus rarement, éditeurs de ces mêmes livres de philosophie. D’où l’importance du lien que peuvent entretenir l’étude de la philosophie et les livres sur lesquels elle s’appuie.
II
Si la philosophie n’est pas la seule spécialité à créer un marché du livre conséquent, elle demeure une discipline du livre qui a besoin de lui pour se développer. On philosophe sur des concepts, mais aussi et surtout à partir des grands classiques de la littérature philosophique. Pour ce faire, les moyens déployés sont les commentaires de ces mêmes livres, dont certains spécialistes vont s’attacher à enrichir le contenu, à partir des réflexions de l’auteur original.
L’étude de la philosophie déborde souvent sur le champ plus large des sciences humaines et sociales : la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, l’histoire, le droit, voire la psychologie et la psychanalyse. Par sa bibliographie, ses critiques, ses commentaires et les parallèles qui y sont développés ; l’ouvrage de philosophe s’insère dans un corpus disciplinaire.
C’est ainsi que l’étude de l’édition de la philosophie est inséparable d’un examen panoramique de l’édition des sciences humaines et sociales, dans le sens où ces pôles disciplinaires sont souvent difficiles à discerner.
III
Schématiquement, deux représentations du philosophe, bien que partiellement contradictoires, coexistent dans l’imaginaire sociétal français.
Premièrement, se dégage celle du philosophe charismatique, dont les discours font l’aura et la renommée, à l’image de Socrate et de Diogène Laerce. Platon, à la fin de Phèdre, conclut en ce sens à la supériorité de l’oral sur l’écrit : « Car, après avoir beaucoup appris dans les livres sans recevoir d’enseignement, ils auront l’air d’être très savants, et seront la plupart du temps dépourvus de jugement, insupportables de surcroît parce qu’ils auront l’apparence d’être savants, sans l’être 2 . »
Deuxièmement, se distingue celle du philosophe laborieux, qui consacre sa vie à l’écriture de ses réflexions sur le monde et à la recherche de la vérité. Kant en est l’archétype, lui qui ne quitte jamais sa région natale et qui consacre presque tout son temps à l’étude, à la lecture et à l’écriture. Il voue ainsi onze années à l’écriture de la Critique de la raison pure (1781) , qui est avec les deux autres critiques – Critique de la raison pratique (1788) et Critique de la faculté de juger (1790) – l’œuvre de sa vie.
Cette figure du philosophe appliqué dans la rédaction de sa pensée domine aujourd’hui. Beaucoup considèrent que l’écriture d’une œuvre philosophique – perçue comme incompréhensible et compliquée – est ce qui distingue le philosophe du professeur de philosophie. Jean-Louis Fabiani remarque que déjà à la fin du XIX e siècle, « le philosophe qui n’écrit pas ne peut plus prétendre à se faire reconnaître comme l’auteur d’une œuvre 3 ». Cette caractéristique s’est probablement renforcée au cours du XX e siècle. En effet, le philosophe qui écrit est celui qui rend sa vérité accessible à un public large. Le fait de passer par l’intermédiaire d’éditeurs et d’engager de l’argent sur ses écrits marquerait le côté universel de sa pensée. Éditer un texte entraînerait une reconnaissance par ses pairs de la qualité de sa réflexion philosophique.
Le fait d’éditer sa pensée est aussi une façon de se l’approprier, de se protéger contre le plagiat et le vol. Ainsi, Kant et Fichte se seraient intéressés à la publication de livres afin de tenter de fonder à la fin du XVIII e siècle un droit de la propriété intellectuelle cohérent, qui permet au philosophe et à son éditeur de contrôler l’utilisation et la diffusion des écrits.
IV
Comprendre l’édition de la philosophie et ses évolutions, c’est comprendre le statut de l’intellectuel dans la société, c’est analyser le développement de la pensée et les modalités de sa diffusion au fil du temps. Ce milieu intellectuel se confronte à celui des entreprises privées à but lucratif, dans un secteur de la recherche considéré comme peu rentable, dans le sens où il entraîne peu de profits directs. Ce sont deux conceptions du livre, à la fois contradictoires et complémentaires qui sont exposées ici : le livre comme objet culturel et comme objet marchand. Si l’approche historique nous apprend que « le marché du livre fut toujours semblable à tous les autres marchés 4 », en invoquant la qualité de « bien culturel » du livre, Fichte préfère mettre en avant la double nature du livre : « Nous pouvons distinguer deux choses dans un livre : ce qu’il y a de corporel en lui, le papier imprimé ; et ce qu’il a de spirituel 5 . »
De cette distinction découlent deux fonctions de l’édition : l’édition comme activité de fabrication du livre – le verbe latin edo signifie « mettre au monde » – et l’édition comme pratique purement intellectuelle et savante de préparation et d’explication critique d’un texte 6 . L’anglais distingue d’ailleurs ces deux acceptions : editing pour l’aspect intellectuel et publishing pour l’aspect industriel et commercial. Entre intérêt économique et préoccupations intellectuelles, l’édition trouve alors son sens dans une politique du livre. Loin d’en rester à la réalité matérielle et technique de l’ouvrage, elle exerce un contrôle, une réflexion sur son contenu, sa signification et sa destination. L’édition donne alors un sens au livre, et c’est ce sens qui va constituer l’angle d’approche de ce livre.
La catégorie « philosophie » n’est pas une catégorie naturelle. Considérer un livre comme étant – ou n’étant pas – un livre de philosophie revient à émettre un jugement de valeur correspondant à la hiérarchie implicite des disciplines universitaires et intellectuelles. La pertinence de cet attribut « philosophique » dans l’édition se pose non seulement d’un point de vue économique, mais aussi social.
L’effort d’institutionnalisation de la philosophie entrepris par Victor Cousin en France a permis d’imposer une définition assez stricte de ses frontières. Pour s’en convaincre, l’étude des grandes librairies montre le degré d’homogénéité de la philosophie par rapport à celui d’autres disciplines, dont le travail d’institutionnalisation a été moindre (à l’image de la sociologie ou de la psychologie). Cette discipline « noble » par ses réflexions et dont les titres prestigieux sont difficiles à acquérir – à l’image de l’agrégation de philosophie –, tient une place élevée dans la hiérarchie intellectuelle. L’entrée sur le marché philosophique est donc difficile, aussi bien pour l’auteur que pour l’éditeur. Seul un nombre réduit d’auteurs se passe de titres universitaires prestigieux, comme un passage par l’École normale supérieure (ENS), l’agrégation, un doctorat et/ou l’obtention d’une chaire dans le supérieur.
Cette homogénéité des producteurs et des acheteurs permet aux éditeurs – ou tout au moins à certains d’entre eux – de considérer que la philosophie est une catégorie économique robuste. Certains éditeurs à relativement grand tirage, comme les PUF, ont largement investi dans ce secteur, tandis que la petite maison d’édition Joseph Vrin en a fait sa spécialité. Il y a donc un « vécu » de ce marché du livre. Tous ces éléments permettent de justifier que nous isolions, au sein de l’édition, l’édition de la philosophie.
Le travail éditorial peut aujourd’hui être décrit à travers cinq missions principales, plus ou moins contrôlées par la maison d’édition :
– premièrement, le choix, la sélection ou la commande de textes ;
– deuxièmement, le financement et la supervision de la fabrication du livre ;
– troisièmement, l’assurance d’une diffusion de l’ouvrage par des points de vente ;
– quatrièmement, sa distribution dans ces points de ventes ;
– cinquièmement, la promotion des nouvelles parutions et la communication auprès des médias 7 .
C’est surtout à travers les quatre premiers angles d’approche que sera analysée l’évolution du marché éditorial philosophique et du métier d’éditeur.
V
L’étude de l’édition de la philosophie vise à montrer les principales transformations qu’a subies l’édition de la philosophie en France depuis les années 1970.
L’édition connaît d’importants bouleversements. Le marché éditorial se concentre, la réduction des coûts et l’augmentation des tirages permettent l’apparition d’un livre bon marché : le livre de poche. Ces mutations ont des répercussions, à la fois sur la façon d’éditer, le métier d’éditeur, et le contenu des livres.
Depuis une trentaine d’années, l’édition est souvent considérée comme un secteur « en crise », sans avenir économique. Les ventes et les parts de marché seraient en baisse, au profit de nouveaux médias tels qu’Internet ou les supports électroniques. Deux écoles s’affrontent en réalité : si certains relativisent la baisse des ventes, d’autres élaborent des scénarios catastrophes quant à la production du livre, notamment dans le secteur des sciences humaines, qui offrirait moins d’attrait. Cette crise existe-t-elle vraiment ? Dans quel sens doit-elle être comprise et analysée ? Est-elle, au sens historique et économique, une « phase grave dans l’évolution des choses, des évènements ou des idées 8 ? »
Le livre de philosophie n’est plus seulement un livre d’érudition spécialisé, comme il l’était auparavant. Selon Roger-Pol Droit 9 , le livre de philosophie peut se classer en quatre catégories distinctes :
– tout d’abord, les travaux de recherche traditionnels centrés sur l’histoire de la philosophie ;
– puis d’autres types d’œuvres sont apparus : les ouvrages de vulgarisation et d’initiation, à usage scolaire ou non.
– À ces deux catégories peuvent être ajoutées deux autres :
– les livres de paraphilosophie, textes, concepts ou méthodes de philosophie transformés en conseils pour vivre, manuels de développement personnel, distractions, etc. ;
– et enfin, les livres protreptiques qui ambitionnent de prédisposer l’esprit à son exercice, de tourner le lecteur vers la philosophie.
La première conception du livre de philosophie est amplement dépassée, ce qui soulève des interrogations sur les transformations qu’il a pu subir.
VI
Les années 1970 sont des années charnières pour l’édition. La crise économique marque la fin des Trente Glorieuses et, dans le secteur de l’édition, cela se ressent avec l’imposition croissante de critères de rentabilité. La conception du livre comme « bien culturel » se diffuse, ce qui entraîne une modification des lignes éditoriales, tout autant au sein des petites maisons d’édition spécialisées, qui ont une vision culturelle voire intellectuelle du livre, que dans des entreprises plus généralistes s’engageant dans l’édition de la philosophie.
D’autre part, la période post-68 connaît une révolution des mœurs et une transformation de l’accès à la culture. Cela a des conséquences sur l’organisation de l’Université et sur les livres de philosophie, écrits par des personnes qui ont pour la plupart participé à ces mouvements en France et à l’étranger. Apparaissent alors les théories de « l’enseignement pour tous » et de l’universalité de l’accès à la culture, à l’enseignement et au savoir. C’est dans ce contexte qu’apparaît la collection « Critique de la politique » de Miguel Abensour chez Payot et Rivages, sur le modèle d’un anti-text Book à l’américaine. Ce sont aussi des années d’ouverture vers d’autres pensées, comme peuvent le montrer le mouvement maoïste ou encore le début de la traduction des philosophes de l’École de Francfort.
L’apparition du livre de poche dans le domaine des sciences humaines et sociales dès les années 1960 10 accélère le mouvement de simplification d’accès aux livres de philosophie.
La confluence de ces diverses transformations conduit l’édition de la philosophie à évoluer considérablement dès cette époque, et ceci dans plusieurs directions plus ou moins contradictoires. Nous limitons l’étude à la France, même si parfois quelques parallèles sont établis avec les pays anglo-saxons ou l’Allemagne. À la fois parce que les sources françaises sont plus aisément accessibles, mais aussi, dans une certaine mesure, parce que la France demeure l’un des creusets de la philosophie contemporaine.
VII
Ces différentes évolutions vont être analysées à travers l’évolution globale et les parcours singuliers de quelques maisons d’édition plus ou moins spécialisées dans le domaine de la philosophie.
L’intérêt est d’essayer de comprendre comment l’édition de la philosophie, qui semble au premier abord complexe, spécialisée et fragile économiquement, se maintient dans le monde éditorial, qui apparaît globalement de plus en plus menacé. Quelles ont été les principales stratégies d’adaptation de l’édition philosophique, et des maisons d’édition en particulier, face à la variation des paramètres exogènes au cours de la période ?
L’imprégnation croissante de logiques de plus en plus libérales dans tous les secteurs de la société, ainsi que la conception du livre comme « bien culturel », dont on attend qu’il soit rentable, ont certainement eu un impact sur l’édition de la philosophie. Certains parlent même d’une transformation du métier d’éditeur, allant jusqu’à évoquer une production éditoriale « sans éditeurs 11 », c’est-à-dire sans un travail d’édition traditionnel.
D’autre part, la philosophie se transforme à travers l’Université et ceux qui la pilotent, ainsi que par l’attention qui lui est portée aujourd’hui. Depuis les années 1990 un regain d’intérêt apparaît pour cette discipline, qui peut être expliqué par certaines hypothèses et qui, logiquement, va avoir un effet notable sur l’édition de livres de philosophie – autrement dit sur son support de diffusion. Il conviendra alors de réfléchir sur les stratégies des acteurs de l’édition pour répondre à cette demande nouvelle et, surtout, de s’interroger sur la manière dont ils y répondent.
VIII
Ce travail de recherche s’est décomposé en deux temps qui correspondent à deux approches complémentaires de l’édition de la philosophie.
Premièrement, la phase de recherche m’a conduite à aborder l’édition en sciences humaines de manière générale. En effet, peu de recherches ont été menées sur l’édition de la philosophie et aucune n’a été publiée à ce jour. J’ai donc entrepris un travail de mise en perspective de l’édition de sciences humaines et sociales et de celle de la philosophie. Ce travail était plutôt tourné vers une approche objective, afin d’apporter des données concrètes et vérifiables sur les éléments que j’ai apportés ultérieurement. Le travail statistique, surtout développé dans la première partie, m’a permis d’avoir certaines bases solides de comparaison pour entreprendre mon étude historique. J’ai utilisé les ressources publiques des maisons d’édition afin de comprendre leur évolution à travers la présentation de leurs livres au fil des années.
Ce travail de recherche achevé, je me suis consacrée aux entretiens. J’ai interrogé quatorze personnes, dont une par écrit. Les métiers exercés par l’échantillon de personnes interrogées sont divers : des journalistes, des directeurs de collection, des éditeurs, des traducteurs, des universitaires et professeurs de philosophie, des directeurs de revues ou encore des fonctionnaires d’institutions impliquées dans la publication de la philosophie. L’ensemble des personnes interrogées ont un titre universitaire, le plus souvent en histoire ou en philosophie. Cette approche qualitative de l’édition de la philosophie m’a permis de compléter l’analyse. Confronter ces divers points de vue m’a donné l’opportunité d’avoir une vision plus globale de la question.
Le milieu de l’édition est difficilement pénétrable, comme le note Paul Dirxx 12 : les données sur les maisons d’édition sont relativement difficiles à recueillir, et les structures sont souvent peu enclines à les communiquer. Cela constitue un handicap puisque peu d’informations sont disponibles. Les seules sources considérées comme objectives sont celles du Syndicat national de l’édition (SNE), qui, lui-même, tout en s’affichant comme un partenaire public – notamment dans le cadre du Salon du livre de Paris –, demeure un cercle patronal très fermé auquel tous les éditeurs n’adhèrent pas. Son caractère public lui assure une place indiscutable sur la scène publique et c’est ainsi qu’il monopolise la plupart des discours liés au livre et à l’édition. Enfin, les données transmises sont souvent de moindre qualité et ne concernent que les derniers exercices : une analyse à long terme est assez difficile à mener.
IX
Après une réflexion préliminaire sur la nature du livre de philosophie et les raisons pour lesquelles sa conception demande une étude poussée, mon raisonnement s’articulera en quatre parties.
Tout d’abord, nous procéderons à une analyse quantitative de l’édition de la philosophie, à travers l’évolution chiffrée de ce milieu éditorial et une analyse de ses acteurs.
Puis, nous étudierons les évolutions qui ont touché plus particulièrement les éditeurs classiques de l’édition de la philosophie, ceux qui ont toujours contribué à la recherche philosophique universitaire.
Troisièmement nous verrons plus en détail des cas particuliers de maisons d’édition, un parti-pris original qui illustre la manière dont la crise de l’édition et les évolutions depuis les années 1970 ont marqué de différentes manières les éditeurs.
Enfin, nous considérerons plus particulièrement les problématiques liées à la traduction de la philosophie, ce qui permettra de voir dans quelle mesure l’édition de la philosophie s’est ouverte aux cultures étrangères.
1 Annexe. Entretien avec Marc de Launay, le mardi 23 mars 2010.
2 Platon, Phèdre, trad. Paul Vicaire, Paris, Belles Lettres, 1998, p. 275b.
3 Jean-Louis Fabiani, Les Philosophes de la République, Paris, éditions de Minuit, 1988, p. 106.
4 Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, L’Apparition du livre, Paris, Albin Michel, 1958, p. 165.
5 Fichte, Preuve de l’illégitimité de la reproduction des livres (1791), trad. J. Benoist, in Emmanuel Kant, Qu’est-ce qu’un livre ? , PUF, 1995, p. 124.
6 Alain Rey (dir.), « Édition », Dictionnaire Culturel en langue française, Paris, Le Robert, 2005, pp. 324-327.
7 Ibid.
8 Définition de « Crise », Le Grand Robert .
9 Roger-Pol Droit, « Remarques sur quelques mutations récentes de ce que l’on nomme "livre de philosophie" », in Les actes de la DGESCO (Programme national de pilotage, Direction générale de l’enseignement scolaire), Enseigner la philosophie, faire de la philosophie , Centre national de documentation pédagogique, 2008, pp. 235-238.
10 Création en 1962 chez Gallimard de la collection « Idées » et chez Payot de la collection « La Petite Bibliothèque ». Source : Bertrand Legendre, « L’Édition de poche : éléments pour une approche socio-culturelle comparée », Pliegos de Yuste, Revista de cultura y pensamiento europeos , n° 9-10, 2009, pp. 135-140 .
11 André Schiffrin, L’Édition sans éditeurs, Paris, La fabrique, 1999.
12 Paul Dirxx, « Les obstacles à la recherche sur les stratégies éditoiales », Actes de la recherche en sciences sociales , n° 126-127, mars 1999, pp. 70-74.
Chapitre préliminaire Qu’est-ce qu’un livre de philosophie ?
L’édition de la philosophie est à mettre en lien avec son objet : le livre. Qu’est-ce alors qu’un livre de philosophie ? Quel est le rapport du support livresque avec la pensée philosophique et son enseignement ? Le livre est non seulement l’objet de l’activité éditoriale, mais aussi le support de la pensée, ce par quoi le philosophe peut diffuser son discours sous une autre forme que la transmission orale et directe. Quelle est la force de l’écrit par rapport à la réflexion philosophique en comparaison avec l’oral ? Que permet l’écrit que ne permet pas l’oral ?
1. Le livre comme support de la pensée
Traditionnellement, le livre est considéré comme un simple « support, un réceptacle indifférent de la pensée 13 ». Cependant, le livre ne se limite pas à cet aspect matériel.
Miguel Abensour et Anne de Kupiec ont dirigé un ouvrage collectif sur la Question du livre dans l’œuvre d’Emmanuel Levinas 14 . Ce dernier désigne le livre comme faisant partie de la formation de l’être puisqu’« on y vit la "vraie vie qui est absente" mais qui précisément n’est plus utopique 15 ». Le livre permettrait ainsi d’exprimer ses pensées afin qu’elles prennent sens. Cependant, cette réalisation reste immatérielle, la pensée n’est toujours pas « palpable », même si elle est présente sur le papier, comportant ainsi des défauts étant donné l’impossibilité d’une écriture directe de la pensée.
Le philosophe note alors la dimension ontologique du livre dans l’économie de l’humain : « Je pense que dans la grande peur du livresque, on sous-estime la référence "ontologique" de l’humain au livre que l’on prend pour une source d’informations, ou pour un "ustensile" de l’apprendre, pour un manuel, alors qu’il est une modalité de notre être. En effet, lire, c’est se tenir au-dessus du réalisme – ou de la politique –, de notre souci de nous-mêmes, sans en venir cependant aux bonnes intentions de nos belles âmes ni à l’idéalité normative de ce qui "doit être". Dans ce sens, la Bible serait pour moi le livre par excellence 16 ». Le livre est alors, selon Edmond Jabès, cité par Emmanuel Levinas, un « lieu vertigineux » parce qu’« élément du monde, il ouvre à son tour un monde 17 ».
Le livre n’est donc pas un bien comme un autre pour Emmanuel Levinas : il entretient une relation confidentielle et importante avec l’être humain. « L’être humain n’est pas seulement au monde, pas seulement in der Welt sein , mais aussi zum Buch sein en relation avec la Parole inspirée, ambiance aussi importante pour existence que les rues, les maisons et les vêtements. On interprète à tort le livre comme Zuhandenes , comme ce qui se prête à la main, comme un manuel. Ma relation au livre n’est pas du tout de pur usage, elle n’a pas la même signification que celle que j’entretiens avec le marteau ou le téléphone 18 . »
Le livre est alors un support de la pensée, distinct mais non indépendant, à l’instar de l’âme et du corps. « Unité de l’expression et de l’exprimé, inhérente à l’essence de toutes les unités de compréhension. Quand je lis ce livre, ligne par ligne et page après page, ou que je lis dans ce livre et que je saisis les mots et les phrases, il y a là des choses physiques, le livre est un corps, les pages sont des feuilles de papier, les lignes sont des noircissements 19 . »
Malgré cette proximité intime entre l’être et le livre, la condition de possibilité originaire du livre reste autrui. La volonté de transmettre, de traduire ou d’interpréter ce que l’autre veut dire et/ou ce que l’on veut dire à l’autre est la principale motivation de l’écriture ou de la lecture. Ces pratiques font alors partie de l’« intropathie », terme forgé par Husserl pour désigner tout ce qui se rapporte à autrui. De même, l’écriture et la lecture sont à l’épreuve du temps et de l’espace : le présent de la lecture est indifférent aux circonstances extérieures, qu’elles soient temporelles ou spatiales.
Emmanuel Levinas amène une réflexion universelle sur le livre afin de le débanaliser et de dépasser sa matérialité pour ne prendre en compte que son essence. Le livre dépasse donc sa vision instrumentale qui servirait à l’information ou la communication pour amener à une réflexion sur le livre en tant qu’objet de transformations, de traductions, de transmissions.
Dans l’introduction des textes de Kant et de Fichte qu’il a traduit et annoté 20 , Jocelyn Benoist reprend le terme « d’objets investis d’esprit 21 » de Husserl afin de qualifier la catégorie à laquelle appartiennent les livres. Ces derniers sont alors des « objets qui n’existent pas par leur simple existence physique, mais qui, dans cette existence, portent le renvoi à autre chose qu’elle-même 22 ». Cela pose alors le problème de la notion de possession du livre : « Il y a un gouffre de la possession de l’exemplaire (physique) à la possession du livre en tant que tel, et c’est dans cette distance que se tient le droit d’édition : celle qui fait justement que le livre n’est pas simplement un "bien réel" 23 . »
Le livre serait alors non seulement un support de la pensée, mais aussi un artisan de celle-ci.
2. La philosophie hors de l’Université
L’édition de la philosophie a été influencée par plusieurs institutions et plusieurs mouvements. En effet, l’édition de livres écrits par des philosophes marque symboliquement l’amélioration de la diffusion du savoir, autant au sein de l’Université qu’à l’extérieur.
Jacques Rancière perçoit certains changements dans la diffusion du savoir depuis les années 1960 24 . L’enseignement traditionnel était diffusé par polycopié et basé sur l’histoire de la philosophie. Les évènements de la fin des années 1960 ont provoqué une révolution sur les bancs de l’Université : « Pendant que les militants de la Gauche prolétarienne proclamaient la révolte contre le savoir bourgeois et l’autorité académique, c’est un nouveau type de savoir qui se mettait en place dans la dissémination des universités et dans la spécialisation des filières, un système moderne de développement des forces productives théoriques qui socialisait le pouvoir des professeurs. »
La socialisation du pouvoir des professeurs n’était pas seulement subjective, mais se basait aussi sur des instruments objectifs : « Les cours polycopiés ne suffisaient plus, il fallait autre chose : des instruments de production, pas n’importe lesquels : des instruments permettant une certaine maîtrise, tout en maintenant l’interrogation ouverte par la crise de Mai sur le terrain du savoir : ce qu’on pourrait appeler des savoirs-techniques-critiques, investis dans la positivité du savoir social mais permettant un recul critique vis-à-vis de ses techniques 25 . »
Se met en place un système dans lequel des savoirs adaptés répondent à chaque niveau de la hiérarchie du savoir. « À mesure que les savoirs sociaux entraient dans le système du savoir universitaire, une scolarisation généralisée des modes de la production et de la consommation culturelles, [se traduisaient] notamment sur le marché du livre 26 . » L’amélioration du marché du livre, notamment de philosophie, est alors une conséquence des bouleversements sociaux et d’une modification de la conception de l’école et de l’Université. Mai 68 aurait alors permis un éclatement du savoir, non plus conscrit à un niveau supérieur mais bien plus universel, avec des instruments multiples ouverts permettant le « savoir social » et la critique, adaptés à chaque public.
Les états généraux de la philosophie se déroulent le 16 et 17 juin 1979 à la Sorbonne. Ils constituent l’aboutissement du Groupe de recherche sur l’enseignement philosophique (GREPH) créé par Jacques Derrida en 1974. L’objet de leurs recherches est la manière dont était enseignée la philosophie dans les universités et dans le secondaire. L’essentiel de leurs revendications reposaient alors sur deux axes : le décloisonnement de la discipline « philosophie » dans les établissements d’enseignement et l’extension de son enseignement dans l’enseignement secondaire, voire primaire. Le bienfondé de ces deux grands chantiers est défendu lors de ces deux journées par Jacques Derrida : « Plus le champ de la formation philosophique sera réduit dans ce pays, moins il y aura hors de l’école de compétences critiques ; je ne crains pas le mot de compétence ; et dans le procès que certains viendraient lui faire, il faut savoir que la compétence peut être une arme de résistance […] ; moins il y aura de formation et d’informations critiques, plus il sera facile de faire passer, voire d’inculquer ce n’importe quoi qui n’est jamais n’importe quoi 27 . »
L’édition doit alors permettre l’expression de tous et la diffusion des idées, afin que les opinions puissent à la fois s’exprimer et être diffusées. Ceci est une condition pour qu’un point de vue unique ne s’impose pas dans la société. Afin de jouer son rôle, la philosophie doit, selon Jacques Derrida, non seulement dépasser la répression universitaire qu’elle subit, mais aussi combattre les discours philosophiques qui se constituent comme des objets de légitimation de prises de décision politique : « Complémentarité profonde, donc, entre une inqualifiable répression de l’enseignement et de la recherche d’une part, et d’autre part, hors de l’école, la surexploitation effrénée de signes ou de discours philosophiques dont la faiblesse, la facilité, la commodité sont les plus criantes mais aussi, pour les grands décideurs, pour les plus grandes forces décidantes de notre société, les plus recevables, les plus utiles et les plus rassurantes 28 . » Le livre de philosophie est donc un objet politique parce qu’il facilite l’accès au savoir et l’expression d’opinions divergentes.
L’esprit du Collège international de Philosophie (CIPh), créé en 1984, reprend cette volonté de décloisonner la philosophie et de croiser les approches théoriques avec d’autres disciplines. Cette prise de recul par rapport à l’histoire de la discipline philosophique ou à l’étude d’un corpus doit permettre aux chercheurs de « collaborer avec toutes les disciplines susceptibles de stimuler la pensée et de renouveler ses schèmes théoriques 29 ». Cette volonté de décloisonnement n’est pas seulement disciplinaire, mais aussi internationale : le dialogue avec des philosophes du monde entier est une des missions du CIPh 30 . Ce mouvement est aujourd’hui visible : la philosophie paraît plus ouverte et connaît divers retentissements au sein de la société.
Ce projet influence alors l’édition, qui répond à une offre de plus en plus diverse à mesure que l’aire de la philosophie s’étend dans la société. Les publics se sont multipliés et autant les auteurs, les directeurs de collection que les maisons d’édition y répondent. Des livres différents correspondent aux attentes d’un lycéen, d’un ingénieur ou encore d’un professeur d’Université, sans que l’exactitude philosophique et la scientificité ne fassent défaut. Le parallèle est donc visible entre le CIPh et l’édition, les deux voulant se démarquer de l’Université, tout en y restant bien implantés de par leurs membres et leurs idées.
3. L’écrivain, le philosophe et l’intellectuel
Le livre de philosophie est écrit par des philosophes, qu’ils soient universitaires ou non. Se pose ici la question de la définition d’un auteur, ainsi que la manière de le distinguer du professeur, du journaliste, etc.
Michel Foucault analyse l’apparition de la notion d’auteur comme « un moment fort de l’individualisation dans l’histoire des idées, des connaissances, des littératures, dans l’histoire de la philosophie aussi, et celle des sciences 31 ». En effet, cela permet d’attribuer une pensée à quelqu’un de précis et d’apposer un statut à l’auteur. Ce dernier « assure une fonction classificatoire, un tel nom permet de regrouper un certain nombre de textes, de les délimiter, d’en exclure quelques-uns, de les opposer à d’autres 32 ». L’auteur, ainsi individualisé, se singularise par rapport aux autres auteurs dans ses textes. Il acquiert peu à peu un statut juridique, impliquant des droits d’auteurs, des règles dans les rapports entre les auteurs et les éditeurs, etc., mais aussi un statut particulier dans la société.
Michel Foucault reprend les quatre critères de Saint Jérôme afin de définir la fonction d’auteur pour la critique moderne 33 . Ce dernier doit être constant concernant la valeur de ses œuvres, respecter un champ de cohérence conceptuelle et théorique ainsi qu’une unité historique, et enfin le moment historique doit être défini et permettre la rencontre d’un certain nombre d’évènements.
Qui écrit des livres de philosophie ? Ce sont des chercheurs, parfois professeurs, parfois encore étudiants, qui publient leurs travaux. Comme les possibilités de publication sont limitées, un livre devient en quelque sorte une reconnaissance du travail effectué. Aujourd’hui, la publication est aussi un outil d’évaluation des chercheurs : la place des philosophes dans les bibliographies universitaires devient un enjeu pour leur carrière, ce qui fait parfois primer la quantité sur la qualité. Les papers demandés par les universités ou les centres d’études imposent une certaine forme : un vocabulaire jargonneux, un nombre de mots précis, etc. Ce travail fastidieux n’encourage pas l’écriture d’essais originaux qui demandent plus de temps.
Trois types de public peuvent être distingués dans l’écriture de la philosophie : le monde de la recherche, pour lire les nouveautés des auteurs et leurs théories ; le public de l’enseignement, en lien avec la pédagogie ; le grand public, qui recherche dans la lecture l’instruction et le plaisir. À chaque public correspond une écriture, différente de l’une à l’autre. Sartre, Bergson, Deleuze, Foucault ou encore Lévi-Strauss sont des idéaux de rencontre de ces trois écritures. Mais cet idéal est loin d’être atteint pour chaque philosophe, qui privilégie un public sur l’autre, parfois aussi sur le fond.
Les livres de philosophie qui connaissent un large succès sont souvent ceux qui répondent aux attentes du public plutôt qu’à une exigence de scientificité. Ces livres allient trois éléments : une prétention scientifique, de par les diplômes de l’auteur ou son analyse de certains écrits ; une clarté et une pédagogie qui lui permettent d’être compris par tous ; une volonté de plaire et d’instruire. Ces trois modalités permettent au livre d’avoir une portée médiatique importante. Ce type de livre, opposé à l’image idéale exposée ci-dessus, est de plus en plus présent depuis l’apparition au début des années 1990 d’une « mode » de la philosophie. Ce phénomène a conduit des auteurs à écrire des non-livres de philosophie, qui se font pourtant éditer comme tels, avec succès. Le « plaire » l’emporte alors sur la science. Le livre de philosophie se suradapte à la demande, dans une logique marketing : adapter l’offre à la demande plutôt qu’encourager une offre créée par des philosophes. Les éditeurs ont alors une responsabilité dans le partage et la délimitation du rôle de l’édition de la philosophie et dans la définition du livre de philosophie.
Cette évolution est à mettre en relation avec l’apparition d’une catégorie de philosophe, les « nouveaux philosophes ». Ce courant, incarné par Bernard-Henry Lévy depuis les années 1970 après son éloignement des courants maoïstes, dénonce les États totalitaires et insiste sur la responsabilité des intellectuels dans l’émergence et la survie de ces États. Gilles Deleuze, lors d’un entretien sur ces nouvelles figures, les critique fortement : « Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides […] 34 . » Ce nouveau discours est relayé par un dispositif médiatique puissant qui s’appuie entre autres sur le pouvoir éditorial qu’a acquis Bernard-Henry Lévy.
Selon André Scala 35 , cette façon d’opérer provient d’un renversement dans les rapports entre la presse et le livre. Le journaliste a pris conscience de son pouvoir de créer l’évènement. Sa pensée devient autonome à mesure que son besoin de légitimation scientifique par des tiers diminue. Le livre devient moins important que l’article qui en parle : « C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu. Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute 36 . » Le philosophe est donc distinct, par sa réflexion et son mode d’écriture, du journaliste.
L’écrivain-philosophe n’est donc pas une catégorie homogène, d’autant plus quand on l’étend à tous les « intellectuels » français. Ces conflits et ces évolutions vont avoir un impact certain sur les livres de philosophie, qui ne vont pas avoir les mêmes objets ni les mêmes buts.

Un livre de philosophie est donc un support et une matière de la pensée de l’écrivain-philosophe. Depuis les années 1960, l’ouverture de la discipline philosophique, autant au sein de l’Université qu’en dehors, a permis de faire évoluer positivement l’édition de la philosophie. Cependant, l’apparition du mouvement des nouveaux philosophes ainsi que d’une « mode » – concomitante – de la philosophie depuis les années 1990 transforme quelque peu l’offre éditoriale. Si les premiers orientent la pensée philosophique vers des essais journalistiques, la deuxième incite les écrivains à écrire des livres de « non-philosophie » à grand succès.
13 1Miguel Abensour et Anne de Kupiec (dir.), Emmanuel Levinas : la question du livre, Saint- Germain-la-Blanche-Herbe, Imec, 2008, p. 7.
14 Ibid.
15 Emmanuel Levinas, Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982, pp. 15-16.
16 Ibid., p. 16.
17 Emmanuel Levinas, « Edmond Jobès aujourd’hui » (1972-1973), Noms propres, Montpellier, Fata Morgana, 1976, p. 95.
18 Emmanuel Levinas, « Philosophie, Justice et Amour » (1982), Entre Nous, Paris, Grasset, 1991, p. 127.
19 Eliane Escoubas, « Recherches sur les conditions de possibilités du livre : Emmanuel Levinas – Maurice Blanchot, in Emmanuel Levinas : la question du livre, op. cit., pp. 60-65.
20 Jocelyn Benoist, « Introduction », in Emmanuel Kant, Qu’est-ce qu’un livre ?, Paris, PUF, 1995.
21 Husserl, Recherches phénoménologiques pour la constitution, trad. Eliane Escoubas, Paris, PUF, 1982, p. 324.
22 Jocelyn Benoist, op cit., p. 23.
23 Ibid. , p. 85.
24 Jacques Rancière, Les Scènes du peuple : Les Révoltes logiques, 1975-1985, Paris, Horlieu, 2003, pp. 285-310.
25 Ibid.
26 Ibid.
27 Jacques Derrida, « Philosophie des États Généraux », Les États généraux de la philosophie , Paris, Flammarion, 1979, p. 41.
28 Ibid ., p. 42.
29 Site Internet du CIPh, présentation de l’institution : www.ciph.org
30 François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et Dominique Lecourt, Le Rapport bleu. Les sources historiques et théoriques du Collège International de Philosophie , Paris, PUF, 1998.
31 Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Dits et écrits, Paris, 1994, p. 792.
32 Ibid., p. 798.
33 Ibid., p. 801.
34 Gilles Deleuze, « Contre les nouveaux philosophes », supplément de la revue bimestrielle Minuit, n° 24, mai 1977.
35 Ibid.
36 Ibid.
L’ÉDITION DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE
L’édition en philosophie représente un marché éditorial particulier dont il est intéressant d’étudier l’évolution et les acteurs. Il s’agit alors d’envisager globalement les problèmes généraux de l’édition de la philosophie en France.
Comment a évolué ce marché depuis les années 1970 et quels ont été les éléments qui l’ont influencé ? Un certain nombre de facteurs sociologiques, historiques, économiques et philosophiques influent sur l’édition de la philosophie. Quels rôles jouent les maisons d’édition ? L’organisation du secteur et l’évolution de la pensée philosophique ont un impact réciproque qui transparaît à travers les lignes éditoriales des maisons d’édition depuis une trentaine d’années.
Cette entrée en matière permet d’esquisser les principales problématiques liées à l’édition de la philosophie en France aujourd’hui, avant d’en analyser les questionnements plus spécifiques.
Chapitre 1 La philosophie dans l’édition en sciences humaines et sociales
L’édition de la philosophie n’est pas comptabilisée comme telle dans les statistiques, mais comme une partie de l’édition en sciences humaines. Il convient donc d’analyser les dernières évolutions dans le secteur et son importance dans l’édition française en général afin de pouvoir aborder le contexte économique dans lequel a évolué la philosophie.
1. L’édition en sciences humaines et sociales
Le Syndicat national de l’édition (SNE) élabore chaque année des statistiques représentant des sources de premier ordre pour étudier l’évolution du marché de l’édition. Ce syndicat, a priori principal organe de défense de la profession (même si certains éditeurs n’en sont pas membres et critiquent son fonctionnement), fournit chaque année les statistiques liées à l’activité éditoriale de l’année précédente. Celles-ci permettent une observation fine du marché de l’édition à travers des catégories pertinentes du point de vue de l’éditeur et de l’auteur.
Dès 1958, ses premières statistiques sont organisées autour de différentes catégories. Trois d’entre elles relèvent de notre sujet : livre scolaire, livre scientifique et technique et l’érudition. Même si peu d’informations sont disponibles à propos de cette typologie, on peut toutefois supposer que la majorité des livres de philosophie se trouve dans la catégorie érudition, terme renvoyant, selon les définitions habituelles, à un « savoir approfondi dans un ordre de connaissances, et en particulier dans toutes celles fondées sur l’étude d’un texte 37 ». Bien que potentiellement liés à la philosophie, les livres scolaires sont davantage des manuels que des écrits philosophiques. Quant au livre scientifique et technique, il semble renvoyer aux livres de sciences dites dures ou appliquées, et ne peut concerner la philosophie qu’à travers, peut-être et on peut en douter, des travaux de logique, d’épistémologie ou d’histoire des sciences. L’idée de livre d’ érudition supposait d’autre part une qualité de finition et de brochage renvoyant à la catégorie de beaux-livres. Ceux-ci se repèrent immédiatement par le luxe technique et graphique de leur confection d’une part, et d’autre part par des tirages et un public restreint, issus de maisons d’édition très spécialisées. Il était donc difficile à travers cette catégorie de comptabiliser les livres de philosophie et leurs évolutions.
Cette typologie évolue suite aux différentes réformes. En effet, cette nomenclature est devenue désuète dès l’apparition de grands succès de philosophie, comme par exemple Les Mots et les Choses de Michel Foucault, vendus à 20 000 exemplaires entre avril et décembre 1966 38 . L’apparition un peu plus tard, en 1962, lorsque Gallimard rachète sa participation à Hachette, du livre de poche 39 engage un processus dans lequel les livres de philosophie ne sont plus seulement considérés comme des livres d’érudition inaccessibles, mais aussi comme des objets de connaissance manipulables et accessibles pour une majorité de personnes.
Les révisions de la nomenclature qui ont lieu successivement en 1970, 1974 et 1997 sont donc le résultat d’un changement de taille et de nature du marché. Ces corrections, qui interviennent annuellement depuis 2004, sont à chaque fois validées par le Service des études et des statistiques industrielles (SESSI, ministère de l’Industrie). Cette procédure permet de maintenir un certain contrôle de l’État sur les chiffres avancés par le SNE. La révision de la nomenclature a pour but de mieux accorder la classification avec les pratiques actuelles de classement des professionnels de la chaîne du livre 40 .
La catégorie Sciences humaines et sociales recouvre la plupart des disciplines universitaires (histoire, droit, géographie, sciences politiques, etc.) dont une sous-catégorie Sciences humaines et socialesgénérales. Cette sous-catégorie contient les « ouvrages de philosophie, sociologie, philologie, psychanalyse, psychologie, linguistique, anthropologie, ethnologie, graphologie… 41 » Elle est par conséquent beaucoup plus précise et adaptée que la précédente et permet d’appréhender sommairement l’édition de la philosophie au vu de ses changements depuis les années 1970.

« 1968 a déclenché pendant un certain temps une appétence pour les discours théoriques. En réalité cette appétence date d’avant, ce n’est pas 1968 qui a véritablement joué un rôle déclencheur, mais l’apparition de trois paradigmes des sciences humaines importants : en 1966 Foucault avec Les Mots et les Choses , qui allait de pair avec un structuralisme défendu par Claude Lévi-Strauss et par son pendant au sein du courant marxiste avec Althusser ; la psychanalyse ; la linguistique. Au début des années 1970, on avait tour à tour la psychanalyse autour de Lacan, l’ethnologie autour de Lévi-Strauss et la linguistique autour de la redécouverte de Saussure, encouragée par un marxisme structuraliste confinant à la psychanalyse avec Althusser. Tout cela a puissamment développé l’intérêt pour les sciences humaines. Paradoxalement la philosophie régressait. Tout simplement parce que, tour à tour, elle avait à se confronter à des pôles de sciences humaines qui voulaient prendre en quelque sorte la mainmise sur l’ensemble du domaine des sciences humaines.
La linguistique est un exemple tout à fait frappant parce que Lacan et sa psychanalyse pouvait passer pour à la fois structuraliste et linguisticiste ; Althusser, de même, pouvait donner l’impression qu’il faisait siens les principes de la coupure épistémologique, donc d’une vision structuraliste de l’évolution. Il y a donc eu, encouragé par l’effervescence de 1968, une période pendant laquelle les gens ont acheté des livres, se sont mis à lire et voulaient se tenir au courant 42 . »

Marc de Launay fait remarquer, outre l’importance des livres de Michel Foucault dans le décollage des sciences humaines, l’intelligibilité d’une telle catégorie Sciences humaines et sociales générales, qui regroupe plusieurs champs des sciences humaines et sociales difficilement dissociables. En effet, ceux-ci sont d’une certaine manière inhérents à la philosophie. Étudier l’évolution de l’édition de la philosophie revient alors à analyser également les mutations de l’ensemble de l’édition en sciences humaines et sociales, puisqu’elles s’impactent fortement entre elles dans leurs contenus et leurs ventes. Cela justifie notre analyse à venir sur l’évolution de l’édition de sciences humaines en général, même si certaines limites, liées à une possible divergence entre l’évolution de l’édition en sciences humaines générales et celle plus restrictive en philosophie, peuvent déjà être posées.
Certains éléments de compréhension de ces mutations de l’édition en science humaine en général, et de celle de la philosophie plus particulièrement, peuvent alors être avancés. Tout d’abord, certaines évolutions sont à relier avec l’émergence de plusieurs paradigmes de sciences sociales dans les années 1970, tels que le structuralisme, ou encore la psychanalyse autour de grands philosophes (Althusser et Foucault entre autres, comme l’indique Marc de Launay). Leur plume n’est alors plus spécifiquement savante, bien que conceptualisée, mais accessible à un public plus large. D’ailleurs, la culture française exige souvent d’un philosophe qu’il ait une écriture savante, relativement peu accessible, afin qu’il soit considéré comme tel. Sartre a ainsi été considéré comme un littéraire et non pas un philosophe 43 .
Cette écriture converge avec l’émergence d’un intérêt nouveau pour les sciences humaines et sociales et les disciplines associées de la part d’une population de plus en plus large. Cela expliquerait alors l’engouement et la hausse de la vente des livres de sciences humaines dès les années 1970 ainsi que des livres de philosophie, même si ces derniers connaîtront davantage de difficultés dans les années ultérieures.
2. L’évolution de ce secteur éditorial depuis les années 1970
Certaines statistiques ne reflètent pas forcément une tendance normative, mais plutôt des disparités de grande échelle entre certains livres de philosophie. Éloge de l’amour, par exemple, s’est vendu à près de 67 000 exemplaires depuis sa parution 44 , chiffre beaucoup plus élevé que pour un livre de philosophie commun. Ceci relève la moyenne à 3 000 ou 4 000 exemplaires.
Éloge de l’amour 45 écrit par Alain Badiou et Nicolas Truong a connu un véritable succès. Cet essai philosophique a fait l’objet d’articles dans de nombreux journaux français ( Libération , Le Nouvel Observateur , etc.). En répondant aux questions du journaliste Nicolas Truong 46 , le philosophe Alain Badiou s’interroge sur la conception de l’amour dans le monde moderne et analyse le rapport qu’entretiennent certains philosophes avec ce sentiment. Selon le palmarès des ventes réalisé par L’Express chaque semaine, Éloge de l’amour, publié le 4 novembre 2009, est resté dans les dix premières ventes des « documents » – c’est-à-dire des essais – pendant plus de trois mois 47 . Ce succès est vraisemblablement lié à la fois au thème, à l’écriture puisque le livre est très accessible et enfin au format – le livre est assez court.
L’édition philosophique aurait connu un « véritable boom entre 1966 et 1972 » avant de reculer jusqu’en 1985 48 ; puis jusqu’aux années 2000, une croissance plus régulière ramena la part des sciences humaines dans l’édition à ses niveaux antérieurs, mais en volume la vente moyenne par exemplaire est très inférieure à ce qu’elle a pu être il y a trente ans. Philippe Roger, directeur de la revue Critique, confirme cette tendance de baisse du nombre d’exemplaires vendus par titre, en citant Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit entre 1948 et 2001 49 :

« Jérôme Lindon […] me disait déjà, quand j’ai pris la direction de Critique, il y a donc une quinzaine d’années : “Dans les années 1970, si on publiait un livre de sciences humaines, même difficile, on était sûr de le vendre au moins à 2 000 ou 3 000 exemplaires. Et, souvent, on le vendait plutôt à 5 000, voire 10 000 exemplaires”. Ainsi le “secteur” sciences humaines au sens large trouvait-il de lui-même son équilibre financier, si “difficiles” que soient les ouvrages proposés. Or, ajoutait-il, à partir des années 1990, la vente moyenne d’un ouvrage de philosophie-sciences humaines est tombée au-dessous de 500 exemplaires 50 . »

Depuis les années 1990, cette baisse de la vente moyenne par titre est continue. C’est ce que nous a fait remarquer Bruno Péquignot, interrogé sur l’édition de la philosophie chez L’Harmattan :

« Quand je suis arrivé à L’Harmattan, en 1990 comme auteur et en 1992 comme directeur de collection, la norme était 1 200 exemplaires vendus dans l’année suivant la sortie du livre, ce qui est une bonne norme de comparaison. Aujourd’hui, on n’est même pas à 650 exemplaires. Cela a baissé de moitié. Et, pour la philosophie, quand on a créé la collection “Ouverture philosophique”, nous vendions en moyenne 350-400 exemplaires un an après la sortie du livre, aujourd’hui on est à 170-180. Après ils se vendent petit à petit mais il y a une vraie baisse d’achat des livres. C’est vrai aussi qu’il y a plus de titres, c’est l’un des facteurs explicatifs… 51 »

En confrontant ce témoignage de Bruno Péquignot, directeur de plusieurs collections chez L’Harmattan, avec les statistiques du SNE depuis 1995, l’expérience de L’Harmattan paraît représentative de l’édition en général.

L’activité du secteur, qu’elle soit évaluée en termes de chiffre d’affaires, de production en titres ou de production en exemplaires paraît assez fluctuante entre 1995 et 2008. Le chiffre d’affaires lié aux ventes de livres a ainsi augmenté continuellement entre 1995 et 2006 (+ 9 % environ), mais il connaît aujourd’hui une baisse significative (- 23 % entre 2006 et 2008).

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