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La philosophie d'Alain Badiou

De
276 pages
L'oeuvre en devenir d'Alain Badiou est l'objet d'un intérêt grandissant, en France aussi bien qu'en Europe et aux Etats-Unis. Badiou construit une science de l'être, s'appuyant sur les développements de la théorie mathématique des ensembles. Mais il est aussi le penseur de ces évènements qui font de l'homme un être capable d'une vie authentique et engagée. Qu'apporte donc Badiou par rapport à Deleuze ou Derrida ? Comment accomplir le projet de Heidegger tout en destituant son romantisme ?
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La philosophie

d'Alain

Badiou

site: vVW\\I.librairieham1attan.cOlTI diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr
@ L' Harmattan, 2005

ISBN: 2-7475-9638-9 EAN : 9782747596381

Fabien Tarby

La philosophie

ci'Alain Badiou

L'Hartna

ttan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

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Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Emmanuel FALQUE et Agata ZIELINSKI, Philosophie et théologie en dialogue, 2005. Augustin BESNIER, L'épreuve du regard, 2005. Xavier PIETROBON, La nuit de l'insomnie, 2005. Gustavo JUST, Interpréter les théories de l'interprétation, 2005. Jean C. BAUDET, Le signe de l'humain, 2005. Stéphane VINOLO, René Girard: Du mimétisme à l 'hominisation. « La violence différante », 2005. Howard HAIR, Qu'est-ce que la philosophie ?, 2005. Sylvie MULLIE-CHATARD, De Prométhée au mythe du progrès. Mythologie de l'idéal progressiste, 2005. Raymond PERROT, De la narrativité en peinture. Essai sur la Figuration Narrative et sur le figuration en général, 2005. Robert PUJADE, Art et photographie: la critique et la crise, 2005. Jean-Luc PÉRILLIÉ, Symmetria et rationalité harmonique, 2005. Benoît A W AZI MBAMBI KUNGUA, Donation, saturation et compréhension, 2005. Jean METAlS, Pour une poétique de la pensée: l'art du possible,2005. José Thomaz BRUM, Schopenhauer et Nietzsche. Vouloir-vivre

et volonté de puissance, 2005.

Du même auteur:
Matérialismes L'Harmattan,2005. d'aujourd'hui, De Deleuze à Badiou,

1 Philosophie et Vérité

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Celui qui s'intéresse à l'œuvre de Badiou ne peut manquer d'être étonné par la diversité des genres qu'elle implique. Mathématicien, penseur, homme d'action politique, dramaturge et romancier, commentateur, philosophe bien sûr, Badiou est tout cela à la fois. C'est pourquoi, d'emblée, on opérerait une réduction malencontreuse à ne vouloir retenir de cette créativité que deux ou trois termes systématiques. Si par exemple, à juste titre, on retient de sa pensée l'importance du mathématisme, culminant avec la thèse selon laquelle l' ontologie, la science de l'être en tant qu'être, s'accomplit dans la mathématique, on ne doit pas en conclure que Badiou tente tout bonnement d'expulser de la Cité, selon l'antique trait prêté à Platon, les poètes, et que sa pensée est traversée par une quelconque haine de l'élément poétique; car Badiou est tout aussi bien, dès ses premiers écrits, homme de lettre, publiant prose au milieu des années 60, Almagestes et Portulans. Et cette même époque se caractérise déjà par une préoccupation d'ordre mathématique - c'est Le Concept de modèle (1969) -, non moins que par la pensée politique révolutionnaire, visant à établir, pour notre temps, une pensée de la dialectique. Oui, on se saisirait très mal de l' œuvre de Badiou en n'en retenant que la part dite alors essentielle, touchant aux travaux d'ontologie fondamentale, l'élaboration d'un discours de l'être parachevé par L'être et l'événement. Sans doute peut-on dire qu'il s'agit là d'un chef-d'œuvre, et cela au sens de la philosophie la plus traditionnelle, la plus abstraite peut-être. Mais on ne doit pas perdre de vue, alors, ce que la force du personnage, du penseur et disons de l'artiste, a de foncièrement actif, comme si, d'Alain Badiou, émanait la capacité heureuse d'un auto-dépassement constant et joyeux; il ne s'agit pas de verrouiller à chaque livre, à chaque tour de clef un système, ni même de toucher la plus-value sur ce qui fut déjà écrit ou

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pensé. Bien au contraire, il y a toujours à l'œuvre, chez Badiou, un principe d'autocritique raisonné. Et peut-être plus encore: la conscience que chaque aspect de l' œuvre se réfère non à une totalité de sarcophage mais à une procédure particulière et singulière qui aura tenté de signifier, de l'être et de ce que Badiou nomme l'événement, quelque chose de cela, l'être et l'événement, mais ainsi et alors. La pensée elle-même est événementielle, et si elle peut tenter d'en venir à l'événement, si elle doit le faire, elle n'est jamais par là même identique à un quelconque savoir intégral de l'Être. Il ne s'agit dès lors, dans l'œuvre en devenir de Badiou, ni de contradiction flagrante, ni d'un éclectisme forcené, ni d'une passion de la toute-cohérence interne, ni même, comme on le dit parfois de Heidegger ou bien de Wittgenstein, de moments distincts ou de tournant. De quoi donc, alors? De ce que nous disions, de ce qu'un ouvrage et une circonstance d'écriture entretiennent d'événementiel, et se rapportent non pas tant à un Être-dicible circulaire et parfait, manoir d'une pureté savante et véridique, qu'à l'occasion d'écrire ce qui de l'Être se laisse événementialiser (plutôt qu' essentialiser). Mais ce serait peu dire, car il est bien certain que tout écrivain au travail se trouve d'une certaine manière dans cette guise. L'unité a posteriori de l'œuvre, on le sait, n'est jamais qu'une invention de critique post-mortem, un peu sot d'être myope ou presbyte. Pour Badiou, la manière plus exacte se dirait d'abord à partir de ce qui, en lui, le pousse à réaliser, à matérialiser dans son œuvre même cette pensée la plus générale selon laquelle il y a, humainement possibles, 4 procédures de vérité: l'artistique, la politique, la scientifique et l'amoureuse.

Nous ne pourrions avancer plus loin, donc, dans la forme de l' œuvre - comme on dit - sans en venir à l'exposé de cette conception: les quatre conditions de la philosophie. D'un certain point de vue, on ne peut remonter en deçà de cette idée,

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que Badiou pose volontiers comme un axiome existentiel, parce que toute tentative d'invoquer avant cela une détermination relèverait déjà d'une certaine et trompeuse compréhension de la philosophie. De fait, la philosophie, pour comprendre ce qu'elle est, doit reconnaître cette antécédence quadruple à sa saISIe propre. On sait que la déconstruction de Derrida a pour effet une certaine indistinction des champs littéraire et philosophique. La différance travaille secrètement le conceptuel de telle sorte que la pensée philosophique apparaisse finalement comme une littérature des différences. Heidegger éteignit lui-même l'idéal originaire de scientificité de la phénoménologie, encore au travail dans Etre et Temps, dès lors qu'il en vint à la poésie comme au dicible de l'être. On remarque enfin chez Deleuze cette volonté de faire usage du matériau littéraire au sein même de l'écriture philosophique - ce qui ne signifie pas cependant pour lui que la philosophie n'est rien de spécifique; création de concepts, elle a bien son activité propre, mais les coupes sur l'infini ou le chaos que sont les grandes activités de la pensée humaine (art, science, philosophie) supposent des re-créations toujours possibles d'un champ à l'autre, en vertu d'un processus différentiel sans origine ni fin, et qui, par exemple, suppose de l'affect dans l'agencement du concept. Or, et au regard de ces quelques repères contemporains, que sera donc la philosophie pour Badiou ? Doit-elle - Celle qui, dès Platon, dut se dire simultanément selon le mythe et le logos - se donner à la littérature ou, au contraire, aux géomètres? Il est bien certain que la philosophie contemporaine n'a de cesse de s'interroger sur ce qui la distingue ou l' indistingue de l'idéal littéraire, comme le montrent, chacune à sa manière, les positions de Derrida, Heidegger, et Deleuze. La réponse de Badiou est d'abord surprenante: Badiou ne s'en tiendra pas à la dualité de savoir si la philosophie doit être poétique ou déductive - en dépit du fait, ce qui s'expliquera, que l'ontologie soit pour lui la mathématique. Ce qu'il y a, c'est que le philosophe ne comprend ce qu'il tente de faire qu'à partir du moment où, loin de définir d'abord la philosophie, il

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la laisse être à partir de ses conditions. Elle n'est point originaire, la philosophie, sinon en vertu d'une illusion, d'ailleurs universitaire et narcissique, et qui suppose que le philosophe sera comme l'amoureux de la Vérité, le juste et premier prétendant. A cette conception substantielle de la philosophie se rapporte la conception substantielle de la Vérité. La Vérité serait Ceci (ou Cela ?) dont le discours du philosophe serait le Dicible. On distribuerait ensuite les avatars de moindre conscience de cette précieuse substance, ou essence, dans les activités scientifique et poétique. Cette conception vient dès lors que la philosophie se présente elle-même comme une procédure de vérité. La pensée s'expose alors au désastre d'une détention de vérité. Elle peut se vouloir poétique (Nietzsche), scientifique (Husserl), passionnelle (Kierkegaard ou Pascal), ou politique (Platon ou Marx) croyant dans ses conditions devenir cette saisie de vérité. Mais dans tous les cas elle perd ce qui caractérise son authenticité, et qui est la méditation de la compossibilité de ces quatre procédures de vérité. Reprenons: la philosophie ne produit aucune vérité par elle-même. Ce qui en produit, ce sont les quatre procédures. La philosophie, elle, doit rendre raison de ce que ces quatre procédures sont possibles les unes les autres; elle ne cesse cependant de céder à la tentation d'être exposition de Vérité, et, comme l'humanité génère de fait des vérités à travers le Quatre des procédures, sa tentation la plus constante est de se greffer sur la poésie, la science, la politique, la psychanalyse; mais elle prétend dans cette même opération n'être pas seulement cela - de la poésie, de la science, de la politique, de la psychanalyse -, elle prétend être à la fois le savoir pur de son épousée et des autres procédures, rabattues hiérarchiquement sur son élue, parce que la philosophie se sert alors d'une des procédures - qui produit effectivement des vérités comme de la Vérité des vérités, conformément à ce qui guide son télos à la fois historique, naïf et péremptoire. En fait, tant que la philosophie construit ainsi son montage, elle reste dépendante d'une vision sacrée de ce qu'elle est, de l'humanité

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et du monde. Son herméneutique vaut religion du sens, selon la double posture d'une élection (la philosophie est le poétique, est le scientifique, etc.) et d'une continuité entre les 4 procédures. La dissymétrie en elle - cette procédure plutôt qu'une autre - s'accompagne d'une synthèse qui porte, en elle, et les 3 autres et la procédure élue. Mais évidemment le montage reste périlleux, puisque chaque procédure est spécifique et qu'on ne voit pas pourquoi subsumer les 3 autres sous le Un englobant, qui n'est en fait qu'une procédure contemporaine des autres. Il en résulte que la philosophie ne sait plus si elle a un lieu propre en même temps qu'elle ne peut s'empêcher de céder à cette quasi-identification. Si elle ne se délocalise pas ainsi, la philosophie n'aura comme autre voie que l'historicisme ; elle ne sera plus que sa propre histoire, donnant crédit au thème bien connu de sa Fin, la métaphysique de l'étant ayant été épuisée par une modernité qui ne croit plus du tout aux odyssées conceptuelles. Et la voilà paralysée, finalement, entre l'absence d'un domaine réellement sien et I'historiographie. De là que la tâche propre à la philosophie ne soit pas historique, se regarder sans cesse à nouveau, moderniser Hegel ou qui que ce soit, pas plus qu'elle n'est artistique, politique, scientifique, psychanalytique. Mais elle n'est pas non plus à côté de ces domaines, comme un autre espace spécifique. Elle n'en est pas plus la super-synthèse, le Subsumant, parce que les procédures restent hétérogènes; il y a en chacune de l'irréductible aux autres. Néanmoins les procédures sont compossibles, de fait, car l'humain, chaque humain, n'est rien d'autre que cela. C'est qu'il ne faut pas seulement entendre les 4 procédures comme les fruits de la culture humaine; elles ne sont que tout à fait secondairement cela, des théorèmes, des Jocondes, des textes de lois... C'est chacun d'entre nous qui trace à la fois des procédures savantes, artistiques, amoureuses et militantes dans la confiance qu'il a d'avoir à être comme dans la vérité de ce qui lui advient singulièrement - disons par exemple: cette certitude ou façon d'affirmer, cette manière de voir ou humeur,

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et puis une rencontre, une prise de position. Toutefois, l'empirisme des psychologies ne nous mènerait pas loin. Là n'est pas l'essentiel. L'essentiel? Que l'humain soit l'animal qui donne sens à un être sans lui anonyme parce qu'il est l'interloqué de l'événement, parce que quelque chose pour lui advient, et ce quelque chose, l'événement qu'il nomme, n'est rien d'autre que ce dont il peut faire procédure à l'infini, n'étant rien, cet événement, une fois pour toutes de substantiellement défini ou de définitif. Les procédures sont les radicaux existentiels de l'expérience d'avoir à être humain. Mais pour s'en tenir, ou en revenir, pour l'instant, à la philosophie, nous devons concevoir qu'elle est nécessairement torsion avec les manifestations de chacune des procédures spécifiques. Son cœur et son intelligence, en écrire et en faire, ce n'est pas spatial mais tensionnel. Ce n'est pas ici ou là que vous en faites mais pour autant que la compossibilité s'énonce. Que peut-elle bien recueillir de cette compossibilité ? La question est inséparable de ce que sont les vérités de l'art, de la politique, de l'amour et de la science. D'un certain point de vue, la philosophie - si elle existe, puisqu'elle existe à travers des textes et des pensées - ne peut se séparer radicalement de ses conditions. Elle en prend quelque chose. Mais elle ne sera pas savoir, mais fiction de savoir; et elle ne sera pas art, mais fiction d'art. Et elle en agencera nécessairement la superposition. Et de même offre-telle une intensité particulière, que tout philosophe connaît d'expérience, qui s'apparente bien à l'amour, mais débarassé de tout objet singulier. Et de même encore s'adressant en droit à tous elle est comme une stratégie politique sans enjeu de pouvoir. Torsion des conditions, elle saisit leurs vérités ensemble, sans cependant les identifier à une Vérité dont elle serait la détentrice. Cette saisie, dit Badiou, c'est à la fois une capture, une prise mais aussi un saisissement, un étonnement. Dès lors la philosophie, dans le montage de la catégorie de Vérité, disposera d'une sorte d'énonciation spécifique des vérités des conditions. Mais ce sera là le moment et le lieu du plus grand danger: vouloir signifier les procédures comme

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interprétation totalisante, Sens du sens, via la splendeur de la catégorie de Vérité. Non pas. La Vérité, tout au contraire, sera le soustractif: soustractif à toute expérience, tandis que les vérités des conditions nous arriment à un sens encore expérimental (déclarer son amour, comprendre un théorème, être subjugué, s'engager, etc.), soustractif à toute identité ou essence, soustractif à toute plénitude, soustractif à tout lieu de la vérité. Il en résulte que la philosophie doit soustraire la vérité du dédale du sens et qu'ainsi saisies les vérités sont distribuées dans ce qui interrompt le régime du sens. De ce point de vue, la philosophie désubstantialise toute vérité et désacralise toute signification, sacralisation qui constitue à l'inverse, et dès la tendance herméneutique de la philosophie, la pente religieuse, sacralisation qui est ce dont l'homme peine le plus à se défaire; c'est pour cette raison qu'il en reste à la finitude humiliée ou peureuse devant la procession des dieux de toutes sortes et de tous niveaux, manquant ainsi l'infinité qu'il est d'être déjà dans l'Être infini. e' est pourquoi la philosophie est saisie des vérités selon l'éternité. L'éternité n'est point du tout pour Badiou l'attribut du religieux. Au contraire, si seule l'éternité permet de reconduire les vérités singulières des procédures temporelles, les miennes et les vôtres, à l'unité universelle de leur vide en vérité. Saisie dans l'éternité, une procédure singulière a pour Vérité un vide qui ne présente rien, qui opère seulement à partir du vide de l'être et qui rend compte ainsi de la possibilité de la signifiance humaine. La philosophie ne présente donc rien, à proprement parler, sinon que la signification se fait de rIen. Dès lors que la philosophie ne tient pas ferme sur cette exigence du soustractif, elle se fait, d'une manière ou d'une autre, religion, sous la triple détermination du sacré, de l'extase et de la terreur, ce qui est sa honte ou sa bêtise même. Le sacré advient pour autant que, considérant que la Vérité doit emporter en elle, dans son Unité crue, la multiplicité irréductible des conditions et des procédures, l'on cherche le Nom unique de Celle-ci, Nom forcément sacré dans son

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unicité. L'extase alors dit qu'il y a chemin vers Celle-ci, qu'Elle est en un lieu où aller, fût-ce, à la limite, par une théologie négative construisant par la croyance en l'Autre du Monde un tel lieu. Enfin, la pensée devient commandement obscur et tyrannique parce que ce qui n'est pas dans cette Vérité est convoqué devant Elle comme n'ayant point légitimité d'être. Désastre de la pensée dont c'est à se demander quand la pensée a réellement eu la puissance laïque de sortir. D'un autre côté, le philosophe doit affronter son double, qui n'est autre que le sophiste. Le sophiste affirme qu'il n'y a pas de vérité, que tout, de la vérité qui n'existe pas, se réduit aux jeux de langage et de pouvoir, au savoir utile du maniement des règles. La sophistique moderne y ajoute volontiers l'énoncé selon lequel la philosophie n'a plus qu'à se taire, ne pouvant dire l'au-delà des règles, ainsi que Wittgenstein nous y invitait au terme du Tractatus. Nul doute que le discours contemporain - Lyotard mais peut-être aussi Derrida à sa manière - se nourrisse comme au généreux biberon de l'antique sophiste. Contre cela, il faut énoncer premièrement qu'il y a des vérités, deuxièmement que tout à l'inverse de l'énoncé de Wittgenstein selon lequel « ce dont on ne peut parler il faut le taire », la philosophie, comme aventure soustractive, commence exactement là où il s'agit de dire ce qu'on ne semble pas pouvoir dire, c'est-à-dire, toujours, ce qu'il y ad' indiscernable, d'indécidable, d'innommable dans l'être et la pensée. Toute la pensée de Badiou est justement cela, l'écriture du soustractif plutôt que de l'affirmatif; sa puissance et son originalité proviennent de cette volonté de montrer pour ainsi dire l'envers de l'essence, là où celle-ci ne détient son apparente positivité qu'au point où elle s'ouvre d'elle-même à une anti-essence radicale qui est la possibilité même de son visage, point que l'on saura rigoureusement exposer en menant la forme à son impasse sous-jacente, que l'on saura donc d'autant mieux exhiber que l'on poussera l'exigence de formalisation à son comble.

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Bien entendu, l'entreprise de Badiou reste incompréhensible à celui qui ne saisit pas quelle mutation il peut, en ce début de siècle, faire subir au concept archi-traditionnel de vérité. Dans la Grèce de Platon, la vérité dont se moquent les sophistes suppose la visibilité intelligible, eidétique des Idées. Platon lutte contre les sophistes au nom de ceci qu'il y a des Idées. Badiou reprend le geste de Platon, qu'il commente toujours d'une manière saisissante, très éloignée de l'anti-platonisme régnant depuis Nietzsche, et qui agit à la manière d'un thème de la modernité qui nous empêcherait finalement de distinguer ce qu'il y a d'actif dans Platon aujourd'hui au nom du thème trop général de la dévaluation du ciel des Idées - Ciel qui suppose de toute façon un certain académisme de la lecture de Platon. Par exemple, Badiou rappelle que les quatre conditions forment déjà les quatre registres que Platon explore. Il se dit platonicien pour autant qu'on entende par là l'affirmation qu'il y a des vérités et des idées de l'être. Mais bien entendu, les vérités des quatre conditions doivent en même temps entrer dans la configuration post-nietzschéenne. Il ne s'agit nullement d'Essences. En un premier sens, les vérités sont absolument singulières; nul n'aura vos vérités; d'ailleurs vous ne les avez pas, ces vérités; vous en êtes plutôt le moment local, évanouissant, et hasardé; les vérités concernent non exactement la production d'un sujet particulier mais disons, provisoirement, sa trajectoire dans l'être à partir des événements qu'il interprète. Le sujet est produit, rare et toujours unique, comme point d'arrêt évanescent, ou moment fini, d'une procédure infinie de vérité de laquelle il tire son peu d'être aléatoire et qu'il peut prolonger sans fin et sans détenir quoi que ce soit d'Essentiel. Les vérités sont des procédures et non des résultantes; elles n'exposent quelque chose, du savoir et du véridique, que pour autant qu'elles confient au sujet la tâche errante de ne jamais pouvoir déterminer ce qu'elles sont, ni même où elles sont, n'étant que non-étant, n'étant que trou ou vide dans le savoir, savoir qui pour cette raison même peut se constituer comme un procès toujours possible, toujours reconductible par la seule

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force d'une confiance qu'a le sujet ainsi précipité dans l'attente vide d'un" il aura été vrai" - pour moi - qu'il en est ainsi de ceci ou cela, de mon amour, mon engagement, mon émotion ou mon su. Il faut bien se démarquer de toute conception des vérités des conditions comme de quelque chose qui s'inscrirait à la manière d'un savoir positif. Le ceci ou cela des déterminations, formant ce que Badiou appellera le véridique, ne tient qu'à la trouée qu'impose la vérité indiscernable. Le trou fait le savoir. Mais toute confusion de la véridicité et de la vérité retourne au désastre et ne rend absolument pas compte de la possibilité en nous d'un savoir fait à la fois d'errance et de confiance. Mais, en un second sens, il y a une universalité des vérités, et donc, finalement, une singularité universelle des vérités. Chaque sujet à travers ses vérités reconduit à la compossibilité des conditions que la philosophie nomme la Vérité, et cette dernière suppose bien comme matériau une ontologie puis le dégagement, à partir de l'être, d'une structure - paradoxale de l'événement qui donne à voir, dans l'analyse de cette sub-structure encore anonyme, comment tout sujet, par ses vérités, se fait fidèle aux événements. Il y a aussi et surtout que toute vérité se dit d'un sujet sans identité fixe et à partir d'une loi sans loi, pure effectuation sans essence pré-établie, pré-déterminante, hasard seulement relevé par la confiance du sujet en celle-ci, par son caractère militant, qui donne sens aux événements à partir de cette croyance; l'universel advient non pas du tout comme la part commune des esprits mais comme ce que nos vérités ont de vide en commun auprès de l'être anonyme qu'elles supplémentent à partir des événements qu'elles rendent dicibles ; mais être ou anonymat ou vide inaugural qu'elles ne sauraient changer en Soi. Pour chacun de nous, la vérité supplémente le vide inaugural et terminal de l'être, sa situation ontologique, à partir de l'événement irréductible à l'étant et à son apparente identité et densité, éclipse de l'étant qu'elle rend dicible, qu'elle mène cependant à son tour à l'évanouissement de ce qu'elle est, elle, la vérité de cet événement, si bien que nous nous interposons

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entre le vide de l'être, global, et le vide de la vérité, situé à partir des événements. De telle sorte que l'universel soit fatalement une dimension de nos vérités singulières. Car, oui, nous y éprouvons et y convoquons tous, mais chacun à notre manière, c'est-à-dire dans l'irréductibilité de notre situation, le vide. Mais pour en revenir au sophiste, on voit dès lors qu'on ne doit pas souhaiter, en philosophe, en venir à bout une fois pour toutes. Car comment cela serait-il possible sans en revenir au désastre, à l'affirmation: il y a de la vérité et elle est Ceci ou Cela? Le philosophe dépris du sacré contemple le sophiste comme son double, nécessairement, mais doit tenir ferme sur le fait qu'il Y a des vérités et sur la capacité de dire l'indicible en poussant à bout ce dicible. Le sophiste peut le hanter autant qu' il le veut; et il le faut bien, en un sens, si la sophistique, du moins, permet d'échapper déjà au sacré de la Vérité. Il sera cependant, le philosophe, écrit Badiou, le bris d'un miroir. La surface de la langue, qui est ce miroir où le sophiste dispose absolument tout, le philosophe devra la traiter dans son acte de philosophe: tout n'est pas dans la langue. Il y faut une retenue constante et la compréhension que l'être précède le langage, que la problématique du langage ne se saisit qu'à partir de l'être vide, au demeurant, et de la vérité désubstantialisée. Il y a pour Badiou une grande sophistique contemporaine. Celle-ci institue la variabilité des jeux de langage, ce faisant tend à détruire la pertinence du concept de vérité, mais aussi détermine comme rhétorique la pensée, la rabattant bientôt sur l'esthétique, et promeut comme politique la simple pragmatique d'une démocratie telle qu'elle est, qui serait le meilleur des mondes possibles. Mais, plus profondément, la sophistique est un enseignement sur notre époque; elle nous dit le contemporain. Elle permet à la philosophie de se saisir de l'état des conditions aujourd'hui. Le caractère éternisant de la philosophie, par sa catégorie vide de vérité, se trouve maintenant activé par l'état des lieux d'une époque, et qui s'appelle pour nous sophistique. Point capital. Pourquoi la philosophie est-elle sans fin ? Pourquoi en

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appeler à sa mort, est-ce là stupidité, ou plutôt céder à l'impression sophistique? Pourquoi est-elle et sera-t-elle toujours possible? Parce qu'il lui appartient, à chaque époque, de saisir l'état actuel des vérités des conditions selon la pince d'éternité qui est la sienne, parce que, donc, une philosophie se rapporte toujours aussi à une époque, où elle trouve concrètement l'orientation de sa tâche. Ce n'est pas à chaque fois de la même manière, et selon les mêmes problèmes, qu'il faut rapporter les vérités des conditions au vide de la vérité. Pour nous, l'état des lieux est le suivant: la sophistique contemporaine s'exerce nécessairement entre l'âge des sutures de la philosophie à ses conditions et la tentative d'un recommencement de la philosophie. La suture à la poésie, en particulier, est ce qui a déterminé la pensée du vingtième et celle-ci a trouvé son diadème dans la manière dont Heidegger s'est achevé, après avoir un temps, fidèle en cela à Husserl, semblé suturer la philosophie à la science dans sa phénoménologie de l'être et du temps. Mais tout aussi bien le marxisme a-t-il suturé la philosophie à la politique tant que l'on croyait en lui comme en une vérité du politique. Et longtemps, on le sait, la philosophie fut suturée à la scientificité, soit dans l'esprit métaphysique, soit même dans sa réduction au positivisme. Seulement, nous sommes désormais là où, confusément, nous ne croyons plus en ces sutures - sans pour autant assister encore à une renaissance de la philosophie sur la base d'une autonomie claire. Et c'est pourquoi la sophistique ne peut que fleurir, symptôme d'un entre deux pour qui sait encore vouloir la philosophie, mais forme d'un contentement ludique mâtiné de nihilisme pour les autres. Il s'ensuit que les orientations de Badiou sont inséparables de la configuration contemporaine. Il s'en suit que sa définition de la philosophie suppose une sorte de synthèse entre l'éternité du vide et la temporalité d'une époque qu'il s'agit de reconduire à cette première. Cela veut dire: que la philosophie est toujours possible parce que l'actualité est toujours déjà donnée aux penseurs d'un temps; et, deuxièmement, qu'on ne peut prescrire son orientation concrète une fois pour toutes; et,

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troisièmement, que le travail de Badiou, ce qu'il propose, est inséparable de la manière dont il appréhende cette époque. Nous pourrions supposer à la limite, en produisant la fiction d'une autre époque, que les tâches à prescrire soient autres, parce que la configuration serait autre, même s'il s'agit toujours de montrer ce que la philosophie peut tirer des conditions quant au vide de la vérité. Les conditions, qui ne cessent d'avoir une histoire propre, un devenir du moins, forment en ce sens le principe infini de la vitalité, de la nécessité et de la possibilité de la philosophie présente et à venIr. Pour Badiou, la situation contemporaine enjoint d'être platonicien, cela non bien sûr dans le fond mais sur la forme du geste qui seul peut dépasser la sophistique. La suture de la philosophie au poème doit être congédiée, permettant du même coup au poème d'exister pour lui-même; inversement le mathème doit être requis comme ce qui nous donne à voir, comme tel, le vide de la vérité sans céder aux sirènes de la sophistique; puis, la politique doit être refondée, inventée; l'amour doit être réellement pensé. Nous voyons alors la raison profonde de l'apparente dissymétrie entre une suture au poème, refusée par Badiou, et une accointance avec le mathème, qui a toutes ses faveurs. La configuration temporelle et historique qui est la nôtre, c'est elle qui dicte la nécessité de sortir du romantisme poéticophilosophique, et cela ne peut se faire qu'en majorant le mathème au détriment du poème, la voie tout à fait inverse aux élucubrations terminales de Heidegger. Mais enfin, il n'en faudra pas trop vite déduire que Badiou maintient la suture au scientifique au détriment de celle aux poètes. La suture proprement dite signifierait que la philosophie se dirait scientifique; ce n'est pas du tout cela, le geste de préférence badiousien est évidemment autre chose; il désigne l'époque, ce que le philosophe peut et doit faire de mieux des quatre conditions dans l'état actuel. De manière plus générale, la singularité d'une époque commande ainsi non l'éternité de la

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philosophie en elle-même mais - peut-être - l'urgence et l'ordre de ses missions. Il n'en reste pas moins que chaque condition - et donc l'art tout autant que la science - produit sa procédure vers le vide de la vérité; et aussi que la philosophie, entendue selon le registre entier de ses possibilités, doit montrer comment chacune, distinctement, se rapporte à ce vide. Le poème est ainsi l'innommable dans la langue pour un sujet qui énonce et lui-même et le monde; le mathème la puissance de ce que peut le signifiant pris comme tel, et qui révèle que la structure anonyme et réglée de l'être est sans fond assignable. La politique affirme qu'il y a de l'humain pour autant qu'il y ait en chacun, également, de la pensée; et donc reconnaît une insaisissable volonté générale au fondement de chaque volonté particulière; enfin, l'amour dit le deux des sexes, c'est-à-dire la disjonction, comme ce qui ne peut être ramené à l'Un contre toute la littérature ou opinion de la fusion - et par quoi il y a du sujet. Le poème, ainsi, offre une parole non instrumentale, toujours déjà traversée par le vide énigmatique; le mathème dépouille de tout sacre adjacent ou intérieur ce mystère artistique du vide en l'exposant à un règlement qui en démontre la réalité ontologique et anonyme. La politique, inventée, réelle, présente à l'Etat structurel et hiérarchisant la nécessité de l'égalité, la multitude d'un Tous! toujours non-Iocalisable, imprésentable comme tel, mais nécessairement en vérité de ce qu'elle est, elle, la politique. Enfin, l'amour ne peut être que la fidélité à la disjonction du Deux, irrécupérable dans la mystique du deux en Un, et qui fonde qu'il y ait de l'homme et de la femme plutôt que de l'espèce. Et qui adviennent l'un l'autre à la rencontre.

Revenons maintenant à la question formelle de l'œuvre de Badiou, à partir de ce premier fragment de ce dont dispose le cœur de sa pensée. Il y a, bien entendu, dans cet initial parcours, beaucoup d'implicite. Qu'est au juste l'événement par exemple? Mais là, tout juste, avant de tenter de clarifier -

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ou de complexifier - les termes qui ont servi de premier matériau, et que nous allons, dans quelques instants, tenter de confronter à des motifs radicaux de la pensée de Badiou, nous devons faire retour sur cette question. Je disais que l'unité - comme on dit - de l'œuvre de Badiou avait au moins trois traits remarquables: une capacité constante d'auto-dépassement, allégresse de repenser autrement le même, un rapport lui-même événementiel aux circonstances d'écriture, non systématique, enfin la générosité d'emprunter de nombreux chemins, des mathématiques aux ouvrages romanesques ou de théâtre. D'où l'on peut parier que ce style de production doit beaucoup à la pensée des 4 conditions elles-mêmes. L'œuvre explore les conditions, non sans les ramener, à chaque fois, à ce que l'on peut en dégager de proprement philosophique. C'est quelque chose, là, de très différent de la proposition de mixtes, quelque chose qui même s'y oppose en vertu de ce que nous avons dit sur le nœud en torsion qui va de la philosophie proprement dite aux conditions. Il ne s'agit pas d'écrire de la philosophie politique, ni une esthétique, une philosophie de l'art, ni une épistémologie, une philosophie de la science, ni une théorie philosophique de l'amour. Il s'agit à chaque fois de dégager en suivant une condition - ou plusieurs -les effets proprement philosophiques que l'on peut en retirer, dans la philosophie et pour elle. Une métapolitique, par exemple, plutôt qu'une philosophie politique, et une Inesthétique, plutôt qu'une esthétique. Tout autre chemin en reste à la considération que la philosophie se réalise comme politique, comme conscience de ce qui serait en jeu dans l'art, etc. Et on en reviendrait à la conception de la Vérité substantielle. C'est donc tout naturellement que Badiou, avec une force incomparable, va pratiquer les conditions: pratiquer la littérature (roman et théâtre, prose), pratiquer les mathématiques (la théorie des ensembles), pratiquer la politique (son activité de militant autour de "l'Organisation politique", ses nombreux écrits de combat), et se rapporter à la psychanalyse et à Lacan, enfin. Mais il s'agira, quand il s'agira de philoso-

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phie, non de faire de la philosophie sur une condition, de rapporter cette condition à sa conscience philosophique; il s'agira de montrer ce que le philosophe, pour la Vérité, peut saisir des vérités circulant dans telle ou telle condition. C'est ainsi que la philosophie, chez Badiou, s'assure d'autant mieux une charge spécifique, une écriture et une thématique propres, et que loin d'avoir à disparaître parce qu'elle serait un aspect culturel défunt, ou désormais impuissant, parce qu'elle serait la nomination obsolète, générale, et privée de contenu des autres activités de l'esprit - sciences humaines désormais indépendantes, poétique, littérature, voire sciences dures -, elle ne peut cesser d'être et d'avoir pour tâche de s'écrire, nul ne pouvant réaliser à sa place le projet de désubstantialisation de la Vérité à partir des conditions révélantes. Où l'on touche à une grande différence d'avec ce qui se trouve proposé chez Deleuze (re-création universelle des motifs d'une discipline dans l'autre, usage philosophique d'un concept scientifique, d'un affect artistique), ou chez Derrida (littérature critique de l'écriture philosophique), chez Heidegger enfin qui suppose une sorte de retour néo-présocratique du poème de l'être au-delà de la philosophie de l'étant, achevée selon lui - par ses soins. La philosophie est une activité spécifique pour Badiou, absolument irremplaçable, mais elle doit pour ce faire se nouer à ses conditions comme à ce qui, justement, conditionne la possibilité de son discours autonome. Et elle ne doit jamais supposer qu'elle réalise le plus haut d'une de ses conditions, elles-mêmes spécifiques. Tout cela doit nous permettre de mieux comprendre l'agencement de l' œuvre de Badiou. Une littérature, tout d'abord, mais qui n'est nullement la vulgarisation de sa philosophie, au sens où l'on peut assigner une telle approche à l'œuvre littéraire de Sartre, bien qu'en même temps il soit remarquable que la grande tradition française des écrivainsphilosophes se prolonge ainsi en Badiou. Qui est, j'imagine, pour Badiou, une expérience en elle-même de la condition artistique, et qui l'engage évidemment comme homme et penseur à travers son esthétique.

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Une philosophie, ensuite, et qui se rapporte aux conditions mais pour elle-même. Une remarque s'impose dès maintenant à propos de ce que l'on tient pour le chef-d'œuvre, à ce jour, de Badiou, à savoir L'être et l'événement. Ce que nous avons dit doit permettre de mieux comprendre le sens de cet ouvrage dans la configuration générale. L'être et l'événement traite d'une des conditions, la scientifique, la mathématique plus exactement. C'est de ce point de vue qu'il faut comprendre que dans l'avenir de l'œuvre, et dans sa fonction d'adresse aux disciples, cet ouvrage, central du point de vue de sa puissance et de son ambition, réalise ce qu'il est possible, tout aussi bien - et à quoi le reste de l' œuvre de Badiou travaille - de réaliser pour les autres conditions. Central, il l'est par sa majesté, par ce qu'il convoque, à mes yeux, d'unique dans l'histoire de l'ontologie, un usage des mathématiques sans égal; mais il ne serait pas faux non plus de le tenir pour un brin du nœud des conditions parmi le Quatre. Par où l'on doit voir ce que le travail de Badiou a d'inextinguible... Et il est en ce sens tout à fait cohérent avec l'idée de la philosophie et de la vérité que se fait Badiou que L'être et l'événement pose la thèse, à certains scandaleuse, selon laquelle l'ontologie, c'est la mathématique. Qui, en effet, peut et doit réaliser l'ontologie? Si elle le faisait, la philosophie retournerait à ce qu'il y a de foncièrement idéaliste chez Heidegger; elle se croirait encore reine et disserterait bien vite sur quelque secret qu'elle perce ou met à jour. Le philosophe ne serait pas conséquent avec sa tâche, la désubstantialisation de la Vérité, qui seule le sépare du religieux. Qu'une des conditions réalise l'ontologie signifie que cette condition-là expulse le sujet pour s'en tenir à l'être. Dans son procès, L'être et l'événement réalise donc l'ontologie pour autant qu'il explicite les effets philosophiques du mathème, tandis que le mathématicien, attelé au travail, n'évoque pas même la question de l'ontologie. C'est bien ce que l'on peut appeler ontologie, cette manière qu'a la philosophie d'expliciter en elle les effets du mathème, de cette condition-là. Car il faut bien du philosophique pour poser la question. Comme il en faut pOUf,à partir de cette ontologie,

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présenter une méta-ontologie, qui est une doctrine de la Vérité et du Sujet décrite à partir de ce que le philosophe peut tirer du mathématisme ; et telle est la deuxième partie, si l'on veut, de L'être et l'événement. Résumons donc en disant que L'être et l'événement est un (grand) livre de philosophie sur cette condition, la scientifique, touchant à ce que I'historicisme considère comme le centre de gravité de la philosophie, l'ontologie, et qui est, pour Badiou, la mathématique. Mais livre de philosophie, encore, parce que Badiou suit dans le champ de la philosophie les effets de la condition en elle-même aveugle à la question même de l'ontologie - s'il n'y a en effet pour le mathématicien que des problèmes mathématiques. Livre de philosophie, enfin, parce qu'à partir de cette base Badiou peut proposer d'autant mieux le montage complexe du sujet et de la vérité en leur condition ontologique, ce que seule la philosophie peut faire. Outre sa redoutable puissance spéculative, c'est peut-être parce qu'il s'agit d'ontologie, c'est-à-dire de ce que nous tenons - à tort ou à raison - pour le temple de la philosophie, que L'être et l'événement produit un effet incomparable sur ses lecteurs. Mais si l'on a bien saisi la doctrine des conditions et du nœud avec la philosophie, il sera loisible et utile de comprendre qu'une théorie du sujet et de la vérité, complète, encore que nécessairement inachevable - c'est-à-dire une philosophie proprement dite - s'écrit tout aussi bien selon les trois autres conditions - l'artistique, la politique, l'amoureuse. Ce n'est qu'à la problématique jonction - qui n'existe jamais de fait - des effets philosophiques des conditions que le sujet et la vérité seraient parfaitement explicités. Et c'est ce à quoi veille l'œuvre de Badiou en son ensemble. Croire a contrario que l'ontologie est centrale n'est-ce pas en effet, une fois de plus, au nom de l'Etre, croire en un lieu de la Vérité? Quelques mots, maintenant, sur les deux autres aspects: le caractère événementiel de la production de Badiou et son allégresse auto-critique. Qui s'intéresse à lui ne peut manquer de constater son goût pour une certaine multiplication des écrits, opuscules, textes de circonstances, textes consacrés à ce

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que Deleuze aurait nommé des intercesseurs: ce peut être tout aussi bien Beckett, Deleuze lui-même, Mao, Mallarmé, Rimbaud, mais aussi, étonnamment, Saint-Paul. C'est là ce que nous disions, à savoir que pour Badiou un livre et un écrit portent eux-mêmes quelque chose d'événementiel. Certes, cette richesse est celle non pas de tous les grands penseurs mais d'un certain nombre. Ce qui fait plus encore la particularité de Badiou c'est que, parcourant l'œuvre, on ne manquera pas d'y reconnaître un principe constant non exactement de remise en cause mais en question. Certains, de loin, voudraient-ils y voir de flagrantes contradictions ou de gênantes et obscures fluctuations de la pensée? A ceux-là, il faudrait rappeler, le cas échéant, que la fermeté d'une pensée ne se conquiert pas à coups de vis répétés mais par l'art des retouches. Et dire, plus simplement, qu'il ne s'agit pas de cela mais plutôt d'une capacité à atteindre ce point où une insatiable libido de penser, pour reprendre l'expression de François Wahl, ne convoque pas son passé pour s'assurer de son présent. Le fond de l'affaire, à très grande échelle, est constitué par la place de la question dialectique chez notre auteur. La dialectique semble d'abord la grande affaire badiousienne, cela dès la Théorie de la contradiction, conformément à une orientation marxiste et maoïste. Dans ce cadre, la Théorie du sujet pousse à la limite cette analyse dialectique du réel en assignant celle-ci aux registres esthétique, mathématique et politique. Mais ensuite tout se passe comme si la dialectique devait être progressivement abandonnée par Badiou au profit d'un discours sur le multiple, qui exprime effectivement une autre démarche que le biais dialectique. De la dialectique, L'être et l'événement ne souffle mot et Badiou a pu lui-même annoncer que le temps de la dialectique s'était consumé. Songeons que l'affirmation du multiple chez Deleuze a toujours introduit le refus de toute figure dialectique, avec une constance manifeste cette fois-ci; la dialectique suppose que l'on tienne la différence et le différentiel pour une opposition qui ne dit pas son nom, qui n'est point parvenue à la clarté de son auto-conscience. Inversement: le multiple répond qu'il