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Michel Foucault et la dignité humaine

De
178 pages
La dignité humaine est une notion polysémique et « floue ». Il est donc important de comprendre sa construction juridique afin de mesurer les enjeux philosophico-politiques de son usage et son rapport avec les droits de l'homme. La pensée de Michel Foucault est ici utilisée comme méthode d'approche de cette notion. Il est question ici de repérer parmi les documents juridiques, philosophiques, médiatiques, etc., le sens possible de cette notion dans ces différents contextes en nous référant à l'usage régulier qui en est fait dans le monde juridique actuel.
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Michel Foucault lucas guimaraens
et la dignité huMaine
La dignité humaine est une notion polysémique et « foue ». Il est donc
important de comprendre sa construction juridique afn de mesurer les enjeux
philosophico-politiques de son usage et son rapport avec les droits de l’homme.
La pensée de Michel Foucault est ici utilisée comme méthode d’approche de
cette notion. Il n’est pas question d’écrire l’histoire de la dignité de la personne
humaine, mais de repérer parmi les documents juridiques, philosophiques, Michel Foucault
médiatiques, etc., qui encadre son usage, non pas le sens caché de cette notion,
mais le sens possible qu’elle a dans ces diférents contextes en nous référant à
et la dignité huMainel’usage régulier qui en est fait dans le monde juridique actuel.
Le dispositif de la dignité de la personne humaine peut-il être compris
comme un « panoptique conceptuel », voire une architecture argumentative
qui permette d’établir les diférences existantes entre le permis et l’interdit
au niveau moral et d’observer les changements des mœurs, bien qu’il reste
invisible à ceux qui sont analysés ?
Titulaire du Master en Philosophie de l’Université de Paris 8,
Lucas Guimaraens est un poète brésilien, ambassadeur de la
Paix au Cercle universel de la paix (Suisse / France) et membre
de l’Académie de Lettres de Mariana, Brésil.
la philosophie en commu n
c ollection dirigée par s téphane Douailler, Jacques poulain et patrice Vermeren
Illustration de couverture : Fernando Pacheco, Expressão Geométrica da Minha Mente, 2013 –
Acrylique sur toile
ISBN : 978-2-343-04090-5
17 euros
lucas guimaraens
Michel Foucault et la dignité huMaine











Michel Foucault et la dignité
humaine



La Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler,
Jacques Poulain, Patrice Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée,
l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un
individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les
querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément
supplanté tout débat politique théorique.
Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage.
S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage
du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y
soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à
l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient
contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les
enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la
falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des
sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de
leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la
philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité
jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le
débat critique se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les
philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des
institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de
Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de
cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en
commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce
qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la
dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.


Dernières parutions

Eugenio CORREA, La conception techno-économique du temps,
2014.
Ewerton RIBEIRO, La théorie pragmatique de l’action, 2014.
Fabrice AUDIE, Spinoza. Problèmes de l’idée vraie, 2014.
Jean PERISSON, Une vie de héraut, Un chef d’orchestre dans le
siècle, 2014.
Rosemarie FERENCZI, Kafka. Subjectivité, histoire et structures,
2014.
Lucas Guimaraens
















Michel Foucault et la dignité
humaine

















































































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04090-5
EAN : 9782343040905
INTRODUCTION
La pensée juridique qui a donné naissance, entre autres,
au principe de souveraineté et d’autonomie des
Etatsnations, était la même que celle qui autorisait le souverain à
disposer de la vie de ses sujets. Comme l’a déjà dit le
philosophe Frédéric Rambeau, le pouvoir souverain a été aussi
celui le droit de vie et de mort, issu de la patria potestas
« qui donnait au père de famille romain le droit de «
disposer » de la vie de ses enfants ainsi que celle des esclaves ;
[…] Le droit de vie et de mort tel qu’il se formule chez les
théoriciens classiques tels que Grotius, Hobbes ou
Pufen1dorf en est une forme déjà considérablement atténuée » .
Désormais, « on ne conçoit plus qu’il s’exerce dans
l’absolu et inconditionnellement, mais dans les seuls cas où
2le souverain se trouve exposé dans son existence même » .
Aujourd’hui, même si l’Etat ne se prononce pas directement
sur la mort de ses nationaux, il lui est licite d’exposer leur
vie en cas de guerre. En ce sens, « il exerce sur eux un droit
3« indirect » de vie et de mort » .
Le même raisonnement utilisé par le souverain pour
maîtriser la vie de ses sujets a été révisé par les révolutionnaires
1 RAMBEAU, Frédéric. Michel Foucault : la volonté de savoir : droit
de mort et pouvoir sur la vie. Paris : Folio, 2006.
2 Ibid.
3 ibid. de 1789 afin de mettre en place l’émancipation de l’homme
en tant que produit social.
Avec le développement rhétorique et le besoin de
préciser le sens même du Droit, les limites des actions de l’Etat
et des individus vis-à-vis des sujets politiques nationaux et
internationaux, l’homme s’est aperçu encore une fois de la
nécessité d’outrepasser le cadre fermé et strict d’un seul
domaine (en l’occurrence le Droit) et a essayé de chercher
des réponses dans des textes et pensées quelque peu
éloignées de son propre univers conceptuel.
Avec le surgissement de l’idée universelle de droits de
l’homme et de la construction très récente de l’homme
lui4même , la recherche d’un fondement unique qui
rassemblerait tous les êtres humains dans une seule famille s’est
avérée à la fois nécessaire et maladroite. La notion de dignité
de la personne humaine en fait partie. Les nouveaux acquis
technologiques, les chocs de cultures dans un monde dont
les frontières changent à chaque instant et les nouveaux
appels des individus vers une plus grande autonomie de la
volonté en même temps que la critique de
l’autodétermination de tout un chacun se renforce sans cesse et font en
sorte que l’existence même de l’homme soit mise en doute.
Au fait, il est tout à fait de l’actualité la recherche d’un
fondement unique de l’homme, de ce dont l’effacement serait
4 Michel Foucault écrit dans Les mots et les choses que l’homme en tant
que concept opérationnel des sciences et de la philosophie, est apparu au
début du XIXème siècle. Désormais, l’homme moderne se tenait au
centre des sciences, étant à la fois l’objet et le sujet de celles-ci. Ainsi,
« l’homme occidental n’a pu se constituer à ses propres yeux comme
objet de science, il ne s’est pris à l’intérieur de son langage et ne s’est
donné en lui et par lui une existence discursive que dans l’ouverture de
sa propre suppression : de l’expérience de la Déraison sont nées toutes
les psychologies et la possibilité même de la psychologie ; de
l’intégration de la mort dans la pensée médicale est née une médecine
qui se donne comme science de l’individu». FOUCAULT, Michel, La
naissance de la clinique, p. 173, 198-9.
8aussi la disparition de l’homme lui-même. Bref, dans le
domaine des droits de l’homme ainsi que dans celui de la
dignité de la personne humaine – qu’ils signifient la même
chose ou non –, on a toujours eu la volonté de généraliser ce
qui n’est pourtant pas généralisable.
Toute cette problématique s’inscrit donc dans ce que
Wittgenstein appelait la « soif de généralité ». C’est parce
qu’une proposition prend sa signification à partir de son
usage dans le contexte linguistique dont elle fait partie et
parce que la « langue ne détient pas l’unité formelle qu’on
imaginait, mais une famille de structures plus ou moins
5apparentées entre elles » , qu’on peut analyser – à l’instar
du philosophe – ses notions de « ressemblance de famille »
et de « jeux ». En somme, pour Wittgenstein, il n’y a que
des propriétés appartenant à certains groupes de jeux. C’est
la même logique de la « » : nous
avons, parmi les divers membres d’une même famille, des
similitudes qui s’entrecroisent entre elles (le nez, la taille,
etc…) mais nous n’avons pas une seule caractéristique
appartenant à tous les membres d’une même famille, d’un
même « jeu ».
6Ainsi, dans le Cahier Bleu , Wittgenstein développe la
notion de « jeux de langage ». A partir des Investigations
Philosophiques, on constate que la signification de chaque
mot est ancrée dans son usage. Une proposition n’aurait
donc de sens que si elle était insérée dans un « jeu de
langage » précis. C’est pourquoi on n’a pas à proprement
parler de formes proportionnelles générales. Il faut donc avoir
la force de s’enfuir loin de la « soif de généralité ». Selon
7Jacques Bouveresse , le mot « soif » peut donner l’idée
5 WITTGENSTEIN, Ludwig, Philosophical Investigations, §108.
6Le cahier bleu et le cahier brun, Paris,
Gallimard, 1996, tome 331. (Tel).
7 BOUVERESSE, Jacques, Philosophie, mythologie et pseudo-science :
Wittgenstein, lecteur de Freud, page 16.
9d’une tentation à laquelle Wittgenstein lui-même avait
succombé quand il a écrit son Tractatus : le « trouble »
viendrait de la forte inclinaison des philosophes, apportée par la
science, pour trouver des concepts généraux qui peuvent
être appliqués à des cas particuliers.
Dans le présent travail, le noyau dur est exactement celui
de travailler avec des concepts ne faisant pas partie d’un
même système de langage (le Droit par rapport à la
philosophie et à la morale) et dont l’intention est celle de
rassembler des raisonnements quelques fois aux antipodes les
uns des autres. Comme corollaire logique de cette pensée,
8Foucault dit que la « nécessité de nommer » a toujours
impliqué que l’on fixe son attention sur certains aspects de
ce que l’on voit à l’exclusion de certains autres. Bref, la
même volonté de maîtriser la signification et puis l’usage
d’un mot ou d’une chose fait en sorte qu’on diminue ou
dévie le sens même de cette chose ou mot.
Pour essayer de ne pas tomber dans ladite soif, nous
avons décidé d’utiliser la méthode foucaldienne afin de
préciser le socle de notre recherche. Ce travail appartient au
domaine de la philosophie du droit. Ainsi, nous partageons
le raisonnement du juriste Olivier Cayla selon lequel la
problématique concernant la dignité de la personne humaine et
les droits de l’homme et, plus précisément, le « combat de
l’anti-perruchiste est ainsi, en définitive, un combat de la
9philosophie du droit » . Cela ne nous empêche donc pas de
produire un raisonnement tout à fait important pour le
professionnel du Droit de terrain, c’est-à-dire les avocats,
juges, etc. dans le domaine des droits de l’homme.
8 Expression utilisée par Michel Foucault dans son Les mots et les
choses.
9 CAYLA, Olivier et THOMAS, Yan, Du droit de ne pas naître : à
propos de l’affaire Perruche, Paris, Gallimard (« Le débat »), Paris, p.
80. Plus loin, on verra le sujet de la querelle entre les perruchistes et les
antiperruchistes à propos de l’affaire Perruche.
10Etant donné que la méthode même de Foucault (I) est la
justification de ses conclusions, dans un premier temps, il
nous sera très important de travailler tout d’abord avec sa
méthode archéologique (section 1) afin de comprendre les
règles de formation et les conditions de possibilité de
l’usage du discours juridique contemporain sur la dignité de
la personne humaine ; ensuite, nous devrons analyser sa
deuxième méthode (qui s’avère être aussi une approche
d’analyse critico-épistémologique), la généalogie (section
2), afin de comprendre les enjeux existants entre les
pratiques discursives et celles qui sont extra-discursives (les
institutions). Selon ce philosophe, tant qu’on est dedans une
épistémè, i.e. un système de pensée avec ses règles de
fonctionnement concernant une époque donnée, il nous serait
impossible d’approfondir et de comprendre notre pensée
10actuelle : nous aurions ce que Alan Sheridan a appelé
11« les limites du pensable » . Cela étant, on pourrait alors
s’interroger sur le rôle même de Foucault, c’est-à-dire la
place qu’il prend pour pouvoir dire ce qu’il dit sur
l’épistémè, lieu où son discours à lui est aussi inséré.
Pour répondre à cette question, le philosophe foucaldien
Alan Sheridan nous dit que ce « que dit Foucault n’est
dicible que parce que les règnes successifs de la raison et de
10 SHERIDAN, Alan, Discours, sexualité et pouvoir : initiation à
Michel Foucault, page 12.
11 En guise d’exemple, Foucault analyse l’Histoire Naturelle au
XVIIIème siècle, et il nous dit que ce qu’on appelle aujourd’hui «
biologie » n’existait pas avant. Cela parce que « la vie elle-même n’existait
pas. Il existait seulement des êtres vivants, et qui apparaissaient à
travers une grille du savoir constituée par l’histoire naturelle ». Pour le
philosophe, si on a pu ignorer une si grande part de ce qui est apparu
après, ce n’est pas parce que la science avait enfin découvert sa vocation
rationnelle, et rejeté le poids mort de la superstition, mais parce que les
signes étaient considérés comme faisant partie des représentations et
non des choses elles-mêmes. C’est parce que l’on pouvait dire les
choses d’une façon nouvelle que l’on pouvait les voir sous un jour
nouveau. Voir FOUCAULT, Michel, Les mots et les choses, p. 139 et ss.
11la science touchent à leur fin, et parce que, depuis
Nietzsche, les fissures qui lézardent l’édifice humaniste
12deviennent de plus en plus apparentes » . Bref, Foucault
peut dire ce qu’il dit parce qu’on passe par une transition
épistémique. En prenant le relais de cette pensée – mais
dans un tout autre niveau –, le sociologue Boaventura de
Sousa Santos, a continué de développer l’idée d’épistémè et
celle de dispositif, et a essayé de dégager les mécanismes
internes à ceux-ci. Pour lui, nous serions en train de passer
par une transition paradigmatique, d’où la possibilité
d’entrevoir les traces du paradigme dominant et celui en
13émergence. Selon ce sociologue , toute la connaissance
nous amène à une trajectoire, une progression d’un point ou
un état A, ici appelé ignorance, vers un point ou état B, ici
désigné savoir. On peut distinguer les formes de
connaissance en analysant les deux points et la trajectoire qui
conduit l’un vers l’autre. Il n’y a donc pas ni l’ignorance
générale, ni le savoir général. Tout le savoir en est un qui
repose sur une certaine ignorance et, vice-versa, toute
l’ignorance est une ignorance reposant sur un certain savoir.
Le paradigme de la modernité possède deux formes
principales de connaissance : la connaissance-émancipation et la
connaissance-régulation. La connaissance-émancipation
serait la trajectoire entre l’état d’ignorance – ici appelé
l’état de colonialisme – et l’état de savoir – ici appelé l’état
de solidarité.
De son côté, la connaissance-régulation serait aussi une
trajectoire entre l’état d’ignorance – ici appelé le chaos – et
l’état de savoir – ici appelé l’ordre. Si le premier modèle de
connaissance développe un chemin dont le départ serait le
colonialisme et dont le but serait la solidarité, le second

12 SHERIDAN, Alan, Discours, sexualité et pouvoir : initiation à
Michel Foucault, page 103.
13 SANTOS, Boaventura de Sousa. A crítica da razão indolente: contra o
desperdício da experiência.Vol. 1. 3 ed. São Paulo: Cortez, 2001. 415 p.
12 développerait un chemin dont le point de départ serait le
chaos et la fin serait l’ordre. Encore, on peut constater que
durant les derniers deux siècles, la rationalité
cognitiveinstrumentale de la science et de la technologie s’est rendue
supérieure aux autres. Par conséquent, la
connaissancerégulation a conquis la primauté sur la
connaissanceémancipation : l’ordre est devenu la forme hégémonique de
savoir et le chaos est devenu la forme hégémonique de
l’ignorance. Ce déséquilibre en faveur de la
connaissancerégulation a permis à cette dernière à re-codifier dans les
termes propres à elle-même la connaissance-émancipation.
C’est pourquoi l’état de savoir dans la
connaissanceémancipation est devenu l’état d’ignorance dans la
connaissance-régulation (la solidarité a été codifiée en tant que
chaos) et, inversement, l’ignorance dans la
connaissanceémancipation est devenu l’état de savoir dans la
connaissance-régulation (le colonialisme a été codifié en tant
qu’ordre). C’est exactement la situation dans laquelle on se
trouve et d’où il faut s’en enfuir. Et le chemin possible
pourrait être celui d’analyser la connaissance-émancipation
et lui donner la primauté sur la connaissance-régulation.
L’absence de réponses aux individus par rapport aux droits
fondamentaux – problématique venue de la primauté de la
connaissance-régulation – a fait des droits de l’homme
l’outil le plus puissant pour atteindre l’émancipation des
libertés publiques. Mais pour autant, les droits de l’homme
restant jusqu’à aujourd’hui un sujet à controverses, qui ne
répond pas, pour certains, aux enjeux sociaux et aux
nouveaux besoins des citoyens, la dignité de la personne
humaine est invoquée, selon une partie de la doctrine, pour
combler des lacunes desdits droits ou, selon une autre
partie, pour empêcher leurs conséquences néfastes.
Comme on l’a déjà dit, le concept même de dignité de la
personne humaine serait quelque chose d’extérieur au
discours juridique à strictement parler. C’est pourquoi, dans un
13second temps (II), nous allons analyser la construction
philosophique de la dignité de la personne humaine dans
l’exemple de l’épistémè moderne chez Kant (section 1) et
puis, sa construction juridique (section 2). La plupart du
temps, nous avons utilisé le raisonnement de la doctrine qui
prône pour principe, le principe de la dignité de la personne
humaine. Cela ne veut pas dire pour autant que cela est
notre choix.
Après avoir compris les enjeux desdits concepts, nous
allons pouvoir analyser les composantes de ce principe
(section 3). Finalement, étant donné son caractère polysémique
14et « flou » , nous serons capables d’analyser l’usage du
concept de dignité de la personne humaine (section 4) selon
ses diverses dimensions (4.1) afin de pouvoir entreprendre
la tâche de comprendre les enjeux existants entourant la
dignité de la personne humaine et les droits de l’homme
(4.2).
Toute notre démarche sera balisée, comme je l’ai déjà
dit, par la pensée du philosophe Michel Foucault. C’est
pourquoi on ne cherchera pas une origine précise des
notions à analyser. En outre, la querelle entre les
jusnaturalistes et les positivistes, bien que pertinente en ce qui
concerne les motifs et justifications utilisés pour valider le
principe de dignité de la personne humaine, ne sera pas ici
traitée. L’objectif principal de cette étude n’est pas d’écrire
l’histoire de la dignité de la personne humaine, mais de
chercher parmi les documents juridiques, philosophiques,
médiatiques etc., non pas le sens caché de cette notion, mais
son sens possible de celle-ci en nous référant à l’usage
régulier qui en est fait dans le monde juridique actuel.
14 Expression utilisée par Olivier Cayla dans l’article paru au journal
« Le Monde » du 31 janvier 2003.
14I. LES NORMES CHEZ M. FOUCAULT
On pourrait dire que, dans la pensée de Foucault, on
discerne deux modèles d’analyse qui se complètent : le premier
s’appliquant à comprendre les modalités selon lesquelles
s’effectuent la normalisation des discours, le second se
déployant vers une généalogie critique de la normalisation des
conduites dans leur élément concret, directement matériel et
pratique. Dans le premier cas, il s’agirait de son archéologie.
Dans le second, de sa généalogie. Malgré ce partage de
modèles, dans la Naissance de la clinique, on aperçoit déjà un
regard portant sur les dépendances extra-discursives de la
création et de la dissémination d’une certaine pratique
discursive. Cela se produit quand il étudie la relation
d’implication entre les transformations du savoir médical et
les changements économiques, politiques et sociaux.
Cependant, dans le présent travail, nous avons décidé de
partager le développement de sa méthode et approche en
deux parties. La première sera celle où sera développée
l’explication des pratiques discursives (surgissement, règles
internes, etc.) (section 1) ; la seconde sera celle où les
pratiques extra-discursives seront étudiées dans leurs relations
avec les discours d’une époque donnée (section 2).
Etant donné que notre but est de comprendre l’usage de
la notion du respect de la dignité de la personne humaine de
nos jours, dans cette première partie du travail nous allons
développer les idées foucaldiennes de base, sans nous attar-
der à épuiser le sujet. Les exemples du philosophe, même
quand ils nous semblent trop éloignés de l’objet de notre
recherche, servent à faire comprendre le raisonnement de
Foucault. D’ailleurs, comme lui-même l’avait dit maintes
fois, son objectif n’était pas de faire l’histoire du passé,
mais de comprendre le présent. Pour ce faire, il nous faudra,
bien sûr, analyser certaines découpes historiques.
SECTION 1. ARCHÉOLOGIE DU SAVOIR
Le terme archéologie apparaît pour la première fois dans
Folie et déraison : Histoire de la folie à l’âge classique en
1961. Ce livre a été réédité par Gallimard en 1972 sous le
nom d’Histoire de la folie à l’âge classique. Dans cet
ouvrage, le terme archéologie est employé presque en passant,
comme s’il cherchait un mot qui distingue ce qu’il fait de
« l’histoire ». Ce concept, qui est ébauché ici, jouera un rôle
fondamental dans sa pensée, depuis cette œuvre jusqu’à
l’Archéologie du savoir, en passant par la Naissance de la
clinique et les Mots et les choses. Pour Foucault, l’histoire –
et surtout l’histoire des idées – est trop profondément
imprégnée des notions de continuité, de causalité et de
téléologie, qui ont leur source dans le rationalisme moderne et
dans la notion cartésienne de sujet constitutif. « Contre la
marche triomphante et horizontale d’une histoire tournée
vers l’avenir », Foucault dresse la « verticalité constante »
du tragique, des limites du pensable.
Contre une analyse tautologique et inessentielle de
15l’histoire, contre le recours historico-transcendental qui
cherche « au-delà de toute manifestation et de toute
naissance historique, une fondation originaire, l’ouverture d’un
horizon inépuisable, s’ouvre un projet qui serait en recul
par rapport à tout événement, et qui maintiendrait à travers
15 FOUCAULT, Michel, L’Archéologie du savoir, p. 54.
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