Paradoxe sur la recherche II

De
Publié par

Ce volume expose les "dessous" de la recherche telle qu'elle s'inscrit dans les écrits de Valéry, sous certains aspects suggérés par la quête pseudonymique chez Kierkegaard. Il poursuit et complète la réflexion du 1er volume, où l'enjeu du savoir était pris en tant que tel. Ici, on s'intéresse plutôt aux "à-côtés" que la recherche ordinaire a tendance à effacer dans ses oeuvres cachées.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 180
Tags :
EAN13 : 9782296808829
Nombre de pages : 318
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat








PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
Les dessous de la recherche
dans les « Cahiers » de Paul Valéry




















Epistémologie et Philosophie des Sciences
Collection dirigée par Angèle Kremer-Marietti

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se
donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le
travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs
dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse",
"accélération", "particule", "onde", etc.
Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de
répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte
conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la
recherche scientifique considérée.
1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories
invoquées, débouchant sur des résultats ?
2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et
théories, assurant la validité des concepts ?

Dernières parutions

Edmundo MORIM DE CARVALHO, Paradoxe sur la recherche : sérendipité,
Platon, Kierkegaard, Valéry, 2011.
Antonella CUTRO, Technique et vie, Biopolitique et philosophie du bios dans
la pensée de Michel Foucault, 2011. Du rationnel à l'inconscient dans les
«cahier» de Paul Valéry, 2010.
Edmundo MORIM DE CARVALHO, De l'inconscient au conscient.
Psychanalyse, science, philosophie, 2010.
Ignace HAAZ, Les normes pénales chez Rawls. Etudes éthiques en droit pénal,
2010.
Janusz PRZYCHODZEN, François-Emmanuël BOUCHER et Sylvain DAVID,
L'esthétique du beau ordinaire dans une perspective transdisciplinaire. Ni du
gouffre ni du ciel, 2010.
Eduardo CAIANIELLO, La science et la voix de l’événement. A la recherche
du sens, 2010.
Edmundo MORIM DE CARVALHO, Paradoxes des menteurs : philosophie,
psychologie, politique, société, 2010.
Edmundo MORIM DE CARVALHO, : logique,
littérature, théories du paradoxe, 2010.
Jean-Pierre COUTARD, De la singularité, 2009.
Michel de BOUCAUD, Psychiatrie et psychopathologie. Les désorganisations
psychiques , 2009.
E. MORIM DE CARVALHO, La comédie de l’intellect dans les Cahiers de
Valéry ou l’imitation de la comédie, 2009
Edmundo MORIM DE CARVALHO






PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
Les dessous de la recherche
dans les « Cahiers » de Paul Valéry


Variations sur le paradoxe 5,
volume 2



















































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54957-9
EAN : 9782296549579











À la mémoire d'Henri Meschonnic,
mon directeur de thèse









VARIATIONS SUR LE PARADOXE - V

VOLUME 2

_______________________


PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II :

LES DESSOUS DE LA RECHERCHE
DANS LES "CAHIERS" DE PAUL VALÉRY






Introduction

De l'existence à la mystique, en passant par les possibles, le rapport
"fini / infini", l'instant (ou la temporalité) et l'histoire, la mystique, la figure
paradoxale de l'homme-Dieu qui s'est trouvée au centre de la problématique
du « paradoxe absolu ». Nous essayerons de penser les réponses valéryennes
à ces diverses questions. Le "savoir ignorant" était un point de rencontre
significatif des Cahiers valéryens, et l'enjeu de la compréhension y prenait
aussi un tour paradoxal. Ces points de recherche sont liés — l'existence est
inhérente à la position du sujet-chercheur, et celui-ci assemble et scrute les
possibles cognitifs dans un parcours donné appartenant à l'histoire, où les
problèmes de la finitude, du temps, et éventuellement d'une mystique, se
posent en premier plan ou à l'arrière-plan. Même s'ils sont "effacés", non-
dits, ils sont présents dans la quête théorique, dans les jeux et les enjeux de la
représentation. Dans l'introduction du premier livre, nous avons déjà parlé de
la sérendipité telle qu'elle est vue par Valéry dans la sphère scientifique. Ici,
nous nous limiterons à une analyse du hasard dans les Cahiers qui nous
servira d'introduction et d'arrière-plan aux problèmes indiqués ci-dessus :
existence, finitude, infini, possibles, histoire, mystique. Le hasard est une
catégorie maîtresse dans la pensée de Valéry — catégorie paradoxale et
contradictoire, à laquelle la pensée se mesure, après l'avoir perçue dans la 8 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
pratique de l'écriture (modèle à la fois du hasard et de la nécessité), dans la
vision du corps, les actions quotidiennes, le rapport à l'histoire et la société,
les soubassements du langage, la pratique de la connaissance.

Si on accentue le rôle du "hasard", ou de la "sérendipité", il faut se
garder d'en faire une essence, une invariance exclusive à l'égard du pôle
contraire. Le hasard est donc une composante irréductible de toute recher-
che, sauf dans la vision ordinaire de la recherche officielle se méfiant de lui,
ayant besoin de "rapports", de "projets" (si avancés qu'on a plus besoin de
faire grand-chose pour les achever), c'est-à-dire de ces "certificats" (de
bonne conduite, comme les gens de maison dans les demeures bourgeoises
du siècle passé et actuel) que sont les œuvres, les diplômes et les articles déjà
publiés. Chez Valéry, le hasard et la nécessité se disputent contradic-
toirement le premier rang. Le hasard est encensé, combattu, réfléchi et main-
tenu. La sérendipité nous montre qu'il s'écarte de façon radicale d'une vision
comme celle de Kierkegaard qui s'installe dans le paradoxe platonicien pour
le mettre au service de cet événement "inouï" qu'est la présence sur terre de
l'Homme-Dieu. Dans une telle approche, le hasard n'a pas très vite de raisons
d'être — il n'est qu'une apparence en surface, cachant la détermination
(divine) en profondeur, comme le devenir laissé à lui-même occulte l'éter-
nité, le "temps-éternité". Si Kierkegaard critique la causalité physique ou
empirique, c'est parce qu'elle lui apparaît comme une menace pour le « para-
doxe absolu » et pour lui substituer un déterminisme d'un autre type (his-
torico-religieux). Nous allons essayer d'apprivoiser le hasard, chez Valéry,
dans cette introduction, et nous revenons aussi d'une certaine manière au
dernier chapitre du livre antérieur où il était question de "surprise" et
d’"attente".

Hasard, pensée. La pensée combine le hasard et le non-hasard,
suscite des coups d'états et promeut des lois constitutives ; elle plonge dans
l'incohérent, le chaotique, et émerge dans l'ordre, l'équilibre. Elle assure la
coexistence contradictoire des plans, bouleverse le tracé de ses frontières et
réclame parfois son appartenance aux deux "côtés", et poursuit ainsi de jeu
de hasard en jeu de nécessité. Il y a des « effets paradoxaux » (C. 4, 51), liés
aux « manœuvres de la pensée » qui résultent des « relations entre des
fonctions différentes » qu'elle assume (« comme "préciser une pensée" pré-
voir sa pensée, fuir une pensée, etc.). Le paradoxe est la manifestation de la
division de la pensée en diverses fonctions. « Le fond de la pensée est pavé
de carrefours » (C. 27, 96). Toute recherche de précision s'avoue paradoxale
dans un cadre qui s'y dérobe. Or, la pensée se dérobe à la pensée, s'attaque à
ses propres éclats, se recourbe pour démonter ses mécanismes, ses opéra- INTRODUCTION 9
tions. Si la pensée se différencie, tout interfère ou "communique" en elle.
L'activité de séparation peut être corrigée par l'activité de (re)groupement,
mais des problèmes peuvent surgir à tout moment lorsqu'on mêle ce qui
aurait dû rester séparé et que l'on sépare ce qui aurait dû rester uni.

La pensée (écrite, s'attardant à certains "effets" supposés récurrents
de la réalité, etc.) impose une certaine continuité au "vivre", à l’"existence".
« La mienne (de vie) est de vivre au hasard et de penser avec suite » (C. 1,
649). Il y a "paradoxe" parce qu'en pensant avec suite, on ne peut pas tout à
fait vivre au hasard (les fonctionnements biologiques le rappellent sans
cesse !). D'une certaine manière, il se produit une dissociation entre le vivre
et le penser, le hasard surgissant dans l'un et la nécessité dans l'autre. Le
paradoxe résulte de leur juxtaposition assumée ou de leur confusion inévi-
table — après un certain temps, on pourra présupposer que l'on pensera "au
hasard" et que l'on vivra "avec suite"... La pensée heurte le vivre dont elle est
potentiellement la négation. Pour penser de manière suivie, avec tout un
ensemble de dispositifs variés (écritures, langage, carnets, cahiers, etc.), on
doit conjurer le hasard dans lequel on baigne. Il y a un conflit dont le
paradoxe — la discontinuité du vivre associée à la continuité de la pensée ou
la discontinuité de la pensée liée à la continuité du vivre — est la traduction.

Le hasard donne la pensée, et celle-ci suit ce qu'elle veut bien suivre.
Ou le fil (voir un lien, une succession), ou le hasard (voir au hasard, le
hasard). Remarquons que voir « "au hasard" » (C. 9, 834) implique un regard
qui regarde « sans regarder ». Le hasard demeure dépendant du "regard" qui
le voit. La pensée a donc en sa possession un jeu qui n'est pas négligeable.
L'exemple type est un coup d'œil immédiat dans une portion hétéroclite de
réel. « Hasard — Le meilleur exemple est le contenu d'un coup d'œil — qui
réalise un événement et réunit des objets » (ibid., 847). L'œil ne fait que
constater le disparate, le mêlé, et glisse bientôt, blasé ou fatigué, vers une
certaine indifférence. Le hasard suscite de lui-même un désir de correction,
de remise en ordre, de séparation de l'hétérogène ; il se place donc à la sour-
ce de la connaissance, bien qu'il puisse aussi l'empêcher ou la faire s'ef-
fondrer, s'il n'était pas contenu par un principe contraire. « Le hasard seul
nous apprend quelque chose » (ibid., 795). « Le hasard seul peut nous
enrichir notablement, véritablement. Pauvreté de l'esprit seul » (C. 8, 126). Il
faut mettre à profit le hasard et prendre une distance à l'égard de ses produits.
Le hasard est une conséquence du multiple qui habite toute chose. « Ha-
sard — effet psychologique dû à ceci que toutes choses réelles sont
multiples, sont... plusieurs choses. / Hasard des pensées » (ibid., 271). Le
hasard semble emporter le réel sur ses ailes, mais, à force que l'on n'y voit 10 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
que du chaos, le réel risque de se perdre dans une insignifiance universelle
sans nom, indifférenciée. Le « hasard des sensations / Et ce hasard, ce chaos
sont bien réels — Mais le réel par lui-même n'a aucun intérêt » (C. 5, 204).
On pourrait ajouter que le réel — en oubliant l'« infinité de rôles, d'interpré-
tations, de points de vue » (ibid., 260) dont il est l'objet — sombre très vite
dans le pur chaos, le hasard noir, en ne possédant aucun repère ordonnateur.
Le réel est sous le signe de la déchirure, de l'insuffisance et de l'incom-
préhension (ibid.). L'écrire et le concevoir (recherches, espoirs, contes,
théories, etc.) sont la preuve que le « réel ne se suffit pas » (ibid., 540). Ce
dernier est passible d'une infinité qui le dérobe à la compréhension ; l'infinité
le cache en même temps qu'elle est son signe — il peut « être toujours
regardé à un autre point de vue » (ibid., 640). Tant qu'il y aura un point de
vue, l'intérêt se maintiendra, et même le hasard est un atout, puisqu'il peut
être susceptible d'un calcul, d'une enquête. Au-delà du calcul triomphe un
réel insaisissable, laissé à lui-même, sans intérêt ou point de vue compen-
sateur, sans être porteur d'une potentielle délivrance.

Hasard, écriture : le cas de la poésie. Il y a un hasard scriptural.
Écrire, c'est ne pas savoir ce que l'on va écrire. L'inattendu, surveillé ou
contenu par le nécessaire, est l'une des grandes joies de l'esprit. « L'inattendu
comme conséquence nécessaire du nécessaire est une des plus grandes
jouissances de l'esprit » (C. 18, 828). L'invention est irrégularité, cadence
sans mesure, inattendue partout où l'esprit opère en se donnant certaines
limites. « L'invention est arythmique — » (ibid., 149). On doit imaginer que
l'invention enfreint les règles acceptées ou les a priori postulés. L'idée, avant
sa stabilisation, frémit de milles possibilités, la plupart d'entre elles demeu-
rant d'ailleurs inconnues. Il n'y a pas de ligne uniforme dans l'écrire, mais
une suite de lignes entremêlées, de boucles, de traits rompus, avant que l'on
ne produise des phases continues, symétriques, et que par la suite ne recom-
mencent les moments de rupture, de vide et de dissymétrie. « Un homme
écrit... / Comment lui va naître l'idée qu'écrire — (dont la plupart qui le font
n'ont pas l'idée — pas plus que de manger ou marcher, qu'ils exécutent sans
penser à l'acte) est aussi distinct qu'on le veut et qu'on y songe — de ce que
l'on vise en écrivant ? » (ibid., 789). Si on accepte le hasard, cela ne veut pas
1dire que l'on n'essaie pas de le corriger . L'attitude devant lui ne doit pas être
passive, comme dans le cas des écritures automatiques, portant la griffe de
l'inconscient (dans la théorie, pas dans la pratique !).

Il y a un pari en faveur de la raison contre le hasard. Pour Valéry, les
écrivains écrivent au hasard — sans règles, ou avec des règles faussées,
oubliées, et sans gérer les contrastes. Pour ce qui est de la « suite » et de la INTRODUCTION 11
« forme des phrases », les « écrivains les écrivent au hasard, c'est-à-dire sans
règle ou parti-pris qui fasse de laforme une dépendance de l'ordre (suc-
cessif) combinée avec la valeur locale—Et les contrastes possibles [...]
viennent comme ils peuvent [...] » (C. 23,66). L'écriture se produit entre le
langage intérieur réflexe, avec ses ébauches passablement chaotiques, et les
"figures" du langage externe et du discours : prendre la "partie" pour le tout,
la partie comme un élément d'un ensemble ou une occurrence d'un jeu ;
l'actuel pour l'inactuel ; le moyen pour la fin, ou juste le contraire. Par les
figures de mots, on essaie de dire « ce que les mots ne peuvent exprimer »
(ibid., 419). Écrire, c'est se placer au-delà des frontières du langage. « L'art
littéraire lutte sur les frontières du langage — » (ibid., 803). Si la littérature
lutte "contre" les frontières du langage, elle en demeure aussi prisonnière. Le
hasard risque d'être plus fort que la nécessité, et la succession "musicale"
susceptible de devenir une pure cacophonie. La figure de la littérature risque
de s'effondrer au premier tournant difficile — ou la "partie" devient alors
infidèle au "tout" qu'elle dit représenter, ou le "tout" devenir incommensu-
rable par rapport à elle.

Le hasard est un élément poétique de premier plan — le « Hasard est
l'ingrédient positif et essentiel de la composition poétique — Le poète excite
son Hasard » (C. 27, 847). Le Hasard est une « propriété du Monde exté-
rieur » débordant sur le monde intérieur. L'artiste jugule ce hasard qui lui
fait parfois des "dons" ou des "cadeaux" (les « coups heureux », le « langage
des dieux »). Le poète exploite l'« accident de langage » — tout mot ou
« mouvement syntaxique », pouvant être « heurté par hasard » (C. 7, 149),
engendre une suite qui se veut non-hasardeuse, "tueuse" de son origine
problématique. La poésie est un hasard contrôlé par une série de choix,
d'essais, de ratures, comme n'importe quelle autre activité réfléchie. La poé-
sie est le « hasard organisé. Ce long travail préparatoire est choix, essais —
tandis que l'effet est enfin chance, improbable [...] » (ibid., 420). L'écriture
est un art du hasard, cachant la plupart du temps son arbitraireté initiale sous
une nécessité manifeste, alors que celle-ci ne peut être réellement active
qu'après-coup. « Un poète de profession est un homme qui s'assied régu-
lièrement à la table de son esprit pour tenter la chance » (C. 14, 207). On
joue langage contre langage, soi contre le soi, dans la dynamique d'un
cerveau qui s'oppose à ses jeux. Le poète « joue contre le langage commun »
et « Contre Soi » (ibid.), car l'écrire s'oppose au hasard mental. Ne pas
attacher d'importance à tout ce qui vient en premier lieu — le refuser, le
refaire, le transformer. Le « hasard mental » — « tenir ce qui vient pour ce
qu'il est, pour première approximation » (C. 29, 350). Écrire, c'est se défier
du "tout-venant", démasquer la spontanéité comme un simulacre de pos-12 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
session. La vraie possession est travail, rigueur ou ascèse, séparation.
« Personne n'écrit plus — / Je veux dire que je ne vois personne attacher au
travail même d'écrire une importance propre [...] au point de ressentir
(comme ce fut mon cas) tout ce qui vient aisément comme de peu de valeur »
(ibid., 181). Le désir d'une œuvre-système ramène l'écrire vers un pôle
donné, et tout de suite, on en dessine un pôle opposé.

La poésie tourne autour du hasard en espérant le méduser par l'agilité
de ses coups. « Toute convention est de l'ordre des associations d'idées, —
c'est-à-dire du hasard, qui constitue 0,99 de notre existence mentale, sen-
sorielle et autre » (C. 7, 260). Le calcul s'oppose au hasard pur, et essaie de
le maîtriser, de le chasser, de l'abolir, ou d'en voir les fréquences régula-
trices. « La composition d'une œuvre est toute comparable à un de ces jeux
mêlés de hasard et de calcul » (C. 9, 23). En cours de route, la poésie change
de hasard — elle essaie de l'éliminer au niveau de la production, tout en ne
pouvant pas l'éliminer au niveau de la réception, où il se reconstitue sous une
nouvelle figure. Il y a de l'héroïsme sans comédie dans la poésie devant le
chaos originaire de la pensée et l'incertitude de l’"avenir" qu'elle se forge. La
nécessité est un pari dans un univers livré aux coups de dés. La convention
assemble le hasard et l'arbitraire ; la poésie utilise l'un en essayant d'ap-
privoiser l'autre. En dernier ressort, la poésie s'impose en tant que nécessité,
après avoir dépassé sa genèse arbitraire. Une « unité » et une « nécessité à la
fois formelle et significative » (C. 15, 409), un « caractère à la fois néces-
saire et improbable » (ibid.). C'est-à-dire la « liaison forme et fond » (ibid.),
ou l'union du sens et de la forme. Le paradoxe de l’"arbitraire nécessaire"
est un projecteur tourné vers la pratique quotidienne de l'esprit quand il joue
un rôle de "messager" anonyme, de surface de vibration et de réflexion trans-
parente. La « pensée ordonnatrice » (C. 29, 337) et ordonnée appartient à
une autre manière de voir que celle de l'« empire du hasard » (ibid.). Une
œuvre réussie « ne pourrait être autre qu'elle est » (C. 25, 62) — elle met fin
aux substitutions indéfinies. Elle dessine sa propre clôture, son espace de
liaisons et de déclinaisons. Mais « elle aurait pu ne pas se produire » (ibid.).
Le Hasard est exclu, maîtrisé, mais il n'est pas vaincu d'une manière globale.
La nécessité artistique s'oppose à la nécessité logique sur un fond d'uni-
versalité rationnelle strictement verbale (par exemple, dans le cas des juge-
ments supposés être "synthétiques a priori"), car elle dérive d'un travail a
posteriori, comprenant une pluralité de recommencements. Entre le hasard et
la nécessité, une œuvre ne peut pas atteindre d'emblée une stricte nécessité
sans devenir inintéressante. Elle doit donc abolir ce qui ne doit point être
aboli (le hasard). L'œuvre est une espèce de danse autour du hasard. « Chef-
d'œuvre "littéraire !" — un discours qui ne serait pas livré au hasard..; / Mais INTRODUCTION 13
comme le hasard du discours est l'élément de son intérêt et fait vivre l'au-
diteur [...] — il faut l'introduire par artifice dans ce discours spécieux et
imiter le mot qui ne vient pas, le vent del'esprit qui tourne, les pentes et les
efforts » (C. 4, 809). Le paradoxe de l'œuvre parfaite, toute vie s'étant retirée
d'elle, est de ne pas avoir de lecteurs, auditeurs, spectateurs, etc. En raturant
l'accident, le désordre, le trouble, le déchirement interne, elle sombre dans
une éternité invivable, ou la perfection annoncée comme la "mort"...

Langage et hasard. Le langage est du côté du hasard. Valéry,
aveuglé par son a priori, refuse toute dimension systématique à la langue.
Celle-ci patauge dans l'accidentel. La logique (et la poésie aussi, engagée
dans une reformulation parallèle du langage) essaie de le corriger, de le rédi-
mer de ses tâtonnements, imprécisions, alternatives, arrêts, impasses. « Le
langage est un domaine des plus accidentés — à ce point de vue — Le
Hasard ! » (C. 26, 408). Le principal tort du langage est d'être hasard,
accident, manque d'organisation rationnelle, bricolage "statistique" (ou
entassement d'éléments les uns après les autres, d'après des formations indé-
pendantes, non-concertées), dépôt historique. « Le langage est une donnée
du hasard comme on le voit par la poésie. Il n'est fait que par accidents
successifs, sans plans ni accords préalables » (C. 29, 285). « Ces hasards se
combinent comme ils peuvent selon quelque intention » (ibid.). Valéry, en
termes saussuriens, ne voit que la "parole" au détriment de la "langue", et
oublie la dimension systématique du langage. Le langage est « désordre
nécessaire et statistique » (C. 4, 361). Il est porteur de tendances contrai-
res — détachement à l'égard des choses, confusion avec elles, liaisons et
déliaisons, conservations et changements, séparations et mélanges, cohé-
rences et incohérences, nettetés et "brumes". En s'adaptant à mille enjeux,
circonstances, données, domaines, il est, somme toute, merveilleux de « sou-
plesse » (ibid., 335) (la « merveille de la pensée » est de placer au-dessus du
machinal (ibid., 50)) — bien qu'en procédant ainsi, il manque de rigueur
devant la pureté transhistorique. La pensée doit se livrer au langage qui la
trahit — d'où contradictions, impasses et effets paradoxaux. Le langage est
ainsi un petit chaos, un ensemble contradictoire, un non-système ou le plus
mauvais des systèmes, qui contredit l'homogénéité qu'on lui attribue. Il
manque d'exactitude — ce qui permet paradoxalement la production de ces
ensembles fous et flous que sont les métaphysiques, les littératures et les
religions, les diverses fictions de tout ordre. « Il n'y aurait ni métaphysique ni
religion si le langage était exact » (ibid., 286). Des effets de dérivation, de
détournement, de voilement, se produisent au niveau des extensions du lan-
gage. Les "produits" du langage ne rachètent pas le mauvais état de la "ma-
chine productive". Écrire, c'est donc faire œuvre d'anti-langage. 14 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II

Hasard : sujet et prédicat. Le hasard tient au "contraste" introduit
entre l'esprit et le fait ou l'événement, entre l'indétermination de l'un et la
détermination de l'autre. En réalisant le possible, l'événement le "ruine" ou le
fait changer de statut, comme le rêve, en se produisant, "ruine" en partie
l'impossible. « Le hasard est le sujet de toutes les propositions de fait. / Le
hasard peut se trouver partout. / Le hasard mot qui représente le contraste de
la détermination complète dans le fait en présence de l'indétermination dans
l'esprit. / Le possible qui demeure dans l'esprit après l'événement qui a ruiné
ce possible » (C. 13, 353). L'esprit recueille le "possible" ou l'irrégulier que
l'événement efface dans la singularité de sa manifestation : il est le lieu d'exil
du possible après son exclusion. D'où le statut souvent paradoxal de l'esprit.

Deux visions du hasard sont ici juxtaposées suivant l'ambiguïté de la
notion de "sujet" : a) le hasard se retrouve partout — et le hasard est le
« sujet » de « toutes les propositions de fait », le vrai sujet du processus, des
faits, même s'il y figure à l'arrière-scène ; le hasard, devenu objectif et uni-
versel, s'insinue même au sein de l’"esprit" et s'identifie en partie avec lui,
tout en le débordant largement ; b) le hasard est spécifique à la manière dont
l'esprit voit les faits ou événements, à la manière dont il aperçoit leur "va-
leur" ; le hasard est ici le "sujet" de toutes les propositions de fait établies en
fait par un esprit secrétant et soupesant leur valeur. L'esprit bien personnel
est alors le vrai sujet du hasard dont il constate la présence dans l'ensemble
des propositions de fait. Le hasard a, dans ce cas, un statut de "prédicat". Si
le hasard se trouve partout, il se retrouve aussi bien en position formelle de
sujet que dans celle de prédicat.

Au-delà d'une détermination objective, obtenue parfois à la fin d'un
long parcours, la « proposition de fait » passe par une phase d'indétermi-
nation, d'incertitude : elle est à la recherche du fait qu'elle postule, ou d'une
raison qui justifie le fait qu'elle a trouvé sans pouvoir l'expliquer. Phase
pendant laquelle le hasard peut jouer un rôle dans la certification de
l'affirmation, après en avoir peut-être joué un autre dans la phase de
découverte, même si l'initiative appartient toujours à l'esprit, dispensateur
des "valeurs". Toute proposition de fait cache un hasard dans la réalité
concernée — elle est une sorte de coup de dés, n'étant pas assurée à l'avance
d'un gain certain sur le "tapis" où elle se déroule — et dans le langage qui la
décrypte — c'est-à-dire au niveau du dé lui-même. La Loi « nous apparaît à
la lueur d'un hasard » (ibid., 13). Il y a « en nous des choses séparées que le
hasard seul peut unir [...] » (ibid., 294). « Le hasard est le nom vide qui tient
lieu du nom de la cause de l'imprévu — » (ibid., 864). L'esprit sauve le INTRODUCTION 15
hasard, le garde en réserve, quand il disparaît avec l'irruption de l'événement
dans le monde objectif. L'esprit est la trace de ce trouble, de tout ce qui peut
être ou ne pas être, dans la parfaite clôture dece qui est. L'événement est
dans une détermination complète, et le hasard devient ce petit parfum de
"non-être" recueilli par l'esprit.

Hasard et causalité. La pensée a la possibilité de remonter à la cau-
se, peut-être hasardeuse, d'un fait, d'une opération, d'un processus, mais elle
ne peut pas toujours le faire. Car on trouve des "remontées" impossibles (le
cas de la création où interviennent un très grand nombre de facteurs en est
l'exemple). « Le hasard donne la pensée, parce que la pensée ne peut se
déployer qu'en recouvrant ce qui la cause, et en quelque sorte à la place
même » (C. 5, 914). Il y a des cas où l'on ne fait que remonter à un autre...
hasard — ce qui risque de relancer l'enquête indéfiniment. « Le hasard donne
les pensées, le hasard les retire [ôte] (Pascal) — Soit. Mais voici que les
circonstances, les besoins, auxquels les pensées s'appliquent ne sont pas
moins les effets du hasard que ces pensées » (ibid., 776). La pensée, à un
moment donné, s'arrache au flux de ses pensées hasardeuses, et produit une
rupture interne ; elle découvre que l'esprit ne ressemble à rien — en somme,
le hasard interne ne ressemble pas au hasard externe. Par exemple, quand la
pensée se penche sur le cas du rêve, lors de la plongée de l'« être nerveux »
dans les « lois élémentaires » de l'être. On y fait appel à un « jeu paradoxal »
où l'on suscite le hasard pour combattre le hasard — la « chose cherchée se
perd. Une autre est épousée d'enthousiasme. C'est un jeu de hasard étrange
qui précède, prépare, veut l'élimination du hasard, et qui la porte dans ses
séries » (C. 6, 66). Les « éléments mêmes du non-hasard sont jouets du ha-
sard » (ibid., 75). Le hasard peut être combattu à partir d'une position ex-
terne, "non-hasardeuse", ou à partir d'une position interne grâce à une divi-
sion paradoxale.

Le hasard est confronté aux « suites », aux groupes, aux enchaî-
nements où il est partiellement ou totalement aboli. Il est une brisure entre
l'antécédent et le conséquent qui s'évanouit dès que l'on rétablit le lien entre
eux. « Au commencement est le hasard. Car ce qui vient et engage quelque
suite, est précédé nécessairement de quelque chose qui ne fait pas partie de
la suite — / C'est une définition du "hasard" » (C. 27, 203). Le hasard
emporte « la suite dans son sillage discontinu ». La succession s'annule et le
vrai parcours est en fait haché, irrégulier, ponctué de bonds ou de "car-
refours", de directions autres qui cassent la rectitude du "chemin". Le hasard
est le moteur de la pluralité, et le désordre de l'esprit, porté par le hasard, est
celui de la succession temporelle lorsqu'on veut l'ordonner linéairement. Il 16 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
est une brisure d'une succession formelle ou événementielle, tenue en échec
par l'affirmation d'un pouvoir contraire qui lutte pour l'apprivoiser. Le hasard
peut connoter l'ignorance que l'on a d'un processus réel dans la complexité
de ses liaisons. Comme il peut être lié aux distorsions que l'on appréhende
dans les chaînes causales et à la béance qui s'ouvre dans les langages em-
ployés pour capter la réalité événementielle. La pensée profite en tout cas de
la liberté relative inhérente au hasard pour se détacher des chaînes causales
et relâcher leur pression ; elle est du côté de l'inattendu (C. 5, 772), du
« tournant", rendant ce qui précède non-déductible de ce qui venait peu
auparavant. La pensée est une modification libre par rapport à ses éventuels
antécédents causaux (en fait, « rien ne la précède » (ibid.)) ; elle profite pour
souffler, un peu ou beaucoup, entre deux segments causaux où elle plonge
parfois malgré elle. La « base du hasard » étant l'« évaluation différentielle
des événements » (C. 13, 353), et aussi le décalage dans les processus physi-
ques entre leur origine et leur fin : « petites causes, grands effets » (ibid.,
354), ou au contraire : grandes causes (ou efforts), petits effets. Le paradoxe
naît ainsi du « contraste » entre la détermination et l'indétermination : là où
on attend une détermination forte, on découvre une détermination faible ou
une indétermination forte ; là où on s'attend, en fonction des calculs et des
propositions, à une indétermination faible, on dégage une indétermination
forte ou une détermination de même type.

La stratégie causale fait face au déroutant, à l'improbable, à l'incer-
tain, au complexe, etc., et cela finit par retentir sur elle. Le mécanique a un
arrière-fond irrationnel, aussi bien psychologique que matériel, qu'il cache et
montre, et dont il essaie de se départir. La mécanisation universelle comporte
raison et déraison. Le hasard s'attaque à la causalité linéaire ; il démonte en
quelque sorte l'anthropomorphisme associé à la notion de causalité. La
causalité est un anthropomore suscité par le langage et l'action. « On
ne peut pas s'empêcher de prêter à l'aiguille aimantée l'hésitation [...] »
(C. 12, 686) ; elle est un des « trucs du langage des hommes — (anthropo-
morphisme) » (C. 1, 873), tels dieu, nature, inconscient, cause, force,
matière. L'anthropomorphisme passe de la religion à la science, à la
philosophie, à la rhétorique, et rend impraticable, parce que toujours sus-
pectée, l'idée de causalité. « Le principe de causalité est bizarrement
anthropomorphique. L'effet réclame une cause (dans / par / l'esprit des
hommes). Et la cause fait, agit — l'effet » (C. 18, 875). La causalité est
appréhendée comme un finalisme — le "pourquoi" soutenu par le
"comment", ou la nécessité apaisante d'une explication — de type psycho-
logique, se déroulant dans le monde familier, macroscopique, gouverné par
l'homme. Fin mais aussi origine — l'homme attribue à la cause un rôle INTRODUCTION 17
d'origine, d'agent-sujet, et lui accorde un statut de personne. Il y a person-
nalisation et substantivation. Et aussi dépossession — l'homme finit par
n'être qu'un rouage d'un système désubstantivé, d'une machine déper-
sonnalisée.

Hasard, matrice de la surprise. Le hasard a comme figure majeure
la surprise, dont nous avons longuement parlé à la fin de notre premier livre.
Le hasard est le terme commun qui subsume toute une série d'excitations
multiformes, d'extravagances, de démesures, de déséquilibres, et renvoie
surtout au particulier dans sa pleine activité improbable. « Le Hasard est la
cause générale de toute surprise. Un hasard est une cause particulière. Cause
de l'improbable » (C. 9, 21). Le hasard est la « cause de toutes les surpri-
ses » — ou la « divinité sans visage qui préside à tous les espoirs insensés, à
toutes les craintes sans mesure [...] » (C. 7, 4). Le hasard transforme les
attentes, la sensibilité, l'appréhension d'une causalité linéaire ; il est la dé-
couverte de plans apparemment inconciliables, la réunion étrange d'un
certain nombre de convergences — la surprise correspond à une oscillation
entre les pôles. La surprise est un emblème de Valéry, comme le serpent à
un autre niveau. La « surprise — éclaire merveilleusement ma nature »
(C. 5, 214). « Je m'éveille toujours surpris. / Le Même étonne l'Un. L'homo,
son corps, sa pensée étonnent le Présent, le non-Même » (C. 14, 600). La
surprise est la manifestation du hasard dans la sphère de la sensibilité et de la
pensée. Elle équivaut au fameux coup de pistolet dans un concert, c'est-à-
dire un dérangement ou destruction du "rythme-cristal" (C. 5, 906) ; elle est
en phase avec une certaine actualité — éveil d'un potentiel inconnu.

La surprise n'est pas uniquement rattachée au chaos, au dépareillé,
mais d'une manière plus subversive à la systématisation, à la coordination, à
l'inertie, à la structure, à la rigueur, à la prise en compte du Tout (C. 15,
379). Celles-ci entraînent souvent plus de surprises que la surprise en milieu
déséquilibré et aphone. La rigueur est alors un facteur d'accroissement des
possibles et des vues inattendues. La surprise révèle, par contrecoup, l'inertie
de l'organisme, le système des attentes, les "bornes" et les "seuils" psy-
chiques et physiologiques. Il faut un arrière-fond "non-hasardeux", une com-
mune mesure, une identité, un schème, une continuité, un ordre, un système
de relations, pour que le hasard puisse s'inscrire comme un effet étrange et
perturbateur. La surprise est corrigée et encadrée par l'attente, comme le
hasard par la nécessité. Elle est une « cause instantanée » (C. 5, 214) qui ne
se rattache pas aux causes permanentes ou recensées ; elle appartient à la
zone des échanges physiques, psychiques, physiologiques, cérébraux ou
intellectifs, où elle apparaît comme une crête négative ou positive, un point 18 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
limite. La surprise est tantôt une manifestation du hasard, tantôt de son
contraire — et demeure toutefois la marque emblématique de la réception du
hasard, puisque c'est avec celui-ci que sa force est décuplée.

La surprise, élément de base de la sérendipité, est une intensité qui
est accompagnée d'une propagation rapide et inégale au sein de l'organisme.
La surprise est l'une des caractéristiques des êtres placés dans une zone
d'accidents, perpétuellement changeante à long terme tout en comprenant
des plages relatives de stabilité dans le court terme. Elle est instabilité, oscil-
lation, caractérisée par la coexistence de phases antagonistes. La surprise est
une coexistence inadmissible d'excitations diverses qui dérèglent l'ordre
réflexe, les réflexes types. L’« oscillation masque, démasque périodique-
ment le Vrai, comme l'eau trouble montre et cache le fond. Il y a mouvement
entre les réels » (C. 5, 591). Mais puisque l'esprit est une puissance de trans-
formation, il a aussi la surprise comme matière première. La surprise est
activée et favorisée par la self-variance de l'esprit, par sa fragmentation
(relative) — l'esprit est à la fois le sujet et l'objet du hasard ; il s'étonne lui-
même de sa production non-convenue, déroutant ses propres attentes.

La surprise est signe d'une ouverture au hasard externe, fruit de la
multiplicité et de la complexité d'un monde irréductible aux plans univo-
ques. Elle renvoie au multiple (événements, objets, êtres, mots, etc.), et aussi
bien à l'excès qu'au manque, à la « déficience » qu'à la « surabondance »
(C. 11, 614) ; elle défie le commun, l'ordinaire, et peut aller jusqu'à la para-
lysie, au choc extrême. En tout cas, elle correspond chez l'agent surpris à un
"arrêt" dans un processus engagé (à la suite d'un changement externe sou-
dain, et ainsi donc le mouvement engendre-t-il une immobilité plutôt phy-
sique que psychique, car la psyché est tout en émoi). Elle court-circuite la
mémoire, les défenses en éveil, et supprime les résistances individuelles. La
surprise correspond à une perte de contrôle qu'il faut savoir gérer, réduire, et
même exploiter cognitivement quand la perturbation sera neutralisée. La
surprise peut rimer avec anxiété, stupeur, déroute, peur, ou les affects con-
traires. D'une manière générale, surprise = non-reconnaissance, étrangeté. La
surprise est une excitation énergétique, réflexe, inattendue qui se diffuse
rapidement et profondément — elle bouleverse le cycle "demande (natu-
relle) / réponse (psychique)". Elle défait l'équilibre psychique, physiolo-
gique, et nous introduit dans une zone de dissipation, de déperdition, de
transformation instable et oscillante. Si la sensibilité tend à devenir insen-
sible, la surprise la "re-sensibilise", c'est-à-dire l'éveille. « La surprise est
l'éveil dans la veille » (C. 2, 433) — c'est-à-dire une rupture de la continuité,
de la probabilité, de la prévision, de l'accommodation ou de l'adaptation ins- INTRODUCTION 19
tituée. La surprise dépasse les seuils acquis et engendre une variation chao-
tique (c'est le "brusque", l’"intense", le "neuf", dans le champ du "continu"
et du "posé"). Dans sa dynamique, elleest un rapport de déséquilibre entre
l'énergie interne et l'énergie externe engendrant une multiplicité d'effets
(paralysie, euphorie, étonnement, déroute, etc.).

La surprise place l'être et l'organisme devant un certain nombre de
carrefours positifs ou négatifs, dont le hasard est l'indicateur paradoxal. Tou-
tefois, l'organisme comporte ses défenses en vue de rendre cette "intrusion"
du monde externe la moins douloureuse possible dans les cas négatifs, quand
ils se révèlent dangereux pour son équilibre courant. La surprise révèle une
insuffisance de la protection "organique", une incapacité de la mémoire, de
la sensibilité, une faille dans le système des prévisions, ou dans l'automa-
tisme, d'où la nécessité d'un dispositif de correction s'attaquant à la pertur-
bation et visant à rétablir la "base" dans ses valeurs habituelles. La "rétroac-
tion" de type thermostatique signifie que la surprise doit être contenue et
éliminée (« élimination généralisée » (C. 23, 602) — suppression par sépa-
ration ou par fusion des éléments doubles, ou des "personnalités" distinctes
en jeu). La surprise est surtout éliminée par la « synchronisation » (C. 5,
214), et peut être un facteur d'accroissement (après la réussite de l'amortis-
sement). La surprise a lieu dans un laps de temps, un temps bref, c'est-à-dire
qu'elle correspond aussi à une "trouée" de la durée — tout « présent peut
être surpris. On ne peut s'attendre à tout » (C. 14, 720). Si l'attente est antici-
pation, du « temps gagné accumulé », la surprise est rétroaction, du « temps
perdu » (C. 4, 761) — au sein d'un présent multiple, ambigu, mouvementé,
oscillant vers un passé récent. La surprise tient au rapport entre la vitesse de
propagation d'une excitation et le temps qui lui est habituellement consa-
cré — elle raccourcit les chemins internes, comme elle agglutine les
moments. « Surprise est l'effet d'une vitesse de propagation. Cette vitesse
dépend de l'intensité et de l'état (ou attente) » (C. 14, 326). Inégalité des
temps de production et de réception, sous le signe de la rupture, du manque
ou du gaspillage. Si la surprise suit les déclinaisons impromptues du hasard,
elle garde manifestement un profil dominant de type psychologique (en étant
corrélée avec l'attente). Car le hasard se place aussi au-delà de l'attente. La
surprise peut être interne et externe, psychologique et physique, onirique et
diurne, événementielle et combinatoire. La surprise opère en effet dans le
domaine physique quand s'y produisent des oscillations (le « changement
d'orbite de l'électron de Bohr» (C. 24, 410)), tout comme elle est à l'œuvre
dans le domaine psychique : « Tout souvenir est une surprise élémentaire »
(C. 5, 591). « Les attentes, surprises, — entreprises — La scintillation des
associations — le hasard et le hasard » (C. 27, 364). La surprise dédou-
20 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
ble le hasard — elle fait participer l'homme aux coups de dés terrestres aussi
bien physiques que psychiques.

Hasard et sensibilité : incohérence et inégalité. La sensibilité est
accidentelle, hasardeuse, arbitraire, irréductible en partie à l'emprise de
l'intellect, agent de l'égalité et de la conservation des rapports, des événe-
ments, des situations. La sensibilité baigne dans l'« incohérence Loi » (C. 26,
878), d'une manière tellement omniprésente qu'on finit par ne plus se rendre
compte : elle manque alors de contraste. Le hasard est « sensibilité » (ibid.,
462), une « impression » (ibid., 878) qui n'apparaît que par hasard entre
deux bornes incohérentes (idées, etc.), sans nul rapport entre elles. « La
sensibilité est, avant tout, relations des choses qui n'ont entr'elles aucun
rapport — / En quoi, elle échappe à ce qu'on nomme intellect [...] » (ibid.,
28). L'incohérence est révélée par hasard quand on s'attarde subitement à ce
qui vient de se produire chez soi ou sous l'horizon le plus immédiat. Le
hasard est la première prise de conscience de l'incohérence, avant que l'on
ne se mette à la recherche d'une cohérence. L'inégalité est dominante dans la
sensibilité et se confond avec elle, bien qu'il existe un « point singulier de
cette sensibilité qui annule toutes les autres inégalités » (ibid., 536). La
sensibilité s'oppose ainsi de cette façon à elle-même, en niant son inégalité
foncière et en se rapprochant des égalités "intellectives". Elle est « inégalité,
partialité, asymétrie instantanée [...] » (ibid.). « Toute la dynamique de la
Sensibilité exige le renoncement au signe Égale » (ibid., 180). « L'inégalité
est [...] l'essentiel de la "sensibilité" » (ibid., 744). Une « inégalité-sensi-
bilité » (ibid., 808). Néanmoins, l'esprit, la conscience ou l'intellect, semblent
pâtir de la même "déficience" — la self-variance de l'esprit où tout varie et
se mêle indifféremment ; ce qui le rapproche de la sensibilité inégale. Dès
lors, si l'esprit est "chaotique", le chaos vient en premier lieu de la sensi-
bilité, qui s'introduit chez lui sans demander son avis.

Si l’"être vivant est une machine » (C. 25, 558), l'homme, par son
inutilité, se trouve renvoyé du côté du hasard (et aussi de l'étrangeté, de
l'infinité des possibles, etc.). Il échappe en partie au "cyclique". L'inutilité de
l'homme lui vient de sa nature hasardeuse : « L'homme est dans un champ
de hasards [...] — lui-même composé de hasards. / Sa détermination est ha-
sards [...] » (ibid., 524). « L'homme est un animal incertain [...] doué
d'indétermination » (ibid., 27). Toutefois, une autre tendance se manifeste
aussitôt en corrigeant la part du hasard et de l'accidentel. L'homme serait le
hasard qui se défie lui-même, qui se combat, qui se nie, qui ruse et joue une
partie où le gain serait la "mort" du hasard. L'étrangeté résulte de la prise en
compte de l'accident — avoir tel corps plutôt que tel autre —, du hasard, du INTRODUCTION 21
multiple, du particulier, au sein du moi ou du soi. La caractérisation de l'im-
pureté de la vie — ses raisons — est ici très nette. "Ce qui est le plus à soi",
c'est ce qui nous appartient le moins,c'est le plus obscur, incohérent, désor-
donné, ce qui rate le plus aisément l'universalité posée. Chute de l'univer-
salité en singularité hasardeuse, finie, tout être étant un « défaut », placé
sous le signe du hasard devenu impur — « [...] je me trouve à présent un
état-civil et des attributs — toutes les impuretés possibles / tous ces produits
de hasards » (C. 28, 89). On est par accident, par hasard, d'où l'étrangeté,
prélude au refus d'être ce que l'on est (ibid., 125). Le hasard est ici négatif —
la conséquence d'un regard intellectif chargé de négativité qui rechute, pour
ainsi dire, d'une hauteur métaphysique.

Hasard, désordre et esprit. L'esprit est partagé entre l'automatisme
et le non-automatisme (l'esprit, « dans ce qu'il a de plus... esprit », s'oppose à
l'automatisme (C. 26, 164)), entre le sensible et la "spéculation", entre la
liberté et la contrainte, entre le prévisible ou le machinique et l'imprévisible
(l'« esprit est l'imprévu par excellence » (ibid., 500)), entre la stabilité et
l'instabilité, entre la production et le produit, entre le minimum (de durée) et
le maximum (de présence, de perception). L'esprit est tension, contradiction,
lutte, réaction, et il ne faut pas oublier cela au moment où l'on nous dit que la
contradiction, fruit de la logique, ne concerne que le langage, la diction.
L'esprit est confronté à son désordre, arbitraireté, hétérogénéité, accidentalité
(tout en luttant contre). « Tout ce qui se produit "dans l'esprit" est acciden-
tel [...] » (ibid., 194). La charge négative de l'esprit est remarquable : il est a-
rythme, ne peut pas se répéter, etc. « "L'esprit" ne peut ni re-connaître ni
répéter quoi que ce soit [...] » (ibid., 609). Lorsqu'on nous dit que l'esprit ne
peut pas répéter quoi que ce soit, on lui interdit d'être un facteur d'homo-
généité, car il ratera les phases de conservation et de solidification. On le
précipite dans le désordre le plus total. Toute production de l'esprit non-
chaotique, portée vers l'unité de l'acte (l'acte, pour l'esprit en proie à des
convulsions internes, est plutôt un repos, un signe de repos, qu'un mouve-
ment), est une « exception à la règle d'instabilité ». L'instabilité est domi-
nante et, par conséquent, aussi les contradictions qui lui sont associées.

Le hasard et le désordre sont si prégnants que toute mesure visant à
les contenir est une exception. La lutte interne de l'esprit se déroule sur un
fond de désordre qui ne disparaît jamais. Tout ce que l'on arrive à "arracher"
au hasard, est un « extrait » de l'abîme et du chaos. « Nous vivons dans le
hasard » (ibid., 509), et le hasard est « sensibilité » (ibid., 462). L'esprit est
hasard et anti-hasard, ou nécessité, c'est-à-dire lutte, désir d'en finir avec le
désordre associé au hasard. « L'esprit a lieu dans le champ d'un immense jeu 22 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
de hasard — / Il est, à chaque instant, un coup joué par une constante pro-
duction de "désordre" — et une réaction de temps à autre, contre ce désor-
dre [...] / — Toute production de l'esprit qui prend valeur et se dirige vers un
acte, ou une expression est un extrait du désordre fondamental, une exce-
ption à la règle d'instabilité et substitution aveugle de base » (ibid., 557). La
lutte et le travail de l'esprit contre lui-même sont incessants. De cette lutte
résultent des gains cognitifs, des découvertes surprenantes, ou de nouvelles
formes d'aliénation, de perte rationnelle, car tout est à recommencer en un
combat sans fin. « L'esprit revient au Non-Esprit et en repart ; il y a va-et-
vient entre le stable et l'instantané » (ibid., 752). « Fiducia / La loi la plus
certaine de l'esprit humain (en tant qu'il fait autre chose que d'expédier les
affaires courantes de la vie — c'est-à-dire de s'essayer et de s'affirmer contre
le hasard — et d'employer ses ressources d'énergie surabondante) — est
celle-ci : qu'il ne peut détruire ses idoles [...] » (ibid., 399). D'une manière
générale, l'esprit est possibilité de productions, de transformations, mise en
œuvre par la « sensibilité productrice » (ibid., 14), par la motilité, car il n'y a
pas, dans le cadre théorico-pragmatique de l'action, d'esprit sans corps. Sans
oublier qu'il est la « possibilité de produire [...] de la possibilité » (ibid.).
L'esprit a donc un ensemble de « relais » (avec la possibilité d'acquisition de
« relais de relais ») au niveau sensible et corporel (ibid., 252). Mais toute la
sphère de l'être corporel et sensible baigne dans le hasard chez Valéry.

Pour triompher de la dissipation, l'esprit doit quitter son champ d'im-
médiateté. Il est obligé de produire ce dont il est incapable — la durée, dans
une tâche devenue paradoxale. L'esprit vise les « substitutions favorables »,
les « heureuses substitutions », fruit d'un « travail mental, qui consiste à
exciter la "durée" c'est-à-dire la résistance à la dissipation [...] » (ibid., 430).
L'esprit a une tâche "anti-entropique" (ou "néguentropique") il résiste à l'ac-
croissement du désordre, à l'irréversibilité temporelle. L'esprit s'oppose du
même coup à la sensibilité : aux excès, aux anxiétés nerveuses. Le rapport
de l'esprit au corps est conflictuel — le corps lui révèle son impuissance,
son orgueil, son caractère d'idole mise à bas. « J'essaie de penser un esprit. Je
trouve variété, diversité, incohérence ou instabilité, lueurs — efforts et
caractéristique impuissance à l'égard des corps » (ibid., 496). L'esprit est
multiple et divisé. Il est inégalité, non-coïncidence avec lui-même. Incohé-
rence et diversité, les deux notions étant liées.

Hasard et lutte contre le hasard. L'esprit lutte contre le hasard qui
l'habite et qui l'entoure, son travail s'attaquant à l'arbitraire de ses produits, à
leur diversité, synonyme d'éparpillement, et à leur hétérogénéité, créatrice de
confusions (ibid., 430). C'est-à-dire que le travail de l'esprit s'exerce contre INTRODUCTION 23
lui-même. « L'esprit est ce qui cherche à donner un sens à ce mot Esprit »
(ibid., 81). Il court après les valeurs qu'il ne peut pas fournir (« Toute valeur,
d'autre part, est autre chose qu'esprit » (ibid.,5)), après la justification de son
rôle, après la nécessité qui l'arracherait à son hasard foncier. L'esprit, par son
opposition à son propre désordre, incarne cet « antagonisme intérieur » qui
est le « propre de l'homme » (ibid., 290). Il y a une « lutte contre le monde
sensible » : contre le réel, la nature, la perception, les idéaux, les « condi-
tions matérielles », « contre le hasard — (le désordre) — contre l'incerti-
tude / contre l'ordre — (la mort) contre une certitude — / contre la réalité /
contre la fiducia » (C. 27, 30). Il s'agit d'une lutte multiforme ou multipo-
laire : du sensible avec l'intellectif, de l'intellectif avec le sensible, du sen-
sible avec le physique. Lutte contre le hasard, le temps, la matière, les sens,
la certitude, l'incertitude, la mort, les croyances, le langage. « Contre du-
rées / contre petit nombre de constituants / contre désordre, incidents / con-
tre hasards = effets / contre oubli / contre bornes des sens / contre — cas
particuliers — / contre — contradiction (qui est naturelle) » (ibid., 804). La
prise en compte du possible — par l'esprit transformateur, imposant ses
cadences — est une manière de lutter contre les réalisations reconnues, les
situations pratiques, les permanences particulières établies qui se révèlent
friables. La pensée doit éliminer l'accident qui la fait naître, en s'opposant à
son origine. « Toute pensée est d'origine première accidentelle [...] » (ibid.,
154). La pensée doit guerroyer contre elle-même pour fonder ses constances,
ses identités et nécessités.

Les sources du désordre sont multiples— « Corps, monde, esprit,
sont des sources de désordre [...] » (C. 29, 903) — et tout nouveau plan en-
traîne avec lui son propre "chaos" et l'ajoute au chaos en place. On se trouve
dans un monde où le hasard est inéliminable par n'importe quel coup de dés.
Tout comme l'incohérence, qui est un de ses visages, le hasard est souvent
insensible. « Il y a un "hasard" fondamental, fonctionnel, qui nous est, en
général, insensible. Sorte d'égalité d'équidifférence foncière. Désordre pur.
Corps noir. Mille idées échangées sans résultat » (ibid., 598). Tout s'égalise
négativement, en un désordre sans arêtes, en un mélange impur. Le désordre
de l'esprit est pourtant censé être « fécond » (C. 11, 676). D'une manière
générale — « Tout ordre ou tout désordre et rien ne va » (C. 13, 602). Il est
primordial que se manifeste une « différence ordre-désordre pour le travail
de l'esprit » (ibid.), une différence de potentiel entre les sources d'énergie
comme « pour une machine ». L'équilibre parfait, autre nom d'une "partie" à
"somme nulle", serait un immobilisme. Or, c'est vers cela même que tend le
dispositif valéryen. La pensée tend vers un "ordre" qui l'annule (C. 6,
821) — l'absence de désordre équivalant à une absence de pensée. Par 24 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
rapport à l'ordre, la pensée est comme l'acte devant le but de l'action, ou le
langage transitif devant la référence où il s'abolit. On doit sauvegarder des
« ressources de désordre » (C. 7, 151) sans lequel l'esprit se trouverait au
chômage, s'étiolerait, disparaîtrait. Tout commence et tout finit par le désor-
dre — il y a retour du balancier à son point de démarrage, une sorte de pacte
avec le désordre. La pensée a besoin du désordre « pour exercer sa fonc-
tion » (C. 15, 569), pour poser sa griffe, définir ses catégories et affirmer sa
puissance, mais elle a aussi besoin de lui échapper.

L'indépendance du hasard est synonyme d'indépendance de la pen-
sée. Pour qu'il y ait pensée, il faut des « hasards et lois contenus dans le
même groupe » (C. 5, 913). « Le hasard interne » (ibid., 166 et 760) rattache
la pensée au caractère "irrationnel" du système nerveux. Si le hasard et le
chaos rappellent l'effervescence du système nerveux, ils vont au-delà puis-
qu'on peut considérer que le système nerveux comporte déjà sa propre
organisation. Le hasard, « symbole négatif » — « ce qui se fait sans aucun
dessein » (C. 9, 512) — est l'expression du désordre, ou du multiple en vrac,
non-ordonné par un regard (ou équivalent) structuré, classificateur. En
passant dans le langage, le hasard est en quelque sorte mis face-à-face avec
son manque de consistance, « Le hasard — / Symbole introduit dans le lan-
gage pour l'expression du désordre considéré comme une cause » (ibid.,
923). On introduit dans le langage, qui est déjà un désordre, le point central
de ce désordre, et on devient sensible au désordre et à la nécessité d'y mettre
fin.

L'esprit essaie de mettre de l'ordre et, en tant que tel, il est désordre
(et hasard) — ce qui laisse supposer que les "systèmes d'ordre" couvent des
désordres latents. Il y a ainsi une lutte interne, un « travail » (C. 28, 33), de
l'esprit qui finit parfois ou souvent par un "abandon" — le désordre gagne la
partie. Le désordre se retrouve à la fin du parcours, même si on a réussi à le
contenir dans un cadre privilégié. « Plus "spirituel" est un pouvoir, plus
s'exerce-t-il contre l'esprit — / Car l'esprit veut mettre de l'ordre. Mais il n'est
pas ordre et il est incompatible avec l'ordre. / Sa vie est entretenue par le
hasard, contre lequel il lutte, auquel il s'abandonne, et cela fait encore du ha-
sard — » (ibid., 49). La lutte de l'esprit avec le désordre (son désordre aussi)
est promise à un échec. « Le désordre est à la fois commencement et fin — /
L'esprit a besoin du désordre — lequel lui est nécessaire comme sa matière
et son excitant. Il se fait lui-même désordre à défaut de désordre donné — »
(ibid., 812). On est ici loin d'une conception "souverainiste" de l'esprit.
INTRODUCTION 25
Hasard et hétérogénéité se combinent sur le chemin heurté, tendu, de
l'esprit. Le "hasard" se place au début du processus d'ordonnancement. « Le
hasard est le mode de tout ce qui commence» (ibid., 465). L'esprit pose
d'autant plus aisément un "dieu négatif" que le champ opératoire, dont il est
l'agent et le patient, le place d'emblée sur la voie de la négativité. Le désor-
dre est dehors et dedans, et la règle, au niveau de la perception, se dérègle à
peine posée, car elle est l'incohérence. « La règle est l'incohérence [...]. / Un
désordre normal et insensible / règne dedans et dehors » (ibid., 690). Et
l'incohérence est le spontané. L'« incohérence est le spontané absolu [...] »
(ibid., 67). La cohérence exige un effort, une dépense d'énergie, pour être
aperçue, traitée. On n'arrive à un système que par une suite de ruptures, de
transformations, d'ascèses, mettant fin aux ruptures trouvées.

L'esprit est désordre car « ce qui est mental n'a aucune durée » (ibid.,
465) ; il plonge dans la spontanéité des stimuli, dans la ponctualité des "ré-
ponses" (idées, etc.). Fonctionnellement, matériellement, épistémologique-
ment, l'ordre est « soif de désordre » et, en même temps, séparation, lutte,
négation. « Le désir de l'ordre est une forme de la peur et la soif de désor-
dre » (ibid., 160). Tout contraire tend à susciter son opposé, son vis-à-vis,
sous l'aura duquel il se maintient. Dans le combat contre le désordre, les
"spiritualistes" n'arrivent pas à faire mieux que les "philosophes". Ceux-ci
essaient d'exclure le désordre au sein de l'ordre qu'ils produisent sans se
rendre compte que l'ordre obtenu n'est qu'un îlot de désordre. L'ordre est un
"contenu" du "désordre-contenant". Les philosophes apportent le désordre
dans leur ordre, lequel se pose d'emblée en assumant la dissolution de ce qui
est confus, mêlé, tendu. Ils ont du mal soit à faire cesser ce désordre qu'ils
ont côtoyé, pensé, senti, vécu, soit à en garder les frémissements au sein du
nouveau dispositif comme signe de son caractère vivant et complet. Le
désordre s'échappe par les interstices du "système" mis en place, de manière
que l'ordre se fige dans un rituel conceptuel sans vie. « Les philosophes
introduisent le désordre dans l'esprit où il était nécessairement. Ensuite, ils
commencent à y mettre un certain ordre, qui est le leur. Ils n'en viennent
jamais à bout. Ils ne peuvent venir à bout de faire entrer dans leur ordre ce
même désordre qu'ils ont trouvé, et qui existe, et si bien que tout ordre en fait
partie, tandis que le contraire ne peut être » (ibid., 295). La philosophie est
une sorte de partie perdue contre le désordre et l'impureté, c'est-à-dire aussi
contre le hasard. Le désordre (ou le hasard) ne faiblit pas. Les "mélanges"
continuent intacts après leur séparation, leur contention ou purification. Le
Système valéryen, en tant que projet, est lui aussi une manière de conjurer le
hasard, de le raturer — encore une partie abandonnée avant sa fin, sans que
l'on touche tous les gains escomptés. Que reste-t-il de nos luttes théoriques ? 26 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
Des blocs de sens, des clairières de compréhension cognitive, au sein d'une
écriture fragmentaire multipliant ses prises souvent avec bonheur. Voilà l'ar-
rière-plan de la présente lecture — inhérent à l'existence, aux possibles, à
l'histoire, au corps, etc., il y a le hasard comme force majeure, rassemblant
les figures conceptuelles négatives de l'incohérence, de l'inégalité, de l'in-
compréhension. Il est logique qu'avec une telle pensée revenant sans cesse
au hasard, Valéry fut sensible aux hasards de la cognition — c'est le con-
traire qui aurait été étonnant. La sérendipité est aussi une figure obligée
d'une telle constellation gouvernée par le hasard, même si le mot n'est pas
employé quand l'enjeu se présente — elle y pousse telle une figure naturelle
sans l'aide d'aucun adjuvant artificiel. D'une manière générale, le hasard est
la nomination d'un "tirage", involontaire ou volontaire, avant qu'il ait lieu
dans le cadre d'une action ou d'une pensée aux possibilités multiples (jeter un
dé, extraction d'une boule d'une urne, écriture d'un livre, ébauche d'une théo-
rie, acte sexuel de fécondation, etc.). Ensuite, on est obligé de tenir compte
de l'éventuel "résultat" qui crée sa propre "nécessité". Le hasard est la ren-
contre d'une pluralité de séries indépendantes, lesquelles deviennent enche-
vêtrées, en interaction constante, dans un petit laps de temps ou dans une
temporalité plus consistante, et d'où il résulte une nouveauté (positive, neutre
ou négative, "rouge", "blanche" ou "noire" — on devrait pouvoir ajouter des
couleurs au hasard, comme on le fait déjà avec l'expression "hasard noir", à
l'image des physiciens avec les quarks).

2 Les "dessous" de la recherche , exposés dans notre livre, ne prennent
pas en compte tous les aspects possibles d'une recherche, laquelle est multi-
forme (publique, souvent de type industriel avec des fortes implications éco-
nomiques et soumise à des pressions politiques plus ou moins directes, par le
biais de ses systèmes de financement ; individuelle, essentiellement dans le
secteur des sciences dites humaines, mais où la dimension collective n'est
pas absente non plus, tandis que, au-delà de ces types de recherche, elle
prend sans cesse d'autres figures). Nous nous attardons ici aux aspects de la
recherche valéryenne déjà cités où le hasard se tient à l'arrière-plan (exis-
tence, possibles, infini et finitude, instant ou temporalité, mystique), et nous
attachons à certaines dimensions qui passent au second plan quand on ana-
lyse la recherche en fonction de critères sociaux-économiques (voir la note
correspondante). De ceux-ci, nous n'en parlons pas, mais nous n'ignorons pas
leur importance. Nous "collons" en quelque sorte à l'expérience solitaire de
Valéry devant ses cahiers dans ces aurores scripturales où il soulève les
questions du statut des signes, de la pensée de l'existence de celui qui les
affirme, des limites de l'esprit, de la compréhension et de l'incompréhension
qui en résultent.





I - L'EXISTENCE





L'existence paradoxale

L'existence est placée sous le signe du paradoxe, mais elle n'est plus
tendue vers la rencontre idéale du croyant et de l'Homme-Dieu. L'anthro-
pologie chez Valéry remplace la religion chez Kierkegaard — et si paradoxe
il y a, il concerne tout homme. L'existence, avec le sujet imprécateur et
indocile, était chez ce dernier la grande oubliée du Système impersonnel de
la philosophie universaliste (système confiné au seul cadre hégélien). L'exis-
tence prend un certain coloris — elle est essentiellement l'affirmation de
l'intériorité et de la subjectivité se repliant vers un "lieu" abolissant tout lieu.
Valéry différencie la "chose" existence et le mot "existence" — ce dernier
est tout aussi détestable que les grands mots du savoir institué. La "chose"
est, chez lui, corporalité, fonctions physiologiques, nature, mais aussi anti-
nature par les pouvoirs de l'esprit, et ainsi l'existence — en tant qu'ensemble
de conduites, de projets, de normes, d'habitudes, etc. — trouve-t-elle son
expression globale dans la "civilisation" (occidentale). L'existence, inhérente
à l'espèce humaine, prend une dimension contradictoire devant le fourmil-
lement des aspects qu'elle sollicite.

L'existence paradoxale est synonyme d'opposition, d'éloignement,
d'écart. La civilisation se caractérise par un éloignement à l'égard de la
nature — d'où il résulte pour l'homme une existence paradoxale, tiraillée
entre le naturel et le non-naturel. « La civilisation considérée comme
déplacement de la "vie" loin de la "nature" — cet écart est fragilité — On
arrive à des existences paradoxales » (ibid., 577). En premier lieu, l'existence
paradoxale correspond à une coïncidence ou à une simultanéité de dimen-
sions antagonistes. La civilisation altère l'ordre des actions, des besoins, des
pensées, des signes, de l'espace, du temps, etc. L'altération vers la puissance
va de pair avec la fragilité. L'homme — nature anti-naturelle — développe
une activité contre lui-même et contre la nature. « La nature de l'homme
28 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
comporte une activité contre la nature — / [...] On dirait donc que l'homme
ne puisse pas vouloir être ce qu'il est » (ibid., 694). L'homme bouleverse le
cycle des demandes et des réponses naturelles en y introduisant ses propres
demandes, et abhorre, en tant qu'esprit, les répétitions. On retrouve ici un
enjeu déjà soulevé dans notre introduction quand le hasard s'opposait à la
nécessité et devenait l'objet d'une lutte interne.

L'aventure de l'homme, soutenue par l'inquiétude toujours renais-
sante de l'esprit, est sous le signe de l'accident et du hasard. Ce qui est
semble « insuffisant », « absurde », « mal fait », « scandaleux” (ibid.), dys-
harmonique, douloureux, limité au point de vue temporel et physiologique.
L'esprit s'oppose à la « bêtise » d'être, car il ne manque pas de juger ainsi sa
situation, son environnement et sa propre émergence (C. 6, 310). L'homme,
« animal qui s'arrête », « fait de toute chose un obstacle [...] » (C. 28, 868),
dans un processus extrêmement conflictuel. L'esprit s'attaque à l'être-là, l'im-
médiat, à l'évidence, et se place en porte-à-faux en découvrant le non-
pensable, le non-recherché, et en cherchant l'introuvable. La vérité n'est pas
donnée mais prise, rêvée, formalisée, construite. « La "vérité" — la décou-
verte du nouveau est presque toujours le prix de quelque attitude anti-
naturelle » (C. 4, 405). L'homme ne cesse de s'opposer à "ce qui est", en
demandant à "ce qui est" la trace de ce qui n'y figure point — succombant
ainsi à la « comédie mentale ». L'esprit en fait trop — il est trop riche,
puissant, multiforme, pour se cantonner à l'action ou au mécanisme uniforme
(C. 28, 181).

L'existence paradoxale est contemporaine de l'inadéquation humaine
aux besoins naturels, puisque l'esprit — qui a « trop d'esprit » (ibid., 377) —
exploite sa « surabondance » foncière (ibid., 181) ou son « inutilité », son
luxe. L'existence paradoxale est celle qui, en s'éloignant de la nature, la
"retrouve" en offrant comme "nature" le résultat de son activité. Dans son
opposition à la nature, l'homme opère une « distinction des activités », c'est-
à-dire une division de travail complexe, une « hiérarchie des objets » et des
« actions », exigeant un étalement, dans la durée, des excitations (C. 18,
302). Une sorte de revanche anxieuse, multiple, du savoir sur l'ignorance. La
fougue de l'homme, à l'égard de la nature, trouve sa source dans l'ignorance
à laquelle la nature l'a voué. Notre rapport à la nature est fondé sur une
occultation, un voilement au sein de nous-mêmes. La nature nous cache (et
se cache du même coup) à nous-mêmes. « La "nature" ne nous a rien confié
de "notre" nature » (C. 28, 622). L'homme crée donc une nature parallèle où
il prend la première au piège de ses créations. « Création de besoins "fac-
tices". L'homme est un animal qui non seulement s'adapte aux circonstances L'EXISTENCE 29
mais crée des circonstances pour le plaisir de s'y adapter — Il rêve éveillé et
il rêve agissant. Il ne peut demeurer satisfait.Le naturel n'est pas sa nature.
Du moins l'Occidental est tel » (C. 3, 525). Il s'agit d'une sorte de fuite en
avant favorisée et rendue méconnaissable par cette méconnaissance origi-
naire. Les "possibles" pensés et conçus déstabilisent la réalité ; l'existence
paradoxale est celle où l'inutile devient utile. Le paradoxe de l'existence pa-
radoxale, partagée entre le naturel et le non-naturel (ou même l'anti-naturel),
résulte d'un mélange entre des pôles qui sont devenus répulsifs. Le paradoxe
équivaut à un renversement spéculaire ou existentiel — être se plaçant sous
l'égide de "ce qui n'est pas", et la nouvelle forme du naturel devenant l'anti-
naturel. Le paradoxe est la conséquence de l’"insatisfaction" originaire et du
désir de la supprimer ; or elle va ne faire que rebondir. En modifiant son
environnement, l'homme se modifie et demeure pris dans les pièges de sa
propre puissance (et impuissance). La civilisation induit des effets de masse,
de foule, où la "quantité" se retourne contre la "qualité" — éloignés d'un
nouvel art de vivre conforme à la rationalité.

Le plus difficile pour l'homme est de s'accepter comme tel. « Res-
sentir, en somme, comme naturel ce qui est naturel » (C. 28, 243). « S'iden-
tifier à ce que l'on est et non à ce que l'on croit être [...] » (ibid.). Une
reconversion de l'esprit doit se produire vers le "peu", le "presque-rien". Ceci
est un pari difficilement tenable. L'homme se porte d'habitude, après l'excès
et le gaspillage, vers les extrêmes — et le représentable côtoie ainsi l'irrepré-
sentable. L'existence paradoxale est la cohabitation de la représentation et de
la non-représentation (ce qui lui échappe entièrement). « Ce que l'homme ne
peut supporter de se représenter l'environne — — Les extrêmes des im-
plexes — [...] / Ce que l'homme ne peut se représenter et ce dont il n'est
même pas de représentation, le constitue » (ibid., 235). L'existence parado-
xale est habitée par l'infini conçu par un esprit utile et inutile, gaspilleur et
contenu, lucide et aveugle, ignorant toutes les conséquences de ses actes et
conceptions (ibid., 384), comme il ignore aussi la plupart des "conditions
initiales". L'existence paradoxale est la traduction conceptuelle du fait que la
pensée puisse déborder l'être — d'où les contradictions et les paradoxes.
L'ajustement est sans cesse ajourné. « "Je pense" est bien plus que "je suis" !
C'est plus qu'être » (ibid., 377). L'existence paradoxale s'oppose à elle-même
(en séparant existence et pensée) puisqu'elle fabrique son "antagoniste"
(l'homme se pensant). Le paradoxe est, pour ainsi dire, au bout de l'anta-
gonisme comme une esquisse de solution et d'apaisement. L'existence
paradoxale est de cette façon un paradoxe très intéressant parce qu'elle
souligne avec force le passage du contradictoire au paradoxal — elle se
place au lieu de clivage de la nature et de la civilisation, de la nature et de 30 PARADOXE SUR LA RECHERCHE - II
l'anti-nature, et s'attache au statut de l'homme pris au piège de ces
contradictions. Au départ, une contradiction opère — la difficulté d'être, bas-
culant dans l’"impossible", la non-représentation absolue. La "représen-
tation" se chargera de revenir sur cet interdit — de jongler avec l'absolu et le
négatif.

Les "grandes choses"

Les « grandes choses » — comme amour, beauté, Dieu, etc —
comportent une oscillation paradoxale. « Toutes les grandes choses sont et
ne sont pas, dont Dieu est la plus connue » (C. 14, 412). Ce qui rend les
« grandes choses » redoutables, c'est précisément leur inexistence : elles sont
le point de départ d'une course folle pour garantir et cristalliser leur existence
menacée. On s'y attache d'autant plus que le doute rôde. Les « choses »,
grandes et paradoxales, qui se dérobent à toute mesure et à tout ce qui les
ferait être de simples choses, sont investies par un désir si fort qu'il les rend
beaucoup plus "réelles" que le reste du réel. L'« objet le plus réfutable »
devient l'« objet observable le plus fort ». Ce processus est habité par le désir
de trouver dans le réel ce qui n'y figure pas de manière immédiate — ces
signes auxquels on a recours pour donner à l'être, subsistant en état de man-
que, un stade achevé et plein. Ici, le religieux ne se sépare pas à ce niveau du
scientifique, ni de tout autre type d'activité signifiante. Tout désir recherche
une ontologie, un achèvement (même provisoire), qui le soutienne et le
relance (pour un éventuel nouveau saut dans l'indéfini et l'indéterminé).

En disant que les « grandes choses » sont, Valéry leur accorde une
certaine légitimité et existence (une "presque-existence" observable au
niveau des psychologies et des comportements) ; en soutenant qu'elles ne
sont pas, il se démarque d'une croyance forte à leur existence immédiate et
directe. Et chose importante, il ne déclare pas l'un des plans plus important
(l"incontestable" devenant "contestable") que l'autre — le fictif finit par
avoir la même force que le non-fictif. Le paradoxe est la résultante de ces
deux tendances contraires qui ne s'annulent pas et dont le face-à-face est
perpétuellement reconduit. En ce qui concerne Dieu, défini comme un
paradoxe, car il combine l'être et le non-être, et un autre fragment nous
signale qu'il est une combinaison du vivant et de la mortuaire, développé par
le premier pour neutraliser la mort, bien que celle-ci demeure "inexpu-
gnable" comme le Dieu qu'elle abrite et nourrit. « Le dieu est logé par le
vivant dans la mort où il est inexpugnable » (ibid., 413). En étant paradoxal,
Dieu ne peut pas être nié. Le paradoxe le fait "être" et l'empêche de sombrer
tout à fait dans le non-être. En plaçant Dieu dans la mort, tout se passe L'EXISTENCE 31
comme s'il ne pouvait pas mourir ; la mort, notre mort, empêcheDieu de
mourir, tout comme l'éternité deDieu aurait dû être notre éternité.Si les
« grandes choses » sont et ne sont pas, c'est parce qu'elles se dérobent en
dernier ressort au "temps", en un point inaccessible à toute prise, ce mou-
vement étant tout de suite corrigé par la nécessité d'une "plongée" dans la
réalité la plus commune. S'il n'y a que « deux choses incontestables » — le
plaisir et la douleur —, les grandes choses se nourrissent de l'une et de
l'autre. Sous le plaisir du paradoxe sourd une douleur, et vice-versa. Le para-
doxe est un cache-douleur sous son apparente gratuité, et la manifestation
d'une jouissance latente dans l'expression de la douleur.

L'existence, un "mauvais mot"
Existences formelle et matérielle

L’"existence" est un mauvais mot, dangereux, labile, confus, négatif,
source de ruses, de quiproquos et de détournements. « Le mot existence a
causé de grands ravages » (C. 27, 365). « Le mot Exister n'est pas bon —
Être non plus — [...] » (C. 29, 332). « "Existence" notion négative ! Qualité
de ce qui ne se réduit pas à une image ou à un nom » (ibid., 275). L'abus du
terme est une « décision qui a pesé sur toute la philosophie [...] » (ibid.).
Employé isolé, le mot perd son sens. Le mot "existence" est une « sorte de
pléonasme puisqu'il nécessite un complément à la notion duquel il n'ajoute
rien » (C. 2, 843). Il est régi par le principe de tautologie — principe
superfétatoire. Il s'agit d'un mauvais mot pour une réalité nulle, et qu'on a le
toupet de présenter comme la quintessence du réel. La question de l’"exis-
tence" amène dans son sillage la question du non-langage — « Le mot
Existence, exister signifie valeur donnée à une expression du langage — et
1° n'a de sens que si on donne en même temps connaissance des circonstan-
ces non verbales [...] » (C. 29, 433). L'existence n'est donc pas immanqua-
blement une notion négative, parasite, déconnectée de tout "poids" externe.
Ce qui existe est alors ce qui se passe de langage, ou ce qui ne s'évanouit pas
quand ce dernier disparaît. L'existence est le point de "chute" de la repré-
sentation, par-delà la convention. La difficulté fait surgir parfois un paradoxe
(l'absence-présence, ou l'existant-non-existant). "Existence" et "Non-exis-
tence" vont ensemble jusqu'à se confondre, dans un ballet où le "sens" prend
momentanément le masque du "non-sens"... Le mot "existence" combine,
dans certaines affirmations, la plus grande extension et la plus infime
compréhension. Paradoxe complice de celui qui étreint d'autres mots, comme
le mot Être (C. 21, 807).

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.