Penser et mouvoir

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Quelles postures une philosophie doit-elle inventer pour saisir des gestes ? Comment peut-elle dé-composer des mots pour tenter de dire ce qui se passe entre des corps en mouvement ? A quels pas communs et divergents sommes-nous invités en dansant et en philosophant ? Ici se dessine le paysage d'une rencontre entre danse et philosphie. En se mettant à penser, à marcher et à rouler ensemble, danse et philosophie croiseront des problèmes de représentations, de perceptions, de compositions et de démarches collectives.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296809130
Nombre de pages : 248
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PENSER ET MOUVOIRLa Philosophie en commun
Collection dirigée par Stéphane Douailler,
Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l’exercice de la
réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le
culte de l’écriture. Les querelles engendrées par l’adulation de l’originalité y ont trop
aisément supplanté tout débat politique théorique.
Notre siècle a découvert l’enracinement de la pensée dans le langage. S’invalidait
et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir
de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats.
Condamnées également à l’éclatement, les diverses traditions philosophiques
se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les
enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des
divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l’explosion
technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter
leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité
jusqu’à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique
se reconnaissait être une forme de vie.
Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la
pratique orale de l’argumentation, faisant surgir des institutions comme l’École de
Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l’Institut de Philosophie
(Madrid). L’objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce
partage en commun du jugement de vérité. Il est d’affronter et de surmonter ce
qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du
refoulement de ce partage du jugement.
Dernières parutions
Jean-Pierre COTTEN, Entre théorie et pratique, 2011.
Jean-François GAVA, Contrariété sans dialectique, 2011.
Walter MENON, L’oeuvre d’art. L’expérience esthétique de la véri, 2010.té
Lucie REY, Qu’est-ce que la douleur ? Lecture de René Leriche , 2010.
Horacio CERUTTI GULBERG,Ph ilosopher depuis notre Amérique, 2010.Marie Bardet
PENSER ET MOUVOIR
Une rencontre entre danse et philosophie© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54985-2
EAN : 9782296549852Une inquiétude pour le concret
« Nous voulons tout à la fois l’intemporel et le contemporain. Mais
nous aurons beau épuiser les images et faire couler les mots entre nos
doigts comme de l’eau, nous ne serons pas pour autant parvenus à
dire comment il se fait que, par un tel matin, on se réveille avec un
désir de poésie. »
Virginia WOOLF
« La lecture », L’écrivain et la vie, éd. Payot et rivages, 2008, p. 62.8 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
Le problème de Socrate dansant
La philosophie en se penchant sur la danse se trouve prise dans une spirale.
Interrogeant postures, approches et démarches, la danse pose à la philosophie
le problème de la saisie de ses « objets ». Prendre la mesure d’une possible
philosophie des corps en mouvement exige d’arpenter l’approche que la
philosophie peut avoir de la danse. Le premier point d’achoppement serait
une saisie extérieure de ces mouvements dansés – directement impliquée
par sa formulation en terme d’objet – dessinant un lieu pour la philosophie
comme spectatrice et spectatrice objectivante, dans la mesure où, par exemple
dans une perspective aristotélicienne d’un mouvement comme changement
de lieu et d’état, pourraient être examinés les mouvements dansants depuis
les points de référence de ces changements. La philosophie chercherait à se
faire un regard objectivant déterminant la mesure de ces mouvements dans
un espace de référence, pour décrire et expliquer son objet : la danse.
Mais quand par exemple, parmi les occurrences premières du mouvement
dansant en philosophie, on rencontre chez Xénophon un Socrate dansant
(Le Banquet de Xénophon), c’est pour décrire une autre scène. Nullement
un regard objectivant mais un Socrate qui, d’une part se regarde danser
lui-même dans un miroir, étudie ses mouvements et ses attitudes dans un
vis-à-vis trouble avec son reflet, et d’autre part le fait à l’écart des regards
1des autres . On est donc dans une situation toute autre qu’une mesure
des changements dans des repères spatiaux. On est dans une rencontre.
Rencontre avec soi-même dansant, dont il demeure peut-être énigmatique
de savoir ce quelle elle était chez Socrate. Que regardait-il et cherchait-il en
observant son corps mouvant ? Quel rapport de ses gestes à ce soi habité par
une raison en même temps que par un démon ? Quelles articulations entre
penser et mouvoir à travers ses gestes et leurs reflets perçus ?
1. XENOPHON, Le Banquet, trad. P. CHAMBRY, éd. Flammarion, Paris, 1996. Chapitre II,
§19-20, p. 265.Une inquiétude pour le concret / 9
On fera le pari qu’il essayait de déchiffrer des concordances et des
discordances, ses attitudes connues et inconnues, dans la situation singu-
lière de danser et de se regarder danser. Il se livrait à une rencontre entre
son activité (opérant dans un registre maîtrisable des catégories de change-
ments de lieux – lieux discursifs, autres lieux, et changements d’états –
enseigner, donner l’exemple, etc.) et s on existence phénoménale et sensible ;
une rencontre des mesures et des démesures des jeux du sensible et de la
représentation. La scène esquissée par cette rencontre pose le problème
liminaire d’une philosophie sur, de ou en danse, en ce qu’elle redistribue les
rapports habituellement disjonctifs entre théorie et pratique. Ils débordent
alors, comme presque toujours, l’opération de mesure d’une pratique par
une théorie, ou celle d’application d’une théorie dans une pratiqueH. ybris,
démesure propre à une danse qui « emporte » ; débordement qui est
peut-être la philosophie même.
Ni objet mesuré, ni application, la pratique constitue dans ce sens pour
Deleuze, dans son dialogue avec Foucault, « un ensemble de relais d’un point
2théorique à un autre », alors que la théorie est « un relais d’une pratique à
3une autre », sans que celle-ci ni représente celle-là, ni s’y applique, pas plus
que celle-là n’inspire celle-ci, dans un rapport qui serait totalisant, réduisant
l’une à l’autre. Se joue et se rejoue dans cette rencontre la distribution des
postures, des interventions, des discours et des gestes, dans des relais entre
eux qui débordent le cadre de leur simple application. C’est probablement ce
que Socrate déchiffrait dansant devant son miroir, cherchant à voir la manière
dont se reliaient ce qu’il savait de lui, ses diverses postures, le terrain depuis
lequel il intervenait et dans quelle direction, les attitudes par lesquelles il
prenait part aux débats, tel point théorique ou tel autre sur lequel il s’appuyait,
variant selon le terrain de la discussion et selon l’interlocuteur ou l’adversaire.
2. Gilles DELEUZE, « Les intellectuels et le pouvoir », entretien avec Michel FOUCAULT,
(pp. 288-298), in L’île déserte et autres textes, éd. de Minuit, 2002, p. 288.
3. Gilellectueletien avec Michel FOUCAULT,
op. cit., p. 288.10 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
Socrate sachant toujours comment intervenir, depuis quel point théorique,
ayant là-dessus une intuition sure, mais ignorant ce qui les relie entre eux,
hors de ces débats et loin des interlocuteurs. Quel mouvement, qui est une
certaine dynamique de lui-même, unit tous ces points ? Il regarde cela dans
le miroir, et il voit Socrate dansant.
Cette danse est-elle encore de la philosophie ? Question que posent les
rires et les moqueries des convives du banquet lorsque Socrate raconte qu’il
danse devant son miroir, sachant bien qu’il sera l’objet de railleries. Est-elle
une conscience de soi de la philosophie, se regardant danser, comme un
savoir synthétique de tous ses points et de leur mesure ? Ou est-elle passée
dans une autre dimension, dans l’intensité des reflets du mouvement dans le
miroir ? Dans une image qui s’esquisse symétriquement et pourtant ailleurs,
sans que ni la danse ni la philosophie n’aient totalement lieu dans ce reflet ?
En fait, ce ne sont plus les points qui comptent, les arrêts qui marquent la
ligne sur laquelle viendrait s’appliquer dans l’espace un trajet du mouvement ;
pas plus que les repères que fournissent les points pour prendre une question
dans ses filets, ici, la danse. Ni mesure d’un objet danse, ni son objectivation
par une philosophie qui l’analyserait, l’interprèterait, pour lui donner un
sens, en en faisant une métaphore d’elle-même par exemple. Un miroir ne
renvoie pas un identique ou une métaphore. Les saisies dans cette rencontre
sont d’un autre registre : frôlements de la réalité en mouvement plutôt que
projections de coordonnées représentatives ; intensifications de détails, de
reflets qui ne s’épuisent pas dans un poin t de référence plutôt que schémati-
sations ; clartés chatoyantes venues du réel lui-même plutôt qu’élucidations
par un éclairage savant.
Ce reflet, qui selon Le Banquet de Xénophon sut déjà mettre la philo-
sophie hors de sa visibilité discursive si généralement transmise par la
tradition (le sage dans la cité), face à elle-même (Socrate dansant seul face
à son miroir) est alors devant une autre image de ce qui, en elle, pense,
devant une image qui lui revient par le biais de mouvements dansés, ce reflet
lui-aussi a traversé les temps. La diffraction du reflet de la philosophie qui
regarde sa danse en autre chose permet d’élargir cette rencontre à la philo-Une inquiétude pour le concret / 11
sophie qui voit danser d’autres qu’ele-mêmel , des danseurs. Une pensée est
en mouvement, la philosophie regarde à ces mouvements. Ce reflet continue
d’irradier les corps en mouvement de danses qui se disent, en ce sens même,
contemporaines. Elles enchaînent des gestes qui tendent un miroir à la philo-
sophie pour qu’elle y reconnaisse non pas tant elle-même (une métaphore
de la pensée comme abstraction) mais bien un autre qui est peut-être plus
profondément elle-même qu’elle-même (des déplacements exigés par
l’ancrage de son exercice en hétérog énéité). Sans doute les danses grecques
ne sont-elles plus les nôtres. C’est bien ce que l’on croît entièrement savoir,
au point d’hésiter à croire savoir ce qu’elles pouvaient réellement être et tout
enseigne que personne ne saurait plus danser ces danses. Comme à l’inverse
ne cesse de revenir la croyance dans le fait de comprendre ce que pensait,
ce que faisait, ce qu’inventait la philosophie grecque, et à l’époque, et pour
aujourd’hui. Il faudrait alors recommencer l’expérience de Socrate : regarder
les corps qui dansent, les nôtres et d’autres, au présent, autrement que du
temps de Socrate, et voir comment s’y nouent, selon un autre registre de
relais entre des «points théoriques» si l’on regarde conjointement, les gestes
que l’on fait également en philosophant.
Cette expérience donne à voir d’autres réalités où la danse ne se donne
pas comme terrain d’application totale pour une philosophie qui élabo-
rerait des théories, dans le pur style d’un espace homogène où s’applique-
raient les mouvements, c’est-à-dire des changements, des déplacements et
des différenciations. Ils débordent les trames d’espace et de temps linéaires
en déplaçant la ligne de partage entre sensible et représentation, entre des
corps en mouvement qui n’élèvent plus à la visibilité des corps définis
comme figures individuées, mais plongent et s’étendent en des agencements
collectifs, se saisissant alors comme corporéités diversifiées et changeantes
qui traversent les corps enveloppes. La rencontre de la philosophie avec
la danse ne peut donc se faire sur le terrain d’une maîtrise de soi et d’une
définition de l’être, d’une virtuosité qui passerait dans une liberté toujours
plus envolée, ou d’une application qui donnerait sa signification à une danse 12 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
qui en manquerait, mais à travers une expérience de la gravité qui pose sans
cesse la question des actes et des déplacements affirmant une égalité sur le
terrain redistribué du lourd et du léger.
Ainsi, penser et mouvoir ne sont pas les attributs respectifs et définitifs
(définissant définitivement) de la philosophie et de la danse, mais les
faires redistribués sans cesse dans la rencontre croisée de leurs multiples
théories-pratiques, traçant à travers leurs reflets et leurs échos des gestes, des
ancrages, des regards et des déplacements.
Une rencontre, une démarche
Une rencontre, primordiale et hasardeuse, avec la philosophie de Bergson
qui accompagnait mes premiers pas en philosophie. De là l’intuition et la
mise en route d’un tissage des échos entre des manières de faire de la philo-
sophie et d’autres de faire de la danse. Faire un travail en philosophie sur la
danse, met en jeu un faire qui ne cesse de varier au cours de sa déclinaison
théorico-pratique rendant impossible le sur la danse. Faire de la philosophie
sur la danse, à la rencontre d’une théorie et d’une pratique resituées dans
leurs rapports, devient faire de la philosophie avec la danse.
Il ne pourra s’agir d’appliquer une théorie philosophique (par exemple ici
bergsonienne) à une pratique (ici l’improvisation en danse), c’est-à-dire de
vérifier une philosophie en l’appliquant comme un système clos à une danse
qui s’en trouverait abstraite, éclairée, élevée et signifiée. Pas plus d’ailleurs
que l’acte de faire de la philosophie n’attendrait d’une quelconque pratique
(ou même d’une quelconque « philosop hie pratique »), son insertion dans
la réalité. Dans ces différentes scènes de la rencontre entre danse et philo-
sophie, il ne saurait y avoir une partie pratique et une partie théorique, mais
des relais de l’une à l’autre, perçant des trous et traversant les problèmes qui
se présentent à elles. Elles se renvoient entre elles des inquiétudes saisis-
sables dans le reflet fuyant de l’une à l’autre. Il ne pourra s’agir d’une filiation
comme d’une application dans un déroulement historique linéaire, mais
d’échos inquiets et intempestifs entre des danses, des paroles, des concepts.Une inquiétude pour le concret / 13
Certes de clôture il s’agit bien en partie puisque la lecture se concentrera
sur certains textes, ceux de Bergson, rencontrés et choisis pour mener la
rencontre, comme essentiellement Matière et Mémoire et celui qui donne
son écho au titre même du présent livre : La Pensée et le Mouvant. De plus,
l’écriture philosophique dans son exercice de saisir une réalité clôt certai-
nement des sens autour de ce qu’elle comprend, en cela elle affirme ; telle est
nécessairement sa pratique.
Aussi, une telle entreprise d’étude de ces échos n’est-elle pas dénuée
d’un travail critique. Faire l’épreuve de la danse depuis la philosophie, et
inversement, c’est critiquer les usages de part et d’autre, c’est se situer,
dans cette rencontre, sous la contrainte féroce d’une double exigence de
précision et de clarté. Qu’elle ne soit pas analyse et mesure n’empêche en
rien exigence et précision, et même plus : tel Socrate dansant devant son
miroir, regardant dans ses propres gestes les postures de ses interventions,
la philosophie cherche ici à identifier ses propres attitudes, situations et ses
différences. La plus grande exigence de précision pour la philosophie vient
de son frottement au concret de la réalité, dans les relais d’un point pratique
4à un autre, « pour percer le mur ». Une exigence donc dans ce travail à la
frontière : faire au plus près, au plus près d’ ici, au plus précis. L’écriture tendra
à un acharnement sur le détail, sur les nervures de la feuille ; elle n’en dira que
plus, j’espère, les enjeux et les limites de ces rencontres, où l’histoire évoquée
tient lieu de scène plutôt que de précédent historique original. Les détails, les
précisions, bien au contraire d’une spéc ialisation, font entrer dans le concret,
sans rester intact ni laisser intact. Loin d’un panorama explicatif des grandes
lois d’application, ce sera plutôt un relevé de terrain des dynamiques qui font
et défont les logiques de quelques rencontres entre danse et philosophie.
S’exerce alors une manière, un geste, un tour de main, de cette philosophie
frôlant au plus près les gestes de la danse. Tel serait un des enjeux de ce travail
en danse, pour la philosophie. Une inquiétude pour le concret.
4. Ibid., p. 288.14 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
Si le problème de Socrate dansant présente à la philosophie l’impossi-
bilité de se penser elle-même comme théorie et de chercher sa pratique dans
une application des points de référence de ses mouvements, si Deleuze et
Foucault explicitaient les limites de la distanciation entre théorie et pratique
à propos du « rôle des intellectuels » à travers la critique de la parole d’un
théoricien sur une pratique qui parlerait à la place de ceux qui font, c’est que
la distinction fondatrice entre faire et dire faisait du bruit.
Ainsi la rencontre entre philosophie et danse repense les places et les
statuts des gestes, des paroles et des textes d’artistes ; ne pas parler en leur
nom, mais citer autant que possible pour les faire intervenir directement
dans la rencontre, des entretiens, des observations, des livres, des interviews
nourrissent ma recherche. Ni parole révélée, ni parole indigène qui atten-
drait son interprétation savante, une hétérogénéité des paroles et des gestes
de philosophes, chorégraphes, danseurs et danseuses. Il y a évidemment une
différence de posture, c’est-à-dire à la fois là où s’approchent et s’éloignent
celle ou celui qui philosophe et celle ou celui qui danse, dans la répartition
des places, des actes et des paroles, des projets, des histoires et des présen-
tations. En aucun cas alors l’on ne peut imaginer homogénéiser les activités
des uns et des autres, en faire une comparaison par juxtaposition. Cette
rencontre est intrinsèquement rencontre avec une étrangeté, convocation
d’un hétérogène, tant pour la danse que pour la philosophie : faire entrer
un peu de dehors. D’un côté donc, ne pas revendiquer une simple référence
philosophique, légitimation rapide pour la danse, mais se coltiner les situa-
tions, les engagements et les ancrages, concrets et conceptuels de la danse.
Puis, d’un autre, assumer que faire de la philosophie c’est toujours la
broder à ses bordures, en hétérogénéité avec ses rencontres. Tout en sachant
qu’à travers une rencontre, ce sont mille autres expériences qui sont convo-
quées, d’autres champs, d’autres domaines d’un paysage qui donne son
contexte à bien plus qu’un dialogue, une multiplicité de prises de parole,
d’actes et de gestes autour d’une inquiétude.Une inquiétude pour le concret / 15
La matière de ce livre est en partie issue de ma thèse de doctorat de philo-
sophie intitulée « Philosophie des corps en mouvement. Entre l’improvisation
en danse et la philosophie de Bergson. Étude de l’immédiateté», menée sous
la co-direction de Stéphane Douailler et Horacio Gonzalez, et soutenue
à l’Université Paris 8 et l’Université de Buenos Aires en décembre 2008.
Matière hybride, en ce que mes études de philosophie se sont accompa-
gnées dès le début de diverses formations dans les arts du mouvement, en
particulier avec des artistes menant une recherche sur la composition impro-
visée, et d’une pratique régulière de Feldenkrais. Par la suite, mon travail de
recherche et d’écriture s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui conjointement à
mon activité d’enseignement à l’Univ ersité et ailleurs, mêlant de plus en plus
fortement les questionnements et les é-preuves propres à des mélanges entre
théorie et pratique.
Plus inquiétant donc encore : une rencontre de l’étrangeté au sein d’une
seule trajectoire… La rencontre entre mon expérience en philosophie et mon
expérience en danse, dans leurs reflets fuyants et leurs échos différenciés, a
donné jeu et a nourri cette inquiétude. Il n’en reste pas moins que chaque
terrain de la rencontre prend des sens différents selon les trajectoires, ou
peut-être selon les époques de la trajectoire : je choisissais une place depuis
laquelle parler : la philosophie, et un mode de présentation, l’écriture.
En même temps, cette place et ce mode ne définissent pas une parole
homogène mais ont plutôt constitué un lieu d’exercice du travail, une situation
sociale où mener ma recherche, et des directions auxquelles je m’adressais,
et ce d’abord (ou enfin) – je m’en rendais compte au fur et à mesure que je
menais le travail – parce que ce sont les concepts qui m’intéressent, comme
des outils qui se forgent dans les frottements du réel, traversés par l’exigence
propre au partage (division, lutte, lien) des expériences, des narrations et
des inventions avec d’autres, dans des lieux de créations, de discussions, et
d’enseignements, universitaires et artistiques. Penser avec. « S’il y a si peu de philosophes qui ont écrit sur la danse, c’est qu’ils
ont senti peut-être confusément que ça échappait, ça échappait
trop, les philosophes n’aiment pas trop ce qui échappe, ce qui fuit
devant les tenailles du concept. Les philosophes qui ont essayé sont
les aventuriers, qui ont parlé de la danse, même s’ils n’arrivent pas
à répondre à nos questions de maintenant. Ceux qui ont consacré
quelques lignes à la danse, même si c’est fugitif – on trouve dans un
aphorisme de Nietzsche plus que dans d’autres longs discours – sont
des aventuriers, des francs-tireurs, ceux qui pensent que la philosophie
n’est pas la prise de pouvoir, mais la reconnaissance de l’impouvoir.
Ce qui définit toute une famille d’esprit, il y a ceux qui veulent la
prise de pouvoir, les grands héritiers de la pensée occidentale, et
viennent avec leurs propres outils : si ça ne marche pas, ils laissent
tomber le sujet ; et puis il y a les autres, qui disent : mais pourquoi
a-t-on rejeté ça, pourquoi cette petite chose sur laquelle vous jetez un
regard dédaigneux ne serait-elle pas intéressante ? Nous sommes très
peu nombreux ; c’est ce qui fait le charme du travail philosophique,
de faire ce que les autres n’ont pas voulu faire. »
Michel BERNARD
« Parler, penser la danser », (pp. 110-115), Revue Rue Descartes
2004/2, n°44.Pe(n)ser
« La pensée n’est sérieuse que par le corps. C’est l’apparition du
corps qui lui donne son poids, sa force, ses conséquences et ses
effets définitifs : “l’âme” sans corps ne ferait que des calembours et des
théories.
Qu’est-ce qui remplacerait les larmes pour une âme sans yeux, et d’où
tirerait-elle un soupir et un effort ? »
Paul VALERY
Paul VALERY, « Soma et Cem », in Cahiers 1, 1905-1906, Sans Titre, éd.
Gallimard, La pléiade, Paris, 1973, p. 1120.18 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
La philosophie tient avec le corps un rapport plus qu’ambigu : le discrédit
pur et simple, maintes fois condamné, que l’esprit philosophe jetterait sur un
corps pris dans l’analogie soma/sêma (corps/tombeau), s’il a bien entendu
profondément marqué la tradition occidentale, ne peut être pris comme
le seul rapport que la philosophie entretient avec le corps. Ce qui devient
rapidement « la question du corps » est souvent plus complexe que ce
simple rejet, et mérite de prêter attention à ces nuances. Notre corps nous fait
5pe(n)ser sur la Terre, autant qu’il nous fait nous envoler dans de nombreux
cieux, parfois bien charnels. Aucune prétention à une définition du corps,
tâche en tous points inimaginable, mais, dans la perspective qu’énonce
ici Valéry en exergue, travailler la présence du corps dans la pratique de la
pensée, ici de la philosophie, là de la danse, en ce qu’il donne du poids à la
pensée, au sens où la présence du corps se donne par sa relation au poids et
travaille la pensée dans son effectuation et ses limites. La pensée s’en trouve
située par un certain ancrage dans son contexte. Cet ancrage, d’un alliage
« âme » et « corps », selon les termes que reprend Valéry dans « Soma et
Cem », éviterait à la philosophie d’en rester aux calembours –rien à voir avec
l’humour et le rire rageur – et à la théorie abstraite.
L’anecdote selon laquelle Kant faisait tous les jours la même promenade
à Königsberg – sauf le jour où il eut écho de la Révolution française –
circule sans cesse dans les cours de philosophie posant, outre celle de la
constance presque effrayante du philosophe, la question de la marche
comme activité philosophique… Il s’agirait de pousser un peu la chose, en
se posant la question de l’agencement des corps qui donne lieu à telle ou
telle philosophie, en prenant acte du fait que, d’une certaine manière, faire
de la philosophie c’est faire l’expérience de la réalité. Cette manière de voir
permet d’affiner quelque peu cette image du traitement que la philosophie
fait du corps. Les usages de l’image de la danse qui bien souvent est celle
de la danseuse, dans quelques pages choisies de philosophie, rendent déjà
la complexité de ce rapport au corps. Le corps, et pas plus que la danse, ne
5. Cf. la sous-partie « Nancy ».Pe(n)ser / 19
seront ici pris pour des objets systématiques d’une étude des textes philo-
sophiques, mais comme lieux d’une opération possible dans leur rencontre
théorico-pratique.
La danseuse fait quelques pas sur les pointes, s’élance, virevolte, et
stimule par là même l’esprit du philosop he dans sa supposée élévation ; voici
qui pourrait être une image récurrente de l’apparition de la danseuse dans la
philosophie occidentale. Deux problèmes se posent au regard de cette scène :
celle des questions de genre et celle de la légèreté. La première image est celle
de la danseuse comme muse féminine de l’esprit du philosophe masculin.
Outre que le philosophe ne regarde pas l’art de la danse, mais l’image de la
danseuse, les mouvements de celle-ci inspirant la pensée de celui-là sans en
être une elle-même, cette répartition genrée des rôles actif et passif de celui
qui pense et celle qui inspire ne peut passer inaperçue… Fantasme d’une
féminité pure d’une danseuse qui fournirait la matière inerte pour la création
conceptuelle du philosophe, elle qui réussit même à sublimer son existence
de femme dans une pure métaphore, féminité de mouvements sans corps
réel : elle suggère sans même dire des mots, elle évoque sans danser concrè-
tement ; elle se meut sans que ses pieds ne touchent le sol. Le penseur qui
regarde la danseuse lui reconnaît souvent l’extrême qualité de n’être pas
6complètement une femme , abstraite qu’elle peut être par l’élévation de sa
réalité la plus corporelle, biologique, terrestre, qui semblerait la caractériser…
Cette représentation de la danseuse exige pour une pensée entre philosophie
et danse de poser la question de la légèreté de la danse, qui caractériserait un
art du corps qui justement s’en dégage. La danse joue essentiellement pour
la philosophie son rapport à la pesanteur.
6. « […] l’être dansant, jamais qu’emblème point quelqu’un. […] À savoir que la danseuse
n’est pas une femme qui danse, pour ces motifs juxtaposés qu’elle n’est pas une femme, mais
une métaphore […] et qu’elle ne danse pas, suggérant, […] avec une écriture corporelle ».
Stéphane MALLARME, « Crayonné au théâtre », in Divagations, éd. NRF Gallimard, 1997, p.
192-193.20 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
Sans nécessairement constituer un répertoire des textes de philosophes
sur la danse, aller aux textes mêmes de quelques philosophes permet de voir
comment se forge et comment se nuance cette image de la danseuse comme
la « légère ». Outre le contexte historique de la danse qui entoure chaque
époque, l’image de la danse comme légèreté dit à la fois quelque chose de
la pensée et quelque chose du corps. Dans cette sorte d’image d’Épinal de
la danse pour la philosophie – quand ce n’est pas un déni pur et simple de
la danse qui, il faut le dire, n’a que très peu de place dans les écrits des philo-
sophes – il ne s’agit presque jamais de penser la danse d’égal à égal, comme
une pensée, ni même comme objet d’une philosophie esthétique : en tant
qu’art. De fait, quand la philosophie veut parler de l’art, elle convoque plus
volontiers la peinture, la littérature ou la musique. La danse n’est qu’à peine
un reflet inspirant un philosophe qui s’ y regarde et y voit ses propres mouve-
ments d’abstraction à travers elle. Ladanseuse ne se cons titue en référence
pour la philosophie qu’en tant que la légère, la muse, l’abstraite, celle qui,
tout en passant par le corps, s’en extrait, s’abstrayant, par sa légèreté, de la
pesanteur, dans une articulation entre corps mouvant, pensée, pesanteur et
métaphore.
La danseuse est alors le corps libéré de son poids, dans tous les sens du
terme. Serait-elle donc l’idéal d’une philosophie qui se voudrait libérée de sa
présence physique ? La danseuse ne serait, dans ce cas, non pas évoquée voire
invoquée pour elle-même, pour sa pratique ou pour son art, mais comme
métaphore d’une pensée qui virevolterait dans le monde avec légèreté, loin
de toute pesanteur. Elle constituerait alors une image idéale pour une philo-
sophie qui se voudrait légère et métaphorique. Pourtant, lorsqu’elle prend la
danse, le plus « physique » des arts, la philosophie se place dans une posture
certainement plus complexe que ce tableau manichéen peut facilement le
faire croire en dépeignant une philosophie oublieuse et négatrice du corps,
des plaisirs, de la chair comme ce qui pèse, qui veut s’envoler dans le monde
de l’esprit léger, ou plutôt s’envler légo èrement dans le monde des idées
sérieuses. Pe(n)ser / 21
Par quels liens inextricables se trouvent alors liés métaphore et légèreté ?
7La métaphore peut revêtir divers aspects : si elle est transport, et ce transport
d’un nom, elle peut être un déplacement de genre, ou une analogie ou
bien tendre à un déplacement concret ; et alors la relation entre légèreté et
métaphore varie dans chacun de ces aspects. Les quelques textes de philo-
sophie, des classiques et des contemporains, qui rejouent ces problèmes
de la légèreté et de la métaphore en regardant la danse, donneront à lire
cette variation et affineront les multiples nuances selon lesquelles la danse
peut se dire –ou non – métaphore. En effet, si la métaphore est considérée
comme l’opération conjointe et distincte de la danse et de la philosophie,
alors son alliance avec la légèreté varie selon qu’elle soit ressemblance,
analogie, comparaison, métamorphose ou déplacement, ou, pour nommer
les extrêmes, abstraction rhétorique ou transformation. Ce sont finalement
les variations entre métaphore et légèreté qui constituent des indices des
opérations de la danse et de la philosophie, et de leurs relations ; sans qu’une
chronologie de l’histoire linéaire de la philosophie n’indique en la matière
un quelconque progrès a priori.
Nietzsche
D’abord « l’intempestif », qui a dit la nécessité vitale de la musique et
de la danse, et qui dans ses textes par aphorismes, images, renouvèle radica-
lement l’écriture philosophique, et particulièrement l’usage des métaphores.
Si l’on peut encore parler de métaphores dans ce cas, elles ont une force parti-
culièrement prégnante de concrétude. Ainsi Nietzsche, fait marcher la danse
d’une manière bien singulière avec Zarathoustra au rythme des images d’une
philosophie qui ne l’est pas moins. Contre « ce diable » qu’est « l’esprit de
7. « La métaphore est le transport à une chose d’un nom qui en désigne une autre, transport ou
du genre à l’espèce, ou de l’espèce au genre ou de l’espèce à l’espèce ou d’après le rapport d’analogie ».
ARISTOTE, Poétique, trad. de J. HARDY, éd. les Belles Lettres, Coll. Budé, 1932, rééd. 1969, 1457 b
6-9. Cité par Paul RICOEUR, La Métaphore Vive, éd. Seuil, Paris, 1975, p. 19.22 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
pesanteur », Zarathoustra convoque en premier lieu les pas des danseuses
aux pieds légers. Zarathoustra annonce « le chant de la danse » comme les
8mouvements des « légères » qui dansent contre « l’esprit de pesanteur ».
« De Dieu je suis le porte-parole devant le diable ; or ce diable est l’esprit de
pesanteur. Ô vous, les légères, comment se pourrait-il que de danses divines
9je fusse l’ennemi ? Ou des pieds des fillettes aux belles chevilles ? »
Légères, divines, contre le diable de pesanteur, les danseuses en tant que
légères sont alliées du philosophe. Cet énoncé du projet philosophique se
rapprocherait-il alors en ce point précis de ce qui apparaissait auparavant
comme une certaine image de la tradition philosophique qui cherche
dans la danse la danseuse, et dans la danseuse une abstraction du corps
lourd pour s’élever dans les airs ? Pourtant, Nietzsche fait appel à cette image
de la légère pour sa philosophie, sans pour autant en rester à un dualisme
opposant corps lourd et esprit léger. La distinction se fait transversalement :
l’esprit est pesanteur et le corps, par le mouvement des pieds, serait légèreté.
Ne s’opposent donc pas tant deux instances (corps/esprit, lourd/léger)
que des opérations mêlant différemment les deux, qui cessent alors d’être
séparés. Il faut noter dès maintenant que cette opération est principalement
vue, effectuée, et lue par les pieds. Il ne peut s’agir en ce sens d’une simple
inversion où l’esprit deviendrait lourd et le corps deviendrait léger et aérien,
mais bien plutôt de penser avec cette légèreté de la danse une opération qui
10prend la légèreté comme un « rire », « un chant de danse et de raillerie »,
qui ne s’abstrait pas des jeux des pieds sur la Terre.
L’évocation de la légèreté n’est donc pas univoque, elle peut être
abstraction, mais elle peut aussi prendre avec elle le rapport au sol, la poussière
soulevée par ses pas. Elle n’est pas non plus pure métaphore rhétorique, pure
image de la pensée : lorsque Nietzsche convoque la danseuse pour cette
8. Friedrich NIETZSCHE, « Le chant de la danse », (pp. 148-151), Ainsi parlait Zarathoustra,
éd. Folio, Paris, 2002, p. 148.
9. Ibid., p. 148.
10. Ibid., p. 149.Pe(n)ser / 23
légèreté, il la donne à voir comme présence bien réelle, voire comme activité
concrète pour le philosophe…
Ainsi Zarathoustra entre-t-il dans la danse, dans « le deuxième chant de
la danse » :
« Deux fois seulement de tes petites mains tu fis mouvoir ta crécelle – déjà
se balançait mon pied, dans sa rage de danse.
Mes talons se cabrèrent, pour écouter se tendirent mes orteils ; son oreille, le
11danseur ne la porte-t-il – sur ses orteils ? »
Comme dans un fou rire, la danse se partage, contagieuse ; voir danser
c’est se mettre à danser : aucune part prédéfinie dans le partage des places
entre celui qui regarde et analyserait, et celle qui danse. Cette contagion du
mouvement dansé, par les pieds, est avant tout une écoute, un partage du
sol, de la rage de danser. Zarathoustra ne parle pas tant de saut que du pas
des danseuses, le mouvement des pieds et des chevilles sur la terre ; penser
avec ses pieds sur la terre autant qu’avec l’air : la binarité lourd/léger se tord,
de rire, avec la danse. Écouter avec ses pieds, telle serait l’activité de la danse
dans une philosophie où le philosophe se met à danser : la légèreté de la
danse est celle d’un rire qui ne s’abstrait pas du sol et est rageur. Le rapport au
sol est donc plus complexe qu’un simple détachement, une envolée. L’image
abstraite de la danseuse comme métaphore idéelle d’une pensée légère, l’on
12passe au « vieux devin » qui « de plaisir dansait » ; plutôt une pratique
philosophique qu’une métaphore inspiratrice.
Le mouvement de la pensée engage une lutte contre l’esprit de pesanteur,
et en ce sens est léger, fort de son rire, du rire qui tue par sa « rage de danse »,
dès les premières pages d’ Ainsi parlait Zarathoustra. La pensée est entraînée
dans une danse, par la force du rythme, tout au long de la page :
« Et moi-même, qui bien m’entends avec la vie, il me semble que papillons et
bulles de savon, et tout ce qui parmi les hommes est de leur sorte, de l’heur
ont le mieux connaissance.
11. Ibid., « Le deuxième chant de la danse », (pp. 294-298), p. 294.
12. Ibid., « Le chant du marcheur de nuit », (pp. 406-415), p. 407.24 / Marie Bardet - Penser et Mouvoir
Ces petites âmes légères, folles, élégantes, mobiles, à les voir qui voltigent –
Zarathoustra est entraîné aux larmes et aux chants !
Je ne croirais qu’en un dieu qui à danser s’entendît !
Et quand je vis mon diable, lors le trouvai sérieux, appliqué, profond,
solennel : c’est l’esprit de pesant eur – par qui tombent toutes choses.
Ce n’est pas ire, c’est par rire qu’on tue. Courage ! Tuons cet esprit de
pesanteur !
J’ai appris à marcher ; de moi-même, depuis, je cours. J’ai appris à voler ;
pour avancer, depuis, plus ne veux qu’on me pousse !
Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant me vois au-dessous
de moi ; par moi c’est maintenant un dieu qui danse.
13Ainsi parlait Zarathoustra . »
La légèreté est là, bulles de savon, papillons et vols, sans pour autant
constituer une icône à contempler pour abstraire sa pensée, inspirée par la
danseuse-muse. Se mettre à danser, faire l’expérience de cette légèreté qui,
paradoxalement, me fait voir « au-dessous de moi » : non pas élever la
perspective dans une abstraction, mais renverser la vision, et devenir Dieu par
les pieds. C’est ainsi que la première pratique de Zarathoustra fut la marche,
et en marchant il courut, il vola, et dansa. La marche comme premier pas de
danse annonce une relation fondamentale au sol, et à la gravité.
Il faut souligner que la danse, qui est ici le rire de la philosophie, est
collective et est celle des danseuses qui entraînent le philosophe dans leur
trace sur le sol. La marche est alors une figure forte pour une danse qui
s’entretient avec le sol, et y trace son partage. La légère ne s’abstrait pas du
monde par une métaphorisation ; la pensée foule le sol et tisse avec lui une
relation singulière, une vivacité, une rapidité. Certes les danseuses jouent la
légèreté contre la pesanteur, mais la lutte contre l’esprit de pesanteur passe
par une relation fournie des pieds au sol et non par une abstraction de la
gravité. Une lutte au corps à corps, pieds à pieds, pas une fuite dans les airs.
Cette relation fournie à la pesanteur, par le jeu des pieds sur le sol, n’est en
aucun cas synonyme de lenteur. Se tordent en tous sens les oppositions et
13. Ibid., « Du lire et de l’écrire », (pp. 57-59), p. 58-59.

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