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La valeur de l'espèce

De
130 pages
Philippe Lherminier est généticien; il propose de s'interroger sans faux-semblant sur la valeur de l'espèce. Que perd-on lorsqu'une espèce s'éteint ? Quelle valeur disparaît ? Il y a de multiples réponses : l'espèce vaut parce qu'elle est utile ou inutile, abondante ou rare, connue ou inconnue, ancienne ou récente, proche ou lointaine, ressemblante ou différente de l'homme, comprise ou mystérieuse.
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Philippe LherminierLa valeur de l’espèce
La biodiversité en questions
La biodiversité est acclamée de façon unanime
comme une valeur naturelle (et même surnaturelle
disent certains) incontestable, et la sauvegarde des
espèces saluée comme une mission hautement louable.
Que perd-on lorsqu’une espèce, évidemment rare, La valeur de l’espèce
s’éteint ? Quelle valeur disparaît avec elle ?
La biodiversité en questionsÀ cette demande pourtant si simple et si commune :
« que valent les espèces ? », les professionnels de la
faune et de la fl ore, en peine de se justifi er se réfugient
derrière des évidences hâtives et lénifi antes, tout gênés
d’avouer qu’ils ne savent pas répondre ou plutôt qu’il
y a de multiples réponses mais dont aucune n’est tout
à fait satisfaisante : l’espèce vaut parce qu’elle est utile
ou inutile, abondante ou rare, connue ou inconnue,
ancienne ou récente, proche ou lointaine, ressemblante
ou différente de l’homme, nominale ou réelle, comprise
ou mystérieuse.
Philippe Lherminier est généticien. Il a d’abord
travaillé sur la sélection des races domestiques et
désormais se consacre à la notion d’espèce. Il est
administrateur de la Société zoologique de France et
vice-président de la Société de Mythologie française.
Photo de couverture : © Istock
ISBN : 978-2-343-04141-4
13,50 €
ACTEURS_SCIENCE_LHERMINIER_10_VALEUR-ESPECE.indd 1 15/09/14 18:36:40
La valeur de l’espèce Philippe Lherminier








La valeur de l’espèce





Acteurs de la Science
Fondée par Richard Moreau,
professeur honoraire à l’Université de Paris XII
Dirigée par Claude Brezinski,
professeur émérite à l’Université de Lille


La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études
sur les acteurs de l’épopée scientifique moderne ; à des inédits
et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des
textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs
pairs ; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes
et la pratique de la Science.

Dernières parutions

Roger Teyssou, Freud, le médecin imaginaire, 2014.
Robert Locqueneux, Sur la nature du feu aux siècles classiques.
Réflexions des physiciens & des chimistes, 2014.
Roger Teyssou, Une histoire de la circulation du sang, Harvey,
Riolan et les autres, Des hommes de cœur, presque tous…, 2014
Karl Landsteiner. L’homme des groupes sanguins, édition
revue et augmentée, 2013.
Jean-Pierre Aymard, Karl Landsteiner. L’homme des groupes
sanguins, édition revue et augmentée, 2013.
Michel Gaudichon, L’homme quelque part entre deux infinis,
2013.
Roger Teyssou, Paul Sollier contre Sigmund Freud. L’hystérie
démaquillée, 2013.
Gérard Braganti, Histoire singulière d’un chercheur de
campagne. L’invention de l’exploration cardiaque moderne par
Louis Desliens, vétérinaire, 2013.
Jean Louis, Mémoires d’un enfant de Colbert, 2012.
Elie Volf, Michel-Eugène Chevreul (1786-1889). Un savant
doyen des étudiants de France. Des corps gras et de la
chandelle à la perception des couleurs, 2012.
Roger Teyssou, Gabriel Andral, pionnier de l’hématologie. La
médecine dans le sang, 2012.
Yvon Michel-Briand, Aspects de la résistance bactérienne aux
antibiotiques, 2012.
Roger Teyssou, Charcot, Freud et l’hystérie, 2012.

Philippe Lherminier
















La valeur de l’espèce
La biodiversité en questions




























































































du même auteur

De l'espèce (avec Solignac M.), Paris, éd. Syllepse, 2005.
Le mythe de l'espèce, éd. Ellipses, Paris, 2009.



















































































































contact : phlherminier@wanadoo.fr









© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04141-4
EAN : 9782343041414




Introduction

L'espèce a-t-elle une valeur ?





La Fontaine juge les lions terribles, il n'a aucune idée que
leur espèce puisse s'éteindre et sans doute il s'en réjouirait, et
pourtant Leibniz (Essais de Théodicée § 118) soulève cette
étonnante question qui nous suivra dans tout notre exposé :
« Aucune substance n'est absolument méprisable ni précieuse
devant Dieu… Il est sûr que Dieu fait plus de cas d'un homme
que d'un lion ; cependant je ne sais si l'on peut assurer que Dieu
préfère un seul homme à toute l'espèce des lions… cette opinion
serait un reste de l'ancienne maxime assez décriée, que tout est
fait uniquement pour l'homme. » Aujourd'hui la biodiversité est
acclamée de façon unanime comme une valeur naturelle (et
même surnaturelle disent certains) incontestable et la
sauvegarde des espèces saluée comme une mission hautement
louable. Vouloir tout préserver, c'est bien, dire pourquoi, c'est
mieux. Que perd-on lorsqu'une espèce, évidemment rare,
s'éteint ? Quelle valeur disparaît avec elle ? Que paye-t-on, que
gagne-t-on lorsque l'on achète ou vend un animal ou une plante
d'une espèce réputée rare, sachant que le trafic des espèces est le
second chiffre d'affaires mondial après celui de la drogue et
avant les armes, et que la sauvegarde de celles menacées fait le
fonds des programmes les plus ambitieux de notre nouvelle
civilisation écologiste, sans parler des coûts immenses de leur
préservation et pire encore des contraintes de la politique
écologique imposée par les protecteurs des espèces ? Par
exemple la biodiversité des microbes du sol a été estimée à
1546 milliards de dollars (Biofutur 319, mars 2011, p. 46). Mais
7 le prix est seulement un fait tandis que la valeur est un
jugement, c'est ce que nous devons essayer de comprendre. A
cette demande pourtant si simple et si commune : que valent les
espèces ? Les professionnels de la faune et de la flore, en peine
de se justifier se réfugient derrière des évidences hâtives, tout
gênés d'avouer qu'ils ne savent pas répondre ou plutôt qu'il n'y a
de multiples réponses mais dont aucune n'est tout-à-fait
satisfaisante.
C'est peu dire que l'organisation du monde vivant en espèces
nous est familière. Les hommes de la préhistoire savaient et des
enfants de dix ans aujourd'hui savent que les animaux de même
espèce se ressemblent, qu'ils se marient entre eux et qu'ils ont
des enfants de leur espèce. L'espèce est un très rare concept
resté inchangé depuis des millénaires et toujours tenu en grand
honneur dans le monde de la pensée. A la fois intelligible et en
rapport à des objets réels, c'est une entité de prédilection, le
modèle chéri des penseurs de toutes les époques et toutes les
écoles. L'origine des espèces paraît si prodigieuse qu'on l'a cru
1surnaturelle, les mythes de création du Monde, font apparaître
les espèces juste après l'origine de la Terre et des Luminaires,
Platon s'indigne du « langage de la foule… qui fait naître les
espèces de quelque cause naturelle en dehors de toute pensée
créatrice » (Le Sophiste, 265c), et aujourd'hui encore les
fanatiques religieux militent sur ce thème avec la passion que
l'on sait. Création ou évolution ? Notons que tous accordent à
l'espèce un sens et une valeur. Bien au-delà du spectacle de la
nature, la notion d'espèce a presque certainement joué un rôle
au fondement de la pensée humaine en lui offrant un immense
tableau, celui des ressemblances régulières, celui des rapports
de parenté, celui d'un ordre de la vie animale et végétale, qui
sert de modèle à ses catégories de jugement et même à l'ordre
social. L'espèce ne renvoie pas seulement à l'ordre perceptible
des animaux et des plantes qui nous entourent, mais aussi à ces
relations tellement bestiales par lesquels les humains se
perpétuent, et que même des moines, des précieuses et des

1 Les mythes étiologiques expliquent l'apparition et les aptitudes des
espèces dans des récits fabuleux.
8 spirituels, nonobstant leur humiliation devrait pourtant satisfaire
pour perpétuer leurs valeurs.
La perte des espèces a moins attiré l'attention des mythes
que leur origine et leur préservation dont Noé est l'illustre
2,3précurseur . Il est vrai que cette perte n'était guère sensible
jusqu'à une époque récente, et qu'il est toujours difficile de
parler de ce qui n'existe pas. Historiquement il faut attendre
Cuvier pour que l'idée d'animaux disparus « antérieurs au
déluge » commence à devenir familière - même Lamarck, le
père du transformisme, était réticent. Nous savons désormais
que les espèces ne sont pas éternelles. L'homme d'esprit
s'étonne de les voir naître et s'enchante de la découverte d'une
inconnue, se désappointe et s'émeut d'en voir une s'éteindre,
c'est qu'elles lui semblent intemporelles. La persévérance de
l'espèce est la réponse à l'angoissante fragilité de l'individu, elle

2 Une allusion se trouve pourtant chez Ibn Khaldûn (Le livre des
exemples, Gallimard, 2002, Paris, p. 806.) : « Cela montre la fausseté
de l'opinion d'al-Fârâbî et des philosophes andalous, qui soutiennent
que les espèces ne peuvent pas s'éteindre, et qu'il est impossible que
les créatures, et en particulier l'espèce humaine, cessent d'exister…
Avicenne s'est chargé de réfuter cette opinion, à laquelle il était
opposé. Il admet la possibilité de l'extinction des espèces et de la
destruction du monde de la génération, puis du retour de celui-ci…
Une certaine sorte d'argile subit une fermentation... Cependant « cette
argumentation n'est pas valide. Nous admettons avec lui la possibilité
de l'extinction des espèces, mais pas sur la base de ses arguments... »
3 Ibn Tufayl (Le philosophe sans maître, SNED, 1969, Alger, p.
110111.) met en scène un « Robinson écologiste » qui pour se nourrir
choisit les fruits « dont la maturité est complète et qui contiennent des
semences propres à la reproduction, à condition qu'il eût soin de ne
pas manger ces semences, de ne pas les détruire, ni les jeter dans un
lieu impropre à la végétation, comme des rochers, un terrain
salsugineux,etc... » et s'il mange des graines « de s'adresser aux
végétaux qui se trouveraient en plus grande quantité et qui auraient
une plus grande puissance de reproduction, et de ne pas détruire toutes
leurs semences... Il pourrait prendre des animaux ou leurs ?ufs à
condition de ne prendre parmi les animaux que ceux qui se
trouveraient en plus grand nombre, et de ne pas détruire radicalement
une espèce. »
9 suffit à faire le partage entre la valeur de l'espèce et la
nonvaleur des individus. Vaincre le temps, résister à la fragilité de
la vie est la première valeur, c'est pourquoi la vie n'existe pas
sans espèces, et pourquoi aussi l'extinction des espèces nous
affecte tellement.
Chacun admet sans référence métaphysique que ce qui
subsiste vaut mieux que ce qui périt, et l'espèce permanente
mieux que l'individu éphémère. On peut aimer son poisson
rouge comme on aime une bière, et s'il meurt ce n'est qu'un
individu de moins dans une foule, un objet qu'on rachète le
lendemain. Mais si je mange le dernier poisson d'une espèce, je
pense qu'avec la chair « autre chose » a disparu, comme si en
plus de la forme, des aptitudes et de la vie fugitive de chacun,
existait une autre réalité qui outrepasse les individus, et dont la
perte nous frustre, une entité détachable du moins en pensée, et
immuable, du moins sur une longue durée, et qui survit dans
chaque espèce ou se perd avec elle. L'Idée archétype est selon
Platon le paradigme éternel de toutes les espèces, et
Aristote la substance est cette réalité permanente qui réside au
fond de tous les êtres d'une même espèce. Pour cette raison
l'argument le plus en vue pour valoriser l'espèce est simple et
nous suivra jusqu'à la conclusion : le permanent vaut plus que
l'inconstant. De telles images de l'éternité conviennent et
confèrent sa valeur à l'espèce. Les premières représentations
conscientes de la valeur de l'espèce remontent à ces doctrines. Il
n'est pas exagéré d'affirmer que les deux plus grandes
métaphysiques conçues par l'humanité, relayées au Moyen-âge
par la Querelle des Universaux, seraient des tentatives pour
rendre compte de ce « quelque chose », figure de l'éternité en
surplomb telle l'idée archétype ou sous-jacente telle la forme
substantielle. A l'inverse, quand le nominalisme médiéval rejette
la réalité séparée des Idées, et que Locke nie la réalité des
substances, ils ôtent à l'espèce toute valeur qui soit différente de
la somme de ses individus. Du moins le croient-ils, car même le
nominalisme ne peut nier qu'il renvoie à quelque chose puisque
le nom est donné d'après la chose. La première difficulté pour
nous réside justement dans cette notion métaphysique et que
l'on dit démodée de substance, mais qui semble inévitable
10 pourtant dès lors que l'on demande : si ce ne sont pas les
individus qui ont une valeur, alors qui l'a ?

Égalité ou échelle des espèces ?
L'argument de la permanence s'applique indifféremment à
toutes les espèces et même en dehors du monde vivant - un
fleuve, une montagne. Dans toutes les espèces on se ressemble,
on s'apparie et on fait des enfants, toutes existent donc au même
titre : l'homme n'est pas « plus » une espèce que n'importe quel
moucheron. Toutes les espèces se valent donc : différentes sont
les valeurs de l'avoir mais égales les valeurs de l'être. Primitives
ou évoluées, dans un monde où tout est bon, les aptitudes
singulières ou les organes étranges de telle bestiole valent bien
les meilleures réussites du cerveau humain. Pourtant, sous
prétexte qu'ils ont parfaitement réussi les « poumons de mer »,
comme les appelle Platon, sont-ils nos égaux ? Il conviendrait
sans doute de hiérarchiser les êtres vivants selon des
appréciations subjectives et anthropomorphes, dressant une
échelle de valeurs d'autant plus suspecte qu'elle place d'office
l'homme au sommet.
Nous préférons le cheval qui tire la charrette plutôt que la
puce qui nous pique. Chaque espèce se distingue des autres par
sa différence propre dont aucune n'est dépourvue et qui vaut
pour elle seule et absolument, et l'on pourrait sans doute établir
une hiérarchie des adaptations, des performances et des
réussites. Mais une échelle des aptitudes ne produit pas une
échelle des espèces, car si tels caractères font les individus, ce
sont les relations qui font les espèces. Quand les capacités
diffèrent tels individus peuvent être dits « supérieurs » pour
telle fonction, mais les relations des uns aux autres unissent tous
à un même degré tous les membres de n'importe quelle espèce.
L'égalité des relations est un principe extraordinairement fort
qui s'impose sans nuance, et qui fait de l'espèce un universel. A
quel titre une espèce peut-elle être supérieure à une autre ?

Espèce contre évolution
L'espèce dure, la lignée résiste aux changements et subsiste
lorsque les individus meurent. Poser l'être c'est-à-dire l'espèce
c'est repousser le devenir, donc poser le devenir c'est récuser
11 l'être : espèce et changement sont antinomiques. La pensée
typologique, la référence à un type, a bien du mal à concevoir
l'évolution. Pour Platon les espèces sont des « paradigmes dans
l'éternité de la nature », et pour Aristote des « substances »
autrement dit ce qui subsiste indéfiniment - d'où leur valeur
absolue. C'est la raison pour laquelle les premiers
transformistes, Lamarck et Darwin pour une fois d'accord ont
été si l'on peut dire contraints de rejeter l'espèce, parce qu'ainsi
ils pouvaient plus facilement établir le transformisme : le seul
fait de parler d'espèce introduit une certaine permanence qui par
conséquent contrarie l'évolution, il leur fallait au contraire
affirmer haut et fort que l'espèce n'a aucune subsistance, tout au
plus est-elle un découpage commode et provisoire dans une
diversité mouvante et confusément graduelle. Ou bien des
espèces ou bien l'évolution, il n'est pire ennemi du mouvement
de l'évolution que la stabilité des espèces, et cette antinomie en
embarrasse plus d'un. Ce ne sont pas seulement les
fondamentalismes religieux qui regrettent le mythe d'une nature créée
fixe, mais bien des gens, après tout instruits et sensés, non
créationnistes, ont du mal à admettre toute remise en cause
intolérable de cet ordre naturel incarné par la réalité et la
permanence des espèces. L'espèce tranquillise, elle écarte le
doute, thésaurise les avantages acquis, garantit la balance des
équilibres naturels, et l'emporte sans appel sur le scénario
tourmenté d'une évolution inquiète et agitée où les formes plus
ou moins bien identifiées changent ou disparaissent selon les
hasards des circonstances. Chaque espèce serait une page du
Grand Livre de la nature et chaque extinction une page
arrachée. Que les individus naissent et meurent, sans doute,
mais l'espèce, attention ! On a mis un bon siècle à comprendre
ces rapports de l'espèce au temps : comment l'espèce subsiste et
comment l'espèce change. Dans certaines limites d'ailleurs
difficiles à définir, l'espèce subsiste bel et bien là où pourtant les
individus et leurs relations varient ; il faut donc intégrer la
variation comme étant une composante de la vie de l'espèce et
non pas comme son abandon. La lignée n'est pas le maintien
indéfini d'une substance mais une forme de réalité qui unit
présent passé et avenir mais sans les confondre ni les réduire à
l'identique, c'est une relation temporelle entre des êtres qui
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