L'image dans la science

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La science prendrait l'image comme un objet en soi, reflet de la réalité. Mais l'imagerie médicale, numérique, donne à voir des couleurs sans lien avec la réalité mais nécessaires à la lisibilité des informations. Alors images scientifiques ou images de la communication scientifique ? Entre symptôme et idéologie, la science construirait ainsi l'image d'un corps fonctionnel, symbolique, voir fantasmé.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296693715
Nombre de pages : 206
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« La sémiotique des cultures n’est pas à vrai dire une discipline, mais le projet même de redéfinir la spécificité des sciences humaines et sociales : les cultures embrassent la totalité des faits humains, jusqu’à la formation des sujets. Elles restent cependant difficiles à concevoir, faute précisément d’un point de vue sémiotique sur la culture. ».
Rastier François, 2001. « L’action et le sens, pour une sémiotique des cultures », in Sens Action, Journal des anthropologues, n°85-86, p. 214.

à Lisette et Pacôme

Introduction

Pourquoi parler du « sensible de la science » ? Parce que la science se révèle comme un artefact représentatif, comme un système complexe constitué par des concepts, des images, des énoncés et des figures. De ce fait, le discours de la science serait essentiellement une construction rhétorique et sociale qui mettrait l’histoire de l’iconologie scientifique en rapport étroit non seulement avec l’histoire des savoirs, des textes et du livre scientifiques, mais aussi avec l’histoire de l’art et des représentations. Nous allons donc, ici, dans cette étude, des textes aux images, des images aux textes, pour les remettre en mouvement dans un espace culturel et discursif donné. Pour ce faire, nous utilisons la distinction de Claude Cossette (Cossette, 1983) pour décrire le rôle du texte associé à l’image. Pour lui, on adjoint un texte à une image pour quatre raisons : sujettiser, verbaliser, qualifier, circonstancier. Dès lors, la bonne cohésion du lien entre le texte et l’image devient nécessaire à une bonne communication. Mais pas seulement, puisque dans cette analyse, nous voyons également poindre le concept d’image à travers l’idée d’une unité visuelle vers laquelle le discours scientifique tendrait. Précisons à ce stade que « image » vient du latin « imago », utilisé dans le sens de « portrait, simulacre, apparence, ombre, qui prend la place… ». La science mettrait ainsi en place un dispositif de représentation dans le sens où elle construirait le monde à travers un dispositif rationnel qui donne à voir les objets en permettant leur connaissance (Foucault, 1967). Le concept de représentation se pose alors non pas tant comme un filtre de lecture que comme un prisme 11

notionnel qui nous fait saisir la science comme un langage et comme une temporalité, et ce, à travers l’histoire, le discours, le lien de cause à effet et le corps. Ainsi, par exemple, tel que l’énonce le biologiste Jacques Testart (Testart, 2003 : 109) : « L’attention médicale et scientifique (et même artistique) portée au corps passe d’abord par l’anatomie, laquelle a commencé par le spectacle des formes apparentes puis évolué vers l’organisation du dedans du corps, surtout explorée à partir de la Renaissance. ». Le traité d’anatomie de Vésale, les aquarelles de Lesueur ou encore les photographies de Montméja interrogent effectivement le corps vu par les sciences naturelles, la biologie, etc. mais également par les sciences sociales. Il nous faut nécessairement à chaque fois étudier le contexte socio-culturel de chaque objet de recherche pour asseoir notre point de vue sémiologique, et plus encore, avoir conscience de l’évolution de ce contexte jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, Descartes voit le monde comme un espace géométrique régi par les seules lois de la mécanique. Dans la nature, nos corps (tout comme les plantes et les animaux) sont des machineries, réglées comme des horloges par le jeu de ressorts, de tuyaux et de filtres. Mais, Descartes admet aussi l’existence d’un corps subjectif qui nous manifeste la faim, la soif ou la douleur (Dagonnet, 1992). Cette vision d’un corps-machine est très présente dans la médecine dès les XVIIème et XVIIIème siècles. Avant que le chimiste Antoine Laurent de Lavoisier n’explique le phénomène de la respiration, on conçoit par exemple les poumons comme des soufflets donnant des forces à la circulation sanguine. Puis au XIXème siècle, on se met à évaluer le volume d’oxygène nécessaire aux malades dans les salles d’hôpitaux, à mesurer la température la plus adéquate à la 12

santé dans les dortoirs des collégiens, à recommander des cours de récréation vastes et plantées d’arbres… Dans les écoles, les casernes, les prisons, les hôpitaux, les soucis des hygiénistes déterminent aussi bien les pratiques que l’architecture. Ce puissant courant qui se développe à partir de la fin du XVIIIème siècle et qui connaît son apogée au XIXème siècle s’ancre dans le positivisme ambiant et multiplie calculs et statistiques qui attestent du meilleur fonctionnement possible du corps du citoyen, de son efficacité et de sa productivité… à l’usine, à l’armée ou à l’école (Rauch, 1983). Quant au XXème siècle, il oscille entre les « techniques du corps » de Marcel Mauss (Mauss, 1950), l’« objet de consommation » de Jean Baudrillard (Baudrillard, 1970) et le poids des habitus de Pierre Bourdieu (Bourdieu, 1979). Ainsi, mettant en évidence la nature sociale ce qu’il nomme des « habitus », Mauss voit dans les techniques du corps des montages physio-psycho-sociologiques à examiner du point de vue de l’homme total. Pour Baudrillard, maintenant, le corps est devenu un capital que l’on gère et sur lequel on investit en tant que signifiant de son statut social. Il est aussi fétichisé. Quant à Bourdieu, il explique que le schéma corporel est dépositaire de toute une vision du monde social, de toute une philosophie de la personne et du corps propre. L’hexis corporelle traduirait selon lui les habitus de chacun au niveau du corps. Mais pour en revenir à la science, selon Michel Serres, les décennies récentes ont vu naître un corps nouveau grâce aux progrès de la médecine favorisés par le développement de techniques de plus en plus sophistiquées (échographie, scanner, prothèses et peut-être manipulations génétiques ou clonages…). Pour lui, nous sommes entrés dans l’ère de L’Hominescence (Serres, 2001), ce néologisme désignant une alliance de type nouveau entre le corps humain et la science, pour le 13

meilleur, c’est-à-dire une prodigieuse augmentation de nos performances cognitives. Voir à l’intérieur de l’organisme pour examiner un cœur qui bat, connaître la vitesse d’écoulement du sang, savoir où se trouvent des cellules cancéreuses… le tout sans ouvrir le corps : c’est en effet le défi relevé par les techniques d’imagerie médicale. Les exemples se bousculent : radiographie de la cage thoracique, échographie d’une femme enceinte, scintigraphie du cœur, IRM fonctionnelle du cerveau 1 , mais aussi la télémédecine sous l’eau. Ainsi, une équipe de la NASA vient de terminer une série d’essais de télémédecine menée dans la station sousmarine Aquarius en Floride. Durant 11 jours, six aquanautes, immergés sous 20 mètres d’eau dans une pièce de 4 mètres sur 14, se sont attachés à simuler sur un mannequin des interventions médicales dans l’espace. Parmi l’équipage, 3 étaient des médecins mais aucun n’avait reçu de formation particulière en chirurgie. Assistés d’un spécialiste situé à des milliers de kilomètres, au Canada, les membres de NEEMO (NASA Extreme Environment Mission Operations) ont effectué une ablation de la vésicule biliaire par cœlioscopie. Grâce à des caméras vidéo embarquées sur les instruments, le spécialiste a pu conseiller et guider les gestes des intervenants. Ces derniers se sont également entraînés à suturer des artères et à retirer des calculs rénaux par l’uretère 2 . Nous constatons donc que la science se pense non seulement à travers la technologie mais surtout en termes de distance. La représentation scientifique engage aussi d’autres aspects via la télévision et la Cité des sciences et de l’industrie par exemple. Ainsi, la télévision indépendante britannique Channel 4 est à la recherche de volontaires pour un documentaire expérimental qui aura pour objectif l’observation du processus de décomposition des corps 14

humains. Selon la chaîne, le projet est purement scientifique et a pour but de démystifier la mort. Le docteur Richard Shepherd, qui supervise le projet, déclare que cette expérience « représente un pas en avant urgent et nécessaire pour la recherche médicale légiste dans ce pays » 3 . Ce documentaire convoque ainsi un aspect spectaculaire dysphorique qui exploite médicalement la mort. Quant à la « Crad’expo, la science impolie du corps humain » de la Cité des sciences et de l’industrie 4 , elle met en place un rapport médical scatologique avec le corps. Néanmoins, s’adressant aux enfants (5 ans et plus), cette exposition joue euphoriquement du corps et de ses déjections avec des activités aux noms évocateurs : Roméo, le roi du rot, La pompe à vomi, Télé Boyaux, Le toboggan du manger, Le corps qui pue, La guerre des pets, Le jeu du pipi, Pan ! Dans le pif, Le mur à bobos, La grotte de nez, René, la goutte au nez, Opéra Prout !, Micro clips, Les gargouillis du corps… Mais, qu’il s’agisse des différentes techniques d’imagerie médicale, de la télémédecine, du documentaire sur la décomposition, ou de la « Crad’expo », nous pouvons identifier une représentation de l’humain commune à tous ces exemples, judicieusement nommée par la Cité des sciences et de l’industrie : « Le corps en kit ». Les visiteurs apprennent le nom des parties du corps en jouant aux chirurgiens. Ils doivent récupérer les éléments dans leurs logettes, sans en toucher les parois. Finalement, ces 5 exemples explicités ne sont pour nous que des prétextes à la mise en catégorisation du discours scientifique pour ensuite aborder nos propres objets de recherche : l’iconographie de la dermatologie, de la cirrhose, du ludo-éducatif, de Vésale, de Lesueur et de J. Painlevé. Ainsi, nous opérons des oppositions sémiotiques binaires de type dehors versus dedans, visible 15

vs invisible, présence vs absence, proche versus lointain, vie versus mort, propre versus sale etc. et ce, pour faire émerger le sens profond du discours scientifique. Mais, de manière générale, nous jouons sur l’articulation sensible versus intelligible de sorte que par sensible nous entendons ce qui se passe avant toute catégorisation par l’intelligible, c’est-à-dire ce qui est régit par le mode des affects et des perceptions. L’interaction de ces perceptions et leur mise en relation définit la dimension intelligible. Spécifions également que notre sémiosphère de référence est emprunte des théories cognitives invitant à débattre de la dimension culturelle de la science. Mais qu’entendons-nous par science ? Daniel Jacobi (Jacobi, 1999 : 129) prévient, en effet, que « Les discours scientifiques constituent un ensemble flou. Dans cet ensemble, il est prudent de distinguer trois pôles : celui des discours scientifiques primaires (écrits par des chercheurs pour d’autres chercheurs) ; puis celui des discours à vocation didactique (comme les textes des manuels d’enseignement scientifique) ; et enfin le pôle que l’on peut appeler l’éducation scientifique non formelle (vulgarisation, presse, documents de culture scientifique…) ». Par ailleurs, à travers ces trois pôles, l’auteur adjoint trois contextes de production répartis dans ce tableau (Jacobi, 1999 : 149) :

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support lecteurs revue chercheurs savante spécialistes élèves manuel média de masse

but orientation discours produire de la ésotérique connaissance discours enseigner/apprendre pédagogique la science dogmatique du discours des populariser la spécialiste médias science au novice

Au regard de notre corpus très éclectique, les frontières entre ces genres scientifiques témoignent effectivement d’un glissement de la représentation impliquant le support, les lecteurs, l’orientation, le but, le vocabulaire, le traitement du temps, les techniques d’enregistrement, les marques institutionnelles, les modalités d’énonciation, les éléments profilmiques et les procédures de visualisation (Calcagno – Tristant, 2005). Et c’est ce même flou de la représentation qui engagerait les discours scientifiques (liés à la médecine, à la zoologie, à la physique…) dans une idéologie du symptôme et/ou peut-être dans un symptôme de l’idéologie, à l’instar de notre corpus. Celui-ci a déjà fait l’objet d’une publication qui a été ici somme toute augmentée ou remaniée : Frédérique Calcagno – Tristant, « Dermatologie du sensible au XIXe siècle », Protée, Vol. 32, numéro 2, automne 2004, p. 85-97. Frédérique Calcagno – Tristant, « Rhétorique du multimédia : le cas du jeu éducatif scientifique animalier », MEI, n°18, Jeux, médias, savoirs, L’Harmattan, 2003, p. 159-169. 17

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Frédérique Calcagno – Tristant, A en croire Vésale ! Pour une rhétorique de l’illustration médicale, Quaderni, n°59, Hiver 2005-2006, p. 3348. Frédérique Calcagno – Tristant, « Jean Painlevé et le cinéma animalier : un processus d’hybridation engagé », Communication, Vol. 24, n°1, éditions Nota bene, Québec, automne 2005.

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I.

Le symptôme

Pour définir notre conception du symptôme, nous nous sommes inspirés à la fois de la sémiologie médicale, du point de vue psychosociologique et de la psychanalyse. Ainsi, le symptôme représente une des manifestations subjectives d’une maladie ou d’un processus pathologique, telle qu’elle est exprimée par le patient. Notons au passage que les symptômes s’opposent aux signes en ce qu’ils constituent des manifestations objectives de la maladie relevées par le médecin. Maintenant, d’un point de vue psychologique, le symptôme est la façon particulière dont un individu trouve sa place dans le monde et règle son rapport à celui-ci. Nous nous intéresserons donc très rapidement à la stratégie d’individualisation et à l’interprétation continue du monde dans le sens où étant en psychanalyse l’expression d’un désir inconscient, le symptôme se rattache à la représentation, voire au discours. Dès lors, selon nous, le symptôme correspondrait à un véritable procédé de rhétorique du sensible de la science. En effet, ce concept ferait surgir l’aspect passionnel de l’objet médico-scientifique étudié, qu’il s’agisse de l’iconologie dermatologique au XIXème siècle, de l’imagerie médicale liée à la cirrhose du foie ou encore du scientifico-ludo-éducatif. Le procédé du symptôme pointe également l’aspect et la manière dont se réalise la rencontre (symptôme, du grec « sympitein » : « rencontrer ») entre la sphère du sensible et celle de l’intelligible dans une perspective de stratégie persuasive. En ce sens, ces différents exemples évoqués ci-dessus présenteraient-ils un enjeu de pouvoir de la science sur le monde ?

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1. Dermatologie du sensible au XIXème siècle
Nous nommons dermatologie du sensible l’orientation rhétorique des œuvres de J-L. Alibert, Clinique de l’Hôpital Saint-Louis ou traité complet des maladies de la peau, 1833 et de A. Hardy et de A. de Montméja, Clinique photographique de l’Hôpital Saint-Louis, 1868. En effet, nous prenons le parti d’analyser dans un premier temps le rapport entre le texte et l’image dans l’ouvrage de J-L. Alibert, puis nous nous orientons vers la théâtralité du symptôme à travers l’atlas d’A. Hardy et d’A. de Montméja. Néanmoins, nous ne nous intéressons pas tant à l’esthétique de l’œuvre qu’à son étymologie grecque aisthêtikos, qui a la faculté de sentir et perceptible, sensible. Nous travaillerons donc davantage sur l’esthésie, c’est-à-dire sur la sensation et la perception, que sur l’esthétique à proprement parler. Nous orientons aussi notre analyse vers la praxis énonciative, c’est-à-dire le discours en acte. A travers cette approche, nous cherchons à faire comprendre que ce ne sont pas tant les systèmes d’intelligibilité qui définissent les usages du signe, symptôme ici, que la présence sensible au monde du corps. Nous entendons par sensible, ce qui se passe avant toute catégorisation par l’intelligible, c’est-à-dire ce qui est régit par le mode des affects et des perceptions. L’interaction de ces perceptions et leur mise en relation définissent la dimension intelligible. Nous définirons le concept de dermatologie du sensible au fur et à mesure de notre démonstration. Mais déjà, nous le construisons selon un axe herméneutique, à partir d’une rhétorique de la sensation et de la perception, et dans un contexte donné. 20

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