La méthodologie et les méthodes en sciences humaines et sociales

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Quelle est la nature de l'évolution de la méthodologie en sciences humaines et sociales à la lumière de la résurgence de la problématique du désordre et du chaos ? Cette résurgence opérait une sorte de rupture qualitative par rapport aux situations antérieures. Le retour du désordre débouche sur une recrudescence et un déplacement du conflit des méthodes. L'intérêt didactique de cet ouvrage est de mettre fin à la rupture entre les quantitativistes statisticiens et les qualitativistes, rupture qui n'est légitime qu'au regard d'intérêts purement professionnels.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296243576
Nombre de pages : 232
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Illustration de couverture : les Puits du désert de Mohamed Rachdi & Co (Détail - le Puits de Maryline Beauplet-Dornic) – 2006.

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10607-9 EAN : 9782296106079

Les sciences humaines et sociales ne se portent pas bien. Certains vont même jusqu'à considérer qu’elles sont moribondes. En tout cas, elles traversent une crise très grave. La disparition de la génération des géants comme Foucault, Lévi-Strauss ou Bourdieu aurait sonné la fin de l’influence que les écrits sociologiques, psychologiques ou anthropologiques ont eue sur les visions des sociétés contemporaines, ainsi que sur le sens de leur fonctionnement et de leur évolution. Le décret de la fin des idéologies pour crime de non-utilité voire même de perversité, n’a rien arrangé à l’affaire. L’ère de la pensée a cédé progressivement la place à l’ère de la spécialisation et de l’expertise dont les représentants prétendent connaître tout sur leur propre domaine et rien sur ce qui le dépasse. Gardiens fidèles et jaloux de leur pré carré, ils le défendent becs et ongles systématiquement contre toute intrusion extérieure disqualifiée pour cause d’ignorance. Du coup, les rapports entre le sens et le savoir sont devenus quasi magiques. Ils relèvent désormais non de l’éthique de l’argumentation et de la persuasion mais de la confiance et de la croyance. Le sens et la vérité ont abdiqué devant les terribles sentences de l’autorité. Ce constat quelque peu pessimiste est partagé par de nombreux observateurs attentifs de l’évolution que les sciences humaines et sociales ont connue durant ces dernières décennies notamment par G.Balandier. Dans le Grand système (2001, p.124), il écrit, en effet, que "les sciences sociales aujourd’hui sont à la fois banalisées, utilisées, professionnalisées en des emplois et des mises à contribution, ce qui rend plus confuse leur identification" et n’hésite pas à affirmer plus loin que "ces sciences ont leurs intercesseurs attitrés auprès des médias, petit groupe attaché à son privilège de la parole et de la visibilité, réserve des commentateurs disponibles afin d’être, à tout moment, des éclaireurs de l’actuel, de l’événement avec l’autorité d’une compétence extensible" (2001, p.125). Des trois figures fondamentales de la modernité, l’intellectuel, le savant et l’expert, la première a cédé la place, devenant une figure de plus en plus brouillée, de plus en plus en confuse et de retrait en retrait, elle a fini par disparaître. Il faut dire que les domaines dans lesquels elle s’est illustrée n’ont plus beaucoup de sens aujourd’hui. La lutte contre les totalitarismes ne s’exerce plus contre les "monstres puissants et froids" tels que le fascisme, le nazisme ou le communisme. Le tiers-mondisme qui attirait de nombreuses voies, n’est plus qu’un vague souvenir dans la mesure où ces voies se sont

reconverties parfois, sinon souvent, en brûlant ce qu’elles avaient adoré auparavant. Les deux autres figures, celles du savant et de l’expert se portent mieux, mais c’est la dernière qui tend à prendre toute la place. La surmodernité, pour reprendre un terme que G.Balandier affectionne, qui consiste à tenter de suivre le mouvement, mais sans pouvoir domestiquer l’incertitude, favorise plutôt le savoir de l’expert que celui du savant ou de l’intellectuel pour une raison toute simple : l’expert est celui qui suppose, par définition, pour reprendre les termes de Feyerabend, que les gens à qui il adresse ses propositions, ne sont pas qualifiés pour les juger alors que pour Feyerabend, en rupture de ban avec l’école poperienne "toute proposition doit d’abord être contrôlée par les gens à qui elle s’adresse". Autant dire que les sciences humaines et sociales ne sont plus en odeur de sainteté chez les princes de tout genre, si jamais elles l’ont été d’ailleurs! Peut-être moins aujourd’hui que naguère. Les causes n’incombent pas seulement et uniquement aux princes, elles sont pour le moins partagées par la communauté des penseurs et des chercheurs eux-mêmes. Ces derniers ont abdiqué, en effet, devant la profusion des puissances de l’expertise, lorsqu’ils ne sont pas transformés eux-mêmes en experts d’une parole parfois sonnante et trébuchante ! Certes, l’ère des globalisations et des conceptions générales est terminée, paradoxalement au moment où la globalisation triomphe et avec elle finit l’ère des grands, ceux qui en faisant œuvre ont tenté de donner du sens à leur propre entreprise d’abord et à leurs contemporains ensuite quitte à ce que les générations futures jugent et apprécient la pertinence de l’œuvre. Une seconde raison étroitement liée à la première, semble résider dans l’inutilité dont la méthode a été frappée. Celleci, contrairement à ce qui était le cas auparavant est rarement mise en avant de telle sorte que non seulement les étudiants mais les chercheurs euxmêmes considèrent souvent que les débats méthodologiques sont des débats oiseux et finalement stériles. Or, pour nous, ces débats sont fondamentaux et ce d’autant plus que les sciences humaines et sociales sont aujourd’hui devant un tournant du point de vue méthodologique aussi bien au sein qu’en des enceintes académiques. L’intérêt de cet ouvrage consiste justement à revisiter le domaine relativement délaissé de la méthode à la lumière des problématiques récentes de l’ordre, du désordre et du chaos. La perspective adoptée ici saisit ces problématiques à la racine à travers une réflexion sur les formes élémentaires des rapports entre l’ordre et le désordre. Ces formes sont nécessaires à la fois pour mettre en évidence les normes cognitives sous-jacentes et pour disposer d’une grille de lecture permettant d’interroger certaines méthodologies (le chaos, les théories systémiques traditionnelles et nouvelles, les outils statistiques… etc.) non seulement à propos de leur pertinence mais aussi au sujet de leurs critères de vérité. Cela permet de couvrir à travers des 6

exemples significatifs un spectre relativement large de champs disciplinaires allant de l’économie à la sociologie en passant par l’anthropologie et la psychologie. On parvient ainsi à administrer la preuve que pour redonner du sens à l’usage et à l’enseignement des outils méthodologiques, il faut aller au-delà des aspects purement techniques et qu’en tout cas la transdisciplinarité est plus que jamais de mise. Dans le domaine de la méthodologie, les sciences humaines et sociales en général, et la sociologie en particulier, connaissent, en effet, aujourd’hui des mutations très profondes1. Ces mutations sont le résultat de deux types de réflexions menées d’une façon parallèle. D’un côté, les réflexions entreprises au sein des sciences exactes à travers ce qu’on peut appeler aujourd’hui le paradigme du désordre ou ce que certains considèrent, d’ailleurs imparfaitement et d’une façon très restrictive, comme la “révolution chaologique”2 et dont les origines remontent à la fin du 19e siècle3, de l’autre, des interrogations de nature fondamentalement anthropologique ayant pour objet les modalités différenciées du contrôle des phénomènes du désordre dans les sociétés "modernes" et les sociétés dites de "tradition"4. Ces réflexions convergent, même si leur objet n’est pas identique, dans des
Nous ne préjugeons absolument pas de la nature de ces mutations en considérant qu’il s’agit d’une “révolution” qui renvoie à l’idée de rupture ou en revanche d’une simple évolution dans un mouvement continu sans grandes coupures. Pour une idée plus claire à propos des discussions concernant les mutations ou les révolutions scientifiques nous renvoyons à Th.Khun [1970], La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, Paris, d’un côté, à P.Feyarabend [1975], Against method, Neuw Left Books, London et à I.Lakatos et alii [1970], Criticism and the growth of knowledge . 2 On peut citer ici un ensemble de travaux récents : le numéro spécial de la revue La Recherche, “La science du désordre, n° 232, 1991, consacré entièrement à la question du chaos y compris en sociologie, en économie et en psychologie. Le numéro spécial de la revue Sciences humaines consacré au même sujet sous l'angle exclusivement des sciences humaines, n° 31, 1993. Le numéro spécial de la revue Economie Politique, Sirey, 1993 ; également les publications (devenues, aujourd'hui, des références) comme l'ouvrage de J. Gleick [1979], Le chaos, Flammarion, dans lequel on trouve une excellente "vulgarisation" de la problématique du chaos mise en perspective avec le développement historique des réflexions dans ce domaine. J.P. Dupuy [1992] a consacré aussi plusieurs de ses ouvrages au désordre : Ordre et désordre : enquête sur un nouveau paradigme, Seuil. J.Lesourne [1991], L'économie de l'ordre et du désordre, Economica,. En sociologie on peut renvoyer fondamentalement aux ouvrages de E. Morin sur la complexité. Mais également aux travaux de R.Boudon [1984] La problématique du désordre, PUF, Paris et de M.Forsé [1989] L'ordre improbable : entropie et processus sociaux, P.U.F. 3 En fait, il s’agit de ce que I.Prigogine et I.Strengers appellent à la suite de J.Monod “la nouvelle alliance ” dans la mesure où pour ce dernier “ l’ancienne alliance est rompue ; l’homme sait en fin de compte qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’univers d’où il a émergé au hasard ” 4 Cf. les chapitres 2 et 3 consacrés par G.Balandier à ce sujet in Le désordre : éloge du mouvement, 1988, Paris, Fayard.
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œuvres récentes5 comme chez G. Balandier et J.P. Dupuy par exemple. On est par conséquent bien obligé de constater que se profilent à l’horizon des esquisses d’un nouveau programme de recherche très fécond dont les fondements reposent sur le questionnement du désordre, comme facteur crucial dans la transformation de la nature des phénomènes sociaux. Les implications méthodologiques de ce programme de recherche, nettement plus développé en sciences exactes qu’en sciences sociales (à l’exception de quelques rares tentatives disparates) sont très profondes. Elles sont susceptibles de modifier la perspective dans le cadre de laquelle on inscrit la méthodologie quelle que soit sa nature (qualitative ou quantitative). C’est essentiellement aux interrogations sur ces implications que ce travail sera consacré. Pour répondre d’une façon satisfaisante à ces interrogations, il nous a semblé nécessaire de plaider, dans le premier chapitre, pour l’adoption d’une démarche fondée sur un double détour : historique et analytique. Historique dans la mesure où les méthodes et les dispositifs méthodologiques ne peuvent être appréhendés, comme c’est le cas encore trop souvent, d’une manière a-historique. Contrairement à l’idée très répandue selon laquelle l’universalité d’une méthode réside dans sa validité en tous lieux et en tout temps et pour tout objet ayant des similitudes avec son objet initial transcendant ainsi les époques et les espaces, pour nous, cette universalité est en rapport étroit avec le fait que toute théorie nous dit quelque chose de signifiant à la fois sur l’époque où elle a été forgée et sur ses rapports avec le présent. Il ne s’agit pas pour autant d’épouser une démarche de nature évolutionniste jugeant de la pertinence des méthodes en fonction de l’opposition binaire entre le vrai et le faux. Le faire, reviendrait à considérer que les méthodes les plus pertinentes sont par nature des méthodes qui ont survécu. Le second terme du double détour porte justement sur les dimensions analytiques. Les méthodes sont en effet étroitement liées aux visions de l’ordre, du désordre et du chaos. Elles ne peuvent, par conséquent, être pleinement comprises pleinement que si l’on parvient à mettre en évidence le système de normes cognitives qui leur est sous-jacent et sans lequel elles demeurent purement formelles. C’est ce qui explique la distinction entre deux systèmes de normes : le premier fondé sur le sacré, le second sur la rationalité. Cependant, la mise en œuvre de ce double détour historico-analytique suppose préalablement, c’est l’objet du deuxième chapitre, la clarification
Ibidem. La lecture de l'ouvrage de G. Balandier laisse entrevoir la possibilité de renverser le sens de la dépendance méthodologique des sciences humaines vis-à-vis des sciences exactes en faveur des premières rompant ainsi avec la "tradition consacrée" depuis les origines. Nous reviendrons plus loin sur cette possibilité.
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des rapports complexes entre l’ordre et le désordre (ce que E. Morin appelle "la dialogie de l’ordre et de désordre"). Cette clarification s’effectue à travers l’identification de ce que nous avons nommé des formes élémentaires de l’ordre et de désordre (F1, F2 et F3), en allant de la forme la plus simple (F1) à la plus complexe (F3). La combinaison/articulation de ces formes permet ainsi de disposer d’une grille de lecture pertinente pour penser les moments caractéristiques du détour historico-analytique, à la condition de les compléter par des réflexions concernant les dimensions spatiales (la théorie de catastrophe) et temporelle (la sociologie de la forme). La pertinence de cette grille de lecture est mise à l’épreuve à travers les enseignements établis sur la base de l’analyse de certaines situations relevant du champ de la mythologie et de l’anthropologie, ces enseignements confirment la distinction nécessaire entre les normes cognitives relevant respectivement de la logique du sacré et de la logique de la rationalité. L’évolution des normes cognitives de la rationalité est envisagée en trois moments clés. Le premier moment, auquel sera consacré le troisième chapitre porte sur le déterminisme sous sa forme classique indissociable de l’époque de la fondation et de l’invention des sciences humaines et sociales. Le deuxième moment, qui fait l’objet du chapitre quarte est celui au cours duquel on assiste aux premières remises en cause du déterminisme classique sur la base des outils offerts par la thermodynamique (deuxième principe) et la théorie de l’information, l’ordre social totalement déterminé devient improbable. Le chapitre cinq porte sur le troisième moment celui de la remise en cause radicale de la rationalité à travers le retour des problématiques du désordre et du chaos. L’ensemble du propos reçoit deux types d’illustration de niveau sensiblement inégal, la première, réside dans l’évolution actuelle de la systémique dont les caractéristiques essentielles sont mises en évidence dans le chapitre six. Si l’ancienne systémique était paradoxalement à la fois déterministe et non déterministe témoignant ainsi de la complexité de la transition entre le premier et deuxième moment, la nouvelle systémique a pour prétention affichée de prendre acte de la nécessité de penser l’ordre à partir du désordre à travers l’étude des systèmes dit autopoeïtiques fondés sur l’analogie avec les systèmes biologiques. Le dernier chapitre, qui appelle des développements ultérieurs procède à une illustration différente à travers l’examen d’un certain nombre de dispositifs méthodologiques (sociométrie, analyse multidimensionnelle). Cet examen confirme la complexité de la prise en compte des rapports entre ordre et désordre (à l’image des différents types des systèmes de projections interactives, planes, linéaires, non linéaires, …).

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Travaillées par le retour du désordre et du chaos, les sociétés de la modernité que G. Balandier définissait à juste titre par l’immanence, l’incertitude et le mouvement, vivent aujourd’hui à l’heure des catastrophes. Le défi crucial que les réflexions sur la méthode en sciences humaines et sociales doivent relever est celui d’en prendre pleinement la mesure.

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On observe que sous l’influence des courants qui traversent aujourd’hui les sciences exactes, la quantification qui avait déjà atteint un degré de développement très profond dans certains domaines, tel que celui de l’économie, envahit tout le champ des sciences humaines. Cette invasion bouleverse non seulement les grilles analytiques déjà établies, mais interroge le social quantifié lui-même. Aussi, on peut penser qu’au regard du processus même de leur "genèse", ce qui travaille actuellement les sciences humaines, paraît très symptomatique et ce à plus d’un titre. Si on se réfère aux développements que M.Foucault6 a consacré à la singularité du discours des sciences humaines, il est assez clair que dans sa constitution même, il impliquait un mouvement de "démathématisation", se traduisant par un recours moindre aux outils de la formalisation mathématique, pour se penser sur le mode de la saisie des dimensions non quantifiables de l’être social. Non pas que cela ait signifié forcément l’invalidation de l’outil lui-même pour non-pertinence, mais que celui-ci ne pouvait être, et ne l’a d’ailleurs jamais été, comme une source exclusive et monolithique de légitimité "scientifique"; c’est-à-dire comme une base unique de positivité, aboutissant à la définition de l’objet même des sciences humaines et sociales. On peut interpréter ce point de vue en considérant que ce qui s’est joué, selon M. Foucault7, à travers la représentation, c’est le rapport très complexe entre le qualitatif et le quantitatif ou, si l’on préfère même si cette distinction ne recoupe pas exactement la précédente - entre le conceptuel et l’empirique. Cette conclusion est quelque peu déconcertante pour nous aujourd’hui. En effet, cela revient à penser que c’est surtout avec les mathématiques que les sciences humaines ont entretenu le rapport le plus clair ou le moins
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M. Foucault [1976], Les mots et les choses, Ed. Seuil, 1976, Paris. Ibidem, p.25

ambigu. Les difficultés sur lesquelles elles butaient avaient pour origine non pas l’impossibilité de soumettre les phénomènes sociaux à la mathématisation, mais bien au contraire à l’immensité de la tâche consistant à embrasser la multiplicité et la complexité des dimensions empiriques des activités humaines en société. Ce débat s’est poursuivi par la suite donnant naissance à une opposition devenue séculaire entre les sciences positives et les sciences normatives. En simplifiant exagérément le trait, on peut dire que cette opposition repose sur la distinction entre les normes et les faits. En réfléchissant, par exemple, sur l’objectivité de la connaissance, M. Weber n’hésitait pas à rappeler qu’une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu’il doit faire mais seulement ce qu’il peut -et le cas échéant- ce qu’il veut faire8. Ce même dualisme se retrouve au cœur des réflexions de K.Popper9 sur la réfutabilité et les conditions de falsification des théories. Il pensait, en effet, que les normes étant par nature liées aux jugements humains, elles peuvent être considérées comme justes ou injustes, bonnes ou mauvaises, mais qu’on ne peut jamais les qualifier de vraies et de fausses. Cette position dualiste a été critiquée par l’école de Francfort à travers les travaux de J. Habermas10 en particulier. Pour J Habermas, accepter ce dualisme signifiait admettre que les relations entre les faits peuvent exister indépendamment des conceptions qui les produisent. Or, leur existence n’acquiert de sens qu’à travers les grilles analytiques qui la permettent. Une telle opposition a eu des conséquences très profondes sur l’objectivité des représentations censées traduire la réalité sociale. Si ces faits n’ont d’existence qu’inscrits dans le cadre des conceptions normatives, le processus de connaissance sociale devient luimême une activité sociale, ce qui nous plonge, comme nous le savons, dans la circularité de la raison. Les protocoles de tests, de vérification, deviennent des "jeux" sans objet. Ce caractère problématique de la dualité normativité/positivité soulève par conséquent une longue série de questions auxquelles les réponses apportées aujourd’hui par les sciences humaines ne sont pas évidentes. D’où le plaidoyer qui est à la base de ce travail : prendre appui sur les nouvelles méthodologies liées au chaos et au désordre pour interroger les dimensions cognitives des processus de quantification mis en œuvre en sciences humaines.

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M. Weber [1971], Economie et société, Plon, Paris. K. Popper [1978], La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot. 10 J. Habermas [1976], Connaissances et intérêts, Paris, Gallimard.

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Mais sur quel type d’argumentation peut-on se baser pour justifier le bien-fondé de ce plaidoyer ? La réponse est à la fois très simple et assez complexe : 1) très simple dans la mesure où la question du rapport entre la connaissance en sciences humaines et la mathématisation ou plus précisément la formalisation mathématisée demeure obscure. Elle a été noyée dans une sorte d’habitus où le recours aux méthodes de quantification repose d’une certaine manière sur l’autojustification. On s’interroge rarement sur les conditions de validité de cette formalisation et surtout sur la signification des connaissances qu’elle permet de produire. Ayant pour ambition de réfuter la nature "molle" de leur domaine de connaissance, les chercheurs en sciences humaines ont durci progressivement leurs méthodes, se rapprochant de plus en plus de celles des sciences dites “ exactes ”. Ce processus, qui a touché, en premier lieu l’économie, s’étend, aujourd’hui, par une sorte de contagion collective relevant de la mimésis, aux autres sciences sociales et en particulier à la sociologie. 2) assez complexe, car la mathématisation aujourd’hui est loin d’être la base d’une simple grille d’instruments analytiques considérés comme neutres non seulement par rapport au discours de celui qui les utilise, mais aussi à l’égard de l’objet des sciences humaines et sociales : la société ellemême11. Celle-ci étant un objet évolutif, les figures sous lesquelles on la saisit dépendent étroitement de la méthodologie utilisée. Reposer par conséquent la question de la quantification en sciences sociales, c’est soulever des problèmes fondamentaux qui ont été débattus à maintes reprises sans qu’on parvienne à leur trouver des débouchés satisfaisants, ni à construire un certain consensus relatif au statut à attribuer aux outils de quantification. Leur nécessité se justifie-t-elle encore, comme il est souligné plus haut, par leur vertu explicative ou par la qualité scientifique qu’ils confèrent aux démarches qui en font usage ? Comment parvenir à saisir sous des formes quantifiées les différentes dimensions de la réalité sociale et quels pouvoirs cognitifs doit-on accorder aux résultats ainsi établis ? Et surtout quelle " validité " peut-on attribuer à des outils méthodologiques qui ont été forgés ailleurs, généralement par les sciences exactes, lorsqu’on en fait emprunt pour penser la société dans son ensemble ou un phénomène social isolé ? Et enfin quelles sont les règles selon lesquelles les résultats de ces outils peuvent être interprétés ? 12

G.Balandier [1988], op. cit. "La science normale ne peut avancer sans règles, aussi longtemps que le groupe scientifique l’accepte sans se poser de questions... Il serait normal que les règles deviennent
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Ces questions seraient très banales si les nouveaux développements produits récemment en sciences exactes ne ravivaient le conflit des méthodes en exacerbant des oppositions qu’on pensait définitivement dépasser. Ce faisant, on déplace le débat sur la méthode, puisqu’il se situe désormais au niveau non seulement des outils mais touche l’objet même auquel ils s’appliquent. Si pour un moment on considérait que les confrontations sur ce front s’étaient apaisées et qu’une certaine paix armée a été conclue provisoirement entre les différents courants théoriques, ce n’est certainement pas le cas aujourd’hui. En effet, la tombée en désuétude des théories globalisantes et des paradigmes fédérateurs a eu pour conséquence la résurgence des débats méthodologiques. Comme d’habitude, l’impulsion est venue des sciences de la nature (Chimie, Biologie et Physique). Si les applications se trouvent fondamentalement dans le domaine économique13, l’extension de la problématique du chaos et du désordre à d’autres champs des sciences humaines est envisageable aujourd’hui. Certes, pas sous les mêmes formes14, ni sous les mêmes traits qu’en économie mais certaines tentatives existent déjà sous des aspects non formalisés comme chez G. Balandier15 ou relativement formalisés comme chez M. Forsé16 et surtout J.P. Dupuy17. Néanmoins, il nous semble que, dans les deux cas, ces différents travaux se limitent à une justification souvent peu convaincante de la nécessité de penser les questions sociales, économiques et psychologiques dans les termes du désordre et du chaos sans offrir les bases cognitives auxquelles peuvent faire référence ces justifications.

importantes et que le manque d'intérêt qui les entoure habituellement s'évanouisse dès que les paradigmes ou les modèles semblent moins sûrs”, T. Kuhn [1983], op. cit. p.77. 13 La formalisation mathématique a pris des dimensions effrayantes en sciences économiques. En effet, de nombreux économistes considèrent que leur discipline se rapproche à grande allure des sciences dures. Derrière ce mouvement de durcissement des méthodes se cache en réalité une incapacité à renouveler les problématiques permettant de penser les réalités économiques. En citant J.M. Keynes on pourrait dire que les économistes se dédouanent de leur esprit de responsabilité derrière les formalisations mathématisées à outrance. Cf. “ L'économie devient-elle une science dure ? ”, Ouvrage collectif sous la direction de J.Cartelier et A. d’Autume, Economica, 1995. Pour Keynes on peut lire avec grand profit "Essai de persuasions", Payot, 1975. 14 "Les formes seraient d'obscurs principes de mouvement résidant à l'intérieur des choses et dirigeant leurs transformations", R. Descartes [1943], Discours de la méthode, Vol. 9, Cluny, Paris, p.135. 15 G. Balandier [1988], op. cit. 16 M. Forsé [1992], L'ordre improbable : entropie et processus sociaux, Ed. PUF. 17 J.P. Dupuy [1990], Ordres et désordres : enquête sur un nouveau paradigme, Seuil.

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A notre avis, le retard pris en sociologie dans ce domaine n’est pas dû uniquement à l’adéquation ou à l’inadéquation des outils méthodologiques stricto sensu. Comme les économistes l’ont déjà réalisé pour des questions portant sur le fonctionnement des marchés financiers ou encore les phénomènes hyperinflationnistes en montrant qu’ils impliquent nécessairement la formulation d’un mode des anticipations des individus, on peut par conséquent traiter des problèmes d’ordre sociologique ou psychologique de la même manière. Une différence subsiste néanmoins : en économie, l’effort de quantification et le capital accumulé dans ce domaine ont été tels que l’entreprise d’application est relativement plus facile que dans les autres sciences humaines. Cette accumulation a fait que la construction des normes cognitives, permettant de comprendre les résultats obtenus à travers l’application des nouvelles méthodes, est plus rapide. Cette différence résulte essentiellement de l’existence ou l’inexistence d’un système de normes cognitives. La difficulté de procéder à des applications formalisées en sociologie est logiquement liée à la nécessité de la construction de ce type de normes. C’est ce qui explique d’ailleurs certaines tendances actuelles mettant l’accent sur les questions de l’autoorganisation18 par analogie avec les théories biologiques essentiellement. En d’autres termes, le manque d’une construction à la fois analytique et cognitive19 a pour conséquence le retour des vieux démons de l’ordre autogénéré ou, si l’on préfère de l’organisation engendrée par elle-même. Paradoxalement, les différentes analyses, s’appuyant sur ce type de logique, réintroduisent sous une forme différente les positions fondamentales d’un certain structuralisme fortement teinté de cybernétique. Ce sont les interactions entre différents éléments qui ouvrent la possibilité de l’autoorganisation d’un système social ou d’un système économique (le marché chez J. Lesourne par exemple). Les institutions sont évacuées de cette problématique ou plus exactement elles deviennent elles-mêmes le simple résultat de ce processus d’autoorganisation. Ces tendances doivent être interprétées comme des tentatives du rétablissement, face au grand désarroi que provoquent les interrogations sur le désordre et le chaos,
Cahiers du CREA, n° 7, l’Histoire de cybernétique, 1985,dont on peut mettre en exergue la citation introductive suivante : “ Des débats actuels que ces théories Šde l’autoorganisation‹ suscitent, tant dans le champ des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle que dans celui de l’épistémologie et de la philosophie des sciences ”, le n° 8, Généalogies de l’autoorganisation, 1985 et le n° 9, Cognition et complexité, 1986. Il est important de référer entre autres à Howard Gardner, 1985, The Mind’s New Science. A History of the Cognitive Revolution, traduction française de J.-L.Peytavin, Histoire de la révolution cognitive. La nouvelle science de l’esprit, Paris, Payot, 1993. 19 J-M.Bertholot [1990]. L'Intelligence du social, Paris, PUF.
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comme des tentatives des prérogatives du paradigme de l’ordre. Cet échec à définir le désordre autrement que par référence à l’ordre traduit par conséquent l’inexistence des normes de signification caractéristiques du désordre. Pour la clarté de l'exposé, il faut néanmoins expliquer ce qu'on entend par normes cognitives avant d'en proposer une typologie. Selon D.Vinck20, la sociologie s’est progressivement détachée de l’analyse des contenus scientifiques, pour se concentrer sur l’analyse de la compréhension des mécanismes de fonctionnement du monde scientifique. On pourrait ajouter dans la même optique qu’elle s’est progressivement éloignée d’une réflexion sur ses propres contenus. Son développement a été par conséquent plus extensif qu’intensif, pourrait-on dire. Bien sûr, la réflexion sur des éléments de contenus existait, c’est ce que souligne D.Vinck, mais elle se limitait à la mise en évidence des erreurs, des retards et déviations. Dans cette perspective, le projet Lakatossien21 a joué un rôle fondamental. Il consistait à reconstruire rationnellement l’histoire de la science en éliminant systématiquement les erreurs et les déviances. Un autre exemple est celui de R.Boudon22 qui n’hésite pas à considérer que certaines propositions ont une validité objective sans référence aucune aux conditions sociales de leur production. Le développement scientifique et méthodologique obéirait ainsi à une logique interne propre. Pour être expliquée, cette logique n’aurait aucunement besoin d’être située dans un contexte social. Robert K. Merton établit clairement une distinction très nette entre la théorie sociologique, qui a, à son sens, pour objet certains aspects de l’interaction des hommes et la méthodologie ou logique de la démarche scientifique, en affirmant que les problèmes de méthodologie transcendent ceux de n’importe quelle discipline, puisqu’ils sont communs, soit à plusieurs disciplines, soit, plus généralement, à toutes les recherches scientifiques, il souligne par ailleurs que “bien que livres et revues de sociologie abondent en discussions sur la méthodologie, celle-ci n’a pas de liens particuliers avec les problèmes sociologiques”23. D’autres points de vue, qui ne sont pas forcément contradictoires avec le précédent, soutiennent que l’existence d’une communauté scientifique garantit l’adoption et la validité d’un nouveau programme de recherche. La concurrence entre différents programmes permettra ainsi de consacrer le plus fécond. Ce qui s’oppose, il faut le souligner, à des positions comme celles de T. Kuhn sur la difficulté de changer de paradigme ou encore aux positions marxisantes qui
D.Vinck [1995], La sociologie des sciences, Ed. A. Colin. Lakatos [1990]. 22 R. Boudon [1984].op. cit. 23 Robert K. Merton [1997], Éléments de théorie et de méthodes sociologiques, traduit de l’américain et adapté par Henri Mendras, Paris, Ed Plon, 1953, 1965.
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considèrent que l’adoption de tel ou tel autre programme est déterminée en fin de compte par les conditions sociales.

Dans ses réflexions sur "la théorie des catastrophes"24, R. Thom25 considère que les phénomènes qui font l’objet d’une discipline scientifique donnée apparaissent comme des accidents de formes définies dans un espace donné (espace substrat), les sciences humaines (sociologie en particulier), s’interrogent encore sur la nature des faits qui relèvent de leur domaine. Il explique ce constat par le fait que les sciences humaines sont moins structurées que les sciences de la nature. Il s’agit donc de savoir quels sont les instruments intellectuels qui permettent non seulement la conceptualisation et la production des connaissances, mais surtout leur compréhension. Il est par conséquent nécessaire de définir les normes cognitives permettant cette compréhension. Nous entendons par normes cognitives les normes qui donnent un sens à la connaissance résultant des procédures méthodologiques clairement identifiables. Plusieurs types de normes peuvent être distingués. Le premier est-ce que l’on peut appeler les normes de la finalité ou encore déterministes. Le second relève du nondéterminisme. Concernant le premier type, on peut distinguer deux variantes. La première relève du sacré alors que la seconde est intimement liée à la sphère de la rationalité. Pour la première, il s’agit d’un champ de réflexion qui n’est pas uniquement réservé aux sciences humaines mais s’étend aux différents domaines de la connaissance qui se sont interrogés non seulement sur le sens de la vie, mais aussi sur la place qu’y prend le sacré et donc, pour reprendre des termes de la métaphysique, sur la finalité de l’existence de l’homme. À travers un système de représentations dans lequel le transcendantal joue un rôle primordial, la finalité du monde et donc de l’existence des individus, perçus d’une façon ontologique ; la finalité est étroitement liée à l’au-delà. Il s’agit là de "normes cognitives" de type eschatologique : le sens du monde existant et de tout ce qui y advient comme événement n’a de sens qu’en
R. Thom a délibérément choisi le terme "catastrophe" pour attirer l’attention des spécialistes et des non-spécialistes, ainsi le mot "catastrophe" aurait pu être remplacé tout simplement par le mot "singularité topologique", dans ce cas, il n’aurait pas dû bénéficier du même impact médiatique qu’il a connu. D’autre part le caractère mathématique abstrait de la théorie et une certaine volonté délibérée de son auteur de ne pas lui chercher d’applications en physique ont peut-être joué un rôle dans la défaveur que la théorie des catastrophes connaît à présent. 25 R. Thom [1989], Paraboles et catastrophes, Ed. Flammarion.
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rapport avec cet au-delà dont la connaissance est purement et simplement postulée puisqu’elle est révélée et d’une certaine manière il ne peut en être autrement. Il faut noter néanmoins que des études récentes en anthropologie montrent que les choses ne sont pas aussi simples : l’ordre est toujours intimement lié au désordre et au chaos26. Celui-ci, dans certaines civilisations, est considéré comme premier, l’ordre n’est que la conséquence d’une création ontologiquement désordonnée du monde et des existences individuelles. Cette liaison étroite entre l’ordre et le désordre ne peut être comprise que dans le cadre d’un système de normes cognitives qui n’est valide que dans un monde où toutes les institutions ont pour finalité la conjuration du désordre et du chaos. Si le chaos est premier, il est assez clair que toutes les institutions humaines ont pour objet de l’évacuer. C’est là le sens profond de l’apport fondamental de G. Balandier27. Le sacré devient ainsi une modalité ou plus exactement un mode de gestion d’apprivoisement, c’est-à-dire de domestication du désordre et du chaos. Il ne peut le faire qu’en donnant un sens et une finalité à l’ordre. Ces développements seraient d’une banalité affligeante si les chercheurs en sciences humaines, et en particulier dans le domaine de la méthodologie quantitative, n’avaient pour ambition affichée d’évacuer, non le problème de la finalité, mais celui du sacré de leur préoccupation pendant des décennies entières. Celui-ci était relégué au rang d’un stade "arriéré" du développement de l’humanité auquel devait succéder l’âge de la rationalité. C’est la seconde variante des normes de la finalité. En effet, ce qu’on avait oublié - et c’est ce que Balandier rappelle avec force - c’est qu’une configuration du sacré ne peut être supplantée que par une autre configuration. Cette nouvelle configuration se serait affranchie de toute référence eschatologique pour se concentrer sur les mécanismes de l’organisation de la société elle-même
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Le mot "chaos" est formé à partir d’un terme grec (d’origine indo-européenne, dont le sens pourrait être celui de gouffre, de précipice – la même racine étant à l’origine du mot gaz) qui paraît faire coexister deux idées assez différentes, celle de vide, d’absence, et celle de manque d’organisation, sens moderne qu’il avait dès l’antiquité romaine. Sa consonance rugueuse (au moins pour les francophones), assez évocatrice, contribue sans doute à sa récente (et relative) popularité. Il en résulte, comme souvent, les incompréhensions, car l’emploi scientifique du mot est restreint par définition (ici, pratiquement la SCI ou sensibilité aux conditions initiales) qui s’opposent à des divagations plus ou moins philosophiques. Sa définition précise comporte aussi bien une part d’arbitraire qui peut amener à des controverses sur la signification "philosophique" du mot, controverses qui sont plutôt en dehors du champ scientifique. De même, l’association du mot " attracteur étrange " au chaos a certainement joué un rôle très influent dans l’intérêt ou la curiosité qu’une large communauté scientifique ou simplement cultivée – a développée pour le comportement du chaos. Ce mot possède en effet, une part de magie (attracteur) et mystère (étrange). In Des rythmes au chaos, Opus, 1997. 27 G. Balandier [1990], op. cit.

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comme un phénomène social ou sociologique, diront certains. On passe ainsi de l’organisation ayant un sens eschatologique à une organisation significative sociologiquement, historiquement, économiquement et même psychologiquement. C’est là un moment déterminant pour l’émergence des sciences sociales comme auto-représentation et autoréflexion sur la constitution et le fonctionnement des sociétés humaines. C’est ce moment qu’on trouve chez M. Foucault. Sauf que, chez lui, cette émergence semble surgir comme une nécessité historique (serait-ce là une influence inavouée d’un certain déterminisme marxiste?). Ce qu’on peut reprocher en effet à l’auteur des "Mots et les Choses", c’est de ne considérer les représentations de la société sous une forme quantifiée qu’à l’âge classique. Ce qui est curieux néanmoins dans les différents commentaires ainsi que dans les critiques portant sur l'œuvre de M. Foucault, c’est que rarement on a pu lui opposer le fait que la représentation quantifiée ait débuté auparavant, et on pourrait même affirmer qu’elle avait commencé à la fin du Moyen Âge. Cette réflexion ne s’inscrit pas cependant dans le cadre de la sociologie des sciences au sens traditionnel du terme mais se rapproche beaucoup de la vision développée dans certains travaux comme ceux de J.A. Schumpeter. Celui-ci n’a pas fait œuvre de sociologue, il est vrai, mais il a formulé une définition de la sociologie, spécifiquement dans le domaine de l’histoire de la pensée économique, qui n’est pas très éloignée de ce que nous avons appelé les normes cognitives ou si l’on suit J-A.Schumpeter jusqu’au bout de la sociologie sociologique. Certains verront dans cette expression une contradiction dans les termes, il faut par conséquent une explication. Dans le chapitre I de la monumentale "Histoire de l’analyse économique"28, J.A. Schumpeter établit une distinction entre l’épistémologie en tant que science des sciences s’occupant des "règles générales de méthodes en usage dans les autres sciences particulières" et une autre science des sciences qu’est la sociologie de la science traitant de la science comme phénomène social. Si la sociologie s’occupe en premier des problèmes sociaux, il est assez clair qu’elle relève des deux logiques définies par J.A. Schumpeter. La dernière analyse "les facteurs et les processus sociaux qui engendrent l’activité spécifiquement scientifique, conditionnant la cadence de développement, déterminant son orientation vers certains sujets plutôt que vers d’autres également possibles, encourageant certaines méthodes de préférence à d’autres, mettant en place les mécanismes sociaux qui expliquent le succès ou l’échec de lignes de recherche ou d’apport individuel, élèvent ou abaissent l’influence, le statut d’influence des hommes de sciences et de leur
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J-A. Schumpeter [1976], L’Histoire de l'analyse économique, 3Vol, Paris, Gallimard.

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œuvre", (…). Selon cette définition, il s’agit de savoir pourquoi à une époque donnée de l’Histoire, on produit des groupes de professionnels distincts dont les orientations méthodologiques sont souvent contradictoires. En d’autres termes, la question peut être reformulée de la façon suivante : pourquoi s’intéresse-t-on plus aujourd’hui aux phénomènes liés au chaos et au désordre? Plusieurs réponses sont possibles toujours dans la logique de JA.Schumpeter. La première réponse consiste à dire que, la science étant un domaine de connaissance outillée, donc y compris la sociologie puisque notre problème est celui de la représentation qualitative et/ou quantitative des phénomènes sociaux, un groupe social se consacre professionnellement à ce domaine pour des raisons purement idéologiques. Une des conditions garantissant l’aboutissement de ce type d’entreprises est l’existence d’une cohésion entre les différents membres ou les différents courants qui contribuent à ce développement. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui : on y trouve pêle-mêle des auteurs très marqués idéologiquement d’un côté comme de l’autre (J. Lesourne, J.P. Dupuy, G. Abraham-Frois, J. d’Autume, R. Boudon, M. Forsé, G. Balandier,…etc.). On a assisté depuis quelques années à un foisonnement des travaux portant sur ces notions relativement nouvelles comme le désordre, le chaos, l’entropie, etc. Des modes se développent, certaines disparaissent très rapidement comme la complexité par exemple, faute de pouvoir se doter d’outils adéquats à une pratique courante, d’autres en revanche font fureur sans que la signification pouvant être attribuée aux outils analytiques qu’elles proposent ne soit très clairement établie. Il n’en reste pas moins qu’elles ont toutes pour dénominateur commun l’insistance sur le mouvement, l’instabilité et l’irréversibilité. Selon I. Prigogine et I. Strengers, deux chimistes-biologistes qui se sont risqués dans l’extraterritorialité, pour reprendre les termes de G. Balandier : "ce ne sont plus d’abord les situations stables et les permanences qui nous intéressent, mais les évolutions, les crises et les instabilités..., plus seulement ce qui demeure, mais aussi ce qui se transforme, les bouleversements géologiques et climatiques, l’évolution des espèces et les mutations des normes qui jouent dans les comportements sociaux"29. Les auteurs, en invitant à user en sciences sociales de leurs métaphores et de leurs analogies, enfoncent encore le clou en considérant que "nulle organisation, nulle stabilité n’est en tant que telle garantie ou légitime, aucune ne s’impose en

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I. Prigogine et I. Strengers[1979], La nouvelle alliance, Ed. Gallimard.

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droit, toutes sont les produits des circonstances et à la merci des circonstances"30. L’idée fondamentale qui est au cœur de cet ouvrage revient à considérer que ce bouleversement ne touche pas seulement les outils méthodologiques mais surtout les normes cognitives permettant de donner une signification aux résultats établis à travers l’usage de ces outils. En effet, loin de constituer une simple rupture dans le long cheminement des méthodes quantitatives, cette évolution est liée fondamentalement à la modification de l’objet même de la quantification31. C’est cette transformation qui est à la base de la construction de normes cognitives nouvelles débouchant sur une appréhension quantitative impliquant des instruments analytiques nouveaux. On ne peut la traiter par conséquent comme une évolution purement méthodologique qui serait le résultat des différentes découvertes en sciences exactes. Son originalité réside dans le fait qu’elle interroge les sciences sociales sur leur propre objet et que celui-ci ne peut plus être aussi clairement défini qu’auparavant. En outre, les normes cognitives, résultant des débats qui agitent les sciences exactes, ne relèvent plus comme par le passé d’une simple transposition en sciences sociales. Celles-ci, malgré la nature analogique de leurs emprunts, sont obligées de produire un niveau intermédiaire entre les outils proposés et conçus par les sciences pures et les applications qu’on peut en faire en sciences sociales. Ce sont les normes généralement implicites qui forment le niveau intermédiaire que nous voudrons mettre en évidence. La définition des normes cognitives soulève néanmoins beaucoup de difficulté et ce d’autant plus qu’on y trouve associés le normatif et le cognitif, ce qui n’arrange rien au problème, il faut le reconnaître. On sait en effet que les sociologues euxmêmes sont très réticents à l’égard de cette association, même s’ils reconnaissent, par ailleurs, que l’une des faiblesses majeures de la société réside à ce niveau. Les rapports entre le normatif et le cognitif ne sont pas évidents. Certains n’hésitent pas d’ailleurs à les opposer ou du moins à considérer leurs définitions par rapport à des champs différents. Ainsi, A. Caillé se demande si "ce n’est pas dans l’impossibilité de disjoindre radicalement jugement de valeur et jugement de fait, visée cognitive et visée normative, que s’enracine le destin singulier des sciences

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I. Prigogine et I. Strengers[1996], La fin des certitudes, Ed. Odile Jacob Les implications d'une telle proposition sont très destructrices pour toute prétention à établir des "lois" que ce soit en économie ou en sociologie. L’existence de ces lois supposerait en effet la permanence de l'objet sur lequel elles sont censées porter. Elles ne sont universelles qu'à cette condition. Leur validité est donc fondamentalement tributaire de leur a-temporalité.

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