Louis Pasteur

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Faisant suite à "Les deux Pasteur, le père et le fils. Jean-Joseph et Louis Pasteur", nous découvrons avec ce volume les années passées à Besançon et l'envol du jeune Arboisien vers Paris et l'Ecole Normale Supérieure où il se prépare ainsi à accomplir une oeuvre scientifique considérable.

Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296320215
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Introduction
Des gens comme nous, simples gens, Dont les désirs n’étaient ni très haut, ni très grands. Marguerite Henry-Rosier

Après avoir vu vivre les ancêtres de Pasteur dans la région de Mouthe et les avoir suivis jusqu’aux bons pays du Vignoble et à Besançon1, nous avons repris l’histoire en 1816 lorsque leur descendant Jean-Joseph Pasteur et sa femme Jeanne-Etiennette Roqui quittaient Salins après un mariage de régularisation. L’accouchement eut lieu à Dole quinze jours après. Une petite fille naquit encore, puis Louis Pasteur vit le jour le 27 décembre 1822. Il mourut le 28 septembre 1895 après avoir parcouru, comme Ernest Renan, son cadet de deux mois, la partie la plus représentative du dix-neuvième siècle, l’époque des Merveilles de la Science2, qui s’acheva le 2 août 1914 avec la Grande Guerre : en termes de civilisation, les siècles n’ont pas de durée fixe et sont bornés par de grands événements. La transition du vingtième siècle fut marquée par quatre faits majeurs avec, d’abord, la destruction de la nature et des civilisations ancestrales vue ainsi par Michel Serres3 : Deux hommes jadis vivaient plongés dans le temps extérieur des intempéries : le paysan et le marin, dont l’emploi du temps dépendait heure par heure, de l’état du ciel et des saisons. (...) Or ces deux populations disparaissent progressivement de la surface de la terre occidentale ; excédents agricoles, vaisseaux de fort tonnage transforment la mer et le sol en déserts. Le plus grand événement du XXe siècle reste sans conteste la disparition de l’agriculture comme activité pilote de la vie humaine en général et des cultures singulières. Le second fait correspond à ce que Théodore Monod
____________ 1. R. Moreau (2000) Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris. 2. R. Dubos (1955) Louis Pasteur, franc-tireur de la science. Chap. I. PUF, Paris. 3. M. Serres (1992) Le contrat naturel. Champs, Flammarion, Paris, pp. 52-53.

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appelait la fin de l’ère chrétienne, marquée selon lui par l’explosion atomique sur Hiroshima en 1945. Les deux autres ont été l’extrême croissance technique et capitalistique et le développement désordonné de la biologie moléculaire qui, au vu de la dégradation actuelle de la morale, fait craindre que l’homme cherche à réguler sa descendance et son milieu de vie à sa mesure et à son goût. Cette évolution trouve son origine au dix-neuvième siècle avec le développement exponentiel des sciences et de l’économie, dont Pasteur fut un des acteurs les plus éminents. Il faut donc en rappeler les bases. Pasteur vint au monde après l’âge d’or (Directoire et Empire) des profiteurs de guerre qui s’enrichirent extraordinairement (tanneurs compris) en trafiquant sur les denrées, et des maîtres de forges, qui commencèrent à bâtir la plupart des grandes fortunes actuelles sur des achats à vil prix de biens nationaux4. Ce fut la victoire de Voltaire sur Rousseau. Puis le charbon de terre (la houille) remplaça le charbon de bois comme source d’énergie industrielle, ce qui décupla les moyens des maîtres de forges. Tout parut se maintenir dans nos campagnes jusqu’après 1950, lorsque les technocrates donnèrent le coup de grâce à une civilisation qui remontait aux origines de l’homme. Mais c’était une stabilité apparente due à l’homéostasie du système. En effet, à cause de l’évolution de l’agriculture qui débuta avec les Physiocrates5, le tissu des campagnes resté identique depuis le Moyen-Age, s’effilocha dans la première moitié du dix-neuvième siècle à mesure que se produisaient des ruptures qui devaient tout à l’industrie. Joseph de Pesquidoux a décrit6 la dureté des machines dévoreuses lorsque, comparant le bruit des faucilles ou des faux à celui des moissonneuses, il montra comment celles-ci émiettèrent la com____________ 4. Après 1789, tout fut fait pour que les biens nationaux aillent aux riches bourgeois des villes. Mais ils avaient eu des précurseurs avec les nobles et les bourgeois huguenots du Languedoc qui, entre 1563 et 1586, se répartirent le « gâteau » encore intact, le fabuleux trésor des biens d’Eglise (Etienne Le Roy Ladurie, Huguenots contre papistes, pp. 323-325, in Ph. Wolff, 1965, rééd. 2000, Histoire du Languedoc. Privat, Toulouse), au dam des artisans qui avaient pris tous les risques en plantant la Réforme à Nîmes et ailleurs : On est maintenant au temps des profiteurs ; les notables protestants, jouant des coudes et des capitaux, se font adjuger les biens d’Eglise vendus à la criée, avec l’approbation royale, car ces spoliations affaiblissaient le contre-pouvoir religieux. 5. J. Boulaine et R. Moreau (2002) Olivier de Serres et l’évolution de l’agriculture. L’Harmattan, Paris, chap. 6, Renaissance d’Olivier de Serres, pp. 82-95. 6. J. de Pesquidoux (rééd. 1982) Le livre de raison. Plon, Paris, pp. 9-17.

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munauté paysanne. Certes, ces machines avaient la justification d’épargner de la peine dans un travail qui restait à la taille des gens, mais elles préfiguraient les kombinats soviétiques où l’être humain était bétail et l’agriculture industrielle moderne qui, afin de produire toujours plus, modifie la nature, épuise ses ressources et se règle sur les données reçues de satellites pour confisquer l’eau et menacer parfois la vie de ceux qui s’y opposeraient. Chassant de leurs champs les paysans qui ne trouvaient plus de quoi y vivre, l’industrialisation débutante, contemporaine des premières années de Pasteur, en fit des prolétaires déracinés que l’on empila au plus près des usines, dans des tiroirs de commode, disait Victor Hugo, des garde-manger, écrivait Anatole France, et que l’on enchaîna aux machines plus fortement que les mainmortables le furent à la glèbe (ceux-ci étaient des locataires perpétuels difficiles à chasser, tandis que leurs descendants furent dépossédés de tout), et maintenant à plus rien dans la mesure où beaucoup sont réduits à vivre de diverses formes d’assistance. On assassina beaucoup aussi pour résorber le trop de monde par des révolutions ou des guerres7. Il en résulta un génocide paysan, culturel en Europe, réel au Tiers-Monde, la destruction des repères religieux allant de pair avec le développement d’un capitalisme effréné dans les pays dits socialistes, les plus oppresseurs, comme les autres. On n’en voit pas les limites, mais on en perçoit de mieux en mieux les dégâts. Ces années cruciales, à la limite d’un monde qui meurt et d’un autre qui naît ou, pour certains, la fin de la nuit obscurantiste et l’aube lumineuse de la modernité, ce qui est bien loin d’être sûr, virent les prémices de la brisure de la transmission héréditaire des normes ritualisées, que Konrad Lorenz, le Prix Nobel et éthologue autrichien, qualifiait de squelette des sociétés humaines sans quoi nulle culture ne peut exister8. La cassure voulue des lignées qui, jusque là, se succédaient liées entre elles comme le fruit à l’arbre qui l’a porté9, eut pour résultat recherché le décervelage et l’uni____________ 7. Cf. l’extraordinaire Silence aux pauvres ! d’Henri Guillemin, Arléa, Paris, 1989. 8. K. Lorenz (1969) L’agression. Une histoire naturelle du mal. Flammarion, Paris. Cf. l’ensemble du chapitre XIII, Ecce homo, pp. 251-289 : (Les) systèmes solidifiés, c’està-dire institutionalisés, des normes et des rites sociaux (...) jouent dans les cultures humaines, le rôle de squelette de soutien (p. 281). 9. L’expression est de Pasteur in : Pourquoi la Science n’a pas trouvé d’hommes supérieurs au moment du péril. Le Salut Public, Lyon, mars 1871. - Revue scientifique, 22 juillet 1871, 2ème sér., I, pp. 73-76. Oeuvres, VII, p. 215.

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formisation d’une vie faussement communautaire qui a rejeté le sacré et qui sert le veau d’or mieux qu’aucune autre. Le temps pèse sur nous, écrivait Joseph de Pesquidoux. Quand Pasteur gamin courait dans les rues d’Arbois avec ses copains, Jean de Heugarolles, un parent de l’écrivain, écrivait la dernière page du Livre de raison du domaine de famille en Armagnac noir. Il était officier de voltigeurs comme Jean-Joseph Pasteur avait été sous-officier, et en demi-solde. Le grand-père de Pesquidoux parlait avec ses morts le soir dans la grande allée. Charles Fourier10 rêvait de phalanstères pour assurer le bonheur de tous. La technocratie en retint la socialisation commode du grand nombre et ce qu’elle entend par le bonheur, c’est-à-dire le luxe pour des dirigeants trop souvent auto-proclamés, la grisaille pour les autres. Charles Fourier, fidèle à lui-même, s’enfonça dans sa nuit, abandonné de tous, et son disciple Victor Considérant (1808-1891) aussi. Tous vivaient la fin d’un monde. Jean-Joseph Pasteur, attaché à la vie d’hier, laissa avec réticence ou par lassitude, mais laissa tout de même son seul garçon, garant de la survie du groupe, s’engager dans le monde naissant. Mais ce fut Jean-Baptiste Biot11, homme des Lumières, qui, lucide du fait de sa position scientifique, mit l’enfant du tanneur d’Arbois sur le chemin du progrès. Ainsi put-il devenir une des figures les plus en vue du monde nouveau et réaliser une oeuvre aux conséquences incalculables, en bien ou en mal d’ailleurs car c’est le propre de toute oeuvre humaine. En même temps, il quitta un monde pour l’autre,
____________ 10. Ch. Fourier (1772-1837) Philosophe et économiste français. Pour restaurer l’égalité entre les hommes et l’attrait pour le travail, il préconisa le système des phalanstères, à la fois sociétés coopératives de production et de consommation. Chaque sociétaire cumulait les intérêts du capital, du travail et de la direction. 11. J. B. Biot (1774-1862), engagé volontaire en 1792, fut de la première promotion de l’Ecole Polytechnique (1794). Professeur de Physique mathématique au Collège de France, d’Astronomie physique à la Faculté des Sciences de Paris, membre du Bureau des Longitudes, de l’Académie des Sciences (1800), de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour ses livres sur l’astronomie égyptienne et chinoise (1841) et de l’Académie française (1856), Biot reconnut l’origine céleste des météorites (1803), termina la mesure du méridien terrestre commencée par Jean-Baptiste Delambre (17491822) et Pierre Méchain (1744-1804), fit les premières mesures précises de densité des gaz avec François Arago (1756-1853), détermina avec Félix Savart (1791-1841) la valeur du champ magnétique engendré par un courant rectiligne (loi de Biot et Savart) et définit les lois de la polarisation rotatoire, ce qui l’amena à diriger les premiers travaux de Pasteur dont il orienta le début de carrière. Cf. R. Moreau (1989) JeanBaptiste Biot, volontaire de la République. 114e Congr. nat. Soc. sav., Paris, 1989, Scientifiques et Sociétés pendant la Révolution et l’Empire, pp. 117-144.

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comme le montrent ses positions politiques qui, en réalité, n’en sont pas. Simplement, fier de sa réussite personnelle, il était animé d’un scientisme utopique et conservateur qui se fondait sur la bonté de l’homme. Selon lui, la Société devait être unie par le goût du travail, d’où sa défiance pour les changements sociologiques et politiques et son opposition à la Commune (appelée par lui les saturnales de Paris12), comme à la grande Révolution13. Néanmoins, Pasteur n’avait pas échappé à l’influence des hommes de puissant caractère qui avaient été ses ancêtres. Ce thème de mon livre précédent le reste ici. Nous portons notre passé en nous, a écrit Jung. Jean Giono aurait renchéri : C’est de ce pays au fond, que j’ai été fait pendant vingt ans. Konrad Lorenz a rappelé une phrase-clé du discours d’adieu à l’Université de Vienne, de son maître le professeur Ferdinand Hochstetter qui prenait sa retraite14. Au doyen qui le remerciait du long et bénéfique exercice de ses fonctions, Hochstetter concentra dans sa réponse le paradoxe de la valeur ou de la non-valeur des inclinations naturelles : Vous me remerciez d’une chose pour laquelle je ne mérite aucune reconnaissance. Remerciez plutôt mes parents et mes ancêtres qui m’ont transmis mes inclinations, et pas d’autres. Car si vous me demandez ce que j’ai fait toute ma vie dans le domaine de la recherche et de l’enseignement, je dois vous avouer franchement que j’ai, en vérité, toujours fait ce qui m’amusait le plus à un moment donné15. Ouvrons une parenthèse : Hochstetter donna ainsi la définition de la vocation du savant qui consacre sa vie à ce qu’il aime. C’est l’honneur de la Société de le rémunérer sans souci de rentabilité sinon, il devient un tâcheron soumis à la dictature des modes, des puissants du moment et des médias. En retour, le savant doit s’imposer une discipline personnelle claire.
____________ 12. LP à CB, 14.4.1871. Corr., II, p. 530. 13. Cf. E. Kahane (1970) Pasteur. Pages choisies. Editions sociales, Paris. 14. K. Lorenz (1969) L’agression... , p. 251. - Heureux pays et heureux temps où le départ d’un professeur était solennisé ; il est vrai que l’accès à une chaire professorale était le couronnement d’une vie de travaux et que le rang professoral n’était pas banalisé, réduit à un élément de plan de carrière qui doit être assuré à tous et, disons-le, mis le plus souvent au niveau de général d’opérette. 15. En 1884, à Edimbourg, Pasteur définit ainsi le plaisir qu’apporte le travail : (Il) amuse vraiment et seul il profite à l’homme, au citoyen, à la patrie (L. Pasteur, 1884, Discours au banquet des fêtes du Tricentenaire de l’Université d’Edimbourg. Records of the Tercentenary Festival of the University of Edinburgh, celebrated in april 1884. Edinburgh and London, 1885, Blackwood and Sons. Oeuvres, VII, p. 372).

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Comme Hochstetter, Pasteur a dit son attachement à sa province et surtout à ses parents à qui, selon lui, il devait sa carrière. Pour tenter de connaître leur rôle véritable, nous pénétrerons dans son milieu familial et scolaire et, au bout du chemin, il sera en marche pour Paris afin d’accomplir son destin, c’est-à-dire son oeuvre scientifique. Qu’elle soit devenue un socle des disciplines biologiques modernes est incontestable. Néanmoins et en dehors de toute logique, certains n’ont pas cessé, depuis la fin du dix-neuvième siècle, de traiter Pasteur selon les cas, d’imposteur16, de plagiaire, au mieux d’opportuniste ou de politique qui aurait adapté sa démarche scientifique à l’air du temps17. Cela vient de ce que l’on a tout mélangé, science, politique et religion, ce qui n’avait pas lieu d’être, car Pasteur distinguait deux domaines, la science et les croyances, qui ne devaient pas s’interpénétrer18. Naguère, il était d’usage que les professeurs débutent leur cours par un historique où ils mettaient en balance les apports des savants qui avaient fait avancer la connaissance sur le sujet traité. Cela permettait de mettre chacun à sa vraie place de manière objective, y compris Pasteur, puisque seuls des critères scientifiques entraient en jeu. Récemment, des guêpiers ou des jeanjeans19 de la Science ont trouvé là un moyen de disserter de ce qu’ils ne connaissaient pas à l’occasion d’anniversaires pasteuriens pour n’y plus penser ensuite, confondant science et entourage sociologique. Cependant, ils ont eu raison sur un point qui relève de leur spécialité : l’orchestration de la légende pasteurienne qui est à l’origine du
____________ 16. Exemple : P. Boullier (1887) La vérité sur M. Pasteur. Librairie Universelle, Paris ! 17. Cf. la tendance sociologique représentée par J. Farley, G. L. Geison, Le débat entre Pasteur et Pouchet : Science, politique et génération spontanée, au 19e siècle en France. In : La science telle qu’elle se fait. Anthologie de la Sociologie des Sciences de langue anglaise. Pandore, n° sp. 1982, pp. 1-50. - G. L. Geison in : The private science of Louis Pasteur. Princeton University Press, USA, 1995, .pp. 121-125). C’est ne rien connaître à la méthode expérimentale. Je reviendrai ailleurs sur ce sujet. 18. La science ne doit s'inquiéter en quoi que ce soit des conséquences philosophiques de ses travaux (...) Tant pis pour ceux dont les idées philosophiques ou politiques sont gênées par mes études (L. Pasteur, Discussion sur la fermentation. Bull. Acad. Méd., séance du 9 mars 1875, 2e sér., IV, 1875, p.p. 265-290. Oeuvres, VI, p. 57. 19. On appelait les conscrits des jeanjeans tandis que le mot guêpier désignait les profanes dans le langage des Bons Cousins Charbonniers. Ces appellations non péjoratives sont employées ici pour signifier simplement qu’avant de s’aventurer à faire des commentaires sur la valeur comparée de faits scientifiques, il vaut mieux avoir l’esprit préparé par de patientes études et de persévérants efforts (L. Pasteur, in Suppression du cumul dans l’enseignement des sciences physiques et naturelles, 1868. Oeuvres, VII, p. 208), autrement dit avoir pratiqué avec persévérance la discipline dont on entend parler.

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mélange des genres dont j’ai parlé plus haut et qui, du vivant de Pasteur déjà, fut la base d’attaques qui sortaient du cadre de la discussion scientifique habituelle, même vive. Après 1885 en effet, on édifia une légende du plus pur style de Jules Michelet, montrant l’image mièvre du pauvre tanneur qui aurait essayé, en se saignant aux quatre veines, de subvenir à l’instruction du seul garçon de la famille, afin de permettre à ce jeune génie prédestiné d’arriver aux plus hautes destinées et de révolutionner la Science, la Médecine et, selon certains, la Société. C’est ce que j’ai appelé le mythe médico-républicain20, selon lequel ce fils du peuple, pauvre, se serait haussé au pinacle de la réussite à la force du poignet et aurait pu devenir ainsi le bienfaiteur de l’humanité. Conçu pour glorifier Pasteur et les valeurs de la République et peut-être pas seulement, ce mythe fut créé sous la Troisième République21 à partir de l’itinéraire simple, vertueux, comme la République les aime, du fils de tanneur, élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de l’Université, membre des Académies des Sciences, de Médecine, enfin de l’Académie française et placé au confluent du mérite et de la science. C’est lui qui inspire Sadi Carnot, félicitant Pasteur dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, à l’occasion de son jubilé. Tout est là : les découvertes du savant au service de l’humanité et un itinéraire forgé par l’effort, à l’exclusion du népotisme et du piston, contrairement à la thèse nauséabonde développée par les adversaires de Pasteur. Ce sont les valeurs républicaines, travail, effort, promotion personnelle à l’abri des intrigues, réussite aux concours républicains, foi dans le progrès, qui font la plénitude du mythe pastorien, même si Pasteur échappe à plus d’un titre à l’idéologie dominante, par ses relations avec la famille impériale, par son spiritualisme qui le met en contradiction avec Littré dont il fait l’éloge à l’Académie française, alors même que le positivisme et le progrès sont inséparables de son cursus. Bien entendu, une position outrée en entraîne inévitablement une autre qui l’est tout autant, mais la vérité est ailleurs. Les microbiologistes, les hygiénistes et les biologistes en général n’ont eu besoin de personne pour mettre Pasteur à sa place
____________ 20. R. Moreau (1995) Louis Pasteur et la renaissance de l’Université française. Science et Société aux XIXème et XXème siècles, Dole, 18-19 mai 1995, pp. 31-59. 21. J. Chatelain (1995) Actualité du mythe pastorien. Regards sur le Haut-Doubs, 1er trimestre, p. 2.

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dans le panthéon de la Science, mais il n’y a pas de surhomme et les saints étaient comme nous. Comme à propos des origines dites serviles de Pasteur, les choses furent moins schématiques que le veut la légende22. Pour comprendre la jeunesse du savant, clé du reste, il faut d’abord se reporter à l’Avant-propos de la biographie de Charles Dumont23, homme politique jurassien connu depuis la belle époque, par Pierre Jeambrun. Celui-ci évoque la fin du siècle des Merveilles, celui de Pasteur puisqu’on l’a vu, cette période s’acheva avec la déclaration de guerre de 1914-1918 : Ce terme de belle époque a un parfum de nostalgie, de regret, que les flonflons du Moulin de la Galette symbolisaient pour tout un peuple qui cherchait à s’étourdir avant le massacre de 1914. Le récit de mes grands-parents est tout autre : une vie dure, faite de labeur - tu manges si tu travailles, de confiance, dans un cadre de profonde honnêteté et de rigueur, le tout marqué par les grandes valeurs républicaines qui ne se discutent pas. Le Tu manges si tu travailles est essentiel pour apprécier les rapports de Pasteur avec son père, comme les ressorts de sa réussite future et de sa rigueur de savant. Le père-pygmalion que la légende a voulu nous montrer ne correspond à rien. La réalité fut autre : négociant à l’aise financièrement, Jean-Joseph Pasteur voulut guider son fils dans le sens le plus favorable à ses intérêts, c’est-à-dire la survie du groupe familial, comme cela se faisait toujours et partout dans ces milieux, et rechigna à payer des études longues car, voyant son intérêt à court terme, il pensait qu’à défaut pour le jeune homme de devenir tanneur, accéder à un poste de professeur au collège d’Arbois coûterait moins cher. C’est pourquoi il n’est pas exagéré de dire que la famille de Pasteur était culturellement dans la moyenne basse de l’époque au contraire des parents de Jules Marcou, devenu plus tard le géologue des Etats-Unis, qui firent confiance au futur, c’est-à-dire à Jules24. En étudiant la jeunesse de Pasteur, je me suis donc trouvé devant des images non pas idylliques comme le voudrait la légende, mais dures, tourmentées et simplement conformes à la vie, celles d’un fils soumis à la botte familiale et surtout pater____________ 22. R. Moreau, Préhistoire... , cf. 4, Mainmorte et légende pasteurienne, pp. 101-126. 23. P. Jeambrun (1995) Charles Dumont. Un radical de la Belle Epoque. Tallandier, Paris, p. 13. 24. R. Moreau, M. Durand-Delga (2002) Jules Marcou (1824-1898), précurseur français de la géologie nord-américaine. L’Harmattan, Paris.

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nelle. On ressent si fortement cette empreinte dans la correspondance des années de jeunesse du savant qu’Henri Guillemin, mon maître sur bien des points, me proposa d’intituler Les deux Pasteur, le père et le fils mon premier essai non publié, trame du présent ouvrage, tant il en avait été frappé. J’ai repris ce titre pour les deux volumes qui racontent la jeunesse de Pasteur. Les années d’enfance de Pasteur furent doloises, marnosiennes, puis, de façon prépondérante, arboisiennes 25. L’enfant aborda l’école à partir de Marnoz, mais au village voisin d’Aiglepierre où, comme Jules Marcou à Salins26, il allait probablement anoner ses lettres dans la cuisine d’un instituteur de fortune. Puis ce fut Arbois en 1830, l’école mutuelle d’abord, avec le bon M. Etienne Renaud et une enfance occupée avec des copains nombreux dont les meilleurs étaient les frères Vercel, Jules, né en 1819, et Altin (1820), qui habitaient en face des Pasteur et avec qui il allait jouer surtout dans le Pré Vercé (Vercel) aux multiples attraits27. Sans compter la glisse dans la neige avec les sabots ou les luges, les mottes de tannée (résidus de tan) en forme de petites roues fabriquées chez le père de Pasteur les jours de pluie, les billes dans le grand passage couvert qui conduisait derrière la maison, les parties enfantines à la sortie du collège sur la promenade de la Foule (des Capucins), les parties de barres et surtout de gamache ou paume au bâton), les promenades du jeudi et du dimanche sur les collines et dans les bois proches de la ville, par les grandes chaleurs, les baignades dans les eaux de la Cuisance28. Cela, c’était le plus attrayant ; l’école l’était moins. A l’image de beaucoup en effet, le jeune Pasteur ne fut ni bon, ni mauvais jusqu’à son entrée en troisième à la rentrée de 1836, a dit Vuillame, ce qui expliquera les réactions de son père plus tard. Il n’était pas ce qu’on appelle un aigle de collège : il fut même assez indiscipliné et peu studieux jusqu’à la classe de troisième, écrit Jules Marcou29.
____________ 25. R. Moreau (2003) Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Joseph et Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois). L’Harmattan, Paris. 26. R. Moreau, M. Durand-Delga, Jules Marcou... , pp. 17-18. 27. G. Grand (1945) Pasteur à Arbois. Rectificatif à l’étude du Docteur Ledoux : Pasteur et la Franche-Comté. Impr. de l’Est, Besançon. 28. C. Vuillame. L’enfance et la jeunesse de Louis Pasteur en Franche-Comté (18221843), dactylographié, s.d. (1923 ? ) Archives municipales, Arbois. 29. J. Marcou (Un Jurassien habitant le Nouveau-Monde. Etats-Unis, mars 1883). Le Salinois, 44ème année, n°18, dimanche 6 mai 1883.

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En somme, Pasteur était d’autant plus conforme à la norme du moment que l’ambiance du collège s’y prêtait. Gabriel Perreux30 note même que les années cruciales de sixième et de cinquième furent détestables pour l’enfant qui s’était mis par ailleurs à fréquenter la classe municipale de dessin dirigée par Charles-Etienne Pointurier, lithographe et Bon Cousin Charbonnier. Pasteur montra des dons évidents de dessinateur, de portraitiste, de pastelliste. Puis à l’automne 1838, il partit pour Paris avec Jules Vercel. Très vite pris par le mal du pays ou par on ne sait quoi, il rentra à Arbois peu de jours après son départ. Il dessina alors de plus en plus et surtout il commença à travailler en classe avec un bon maître, M. Romanet, dont le rôle fut sans doute décisif dans la mesure où il suivit le jeune garçon de la quatrième à la rhétorique par suite du jeu de mutation interne qui eut lieu après le départ à Rodez d’Emmanuel Bousson de Mairet, jusqu’ici professeur de rhétorique31. A partir de ce moment, l’adolescent fit des progrès et rafla tous les prix, témoignant d’un goût égal pour la littérature à celui qu’il éprouvait pour les beaux-arts. Au delà, ce furent les années bisontines et l’envol besogneux d’un provincial animé des utopies de son âge vers Paris et l’Ecole Normale Supérieure. Cela ne se fit pas tout seul. En effet, le père de Pasteur se montra très réticent. Cependant, l’adolescent, qui avait certainement et fortement été influencé par ce qu’il avait appris du collège et du sort de certains professeurs, comme par exemple celui du principal Rouge dont la situation se trouva réduite à rien d’un trait de plume municipal32, tint bon. Sans en avoir la preuve, mais parce que c’est logique, ces histoires minables et la quasi-pauvreté à laquelle étaient réduits ces professeurs de seconde zone, mais pas nécessairement mauvais comme le prouve l’exemple de Romanet, ou les brimades subies par un Renaud à qui des élus municipaux bêtes
____________ 30. G. Perreux (1962) Pasteur, enfant d’Arbois. Histoire d’un Arboisien par un Arboisien. Les Presses Jurassiennes, Dole, pp. 31-32. 31. E. Bousson de Mairet (1796-1871) Professeur de rhétorique et un temps principal du collège d’Arbois, poste dont il fut débarqué par le rectorat, il fut nommé professeur dans le même poste au collège royal,de Rodez, puis mis à la retraite d’office deux ans plus tard. Il rentra alors à Arbois, dont il fut le bibliothécaire et l’annaliste (cf. R. Moreau, Les deux Pasteur... (Dole, Marnoz, Arbois), chap. 6, les Pasteur à Arbois, pp. 111-114, et chap. 13, Pasteur collégien, pp. 258-274. 32. Cf. R. Moreau, Les deux Pasteur... (Dole, Marnoz, Arbois), chap. 13, Pasteur collégien, pp. 253-258.

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comme des ânes, mais imbus de leur pouvoir, refusèrent l’achat d’un escabeau33 qui devait lui permettre de remonter sans danger la pendule nécessaire aux exercices de de l’école mutuelle, durent inciter le jeune Pasteur à tout faire pour quitter un monde clos et petit et à partir vers le grand large. Les souvenirs et les expériences de sa jeunesse arboisienne suffisent à expliquer son travail acharné ultérieur et le débat qu’il eut avec son père jusqu’à son succès au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Ce sera pour l’essentiel le thème de ce livre, que l’on pourrait titrer aussi : l’émancipation du jeune Pasteur. Comme pour le livre précédent, je tiens à remercier tous les amis qui m’ont aidé : Danièle Ducout, maintenant conservateur général des Bibliothèques à Dijon, Jacques Touzet, président des Amis de la Maison natale, à l’amitié toujours souriante et disponible, qui m’a fait découvrir les dossiers du docteur Jean Piton, et Marie-Claude Fortier, arboisienne, professeur au lycée de Poligny. Passionnée par la recherche sur Pasteur, Marie-Claude est le type de l’enquêteur qui ne lâche pas sa proie et qui, pour vérifier un détail, n’hésite pas à aller consulter des archives à New-York ou à Saint-Pétersbourg, toujours à ses frais. Généreuse comme on ne l’est guère en matière de renseignements de première main, elle en fait profiter aussi bien ses amis que des institutions officielles qu’elle enrichit. Je n’oublie pas Marie-Odile Germain à la Bibliothèque nationale, ni Jacques Gillard, d’Arbois-Mesnay, dont l’article34 sur les tanneurs de Salins et d’Arbois a éclairé le sujet. L’iconographie vient pour l’essentiel de la Maison natale de Pasteur à Dole ou de collections privées. Néanmoins, ma gratitude va à Marianne Leroux (La Racontotte, Mont-de-Laval, Doubs), qui a interprété avec talent les portraits des parents de Pasteur dans des dessins originaux qui apportent une touche artistique moderne à ce livre. Enfin, je remercie Daniel Greusard, d’Arbois, pour le prêt d’une carte postale ancienne. Enfin, c’est avec jubilation que je dédie ce livre, suite du précédent, à mon ami Henri-Auguste Maire, celui par qui le vignoble d’Arbois est connu partout au Monde, y compris en Chine. Mais,
____________ 33. Cf. R. Moreau, Les deux Pasteur... (Dole, Marnoz, Arbois), chap. 12, Ecoles arboisiennes, pp. 236-239. 34. J. Gillard (1995) Tanneries jurassiennes. Salins et Arbois. Autour de Pasteur, Cahiers dolois, 11, pp. 205-226.

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pour moi, je le répète, Henri-Auguste Maire est surtout celui qui a sauvegardé la vigne de Pasteur sur le territoire de Montigny-lesArsures. Les ceps de cette parcelle ne seraient plus s’il ne les avait pas régénérés il y a cinquante ans et si, sans autre bénéfice que la joie de les faire revivre, il n’avait apporté une attention sans faille à la qualité de son vin, toujours généreusement offert. HenriAuguste Maire est un grand professionnel pour qui la vigne de Pasteur fut toujours par rapport à son entreprise, ce que le jardin bouquetier fut également pour Olivier de Serres à côté du jardin potager que celui-ci enrichissait par fleurs afin de joindre le plaisir au profit selon le commun désir35. Henri-Auguste Maire sait offrir ce plaisir aux autres et, comme dit la chanson, grâce à lui, de terre en vigne, de vigne en grappe et de grappe en verre, à travers le vin de la vigne de Montigny, c’est un peu Pasteur qui nous offre à boire ! Le vin et le pain, fruits du travail des hommes, sont les plus beaux cadeaux que l’on peut faire, car les partager, c’est vivre et s’aimer.

____________ 35. O. de Serres (éd. 1991) Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs, Slatkine, Genève, Lieu sixième : Des Jardinages, pour avoir des Herbes et Fruicts potagers... , chap. X : Du jardin bouquetier ou à fleurs, premièrement des arbustes, p. 551. L’illustration de couverture représente la Maison natale de Pasteur, à Dole, de nuit, sous la neige (nuit du 27 décembre 1822), vue du côté du Doubs. Peinture à l’huile de Jean Hézard (Musée de la Maison natale de Pasteur, Dole).

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Abréviations et sigles
AC : Albert Calmette. ADD : Archives départementales du Doubs. ADJ : Archives départementales du Jura. AL : Adrien Loir. AMA : Archives municipales d’Arbois. AN : Archives nationales de France. AVB et BMB : Archives de la Ville et Bibliothèque municipale de Besançon. AMD et BMD : Archives de la Ville et Bibliothèque municipale de Dole. BNF : Bibliothèque nationale de France. CB : Claude Bernard. FB : François Bourgeois. JBB : Jean-Baptiste Biot. Ch. Ch. : Charles Chappuis. Corr. : Correspondance de Pasteur (1840-1895), réunie et annotée par Pasteur-ValleryRadot, Flammarion, Paris (quatre volumes). ED : Emile Duclaux. JM : Jules Marcou. JBP : Jean-Baptiste Pasteur. JJP : Jean-Joseph Pasteur. LP : Louis Pasteur. MP : Marie Pasteur. MIP : Musée de l’Institut Pasteur, Paris. Oeuvres : Oeuvres de Pasteur, réunies et annotées par Pasteur-Vallery-Radot, Masson, Paris, sept volumes. Pasteur : Comment citer Pasteur ? Beaucoup de ses élèves utilisaient le patronyme sans Monsieur : Dans un livre ou un article, écrit Albert Dauzat, il est d’usage de faire précéder le nom des personnes vivantes, qu’on cite, de l’abréviation M., Mme ou Mlle. Le nom est-il précédé du prénom, on peut se passer de l’appellatif. Celui-ci disparaît pour les morts. Les personnages célèbres (entrés vivants dans l’immortalité) en sont dispensés, au point que c’était presque une impertinence d’écrire M. Victor Hugo ou M. Pasteur. Voici deux exemples opposés. Le 28 septembre 1895, un mot, puis un télégramme annoncent à Francisque Grenet la fin imminente, puis la mort du savant : M. Pasteur est au plus mal. Si tu veux voir encore notre cher illustre maître, hâte-toi, signé Dr. Roux, puis : Pasteur vient de mourir, signé Calmette (réf. in R. Moreau, Préhistoire de Pasteur. L’Harmattan, Paris, pp. 13-14. Sauf pour éviter des confusions, la première manière ne se justifie plus sinon par une affectation particulière. Pour désigner le savant, même jeune, on utilisera donc ici Pasteur tout court et parfois Louis. PVR : Pasteur-Vallery-Radot (professeur de Médecine, membre de l’Académie française, Pasteur-Vallery-Radot était le petit-fils de Pasteur). Préhistoire : pour Préhistoire de Pasteur, par R. Moreau (2000), L’Harmattan, Paris. RVR : R. Vallery-Radot, La vie de Pasteur, Hachette, Paris (père de Pasteur-ValleryRadot, René Vallery-Radot était le gendre de Pasteur). SHAT : Service historique de l’Armée de Terre. Note : en quelques occasions, de courtes explications sont insérées dans certaines citations entre parenthèses et en plus petits caractères que le texte principal. Les citations et les conversations sont en italique sans guillemets. L’orthographe des citations est respectée.

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EN HAUT, JEAN-JOSEPH PASTEUR, EN DESSOUS JEANNE-ETIENNETTE PASTEUR,
études de Marianne Leroux d’après les portraits de ses parents par Pasteur, in R. Vallery-Radot, Pasteur dessinateur et pastelliste (1836-1842). Emile-Paul, Paris, 1912, Maison natale de Pasteur, Dole.

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Besançon et son collège royal
Nous avons quitté Besançon fort contents d’en sortir, malgré le bon et cordial accueil de Weiss, de M. Demesmay et autres Francomtois (sic). Mais nous avions hâte d’oublier ces vilaines murailles et ces maisons administratives qui ressemblent toutes à des hôtels de préfecture. Sainte-Beuve

Partir d’Arbois
La chaire de philosophie du collège d’Arbois ayant été supprimée par la municipalité faute d’un nombre suffisant d’élèves1, les élèves qui désiraient préparer le baccalauréat devaient faire leur année de terminale, dirions-nous, dans un collège royal, les plus proches d’Arbois étant ceux de Lons-le-Saunier, de Besançon ou de Dijon. Sinon, ils pouvaient aller en pension chez Barbet à Paris2 et suivre les cours du collège Saint-Louis. En 1839, la question se posa chez les Pasteur de savoir s’il devaient laisser leur fils effectuer une nouvelle tentative parisienne qui coûterait inévitablement de l’argent. Or personne ne pouvait assurer à Jean-Joseph Pasteur si son fils Louis serait capable d’être reçu un jour à un concours d’entrée aux grandes écoles, ce qui paraissait correspondre à ses désirs, sans compter que le père connaissait à Arbois des bacheliers sans emploi depuis sept à huit ans. Le problème n’est pas récent. Or, la tannerie marchait bien. La mère de Pasteur qui, d’après Marcou3, faisait régner dans la maison un ordre parfait,
____________ 1. R. Moreau (2003) Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Joseph et Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois). L’Harmattan, Paris, chap. 13, Pasteur collégien, pp. 253-258. 2. R. Moreau, Les deux Pasteur... , chapitre 14, Dernières années arboisiennes, pp. 282289. 3. Un Jurassien habitant le Nouveau-Monde. Etats-Unis (J. Marcou) Notice biographique sur Louis Pasteur. Le Salinois, 44e année, n° 18, 19 et 20 (6, 13 et 20 mai 1883).

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avait ouvert un magasin où elle vendait laine, cuirs et suif. Louis approchait de ses dix-sept ans et, malgré sa petite taille, ses parents commençaient à penser qu’il pourrait leur succéder. Ils hésitèrent et le jeune homme fut à deux doigts d’être tanneur. Pour Camille Vuillame4 et Georges Gazier5, Romanet serait intervenu à ce moment en véritable instrument du destin. Sans lui, pensent ces auteurs, Pasteur serait resté au bord des fosses d’une tannerie. Pour Gazier, elle n’aurait pu que péricliter puisque, par définition, le jeune Pasteur était dépourvu de qualités commerçantes, du moins selon la légende du savant pur esprit et totalement désintéressé. En réalité, la tannerie était déjà condamnée6. Pour Camille Vuillame, plus lucide, le principal du collège d’Arbois aurait insisté auprès de Jean-Joseph pour qu’il laissât son fils entrer en classe de philosophie, l’assurant de sa réussite au baccalauréat et promettant de l’aider à trouver un emploi. On a mis en avant aussi le rôle putatif de Bousson de Mairet. Le régent connaissait Répécaud, salinois d’origine comme lui et proviseur du collège royal de Besançon depuis 1839 ; ils se rencontraient l’été à Marnoz ou à Salins. Bousson aurait convaincu Jean-Joseph Pasteur qu’il n’était pas nécessaire de renvoyer son fils à Paris, que Besançon suffirait et il se serait entremis pour obtenir du proviseur un avantage sur le prix de pension à défaut d’une bourse. Cette intervention est improbable pour les raisons examinées dans le volume précédent : Bousson de Mairet rentra de Rodez en 1839 et j’ai montré que ses véritables relations avec le père de Pasteur ne commencèrent guère qu’en 18407. Mais surtout, un proviseur n’avait aucune liberté, comme le montre une lettre du 10 juillet 1840 de Répécaud à sa hiérarchie8, à propos d’une demande de renouvellement d’abandon des trois-quarts du prix de la pension en faveur de Charles Chappuis9, fils du notaire de Saint-Vit, à côté de Besançon, l’ami futur de Pasteur ; pour qu’il ait eu droit à une bourse, il fallait que l’étude de son tabellion de père soit très petite. L’allocation de
____________ 4. C. Vuillame. L’enfance et la jeunesse de Pasteur en Franche-Comté (1822-1843). Dact., Arch. mun. d’Arbois. 5. G.Gazier (1922) Pasteur franc-comtois. Mém. Soc. Emul. Doubs, 9e S., 2, pp. 16-41. 6. R. Moreau, Les deux Pasteur... , chapitre 6, Les Pasteur à Arbois, pp. 114-130, et chapitre 14, Dernières années arboisiennes, pp. 279-280. 7. R. Moreau, Id... , chap. 14, Dernières années arboisiennes, pp. 280-282. 8. BMB, R 1-23. Dossiers des demandes de bourses pour la période 1830-1848. 9. Cf. ce volume, chap. V, les condisciples de Pasteur.

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Chappuis expirant à la fin du trimestre et les parents n’étant apparemment pas en mesure de payer la pension complète, Répécaud demandait à son supérieur de transmettre une demande de prorogation d’un an car, écrivait-il, cet élève de Philosophie (qui) se destine à l’école normale ( supérieure ) a besoin d’une année d’études pour se fortifier dans quelques parties où il est moins avancé. Dans ce dossier, il n’y a pas trace d’exemption de droits au nom de Pasteur. Autre exemple : après l’inspection générale de 1841, au bas de la fiche de M. Bouché10, professeur de mathématiques, les inspecteurs généraux ajoutèrent une note pour appuyer la demande du proviseur en vue de prolonger la bourse du jeune Thomassin, de la classe de Pasteur, et qui, à dix-sept ans et demi, se destinait à Polytechnique. Ici encore, il n’y a rien pour Pasteur. Il est donc probable qu’en 1840, il n’avait pas de bourse. Celles-ci étaient attribuées avec parcimonie : une sur dix en 1840. Il fallait apparemment descendre très bas dans le niveau des ressources pour y avoir droit puisque les dossiers des enfants dont les mères veuves payaient une contribution inférieure à vingt francs par an n’étaient même pas retenus. Les revenus du père de Pasteur dépassaient largement ce plancher. Le proviseur n’était pas libre non plus des prix de pension et des frais de trousseau ou de leur remboursement, pas plus qu’il ne l’était d’accueillir des demandes de dégrèvement. Les réclamations en restitution devaient être adressées au ministre de l’Instruction Publique. Tout est précisé dans un prospectus qui énumère les enseignements du collège royal, les conditions d’accès et le trousseau des internes11. Le paiement de la pension s’effectuait d’avance par trimestre. Le proviseur n’était même pas maître des menus puisqu’en 1853, le successeur de Répécaud ayant supprimé le plat de légumes du soir pour augmenter la ration de viande, l’affaire monta au ministre ! Dans le domaine pédagogique, il avait plus de latitude, mais restait sous la surveillance du recteur et des inspecteurs généraux : en 1848, le recteur avisa Répécaud qu’un M. Magdelaine, conseiller à la cour d’Appel de Besançon, avait demandé au ministre de dispenser son fils, qui préparait Polytechnique, du cours de Physique sous prétexte que le jeune homme l’avait déjà suivi pendant deux
____________ 10. Inspection générale de 1841. AN, F17 7725. 11. Fonds du Lycée, années 1829-1859, ADD T 78.

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ans. Répécaud répondit que trop de jeunes se repent(aient) de ne pas avoir étudié avec assez de soin cette branche de l’enseignement. Ces exemptions permettaient de donner du temps aux disciplines faibles. Pasteur en fit usage12 : Je ne suis plus le cours de physique afin d’avoir plus de temps à donner aux mathématiques. En conformité avec l’histoire dorée pasteurienne (Au fond de son coeur, ce père (Jean-Joseph) rêvait pour son fils d’une situation autre que la sienne, ce qui était loin d’être la réalité), Vuillame avance une autre raison pour expliquer que Jean-Joseph Pasteur ait accepté d’envoyer son fils au collège royal. Parmi les tanneurs avec lesquels il était en relations d’affaires, figurait un nommé Briot, de Saint-Hippolyte (Doubs), qui lui avait raconté (Non sans orgueil, précisait Vuillame), comment son fils Charles était allé étudier à Paris après une fracture du bras si fâcheuse qu’il garda ce membre ankylosé à vie. Le jeune Briot fut donc obligé de renoncer au métier de tanneur et, à seize ans, il partit à Paris chez un oncle qui le plaça chez Barbet, allié de sa famille (la femme de Barbet était originaire de Saint-Hippolyte) et protecteur attitré de tous les Franc-Comtois, ce qui lui assurait une clientèle permanente. Briot suivit les cours du collège Saint-Louis et fut encouragé par son professeur, M. Régnier. En 1837, il obtint les deux premiers prix au concours général de Mathématiques et de Physique et fut reçu à l’Ecole Normale Supérieure, second derrière Jules-Célestin Jamin (1818-1886), futur physicien et Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences (1884), puis il fut reçu premier à l’agrégation de mathématiques13. Pourquoi, se serait dit Jean-Joseph Pasteur, Louis, devenu bon élève, ne réussirait-il pas lui-aussi ? En réalité, si le père du savant était orgueilleux, il était plus positif
____________ 12. LP à Ch. Ch., 23.1.1842. Corr., I, p. 57. 13. Charles Auguste Albert Briot (Saint-Hippolyte, Doubs, 19 juillet 1817-Bourg d’Ault, dans la Somme, 20 septembre 1882). - Notice par A. Bertin-Mourot dans la Revue Franc-Comtoise de mai 1883 (n° 5, pp. 102-105), juin 1883 (n° 6, pp. 124-125) et août 1883 (n° 8, pp. 180-181). - Pierre-Augustin Bertin-Mourot (1818-1884) était originaire de Villers-le-Lac (Doubs). Ecole Normale Supérieure : 1841 ; agrégé de Physique et de Sciences naturelles : 1844. Professeur au collège royal d’Orléans, puis chargé des manipulations de Physique à l’Ecole Normale Supérieure, et enfin professeur de Physique à la Faculté des Sciences de Strasbourg : 1848. Il fut doyen en 1865. En 1867, il fut nommé sous-directeur de l’Ecole Normale Supérieure où il remplaça Pasteur. L’humour de ce physicien-montagnon explique peut-être sa carrière en demi-teinte car Bertin, comme on le nommait, l’appliquait à tous. Or on connaît la susceptibilité universitaire. En revanche, sa connivence était totale avec Pasteur.

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PLAN PARTIEL DE BESANÇON,
d’après G. Coindre (Mon vieux Besançon, 1902). Ce plan indique différents endroits où se rendit Pasteur : Collège royal (25), Bibliothèque municipale (en face de 9), Préfecture (16). La Place du Marché et l’Hôpital du Saint-Esprit sont au delà de la rue des Boucheries (en bas à gauche).

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encore et je crois peu à cette motivation comparative. Je pense plutôt qu’il put tenter de mettre les jeunes gens en contact parce qu’il était à l’affût de protection ou d’aide, gratuites évidemment, pour son fils. Pasteur et Briot purent se rencontrer à Besançon sous l’égide de leurs pères en 1842. Bertin évoqua la rencontre dans sa Notice sur le mathématicien : Ainsi donc, sept ans après avoir quitté sa montagne avec l’éducation d’un paysan, (Briot) y retournait comme lauréat de la première école scientifique du monde. C’était un honneur pour la Franche-Comté, on en parla, car notre pays est fier de ses enfants. Il y avait alors au lycée de Besançon un candidat à l’Ecole Normale dont le père était en relations d’affaires avec la maison Briot. Comme il ne vivait que pour son fils et n’avait d’autre souci que son avenir, il voulut le mettre en relation avec Briot pour lui donner en même temps un exemple et un encouragement. Mais les deux jeunes gens, qui devaient un peu plus tard être très liés, étaient à cette époque un peu sauvages et l’entrevue n’eut pas de succès14. Ce texte est un exemple parfait de la manière dont s’écrivit la légende du père qui ne pensait qu’à l’avenir de son fils. Sur cette rencontre manquée, Bertin ajoute : Du reste, le futur normalien n’avait pas besoin d’encouragement, c’était Pasteur. C’est l’histoire du génie prédestiné édifiée par les proches de Pasteur. Les relations ultérieures de Briot et de Pasteur furent sans doute à peu près inexistantes malgré ce qu’en a dit Bertin. Sur le moment, la différence d’âge et de situation (Briot, de cinq ans et demi l’aîné de Pasteur, était agrégé, Pasteur candidat à l’entrée à l’Ecole) suffit à expliquer la froideur de la rencontre : les enfants, surtout si quelques années les séparent, n’ont pas les mêmes motifs de fraternisation que les pères. Charles Briot dut regarder d’assez haut, comme c’est courant à cet âge, le jeune Pasteur qui pouvait déjà être son élève. Les allusions à Briot sont très peu nombreuses dans la Correspondance de Pasteur ; à ma connaissance, il n’y eut pas d’échange de lettres entre les deux hommes ou elles n’existent plus. En tout cas, elles ne durent pas avoir une
________________________ 14. A. Bertin-Mourot (1883) Notice sur Charles Auguste Albert Briot. Rev. FrComtoise, mai 1883 (n° 5, pp. 102-105), juin 1883 (n° 6, pp. 124-125) et août 1883 (n° 8, pp. 180-181). Cette citation, mai 1883, p. 104. - De manière caractéristique, C. Vuillame, qui a cité ce texte, a remplacé exemple par symbole. Pour les tenants de la légende, Pasteur ne pouvait pas avoir besoin d’exemple! Il était l’EXEMPLE vivant.

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grande importance s’il y en eut. Le 1er mars 1842, Pasteur apprenait à ses parents qu’il avait fait connaissance avec le professeur de mathématique élémentaires, élève sortant cette année de l’Ecole normale, et qui a été reçu à l’agrégation avec Bryot de StHippolyte15. Puis Jean-Joseph informa son fils16, nouvel élève à l’Ecole Normale Supérieure, que M. Briot a demandé la place de professeur de Physique à la faculté de Besançon. Le frère de Briot l’avait dit au père de Pasteur qui, toujours pratique, précisait : Si son frère ne n’est pas trompé la place, m’a-t-il dit, ne rapporte que 1.500 f. et non 5.000 comme tu le penses, il ne la prend que pour avoir le temps de travailler pour la science. Enfin, le 6 février 1845, Jean-Joseph indiquait à son fils que Briot, professeur à Orléans, souffrait d’une grave fièvre typhoïde : J’arrive de la foire de Besançon (...) Le fils Briot m’a dit que son frère était dangereusement malade à Orléans. Son père qui n’était pas venu à la foire y est arrivé lundi afin de l’y remplacer pour le faire partir près de son frère. S’il a de bonnes nouvelles à son retour, il passera à l’Ecole te voir, tu l’accueilleras de ton mieux17. Dans cette lettre, qui fait seulement état de liens professionnels, Jean-Joseph n’oublia pas de tirer sa morale. Après avoir dit que la famille Briot était affectée par cette fièvre typhoïde, il concluait avec son bon sens habituel : Prends donc tous les soins possibles de ta santé, ne vaudrait-il pas (mieux) pour Briot avoir moins de science et ne pas s’être épuisé, comme il l’a fait par un travail excessif. En 1877, on trouve une allusion à Briot dans un mot de Pasteur à son élève Duclaux, où le premier parlait de l’opportunité de la création à la Sorbonne d’un cours sur les fermentations (pour Duclaux certainement) et évoquait une intervention de Briot au conseil de la Faculté des Sciences de Paris : M. Briot pourra rappeler cette affaire et, en faisant promptement, faire qu’elle arrive tout de suite devant la faculté18. Briot, qui avait apparemment du poids à la Faculté (où Pasteur n’était plus que professeur honoraire, c’est-à-dire sans droits de vote), fut candidat à l’Académie des
____________ 15. LP à JJP, 1.3.1842. Corr., I, p. 63. 16. JJP à LP, 5.12.1843. Corr., I, p. 98. 17. JJP à LP, 6.2.1845. Corr., I, pp. 120-121. 18. Lettre de LP à ED, 26.12.1877. Corr., III, p. 38. Ci-contre : trois vues de Besançon au XVIIIème siècle. Elles sont globablement valables pour la première moitié du XIXème siècle

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Sciences, mais il ne fut pas élu. Pasteur ne semble pas avoir fait grand chose pour lui mais, à sa décharge, on sait que seuls les mathématiciens sont capables de se juger et encore pas toujours. Il est possible que Pasteur ait conservé une certaine amertume de sa rencontre de jeunesse avec Briot, ce qui expliquerait son apparente froideur ultérieure. Chacun sait en effet que les rancunes universitaires sont tenaces. Coïncidence, Emile Duclaux, élève favori et premier successeur de Pasteur, épousa la fille de Briot. En conclusion, le collège royal de Besançon fut probablement choisi par les Pasteur à cause de son proviseur d’origine salinoise et surtout parce que Jean-Joseph venait aux foires aux cuirs de la ville. Il lui serait facile ainsi de surveiller son fils. Mais il mit la main dans un engrenage dont il ne se dégagea plus.

Besançon, ville impériale
A la rentrée d’octobre 1839, Pasteur intégra avec Marcou la division des grands élèves, rhétoriciens, philosophes et ceux qui se destinaient aux écoles militaires et navales. D’après l’inspection de 1839-1840, cette section était forte de trente-six élèves19. C’était un saut considérable pour un jeune comme Pasteur de passer à une capitale régionale. Installée dans un vaste amphithéâtre, divisée en deux par le Doubs, affluent de la Saône, la ville de Besançon est bâtie sur les restes d’une cité gallo-romaine dont le site fut décrit avec précision par César20. La ville est le siège d’un archevêché, d’une Cour d’Appel, de nombreuses administrations, d’une région militaire et d’une Université, doloise à l’origine. Nous prendrons comme guide21 le livre de Jean Cousin sur
____________ 19. AN, F17 7724. Citation de Jules Marcou in R. Moreau, M. Durand-Delga (2002) Jules Marcou (1824-1898), précurseur français de la géologie nord-américaine. L’Harmattan, Paris, p. 20. 20. Sur l’état de la ville de Besançon à l’époque de Pasteur, cf. Alex. Guenard (1860) Besançon. description historique des monuments et établissements publics. Rééd. éd. du Bastion, 1992. 21. J. Cousin (1954) L’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besançon. Deux cents ans de vie comtoise (1752-1952). Troisième partie : Sous la Restauration et Louis-Philippe, pp. 117-152. Chez Jean Ledoux, Besançon. - M. Dard (1951) Le mouvement des idées à Besançon à l’époque romantique. Bull. Féd. Soc. Sav. de Fr.-Comté, I, pp. 129-139. - H. Delanne (1951) Besançon à la veille de la Révolution de février 1848. Bull. Féd. Soc. Sav. de Fr-Comté, I, pp. 139-153.

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l’Académie de Besançon et les articles de M. Dard et de Henri Delanne, à qui j’ai emprunté quelques citations. Lorsque Pasteur y débarqua, Besançon était une ville active et en plein essor, dont la population était estimée en 1844 à trente-six mille habitants. Sur ce nombre, six mille étaient flottants et correspondaient surtout à la garnison composée d’environ cinq mille hommes, répartis entre l’Etat-Major de la Sixième Région militaire, l’Ecole d’Artillerie, le Génie de la Place, le 17e régiment de Ligne, le 1er bataillon de Chasseurs, le 8e régiment d’Artillerie et deux compagnies d’ouvriers d’Artillerie. Le tableau n’avait pas changé depuis le dix-huitième siècle. La forte présence militaire amenait beaucoup d’animation. Aux chiffres précédents, il faut ajouter environ cinq mille personnes qui habitaient dans le millier de maisons d’une soixantaine d’écarts ; la plupart étaient paysans. Les autres habitants vivaient dans la ville, coupée de soixante-dixhuit rues et caractérisée par mille cinq cents maisons des seizième et dix-septième siècles, voire du quinzième, serrées dans la boucle du Doubs, à l’intérieur de l’enceinte fortifiée ; beaucoup ont un grand intérêt architectural. Les loyers en ville étant élevés, rentiers, employés et ouvriers étaient logés petitement, sans commodités, tandis que petits nobles et bourgeois habitaient de grands hôtels particuliers. Hors les murs, le faubourg de Battant, des ancêtres maternels de Jean-Joseph Pasteur, abritait encore des vignerons qui travaillaient dur sur les côtes qui dominent la ville22. Le 16 octobre 1829, dans une lettre envoyée de Besançon même à Mme Victor Hugo, Sainte-Beuve (1804-1869) disait qu’il avait fui cette cité détestable, toute pleine de fonctionnaires, administrative, militaire et séminariste, ayant hâte d’oublier ses vilaines murailles et ses maisons administratives qui ressemblent à des hôtels de Préfecture23. C’était bien vu, car les façades des maisons de la vieille ville, qui occupent la boucle du Doubs, sont d’aspect sévère. Il faut dire cependant que ce jugement acerbe fut surtout inspiré à Sainte-Beuve par des raisons personnelles. Lié avec la famille Oudot, d’Ornans, dont le fils Jules (1804-1864),
____________ 22. Sur ce sujet, cf. R. Moreau, Préhistoire de Pasteur. l’Harmattan, Paris, chapitre 14, Jean-Henry Pasteur s’en va-t-en guerre, pp. 363-382, et chapitre 15, L’arrière-grandpère périgourdin de Pasteur. Naissance du père du savant, pp. 383-410. 23. Sainte-Beuve à Mme Victor Hugo.(16.10.1829). Correspondance générale, Paris, I, 1935, p. 148.

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