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Retour sur le terrain

De
263 pages
Dédié à une réflexion sur la notion de "terrain", ce volume rassemble les points de vue d'un groupe représentatif de chercheurs et universitaires en sciences sociales et humaines (ethnologues, sociologues, anthropologues, archéologues). Il s'agit à la fois d'établir un bilan et de déceler les tendances récentes comme les ruptures survenues depuis les années 1990. Ces contributions posent un questionnement sur les modalités de la recherche, le traitement des données collectées/analysées et la présentation des résultats.
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Société des Études euro-asiatiques

RETOUR SUR LE TERRAIN
Nouveaux regards, nouvelles pratiques

COLLECTION EURASIE _________________________________________________
La collection EURASIE regroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D’inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d’autres disciplines : historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures. La collection EURASIE est publiée, au rythme d’un volume annuel, par la Société des Etudes euro-asiatiques, dont elle reflète les travaux. Directeur de collection : Yves VADÉ Secrétariat de rédaction : Muriel HUTTER Comité de lecture : Teresa BATTESTI, Jane COBBI, Bernard DUPAIGNE, Danielle ELISSEEFF, Florence MALBRAN-LABAT, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yvonne de SIKE Volumes précédemment parus : 1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 - Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997) 8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXIe siècle. Changements de géographie mentale ? (2001) 11 - La Forge et le Forgeron. 1. Pratiques et croyances (2002) 12 - La Forge et le Forgeron. 2. Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) Nouvelle série : 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006) 17 - Oiseaux. Héros et devins (2007) 18 - Etoiles dans la nuit des temps (2008) 19 – De l’usage des plantes (2009) Ce volume est le 20ème de la collection RÉDACTION : Musée du quai Branly, 222 rue de l’Université, 75007 Paris La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées. Illustration de la couverture : « L’arbre de vie » aux mains négatives de Gua Tewet (monts Marang, Kalimantan Est) ; certaines mains apparaissent reliées entre elles par des « racines » ou branches portant peut être des tubercules ? Les couleurs indiquent, selon l’écartement des doigts, le sexe des individus, le bleu les hommes et le rouge les femmes (le jaune correspondant à un cas litigieux) – les mesures apparaissant sur l’image sont celles de l’indice de Manning. ©LH.Fage/Kalimanthrope.

COLLECTION EURASIE Publiée par la Société des Études euro-asiatiques

RETOUR SUR LE TERRAIN
Nouveaux regards, nouvelles pratiques
Ouvrage publié avec le concours de la Société des Amis du Musée de l’Homme

Textes réunis et présentés par Antonio Guerreiro

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13826-1 EAN : 9782296138261

PRÉSENTATION RETOUR SUR UNE RENCONTRE

Antonio GUERREIRO
« Comment articuler dorénavant le local au global, la connivence à la connaissance, l’entretien du divers au maintien d’un universel ? » François Jullien, Le Pont aux singes. De la diversité à venir. 2010

Ce volume de la collection Eurasie fait suite à la Journée d’études organisée par la Société des Études euro-asiatiques (SEEA) qui s’est déroulée au musée du quai Branly en octobre 2008. Dédiée à une réflexion sur la notion de « terrain », elle a rassemblé un groupe représentatif de chercheurs et universitaires en sciences sociales et humaines (ethnologues, anthropologues, archéologues, bio-anthropologues, géographes…). Il s’agissait à la fois d’établir un bilan et de déceler les tendances récentes comme les ruptures survenues depuis les années 19901.

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Parmi les participants de cette journée très dense, le géographe Philippe Pelletier, Université de Lyon II, (communication sur « Les frontières du Japon ») et l’anthropo-biologiste Eric Crubézy, CNRSUniversité de Toulouse (« Tombes gelées et archéologie de la Sibérie orientale. Génétique, Biologie et Culture »), n’ont pas souhaité contribuer à ce volume. Tandis que MM. Stéphane Rennesson, Nicolas Césard et Emmanuel Grimaud (« Saisir l’interaction par l’image. A propos des combats de scarabées en Thaïlande ») avaient déjà quant à eux donné un accord pour la publication préalablement à la Journée d’études. Nous sommes reconnaissants à Françoise Gründ (Maison des Cultures du Monde) d’avoir proposé, malgré un emploi du temps très chargé, un article synthétique sur le courant de l’ethnoscénologie.

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La place qu’occupe le terrain aujourd’hui, de la sociologie à la géographie, en passant par l’ethnologie (ou « anthropologie sociale et culturelle »), est le produit d’une réaction aux recherches fondées sur des données de seconde main non contrôlées – récits de voyageurs, faits historiques ou contemporains – qui étaient courantes au XIXe siècle. C’est, en effet, la théorisation des sciences sociales dans le dernier quart du XIXe siècle qui a poussé les chercheurs eux-mêmes à aller sur le terrain afin d’obtenir des informations absolument fiables pour la comparaison sociologique et culturelle. L’essor des monographies issues de ces premières enquêtes en témoigne. Pourtant, on peut remarquer que les fondateurs de l’école sociologique/ethnologique française, Emile Durkheim, Marcel Mauss, Robert Hertz et Lucien Lévy-Bruhl, n’avaient pas euxmêmes fait l’expérience du terrain. Depuis les années 1920, la place primordiale accordée à la pratique du terrain et à son analyse épistémologique, au sein de la sociologie et de l’anthropologie au sens large, incluant la préhistoire, la linguistique (la documentation des langues en voie de disparition, les analyses de l’interlocution et la pragmatique), influence en retour tout le champ des sciences sociales et humaines. Elle a donné lieu à nombre de débats sur les conditions du terrain et de l’enquête, d’abord dans les pays occidentaux, puis ailleurs. Plus récemment, les changements opérés par la révolution des technologies de l’information (télévision, internet, téléphonie mobile…) et les phénomènes de mondialisation, accélérés à partir du début de la décennie 2000, ont eu des répercussions importantes sur la méthodologie des enquêtes. On peut remarquer pourtant que l’utilisation de bases de données anthropologiques est peu encouragée dans les sciences sociales ; la valeur heuristique de l’enquête de terrain reste au centre des préoccupations des chercheurs. En même temps, la façon d’envisager le « terrain » a changé. Sur ce point, trois facteurs principaux se dégagent : 1. la circulation rapide des biens et des personnes dans la mondialisation s’articule à la communication à différents niveaux, donne la primauté à l’image choc

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et à l’émotion au détriment des analyses ou des descriptions approfondies ; l’extension du terme « culture », en dépit de son imprécision, s’accompagnant d’une vulgarisation dans de nombreux domaines2 – alors qu’il était préalablement restreint à un usage professionnel par les préhistoriens, les ethnologues et les journalistes spécialisés –, les chercheurs ont arrêté de produire des définitions de ce terme ; le glissement dans le domaine de l’information et du reportage, notamment à la télévision, de pratiques d’enquêtes et de postures attachées aux figures de la sociologie ou de l’ethnologie de terrain, en sus de la diffusion sur des sites internet de vidéos à propos de sujets ethnologiques – produits par les intéressés euxmêmes sans explications ou commentaires d’aucune sorte (comparer La mondialisation. Paris, les dialogues de l’ASTS, 1998 ; Appadurai, A. Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, 2005).

Stimulées par les processus de modernisation dans les pays de la périphérie, ces tendances ont contribué à une remise en cause de l’autorité scientifique des chercheurs de terrain, notamment ethnographes, anthropologues et archéologues, ainsi qu’à de nombreuses polémiques. Dans le même mouvement, des communautés autochtones limitent ou bloquent l’utilisation et la diffusion, à usage scientifique ou pédagogique, d’images ou de sites qu’ils considèrent comme « secrets » ou « sacrés »3. En
2 Dans une acception bien différente de celle du courant majeur de l’anthropologie américaine des années 1930-1950, « Culture et personnalité », dont les plus célèbres représentants étaient Ruth Benedict, Margaret Mead, Kardiner et Linton. Le terme prendra bien d’autres significations par la suite (voir Cuche, Didier 2006 La notion de culture dans les sciences sociales. Paris, La Découverte, collection « Repères ».). Le champ de la « culture » forme aujourd’hui une catégorie aux contours vagues qui englobe les phénomènes sociaux, économiques et artistiques contemporains au sein d’une mouvance médiatique. 3 Le colloque sur les « sites sacrés » organisé par l’Unesco et le Muséum (MNHN) en septembre 1998 à Paris, au siège de l’organisation, a montré les difficultés rencontrées à établir un dialogue entre des chercheurs en sciences

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même temps, le rouleau compresseur de l’uniformisation culturelle en cours entraîne la déculturation de nombreuses populations. D’un point de vue méthodologique, pour les chercheurs en Occident comme au Japon, le double processus de l’enquête de terrain en dehors de leurs pays dans des sociétés dites « traditionnelles » ou « archaïques », « marginalisées », s’est accompagné en retour d’une extension du champ des études sur les savoirs et les faits ethnographiques/sociographiques, s’écartant des perspectives folkloristes qui étaient encore courantes jusque dans les années 1970. La remise en cause des héritages coloniaux depuis un demisiècle n’a pas fini de provoquer des discussions sur les droits humains des populations et leurs patrimoines ; c’est pourquoi les collections ethnographiques, publiques et privées, se retrouvent encore remises en cause puisqu’elles ont été d’abord acquises dans un contexte colonial. Ce mouvement touche aujourd’hui les pays émergents (Chine, Inde et Brésil). Pourtant la définition du patrimoine culturel matériel et immatériel englobe les savoir-faire et les traditions, la culture matérielle comme les corpus de littérature orale ou les recettes de cuisine. Ces formes d’expressions culturelles ont été inventoriées et étudiées par des chercheurs professionnels formés aux études de terrain, notamment, dans le cadre de programmes organisés par l’Unesco4. Cet énorme travail ethnographique a montré que la transmission et la documentation de ces créations d’art et de culture dans les pays considérés, et dans d’autres institutions à travers le monde, étaient liées, qu’elles contribuaient in fine à leur préservation. Le dialogue à ce sujet peut s’engager au niveau des Etats mais pas sans la médiation de la communauté
sociales et humaines et des représentants de communautés autochtones, notamment celles originaires d’Amérique latine et des Etats-Unis. Les restrictions aux enquêtes et même aux visites de certains sites sont appliquées aux Etats-Unis et en Australie. 4 Voir Sorensen, K. W. & Morris, B. (éds.) Peoples and Plants of Kayan Mentarang. Jakarta, Unesco & WWF, 1997 ; Republic of Korea, Cultural Heritage Administration, Important Intangible Cultural Heritage. Seoul, 1997 Salemink (dir.) ; Diversité culturelle au Viet Nam : enjeux multiples, approches plurielles. Paris, Unesco 2001 ; Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle. Paris, Unesco, 2003 ; Asia Pacific Cultural Centre for Unesco (ACCU), Activities 2007/2008, Tokyo, 2008.

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scientifique qui est directement impliquée dans le travail (voir Cahiers de Littérature orale, n°63-64 « Pratiques d’enquêtes », coordonné par Brunhilde Biebbuyek, Sandra Bornand et Cécile Leguy. Paris, Inalco, 2008). Le développement des sciences sociales, de la fin des années 1940 jusque vers 1960, a produit un appareil de techniques et de procédés validés – notamment, de techniques audiovisuelles – susceptibles d’affiner la qualité des données qualitatives et quantitatives collectées par les sociologues, ethnologues, anthropologues et préhistoriens professionnels, ainsi que leurs interprétation et théorisation. Cet appareil arrivait à point nommé, après la Seconde Guerre mondiale, alors que nombre de départements de sociologie et d’ethnologie étaient créés dans les universités, parallèlement au fonctionnement d’institutions de recherches (musées, laboratoires, missions scientifiques). De sorte qu’il existe un lien direct entre la formation du chercheur de terrain – incluant ses intérêts personnels et ses talents –, et la durée et la pratique de l’enquête, indépendamment des sujets abordés. Faut-il aujourd’hui définir le terrain anthropologique seulement en termes de méthodologie, dont l’acquisition relèverait de la formation du chercheur, ou bien comme un outil décisif dans la diffusion des travaux de l’anthropologue et de la validité de ses analyses ? Sans faire eux-mêmes du terrain, les anthropologues, comme les sociologues, dépendraient du terrain d’autres chercheurs (et de leurs résultats publiés et manuscrits), ou encore de spéculations, afin d’établir un socle à partir duquel formuler et « tester » des propositions théoriques ou des généralisations. Sous cet angle, les archives des chercheurs ont aussi une place très importante puisqu’une bonne partie des « matériaux de terrain », des textes ou des documents collectés par l’enquêteur, restent à l’état de notes ou de brouillons qui ne sont pas publiés. Comme S. W. Mintz le suggère, la relation étroite entre les données collectées, la méthode utilisée (entretiens, observation participante, conversations, formulaires…), et les choix théoriques, conditionnent la praxis des anthropologues. En tout état de cause, l’accélération des processus de la mondialisation remet en question certains aspects de la conduite du terrain. Cela vaut notamment pour le milieu exotique, en
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raison de la distance sociologique existant entre l’observateur et son objet d’observation, et dont il est partie prenante en tant que « sujet » observant5. L’enquêteur ne livre donc qu’une partie de ces motivations et problématiques à ses collaborateurs autochtones lors de l’enquête. Il doit se protéger de possibles réactions négatives, la circulation des informations et surtout des déformations diffusées via l’internet ou d’autres médias accentuant les frustrations des uns et des autres. Dans cette veine, Clifford Geertz avait déjà mis en cause la prétention de l’anthropologue à rendre « le point de vue indigène » dans ses écrits, tandis que Patrick de Josselin de Jong (Université de Leyde aux Pays-Bas) souhaitait restituer dans ses travaux « le point de vue des participants sur leur propre culture » (à propos des Minangkabau de Sumatra/Negri Sembilan en Péninsule malaise). A ce sujet, la distinction admise entre les approches complémentaires dans la description ethnographique – émiques (emic) et étiques (etic) – connue des chercheurs en ethnoscience reste d’actualité. La première modalité (emic) vise à établir les catégories autochtones de la pensée, notamment celles qui sous-tendent les classifications et les nosologies, la seconde (etic) posant les prémices de l’analyse des données selon la grille d’interprétation de l’observateur. Le processus de la recherche, partant de l’enquête de terrain jusqu’à l’interprétation des faits, comporte de ce fait plusieurs étapes, chacune étant indispensable au développement de l’analyse. La recherche conduite en archéologie (fouilles, collectes de surface, recoupement des informations données par les collaborateurs sur les sites…) et les opérations qui s’en suivent, dont la recherche en laboratoire, procède selon des dispositifs méthodologiques assez proches.
A ce sujet, Georges Devereux rappelle « qu’en examinant soigneusement tant ses propres données de terrain que les comptes rendus des autres chercheurs, l’ethnographe doit distinguer entre les éléments directement observés par lui-même et les déclarations des informateurs, mais aussi entre les faits qui peuvent être observés le mieux à partir du statut assigné à l’enquêteur [par la société étudiée AG] et ceux qu’il peut observer le mieux du point de vue d‘une position qui lui a été refusée » (Devereux, G., De l’angoisse à la méthode. Paris, Flammarion, 1980, pp. 335-336). La même remarque est valable pour les recherches menées dans le cadre d’autres disciplines, linguistique, psychiatrie ou sociologie, qui dépendant d’une observation directe des comportements humains.
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Les contributions réunies dans ce volume, présentées selon trois entrées thématiques, croisent, dans un dialogue interdisciplinaire, différentes approches du terrain mises en œuvre dans des enquêtes menées par les intervenants. Dans la première partie, l’introduction à la Journée d’études donnée par Georges Condominas revient sur les « fondamentaux » de l’enquête de terrain en ethnologie et anthropologie à partir d’exemples ciblés, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours. Il aborde le moment clé de la prise de conscience de l’ethnographe vis-à-vis de la société étudiée à l’occasion de son « premier terrain ». Dans son article, A. Guerreiro déroule la généalogie de l’enquête de terrain en anthropologie et explicite le tournant décisif apporté par Malinowski au cours des années 1920. Il insiste dans un premier temps sur la diversité des orientations théoriques et méthodologiques portant sur la conceptualisation et la pratique du terrain. Il revient ensuite sur les notions d’éthique et de recherche participative, au sein des courants d’anthropologie contemporains, depuis les années 1980. Jean-Michel Chazine dresse un bilan des recherches ethnoarchéologiques menées depuis 1994 dans l’Est de Bornéo (Kalimantan, Indonésie) par une équipe pluridisciplinaire franco-indonésienne. Il décrit, à côté de ses hypothèses de travail, les nouvelles techniques utilisées, particulièrement celle d’un logiciel spécifique (kalimain), dans l’interprétation des motifs récurrents de mains négatives des peintures pariétales. Il en déduit, à juste titre, le caractère de « sanctuaires » des grottes ornées dans la région ; elles sont toujours situées en hauteur. Les dizaines de sites éparpillés sur ce terrain difficile – le massif karstique de Mangkalihat à la limite des départements de Kutai et de Berau –, soulèvent des interrogations quant au peuplement de Bornéo. D’après les éléments découverts dans les grottes et abris sous roche (matériel lithique, céramiques, peintures…), l’auteur relève la spécificité des expressions culturelles de cette région isolée, en contraste à d’autres sites des confins orientaux de l’archipel indonésien (Sulawesi-Sud, Moluques, Timor, Papouasie occidentale), placés sur les voies de migrations vers le continent de Sahul (Australie/NouvelleGuinée).

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Le patrimoine de la recherche comprend de riches archives et documents laissés par les chercheurs, ethnologues et linguistes, que ces derniers n’ont pas pu exploiter. Ainsi, Tatiana Benfoughal expose en détail les résultats des travaux inédits de Boris Vildé et Leonid Zouroff sur le Setumaa et ses habitants, aux confins russo-estoniens. L’examen minutieux du contexte ethnologique et social de l’enquête de terrain s’articule à celui du projet muséographique mis en œuvre par Paul Rivet et George-Henri Rivière au Musée de l’Homme à la fin des années 1930. Il n’est pas inutile de rappeler qu’il débouchera, dès 1940, sous l’occupation nazie, sur la constitution du célèbre « réseau de résistance du Musée de l’Homme », dont Boris Vildé fut une figure marquante. Les trois articles suivants composent des perspectives d’anthropologie contemporaines dans des contextes transnationaux, s’attachant à mettre en œuvre des passerelles entre la pratique du terrain, les soubassements théoriques ainsi que les méthodologies utilisées. Laurent Bazin souligne les enjeux politiques et méthodologiques de ses enquêtes en comparant trois terrains distincts, Côte d’Ivoire, France et Ouzbékistan. Les problématiques qu’il a choisies soulignent la relation étroite du chercheur de terrain à l’administration dont il dépend pour mener à bien ses recherches. Agnès de Féo examine à travers la question complexe du port de la « burqa » – qui touche un petit nombre de croyantes issues des courants les plus fondamentalistes de l’Islam – le statut spécifique d’une enquête auprès des femmes. La comparaison des pratiques religieuses diffusées par le Tabligh dans l’islam des Cham au Cambodge avec d’autres cas en Malaisie et dans les banlieues en France, fait ressortir des points communs entre ces terrains malgré des contextes nationaux très dissemblables. Dans la même contribution, l’auteur expose la méthodologie de l’enquête filmée qui lui a permis d’aborder la question sous un angle neuf dans un dialogue intimiste avec les personnes concernées. La grande diversité culturelle et scénique des spectacles et des arts de performance traditionnels en Afrique, en Asie et dans les Amériques, suscite nombre d’interrogations. Selon Françoise Gründ, l’approche interdisciplinaire apportée par l’ethnoscénologie depuis une quinzaine d’années apporte des
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réponses méthodologiques et permet de mieux en cerner les éléments structurels. A partir des exemples du teyyam de l’Inde, du khôn de Thaïlande, de la danse royale du Cambodge, du Phra Lak Phra Lam du Laos et des théâtres d’ombres indiens et de l’Asie du Sud-Est, elle pose les jalons d’une analyse des processus ethnoscénologiques, qui se fragilisent en raison de l’acculturation des sociétés qui les ont créés. Les formes nouvelles qui s’en dégagent mettent en relation les scénographies, jusqu’à présent distinctes, de la fête, du spectacle et du rituel. Enfin, Marie Scarpa et Dominique Rolland apportent de nouveaux éclairages sur l’ethnolittérature. Dans le champ de l’ethnocritique, Scarpa part de l’analyse d’une œuvre littéraire « classique » (un roman de Balzac, Le colonel Chabert) qu’elle décrypte selon les codes sémiologiques qui mettent en valeur le contenu ethnologique. Il lui reste alors à en dégager les différents niveaux de significations, ce quelle fait avec une grande maîtrise du matériau textuel. A l’opposé, Rolland se repositionne à la première personne dans son milieu d’origine familial eurasien, par le biais de l’expérience ethnographique, acquise lors de son premier terrain à Madagascar chez les Antemoro. Par le jeu de la mémoire, elle reconstitue les faits et par là-même sa perception – désormais éloignée – des personnes et des lieux, intériorisée lors de ce terrain. Pour conclure ce tour d’horizon, Bernard Dupaigne dresse un bilan du statut de la recherche ethnologique et des implications de la mondialisation – en Occident comme partout ailleurs – qui finissent par peser sur les institutions qui pilotent la recherche. Les contributions du volume lui permettent de revenir d’abord sur la méthode, les engagements intellectuels et personnels qu’implique l’enquête de terrain. Si l’accès au terrain « exotique » varie selon les régimes politiques et les pays, les ethnologues et anthropologues, quelles que soient leurs spécialités ou leurs thèmes privilégiés d’études, doivent désormais tenir compte des changements opérés sur le terrain dans le contexte de la mondialisation. Les articles réunis dans ce volume posent, chacun selon un angle d’attaque différent, un questionnement sur les modalités de la recherche, le traitement des données collectées/analysées et la présentation des résultats.
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L’invention du terrain

LE REGARD DE L’ETHNOGRAPHE Introduction à la Journée d’études Georges CONDOMINAS Directeur d’études honoraire à l’EHESS
Il faut d’abord souligner la singularité de la position de Georges Condominas dans le milieu de l’anthropologie française des années 1960 à 2000. Par sa formation d’ethnologue généraliste acquise au CFRE du Musée de l’Homme (1946-1947) et par sa spécialisation « Asie du Sud-Est/Monde insulindien » (ASEMI), acquise lors plusieurs séjours dans la péninsule indochinoise et à Madagascar, il occupe une place tout à fait à part parmi ses collègues. D’un côté, il se rattache à la tradition de l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO) dans les études sur l’Asie du Sud-Est, très attachée à la question linguistique et au fait historique, proche d’un Paul Lévy – un de ses maîtres – et, de l’autre, il se distingue par sa veine littéraire et son attachement à la description détaillée et l’analyse des faits sociaux. Son expérience chez les Mnong Gar et leurs voisins en 1948-1949 prend la forme d’un « journal de bord » ethnographique doté d’une précision et d’une profondeur étonnantes. Le livre Nous avons mangé la forêt (1957), la chronique du village montagnard de Sar Luk sur les hauts plateaux du Viêtnam, est aussi un ouvrage précurseur des courants de « l’anthropologie biographique » réflexive. Nommé Directeur d’études à l’EPHE (VIe section) en 1960, il affirme cette veine dans un second livre publié dans la collection « Terre humaine », L’exotique est quotidien (1965), qui élargit le champ des intérêts à son histoire familiale d’Eurasien, au moment critique de « l’escalade » du second conflit vietnamien. L’inspiration poétique d’un Bachelard ou d’un Michaux, de Pessoa ou Joyce se reflète obliquement dans nombre de ses écrits qui visent à la transmission d’une expérience intérieure « totale » et, cette dimension qui passe par la langue apparaît aussi dans son enseignement oral (séminaire à l’EHESS). D’autres travaux de Condominas prennent pour objet des thèmes circonscrits, les collectivités rurales en Imerina, le bouddhisme populaire lao ou le patrimoine au Vietnam. Ces œuvres expriment la mise en place d’une pensée discursive qui sous-tend la description des personnes, lieux et objets, notamment à travers des index très fouillés, des bibliographies denses et des glossaires. Ils constituent des outils lexicologiques d’utilité pratique pour le lecteur profane comme pour le chercheur spécialisé sur l’aire ASEMI. Les séjours de G. Condominas dans les universités américaines (Columbia, Yale et le Center for Advanced Study in the Behavioural Sciences de Palo Alto), son intérêt soutenu pour l’ethnoscience et les approches d’anthropologie marxiste, nourri par sa collaboration étroite avec, entre autres, Georges-Henri Haudricourt puis Jacques Barrau, lui permettent une

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ouverture pluridisciplinaire qui se manifeste dans de nombreux articles et ouvrages récents (linguistique, écologie, économie, botanique, histoire, littérature, esthétique…). Ces idées donneront aussi l’impulsion, avec la participation de Lucien Bernot, Jacques Dournes et nombre d’autres chercheurs, à la création du laboratoire mixte CNRS-EHESS, le Cedrasemi, qu’il dirigera de 1962 à 19841. A ce moment, il cartographie la notion « d’espace social » en Asie du Sud-Est, à la croisée de la géographie et de l’anthropologie, stimulant la réflexion dans les sciences sociales et humaines. Si, pour lui, le premier terrain de l’ethnologue produit un « moment extraordinaire », en général, il remarque que les conditions dans lesquelles il se déroule commandent aussi la question de l’éthique ethnologique comme les tentatives d’anthropologie appliquée. Antonio Guerreiro

Je dois dire que deux choses m’ont attiré particulièrement dans cette journée d’études. D’abord l’idée de terrain, qui est une chose absolument essentielle dans la profession d’ethnologue. D’autre part (ceux de mes anciens élèves qui me connaissent bien savent que j’aime beaucoup les jeux de mots), il est amusant de voir ouvert par un Eurasien un colloque sur l’Eurasie. C’est ainsi que se rencontrent les hasards qui marquent toujours l’exercice de la profession. Le mot « terrain » a été employé ces dernières années d’une façon extraordinaire, comme l’a été le mot « anthropologie ». Souvenez-vous – les anciens parmi vous le savent – que le mot « anthropologie » n’avait pas tellement cours dans la vie courante. Dans la profession, on connaissait surtout l’« anthropologie physique » qui faisait partie de l’intitulé d’une Commission du CNRS (« Anthropologie, Ethnologie, Préhistoire ») qui était très importante pour l’exercice de la
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Les derniers rapports d’activités du Centre de recherches sur l’Asie du Sud-Est et le Monde Insulindien (Cedrasemi) datés de 1979 (195 p.), 1981 (210 p.), 1983 (267 p.), recensent les publications des membres, les travaux, projets de recherches et enseignements, pluridisciplinaires menés depuis sa fondation concernant l’ensemble de l’aire ASEMI : Asie du Sud-Est continentale (Vietnam, Laos, Cambodge, Thaïlande, Birmanie – maintenant Myanmar –, et Yunnan en Chine du Sud), monde insulindien (Taiwan, Philippines, Indonésie, Fédération de Malaysia, Singapour) et Océan Indien/Madagascar ; la revue du même nom revue du même nom ASEMI, était publiée par l’EHESS, le dernier numéro (hors-série) est paru en 1992.

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profession. C’est cette commission qui désignait les postes de recherche et qui attribuait les fonds aux individus chercheurs et aux groupes de recherche. Cet intitulé date des origines du C.N.R.S. L’utilisation du mot « anthropologie » pour « anthropologie physique » remonte à l’époque de Broca, vous voyez, aux origines de la discipline. Il est arrivé un moment où le terme « physique » ne convenait plus vraiment aux biologistes, car on était toujours dans les mensurations…Tout l’attirail qu’on confiait à l’ethnologue qui partait sur le terrain consistait en une série d’appareils pour mesurer le crâne, l’acuité visuelle etc., alors qu’un instrument essentiel comme l’appareil photographique était complètement oublié. Il est arrivé un moment où les biologistes ont dit « non » : plus « anthropologie physique », mais « anthropologie biologique ». Et alors là, c’est un grand moment parce que l’anthropologie concernant le corps de l’homme et ses fonctions tenait compte des avancées considérables de la biologie générale, et c’est devenu de l’anthropologie biologique. Troisième grande révolution et, je crois, celle-là, définitive, c’est lorsque Lévi-Strauss a été élu au Collège de France et a mis en avant que notre discipline, c’était l’anthropologie « sociale et culturelle ». Ainsi, il se mettait en accord avec les deux tendances du monde anglo-saxon, l’anthropologie sociale des Britanniques et l’anthropologie culturelle des Américains. Ce qui est assez curieux, c’est que cette avancée dans le regroupement, dans l’accord, est intervenue alors que venait d’éclater une terrible dispute entre les Anglais et les Américains au nom de leurs anthropologies respectives. J’ai vu en 1957 à Bangkok, à la première réunion d’après-guerre d’un colloque international du Pacifique, un affrontement terrible entre Edmund Leach qui était élève de Raymond Firth et Murdoch, c’était extrêmement violent. J’avais pour voisin Mabuchi Tôichi, qui se penche sur moi et me dit : « Condo, we have the – comment appeler ça ? – the war between Atlantic people in the Pacific Area » et il était très content d’avoir trouvé ça. Mais les choses se sont calmées ensuite et c’est devenu « anthropologie culturelle », « sociale et culturelle » et désormais c’est un peu le consensus dans la profession ici en France.

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Une chose qui m’a toujours empêché d’être admis dans le Cercle, c’est que je tiens compte des trois étapes. Ce qui est très bien illustré par Lévi-Strauss lui-même : ethnographie/enquête de terrain, ethnologie/maîtrise de l’ensemble d’une culture, l’anthropologie rejoignant le sens étymologique d’« étude de l’homme », mais sur un plan qui approche beaucoup de la philosophie. Et comme je n’ai pas la tête philosophique, je me recroqueville dans l’ethnographie et lorsque je suis saisi d’émotion grandissante, je vais jusqu’à l’ethnologie pour confronter des cultures différentes, mais je me refuse à des démarches plus élevées. Or l’ethnographie, c’est l’enquête de terrain ; la base même de l’ethnographie, c’est essentiellement le terrain. Mais avant d’évoquer le terrain, j’aimerais vous dire que l’anthropologie, grâce au succès qu’a obtenu Claude Lévi-Strauss, d’abord avec Tristes Tropiques et ensuite par toute son œuvre qui est considérable, – j’anticipe sur le centenaire qui va être célébré ici le 24 novembre, je crois – l’anthropologie est devenue un terme à la mode. A Columbia où j’étais professeur invité, le mercredi, il y avait des conférenciers venant de l’extérieur et, un jour, il y en a un qui a présenté une conférence sur la Psychedelic anthropology, « l’anthropologie psychédélique ». C’était pourtant un bon chercheur, mais c’était la période où, aux EtatsUnis particulièrement, circulaient des sortes de bus avec des peintures extraordinaires, c’était l’époque des grands poètes psychédéliques, tels Allen Ginsberg, Gregory Corso. Au point que le lendemain, comme vous étiez étranger, les étudiants venaient souvent vous demander ce que vous en pensiez mais, là, c’était un cas particulier de voir au sein de la tour d’ivoire universitaire quelqu’un se lancer dans cette aventure. Mais prenez les journaux et vous verrez qu’apparaissent des anthropologies de n’importe quoi. C’est quelque-chose d’extravagant, d’extraordinaire. Je vous livre une recette intéressante : si vous voulez accrocher les gens, utilisez « anthropologie de quelque-chose ». Mais le terrain, quant à lui, a un écho à la fois plus limité et plus adapté aux circonstances. Pour nous, le terrain c’est la base de l’ethnographie et de tout ce qui s’en suivra mais vous voyez le terme utilisé pour n’importe quoi. Quand quelqu’un dit qu’il va sur le terrain, s’il s’agit d’un terrain de football, c’est d’accord, quoiqu’on ait vu très
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récemment des situations où le terrain de football offre quelques dangers. Mais souvent, c’est simplement l’annonce d’une démarche qui relève plutôt de l’industrie du tourisme et donc d’un itinéraire plus géographique ou touristique. Souvent d’ailleurs avec une note qui est celle de l’admiration pour un chercheur : la personne ayant été émue par un livre et étant allée voir les populations dont a parlé l’auteur, elle dit qu’elle va sur le terrain sans mentionner l’auteur, mais par admiration. C’est encore possible. Le succès du mot « terrain » a été tel qu’en 1983, Jack Lang qui était Ministre de la Culture, a lancé une revue, qui vous est chère, Terrain - Carnets du patrimoine ethnologique. Ce qui rejoint notre propos ici, c’est la déformation non seulement de « terrain » mais de tout ce qui est l’origine de notre discipline, de ses préoccupations, il y a plus d’un demisiècle. C’était après la guerre. Je pense que c’est dû à la rupture, à la possibilité tout d’un coup de ne plus être dans l’enfermement dû à la guerre. On a eu alors une vogue extraordinaire de gens qui s’appelaient explorateurs et qui n’exploraient rien… Ils allaient là où leurs économies et leur « audace » leur permettaient de se rendre, c’est-à-dire qu’ils allaient explorer ce qui était déjà depuis longtemps connu. Mais comme c’étaient des malins, ils en ont tiré des matériaux – ils en ont rapporté un livre, beaucoup de photos et plus tard, avec la vidéo, des films, sur des sujets qui, bien sûr, dépassaient la grande banlieue parisienne mais qui, en fait, exploitaient l’intérieur de la communauté parisienne. C’est à leur sujet que Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques écrit : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Ce sont les premiers mots de son livre et ça a été très mal interprété dans le métier. Pourtant, il suffit de tourner la page et de voir derrière de quoi il s’agissait ; les voyages dont il était question, c’étaient les voyages touristiques et les explorateurs, c’étaient ces gens qui avaient trouvé un fonds de commerce très juteux avec des conférences Salle Pleyel qui m’avaient moi-même choqué beaucoup quand j’étais revenu en France en 45/46. Bon gogo, comme tous mes camarades, je suivais un peu ces gens et j’étais tellement heurté par cette audace, la prétention de certains d’entre eux. J’avais une admiration totale envers Paul-Emile Victor mais, au bout de quelques années, comme il appartenait au Club des
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Explorateurs, j’en suis venu à lui reprocher de servir de couverture à tous ces gens-là. Au moins, ils considéraient Victor à sa juste valeur, et une conférence de Paul-Emile Victor à la Salle Pleyel était suivie à juste titre. Mais elle permettait aux gens d’aller en toute bonne conscience écouter ces commerçants qui manquaient d’humilité. Ce club des explorateurs avait montré de bons sentiments en créant le « club Liotard », en prenant le nom de Liotard qui était un véritable explorateur. Il avait été tué dans une tribu proche du Tibet - des gens parmi lesquels il y avait les Lisu sur lesquels William Dessaint et sa femme ont écrit des ouvrages très beaux. Sa femme est la première Lisu qui a obtenu un diplôme universitaire européen, un diplôme universitaire hors de sa tribu. Elle est à la fois poète et écrivain. Ce couple Dessaint a fait des choses admirables, je vous recommande leurs écrits. Il y a une sorte de détour du sujet qui a été pris par les commerçants. C’est au club Liotard que j’ai fait mes premiers pas ; j’étais étudiant d’ethno à l’époque et, avec deux amis, je suis allé au Maroc. Il y avait avec nous un maître éminent du Club des Explorateurs, un homme qui gagnait beaucoup d’argent. Il était président des marchands de meubles de la rue Saint-Antoine et il prétendait que ses livres d’explorateur lui rapportaient autant que ses gains de propriétaire d’entreprise de meubles. Dans l’un de ses livres, il raconte qu’il passe un poste de douane en Perse, je crois, et que, tel Oscar Wilde, il déclarait : « Je n’ai que mon génie » à déclarer. Vous voyez la modestie du bonhomme et c’était là son travers. Je n’appelais pas ces gens des « explorateurs » mais les « pleyelisants ». Il y avait donc, de ma part comme de la part de Lévi-Strauss, le même embarras… On était choqués par cette attitude de gens peu scrupuleux. Ça allait parfois assez loin parce qu’ils touchaient à une dimension personnelle, en utilisant ce terme de « terrain » qui était vraiment important dans ma vie car, pour n’importe quel ethnologue, quel que soit l’endroit où il a travaillé, le terrain est un domaine essentiel qui correspond à la nature même de notre discipline. Et là, je m’excuse d’avoir encore recours à Lévi-Strauss – ce n’est pas parce qu’on va fêter dans ce musée le 24 novembre son 100e anniversaire – mais il a dit à ce propos quelque-chose de capital. Peu de gens ont l’idée de lire sa contribution, dans un ouvrage publié par
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l’Unesco en 1954, intitulé Les sciences sociales dans l’enseignement supérieur ; le texte a été repris ensuite dans Anthropologie structurale (1958) et on n’a pas idée d’y aller voir. C’est un texte tout à fait essentiel où Lévi-Strauss dit que loin d’être quelque chose de secondaire, le terrain correspond à la nature même de l’ethnologie (fig 1). Dans la formation de l’ethnologue, il souligne la nécessité de remplir cette condition de recherche, la recherche sur le terrain. Il insiste longuement : « (…) c’est pour une raison très profonde, qui tient à la nature même de la discipline et au caractère distinctif de son objet, que l’anthropologue a besoin de l’expérience du terrain. Pour lui, elle n’est ni un but de sa profession, ni un achèvement de sa culture, ni un apprentissage technique. Elle représente un moment crucial de son éducation, avant lequel il pourra posséder des connaissances discontinues, qui ne formeront jamais un tout, et après lequel seulement ses connaissances « prendront » en un ensemble organique, et acquerront soudain un sens qui leur manquait intérieurement ». Et là, il met en parallèle la nécessité du terrain et ce qui se passe en psychanalyse. Vous ne pouvez pas devenir psychanalyste si vous n’avez pas été analysé vous-même. Il y a cette apparente contradiction. Pour être ethnologue, il faut avoir fait du terrain, de même que pour être psychanalyste, il faut avoir été analysé. Le terrain, ce n’est pas quelque-chose d’extérieur à soi. Le contact que vous avez avec le groupe que vous étudiez ne vous donne pas simplement des données extérieures. Il faut atteindre une emprise psychologique très forte sur vous-même. La découverte de l’ethnologue, c’est la découverte au fond d’un domaine que l’on ignorait soi-même. Ce n’est pas la prise en compte d’éléments discontinus de la vie d’un groupe. C’est la compréhension des éléments d’un ensemble, qui dépasse la compréhension d’un élément après un autre. C’est la compréhension d’une totalité ; on revient à Marcel Mauss avec le fait « social » total, qui est un point essentiel. J’ajouterai encore quelque chose qui pour moi est primordial. Je n’ai pas su l’exprimer, je crois dans L’exotique est quotidien. On a l’impression d’atteindre une nouvelle vie. Je vais parler comme les mystiques. On éprouve − je ne croyais pas beaucoup à la magie − l’impression que l’on a tout d’un coup atteint une

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Fig. 1. Piège à poisson, nommé en Mnong Gar, piège « coulé au fond de l’eau » (ne’ de’ ndaak), Sar Luk, Vietnam central (Adapté d’après Condominas, 1972).

dimension qui vous dépasse vous-même. Il y a cette épreuve au fond. Le terrain vous fait accepter les épreuves que vous avez eues parce que ça n’est pas donné au début. A l’époque où ceux de ma génération ont travaillé sur le terrain, on appartenait en général à cette catégorie de la « bourgeoisie », même si on n’était pas à l’aise dedans. En général, on n’était pas à l’aise dans ce milieu. Et tout d’un coup, on plongeait, en allant sur le terrain, on se faisait façonner par le terrain, comme on croit avoir pénétré dans un groupe. C’est ça la différence. Ce n’est pas comme le touriste qui voit des jolies choses mais qui ne sera jamais capable d’écrire un poème d’aventures comme Le Bateau ivre. Il y a cette confession. Au fond, c’est l’aspect poétique du métier. C’est que l’on transcende ce que l’on voit par une amélioration de son être, par un enrichissement de son propre être. Voyez comme je suis embarrassé pour vous expliquer ça, c’est vraiment une aventure qui est tout à fait exceptionnelle et que très peu d’entre vous ont réussi à exprimer. Voyez, comme… je suis incapable d’aller plus loin, je vais m’arrêter ici en vous remerciant de votre courtoisie. J’espère que vous me
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