Conjuguer la ville

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Cet ouvrage est né d'une réflexion collective d'anthropologues, sociologues et architectes qui souhaitaient confronter leur savoirs respectifs sur la ville pour proposer des outils actualisés favorisant la collaboration entre disciplines. L'ouvrage présente tout d'abord l'état actuel de l'anthropologie urbaine et de l'anthropologie de l'espace, s'intéresse aux méthodes d'enseignement dans des écoles d'architecture, puis propose d'analyser l'espace dans le contexte de la mondialisation et de la mobilité humaine.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782336269481
Nombre de pages : 336
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CONJUGUER LA VILLE
architecture anthropologie pédagogie

Espaces interculturels
Collection dirigée par Fabienne Rio et Emmanuel Jovelin La collection « Espaces interculturels » publie régulièrement, depuis sa création en 1989, des ouvrages consacrés à des questions de la théorie et de la pratique de l’interculturel. La collection veut se faire l’écho des nouvelles recherches ouvertes dans les différentes sciences sociales sur des terrains aussi variés que ceux de l’éducation, du développement de l’enfant, des relations interethniques et interculturelles et des contacts de langue. Déjà parus : SAÏDI Hédi, 2007, Mémoire de l’immigration et histoire coloniale. PAIVANDI Saeed, 2006, Religion et éducation en Iran. MULLER MIRZA N., 2005, Psychologie culturelle d’une formation d’adulte. VILLANOVA R. (de) et VERMÈS G. (sous la dir. de), 2005, Le métissage interculturel. VARRO Gabrielle (sous la dir. de), 2005, Regards croisés sur l’ex-Yougoslavie. ZITTOUN Tania, 2004, Donner la vie, choisir un nom. . AKKARI A. et DASEN P R., 2004, Pédagogies et pédagogues du Sud. COSTA-LASCOUX J., HILY M. A. et VERMÈS G. (sous la dir. de), 2000, Pluralité des cultures et dynamiques identitaires. Hommage à Carmel Camilleri. MC ANDREW M. et GAGNON F. (sous la dir. de), 2000, Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées (Québec, Irlande du Nord, Catalogne et Belgique). VATZ-LAAROUSSI M., 2001, Le familial au cœur de l’immigration. Les stratégies de citoyenneté des familles immigrantes au Québec et en France. . PERREGAUX C., OGAY T., LEANZA Y. et DASEN P (sous la dir. de), 2001, Intégrations et migrations. Regards pluridisciplinaires. VILLANOVA R. (de), HILY M. A. etVARRO G. (sous la dir. de), 2001, Construire l’interculturel ? De la notion aux pratiques. SABATIER C., MALEWSKA H. et TANON F. (dirs.), 2002, Identités, acculturation et altérité. SABATIER C. et DOUVILLE O. (sous la dir. de), Cultures, insertions et santé, 2002. SABATIER C., PALACIO J., NAMANE H. et COLLETTE S. (sous la dir. de), 2001, Savoirs et enjeux de l’interculturel. Nouvelles approches, nouvelles perspectives. . SABATIER C. et DASEN P (sous la dir. de), 2001, Cultures, développement en éducation. Autres enfants, autres écoles. GUILLON Michelle, LEGOUX Luc et MA MUNG Emmanuel (éds.), 2003, L’asile politique entre deux chaises. Droits de l’homme et gestion des flux migratoires.

sous la direction de Roselyne de Villanova —

CONJUGUER LA VILLE
architecture anthropologie pédagogie

collection « espaces interculturels »

Sommaire

Actualités de l’interdisciplinaire
Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

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1. L’anthropologie urbaine dans quelques pays L’Italie : un état des lieux
Amalia Signorelli, anthropologue, Naples

25 27 47 65 91 111

Mexico : état de la recherche et problèmes méthodologiques
Angela Giglia, anthropologue, Mexico

L’Espagne : esquisse d’une réflexion d’ensemble
Danielle Provansal, anthropologue, Barcelone

Terrains urbains au Portugal : la ville à l’échelle de l’ethnographie
Graça Indias Cordeiro, anthropologue, Lisbonne

Pour une anthropologie spatiale de la civilisation
Marion Segaud, sociologue, Dunkerque

2. Expériences pédagogiques dans le cadre interdisciplinaire Une expérience de didactique interdisciplinaire in progress
Amalia Signorelli, anthropologue, Naples, & Constanza Caniglia, architecte, Naples

131 133

Un espace hybride de communication entre habitants, architecte et anthropologue
Blanca Sala Llopart, anthropologue, Barcelone

149

Entre architecture et socio-anthropologie, la « Maison-laboratoire » de la médina à Mahdia
Rainier Hoddé, architecte, Paris, & Agnès Deboulet, sociologue et urbaniste, Paris

165

Retour sur une expérience d’enseignement à la faculté d’architecture de Porto
Carolina Leite, sociologue, Paris

185

3. Notions et outils d’analyse de l’espace en contexte interdisciplinaire Les cités utopiques ne sont pas des utopies
Maïté Clavel, sociologue, Paris

199 201 217

La réhabilitation du pavillonnaire : objet patrimoinial et référence architecturale
Anne Debarre, architecte, Paris

Espace intermédiaire et entre-deux. De l’architecture à la métaphore spatiale
Roselyne de Villanova, sociologue, Paris

231

Ces migrations féminines qui interrogent l’espace domestique. Migrantes d’Europe de l’Est dans la région de Naples
Adelina Miranda urbaniste et anthropologue, Naples

247

Du cru et du recuit. Les contenus culturels des projets d’architecture exportés
Jean-Michel Léger, sociologue, Paris

261

Notes pour un abrégé de topologie humaine
Philippe Bonnin, architecte et anthropologue, Paris

281

Postface : De l’anthropologie pour l’architecture et l’urbanisme ?
Daniel Pinson, architecte et sociologue, Aix-en-Provence

301

Résumés Les auteurs

325 333

Actualités de l’interdisciplinaire *
Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

Serions-nous nostalgiques d’une époque qui connut une certaine synergie entre la vision des architectes et le regard des sciences sociales sur la ville et le logement ? Ou avons-nous véritablement quelque chose à poursuivre ensemble dans le nouveau contexte européen d’harmonisation des enseignements ? Cette question fut le point de départ de l’atelier de recherche dont les résultats sont ici rassemblés. Nos efforts se sont portés sur la constitution d’outils pour l’enseignement et la recherche sur l’espace dans un éclairage interdisciplinaire, convoquant l’architecture, la sociologie et l’anthropologie. Le contexte dans lequel prend place cet ouvrage, nouveau en France, est celui d’une période agitée par les débats et réformes de l’enseignement supérieur et de l’architecture pour lesquels on irait vers une harmonisation européenne. Il faut rappeler qu’en France, à la différence de la plupart des autres pays, les écoles d’architecture, séparées de l’université, sont placées sous la tutelle du ministère de la Culture. De plus, la formation technique n’y a pas la place que lui donnent de nombreux autres pays européens (Allemagne, Grande-Bretagne, Grèce, Irlande, Italie, Pays-Bas, Portugal) où

*

Nous remercions Jean-Michel Léger et João Ribeiro Lopes pour leur relecture attentive et leurs remarques.

9

la proximité institutionnelle entre lieux d’apprentissage des architectes et des ingénieurs est forte 1 – en Espagne, les trois premières années d’études sont mêmes communes entre architectes et ingénieurs (Champy 2001). En France, la mise en place des masters et doctorats dans les écoles d’architecture porte à croire qu’un rapprochement est à nouveau possible entre les différents savoirs, entre l’université et l’enseignement de l’architecture sur des bases nouvelles par rapport à celles qui, à la fin des années 1960, présidèrent à la réforme de l’École des Beaux-Arts. Ce sont ainsi les difficultés typiquement françaises qui nous ont incités à prendre une telle initiative puis à faire appel à nos collègues venues d’Italie, d’Espagne, du Portugal et du Mexique, saisissant cette occasion pour revenir sur des questions interdisciplinaires qui les préoccupaient elles aussi.

Retour sur l’histoire des relations entre architecture et sciences sociales
Ce collectif international mené au sein du Réseau socio-économie de l’habitat 2 s’est constitué notamment autour de ceux qui avaient partagé l’histoire commune des rapprochements directs et indirects entre architecture et sciences sociales. À la fin des années 1960 en France, la crise du logement social de masse promu par l’industrialisation du bâtiment avait en effet mobilisé architectes et sociologues pour une analyse critique : la réponse d’urgence au manque de logements ne suffisait pas à assurer la qualité de la vie urbaine. Un peu plus tard, architectes et sociologues urbains, incités par les financements publics de la recherche allaient, dans la programmation à l’échelle de quartiers, et même de villes 3, s’interroger sur la fabrication des tissus urbains. C’est l’Italie qui apporta sa réflexion théorique à l’architecture française et à l’urbanisme, notamment à propos de la rénovation des centres anciens, avec les ouvrages d’Aldo Rossi, L’architecture de la ville (1966), et de Pier Luigi Cervellati, Roberto Scannavini et Carlo de Angelis, La nouvelle culture urbaine, Bologne face à son patrimoine (1977), tous les deux traduits en 1981. L’un et l’autre restent aujourd’hui encore des références importantes dans le milieu des architectes et urbanistes français.

1. Le cursus d’architecture de l’Instituto Superior de Engenharia de Lisbonne, pour y remédier, a justement mis l’accent sur la composante technique de la formation. 2. Ce réseau international de chercheurs et praticiens des collectivités locales sur l’habitat a été créé en 1991 à l’initiative du Plan construction et architecture du ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement. Il s’est constitué en Groupement d’intérêt scientifique (GIS) CNRS en 1999. 3. La politique des villes nouvelles se met en place en 1969.

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Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

L’émergence de ce mouvement d’idées en France suit l’éclatement de l’École des Beaux-Arts en unités pédagogiques d’architecture (1968). Pour Bernard Huet, l’un des fondateurs de l’Unité pédagogique n° 8, devenue plus tard École d’architecture de Paris-Belleville, l’Italie, avec ses architectes et urbanistes engagés politiquement, était « le lieu essentiel d’une affiliation » 4. Pour le dire rapidement, le modèle italien de l’architecture se confrontait à l’espace social, proposait des principes d’aménagement, de conservation et de rénovation des tissus anciens contraires aux pratiques de la tabula rasa à la française ; tout cela devait avoir des incidences sur la réforme des enseignements poussée par les nouvelles générations d’architectes contre l’esprit « bozart ». À la différence de ce qu’elle est aujourd’hui, la réforme de l’architecture était propulsée par l’élan d’un mouvement culturel plus large d’échange entre disciplines incluant aussi la psychanalyse et la sémiotique ; celui-ci s’appuyait fortement sur la volonté de changement politique et institutionnel ; ancré dans un profond conflit de générations présent dans toutes les sphères de la société, il puisait sa force dans son internationalisme. « L’enseignement se rénovera avec l’apport des sciences humaines, en s’ancrant dans le réel et surtout avec l’urbanisme, qu’il n’est plus question d’enseigner parallèlement à l’architecture, mais avec l’architecture », déclarait un texte de la Commission du Grand Palais 5. D’ailleurs, en 1964 déjà, le Grand Massier 6 d’alors, Philippe Molle réclamait la présence de sociologues, urbanistes, géographes et économistes au côté des architectes dans « le projet d’urbanisme de moyenne importance, impliquant une étude ». À quoi il lui fut répondu que l’idée était « louable mais encore faut-il que ces disciplines par leurs objectifs particuliers pour ne pas dire par leur jargon ne cachent pas nos préoccupations essentielles » 7. De fait, c’est la géographie humaine qui était la mieux acceptée. En effet, selon Huet, l’architecte Michel Écochard, par exemple, « se méfiait des sociologues et pensait, comme beaucoup d’architectes, qu’ils étaient des idéologues – ce sur quoi il n’avait pas tout à fait tort, d’ailleurs… – et qu’ils étaient, en ce qui concerne le logement, des concurrents directs des architectes, au moins de cette génération d’architectes, engagés, qui pensaient qu’ils étaient maîtres du mode de vie » 8.

4. Voir l’entretien réalisé et rapporté par Jean-Louis Violeau, auteur de Les architectes et mai 68 (2005). 5. Commission composée d’enseignants et d’étudiants dont les ateliers étaient logés provisoirement au Grand Palais en raison de la pénurie de locaux et qui mena le mouvement de contestation. 6. Le Grand Massier est le Secrétaire général de l’association des élèves et anciens élèves de l’École des Beaux-Arts. 7. Rapporté par Jean-Louis Violeau (2005 : 30). 8. Entretien effectué par Jean-Louis Violeau (2005) en 1986.

Actualités de l’interdisciplinaire

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C’est dans ces années-là que fut introduit un enseignement de sciences sociales dans le cursus de l’architecture grâce à Henri Lefebvre, philosophe et sociologue, fondateur de la chaire de sociologie urbaine à l’université de Paris X-Nanterre, et associé aux ateliers de programme du Grand Palais. Il fut rejoint en 1967 par Henri Raymond, qui enseignait lui aussi la sociologie urbaine à Paris X et qui, invité au Grand Palais, a rapporté l’étrangeté de sa rencontre avec les élèves architectes, les uns et les autres étant confrontés à l’ignorance de leurs savoirs respectifs 9. Si bien que les rapprochements entre sociologues et architectes se constituèrent davantage sur la proximité idéologique, forte à ce moment-là, de la contestation des institutions académiques et professionnelles. La mise en place de la réforme dans laquelle ils furent tous impliqués tourna définitivement la page de l’époque « bozart », du patron-architecte formant ses élèves, d’un enseignement académique ignorant des réalités sociales et de l’importance des besoins en logement social. En systématisant l’innovation architecturale de l’habitation et son évaluation par les sociologues, le Plan Construction, fondé en 1971, mit ceux-ci dans une position délicate de juges des œuvres des architectes ; du moins est-ce en ces termes que bon nombre de ces derniers le ressentirent. « Je ne pense pas que les sociologues m’aident à faire des logements, mais ils nous aident à penser », déclarait récemment l’architecte Yves Lion 10. On pourrait prendre pour une coquetterie cette remarque qui reviendrait à dire que les nombreuses études et enquêtes socio-anthropologiques sur les modes de vie et modes d’habiter n’ont pas servi aux architectes pour la conception des logements – auraient-elles seulement servi aux émetteurs de cahiers des charges ? Aujourd’hui, l’apport de la sociologie et de l’anthropologie est accepté dans l’enseignement de l’architecture comme une sorte de complément académique (à l’opposé donc des circonstances de son introduction après 1968). Quand à l’intervention des sociologues dans les projets urbains, elle n’est tolérée par les architectes que comme celle d’experts en négociation capables de dénouer ou, du moins, de comprendre la crise sociale des quartiers de banlieue. Entre temps, en 1986, le CNRS montrait son intérêt pour la coopération entre les disciplines en créant la commission « Architecture, urbanistique, société », transversale à l’architecture et aux sciences sociales, dans laquelle Bernard Huet et Christian Devillers représentaient l’architecture. Il y eut effectivement des programmes financés dans cette perspective et des

9. H. Raymond, L’Architecture, les aventures spatiales de la Raison (1984 ) ; à l’apport de la sociologie s’ajoutait celui de l’histoire, avec la venue de l’historien du logement social, Roger-Henri Guerrand, qui rejoignit Bernard Huet dans la fondation de l’Unité pédagogique n° 8. 10. Réponse d’Yves Lion à la question sur le rôle des sociologues auprès des architectes, lors d’une rencontre à la librairie Le Moniteur, en juin 2006.

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Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

chercheurs mus par la volonté de poursuivre un dialogue sur des bases scientifiques cette fois. Ainsi fut créé en 1994 le réseau SHS Test des enseignants de sciences sociales dans les écoles d’architecture animé par André Sauvage. Ainsi se tint le colloque « Architecture et cultures » à l’initiative de Christelle Robin (1992). Rappelons aussi l’article de Pascal Amphoux et Gilles Barbey (1998) préoccupés par les mêmes questions. Les initiatives dont celles-ci donnent quelques exemples, rendirent visible la confrontation entre disciplines sur l’espace de la ville, l’espace habité, l’espace construit. D’ailleurs, en 1995, Jean-Charles Depaule, réunissant les principales publications qui avaient, de son point de vue, fait reconnaître le champ « encore pour une large part virtuel », considérait l’anthropologie de l’espace comme « l’objet complet articulant les deux objets partiels qui le constituent, soit approches architecturales et sciences humaines » (Depaule 1995). Au cœur des débats à ce moment-là, la question de l’influence de l’architecture sur le mode de vie n’est toujours pas close : elle oppose une vision optimiste à son extrême – que l’architecture ne change rien, puisque seuls les problèmes sociaux (chômage, migration, échec scolaire) sont les causes d’un « mal habiter ». Toute la réflexion récente sur les ségrégations spatiale et sociale, et celle plus discrète qui interroge, en France, au-delà de la mixité sociale, les mixités de l’urbain à tous les niveaux (fonctionnel, typologique, social, démographique, de statut et de tenure résidentielle…), devrait pourtant susciter davantage de collaborations entre les disciplines pour penser globalement les interactions entre formes et pratiques sociales. Car les sociabilités urbaines ne s’articulent pas sur le voisinage résidentiel, qui n’est jamais un moteur en soi des relations, mais sur des échanges formels et informels, autour d’activités d’ordre commercial, ou relevant de l’école, de la vie associative, etc.

Contextes locaux et partages des savoirs
Un certain nombre d’expérimentations dans les projets de rénovation de quartiers et de logements furents menées avec la participation des habitants impliquant la coopération entre les savoirs, notamment de l’architecture et des sciences sociales. En France, en Italie, au Portugal, ces formes d’intervention ont émergé à quelques années près, à la même époque. Au Portugal, bien avant le 25 avril 1974 11, l’École des Beaux-Arts de Porto avait une tradition de travail avec les populations (David 1976). Cependant, il semble que ce soit le contexte de la révolution qui ait véritablement engagé la coopération entre architectes et sociologues à travers l’expérimentation du

11. Date de la révolution des Œillets.

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logement social et des coopératives d’habitation. La création du SAAL 12 en août 1974 au Portugal sous la responsabilité de Nuno Portas, secrétaire d’État à l’Habitation et à l’urbanisme, instaura le cadre pour des opérations de participation avec les associations d’habitants des bidonvilles et zones dégradées de différentes villes. Le SAAL mettait à la disposition des associations d’habitants des équipes d’architectes, ingénieurs, sociologues, techniciens, assistantes sociales, juristes, agissant en concertation avec les municipalités. C’est ainsi que Alvaro Siza réhabilita un quartier de Porto, avant de réaliser à Évora le quartier de Malagueira avec Nuno Lopes, le modèle-type offrant des variantes distributives en fonction de la demande des habitants. Des expériences similaires étaient le fait des coopératives d’habitations en général. En France, la participation remonte aux années 1970 avec l’appui du Plan construction, impliqué notamment dans la réalisation de deux opérations phares, l’Alma-Gare à Roubaix et le Petit Séminaire à Marseille 13. La redéfinition des rôles et des pouvoirs (ceux de l’architecte, du maître d’ouvrage et des collectivités locales) est née quand la critique sociologique portait celle du mode de production des grands ensembles. Avec la fin de ces derniers, la méthode participative s’est réorientée dans la production de petites opérations de réhabilitation menées en concertation avec des associations d’habitants, dans le cadre dit de la démocratie locale où leur rôle varie considérablement d’un cas à l’autre 14. On aurait pu penser que les fondations d’une collaboration durable avaient été établies. Or au Portugal comme en France ou en Italie, les proximités sociopolitiques firent illusion sur l’existence d’une collaboration scientifique qui n’était pas vraiment l’enjeu. Aujourd’hui, les champs disciplinaires et d’intervention paraissent éloignés, et pas seulement en France, tandis que paradoxalement on peut constater une plus grande proximité entre les savoirs et les acquis, et qu’il existe toujours une volonté politique soutenue de coopération. Durant leurs études, les étudiants en architecture montrent une grande disponibilité envers les échanges entre disciplines ; plus tard, c’est l’exercice professionnel pris dans les contraintes des marchés qui ne prédispose plus à la coopération entre architectes et sociologues ou anthropologues, ce que les contenus des enseignements semblent anticiper.

12. SAAL : Servicio de apoio ambulatorio local (Service d’aide mobile locale). 13. Voir les articles de Albert Mollet, « La participation : pour quoi, comment ? » (1982) et de Rainier Hoddé, « Marseille. Le Petit Séminaire » (1982). 14. On ne saurait bien entendu confondre la participation/concertation avec les enquêtes préalables effectuées lors d’un projet de réhabilitation. Pour plus de précisions, on peut se reporter aux débats sur ces notions dans Hélène Bacqué, Yves Sintomer, Henry Rey, Gestion de proximité et démocratie participative, Paris, La découverte, 2005 ou encore Hélène Bernard, Paroles d’acteurs, la participation des habitants au renouvellement urbain à Berlin, Paris, PUCA Recherches 2006.

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Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

Au creux de la vague, un atelier international restreint
C’est un tel contexte qui a suscité la mise en place de notre atelier de recherche autour des questions suivantes : – Qu’est-ce qui nous motive à réfléchir encore ensemble, architectes, anthropologues, sociologues, pour penser la ville post-moderne et la programmer ? Quels outils pouvons-nous partager pour connaître les comportements résidentiels ? Quelle actualisation et mise en commun de nos savoirs pouvons-nous réaliser ? Qu’avons-nous à transmettre dans l’enseignement ? – Qu’en est-il aujourd’hui de la mobilisation des différentes disciplines pour l’intervention urbaine, dans le contexte européen où la circulation des connaissances semble s’être accélérée grâce aux supports internet, aux bases de données et à l’internationalisation de la commande en architecture ? Et qu’en est-il dans l’actuel contexte mondial ? Partout les villes rivalisent dans l’élaboration de projets d’architecture prestigieux. La course au prestige dépasse les emprunts éventuels à des styles locaux pour se mesurer internationalement, dans des formes comparables, et toujours plus visibles de loin, voire audacieuses dans la technique de construction. Certaines architectures s’inspirent d’objets décoratifs qui, surdimensionnés, deviennent architecture révélant davantage une prouesse technique qu’une démarche architecturale. La pratique architecturale est totalement éloignée des usages laissés aux savoirs des sciences sociales. N’y a-t-il pas en France alors, un recul vers l’autonomie de l’œuvre contre l’intégration dans le contexte historico-social qui avait été l’un de ses combats des années 1960 comme il avait été celui de l’Italie puis du Portugal ? Certains sociologues dénoncent même aujourd’hui le couplage d’un tel urbanisme monumental avec des objectifs sécuritaires 15. Dans d’autres pays, la préoccupation sociale traverse continuellement le souci esthétique d’une partie des architectes – ainsi en est-il du Brésil qui connaît un développement urbain séparé : villes-bidonvilles d’un côté, quartiers fermés de l’autre. En Europe, l’art de construire ne s’éloigne-t-il pas à nouveau de l’art de faire avec les usages, avec la fabrication complexe du tissu social ? Dans maintes opérations, on en revient, sinon à la tabula rasa, du moins à l’indifférence au contexte urbain et social, avec l’implantation brutale de projets dans des quartiers aussi sensibles que leur population. Car la pratique architecturale d’agence et de chantier préfère des espaces vides donc répétitifs ;

15. Voir les travaux de Jean-Pierre Garnier, et en particulier « Un espace indéfendable, l’aménagement urbain à l’heure sécuritaire » (2004).

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elle rencontre les préférences des maîtres d’œuvre dans l’effectuation plus rapide du chantier et s’oppose à l’espace plein décrit par les sciences sociales (Raymond 1984). Face aux opérations de rénovation qui accélèrent la montée des valeurs foncières dans les villes européennes, face aux décisions et procédures de démolitions des grands ensembles, une réflexion interdisciplinaire nous a semblé indispensable et urgente, et il est temps que les économistes s’y joignent. Nous avons débattu, au long de quatre années, au fil de plusieurs rencontres. Le colloque « Urbanistica e antropologia urbana. Formazione alla pratica dell’interdisciplinarietà », organisé par Amalia Signorelli et Constanza Caniglia, avec Adelina Miranda (université de Naples, 23-25 mars 2004) a été l’occasion de nous rapprocher davantage des anthropologues, sociologues, architectes et ingénieurs italiens. À partir de l’expérience localisée napolitaine, différentes perspectives d’études ont permis de dégager des points de confrontation autour des thèmes de la ville, de l’urbanité, de la participation des habitants et de la réhabilitation urbaine. L’interrogation de départ sur les interactions et les collaborations possibles entre l’anthropologie urbaine et l’urbanisme a permis une confrontation critique sur les légitimités théorique et pratique des domaines disciplinaires. Les problèmes posés par l’exercice de la démocratie participative lors de l’élaboration du plan urbain ont fait apparaître la pluralité des regards portés par une pluralité des sujets sur le phénomène urbain à l’échelle locale et régionale. Cette rencontre s’est également centrée sur l’enjeu que représente la collaboration pédagogique, documentée par une exposition née de la collaboration d’étudiants en ingénierie, anthropologie et architecture sur le thème « Sujets et lieux. Documents d’un parcours pédagogique ». Lors de nos rencontres, et au fur et à mesure que nos connaissances, nos questionnements et nos problématiques se sont croisés, est apparue l’importance de la redéfinition du rôle des espaces et des villes à l’intérieur des processus de globalisation. Les études sur la globalisation des marchés de production, distribution et consommation soulignent le rôle constitutif des villes globales et la création d’une nouvelle géographie urbaine planétaire (Sassen 1997). Les configurations et les connexions de ces métropoles engendrent des typologies et réseaux urbains qui ont des conséquences également sur des villes périphériques. De nombreux nœuds urbains, qui ne sont pas des lieux de concentration des services, d’entreprises internationales ou d’échanges financiers, sont impliqués dans ces mouvements d’internationalisation. Leurs modalités de participation posent de nombreuses questions relatives à l’élaboration des identités urbaines singulières, des continuités et des ruptures avec le passé, ainsi que des formes d’interaction entre différentes cultures dans le même espace. Ces configurations
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Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

spatiales rappellent, en effet, l’évidente difficulté à éclaircir la coexistence de tendances apparemment contradictoires (territorialisation-déterritorialisation, uniformisation-diversification, homogénéisation-hétérogénéisation, localisation-circulation) qui accompagnent la globalisation économique. L’espace public de la ville européenne, vue dans son évolution historique, rénovée ou objet d’une opération nouvelle, n’a pas encore rejoint celui des villes américaines : que l’on fasse référence à leurs étendues résidentielles dépourvues de maillage urbain complexe, de diversité des échelles et des activités, et dans certains cas, des populations, ou que l’on se réfère au centre des mégapoles… La ville européenne résiste à la construction des résidences fermées, l’espace public des quartiers populaires anciens ou historiques rénovés s’offre encore à l’expérience de la ville à pied. En Italie ou en Espagne, les grandes places des centres historiques rénovés s’actualisent et les pratiques des autochtones parviennent à assimiler celles des touristes. En même temps, la tendance à la périurbanisation qui se généralise nécessite d’autres outils d’analyse que ceux référés à la ville-centre. Une connaissance fine des pratiques, préférences, logiques des populations permettrait sans doute, mieux que la critique du modèle américain d’urban sprawl, d’orienter les politiques publiques. La référence commune, toujours incontournable, à l’École de Chicago et à ses développements ultérieurs, traduite plus tôt en Italie qu’en France, peut être quelque peu ébranlée par ce que Mike Davis dénonce comme un « déterminisme biologique » substitué à des analyses véritablement sociopolitiques 16. Dans le contexte de circulation rapide des idées et de forte internationalisation des concours comme de la mobilité généralisée des populations, le logement reste toujours une question délicate qui appelle une réflexion de la petite échelle, et, comme le dit François Laplantine (2001), de l’infiniment petit et du quotidien, de l’interstice où l’ouvrage tantôt s’articule modestement à de l’existant, tantôt s’y adosse.
« On attend avec impatience que la pratique architecturale développe une foule de savoir-faire minuscules, hybrides et complexes, qui ne sont pour le moment formalisés que de manière embryonnaire, mais qui réintègrent de manière active et sensible des données techniques et des savoirs scientifiques avancés. Les sciences sociales offrent aujourd’hui une palette de méthodes

16. En effet, le mouvement des migrations bien connu que décrit Burgess comme « concentration, centralisation, ségrégation, invasion et succession » de forces biologiques qui alimenteraient leur « écologie urbaine », est dénoncé par Davis aux vues que les déterminants de la mobilité (revenus, valeur foncière, classe et origine) ne sont pas d’ordre naturel mais socio-politique (Davis 2006 ; Garnier 2006).

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d’observation des pratiques et d’interprétation de représentations qui, loin de se réduire aux techniques traditionnelles de la psycho-sociologie des années 1960, devient directement opératoire en amont, au cours ou en aval de l’activité de projet. » (Amphoux et Barbey 1998).

Or une telle manière de faire intéresse peu ceux qui cherchent à signer une œuvre remarquable. Pourtant, à cette échelle se joue la rencontre entre les cultures à plusieurs niveaux et la question se pose de l’universalité des modèles dans le contexte actuel de globalisation. En ce sens, on a toujours quelque chose à apprendre de ceux qui font l’expérience de plusieurs cultures d’habitat dans les temps longs et fabriquent des modèles hybrides 17 mais aussi de ceux qui le font dans les temps courts comme les immigrés. Loin de chercher à penser un logement adapté aux migrants et à leur supposée culture, on est appelé à observer les emprunts entre répertoires culturels différents dans les usages et la production de l’espace. Ce sont, pour architectes et socio-anthropologues, des moments privilégiés de rencontre avec l’interculturalité de certaines pratiques 18. La dimension internationale de l’équipe a permis de faire des détours successifs par les expériences des autres pour mieux relancer la réflexion sur le proche, en préciser les contours que peuvent éclairer ces disciplines présentes. L’importance des références bibliographiques recensées et problématisées pour chaque pays met en évidence un fait inattendu : la proximité entre langues latines révèle des passages directs, sans le détour par la langue anglaise, de plus en plus référence commune devant les faibles opportunités de la traduction. Car les questionnements sur l’espace urbain dont les formes et le développement varient d’un continent à l’autre, ont besoin aussi de références constituées dans la confrontation aux cultures urbaines latines, même si l’influence de l’anthropologie urbaine américaine est reconnue et référencée.

17. Un certain nombre de travaux récents sur l’Asie du Sud-Est se prêtent particulièrement bien à ce questionnement, on verra notamment Christian Pedelahore de Loddis (2001). 18. Ainsi, les immigrés nous renvoient des questions sur le modèle urbain en général lorsqu’ils construisent leur habitation ou la transforment : par exemple les Portugais avec la double cuisine qui veut répondre aux préparations culinaires salissantes et aux préparations plus ordinaires faites avec les éléments intégrés ; ils énoncent ce à quoi devrait répondre la cuisine bien conçue avec toutes les fonctions. Le salon à la turque ou à la marocaine avec les divans nombreux adossés aux murs nous renvoient une question sur l’hospitalité familiale (réception comme hébergement temporaire) en milieu urbain. Les immigrés montrent leur capacité à jouer de références à plusieurs cultures, mobilisant leur créativité pour plier des espaces normés aux pratiques familiales qui ont bien souvent un caractère universel.

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Roselyne de Villanova & Adelina Miranda

Un ouvrage en trois parties
Une première partie présente les domaines plutôt jeunes de l’anthropologie urbaine en Catalogne, en Italie, au Portugal, au Mexique, ainsi que celui de l’anthropologie de l’espace en France. Ce qui nous semble indispensable pour approcher l’espace avec les architectes et interroger la forme et la fonction des produits architecturaux, leur identification avec un lieu ou avec un contexte dans une perspective globalisée. Les contributions mettent en perspective la naissance de l’anthropologie avec ses filiations d’un pays à l’autre ; le Portugal en est l’exemple le plus frappant : constituée tardivement, l’anthropologie urbaine portugaise a su mêler avec succès plusieurs traditions académiques étrangères (Indias Cordeiro). Les réflexions sur des pays où les sciences sociales se sont développées tardivement par rapport à la France, notamment à cause des régimes autoritaires en place, alimentent une connaissance qui doit être historicisée. Elles interrogent différemment le passage d’une anthropologie dans la ville à une anthropologie de la ville mais également les bases théoriques de l’appareil conceptuel utilisé par l’anthropologie culturelle (Signorelli). La remise en cause de l’existence des cultures comme entités monolithiques, isolées et séparées dans l’espace et dans le temps apparaît comme un résultat largement partagé d’autant plus que, dans certains cas, l’anthropologie s’affirme à partir d’un contexte urbain qui voit affluer les populations étrangères participant à la croissance des villes, comme c’est le cas pour l’Espagne (Provansal). L’apparition sur la scène migratoire européenne de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie, traditionnellement pays d’émigration, a contribué à l’émergence de nouveaux questionnements sur la culture urbaine. Ainsi, dépassant l’opposition entre processus d’homogénéisation engendrés par la globalisation et variations locales, une anthropologie architecturale pourrait étudier les nouvelles formes de spatialité nées de contextes d’interactions culturelles plutôt que de cultures propres localisées (hybridations, métissages, par exemple) (Segaud). Les contributions théoriques et les expériences de collaboration interdisciplinaire présentées par les auteurs montrent les différences que l’anthropologie et la sociologie entretiennent, selon les pays, avec l’architecture, ou encore avec l’ingénierie pour le cas italien présenté ici. Sans doute ces diverses rencontres sont-elles le produit de la place différente qu’occupent ces disciplines dans les pays eux-mêmes. En tous cas, elles permettent la construction d’un nouveau point de vue sur l’espace et sur les lieux urbains et périurbains ; le développement de l’anthropologie urbaine en Italie et en Espagne en est un exemple. Le regard anglo-saxon porté par l’anthropologie de la Méditerranée avait produit une image « paysanne » de ces pays tandis que la circulation urbaine est un trait fondamental
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de la culture méditerranéenne (Kenny, Kertzer 1980). Dans ce contexte, une anthropologie regardant spécifiquement la ville ne peut pas être vue comme une réflexion spécialisée. En mettant au centre de l’attention la vie urbaine ainsi que la complexité culturelle, l’anthropologie est parvenue à renouveler les questions sur l’urbain et l’espace. Il est significatif qu’aucun anthropologue italien, espagnol ou portugais ne soit allé à la recherche de la ville méditerranéenne, mais qu’ils aient ouvert des questions théoriques et méthodologiques d’ordre général. La naissance et le développement de l’anthropologie urbaine ont néanmoins rendu l’interdisciplinarité indispensable. Ainsi, les sciences sociales ont été conduites à rapprocher des méthodes et des matériaux que séparaient autrefois les domaines disciplinaires : les approches socio-économiques quantitatives avec l’observation directe de l’ethnologie, l’enquête microsociologique de terrain, le recueil de récits et l’analyse de discours. S’y ajoute l’ethno-architecture (Pinson 1988 ; Clément-Charpentier et Clément 1990 ) apportant l’outil travaillé à la faveur de la double formation de leurs auteurs (architecte-sociologue ou ethnologue), chacune des disciplines ayant systématisé ce qui lui était propre. La perspective interdisciplinaire reste un analyseur des tissus urbains indispensable pour la programmation qui doit concevoir quartiers et villes nouvelles dans le temps réduit, dans l’anticipation et non l’accompagnement des usages. Cependant, elle reste bien faiblement prise en compte dans la programmation qui ne maîtrise absolument pas cette échelle de la conception, à l’exception du cas du Mexique. La pratique mexicaine de l’interdisciplinarité se détache en effet fortement de nos expériences en ce qui concerne la programmation. Si ses thèmes de recherche restent proches des études européennes, dans un contexte différent de mégapole, en revanche elle semble moins traversée par les autres disciplines des sciences sociales, se réservant pour elle le point de vue de l’acteur (Giglia) alors qu’en Europe celui-ci émerge plus souvent d’une nébuleuse de disciplines humaines ou sociales. Une seconde partie s’intéresse à l’enseignement des sciences sociales dans les écoles d’architecture et présente des expériences pédagogiques interdisciplinaires dans plusieurs pays. Y sont décrites des expérimentations originales en matière d’enseignement autour de projets de réhabilitation. À Barcelone, on y voit plus particulièrement analysée la conduite d’une expérience de situation dialogique entre étudiants-architectes, anthropologues et habitants sous forme de jeux de rôles (Sala Llopart). À Porto, une expérience a été menée entre un cours d’anthropologie et un cours de dessin pour le travail sur certaines notions, tel le seuil et qui pouvait conduire à élaborer un lexique commun. Cette expérience a pu sensibiliser (enfin !) les étudiants de première année à la littérature scientifique (Leite).
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À l’université de Naples, la mise en place d’un séminaire interdisciplinaire permet de réfléchir sur l’« insuffisance disciplinaire » de l’urbanisme et de l’anthropologie et, surtout, sur le « disciplinocentrisme » qui guide et oriente la réflexion et la pratique de chaque discipline ; l’objet commun étant les relations entre « sujets localisés » et « lieux subjectivés » (Signorelli & Caniglia). L’expérience menée à Madhia (Tunisie) sur une maison-laboratoire met en exergue les difficultés dérivées de la pratique pluridisciplinaire ; la construction d’une situation interculturelle entre étudiants, enseignants, habitants, artisans du bâtiment et hommes politiques suppose des réajustements permanents (Deboulet & Hoddé). Toutes ces expérimentations, qui renvoient aux différents contextes académiques nationaux, ont été au centre du débat que l’on a mené sur la nécessité d’élaborer une démarche pédagogique pluridisciplinaire, pluriculturelle et pluriprofessionnelle. Une troisième partie discute des notions, proposant des outils d’analyse de l’espace dans une perspective interdisciplinaire et interculturelle. L’un des objectifs a été la nécessité d’identifier les objets propres à chaque champ, ses frontières, à travers la mobilité des populations et l’évolution des villes. En effet, le contexte de globalisation incite à creuser sous son enveloppe les notions fines qui permettent de fouiller les spécificités locales, la petite échelle liée aux changements socio-spatiaux. L’espace urbain est interrogé dans sa quotidienneté, dans ses usages multiples et différenciés, tels le seuil, la frontière, la limite : ainsi en est-il de l’usage de l’espace domestique dans une relation interculturelle de service qui ébranle les catégories de l’intimité, de l’espace privé et public, et pose la sexuation de l’espace (Miranda) ; ou encore de la relecture de la notion d’espace intermédiaire entre la matérialité de l’architecture et sa construction sociale qui établit cet espace particulier de l’entre-deux, résultat d’interactions entre cultures (Villanova). Ces outils devraient servir à l’analyse d’objets urbains tantôt peu explorés tantôt révélant de nouvelles morphologies. Ils pourraient conduire à celles par exemple, que peuvent dessiner les lieux de pratiques artistiques urbaines, commémoratives ou festives, ou celles éphémères, des jardins partagés qui se glissent dans les interstices d’un bâti plus ou moins durable 19. Toujours dans le champ de la petite échelle, voici l’identité locale posée et bousculée lorsque l’architecte étranger répond à une commande en proposant un ouvrage plus local que ne le ferait l’homme « du cru » (Léger). Cette attitude de l’étranger « hyper-corrigé » introduit la

19. Ces lieux sont constitués par la mise à disposition temporaire par la Ville, de terrains, friches, parcelles en attente d’affectation, à une association d’habitants qui souhaitent y faire du jardinage. Une thèse est actuellement en cours sur les jardins partagés à Paris. Voir Judith Heckmann (2007 [à paraître]).

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question du décalage dans l’interprétation de la culture architecturale de l’autre, et demande que l’on reconsidère la circulation des influences lorsqu’elles brouillent les cartes du « très local ». Enfin la notion de patrimoine est approchée dans le processus de sa fabrication à travers l’exemple de la réhabilitation de l’habitat pavillonnaire dans son sens social et architectural (Debarre). L’exploration de ces quelques notions sera une incitation, espérons-le, à constituer, avec cette perspective, un inventaire raisonné systématique. Il pourrait même s’agir de construire un vocabulaire topo-architectural des lieux et des espaces qu’ils tissent entre eux (seuil, limite, passage, lieu ouvert ou fermé, etc.) ; cela impliquerait d’en constituer le cadre théorique tel que proposé ici, celui d’une topologie sociale générale inspirée de la science mathématique, considérant que l’homme crée l’espace et l’habite (Bonnin). La méthode de la socio-anthropologie n’est pas tant de retrouver des unités microcosmiques que des situations d’interactions fines. Comment, en effet, travailler la dimension humaine dans les nouvelles échelles des mégapoles ou bien la place de l’homme et de son imaginaire ? Comment penser la conception de l’espace face aux logiques d’une production commandée par les nouvelles technologies, la production en série, et l’homogénéisation des formes à travers le monde, sans perdre l’échange entre cultures, source de renouvellement, de création ? Il faut alors distinguer plusieurs niveaux de la critique spatiale et sociale comme l’éclaire la différence entre utopistes et cités utopiques : les cités utopiques ne sont pas une critique de la société, elles anticipent tout au plus ses évolutions en concevant des projets d’architecture ou d’urbanisme, tandis que les utopistes critiquent l’ordre social existant par le recours à la construction d’un espace imaginaire (Clavel). Les actions menées montrent comment la démarche interdisciplinaire est le produit d’un exercice de déconstruction opéré par le chercheur qui élabore les connaissances tout en gardant les frontières entre disciplines. L’exercice réalisé n’a pas pour but de les supprimer mais de les troubler, de les traverser afin que chacun puisse exercer sa fonction. La question de l’interdisciplinarité a été conduite, non pas avec l’objectif que les savoirs fassent de chacun qu’il soit « tout », mais qu’il connaisse les limites de sa discipline à propos d’objets communs sur le terrain. La création d’un espace de dialogue, d’intercompréhension entre savoirs différents, en réduisant les écarts, permet que circulent les connaissances entre mondes culturels différents dont les frontières extrêmes sont, d’un côté, la création de l’œuvre architecturale et, de l’autre, la production d’espace social par les habitants, leurs attentes, voire leur créativité. L’éclairage interdisciplinaire sur l’urbain montre ainsi la complémentarité des savoirs, et plus particulièrement du dialogue entre architecture et anthropologie, aspect d’autant plus actuel et attendu que le titre de l’ouvrage récent de Françoise Choay (Pour une anthropologie de
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l’espace) risque de semer la confusion sur l’identité de l’anthropologie de l’espace en tant que discipline à constituer. L’interdisciplinarité apparaît comme un mouvement constant plus qu’une réponse figée où l’architecture et l’ingénierie partagent avec la sociologie et l’anthropologie les mêmes problèmes dérivés du travail de terrain (lequel reste au cœur des préoccupations), de l’échelle choisie, de l’observation, de l’interprétation des données recueillies. Dans un champ ainsi défini, de nouvelles pistes de recherche et de coopération internationale plus larges pourraient être proposées.

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L’ANTHROPOLOGIE URBAINE DANS QUELQUES PAYS

italie



espagne



france



mexique



portugal



L’Italie : un état des lieux *
Amalia Signorelli

L’étude anthropologico-culturelle des villes a pris corps jusqu’à s’imposer comme nécessaire grâce à deux changements fondamentaux qui ont modifié les bases théoriques de l’anthropologie culturelle pendant la seconde moitié du XXe siècle. Est apparue d’abord une crise de la conception essentialiste des cultures (comme entités compactes, cohérentes, distinctes et fondamentalement statiques) remplacée par une idée de la culture comme production de sens, de significations et de valeurs, comme interprétation du monde et de la présence humaine dans le monde. La culture est désormais conçue comme une réalité dynamique qui se différencie et produit des « cultures » distinctes, non seulement sur une base ethnique et sur celle d’un isolement réciproque, mais aussi – et surtout – à la suite d’une distribution différente des opportunités et des ressources à l’intérieur de chaque société et entre les sociétés, en raison des rapports de pouvoir, des rencontres, des mélanges et des hybridations. Ensuite est venue la crise de ce que Kilani (1990) a appelé l’« universalisme particulariste » occidental, c’est-à-dire la conception du monde de l’élite masculine, blanche, occidentale, chrétienne qui, se jugeant dépositaire de valeurs et de connaissances universellement valides, s’est pendant

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Traduit par Gilda Piersanti et Jean-Michel Léger.

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des siècles accordé le droit de connaître et de juger sans se connaître et sans se juger. Pour ce nouveau regard anthropologique qui a mûri sur la base de telles propositions, les définitions traditionnelles de l’objet anthropologique en des termes exotiques ou folkloriques sont apparues compromises par leur ethnocentrisme ou par leur essentialisme, tout comme la recherche des universels culturels est apparue exposée au risque de ce que de Martino appelait le « naturalisme en ethnologie ».

Naissance et maturation d’une discipline
Cette transformation de la charpente théorique de l’anthropologie a été soutenue par d’autres transformations culturelles à l’échelle mondiale : les migrations et l’urbanisation des campagnes ont redessiné les différences entre la ville et la campagne (quand elle ne les ont pas effacées) ; la décolonisation et la globalisation sont en train de remodeler les structures et les cultures à l’intérieur des anciennes colonies comme à l’intérieur des anciennes et des nouvelles puissances coloniales. La nouvelle anthropologie issue de telles propositions a été appelée de différentes manières – anthropologie des sociétés complexes, anthropologie de la complexité, anthropologie des mondes contemporains, anthropologie de la contemporanéité – sans que, finalement, aucune de ces définitions ne se révèle pleinement satisfaisante. L’anthropologie urbaine se situe à l’intérieur du nouveau domaine de recherche ainsi défini et s’y caractérise par le fait d’assumer une nouvelle prémisse. Il s’agit d’une prémisse qui concerne le contexte de la recherche anthropologique urbaine, c’est-à-dire les villes, considérées non pas comme une réalité donnée une fois pour toutes, mais comme l’ensemble des processus qui, dans toute situation dont l’analyse fait l’objet, produisent, reproduisent, modifient ou détruisent des réalités urbaines. Bref, plutôt que sur les villes elles-mêmes, l’attention se porte sur les processus d’urbanisation, de réhabilitation, de désurbanisation, de déruralisation, de réurbanisation et de réruralisation. Cette approche de la réalité urbaine est, me semble-til, la plus adaptée à la situation actuelle. La notion même de ville est devenue incertaine, et même éphémère dans un monde où un village de deux mille habitants se cosmopolitise grâce à la pendularisation de ses habitants émigrés à l’étranger alors que les habitants d’une mégalopole de dix-huit ou vingt millions d’habitants peuvent vivre une sorte de « villagisation » grâce à l’expérimentation de nouvelles formes de relations matérielles et symboliques. Il n’est plus possible de définir les villes de manière univoque ni sur le plan quantitatif ni sur le plan qualitatif. C’est donc avec cet objet de recherche complexe et évasif que, en Italie comme dans les autres pays, les anthropologues urbains essaient de se mesurer : et c’est de cette tentative
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de recherche que j’essayerai de rendre compte. L’histoire de l’anthropologie urbaine en Italie est courte et une bonne partie de cette histoire doit être considérée comme une phase préparatoire ou propédeutique. Notre discours apparaîtra plus systématique lorsqu’il aura proposé la périodisation suivante : – une phase propédeutique ou de préparation (1950-1980) ; – une phase de définition et d’acquisition progressive d’une certaine visibilité de l’anthropologie urbaine (1980-1995) ; – la phase actuelle, caractérisée par l’organisation institutionnelle et la systématisation des contenus scientifiques. Lorsqu’un point de vue nouveau se développe dans les sciences sociales pour désigner des problèmes sociaux et culturels jusqu’alors négligés et proposer des modalités d’investigation inédites, il œuvre généralement en connexion étroite avec ce qui se passe dans la société elle-même : la naissance de l’anthropologie urbaine en Italie ne fait pas exception. 1950-1980 Puissance coloniale de deuxième rang, métropole d’un empire tardivement constitué, l’Italie n’a pas connu de grandes écoles d’études ethnologiques comparables à l’école anglaise ou française, même si, entre la fin du XIXe et les premières décennies du XXe siècle, elle n’a pas manqué de quelques figures d’ethnologues de niveau européen (Puccini 2005). De plus grande importance sont les travaux consacrés au folklore régional et local pendant ces années-là, travaux sollicités aussi par les différences des us et coutumes, des traditions et des mentalités entre les régions d’Italie. Ce sont de telles différences que l’on avait crues susceptibles de faire obstacle, à l’échelle populaire et notamment paysanne, à la constitution de l’État-nation souhaité, désiré et finalement politiquement réalisé en 1861 par l’élite bourgeoise (Cirese 1973). Ensuite, durant les vingt années du fascisme (1922-1944), l’ethnologie a été encouragée à assumer les orientations racistes, tandis qu’à l’étude des « traditions populaires » était confiée la tâche d’exalter les vertus ancestrales de la lignée italique. Néanmoins, autour de 1950, les changements extraordinaires de la société italienne, extrêmement dynamique dans ces années-là, ont de nouveau sollicité les chercheurs en sciences sociales, parmi lesquels des ethnologues et des folkloristes. À la fin des années 1940, l’économie italienne, fondamentalement rurale, se transforme en un système de production hautement industrialisé. Cette transformation s’accompagne d’un important mouvement de migration des populations vers les villes italiennes et vers certains pays européens. Dans la décennie comprise entre les recensements de 1951 et 1961, la population urbaine s’accroît de manière vertigineuse, certaines villes voyant même leur
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population doubler. Le système urbain italien, le plus ancien et le plus consolidé d’Europe, est ainsi bouleversé par une croissance démographique exceptionnelle en ampleur et en vitesse. Les mouvements de populations et l’urbanisation se cumulent avec les destructions non encore réparées de la guerre, produisant ainsi une grave pénurie de logements, notamment dans les villes. Cette situation explosive engendre une saison de luttes populaires qui sont passées à l’Histoire sous le nom de « luttes pour le logement » et qui représentent un pivot fondamental dans l’histoire politique et sociale de l’après-guerre. Les partis de l’opposition – le parti communiste en tête – dirigent et organisent cette protestation populaire, tandis que la Démocratie chrétienne entame une politique innovante de construction de logements populaires avec le Plan INA-Casa. Si les transformations du système urbain vont de pair avec celles du système productif national, la réalité socioculturelle du pays n’est pas en reste et change elle aussi. Un ensemble de lois promulguées dans ces années-là vient consolider et institutionnaliser ces transformations. Le droit de vote actif et passif, que la Constitution de 1946 avait élargi à tous les citoyens (y compris aux femmes), constitue un élément efficace pour modifier de manière peu visible, mais durable, les relations entre les individus, fondées sur la hiérarchie et sur l’autorité à l’intérieur des familles comme dans les rapports sociaux. Le revenu moyen des Italiens augmente, ce qui ouvre l’accès de ces derniers à la société médiatique et à la consommation de masse : à la fin des années 1950, on enregistre le boom des véhicules et des téléviseurs. Le niveau d’instruction moyenne s’élève, appuyé par une loi de 1962 qui rend la scolarité gratuite et obligatoire pour tous jusqu’à l’âge de quatorze ans (Ginsborg 1989 ; Lanaro 1992). Face à ces vives et rapides transformations de la société italienne, les travaux relevant du domaine anthropologique gardent, au moins jusqu’à la fin des années 1970, une orientation fondamentalement « ruralocentrique » (Signorelli 1996), soutenue non seulement par la tradition des travaux folkloristes, mais aussi par la possibilité offerte aux anthropologues (dans ces années-là, tous évidemment d’origine et de formation bourgeoises, quoique pas nécessairement urbaines) de se garantir ainsi une certaine « distance » de leur objet d’étude, distance que l’exotisme de leur objet garantissait aux ethnologues (Giglia 1989). Les recherches sur les paysans offraient aussi la possibilité d’utiliser un autre instrument caractéristique de cette recherche, l’approche holistique. Sans compter que les études des communautés, dues surtout aux chercheurs anglais et nord-américains ayant travaillé en Italie à partir des années 1950 dans le cadre des Mediterranean Studies (Albera, Blok, Bromberger 2001), se proposaient comme un exemple suggestif, bien que les anthropologues italiens ne les acceptassent pas toujours. Cependant, dès la seconde moitié des années 1950, certains événements nouveaux avaient introduit dans l’enceinte tranquille des études sur les traditions populaires quelques éléments d’innovation et de réflexion criti30
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que tellement fondamentaux qu’ils avaient déchaîné des discussions et des polémiques ardentes jusqu’à provoquer des transformations radicales et irréversibles. Il est important d’y faire brièvement référence car c’est dans ce contexte-là qu’il faut chercher les origines de l’anthropologie urbaine en Italie. Entre 1948 et 1955, en effet, la maison d’édition Einaudi avait publié les œuvres d’Antonio Gramsci, y compris les Cahiers de prison, dans lesquels on retrouve non seulement les très célèbres Observations sur le folklore, mais aussi toute une série de réflexions et d’approfondissements de concepts tels que « sens commun », « hégémonie », « subalternité », « organisation de la culture », « intellectuel organique ». Des concepts qui se sont tous révélés d’un intérêt fondamental pour la construction d’une théorie anthropologique de la culture ayant l’ambition de se désengager du fonctionnalisme exotisant de dérivation anglo-saxonne. Les thèmes fondamentaux de la pensée de Gramsci ont fortement sollicité l’intérêt d’Ernesto de Martino, qui à son tour avait émis des critiques assez violentes à partir de ses positions de nature historiciste sur ce qu’il appelait le « naturalisme » des écoles traditionnelles de pensée anthropologique. Cette « signification humaine des événements », que de Martino considérait comme l’objet même de sa recherche, trouvait en Gramsci – et, par le biais de Gramsci en Marx – les instruments conceptuels pour quitter l’enlisement de l’idéalisme et de la conception élitiste de la culture ainsi que celui du positivisme et du fonctionnalisme (Rauty 1976). Dans le même temps de la seconde moitié des années 1950, l’anthropologie urbaine d’Amérique du Nord (notamment celle de Franz Boas et de ses élèves) était arrivée en Italie par l’intermédiaire de Tullio Tentori. Grâce aux recherches d’un groupe de jeunes chercheurs travaillant avec Tentori, le concept boasien de culture fut mis en contact avec certaines idées de Marx et de Gramsci. Les réactions de ce mélange assez inhabituel sont rapportées par le Mémorandum sur l’anthropologie culturelle (Tentori et al. 1959), présenté par le Congrès national des sciences sociales. C’est au fond dans ce Mémorandum que fut élaborée la plateforme théorique sur laquelle une anthropologie urbaine digne de ce nom pouvait être fondée. Les auteurs du Mémorandum considéraient la culture, objet classique de l’anthropologie, comme « la vision du monde et de la vie » collectivement élaborée, et donc comme un des niveaux de l’organisation humaine en société, présent non seulement dans les sociétés dites simples (villages de l’Apennin ou de la brousse) mais aussi dans les sociétés dites complexes, urbanisées, stratifiées en classes, lesquelles devenaient ainsi, de manière légitime, des domaines de recherche possibles pour l’anthropologie. Il s’agissait certes d’une définition de la culture qui s’apparentait à celle de Boas, mais surtout qui relevait de lointaines origines idéalistes et historicistes à situer dans le cadre des « sciences de l’esprit » de dérivation diltheyenne. En même temps, tout en refusant le déterminisme mécanique économiste et en revendiquant
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un rôle autonome et dialectique pour la culture par rapport à la structure économique et sociale, les auteurs du Mémorandum postulaient l’importance du système productif et des rapports de production propres à chaque société. Cette position, certainement assez inédite dans ces années-là, ne commencera à donner ses premiers fruits, dans le cadre de recherches plus typiquement sociologiques, que dans les années 1970, tandis que les années 1960 avaient vu se développer plutôt une sociologie urbaine expérimentant des méthodologies relevant traditionnellement du domaine de l’anthropologie – par exemple le recueil des histoires de vie et autres matériaux autobiographiques oraux. Dans ces mêmes années, certains urbanistes italiens commencent à percevoir l’importance des sciences sociales, et en premier lieu celle de la sociologie et de l’anthropologie, pour ce qui sera appelé « le bon gouvernement du territoire » (Quaroni 1956). C’est donc dans les milieux de la sociologie et de l’urbanisme que, dans les années 1960, mûrissent d’importantes initiatives éditoriales qui permettront de connaître les classiques des travaux sur la ville traduits en italien : de Weber à Mumford en passant par Chombart de Lauwe, ainsi que Simmel, Thomas et Zaniecki, Lyndt et Wirth. En 1966, est traduit le célèbre Les Enfants de Sanchez d’Oscar Lewis ; en 1967, The City de Park, Burgess et Mackenzie ; en 1974, La Question urbaine, de Manuel Castells. Dans les années 1970 apparaîtront enfin les premiers travaux relevant clairement du domaine de l’anthropologie urbaine. On peut y définir au moins deux orientations. Les premières recherches empiriques (Tentori et Guidicini 1972 ; Callari Galli et Harrison 1974 ; Callari Galli, Harrison et Cuppini 1974 ; Callari Galli 1979 ; Ranisio, Provitera et Giliberti 1978 ; Mazzacane 1978) sont des œuvres de pionniers qui peuvent sembler aujourd’hui datées, mais qui ont eu le mérite d’avoir tout de suite mis à l’ordre du jour de la naissante anthropologie urbaine italienne un éventail de thèmes pertinents et significatifs : la question du logement urbain, déjà articulée, à cette époque, à l’appartenance de genre (Callari Galli 1979) et de classe (Mazzacane 1978) ; l’identité urbaine liée aux traditions et aux mémoires locales à l’échelle du quartier, ainsi que le problème de sa conservation (Tentori et Guidicini 1972) ; la morphologie et la dynamique propres à certains comportements et instituts présents dans les contextes urbains, tels que la religiosité populaire, traditionnellement considérée comme relevant de la recherche folklorique dans les contextes ruraux (Provitera, Ranisio, Giliberti 1978). Une deuxième orientation, dont témoignent de manière presque exclusive certains essais de A. Signorelli (1971, 1973, 1977), explore des possibilités différentes tout en tâchant de définir les premiers éléments d’une conceptualisation spécifiquement anthropologique de la problématique urbaine.
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Amalia Signorelli

À la fin de la décennie, l’anthropologie urbaine italienne s’enrichit de deux contributions importantes : les deux anthologies éditées respectivement par Arrighi et Passerini (1976) et par Claudio Stroppa (1978). La première, rédigée par un économiste et par une historienne, présente aux lecteurs italiens un choix soigné de textes de ce qui a été appelée l’École de Manchester. Au début, cette anthologie est néanmoins lue et utilisée comme une contribution aux recherches sur le processus de modernisation puisque, dans les milieux anthropologiques italiens, peu nombreux encore étaient ceux qui étaient alors capables de saisir la pertinence et l’importance des processus d’urbanisation et des migrations vers les villes pour l’étude des contacts culturels et de l’acculturation. L’anthologie éditée par Claudio Stroppa présente quant à elle un large choix de textes : de Eisenstadt à Wirth, de Simmel à Redfield, de Balandier à Mitchell, de Lévi-Strauss à Riesmann, et ainsi de suite, démontrant de cette manière que l’idée d’étudier la ville d’un point de vue anthropologique est partagée par de nombreux anthropologues d’origine différente. Vers la fin de la décennie paraît aussi en anglais The Broken Fountain, importante monographie anthropologique que Thomas Belmonte consacrait à un quartier du sous-prolétariat du centre historique de Naples (Belmonte 1979), mais ce travail ne connaît pas une grande diffusion parmi les chercheurs italiens. 1980-1995 Malgré le détournement vers les recherches menées en Italie par des chercheurs étrangers, l’intérêt pour l’anthropologie urbaine grandit considérablement dans les années 1980. La décennie s’ouvre avec la publication d’une nouvelle anthologie dont le titre est Anthropologie urbaine. Programmes, recherches, stratégies, éditée par Cesare Pitto. Dans son introduction, Pitto assume de manière explicite l’orientation qui avait déjà commencé à s’imposer dans les études urbaines des anthropologues italiens, c’est-à-dire le choix d’une anthropologie de la ville qui se développerait à l’intérieur d’un plus vaste horizon d’anthropologies des sociétés complexes. Dans les quinze années qui suivent, l’anthropologie urbaine en Italie acquiert progressivement sa physionomie en gardant et en développant les caractères auxquels nous venons de faire référence, c’est-à-dire en assumant le fait urbain comme lieu et contexte de productions culturelles spécifiques, qui ne doivent en aucun cas être isolées du plus vaste contexte des sociétés contemporaines, tantôt évoquées comme sociétés complexes tantôt comme sociétés de masse. L’intérêt grandissant pour les thématiques urbaines est témoigné par leurs débuts dans les pages des revues spécialisées : dans l’Uomo apparaissent par exemple un article de M. C. Rita sur l’anthropologie urbaine en France
L’Italie : un état des lieux

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