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Conquêtes coloniales et intégration des peuples: cas des Kabiyè au Togo (1898-1940)

De
348 pages
Avant 1898, "l'entrée dans" leur pays était "interdite sans restriction aux étrangers". "A partir de 1939", les Kabiyè "comprirent l'intérêt de la mise en culture des terres riches et fertiles..."du Centre-Togo. Désormais, ils y déferlaient par vagues successives. Les migrations rurales demeurent le trait saillant de leur intégration dans la société togolaise. L'histoire du Togo à l'époque coloniale révèle encore les recours abusifs à la force de travail des Kabiyè et des Losso. Les graves problèmes socio-politiques du Togo aujourd'hui ne plongent-ils pas leurs racines dans ce passé colonial?
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CONQUETESCOLONIALES
ETINTEGRATIONDESPEUPLES:
CASDESKABIYEAUTOGO
(1898-1940)© L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03174-6
EAN: 9782296031746CourierNoëlKAKOU
CONQUETESCOLONIALES
ETINTEGRATIONDESPEUPLES:
CASDESKABIYEAUTOGO
(1898-1940)
Préface de
AkrimaKOGOE,Ph.D.
L'HarmattanEtudesAfricaines
Collection dirigée parDenis Pryen etFrançois MangaAkoa
Déjà parus
Simon-PierreE.MVONENDONG,Bwiti et christianisme, 2007.
Simon-PierreE.NENDONG, Imaginaire de la maladieauGabon,
2007.
Claude KOUDOU (sous la direction de),Côte d’Ivoire : Un plaidoyer pour
une prise de conscience africaine, 2007.
Antoine NGUIDJOL, Les systèmes éducatifs en Afrique noire. Analyses et
perspectives, 2007.
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille
deDieu, 2007.
PierreFANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2007.
Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaïwa,
Boubou Hama-Un homme de culture nigérien, 2007.
Marcel-DuclosEFOUDEBE, L’Afrique survivra aux afro-pessimistes, 2007.
Valéry RIDDE,Equité et mise en œuvre des politiques de santé auBurkina
Faso, 2007.
Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire
francophone, 2007.
AlbertM’PAKA,Démocratie et société civile auCongo-Brazzaville, 2007.
Anicet OLOA ZAMBO, L’affaire du Cameroun septentrional. Cameroun /
Royaume-Uni, 2006.
Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), LesÉglises et
la société congolaise aujourd’hui, 2006.
Albert Vianney MUKENA KATAYI, Dialogue avec la religion
traditionnelle africaine, 2006.
Guy MVELLE, L’Union Africaine : fondements, organes, programmes et
actions, 2006.
ClaudeGARRIER,Forêt et institutionsivoiriennes, 2006
NicolasMONTEILLET, Médecines et sociétés secrètes auCameroun, 2006.
AlbertNGOUOVONO, Vague-à-l’âme, 2006.
Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits
fondamentaux enAfrique : l’exemple du Sénégal, 2006.
ToumanyMENDY, Politique et puissance de l’argent au Sénégal, 2006.
Claude GARRIER, L’exploitation coloniale des forêts de Côte d’Ivoire,
2006.
Alioune SALL, Les mutations de l’intégration des Etats en Afrique de
l’Ouest, 2006.
Jean-Marc ÉLA, L’Afrique à l’ère du savoir : science, société et pouvoir,
2006.À
Ma tanteHélèneAWIDIN A,
Récemment décédée
Après une vie pleine et entière.
Tu as su combler le vide
Laissé par ma mère trop tôt disparue.
À
Mon épouse
NéeCélestineESSO-TAN.
Ton courage
Et tes sacrifices
N’auront pas été inutiles.AVERTISSEMENT
Cet ouvrage étant conçu pour être exploité en tant que
document d’histoire, nous avons conservé les anciennes graphies des
noms propres. Par exemple, nous employons encore les termes
Anécho,Bassari,Chra, Lama-Kara, Nuatja etc… au lieu de "Aného,
Bassar,Wahala,Kara,Notsè", etc.
De même nous utilisons le terme "Kabiyè" dans notre
rédaction, mais dans les citations nous avons maintenu les graphies
des différents auteurs. On lira tantôt "Kabrè", tantôt "Cabrais" selon
lesauteurscités.
Notre ouvrage résulte d’une profonde refonte de notre thèse
èmededoctorat de 3 cycle intitulée: Le peuple kabiyè dans la "société
nationale" togolaise (1885-1940).
Les références notées:
- "Kakou (N.C): ibid, pp…." renvoient directement aux pages
de ladite thèse.
- "Kakou (N.C): Annexe, pp…" renvoient aux pages du
Fascicule complémentairede la thèse.
Quelques extraits de ce Fascicule complémentaire ont été
reproduits en Annexes à la fin du présent ouvrage. C’est à eux que
renvoient les références notées "Annexes, pp…"
Voir pages 307à 327.
7SIGNIFICATION DES SIGLES
A.M. : Affaires Militaires
A.P. : Affaires Politiques
A.S. : Affaires Sanitaires
A.N.SOM : ArchivesNationales,SectionOutre-Mer. (France)
ANT-FS : ArchivesNationalesduTogo.FondsdeSokodé
BIFAN : Bulletinde l'InstitutFrançaisd'AfriqueNoire.
C.E.R.K. : Centred'Etudeet deRecherchede laKara.
F.O.M. : Franced'Outre–Mer.
H.K.G.L. : Herausgegeben vomKaiserlichenGouvernement
inLome.
I.N.R.S. : Institut Nationalde laRechercheScientifique.
I.S.E.A. : InstitutdesSciencesEconomiquesAppliquées.
J.O.T. : JournalOfficieldesTerritoiresduTogo sous
mandatfrançais
M.F.G.D.S. : Mitteilungen vonForschungsreisenden und
GelehrtenausdenDeutschenSchutzgebieten.
ORSTOM: Officede laRechercheScientifiquedesTerritoires
d'Outre-Mer.
P.U.F. : PressesUniversitairesdeFrance.
ibid. : ibidem
Id. : idem
Fasc. : Fascicule
l. : ligne
n.p. : non paginé
p. : page
s.d. : sansdate
s. : suivant (e)
t. : tome
vol. : volume
9PREFACE
L’écriture de l’histoire du Togo connaît depuis un certain
temps, un regain d’intérêt. En effet, ont paru coup sur coup "La
palpitante quête de l’Ablodé" de Tétévi Godwin Tété ADJALOGO,
"La civilisation Bassar" de Jean-Luc Gbati SONHAYE, et surtout,
"Histoire des Togolais" sous la direction du Pr. NicouéGAYIBOR de
l’Université de Lomé. Toutes ces publications qui ont pour objectif
d’éclairer un pan de l’histoire nationale sont à louer à plus d’un titre.
En effet, tout comme dans les autres domaines (littéraire notamment),
l’impression générale de l’histoire togolaise avant les parutions sus-
mentionnées, est qu’elle n’existe pas. Et tout un pays se prend
régulièrement de mélancolie, à l’évocation des passés glorieux des
autres peuples.
Bien sûr,àcôtéd’ouvrages parus, il ya les manuscritsd’autres
historiens parmi lesquels N.C. KAKOU, auteur de la présente
réflexion sur "Conquêtes coloniales et intégration des peuples : cas
des Kabiyè au Togo (1898-1940)".
Ecrire l’histoire d’un pays, qu’elle soit partielle ou globale, ne
devrait en principe donner lieu à aucune polémique. Pour peu que les
gens fassent preuve d’objectivité en se collant aux faits sans jugement
de valeur et sans interprétation tendancieuse, l’histoire se passe de
commentaire.Evidemment, c’est là un pari bien osé que peu de gens
réussissent, mais il vaut la peine d’être gagné pour la crédibilité de la
disciplineet pour sa survie.
Sans insinuer que les documents d’histoire parus avant lui
n’ont pas souffert de critiques, "Histoire des Togolais " a soulevé le
tollé au sein d’une frange de la population qui trouve certaines
assertions sans fondements, parce que non documentées. L’ouvrage
que j’ai l’honneurde préfacerévitece typede pièges.Il repose surdes
documents d’archives, des témoignages, des recoupements ; toutes
des techniques éprouvées en matière de recherche. L’auteur déclare
11son intention de ne restituer que la "vérité historique".C’est pourquoi
il invite le lecteur, son complice, à faire de même en se débarrassant
de ce qui pourrait constituer une barrière à leur communion dans
l’interprétation des faits: "Nous souhaitons vivement que nos lecteurs
se départissent des sentiments partisans et des préjugés qui
empoisonnent la vie politique et les rapports sociaux entre Togolais
dans leur grande majorité". Et de continuer à prier que cette
contribution nous aide "à mieux nous connaître pour mieux nous
comprendre et mieux travailler ensemble pour un avenir meilleur : la
paix sociale dans notre pays".Faut-il le souligner, c’est le même vœu
que par la voix de leur porte-parole, le Pr.GAYIBOR, les auteurs de
l’"Histoire des Togolais" avaient formulé à savoir que ce travail
permette au "département d’histoire d’apporter modestement sa
contribution à la réconciliation des Togolais".
En effet, la prétention de l’histoire est non seulement de
démêler pour le commun des mortels, les passés proches et/ou
lointains, maisaussiet surtoutde proposer une référenceetdes idéaux
communs sur lesquels bâtir unavenir prometteur.C’est ce qu’en toute
humilitéM.KAKOU s’est proposédefairedans son ouvrage.
"Conquêtes coloniales et intégration des peuples..."est un
livre vivant et d’une lecture agréable. Il mène le lecteur du plus
profond de la pensée Kabiyè depuis les origines, aux plus récents
développementsde saculture ouverteà l’universel.
L’un des traits caractéristiques du Kabiyè, tel qu’on le
découvre à la lecture du livre de M. KAKOU, c’est son esprit
d’indépendance: "le désir de liberté était si prononcé qu’il avait
conduit à l’émiettement de la société et du pays Kabiyè en sous-
groupes indépendants les uns des autres et, pire, ennemis
inconciliables". Un tel esprit porte le Kabiyè tout naturellement à
s’identifier à son sous-groupe plutôt qu’à une entité plus large: "la
conscience de l’appartenance à leurs sous-groupes respectifs
supplantait, chez les Kabiyè, celle de leur unité. Dans toutes les
12localités que nous avons visitées, nos interlocuteurs ont été unanimes
sur un point qui peut se résumer comme suit : avant les Européens,
seuls les noms propres des sous-groupes respectifs servaient de
termes courants d’appellation entre Kabiyè. On disait : celui ou ceux
de Tchitchao, de Soumdina, de Lama, etc." Cette situation a eu
comme conséquence immédiate de n’avoir pas favorisé l’unité du
peuple Kabiyè d’abord contre ses voisins, puis contre le colon.
Paradoxalement, cette même situation constituera ultérieurement un
casse-tête pour le colonisateur obligé de combattre et de conquérir
individuellementchaque sous-groupe ou lescoalitions traditionnelles.
L’autre trait qui jouera également dans la prédilection de la
colonisation à choisir le Kabiyè plutôt que d’autres catégories de
citoyens pour les travaux de traite, est son ardeur au travail.Bien sûr,
d’autres facteurs entreront en ligne de compte pour expliquer le
déplacement des Kabiyè de leurs terres natales vers le sud (en
l’occurrence la volonté coloniale de développer des cultures de rente
pour les industries européennes). L’un de ces facteurs est le
surpeuplement des régions montagneuses où les Kabiyè vivaient
retranchés.
L’on ne saurait occulter l’attachement du Kabiyè aux valeurs
traditionnelles et à ses racines. A part les pratiques religieuses
particulières, il existait aussi un système de classes d’âges permettant
non seulement de dire le moment de naissance d’un groupe de
personnes à quelques mois près, mais aussi de dégager les plus aptes
pour les différentes tâches sociales: agricoles, religieuses, culturelles
et organisationnelles. L’auteur précise que "toute la société Kabiyè
fonctionne sur ce modèle structurel". Et d’ajouter qu’au-delà de
l’anarchie politique apparente (entendez le fait que le Kabiyè ne se
soumette à aucune autorité centrale), "règne un ordre modelé par
l’adhésion de tout un peuple à ce système de classes d’âge et leurs
fonctions respectives. Il en va de même pour d'autres éléments
13culturels telle la religion, les techniques ingénieuses en agriculture,
etc."
Un tel attachement aux racines, même s’il nuisait aux
possibilités d’assimilation dans les contrées d’accueil, ne saurait être
perçu comme un refus du brassage. Le Kabiyè étant foncièrement
respectif des offrandes et autres reconnaissances périodiques aux
divinités ancestrales, l’on ne saurait s’étonner de ce que les
"émigrants n’étaient pas déracinés. Ils maintenaient avec leur terroir
de solides liens culturels et sentimentaux, sans compter leur aide
économique et financière aux parents et amis restés au pays ".
D’autres traits du Kabiyè sont exposés dans le livre de M.
KAKOU. Nous invitons le lecteur à les découvrir par lui-même, mais
aussià percerd’autres particularitésdece peuple qui resteàdécouvrir
en tant que l’unedes principalescomposantes nationales.
Je recommande cet ouvrage aux enseignants et aux étudiants
désireux de découvrir l’histoire de leurs peuples longtemps
dévalorisée.C’est un document de haute portée historique qui, à côté
de "Histoire des Togolais", nous rendrafiersd’être togolais.
AkrimaKOGOE,Ph.D.
14INTRODUCTION
Les Kabiyè constituent un important groupe ethnique à l’origine
1localisé au Nord-Est du Togo, entre les 9è et 10è parallèles Nord, à
la frontière du Dahomey (actuelle République du Bénin).
Aujourd’hui, ils sont présents partout dans le pays, mais plus
particulièrement nombreux dans les régions rurales du Centre et du
Sud.Beaucoup ont passé les frontières et émigré auGhana à l’Ouest
etauBénin.
En observant de plus près leurs aires d’expansion, il apparaît
qu’au Bénin les Kabiyè sont très concentrés dans la région de
Djougou contiguë à leur pays d’origine.Au Togo et auGhana, ils se
retrouvent particulièrement nombreux dans les zones de cultures
industrielles et d’exportation (coton, cacao, café, palmier à huile,
etc.).
Ilen vade même pour lesLosso, leurs voisinsdirectsà l’Ouest,
comprenant les Nawdéba et les Lamba. On eût dit la spécialisation de
leurs ressortissants dans le domaine agricole, bien qu’ils forment de
fortes proportions dans les nouveaux quartiers de Lomé, la capitale,
depuis le milieudesannées 60,etdeSokodé, principale villeduCentre.
Dans les fermes, la plupart entretenaient les champs pour le
compte des propriétaires fonciers, planteurs de leur état. En
contrepartie de leurs services, ils bénéficiaient de traitements
variableset plus ou moinsfavorablesà leur propre promotion sociale
selon les régions et les employeurs: salaires journalier ou mensuel ;
partage des récoltes; métayage ou exploitations concédées, les parts
respectives étant fixées à l’avance ; cession à vie de terres de
cultureshorsdes plantations,etc.
1Voirfigure 1, p. 16
Pauvert (J.C.): "MigrationsetDroitfoncierauTogo" ; inCahiersdel’I.S.E.A. ;
N° 166, Paris, octobre 1965.
Delord (J.): LeKabiyè.I.N.R.S.,Lomé, 1976, p.5
1516Toutes ces dispositions résultaient d’accords verbaux.
N’ayant jamais fait l’objetd’une législation, ni au niveau national, ni
aux niveaux régional ou local, elles donnent lieu à des remises en
causedes "droitsacquis", surtoutaprès plusieursgénérations.
Le long des voies de communication (routes, chemin de fer,
cours d’eau) entre Sokodé et Nuatja (="Notsè" aujourd’hui), les
Kabiyè et les Losso exploitent à leur propre compte, depuis leurs
premières installations à l’époque coloniale, de vastes secteurs
1agricoles, autrefois qualifiés de "Terres Neuves duCentre-Togo" .A
partir des voies de communication, ils ont essaimé très
profondément à l'intérieur dans plusieurs zones, de sorte que les
terresarables suffisamment richescommencentà s'épuiser.
Nous nous sommes interrogé pourquoi et comment ils se sont
retrouvés en si grand nombre dans ces campagnes, très loin de leur
régiond'origine.
Avant d’être conquis militairement par l’Allemagne à la fin
edu XIX siècle, les Kabiyè et les Losso vivaient presque isolés de
leurs voisins: "L'entrée dans le pays des Kabure" était "interdite
2sans restriction aux étrangers" . D'un isolement relatif, ils sont
passés à une expansion très dynamique privilégiant les zones rurales
pendant la période coloniale. L’étude de ce phénomène chez les
Kabiyè constitue la toile de fond de notre ouvrage. Nous analyserons
les facteurs, les moyens et les étapes de leur intégration dans la vie
du Togocolonial jusqu’à la secondeguerre mondiale.
Nous suivrons de très près l’évolution de leurs mœurs et de
leurs mentalités ainsi que les conséquences de tous ordres qui en ont
1Lucien-Brun (B.): voir page 27, note (1).
2Hupfeld (vonFr.): "DieErschliessungdesKaburelandes inNordtogo" ; inGlobus,
dB LXXVII,Nr18, 12Mai 1900, pp.281-285.
TraductiondeR.Verdier ; inDocuments duCERK, 1967,fasc.I, sérieA.p.184.
N.B.:L’auteurentendait par "territoire desKabure" l’ensembledes pays kabiyè-
losso
17découlé pour les intérêts coloniaux, pour eux-mêmes et leur région
d’origine, pour leTogod’unefaçongénérale…
"Intégration" n’a nullement ici le sens d’acceptation sur un
pied d’égalité, mais uniquement celui d’insertion dans la chaîne de
production du territoire. Quelle place le maillon kabiyè tenait-il dans
cettechaîne ?
Comme partout ailleurs dans les autres Etats africains, les
Togolais d’aujourd’hui ont été obligés de composer à l’intérieur de
frontières communes tracées par les puissances européennes au
hasard des conquêtes coloniales et signatures des traités. Ils ne
parlent pas tous la même langue, accusent des différences culturelles
et de comportements. De ce fait, pourquoi les Kabiyè du Togo se
sentiraient-ils plus proches des Ewé du Sud que des Lögba, leurs
voisins immédiatsduBénindeculture semblable ?
Nous estimons que les Togolais forment une "communauté
de peuples", une "société nationale" endevenir.Elle évolue en dents
de scie depuis les années 60. Les responsables politiques, ou plutôt
les "leaders politiques" selon la formule consacrée, ne contribuent en
rien à faire progresser la prise de conscience nationale.Au contraire,
ils font feu de tout bois, y compris du bois fumeux, pour consolider
leurs assises tribales et régionalistes afin de mieux protéger leurs
intérêts particuliers.
Pourtant entre les peuples du Togo, rien, encore moins
l’antériorité de contacts avec les civilisations européenne ou arabo-
musulmane, ne justifie les complexes de supériorité ou d’infériorité
des uns et des autres. Tous devraient respecter mutuellement leurs
valeurs culturelles et se soucier davantage de construire patiemment
la "société nationale"endevenir.
C’est dans ce cadre que nous voulons situer les Kabiyè dans
la société togolaise telle qu’elle est issue du fait colonial jusqu’en
1940.
18Nous avons limité cette étude aux Kabiyè. Toutefois les
Losso ont connu presque les mêmes péripéties historiques qu'eux à
l'époque coloniale. Ils sont tous classés parmi les peuples dits
primitifs par les colonisateurs. Une étude étendue aux Losso dans
toute sa complexité aurait été trop vaste. Cependant, en ce qui
concerne les recrutements des travailleurs "contractuels" et les
migrations, les statistiques les associent. Nous les étudierons donc
ensemble dans les parties de notre ouvrage traitant de ces aspects.
Nous lesdésigneronsalors sous l'appellation "Kabiyè-Losso".
Chronologiquement, le sujet couvre la période coloniale de
1898 à 1940. La première date marque la conquête militaire du pays
kabiyè par l'Allemagne. A celle de 1940 qui coïncide avec le début
de la seconde guerre mondiale, l'intégration des Kabiyè dans la
société togolaise était suffisamment avancée. Désormais, on assiste
tout simplement à l'amplification des phénomènes qui ont marqué
eleurévolutiondepuis lafinduXIX siècle.
La colonisation allemande au Togo a été brutalement
interrompueenaoût 1914et relayée par ladominationfrançaisedans
la partie orientale incluant les Kabiyè. Cette dernière a-t-elle tiré
profit de l’héritage laissé par la première ? Y a-t-il eu continuité ou
rupture dans les politiques coloniales allemande et française au Togo
engénéral,chez lesKabiyèen particulier ?
Nous nous intéresserons aux Kabiyè du Togo où ils vivent
pour la plupart. D’ailleurs, ceux émigrés hors des frontières
nationales relèvent d’autres législations. Cependant nous parlerons
d’eux en tant que prolongements des mouvements migratoires au
départde leur paysd’origine.
Le sujet présente plusieurscentresd’intérêt.
D’abord, il offre un exemple-type de peuple africain en
général, togolais en particulier, resté à l’écart des grands courants de
civilisations européenne et musulmane et sur lequel s'est exercée
l’actiondes puissancescoloniales.
19Celles-ci qui disaient vouloir apporter la "Civilisation" à des
peuples "attardés", comment se sont-elles acquitté de cette tâche
chez les Kabiyè ? L’Allemagne d’abord, la France ensuite nous
apporteront leurs réponses communes ou respectives selon que leurs
actions se rejoignent ou sedifférencient.
Pendant longtemps "les races du Su d " considéraient "le
1Kabrè comme un être très arriéré" . Elles rejoignaient en cela
l’opinion des colonisateurs sur ce peuple. Yves Person le confirme
en se faisant l’écho de la connotation péjorative du terme lorsqu’il
2écrit que "Kabrè est ailleurs une injure inadmissible" . Il y a là aussi
un intérêt certain à tenter de comprendre et d’expliquer ce
phénomène sociologique. Kabiyè rimait avec "le sauvage", "l’attardé
mental", "le sous-évolué" etc. Pourquoi et comment en est-on arrivé
là ?
Aujourd’huiencoreces questions sontd’actualité.
Le troisième centre d’intérêt tout aussi pertinent est le faux
débat ouvert pendant la période dite des luttes nationalistes entre
1945 et 1960 et qui n’a pas été convenablement clos: il s’agit du
rôle réel joué par les populations du Nord en général, les Kabiyè-
Losso en particulier, dans la réalisation des grands projets de
développement économique au Centre et au Sud du Togo durant la
période coloniale. L’opinion courante et solidement ancrée dans le
Nord selon laquelle ces réalisations seraient essentiellement leur
œuvreest-elle justifiée ?Sinon, que s’est- il passé réellement ?
Nous n’évoquerons pas icidans quellescirconstancesetà quelles
fins utiles ce débat a été ouvert eu égard à la période que couvre notre
1Robin (E.): "Sur ladégradationdessolsdans quelques régions menacéesdu
Togo" ; inBulletinAgricoleduCongoBelge, volXL, n°2,Bruxelles, juin 1949,
p.1275.
2Person (Y.): "Brève note sur lesLögbaet leursclassesd'âge" ; inEtudes
Dahoméennes, n°XVII,Porto-Novo, 1956, p.36
20étude. Nous voulons croire que cet ouvrage permettra quand même aux
lecteursdesefaireuneopinion,laplusprochepossibledelavérité!
Une première partie traite de l’expérience de la colonisation
allemande, occasion de contacts initiaux entre les Kabiyè dans leur
ensemble et les autres peuples duterritoire. Dans quelles circonstances
ces contacts ont-ils été noués ? Les Kabiyè en ont-ils tiré quelques
avantages?
La colonisation allemande a été aussi la première imposition
d’une domination étrangère sur eux. Quel traumatisme!Quelle
humiliation pour ce peuple de tradition guerrière! Alors qu'il avait
réussi jusque-là à préserver sa liberté, il était désormais obligé
d'obéir aux ordres d'un dominateur étranger sans la moindre
contestation,au risquede représaillesaveugles.
La période de la colonisation française jusqu’en 1940 couvre
lesdeuxièmeet troisième parties.
La domination française sur le Togo oriental est caractérisée par
une administration militaire de 1914 jusqu’au lendemain de la première
guerre mondiale.Elleprendvéritablementformeaucoursdesannées20.
LaFrance appliquait, en principe, le "statut de mandat", système
de gestion des anciennes possessions des puissances vaincues et
juridiquement sous contrôle de la Société des Nations (S.D.N.). Cette
organisation internationale avait été créée au lendemain de la guerre par
les vainqueursen vuede préserver la paixdans le monde.Lecontrôlede
la S.D.N. sur la gestion des puissances mandatées était-il effectif ou
théorique?
Dès 1914, nous étudierons l’appréciation des Kabiyè sur le
changement de maître et l’accueil qu’ils lui ont réservé. Jusqu’en
1940, nous tenterons de mettre en relief les méthodes de domination
française et les buts poursuivis.A partir de là, les points communs et
les différences avec ceux de l’administration allemande apparaîtront
aisément. Evidemment, cela sera fait au regard de la conjoncture
territorialeet internationaleextrêmementfluctuante.
21Eu égard à cela, la crise économique de 1929 demeure
l’évènement majeur dans l’entre- deux-guerres. Elle ne frappe de
plein fouet la France et ses possessions d’ Outre- Mer dont le Togo
qu’en 1931. Aussi adoptons-nous cette date comme charnière entre
les secondeet troisième partiesde notreétude.
Dans les années précédant la crise apparaissaient déjà
nettement les signesrévélateurs d’un changement effectif de
mentalité des Kabiyè à l'égard despolitiques coloniales ; ces signes
traduisaient l’impossibilité d’un retour aux idéaux insoutenables de
la société kabiyè précoloniale: vie cloisonnée à l’intérieur des
multiples unités socio-territoriales indépendantes; guerres
incessantes entre elles ; hostilité guerrière à l'égard de tous les
étrangers ;etc.
A lafindesannées 20 lesKabiyèétaientdésormais un peuple
intégré à la société togolaise. La dernière partie après 1931 nous
informera sur leur sort face à la crise économique mondiale. Elle
confirmera nos analyses sur la réalité de leur intégration qui se
poursuivra mêmedurant lesannéesde la secondeguerre mondiale.
Des flancs des montagnes et piedmonts aux plaines
1environnantes, du cloisonnement dans le "réduit Kabrè" au
déferlement dans de vastes régions du Centre et du Sud du Togo,
quels bouleversements! Ils ne peuvent se produire sans
répercussionsdans le paysd'origine.
De nombreux travaux de recherche ont été consacrés aux
Kabiyè soit entièrement, soit partiellement dans le cadre de sujets
plus vastes portant sur tout ou partie des peuples du Nord-Togo. Ils
relèvent davantage des domaines de la géographie, de la sociologie,
de l’ethnologie et de la linguistique.A ce jour aucun auteur n’a tenté
1Froelich (J-C),Alexandre (P.)etCornevin (R.):Les Populationsdu Nord-Togo.
P.U.F., Paris 1963, p. 13.
22une synthèse historique couvrant la période que nous avons
déterminée.Nousespéronsavoircomblécette lacune.
Nous souhaitons vivement que nos lecteurs se départissent des
sentiments partisans et des préjugés qui empoisonnent la vie politique
et les rapports sociaux entre Togolais dans leur grande majorité.
Puisse cette contribution nous aider à mieux nous connaître pour
mieux nous comprendre et mieux travailler ensemble pour un avenir
meilleur : la paix sociale dans notre pays, condition sine qua non de
son véritabledéveloppementaubénéficede tous !
23PREMIEREPARTIE
L'ébauche de l’intégration
desKabiyè dans leTogocolonial
allemandCHAPITREI:
LESKABIYEALAVEILLEDELA
COLONISATIONALLEMANDE
I. Le pays et les hommes
1. Lepayskabiyè:unrefugemontagneuxfavorableà
1l’homme
Le cadre originel de vie des populations, objet de notre ouvrage,
et de leur épanouissement culturel est un petit territoire de 1000 à
2 21200 km environ . L'essentiel de son relief est constitué par
plusieurs massifs et collines se détachant sur un fond de plaines très
étroites:
E auSud, le massifdeTcharèentourédes mamelonsde
Djamdèà l’OuestetdeSirkaà l’Est;
E auCentre, le massifdeFariñdè ;
E auNord, le massifdeBoufalé ;
E la plainede la rivièreSossoa s’insèreentre lesdeux premiers
massifs,cellede la rivièreBinah,entreceuxdeBoufaléetde
Fariñdè ;
E lebassin lossoà l’Ouest, la pénéplaineà l’Estet la plainede
la rivière KaraauSudceinturent les trois massifs.
Avant lacolonisationeuropéenne, la rivière Kara, principal cours
d’eau, limitait le territoire kabiyèauSud,à l’exceptionde la pointe
1Voirfigure 2, p. 28
Lecontenudece paragrapheest tiré pour l’essentiel,chiffrescompris,de:
-Enjalbert (H.): " Paysans noirs: les Kabrè du Nord-Togo" ; in Les Cahiers
d’Outre-Mer, n° 34, avril-juin 1956; pp. 137-180
-Lucien-Brun(B.):LaColonisationdesTerresNeuvesduCentre-TogoparlesKabrèetles
eLosso :ThèsedeDoctoratde 3cycledegéographie,UniversitédeParisI, mai1974, pp.3-
17
2Froelich (J.C.): "Uneexpériencede transfert: le secteurKabrèdecolonisation
dirigée" ; inCHEAM, 13 mai 1949, p.3.
27281avancée du mamelon deDjamdè .Cependant une sorte de "no man's
land" large de 20 à 30 kilomètres l'isolait des territoires tém et
bassari.A l’Ouest, le cours supérieur de la rivière Kpélou tenait lieu
2de frontière . Ailleurs, aucun obstacle naturel ne le séparait
nettement de ses voisins ; ici un rocher, là un arbre servaient de
repères.Lesfrontières yavaientdonc uncaractère zonal.
Les maisons étaient construites sur les hauteurs à cause de
l’insécurité. Les montagnes servaient ainsi de refuges. Plusieurs
facteursfavorables yconcouraient:
E l’altitudebasse:elle varieen moyenneentre500et 650 m ;
E les versants extérieurs, souvent en pentes raides et d'accès
difficile, ont préservé lespopulations des conquérants
étrangers ;
E les versants intérieurs, en pentes douces, abritent de hautes
cuvettes alluviales en fonds de berceaux et très propices à
l’agriculture.
D’autresfacteurs trèsdéterminants sont liés:
E auxeffetsbénéfiquesdes pluies orographiques quiaccentuent
les abondantes précipitations ; elles apportent parfois jusqu’à
1400 mm d’eau par an, alimentant ainsi de nombreux
3torrents ;
E à la nature des sols : ils sont constitués de roches éruptives,
les granito- diorites, de filons de quartz, de granites etc., qui
se décomposent profondément dans les secteurs hachés et
fracturés.
Par endroits subsistent des saillies de roches mères qui retiennent
la terre meuble et servent d’armature aux sols en décomposition. Ils
1Robin (E.): ibid., p.1273.
2Froelich(J.C.):"GénéralitéssurlesKabrèduNord-Togo";inBIFAN, t.IX ; Dakar,
1949.
3Klose (H) : Togo unter Deutschen Flagge.Berlin, 1899, Verlag Von Dietrich
Reimer/ErnstVohsen; p.542.
291sont tous "d’une exceptionnelle fertilité" . Autour des montagnes
s’étalent des colluvions de bonne qualité aussi, quoique plus
sensiblesaux ruissellements.
Comparativement aux terroirs des peuples voisins, le sol
kabiyèest,de loin, le plusfertileet le plusfavorableà l’homme.
Deux longues saisons rythment la viedeshommes :
E la saison sèchede novembreà mars-avril ;
E la saisonhumided'avrilà octobre-novembre.
Au cours de la saison sèche, les activités agricoles tournent au
ralenti, surtout après les récoltes à partir de décembre. Les hommes
se livrent alors à la chasse en attendant la prochaine saison des
pluies.
22. LesKabiyè minés par leurs divisions
Le comte Zech fut l’un des tout premiersEuropéens à nous avoir
livré quelques informations sur les Kabiyè juste avant leur conquête
militaire par l’Allemagne. A l’occasion d’un voyage d’exploration
en 1897 dans le Nord, il s’était rendu chez les Lögba (ou Legba) du
Dahomey.
A son arrivée, écrit-il, il avait constaté que tous les hommes
étaient partis en guerre contre les "Lama". Leur ayant proposé ses
services, il lui fut répondu : "… s’il y a des gens qui viennent du Sud
nous proposer leur aide contre les Lama, nous et les Lama nous
arrêtons de nous battre pour nous unir et lutter contre ceux-là parce
3que nous et les Kabrè nous ne formons qu’un seul peuple" .
Cette citation peut donner lieu à divers développements, mais il
nous suffit icidecommenter les mots soulignés.
1Hupfeld (Fr): ibid.TraductiondeR.Verdier: ibid., p. 188
2Voirfigure 3, p.31
3Zech (Lecomte): "VermischteNotizen überTogounddasTogohinterland";in
M.F.G.D.S.,ElfterBand,Berlin, 1898, p.142.
30BA S SARI
31Les concepts de "Lama" et "Kabrè" (ou Kabiyè) se superposent,
le second incluant entièrement le premier. En effet, les Kabiyè
étaient sociologiquement et territorialement divisés en plusieurs
unités indépendantes les unes des autres que nous appellerons "sous-
groupes".
Le massif de Tcharè en comptait dix : Boou, Kidjañ, Lassa (ou
Laaza), Lama, Laou, Piya, Somdina, Tcharè, Tchitchao et Yadè. A
ceux-là s’ajoutent trois "sous-groupes" excentriques : Djamdè (ou
Tchamdè)auSud-Ouest,SirkaauSud-EstetKétaoà l’Est.
Le massifdeBoufalé,deux:BoufaléetPouda.
Le massif de Fariñdè en compteen principe un seul, Lama-Tessi
(ou Lama-Dissi) ; en fait celui-ci est subdivisé en deux unités
distinctes: l'une occupe la partie Est suivant une ligne Assirè-Somdè-
Pagouda ; l'autre, l'Ouest suivant une ligne Pissarè-Fariñdè-Tchiou-
Kawa.
La conscience de leur appartenance aux sous-groupes respectifs
supplantait, chez les Kabiyè, celle de leur unité. Dans toutes les
localités visitées, nos interlocuteurs ont été unanimes sur un point
qui peut se résumer comme suit : avant les Européens, seuls les
noms propres des sous-groupes respectifs servaient de termes
1courantsd’appellationentreKabiyè .Ondisait: "celui" ou "ceux"de
Tchitchao,deSomdina,deLamaetc.
L’esprit d’indépendance était tellement prononcé que les armées
allemandes de conquêtes avaient été obligées de combattre ou
2d'obtenir la reddition des sous-groupes l'un après l'autre . Lors des
premières campagnes militaires en janvier 1898, elles n'étaient pas
passées à Somdina ni à Lassa. De ce fait, les deux sous-groupes
1Kakou (N.C.): Le peuple kabiyè dansla "société nationale" togolaise(1885-
e1940):Thèsededoctoratde 3cycled'histoire.UniversitédeParisI, 1981. pp.46-
47et52-53.
2 èreVoir I partie,chapitreII, pp. 60-63
32s’estimaient encore libres. Pire, Lassa "… menaçait de guerre tout
1étranger qui oserait franchir ses frontières" .
Le mot "frontières" est à considérer ici au sens propre du terme.
Les limites territoriales dechaque sous-groupe sont matérialisées par
des éléments naturels palpables. Tout Kabiyè en circulation doit s’en
informer pour ne pas s’aventurer malencontreusement au-delà des
"frontières" de son sous-groupe, surtout en temps de guerre. C’est
aussi dans le cadre territorial de chaque sous-groupe que ses
habitants développent l’essentiel des activités de production. Les
menaces proférées par les Lassa contre "tout étranger" visaient
certainement le "Blanc" et ses armées, mais aussi les ennemis
traditionnels parmi lesquels lesKabiyèdes sous-groupeshostiles.
Les divisions du territoire et du peuple kabiyè en unités socio-
territoriales totalement indépendantes les unes des autres sont
étroitement liéesà l’histoiredu peuplement.
3. Le peuplement du pays kabiyè et la signification du
mythe des "edens"
eIl est à peu près démontré qu’avant le XVII siècle au moins une
population unique aurait occupé les territoires compris entre les
villes de Sansanné-Mango (=aujourd'hui "Mango") au Nord,
Djougou à l'Est (en République duBénin), le fleuve Oti à l’Ouest et
le parallèle 8°30' nettement au Sud de Sokodé. D'elle descendraient
certains peuples actuels de la région dont les Kabiyè. J-C. Froelich
2proposede lesappeler lesLama.
B. Lucien-Brun souligne à juste titre que le territoire des anciens
"Lama" n’aurait sans doute été occupé que de façon lâche, les
indicesdecette présencehumaineétantextrêmement éparpillés.
1Trierenberg (vonG.) :Togo: dieAufrichtungderDeutschenSchutzherrschaft und
dieErschliessung des Landes.E.SiegfriedMittler undSohn ;Berlin, 1914, p.181.
2Froelich (J.C.):Cameroun-Togo, territoires sous tutelle.Berger-Levrault,Paris,
1956, p.177
33Fait curieux, aucun des peuples supposés être issus de la
dislocation des anciens "Lama" n’a souvenance aujourd’hui d’avoir
appartenu à un groupe ethnique plus vaste. Dans le cas des Kabiyè,
chaque sous-groupe a une idée claire de sa formation dont les étapes
ne nous renvoient nullementauxanciens "Lama".
D’après un mythe très répandu, plusieurs se disent autochtones;
ils admettent l’existence de lieux oùDieu aurait fait descendre leurs
ancêtres respectifs : des "edens" en quelque sorte. Tous ceux qui se
réclament d’un même ancêtre mythique se rendent impérativement
au lieu supposé de leur origineà l’occasion de certaines grandes
cérémonies et fêtes, surtout religieuses. Ils y vont aussi pour se
ressourcer et demander protection en dernier recours lorsqu’ils sont
confrontés à des problèmes jugés très graves et complexes :
sécheresse et famine, stérilité d'une épouse, décès à répétition de
nouveaux-nés oud'enfantsenbasâgesetc.
L’"eden" le plus cité et peut-être le plus ancien est celui de
Fariñdè.Presque tous lesLama-Tessi s’en réclament.De mêmeaussi
les Lama du massif de Tcharè : ils reconnaissent comme ancêtre
mythique un certain Saou, émigré de Lama-Tessi. Pour marquer leur
origine, ils appellent aujourd’hui encore les Lama-Tessi "Grands
Lama", tandis que ceux-ci les appellent en retour "Petits Lama". Il
est admis aussi que les fondateurs de Yadè et Lassa sont des
descendants de Saou, donc indirectement des Lama-Tessi. Ceux de
.Sirka seraient venus directement de Lama-Tessi Plusieurs autres
sous-groupes s’octroient aussi des "edens". Il s’agit, entre autres de
Boou,Boufalé,Kidjañ,Piya,Tcharè,Tchitchao,etc.
L’étude de la micro-histoire des sous-groupes respectifs révèle
de multiples brassages entre les Kabiyè eux-mêmes ainsi qu’entre
1eux et des étrangers . Les immigrants se sont greffés à chaque fois
sur les éléments qui se disent autochtones et qui les ont assimilés.
1Kakou (N.C.): ibid p.47-52
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