Poison en paradis

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Alice, le personnage principal de ce récit documentaire-fiction, est une fille de colons français à Madagascar. Longtemps déracinée, elle s'y réinstalle plusieurs années après l'avoir quitté. Colonisé dans le passé, maintenant indépendant, elle redécouvre un paradis natal -riche de ses sites, sa faune et sa flore uniques au monde, de ses traditions, ses artisans et sa culture pacifique-, qui apparaît comme perfusé par un cocktail de poisons : corruption, racisme inter-ethnique, dégradation de l'environnement.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782296631618
Nombre de pages : 150
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POISON EN PARADIS

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-02548-6 EAN : 9782296025486

Hélène GAYA

POISON EN PARADIS

L'Harmattan

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l’auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006. Ahmed KHIREDDINE, Rocher de sel. Vie de l’écrivain Mohamed Bencherif, 2006. Pierre ESPERBÉ, La presse : à croire ou à laisser, 2006. Roger TINDILIERE, Les années glorieuses, 2006. Jacqueline et Philippe NUCHO-TROPLENT, Le moulin d’espérance, 2006. Sylviane VAYABOURY, Rue Lallouette prolongée, 2006. François CHAPUT, À corps et à cris, 2006. Cédric TUIL, Recueil d’articles sur Madagascar, 2006. Maguy VAUTIER, Vents de sable, 2006. Olivier DOUAL, Impossible n’est pas africain, 2006. Yves-Marie LAULAN, Un économiste sous les cocotiers, 2006. Louis-Marie ORAIN, Le blé noir, 2006. Stéphane MADAULE, Scènes de voyage à Amsterdam, 2006. Anny MALROUX, Ceux du 10 juillet 1940. Le vote des quatre-vingts, 2006. Pierre PICQUART/GARNIER-GRIZOT, La terre de Berrouaghia, 2006. Geneviève TOUQUETTE, Chronique hospitalière d’un autisme ordinaire, 2006.

Introduction.

Madagascar, dans la mémoire de ses anciens résidents colons, demeure le paradis perdu dont le fantasme hante tous ceux qui, comme Alice, y sont nés ou y ont vécu. Lors de l’accession du pays à l’indépendance, les français sont partis en masse, plusieurs années après, nombreux parmi eux reviennent y investir dans une petite entreprise ou tout simplement en espérant y couler une retraite paisible. Retrouvant avec bonheur la Grande Ile, ils découvrent peu à peu leur grande illusion. Misère, corruption, maladies et magie noire sont le quotidien de ses habitants et le fossé est immense entre les riches et les pauvres. Peuple désillusionné, dont chaque sursaut électoral, en apparence démocratique, n’est suivi que d’une lutte encore plus âpre pour la survie, mais dont la richesse du cœur est immense. Madagascar, la belle, touchante et somptueuse grande Dame de l’Océan Indien, parée de tous ses bijoux que sont 7

ses sites, sa faune et sa flore uniques au monde, ses traditions ancestrales, ses artisans fabuleux et son peuple doux et pacifique, ne tient plus debout que grâce aux baleines de sa robe d’apparat, couleur de paradis. L’esprit de séparatisme exacerbé par la lutte pour le pouvoir des diverses ethnies ne favorise pas l’unité nationale, mais l’exploitation des ressources et du peuple par des étrangers sans scrupules. Henri, le compagnon d’Alice fut l’un de ceux-là. Déçue par ses deux amours, son pays et Henri, elle les quitta en les laissant l’un à l’autre. Sous des noms d’emprunt, les personnages de ce récit ont réellement existé ainsi que les évènements et les lieux.

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1- ALICE À LA COLONIE.

Nous sommes en 1945. La guerre est terminée, c’est la démobilisation générale. Un climat de liesse règne dans la ville le plus au nord de Madagascar, Diégo Suarez, deuxième plus grande baie du monde. Comme beaucoup de réunionnais, les parents d’Alice, Albert de Grandville et Jeanne, s’étaient engagés au service de la mère patrie, la France. Le père, en qualité de fusillé marin dans la marine de guerre et la mère, comme assistante sociale infirmière dans l’armée de terre. Ce dut être une époque formidable dans un cadre paradisiaque car ils en parlaient toujours avec bonheur. Port d’attache de la marine française, la ville était très animée et connue pour ses jolies filles aux mœurs libertines. 9

Depuis le début du vingtième siècle, la région hébergeait de nombreux colons réunionnais. L’immensité et la richesse de ce fabuleux pays convainquirent Jeanne et Albert de s’y installer. Albert trouva emploi dans une exploitation forestière, musicien dans un orchestre le week-end, il ne manquait pas de s’amuser dans les bals tout comme Jeanne et les autres jeunes femmes de sa génération. Formée à l’école normale avant son engagement dans l’armée française, Jeanne débuta dans le métier d’enseignante. À cette époque, au dancing comme à la messe, la tenue vestimentaire avait une grande importance. Si à l’office du dimanche, la mantille ou le chapeau étaient obligatoires, au bal, c’était la robe de soirée pour les femmes et le costume cravate pour les hommes. Jeanne et Albert unirent leurs destins au cours de l’une de ces soirées et se marièrent quelques mois plus tard car il était alors inconvenant de vivre ensemble sans être passé devant Monsieur le curé. La colonisation battait son plein, la France y puisait là de nombreuses matières premières, entre autres, du cacao, des minerais divers, du bois, du coton et du café. Les autochtones n’avaient pas beaucoup de droits et les colons continuaient de s’établir sur les meilleures terres. Les malgaches, las de ce joug se révoltèrent en 1947, rébellion sanglante jugulée par l’armée française, et au cours de laquelle des centaines de malgaches furent tués et quelques colons assassinés. Petite, Alice entendit raconter mainte fois l’épisode du fusil de son père, chargé en permanence et qui, appuyé contre un mur, chuta, laissant partir une balle qui passa à quelques millimètres de son frère aîné encore bébé. Elle imaginait la rébellion comme un gros monstre que le peuple pouvait réveiller si les colons relâchaient leur 10

vigilance. Elle naquit après ce dramatique épisode politique. L’année suivante, ses parents s’en allèrent vivre sur les hauts plateaux où le climat est plus doux et plus sain. Les hautes terres s’étendent telle une immense crête sur presque toute la longueur de l’île. Toute une variété de paysages se trouve là ; dômes arrondis des volcans éteints, collines dénudées, pics crénelés à l’horizon avec une impression d’immensité où que l’on aille. La rizière y est quasi permanente. La côte regorgeait alors de moustiques, vecteurs du dangereux paludisme, de puces de toutes sortes, de fourmis carnassières qui s’attaquaient à vos cheveux durant votre sommeil, de scorpions et scolopendres, sans oublier les rats et les serpents s’introduisant à l’intérieur des maisons créoles en bois. Seule alternative contre les insectes rampants étaient les boites en fer blanc remplies de pétrole, dans lesquelles trempaient les pieds du lit et dont on s’habituait à l’odeur. La forte humidité ambiante n’était pas favorable à la guérison des plaies. Voici les de Grandville arrivés dans cette magnifique ville thermale, Antsirabé, la plus coquette d’entre toutes, dit-on. Ici, le chalet suisse voisine avec les grandes bâtisses à balcons des hauts plateaux, les villas scandinaves et les jardins anglais avec les maisons de campagne à la française. Les fleurs à profusion et les arbres bien disciplinés procurent à l’ensemble une ambiance de ville d’eau européenne. La brique et la tuile rouge y dominent en harmonie avec la terre. Les eaux thermales réputées dans toute la région attirent de nombreux curistes locaux mais on y vient beaucoup aussi de l’extérieur. Un grand hôtel de luxe doté d’un cours de tennis et d’une piscine, à l’architecture fastueuse et coloniale, « l’Hôtel des Thermes » voit défiler dans ces murs et son magnifique parc boisé du beau monde et parfois même des célébrités 11

mondialement connues. À quelques kilomètres de la ville, un beau lac, Andraikibo et son club nautique privé offre la pratique du ski nautique et le spectacle des régates. Ses abords sont très bien entretenus, et des cabines de douche et de déshabillage mis à la disposition du public de préférence français. Il est rare de voir là des autochtones, seuls quelques bourgeois malgaches possédant véhicules s’y rendent, mais se contentent de pique-niquer à l’ombre des nombreux arbres qui s’y trouvent, loin des européens occupant les lieux. En ville, de belles voitures circulent, décapotables et autres dans lesquelles paradent les riches colons. Les moins nantis se contentant d’une bicyclette ou du transport en pousse-pousse. Du haut de leur guérite, les policiers jouent du sifflet pour régler la circulation, dense à la sortie des bureaux et usines et les jours de marché. La plupart des commerces appartiennent à des français, des libanais, des grecs, des indiens ou des chinois mais au marché, nous ne trouvons que des commerçants malgaches. Les industries sont florissantes, de la fabrique de charcuterie à celle des parasols, de la chocolaterie à la brique, rien ne manque. Certaines d’entre elles servaient de couverture aux services secrets de la France, murmurait-on dans les chaumières et les gens se suspectaient les uns, les autres d’être des agents de renseignements. Un grand hôpital et des maternités dirigés par des médecins et dentistes formés en France, dont les soins sont gratuits pour tout le monde, assurent le bien-être de la population. Des distributions régulières d’aliments et de produits de première nécessité aux indigents complètent cet aspect positif de la colonisation d’alors. L’enseignement et le matériel scolaire dans les écoles publiques sont totalement gratuits et les établissements scolaires ouverts à tous les enfants quelles que soient leur 12

race et leur niveau social. Les armoires scolaires regorgent de matériel dernier cri. La langue d’enseignement est le français dès le cours préparatoire et il y est interdit de parler la langue locale. À part la géographie du pays, la culture malgache est complètement ignorée. Cette situation donne des petits élèves inhibés, craintifs et muets. En prévention du paludisme, des comprimés de nivaquine sont distribués à tous les enfants une fois par semaine à l’école et les canaux de la ville régulièrement curés et désinfectés. Jeanne de Grandville, la mère d’Alice enseignait au cours préparatoire à une quarantaine d’enfants en majorité malgaches n’ayant jamais touché à une plume ni prononcé un mot de français. À la fin de l’année scolaire, grâce à l’intelligence et la ténacité des enfants alliées à une discipline rigoureuse, elle parvenait à de bons résultats. Cette école primaire que fréquenta Alice et où enseignait Jeanne était une réplique d’école de province française, toute en briques et au toit de tuiles rouges, aux fenêtres à petits carreaux, même des platanes furent plantés dans la cour de récréation et aux abords extérieurs du bâtiment. Avant la saison fraîche, les feuilles sèches tombant en abondance sur le sol faisaient les délices des enfants qui les écrasaient pour en entendre les craquements. La scolarité d’Alice s’y passa avec bonheur et les moments de récréation étaient attendus avec impatience pour les jeux avec ses camarades. Osselets, corde à sauter, marelles, billes, colinmaillard et autres n’avaient pas de secrets pour elle. Une enseignante la marqua cependant pour la grande méchanceté et le mépris qu’elle affichait vis-à-vis de certains élèves de sa classe. Femme française de riche propriétaire colon,

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l’on se demandait si elle ne travaillait pas seulement pour avoir l’occasion de montrer les luxueuses toilettes qu’elle portait à l’école, pratiquement une différente chaque jour. Peut-être croyait-elle combler par ce biais, la difformité que lui dota la nature à sa naissance, une aile de son nez était affublée d’un gros angiome. Ce complexe se traduisit par une volonté de domination des plus faibles et d’identification avec les plus riches de la classe qu’elle chouchoutait. Lorsque Alice la rencontra, vingt ans plus tard, elle constata que sa haine d’enfant envers son enseignante était toujours tapie dans un recoin de sa mémoire. Cette femme et son mari recevant les gens les plus nantis à leur table, eurent la réputation de patrons cruels envers leurs employés traités comme des esclaves. L’année scolaire d’après, Alice eut pour enseignant un homme arrivant tout droit d’alsace et dont la mentalité tranchait d’avec celle des autres enseignants colons qu’il ne fréquentait pas. Cet homme qui fut un exemple de justice et de rigueur pour ses élèves frappa la communauté par le fait que ni lui, ni sa femme, ne désirèrent avoir de personnel malgache, ce qui les firent taxer de radins par les autres français. Noël et le jour de l’an voyaient arriver chez les de Grandville des oies, des poules et des canards en reconnaissance des parents d’élèves malgaches de Jeanne, alors que les autres offraient du chocolat. La culture française parvenait sans problème jusque dans les coins les plus reculés de sa colonie, par le biais des actualités projetées avant les films au cinéma, par les journaux et magazines divers arrivant directement de Paris. Les catalogues de manufactures françaises offrirent d’inépuisables moments de lecture, d’observation et de rêves à Alice. Les dernières modes étaient suivies en matière vestimentaire, de coiffure et de maquillage et même de véhicules. La radio qui existait dans tous les foyers de 14

colons les tenait au courant des dernières nouvelles. À certaines heures de la journée, Albert réussissait à capter faiblement l’Ile de la Réunion et pour obtenir le silence des enfants lorsqu’il écoutait, il leur faisait croire que le speaker n’était pas content d’entendre leurs bruits. Grâce aux nouvelles, Albert pouvait imaginer ce que devenait son ami Marcel, infirmier soldat parti en campagne de guerre en Indochine. Marcel, toujours situé à l’arrière des colonnes de soldats en déplacement de par sa fonction de ramasseur de cadavres, revint avec une petite fortune qu’il constitua en les dépouillant de leurs bijoux et de leurs dents en or. Antananarivo, Tana à l’époque, surnommée « Petit Paris », figurait la capitale la plus prisée de l’Océan Indien pour ses commerces et hôtels de luxe, ses écoles et lycées réputés. Elle était reliée à Antsirabé par une belle route et une ligne de chemin de fer moderne. Être colon et ne pas avoir de domestiques était un nonsens. Il y avait les boys et les bonnes affectés aux tâches ménagères et aux courses, les nénènes à celles de la garde des enfants, les gardiens, les jardiniers et les chauffeurs particuliers. Le premier domestique dont Alice se rappelait était un jeune homme qui, en dehors de l’entretien des parquets et du jardin, avait pour mission de la conduire à l’école enfantine, à vélo, et de la garder, ainsi que son frère aîné et sa petite sœur de trois ans les jours sans école. Ce jeune homme s’appelait Jean et avait environ dixhuit ans, mais c’était encore un grand enfant. Il les emmenait à l’aventure dans les bois et les rizières environnantes. Ils découvraient là, la vie sauvage des grenouilles, des sangsues et autres petites bêtes dans la plus totale naïveté et la plus grande joie. La petite troupe rentrait bien souvent couverte de boue et Jean s’empressait de les décrotter avant que les parents ne s’en aperçoivent. Une fois, il ins15

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