Prosper Mérimée et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - article ; n°4 ; vol.114, pg 626-648

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1970 - Volume 114 - Numéro 4 - Pages 626-648
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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Monsieur André Dupont-
Sommer
Prosper Mérimée et l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 114e année, N. 4, 1970. pp. 626-
648.
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Dupont-Sommer André. Prosper Mérimée et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 114e année, N. 4, 1970. pp. 626-648.
doi : 10.3406/crai.1970.12575
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1970_num_114_4_12575PROSPER MÉRIMÉE
ET L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
ET BELLES-LETTRES
PAR
M. ANDRÉ DUPONT-SOMMER
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
Messieurs,
Le 23 septembre 1870, à onze heures du soir, expirait à Cannes,
à l'âge de soixante-sept ans, l'un des personnages les plus étonnants
du dix-neuvième siècle, Prosper Mérimée. Le 10 septembre, après
le désastre de Sedan et la chute de l'Empire, il avait quitté Paris,
menacé par l'invasion allemande, et s'était réfugié auprès de miss
Fanny Lagden, une amie de toujours, qui, avec sa sœur, l'avait
souvent accueilli à Cannes. Elle veilla sur ses derniers instants : « II
a paru s'en aller dans un doux sommeil », a-t-elle rapporté dans
une lettre écrite le lendemain de sa mort. Aujourd'hui, Mérimée
repose dans le cimetière anglais de Cannes, face à l'Esterel ; en 1879,
quand elle mourut, Fanny Lagden se fit enterrer sous la même dalle
que son illustre ami, et leurs deux noms sont associés sur la stèle funér
aire, très simple, qui se dresse sur la tombe.
Prosper Mérimée avait été élu membre de l'Académie des Inscrip
tions et Belles-Lettres le 17 novembre 1843, à l'âge de quarante ans.
Durant vingt-sept ans, il fit donc partie de notre Compagnie. A l'oc
casion du centenaire de sa mort, en ce discours que nos usages
invitent votre Secrétaire perpétuel à faire devant vous, lors de la
séance publique annuelle, et qui doit ou bien retracer la vie et les
travaux d'un confrère disparu ou bien traiter d'un point relatif
à l'histoire ou aux activités de l'Académie, je voudrais évoquer le
souvenir d'un de nos confrères les plus célèbres et dont l'œuvre,
dans l'une des disciplines les plus chères à notre Compagnie, l'étude
des Antiquités de la France, fut et reste hautement estimable. MÉRIMÉE ET L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 627 PROSPER
Je ne parlerai point de l'écrivain, de l'auteur de ces nouvelles
universellement connues que sont, par exemple, Colomba et Carmen ;
ses talents proprement littéraires lui ouvrirent, comme chacun sait,
les portes de l'Académie française, et il appartient à d'autres de
célébrer l'homme de lettres et de décrire sa riche et puissante per
sonnalité aux dons si divers. Je parlerai ici seulement de Mérimée
en tant qu'il fut membre de notre Compagnie : je rappellerai les
titres éminents qu'il put produire pour y entrer, je conterai les
circonstances de son élection, je montrerai enfin avec quelle exacti-
tube et quelle conscience il s'acquitta des tâches que l'Académie eut
à lui confier.
Quand, le 27 mai 1834, Prosper Mérimée fut nommé par Adolphe
Thiers, alors ministre de l'Intérieur, au poste d'Inspecteur général
des Monuments historiques, en remplacement de Ludovic Vitet pour
qui ce poste avait été créé en 1830, le nouvel Inspecteur général
avait trente ans. Il n'avait guère jusque-là étudié l'archéologie,
mais, auprès de son père, Léonor Mérimée, qui était peintre, secré
taire de l'École des Beaux- Arts, il avait pris du moins le goût de la
peinture ; en fait, il avait publié plusieurs nouvelles, qui l'avaient
lancé dans le monde des lettres, et aussi des essais comme La
Jaquerie, scènes féodales (1828) et la Chronique du temps de Charles IX
(1829), qui révélaient sa curiosité d'esprit et ses talents en matière
d'histoire. En réalité, un assez maigre bagage pour les responsabilités
qu'il allait assumer ; il ignorait tout notamment des problèmes
techniques de l'architecture, ce qui est une assez grave lacune pour
un inspecteur des monuments historiques. Mais il était doué d'une
intelligence lucide et puissante qui lui permit d'assimiler rapidement
les premiers rudiments d'archéologie qui lui faisaient défaut, riche
aussi d'une vitalité et d'une capacité de travail exceptionnelles.
Tout de suite, il dévore les travaux du comte Arcisse de Caumont,
qui n'est guère plus âgé que lui, mais qui s'est déjà signalé par
diverses publications archéologiques et qui sera l'un des fondateurs
de l'archéologie du Moyen Age en France. Le 2 juillet 1834 — cinq
semaines seulement après sa nomination — , une lettre qu'il lui
adresse nous le montre sur le point de partir pour sa première
tournée d'inspection ; il est en pleine fièvre, tout rempli d'idées et
de projets, désireux aussi de s'entourer des meilleurs conseils1 :
« Au moment de commencer ma tournée d'inspection, lisons-nous,
j'éprouve plus que jamais le besoin de réclamer les conseils des
1. Prosper Mérimée. Correspondance générale établie et annotée par Maurice Par-
turier (1941-1964), I, p. 287 sq. Dans les citations des lettres de Mérimée nous respectons
scrupuleusement l'orthographe et la ponctuation de l'auteur, tout comme l'a fait
Maurice Parturier. 628 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
personnes qui, par de longues et savantes études, ont acquis la
connaissance parfaite des monuments du Moyen-Age. C'est à vous,
Monsieur, que je devais m'adresser d'abord. Vos ouvrages m'ont
donné le goût de l'archéologie, et depuis longtemps je désirais avoir
l'honneur de faire votre connaissance. Mon prédécesseur, M. Vitet,
m'a parlé souvent de votre complaisance. Puis-je espérer, Monsieur,
que vous voudrez bien quelquefois correspondre avec son succes
seur ? » Mérimée lui expose ensuite en détail le programme de son
voyage, judicieusement étudié, mais fort chargé, qui doit durer
cinq mois et le conduire de Vézelay à Lyon, à Brou, puis à Avignon,
Orange, Aiguës-Mortes, Nîmes, Perpignan, Toulouse et Albi. Que
de noms évocateurs ! Du premier coup, il a saisi l'extrême urgence
des mesures à prendre, et il déploie toute son activité et son zèle
en vue d'assurer le mieux et le plus rapidement possible la sauve
garde de nos monuments historiques. « Vous savez mieux que per
sonne, Monsieur, poursuit-il, à combien d'ennemis nos antiquités
sont exposées. Les réparateurs sont peut-être aussi dangereux que
les destructeurs. J'ai bien peu de moyens d'être instruit des projets
de ces Messieurs. Je serais bien reconnaissant si vous vouliez bien
me donner ou me faire donner avis de leurs méfaits lorsqu'ils
viendront à votre connaissance. Je ferai de mon mieux pour plaider
auprès du Ministre la cause de nos vieux monuments. Soutenu
de l'autorité de votre nom, j'aurais plus de chances de succès.
J'ai demandé que toutes les réparations, projetées pour les monu
ments historiques, fussent soumises au conseil des bâtiments civils
avant d'être mises à exécution... »
Quelques jours après, le 6 juillet, c'est au ministre même, Adolphe
Thiers, qu'il écrit, et la déférence du ton s'allie dans cette lettre
à la précision et à la fermeté des mesures qu'il préconise1 : « Le
mauvais goût qui a présidé à la plupart des réparations faites depuis
deux siècles à nos monuments du moyen âge, a laissé des traces
peut-être plus funestes que les dévastations, suites de nos guerres
civiles et de la révolution. Les Protestans et les Terroristes se sont
contentés de mutiler des statues, de détruire quelques ornements
tandis que souvent les réparateurs ont complètement changé l'aspect
des édifices qu'ils ont voulu restaurer. Il suffira de citer comme
exemple de disparates choquans les églises de St Germain-des-Prés
et de St Gervais. Le portail de l'abside de la première, la façade
de la seconde sont dans un désaccord criant avec les anciennes
constructions... La plupart des réparations s'exécutent d'après des
plans ou plutôt des devis approuvés seulement par les Préfets et
les conseils généraux. Elles sont dirigées par des architectes souvent
1. Ibid., p. 291 sq. MÉRIMÉE ET L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 629 PROSPER
ignorans qui confondent tous les styles. Les monumens les plus
importants de notre pays sont sans contredit les cathédrales. Or
c'est le Ministère des Cultes qui pourvoit à leur entretien. Il dispose
à cet effet d'un fonds de 1. 600. 000 f. L'emploi de cette immense
allocation se fait surtout en province, et jusqu'à présent il a eu lieu
sans contrôle. Ne serait-il pas convenable que le conseil des bâti-
mens civils fût consulté pour toutes ces restaurations qu'elles
soient exécutées au moyen de fonds départ[ementau]x ou sur ceux
du Ministère des Cultes ? »
Le même 6 juillet 1834, il écrit à Eusèbe Castaigne, auteur d'une
excellente Notice sur la cathédrale d'Angoulême et bibliothécaire de
la ville d'Angoulême, pour lui faire part de ses inquiétudes et lui
demander son appui1 : « Vous savez, lui écrit-il, combien d'ennemis
sont conjurés contre nos vieux monuments (Angoulême a eu la
visite des protestants et des sans-culottes) ; mais il y en a d'autres
et peut-être plus dangereux encore : je veux parler des réparateurs
maladroits. Leurs restaurations laissent à un monument des traces
bien autrement funestes que le marteau des vandales. En général,
le Ministre de l'Intérieur n'est pas informé des restaurations qui
sont exécutées au moyen d'allocations fournies par les départements.
Je fais des démarches en ce moment pour que les projets de cette
nature soient soumis au conseil des bâtiments civils. Je ne sais si
je réussirai. En tout cas, Monsieur, je vous serais bien obligé si
vous aviez la bonté de me prévenir des projets de réparation qui
viendraient à votre connaissance comme aussi de toutes les destruc
tions inutiles que l'ignorance pourrait préparer. Je ferai de mon
mieux pour plaider la cause de l'art et du goût ». Le 9 juillet, à
Auguste Grasset, receveur des contributions à La-Charité-sur-Loire,
où il doit se rendre, il adresse la même demande2 : « Permettez-moi,
Monsieur, de me prévaloir de votre amour pour les arts du Moyen
âge, pour vous demander un service. Vous savez tous les dangers
que courent nos vieux monuments. Destructions, réparations, ils
ont tout à craindre du vandalisme trop commun dans ce pays. La
plupart du temps on ne connaît à Paris les attentats contre ces
nobles édifices que lorsqu'ils sont consommés. Je vous serais extr
êmement obligé, Monsieur, de vouloir bien me donner avis des projets
de démolissement ou de restauration dont vous viendriez à avoir
connaissance. Je ferai de mon mieux pour assurer la conservation
de nos richesses monumentales. Ma première station sera à Vézelay.
La belle église romane de cette ville est, me dit-on, dans un triste
état. J'espère obtenir des fonds pour la réparer... »
1. Correspondance générale, I, p. 293.
2. Ibid., p. 297. 630 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
C'est comme une véritable croisade pour le salut de nos antiquités
nationales dans laquelle Mérimée se lance, avec une fougue et un
enthousiasme qu'il gardera jusqu'au terme de sa carrière et qui ne
sauraient surprendre que ceux qui méconnaîtraient la foi et le
dévouement qui se cachent au fond du cœur de ce faux sceptique,
son goût des choses de l'art, sa sensibilité en présence des chefs-
d'œuvre du passé. Nul n'aura jamais mieux que lui, durant des
années, en pèlerin robuste et courageux, avec les moyens de trans
port assez frustes de ce temps, parcouru les routes et les sentiers
de France, à la recherche de ces monuments de notre histoire
nationale qu'il a pris à cœur de repérer, de connaître et de préserver.
Il quitte Paris en malle-poste le 31 juillet. Le 9 août, le voici
à Vézelay : « Figurez- vous, écrit-il à un ami', un pain de sucre au
milieu d'une vallée, lequel pain domine dix lieues à la ronde. Au
haut est perchée une grande église, si grande que toute la ville y
tiendrait, habitants et maisons. D'ailleurs, la plus belle vue du
monde, rivière, bois et rochers, rien n'y manque. J'y ai trouvé un
maire assez intelligent, qui m'a fait de fort bonne grâce les honneurs
de son église. Elle est dans un état pitoyable ; il y pleut à verse et,
entre les pierres, poussent des arbres gros comme le bras ». Quelques
jours plus tard, le 14 août, il écrit à Jenny Dacquin, sa correspon
dante lointaine, tendrement aimée2 : « Je suis de plus en plus content
de Vézelay. La vue en est admirable... Je vous envoie un bout de
plume de chouette que j'ai trouvée dans un trou de l'église abbat
iale de la Madeleine de Vézelay. L' ex-propriétaire de la plume et
moi, nous nous sommes trouvés un instant nez à nez, presque
aussi inquiets l'un que l'autre de notre rencontre imprévue. La
chouette a été moins brave que moi et s'est envolée. Elle avait un
bec formidable et des yeux effroyables, outre deux plumes en
manière de cornes. Je vous envoie cette plume pour que vous en
admiriez la douceur, et puis parce que j'ai vu dans un livre de
magie, que lorsqu'on donne à une femme une plume de chouette
et qu'elle la met sous son oreiller, elle rêve de son ami. Vous me
direz votre rêve. Adieu ».
Mais s'il prend parfois le temps de badiner, son existence, au cours
de ce voyage et de tous ceux qui suivront, est extrêmement dure.
« Je suis accablé de fatigue, confie-t-il à son ami Hippolyte Royer-
Collard3, car je fais mon métier en conscience, courant la nuit et
grimpant le jour dans les vieilles masures... ». Et à Edouard Grasset4 :
« Mon métier est fatigant sans que cela paraisse. Tous les soirs je
1. Joseph Lingay. Ibid., p. 306.
2. Ibid., p. 309 sq.
3.p. 314.
4. Ibid., p. 317. MÉRIMÉE ET l' ACADEMIE DES INSCRIPTIONS 631 PROSPER
suis harassé... » Dans une lettre à Adrien de Jussieu, l'illustre
botaniste, il expose sa méthode d'investigation1 : « Vous voyagez
comme un tonnerre ainsi que vous le dites fort poétiquement. Moi,
je vais à petites journées m'arrêtant à chaque église et n'en sortant
qu'après l'avoir inscrite dans la classe des gothiques fleuries,
flamboyantes, romanes, de transition etc. absolument comme vous
vous arrêteriez devant une herbe que vous classeriez parmi les
Merimœa arenaroïdes... » Le soir, au lieu de se reposer, il rédige
les rapports qu'il doit adresser aux divers ministres intéressés, pour
celui-ci ce qui concerne les monuments antiques et médiévaux,
pour celui-là ce qui concerne les bibliothèques et les archives, pour
tel autre ce qui concerne les cathédrales. « Je viens de confectionner
un volume in-4° de prose pour M. le Ministre de l'Intérieur, écrit-il
à Hippolyte Royer-Collard à la date du 15 septembre 18342, et
vous me demandez de vous adresser encore des rapports sur les
monuments, à vous gens de lettres et de manuscrits qui ne me donnez
pas de frais de route ! Pourtant je ferai de mon mieux demain. Si le
temps se met à la pluie comme il est probable, je tâcherai de vous
rendre compte d'une statue fort étrange que j'ai vue à Vienne et
qui enfonce le To xocXôv de MM. des Inscriptions...3 ».
Voici une allusion furtive à l'Académie des Inscriptions, mais c'est
la première mention, semble-t-il, dans les lettres de Mérimée qui
sont publiées, de cette Compagnie à laquelle il sera amené neuf ans
plus tard à s'intéresser si fort. Durant ce laps de temps, chaque année,
il prépare et exécute une tournée d'inspection : nous avons dit quel
fut le programme de sa première tournée, en 1834 ; en 1835, c'est
l'Ouest de la France qu'il visite ; en 1836, l'Alsace ; en 1837, l'Au
vergne ; en 1838, l'Ouest à nouveau et le Sud-Ouest ; en 1839,
le Sud-Est et la Corse (la Corse d'où il ramènera l'idée de son roman
Colomba, dont le nom est emprunté à cette Colomba Bartoli,
héroïne de vendetta qu'il a rencontrée à Fozzano, non loin de Sar-
tène) ; en 1840, il visite le Poitou, la Saintonge, la Gascogne, se
rend en Espagne, puis revient par Agen, Béziers, Toulouse, Avi
gnon ; en 1841, tournée en Normandie, en Bretagne et dans la
Creuse ; en 1842, en Basse-Bourgogne, dans le Sud-Est et le
Midi ; en 1843, en Bourgogne et dans le Jura. Chaque année, jus
qu'en 1852, il continuera à faire une grande tournée archéologique.
En 1853, Napoléon III le nommera sénateur : il conservera jusqu'en
1860 ses fonctions d'inspecteur général des monuments historiques,
mais renoncera à ces voyages d'inspection auxquels il avait donné
durant près de vingt ans beaucoup de son temps et de sa peine.
1. Correspondance générale, I, p. 315.
2. Ibid., p. 325.
3. Il s'agit de la Vénus de Vienne, entrée au Musée du Louvre en 1879.
1970 41 .
COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 632
Plusieurs de ces voyages, notons-le, avaient souvent été accompag
nés, dès l'année suivante, de la publication de ses précieuses « notes
de voyages » : en 1835, Notes d'un voyage dans le Midi de la France ;
en 1836, Notes d'un voyage dans l'Ouest de la France ; en 1838,
Notes d'un voyage en Auvergne; en 1840, Notes d'un voyage en
Corse.
Si l'on parcourt l'index archéologique qui conclut l'édition de sa
Correspondance générale (t. xvn, p. 469-504), on constate que la
plupart des monuments historiques les plus célèbres de notre patr
imoine national, ceux que nous aimons le plus voir et revoir, ont
retenu son intérêt et ses soins et que nombre d'entre eux doivent
à sa sagacité, à son goût et à ses efforts acharnés d'avoir échappé
à la ruine qui les menaçait. A Jenny Dacquin, dans une lettre du
3 août 1843 écrite de Vézelay même, il parle de 1' « admirable
église qui me doit, écrit-il, de ne pas être par terre à l'heure qu'il
est »x. Vers le même temps, il s'occupe de la restauration de Notre-
Dame de Paris : « Je suis accablé d'affaires et de commissions de
mon ministère, écrit-il à la comtesse de Montijo. On m'a nommé
juge d'un concours d'architecture pour la restauration de la cathé
drale de Paris, et tout mon temps se passe sur des plans et des
dessins »2. En termes plus rudes et plus imagés, il écrit à Jenny
Dacquin3 : « Je suis complètement abruti par le métier que je fais.
La cathédrale me pèse de tout son poids sur les épaules, sans compter
l'espèce de responsabilité que j'ai acceptée dans un moment de
zèle dont je me repens fort aujourd'hui ».
L'inspecteur des monuments historiques a pour ainsi dire tout vu,
tout examiné de ses yeux : non seulement les monuments de la
capitale et de la région parisienne, mais encore les merveilles de
Vézelay, de La Charité-sur-Loire, de Saint-Benoît-sur-Loire et de
Germigny, de Tours, de Fontevrault, de Poitiers, de Saint-Savin,
de Chenonceaux, de Saintes, de Bourges, de Conques, de Moissac,
de Vienne, de Vaison-la-Romaine, d'Orange, d'Avignon, d'Arles,
de Carcassonne, les alignements de Carnac, les dolmens de Loc-
mariaquer. On le voit partout et constamment sur la brèche ; une
lettre au baron de Girardot que notre Académie possède en ses
archives, et qui est datée du 25 juillet 1849, montre bien l'inquiétude
qui l'obsède sans cesse au sujet de ces trésors historiques de la France
dont il se sent comme personnellement responsable et qu'il veut
protéger avec toute la conscience d'un grand commis, d'un grand
érudit et d'un grand artiste4 : « Vous me demandez, écrit-il, le
1. Correspondance générale, III, p. 396.
2. Ibid., p. 344 (lettre du 25 mars 1843).
3.p. 346 de même date).
4. Lettre du 25 juillet 1849, publiée dans Correspondance générale, V, p. 485. MÉRIMÉE ET L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 633 PROSPER
meilleur règlement pour une commission des monuments, mais
j'ignore s'il en existe, je dis des règlements. L'important c'est de
réunir quelques personnes de bonne volonté qui portent à un centre
commun les nouvelles qu'ils recueillent. Ainsi lorsqu'un curé fait
abattre des moulures pour placer un dais, vite une dénonciation.
Un maire fait blanchir à la chaux un hôtel de ville du xvie siècle,
autre dénonciation... » Le mot « dénonciation » choque un peu,
mais c'est que ces injures aux monuments du passé sont pour lui
des fautes ou plutôt des crimes et qu'il se sent l'impérieux devoir
de s'y opposer de toute urgence et coûte que coûte.
Tant de zèle déployé pour la cause de nos antiquités nationales,
tant de goût et tant d'aptitude pour les études archéologiques
désignaient sans aucun doute Prosper Mérimée pour un fauteuil
à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. En 1841, il avait
publié son Essai sur la Guerre sociale1. A Mme de Boigne, à qui il
avait adressé un exemplaire de ce livre, il avoue, dans une lettre
du 20 septembre 18422, le désir qu'il avait eu en écrivant cet ouvrage
d' « être agréable à Messieurs de l'Académie des Inscriptions » ;
la lettre affecte à l'égard de cette savante étude, comme de celles
auxquelles s'adonnent les Messieurs de l'Académie des Inscriptions,
un ton assez désinvolte, mais dont nul d'entre vous, Messieurs, ne
sera dupe :
« Madame,
« C'est vous qui me donnerez de l'orgueil en me disant que la
Guerre sociale ne vous a pas paru ennuyeuse. Je vous assure avec
la plus parfaite franchise que je la croyais telle, excepté pour une
douzaine de personnes qui ont comme moi le goût des vieilleries
romaines. En outre lorsque je faisais ce livre, je ne pensais qu'à
être agréable à Messieurs de l'Académie des Inscriptions et l'on
m'avait dit que pour leur plaire, il fallait être ennuyeux. Cela n'était
pas trop difficile, mais encore il y a tant de manières d'être en
nuyeux. Celle qu'ils préfèrent en matière d'histoire, c'est qu'on glisse
sur tout ce qui tient aux mœurs, aux caractères, au cœur humain,
par contre que l'on approfondisse les petits faits indifférents, qu'on
discute les textes obscurs et inconnus, etc. Ainsi pour prendre un
exemple : Ayant à parler de la marche des Samnites sur Rome,
un autre que moi aurait dit quelque chose de cette grande résolution
de gens désespérés qui se sacrifient pour frapper leur ennemi au
cœur. J'ai fait mieux. J'ai expliqué quel chemin ils avaient pris.
1. Cet ouvrage, publié d'abord à 150 exemplaires non mis dans le commerce, a été
réédité comme tome I des Études sur l'Histoire romaine, en 1844.
2. Correspondance générale, III, p. 217 sg, 634 COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS
Pendant 19 siècles, personne ne s'en était douté. J'ai prouvé qu'ils
avaient passé à droite ; on croyait qu'ils avaient passé à gauche.
Voilà de ces choses, Madame, qui touchent peu de gens, et cependant
la guerre sociale renferme quantité de beautés semblables... »
Le 4 août 1843 meurt à Paris le marquis Agricol-Joseph-François-
Xavier-Pierre-Esprit-Simon-Paul-Antoine de Fortia d' Urban, qui
avait été élu membre libre de l'Académie des Inscriptions le
17 décembre 1830. De Dijon, où il se trouve en tournée d'inspect
ion, Mérimée écrit aussitôt à l'égyptologue Charles Lenormant,
professeur au Collège de France et membre de l'Académie, pour
lui demander conseil1 : « Ma mère m'écrit que M. Fortia d'Urban
a eu le malheur de mourir et que M. Roulin2 qui lui a annoncé cette
funeste nouvelle lui a conseillé de la part de on ne me dit pas qui
de me présenter comme prétendant à l'héritage de ce célèbre poly-
graphe. C'est un conseil que je viens demander à votre bonne
amitié. Veuillez me le donner ; pour moi je n'ai pas la moindre
idée de ce que je dois faire ». Le même jour, il écrit dans le même
sens, et avec la même franchise et le même humour macabre à
F. de Saulcy, le célèbre numismate et archéologue, également
membre de l'Académie des Inscriptions3 : « ... Mon véritable motif
pour vous écrire dans la grande presse où je me trouve, c'est que
Mr Fortia d'Urban s'est enfin rendu aux sollicitations prolongées
de Pluton et que Roulin dit que j'aurais des chances de lui succéder.
Qu'en pensez-vous ? Répondez-moi vite... Je ne veux pas aban
donner l'Académie française. Je ne sais que faire. J'ai peur de
faire fiasco. Voilà la situation, conseillez-moi et parlez à nos amis
communs... ». Le même 4 août 1843, il adresse encore une lettre
à Ludovic Vitet, son ami, à qui il avait succédé dans le poste d'in
specteur général des monuments historiques, et qui appartenait
aussi à l'Académie des Inscriptions4 : « On m'écrit de Paris la mort
de Mr Fortia d'Urban et on me conseille d'intriguer pour sa succes
sion. Je voudrais bien que vous me donnassiez un conseil. Vous
savez bien que je ne me suis pas mis officiellement sur les rangs des
candidats pour l'Académie française, je fais antichambre avec une
espérance éloignée. Je ne puis ni ne voudrais quitter cette situation.
La question est donc celle-ci : chercher à être académicien libre
aux Inscriptions] me nuira-t-il ou non ? Veuillez me répondre un
mot à Épinal. J'écris dans le même sens à Lenormant et à
Saulcy qui tous les deux vous parleront sans doute de cette grave
affaire... »
1. Lettre du 12 août 1843, publiée dans Correspondance générale, III, p. 397 sq.
2. Alors sous-bibliothécaire à la Bibliothèque de l'Institut.
3. Correspondance générale, III, p. 399.
4. Ibid., p. 400.

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