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La contribution distincte du père et de la mère dans la construction des représentations d'attachement du jeune enfant - article ; n°3 ; vol.51, pg 103-116
« Enfance - Année 1998 - Volume 51 - Numéro 3 - Pages 103-116
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Enfance - Année 1998 - Volume 51 - Numéro 3 - Pages 103-116
La présente étude vise à distinguer les rôles spécifiques de
... »La présente étude vise à distinguer les rôles spécifiques de
Raphaële Miljkovitch
Blaise Pierrehumbert
Giovanna Turganti
Olivier Halfon
La contribution distincte du père et de la mère dans la
construction des représentations d'attachement du jeune enfant
In: Enfance. Tome 51 n°3, 1998. pp. 103-116.
Citer ce document / Cite this document :
Miljkovitch Raphaële, Pierrehumbert Blaise, Turganti Giovanna, Halfon Olivier. La contribution distincte du père et de la mère
dans la construction des représentations d'attachement du jeune enfant. In: Enfance. Tome 51 n°3, 1998. pp. 103-116.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1998_num_51_3_3119Résumé
La présente étude vise à distinguer les rôles spécifiques de chaque parent dans le développement des
représentations de l'enfant. Les pères et les mères de 30 familles ont passé V Adult Attachment
Interview (George, Kaplan et Main, 1985) ; la tâche des histoires à compléter (Bretherton et al., 1990) a
été administrée à leur enfant de trois ans. Les résultats font apparaître un lien positif entre les
représentations de la mère et celles de l'enfant. Ceci confirme les travaux précédents, selon lesquels
une mère, en fonction de son modèle interne opérant, influence, par le biais des interactions qu'elle
entretient avec son enfant, la sécurité de celui-ci. Par contre, les résultats de notre étude suggèrent que
le père transmettrait plutôt des « modèles sémantiques », principalement au moyen du langage. Cette
différence de transmission entre les deux parents met en avant le rôle particulier et spécifique joué par
le père. Elle pose également le problème des différences d'interactions entre les deux parents vis-à-vis
de leur enfant et ainsi de leur contribution respective à son développement.
Abstract
The aim of the present study is to identify the specific role of each parent in the construction of their
child's attachment representations. The Adult Attachment Interview (George, Kaplan et Main, 1985) was
administered to the fathers and the mothers of 30 families ; their three-year-old children took the Story
Completion Task ( Bretherton et al., 1990). Results show positive correlations between mother and child
representations. This confirms previous findings showing that, according to her internal working model,
a mother tends to be a more or less secure base for her child and thereby influences his sense of
security. However, our results also suggest that fathers would more likely transmit « semantic models »,
mainly by language. This difference in transmission of attachment models between both parents points
out the specificity of the father's role. It also raises the question of interactional differences and thus the
question of each parent's specific contribution to the child's development.La contribution distincte
du père et de la mère
dans la construction
des représentations d'attachement
du jeune enfant1
Raphaële Miljkovitch2, Biaise Pierrehumbert,
Giovanna Turganti et Olivier Half on3
RÉSUMÉ
La présente étude vise à distinguer les rôles spécifiques de chaque parent dans le
développement des représentations de l'enfant. Les pères et les mères de 30 familles
ont passé V Adult Attachment Interview (George, Kaplan et Main, 1985) ; la tâche
des histoires à compléter (Bretherton et al., 1990) a été administrée à leur enfant de
trois ans. Les résultats font apparaître un lien positif entre les représentations de la
mère et celles de l'enfant. Ceci confirme les travaux précédents, selon lesquels une
mère, en fonction de son modèle interne opérant, influence, par le biais des interac
tions qu'elle entretient avec son enfant, la sécurité de celui-ci. Par contre, les résul
tats de notre étude suggèrent que le père transmettrait plutôt des « modèles
sémantiques », principalement au moyen du langage. Cette différence de transmission
entre les deux parents met en avant le rôle particulier et spécifique joué par le père.
Elle pose également le problème des différences d'interactions entre les deux parents
vis-à-vis de leur enfant et ainsi de leur contribution respective à son développement.
Mots clés : Attachement, représentations, transmission intergénérationnelle,
modèles internes, père.
1. Étude menée en collaboration avec A. Karmaniola, dans le cadre du subside n° 32-33823 . 92
du Fonds national suisse de la recherche scientifique.
2. Dr en Psychologie, Université de Dijon et Service universitaire de psychiatrie de
l'enfant et de l'adolescent, Unité de recherche, 25A, rue du Bugnon, CH-1005 Lausanne.
3. Service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Lausanne
ENFANCE, n° 3/1998, p. 103 à 116 RAPHAËLE MILJKOVITCH ET AL. 104
SUMMARY
The aim of the present study is to identify the specific role of each parent in the
construction of their child's attachment representations. The Adult Attachment Inter
view (George, Kaplan et Main, 1985) was administered to the fathers and the mot
hers of 30 families ; their three-year-old children took the Story Completion Task
( Bretherton et al., 1990). Results show positive correlations between mother and child
representations. This confirms previous findings showing that, according to her inter
nal working model, a mother tends to be a more or less secure base for her child and
thereby influences his sense of security. However, our results also suggest that fathers
would more likely transmit « semantic models », mainly by language. This difference
in transmission of attachment models between both parents points out the specificity
of the father's role. It also raises the question of interactional differences and thus the
question of each parent's specific contribution to the child's development.
Key-words : Attachment, representations, intergenerational transmission, inter
nal working models, father.
Pour Bowlby (1969), le nourrisson est doté de ce qu'il appelle un sy
stème comportemental d'attachement. Le but de ce système est de maintenir
la proximité avec la figure d'attachement afin de s'assurer de sa propre
survie. Lorsque l'enfant est dans une situation de détresse, ce système est
automatiquement sollicité et il incite l'enfant à émettre des signaux au
moyen de comportements spécifiques (pleurer, appeler ou sourire). Par
exemple, dans le cas d'une séparation, l'enfant a comme réaction initiale de
signifier sa détresse par une protestation, dans le but de regagner un
contact avec sa mère. Si l'enfant doute de la disponibilité de sa figure
d'attachement, il peut éprouver une anxiété importante - manifeste ou
non - (d'où le terme d'enfant anxieux ou « insécurisé »). Si ses signaux
d'attachement s'avèrent inefficaces, il peut développer de nouvelles straté
gies pour mieux s'adapter à son environnement. Selon l'espoir qu'il a de
regagner un contact avec sa mère, il va choisir d'exagérer les signaux qu'il
émet pour attirer l'attention sur lui ou au contraire d'inhiber son système
d'attachement afin de se préserver et de tourner son attention vers autre
chose.
L'élaboration des stratégies d'attachement débute à l'âge de trois ou
quatre mois (Main et al, 1985). Elle se manifeste par des comportements
vis-à-vis des proches. Sans avoir recours à l'évocation ni à la manipulation
de symboles, l'enfant apprend à relier différentes séquences d'actions suc
cessives entre elles et à modifier certains réflexes pour se comporter d'une
manière plus adaptée à son environnement. Etant donné l'immaturité de
son appareil psychique, ce que vit l'enfant et les réflexes comportementaux
qu'il acquiert ne sont encodes que dans une mémoire « procédurale » (Tul-
ving, 1972) à partir de laquelle aucune évocation symbolique n'est possible.
Le comportement des nourrissons est donc guidé par l'interaction du CONTRIBUTION DISTINCTE DU PÈRE ET DE LA MÈRE 105 LA
moment. A l'opposé, les enfants capables de représentation symbolique,
eux, peuvent agir en fonction d'une pensée symbolique (Pipp, 1990). Pour
cette raison, il est important de préciser que « pendant la première ou la
deuxième année, la stabilité du pattern d'attachement [...] est davantage une
propriété de la dyade à laquelle l'enfant participe que de l'organisation
comportementale de l'enfant lui-même » (Bowlby, 1982, p. 365, traduction
des auteurs).
Bretherton, Ridgeway et Cassidy (1990) rapprochent la construction des
premiers modèles de relations du processus d'accommodation décrit par
Piaget. En un premier temps, ces modèles s'accommoderaient aux nouvelles
informations concernant l'environnement, et en particulier les figures
d'attachement. Mais une fois qu'ils seraient construits, on assisterait à un
processus d'assimilation. Les modèles d'attachement détermineraient alors
le traitement des informations relatives aux relations interpersonnelles en
les assimilant à la structure établie, menant parfois à des déformations
importantes. Après la première ou la deuxième année, le modèle
d'attachement d'un enfant s'organise de façon de plus en plus interne, ce
qui rend son système comportemental plus autonome. Bowlby parle alors
de « modèles internes opérants » (mio). Cette notion renvoie à des modèles
d'interactions qui sont intériorisés dès la petite enfance et qui « opèrent »
ou qui agissent sur le comportement en affectant le traitement des informat
ions relatives à l'attachement. Les premiers modèles, qui seraient des
modèles « procéduraux », seraient résistants au changement, du fait de leur
inaccessibilité à la conscience. Une fois que l'enfant acquiert la permanence
de l'objet et la fonction de représentation, il va encoder les événements à
deux niveaux : au niveau procédural ou sensori-moteur et au niveau des
représentations.
LES CONSÉQUENCES DE L'APPARITION
DE LA PENSÉE REPRÉSENTATIONNELLE
Pipp (1990) souligne que l'apparition de la pensée représentationnelle
permet à l'enfant d'acquérir à la fois une meilleure et une moins bonne per
ception de la réalité ; meilleure car il prête aux objets une existence propre,
qui ne dépend plus uniquement des interactions qu'il a avec eux, mais
moins bonne car la représentation que l'enfant a de lui-même, qui à
l'origine découle des relations avec autrui, prend une forme symbolique qui
existe en dehors de ces interactions. Au stade sensori-moteur, l'enfant vit
dans l'espace et le temps présent, et il « ne peut que refléter l'empreinte de
la réalité» (Stern, 1985, p. 182, traduction des auteurs). A l'opposé, les
enfants possédant la pensée représentationnelle peuvent créer une autre ver
sion de la réalité en se plaçant dans un temps et un espace autres que ceux
du moment. Cette capacité à se retirer de la réalité s'accompagne ainsi RAPHAËLE MILJKOVITCH ET AL. 106
d'une possibilité de déformation de cette même réalité. Bien que les modèles
sensori-moteurs et représentationnels soient tous deux intériorisés, l'ind
ividu peut ne pas se rendre compte de l'existence d'une éventuelle contradic
tion entre eux étant donné que l'encodage est réalisé à des niveaux diffé
rents (Pipp, 1990).
LES CONSÉQUENCES DE L'APPARITION DU LANGAGE
Les représentations d'un parent peuvent contribuer à moduler les modèl
es de son enfant, par le biais de ce qu'il dit. En fait, l'apparition du lan
gage chez l'enfant peut compliquer la construction des mio ; à partir de ce
moment-là, peut évoquer un sentiment tout en ressentant autre
chose. Il a alors la possibilité de rendre plus complexes, voire plus conflic
tuelles, les relations entre l'expérience interne et l'expression externe (Zea-
nah et al, 1989). Il peut apprendre à rejeter émotionnelle de
sentiments éprouvés et ainsi dissocier les affects de leur expression (Barrett
et Campos, 1987 ; Izard et Malestesta, 1987). Des interactions traumatiques
vécues lorsque l'enfant ne dispose que de l'encodage procédural peuvent
alors être faussement réinterprétées par les parents, au moyen du langage
(Bretherton, 1985). Les expériences avec les parents peuvent modifier le
contenu de la pensée de l'enfant, en même temps que sa capacité à réfléchir
à ce contenu (Main, 1991). Les enfants peuvent effectuer une exclusion
sélective de certaines informations lorsqu'ils observent chez leurs parents
une volonté de les leur cacher, comme dans le cas d'un événement trauma-
tique. Les informations allant à l'encontre de l'image que le parent veut
établir risquent alors d'être écartées. La contradiction entre ce qui est dit
(ou non dit) et ce qui est vécu va engendrer l'angoisse chez l'enfant ;
angoisse que celui-ci tente de maîtriser en rejetant son interprétation per
sonnelle de l'expérience traumatique. Mais, bien qu'il reste inaccessible à la
conscience, le modèle basé sur l'expérience vécue, incompatible avec le
modèle résultant de l'interprétation parentale de cette même expérience va
continuer à agir et à influencer le comportement.
Avant l'âge de cinq ans environ, l'enfant est incapable de prendre cons
cience de l'origine parentale de certaines de ses représentations, car il ne peut
pas se rappeler de la source de ses pensées (Gopnik et Graf, 1988). Avant
trois ans, il est d'autant moins en mesure de corriger les incongruités entre ce
qu'il croit et ce qu'il a vécu, qu'il semble inapte à réfléchir à son propre fonc
tionnement psychique. N'étant pas en mesure de distinguer l'apparence de la
réalité, il ne peut réaliser que certaines choses ne sont pas fondées, que cer
taines personnes croient à des choses qui ne sont pas vraies et que lui-même
peut avoir de fausses croyances (Flavell et al, 1986).
Ce sont sans doute les expériences peu sécurisantes pour l'enfant qui sont
le plus souvent réinterprétées par les parents, soit parce que l'organisation LA CONTRIBUTION DISTINCTE DU PÈRE ET DE LA MÈRE 107
défensive de ces derniers les empêche d'appréhender et d'accepter certains
affects négatifs - y compris chez leur enfant - soit parce qu'ils ne peuvent
tolérer de ressentir la culpabilité provoquée par la frustration infligée à
l'enfant. Ainsi, nous pouvons concevoir, comme le font Bowlby (1973-1980)
et Bretherton (1990), que des modèles constitués à partir de telles contradict
ions seraient caractéristiques des personnes insécurisées.
En se basant sur les travaux de Tulving (1972) sur la distinction entre
mémoire sémantique et mémoire épisodique, Bowlby (1973-1980) avait déjà
considéré l'existence, chez le sujet insécurisé, de deux Mio séparés d'une
même relation. L'un reposerait sur la mémoire épisodique, une sorte de
« mémoire des affects » qui ne découlerait que de l'expérience et qui échapp
erait à la conscience1 ; l'autre reposerait sur la mémoire sémantique, qui
serait accessible à la conscience pour la réflexion et la verbalisation, mais
qui inclurait à la fois des informations apportées par autrui et des éléments
d'expérience personnelle. Selon cette hypothèse, les individus insécurisés
pourraient avoir des modèles conscients et non-conscients, de soi ou
d'autrui, incohérents entre eux.
L'examen du degré de cohérence entre différents niveaux de représenta
tions serait d'ailleurs, selon George, Kaplan et Main (1985), ce qui permet
de déterminer le niveau de sécurité d'attachement d'une personne, dans
l'analyse du Adult Attachment Interview. Dans cet entretien, il est demandé
au sujet de décrire ses expériences relationnelles durant l'enfance. Le sys
tème de codage élaboré par Main et Goldwyn (1985-1994) compare l'image
généralisée qu'une personne donne de ses relations passées avec ses parents
avec les souvenirs spécifiques qu'elle en garde. La cohérence entre ces deux
niveaux de discours donne un indice du degré de sécurité d'attachement.
L'introduction de ce système de classification des mio chez l'adulte a
entraîné la réalisation de nombreuses études dont le but était de montrer
l'existence d'une transmission intergénérationnelle des modalités d'atta
chement. La plupart des chercheurs ont trouvé d'importantes ressemblances
entre le style d'attachement d'un parent et celui de son enfant d'après la
Situation étrange (van IJzendoorn, 1995). Ce mécanisme de transmission
s'expliquerait - du moins en partie - par l'influence des modèles
d'attachement du parent sur sa sensibilité à l'égard de l'enfant. Cette sensi
bilité influencerait la qualité des interactions et favoriserait le sentiment de
sécurité chez l'enfant.
L'essentiel des recherches sur la transmission intergénérationnelle ont été
effectuées en considérant des dyades mères-nourrissons (Main, Kaplan et
Cassidy, 1985 ; Ricks, 1985 ; Grossman et ai, 1988 ; Fonagy et al., 1991) et
1. D'après Tulving (1985), la particularité de la mémoire épisodique serait la «coloration
affective » qui la caractérise. Contrairement à la mémoire procédurale qui permet un apprentissage
au niveau des comportements et des réflexes, la épisodique s'inscrit dans un registre
phénoménologique et donne aux événements familiers une tonalité subjective particulière,
« réminiscente » des impressions d'expériences passées. 108 RAPHAËLE MILJKOVITCH ET AL.
quelques fois des dyades pères-nourrissons (Main, Kaplan et Cassidy, 1985).
Ainsi, ces études portaient sur l'influence des représentations parentales au
niveau du comportement du jeune enfant, en particulier lors de la Situation
étrange (Ainsworth et al, 1978). Ce n'est que récemment, en reprenant le
« Separation Anxiety Test » de Bowlby (repris par Greenberg en 1985) ainsi
que la « Tâche des histoires à compléter » (Story Completion Task) de Bre-
therton, Ridgeway et Cassidy (1990), que plusieurs chercheurs (Slade, 1987 ;
Shouldice et Stevenson-Hinde, 1992 ; Warren, Mantz-Simmons et Emde,
1993 ; Page et Bretherton, 1995 ; George et Solomon, 1996) ont tenté de
comprendre l'influence parentale sur les représentations mentales de l'enfant
plus âgé. Les différences de transmission mère-enfant et père-enfant, quant à
elles, n'ont pas fait l'objet d'investigations à ce niveau.
MÉTHODE
La présente étude porte sur la transmission intergénérationnelle du style
d'attachement au moment où l'enfant est capable de représentations sym
boliques et qu'il peut s'extraire du contexte d'attachement immédiat. Cette
étude tient compte non seulement de l'influence de la mère, mais aussi du
père. La population de cette étude est constituée de 30 familles volontaires
de la région lausannoise, en Suisse romande. Ces familles ont été recrutées
en fonction de l'âge de l'enfant.
Population
L'âge des enfants varie de 36 à 39 mois {m = 37,4 mois) ; l'échantillon
est constitué de 17 filles et 13 garçons. La population d'enfants uniques est
de 16%; 28% sont aînés de la fratrie et 56% puînés. Les mères ont
entre 27 et 41 ans {m = 34,7 ans) et les pères entre 30 et 46 ans
(m = 35,2 ans). Le taux d'activité des mères est inférieur à 50 % chez 76 %
d'entre elles, alors que 85,7 % des hommes travaillent au moins à 75 %.
Procédure
Le style d'attachement des enfants a été évalué à l'aide de la Tâche des
histoires à compléter (Story Completion Task), conçue par Bretherton et al.
(1990) pour des enfants d'environ trois ans. Il s'agit d'une série d'histoires,
qui comportent des situations dans lesquelles le système d'attachement est
sollicité, et que l'enfant doit compléter. Pour ce faire, il dispose de figurines
représentant les différents membres d'une famille (mère, père, enfants et
grand-mère). Tout au long de la tâche, le personnage de l'histoire se trouve LA CONTRIBUTION DISTINCTE DU PÈRE ET DE LA MÈRE 109
Tableau 1. — Échelles du codage
pour le complètement d'histoires avec un exemple d'item
Échelles Exemple d'item
Compétence symbolique L'enfant met en scène ou verbalise des réso
lutions aux situations présentées (il y a un
narratif).
Sentiment de protection L'enfant présente les figures parentales
comme étant disponibles (accessibles, sensi
bles, fiables, adéquates).
Affects positifs La tonalité globale des émotions est positive.
Pression parentale L'enfant attribue aux parents des comporte
ments de contrôle et/ou de pression parent
ale {i.e. évoque plusieurs fois des réponses
de discipline, d'autorité, etc. de la part des
parents).
L'enfant décrit verbalement ses actions, les Narratif verbal
commente, les justifie.
Manque de distance symbolique Les limites entre l'enfant et le personnage du
jeu sont confuses {i.e. confusion
« je »-« il ») ; refuse de continuer l'histoire
parce que, dit-il, « ce n'est pas moi ».
Réaction à la séparation Réaction active à la séparation (recherche de
la personne disparue ; la fait revenir). Face
à la séparation, l'enfant évoque des com
portements passifs (par ex., l'enfant pleure
ou reste dans son lit, il dort quand les
parents partent).
Verbalisation hésitante Le langage de l'enfant est peu compréhens
ible (p. ex., il vocalise sans articuler, ono
matopées, etc.).
Inadéquation L'expression émotionnelle ou la mimique du
visage sont en désaccord avec le contenu
de l'histoire.
dans des situations de détresse (réprimandes, blessure, menace d'un
monstre, séparation). Il est alors possible d'observer comment l'enfant envi
sage la réaction des personnages : fait-il intervenir les figures parentales, et
si c'est le cas, est-ce de manière réconfortante, par exemple. Outre le
contenu et la richesse de son narratif, les comportements de l'enfant peu
vent aussi révéler une réaction émotionnelle provoquée par l'évocation de
ces situations. La séquence de jeu est filmée et codée ultérieurement. Pour 110 RAPHAËLE MILJKOVITCH ET AL.
systématiser le recueil des informations, nous avons utilisé les « Cartes pour
le complètement d'histoires» (cch) (Turganti, 1997 ; Pierrehumbert et al,
sous presse). Ce questionnaire Q-sort, à l'usage de l'examinateur, a été mis
au point selon un principe proche de celui dont se sont inspirées Main et
Goldwyn (1994). Ces auteurs considèrent que le respect ou le non-respect
de règles implicites de la communication selon le « principe de coopérat
ion » (Grice ; 1979) est révélateur de l'état d'esprit de la personne. De
même, le Complètement d'histoires a été envisagé comme une situation
impliquant des règles de narration symbolique. Trois règles ont paru
importantes dans le codage du comportement des enfants : la distance sym
bolique entretenue par l'enfant avec la situation de jeu, la cohérence narrat
ive et l'attribution de subjectivité aux personnages de l'histoire. L'analyse
factorielle de ce système de codage (sur N = 78) a mis en évidence neuf
dimensions, dont nous citons ici des contenus d'items, à titre d'illustration
(tableau 1).
Les données du cch sont réduites selon le principe du Q-sort : les scores
obtenus pour les 72 items sont comparés à des prototypes. Ces prototypes
proviennent d'une analyse en clusters1 préalablement effectuée sur les scores
de 78 narratifs. Ces clusters ont pu être interprétés dans les termes de la
théorie de l'attachement, ce qui a permis de désigner trois prototypes
comme respectivement : « sécurisé », « insécurisé » et « compétent ». Le
degré de ressemblance de chaque sujet à chacun de ces trois se
mesure à l'aide de corrélations. D'autre part, les neuf dimensions du cch
seront également utilisées comme échelles.
Le style d'attachement des parents a été déterminé à l'aide de Y Adult
Attachment Interview et du système de codage correspondant (Main et
Goldwyn, 1994). Nous avons utilisé le score de cohérence comme mesure
continue de sécurité d'attachement (Fyffe et Waters, 1996). Pour mesurer le
lien entre les scores de l'enfant aux échelles et aux prototypes du CCH et les
scores de cohérence des parents aux de Main et Goldwyn, nous
avons effectué des corrélations.
RÉSULTATS
Entre mère et enfant
La mesure de sécurité de la mère est négativement corrélée au prototype
d'insécurité de l'enfant (cf. tableau 2). Il semblerait donc que la sécurité de
la mère prévienne l'insécurité de l'enfant.
1. Cette analyse consiste à regrouper des sujets, en fonction de leur degré de ressemblance.
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