La femme athénienne vue par les orateurs - article ; n°1 ; vol.10, pg 47-60

De
Travaux de la Maison de l'Orient - Année 1985 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 47-60
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1985
Lecture(s) : 36
Nombre de pages : 15
Voir plus Voir moins

Madame Claude Vial
La femme athénienne vue par les orateurs
In: La femme dans le monde méditerranéen. I. Antiquité. Lyon : Maison de l'Orient et de la Méditerranée Jean
Pouilloux, 1985. pp. 47-60. (Travaux de la Maison de l'Orient)
Citer ce document / Cite this document :
Vial Claude. La femme athénienne vue par les orateurs. In: La femme dans le monde méditerranéen. I. Antiquité. Lyon : Maison
de l'Orient et de la Méditerranée Jean Pouilloux, 1985. pp. 47-60. (Travaux de la Maison de l'Orient)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/mom_0766-0510_1985_sem_10_1_2029LA FEMME ATHÉNIENNE VUE PAR LES ORATEURS
Claude VIAL
Notre connaissance du droit privé en Attique vient en grande partie des pla
idoyers des orateurs. Sur le comportement, sur la vie réelle des Athéniens, les i
nformations qu'ils donnent sont précieuses, mais ponctuelles, partielles et fragment
aires; il n'est pas toujours facile de voir si le «fait divers» évoqué en une phrase,
utilisé par un logographe qui se soucie de la réaction des juges, est un exemple
représentatif d'une conduite habituelle dans la société attique ou au contraire un
cas rare ou même exceptionnel ; l'orateur isole souvent le détail de son contexte,
soit de façon normale parce que seul ce point importe pour son développement,
soit de maligne pour orienter les sentiments des juges. De telles sources doi
vent être maniées avec précaution.
Sans les plaidoyers nous connaîtrions fort peu la femme athénienne. Mais
leur valeur est grande surtout pour les aspects légalistes et institutionnels. La fem
me réelle et vivante reste en général dans l'ombre: en plus des informations de
nature juridique, ce que l'on retire de la lecture des orateurs, c'est une «image» de
la femme, la représentation qu'un homme cultivé donne de la femme dans un dis
cours public prononcé devant un tribunal masculin dont il veut influencer le vote.
Naturellement, on ne peut dégager cette image que pour cette portion de la
population féminine qui ne se distingue que par son sexe des juges qui écoutent le
plaidoyer, c'est-à-dire pour \esastai, les femmes de la communauté athénienne (1).
Lorsque l'orateur parle d'une esclave, la différence de condition (l'absence de
liberté, le fait qu'elle est la propriété d'un autre être humain) compte au moins
autant que la différence de sexe.
Dans les plaidoyers attiques, la femme est beaucoup plus souvent l'objet du
discours que le sujet de l'action, en raison de son statut dans l'institution judi
ciaire, de son faible rôle dans la cité et la société, en raison aussi des conventions
de bienséance observées par les orateurs. Cependant, quelques rares passages nous
font découvrir des femmes informées et capables d'initiative, notamment des veu
ves qui défendent leurs enfants.
1. Un membre d'une communauté civique grecque désigne par astos l'homme et par asté la femme qui font
partie de sa communauté. On trouvera de bons exemples dans Démosthène, C. Euboulidès, 24, 25, 30,
35, 36, 40, 43, 45, 46, 54; cf. aussi l'emploi de ces termes dans les lois attiques relatives au mariage
citées C. Néaira, 16, 51 et 124.
La femme dans le monde méditerranéen
TMO 10, Lyon, 1985. 48 C. VIAL
La femme comme objet du discours.
Athènes était une des cités grecques où la femme avait un kyrios, c'est-à-dire
un représentant légal qui était responsable d'elle et qui parlait et agissait à sa place
dans le domaine judiciaire: aucune femme ne parlait aux juges. Dans les pla
idoyers, la femme n'est jamais «je» ; l'adversaire disait «tu» non à la femme, mais
au kyrios de la femme ; chez les orateurs, la femme est toujours « elle » .
En raison de leur rôle presque nul dans la vie publique, les femmes étaient
rarement accusées d'avoir violé une loi de la cité et se trouvaient donc rarement
impliquées dans un procès où on encourait une peine. On ne connaît que deux
Athéniennes qui se soient trouvées au IVème siècle dans une telle situation. En
effet, l'empoisonneuse Théôris que Démosthène qualifie de «Lemnienne» (C.
Aristogiton I, 79) n'est probablement pas une Athénienne habitant dans la clérou-
quie de Lemnos: «Lemnienne» est une insulte pour désigner une femme qui tue
des hommes, car les Lemniennes, d'après le mythe, ont pour se venger de leurs
maris infidèles tué dans une nuit tous les hommes et tous les garçons (2). L'une
des deux Athéniennes, que l'orateur désigne comme «la sœur de Lakédaimonios » ,
a été accusée d'impiété par un certain Euboulides et acquittée par plus des quatre
cinquièmes des voix (Démosthène, C. Euboulides, 8). L'autre, une veuve anony
me, a été poursuivie pour avortement par un parent de son mari, qui revendiquait
du reste la fille du couple comme épiclère. Les modernes se sont fort intéressés à
cette affaire, d'autant plus que seules quelques lignes du discours écrit par Lysias
pour la défense nous sont parvenues; il se peut que la femme ait été accusée
d'avoir privé son mari de la chance d'avoir un héritier posthume du sexe mascul
in (3). De tels procès étaient exceptionnels : la majorité des causes où une femme
était partie étaient des affaires de succession. La femme pouvait y être non seul
ement défenderesse, mais aussi demanderesse: dans les discours écrits par Isée,
Philé se voit intenter une action par le neveu de Pyrrhos parce qu'elle ne serait
qu'une bâtarde du défunt et à ce titre exclue de la succession, mais Phylomaché f.
d'Euboulidès «réclame la succession (d'Hagnias) et l'obtient après avoir triomphé
de ceux qui s'étaient appuyés sur le testament» (Isée, Succession d'Hagnias, 9).
L'une et l'autre étaient évidemment représentées en justice par leur kyrios ; elles
sont des personnes dont on discute, non des personnes qui discutent.
Dans les affaires de succession, même celles qui opposaient deux prétendants
masculins, on discutait beaucoup des femmes : on discutait souvent dans le détail
la filiation et le statut d'une des femmes de la famille. Il y a à cela trois raisons.
Premièrement, la lignée féminine, tout en étant désavantagée, est admise à succé
der: un Athénien sans enfants qui n'a pas de frère ou dont le frère est mort sans
descendance a pour héritiers les fils de sa sœur (4). Deuxièmement, à cause de la
fréquence des mariages entre proches parents, on peut calculer le degré de parenté
2. Le crime des Lemniennes était bien connu des Athéniens de l'époque classique : cf. Eschyle, Choépbores,
v.631-638, où le chœur, condamnant le meurtre d 'Agamemnon par sa femme, rappelle avec horreur le
forfait des Lemniennes; cf. aussi les allusions de Pindare, IVe Pythique, v.254, et d'Hérodote, VI, 138.
Au Hic siècle, Apollonios de Rhodes a raconté cette légende (Argonautiques , I, v.609-623).
3. Voir A.R.W. Harrison, The Law of Athens, Oxford, 1968, t.I, p. 72-73.
4. Cf. Isée, Succession d'Hagnias, 2, et Succession d'Apollodore, 19. Sur cette institution, A.R.W. Harrison,
The Law of Athens, I, p. 144-145 et n.2. LA FEMME ATHÉNIENNE CHEZ LES ORATEURS 49
entre deux personnes de façon différente selon qu'on fait ou non intervenir telle
ou telle femme à un niveau donné du stemma généalogique (5). Troisièmement, la
loi athénienne excluait, au IVème siècle, les bâtards de la parenté : son texte est
connu par le C. Macartatos du Pseudo-Démosthène : «le bâtard et la bâtarde ne
font partie de la parenté ni pour les choses religieuses ni pour les biens à compter
de l'archontat d'Euclide (a.403/2)». Aussi les plaideurs ont-ils souvent à prouver
qu'une femme a été mariée légitimement ou qu'elle ne l'a pas été. Le mariage
d'une épiclère attribuée par un tribunal à un proche parent est indiscutable, mais
un plaideur déterminé peut mettre en doute l'existence de n'importe quelle autre
union, en disant soit que la femme n'a pas été donnée en mariage par qui avait
qualité pour le faire (père, frères, tuteur, fils), soit qu'elle n'a pas été donnée par
engué «afin que son mari l'ait pour engendrer des enfants légitimes», mais comme
une concubine ou une courtisane. On prouve que le mariage a été célébré par la
gamélia offerte par le marié aux membres de sa phratrie, par la constitution et le
versement de la dot par le père ou le kyrios de la mariée (6) et enfin par la pré
sence de témoins lors du paiement de la dot et lors des noces : « nous invitons nos
proches parce qu'il ne s'agit pas d'une affaire sans importance et que c'est la vie de
nos sœurs et de nos filles que nous confions à autrui» dit avec émotion Démos-
thène (C. Onétôr I, 21). Comme l'épouse ne se mêle pas aux activités publiques de
son mari, l'état de mariage ne peut être prouvé que par des faits ponctuels : le mari
présente à sa phratrie les enfants du couple comme enfants légitimes et, s'il est
riche, il fait les frais de liturgies accomplies par sa femme, notamment le banquet
des Thesmophories pour les femmes du dème (Isée, Succession de Pyrrhos, 80).
En l'absence de naissances et de liturgies, un tiers a beaucoup de difficultés pour
prouver qu'un couple est toujours marié : Démosthène, devant démontrer que le
divorce de son cousin Aphobos et de la sœur d'Onétôr n'est qu'une fiction, ne
peut invoquer qu'un témoignage, celui d'un médecin appelé chez Aphobos pour
soigner la jeune femme (C. Onétôr I, 34). Le résultat est qu'il arrive qu'on doute
<ie l'identité de la mère d'un des deux plaideurs. Dans l'affaire sur la succession de
Philoktémôn, deux jeunes gens affirment avoir pour mère Kallipé fille de Pistoxé-
nos, un Athénien habitant à Lemnos, tandis que le client d'Isée soutient qu'ils
sont les fils d'Alké, une prostituée qui a été esclave (Isée, Philoktémôn, 12-14, 19-
24). Une question-clé du procès intenté à Néaira pour avoir violé la loi qui interdit
à une étrangère de vivre avec un Athénien comme son épouse est la suivante:
Phanô est-elle la fille de Néaira, une affranchie qui a eu de nombreux amants, ou
celle d'une Athénienne unie en justes noces à l'Athénien Stephanos (Ps. Démost
hène, Néaira, II 8-121) ? Dans toute société on peut douter de l'identité du père
d'un individu. Rares sont les sociétés où on peut douter de celle de la mère : ce
sont des sociétés, comme la société athénienne, où l'épouse reste confinée au
domicile conjugal et n'y reçoit pas les amis de son mari. Le fait est d'autant plus
frappant que l'établissement de sa filiation maternelle est de première importance
pour tout Athénien : il lui est nécessaire non seulement pour hériter du patrimoine
de son père et de la dot de sa mère et pour revendiquer la succession d'un parent
5. Voir M. Broadbent, Studies in Greek Genealogy, Leiden, Brill, 1968, p. 96-112.
6. Cf. Isée, Succession de Pyrrhos, 80; Succession de Kiron, 18; Démosthène, C. Euboulidès, 43 et 49. C. VIAL 50
dans les lignes paternelle ou maternelle, mais aussi pour avoir le titre de citoyen,
puisqu'un Athénien doit être né de deux astoi (membres de la communauté athé
nienne).
Devant un tribunal, une Athénienne honorable n'apparaît que comme un él
ément dans une lignée légitime. Les seuls témoignages qui ne l'insultent pas sont
ceux qui établissent sa filiation, son mariage et l'existence de ses enfants : ils pro
viennent normalement des hommes de la famille, comme ceux qu'utilise Sôsithéos
dans le C. Macartatos pour prouver la filiation de son épouse Phylomaché et de la
grand-mère paternelle de celle-ci, une autre Phylomaché. On déshonore une
femme en citant des témoignages de voisins sur des rixes et des sérénades ou des
témoignages d'étrangers sur des banquets auxquels elle aurait participé (Isée,
Succession de Pyrrhos, 13-15). D. Shaps (7) a montré, d'autre part, que *es
plaideurs évitaient, dans la mesure du possible, de citer par leur nom personnel
les femmes respectables: alors qu'Apollodore cite sans cesse le nom de Phanô, une
femme légère qu'il dit fille d'une prostituée, il se garde de nommer la dame que
l'ex-mari de Phanô a épousée après son divorce: c'est «une Athénienne, fille lég
itime de Satyros du dème de Mélité et sœur de Diphilos» (Ps. Démosthène, C.
Néaira, 58). Les plaideurs respectent cette règle même pour des femmes qu'ils ont
à mentionner des dizaines de fois, ce qui peut leur faire employer des expressions
peu claires ou peu naturelles. Il ne fait aucun doute que ce sont des conventions
de bienséance qui empêchent le plaideur de prononcer en public, devant des
centaines d'hommes réunis en tribunal, le nom d'une Athénienne qui n'a jamais
fait parler d'elle hors de sa famille : on ne jette pas le nom d'une femme en pâture
à des hommes qui ne la connaissent pas. On tait ce nom par correction.
Cependant, on est obligé de parler d'elle : comme l'a vu D. Schaps, on la dési
gne poliment en citant les hommes auxquels elle est apparentée ou mariée, des
hommes que les juges peuvent connaître. Notons un cas intéressant où la situation
est inverse. Démosthène mentionne en passant une personne tout à fait étrangère
à l'affaire qui l'occupe, un homme banni pour avoir encouragé un meurtrier à
frapper sa vicitime, en le désignant comme «le père de la prêtresse de Brauron»
(C. Conon, 25). L'orateur ne se soucie pas ici de bienséance et veut seulement que
l'auditoire identifie immédiatement l'individu: il le fait grâce à la parenté avec une
femme que tous connaissent. Les prêtresses sont les seules femmes qui ont norma
lement des activités publiques dans la société athénienne. En raison du contexte,
on ne peut rien tirer du fait que Démosthène n'ait pas cité le nom de la prêtresse.
Une prêtresse est un individu qui compte par soi-même dans la société:
comme en 480, elle peut rester en arrière quand on évacue la ville pour protéger
les biens des dieux. Les autres femmes sont considérées comme des personnes
dépendantes, que doivent protéger les hommes de leur famille et la société entière.
Pour attendrir les juges, l'orateur peut évoquer une mère impuissante qui attend
chez elle angoissée son retour et leur décision: Démosthène supplie les hommes
qui jugent son affaire de ne pas enlever à sa mère ses dernières espérances en rui-
7. «The woman least mentioned. Etiquette and women's names», Classical Quarterly, 27 (1977), p. 323-
330; cf. J. Bremmer, «Plutarch and the naming of Greek women », American Journal of Philology, 102
(1981), p. 425-426. LA FEMME ATHÉNIENNE CHEZ LES ORATEURS 5 1
nant l'avenir de ses enfants, notamment celui de sa fille qu'on ne pourrait marier
faute de dot (Démosthène, C. Aphobos II, 20-21). Sans cesse les orateurs évo
quent leurs filles ou leurs sœurs qui risquent de vieillir dans leur maison sans être
mariées. On noircit l'adversaire qui prive ou veut priver le plaideur de sa fortune
en montrant que, par sa faute, une femme peut connaître le malheur suprême aux
yeux des hommes qui constituent le tribunal: mourir vieille fille. Le premier
devoir d'un père ou d'un frère à l'égard d'une jeune fille est de la marier et donc
de la doter. Leur second devoir est de la remarier, si elle est encore jeune, en cas
de veuvage ou de divorce. Un mari ne peut divorcer de sa première femme pour
épouser une riche épiclère sans s'assurer que sa femme sera remariée: «Prôtoma-
chos, voulant donner ma mère à un autre, persuade Thoukritos, mon père, un de
ses amis, de la prendre pour femme : mon père reçoit ma mère en mariage par
engué de son frère Timocratès de Mélité» (Démosthène, C. Euboulidès, 41).
Lorsqu'un autre Tymocratès divorce, probablement pour la même raison, de la
sœur d'Onétôr, la jeune femme quitte la maison de son premier mari pour entrer
immédiatement dans celle du second, Aphobos (Démosthène, C. Onétôr I, 33);
Onétôr et les deux maris de sa sœur étaient des amis. Un homme qui se sait mourir
peut, de même, se préoccuper de l'avenir de son épouse et lui trouver son futur
mari. Le père de Démosthène sait que sa femme Kléoboulé n'a pas de famille
proche à Athènes, car elle n'a qu'une sœur et son père, Gylôn, est exilé dans le
Royaume du Bosphore, à moins qu'il ne soit déjà mort (8); cela explique qu'il lui
ait trouvé un mari, Aphobos, qu'il ait augmenté sa dot et qu'il ait fait lui-même
Y engué (Démosthène, C. Aphobos II, 16). Le mariage, aux yeux des Grecs, a pour
but fondamental la procréation d'enfants légitimes. Aucun texte attique ne nous
montre un homme divorçant parce que sa femme était stérile: la nécessité de
rendre la dot peut expliquer la durée de mariages sans enfants. On connaît,
cependant, un cas de divorce pour stérilité du mari. C'est l'occasion du récit de vie
conjugale le plus touchant de toute l'époque classique : il est dû à Isée, qui a l'art
de présenter n'importe quelle histoire sous des couleurs flatteuses pour son client
et de berner l'auditoire. L'important est que l'affaire telle qu'il la raconte ait pu
sembler crédible aux hommes du IV-ème siècle et qu'Isée ait eu la certitude qu'ils
admettraient comme vraisemblables et décentes les relations entre homme et
femme qu'il dépeint. Un veuf sans enfants, déjà assez âgé, Ménéklès, épouse la
jeune fille d'un ami. Aucun enfant ne naît. Le mari dit aux frères de la jeune
femme qu'il ne faut pas «qu'elle vieillisse sans enfant à côté de lui» et qu'il suffit
que lui soit privé de descendance : il leur propose donc de rompre le mariage pour
qu'elle puisse se remarier et devenir mère. Les frères répondent que c'est à leur
sœur de choisir et demandent au mari d'essayer de la convaincre. Elle refuse
d'abord, puis se laisse persuader «avec le temps et non sans peine». Elle se remarie
et a deux enfants (9). Les juges doivent approuver la conduite des hommes dont
dépend la jeune femme. Ils ont agi dans son intérêt en lui permettant d'accomplir
la destinée normale d'une femme : être non seulement une épouse, mais aussi une
8. Sur la famille de la femme de Démosthénès, voir J.K. Davies, Athenian Propertied Families, Oxford,
1971, N° 3597, VIII.
9. Isée, Succession de Ménéklès, 6-9. C. VIAL 52
mère. Ils ne se sont pas conduits en tyrans et lui ont demandé son consentement.
Elle-même a agi sainement: elle a eu de la peine a quitter son mari, ce qui la
montre loyale et affectueuse, mais a su voir que son devoir et son bonheur étaient
d'être mère. Aux yeux des Grecs, la fonction première de la femme est d'être une
reproductrice : elle est celle qui permet la continuation et la légitimité des lignées.
Les hommes dont elle dépend et la société ont le devoir de lui permettre de
remplir cette fonction. Un père ou un frère a l'impression de s'être bien conduit à
l'égard de sa fille ou de sa sœur s'il l'a mariée, en lui donnant une belle dot et en
choisissant un mari qu'il estime. On ignore si un mari athénien croyait s'être bien
conduit à l'égard de son épouse dès lors qu'il lui fournissait le nécessaire et lui
avait donné des enfants.
Puisque la société athénienne, hormis le cas des prêtresses, voit la femme asté
essentiellement comme la mère d'enfants légitimes et que le mari, le futur père,
est choisi non par la femme, mais par les hommes qui sont responsables d'elle, il
est clair que globalement la femme est considérée comme un être à assister et pro
téger et non comme une personne capable d'autonomie. Cependant, ne serait-ce
que parce que le malheur oblige à faire face, les plaidoyers montrent parfois des
femmes autonomes, des femmes qui ne sont plus l'objet de la protection; mais le
sujet de l'action.
La femme comme sujet de l'action
Certains plaideurs essayaient d'utiliser une procédure qui faisait de la déclara
tion d'une femme la preuve décisive de la vérité. On pouvait en justice établir un
fait par trois types de déclarations : les témoignages des hommes libres, les déclara
tions des esclaves sous la torture et les serments sur la tête de leurs enfants pro
noncés par les femmes libres dans un sanctuaire. Les paroles d'un esclave sous la
torture passaient pour plus dignes de foi qu'un témoignage fait par un citoyen ;
après le serment d'une femme, comme le reconnaît un plaideur qui en a été
victime, «il ne restait plus rien à dire» (Démosthène, C. Boiotos I, 4). Les Athé
niens ne croyaient pas qu'une femme pût se parjurer dans un serment sur la tête
de ses enfants. Comme pour la torture des esclaves, il fallait l'accord préalable des
deux parties pour que l'on fît jurer une femme. Un tel accord était rare: on
préférait les arguments arrangés par un logographe convaincant à la vérité indubi
table établie par le serment de la mère de l'adversaire. Les plaideurs n'omettaient
pas de parler aux juges de serments que des femmes avaient offert de prêter et que
l'autre partie avait refusés. Dans les procès qui ont opposé son fils à Aphobos, la
mère de Démosthène a offert deux fois de prêter serment sur la tête de ses en
fants, pour affirmer qu 'Aphobos était entré en possession de sa dot et qu'un
esclave avait été affranchi par son mari (C. Aphobos III, 26 et 33). Dans une
affaire d'écoulement d'eaux, le défendeur, pour établir que les dégâts ont été
minimes, a proposé que la mère de chacun des adversaires prêtât serment, mais le
plaignant s'y est refusé (Démosthène, C. Calliclès 27). On connaît cependant une
femme, Plangôn, qui a prêté le serment et fait triompher ses enfants. L'affaire
n'est malheureusement connue qu'à travers le récit partial du beau-fils de Plangôn,
le fils que son mari a eu d'un autre mariage. Mantias f. de Mantithéos et sa femme
Plangôn f. de Pamphilos ont divorcé sans que ait présenté leurs fils à sa FEMME ATHÉNIENNE CHEZ LES ORATEURS 5 3 LA
phratrie; le couple avait eu, en effet, deux garçons, bien que les modernes croient,
sans raison, que le second était né d'un rapprochement après la mort de la deu
xième femme de Mantias. Les enfants furent élevés dans la famille de Plangôn.
Quand l'aîné fut grand, il intenta une action en reconnaissance de paternité.
L'affaire se régla devant l'arbitre public, car Mantias ne voulait pas aller devant le
tribunal. Selon le beau-fils de Plangôn, son père se fit berner: il déféra le serment
à Plangôn qui lui avait promis, moyennant 3 000 drachmes, de se dérober, mais se présenta devant l'arbitre, accepta le serment et le prêta au Delphinion:
Mantias dut inscrire ses deux fils dans sa phratrie comme fils légitimes, ce qui leur
assurait un titre de citoyen incontestable et le droit à une part de l'héritage paternel
(Démosthène, C. Boiotos I, 3-4; II, 10-11). Le récit du beau-fils ne permet naturel
lement pas de se faire une idée de la personnalité de Plangôn. Cette femme, après
avoir vu son père condamné à la confiscation des biens et frappé d'atimie comme
débiteur public, avait été répudiée par son mari et avait des enfants non reconnus
par leur père et qui risquaient d'être privés des droits civiques. On peut l'imaginer
mûrie par les épreuves, énergique, faisant tout son possible pour assurer ses droits
et ceux de ses enfants. On peut imaginer tout aussi bien une femme dépourvue
d'initiative, qui fait ce que lui disent de faire ses frères et son fils. Ce qui est
certain, c'est que l'opinion publique athénienne était favorable à Plangôn et à ses
enfants: la preuve est qu'un tribunal a reconnu au fils aîné le droit de porter le
nom de son grand-père paternel, Mantithéos, qui était pourtant porté par son
demi-frère : son père l'avait inscrit à la phratrie sous le nom de Boiôtos.
Le beau-fils de Plangôn, quant à lui, parle d'elle aux juges comme d'une
femme qui manigance. Une loi de Solon rendait invalides tous les actes, test
aments ou adoption, faits sous l'influence d'une femme et les orateurs ont eu à
traiter ce genre de causes, comme Isée dans l'affaire de la succession de Ménéklès.
Ils ont, plus généralement, exploité un sentiment répandu chez les hommes d'A
thènes, la méfiance pour les femmes qui menaient un homme par le bout du nez
et la pitié pour l'homme qui se laissait faire. On trouve chez les orateurs deux
grands types de femmes qui manigancent. Le premier est celui de la femme étran
gère à la famille qui, du dehors, menace la stabilité, l'unité et la richesse de la fa
mille en ensorcelant un des hommes. Les femmes de ce type sont d'ordinaire des
étrangères, souvent d'origine servile: c'est le cas d'Alké qui avait amené le vieil
Euktémôn à vivre auprès d'elle «en abandonnant sa femme, ses enfants et sa mai
son» et qui en avait fait une pâte molle au point qu'il avait présenté le fils d'Alké
et d'un affranchi à sa phratrie comme le sien propre (Isée, Succession de Philokté-
môn, 19-22), ou encore de la prostituée qui se fait offrir par Olympiodôros bijoux
et parures (Démosthène, C. Olympiodôros, 55). C'est à ce type qu'appartiendrait
Plangôn, si on en croyait les insinuations de son beau-fils. Naturellement, il ne dit
pas que cette Athénienne, crue sur son serment, était coupable de promiscuité
sexuelle, mais il n'admet nulle part qu'elle ait été mariée à Mantias: il dit que son
père «avait des rapports» avec elle (10), il parle de «passion sensuelle» (11), il é-
10. πλησιά£€«> : Ps. Démosthène, C. Boiotos, II, 8 et 27.
11. επιθυμία:/./., 9 et 51. 54 C. VIAL
voque sa «beauté» (12), son train de vie luxueux et les dommages que son entre
tien a faits dans la fortune de Mantias (13), toutes choses qui suggèrent plus une
maîtresse coûteuse qu'une femme respectable. Le deuxième type de femmes qui
manigancent est celui de l'épouse, dépourvue d'enfants, qui cherche à avantager sa
propre famille en faisant passer tout ou partie de la fortune de son mari entre les
mains de ses frères ou de ses neveux: c'est le cas de la seconde épouse de Kiron,
restée auprès de son mari en feignant grossesses et fausses couches pour permettre
à son frère Dioklès de mettre la main sur l'argent, puis qui, à la mort de son mari,
joue avec force larmes la comédie au petit-fils du défunt pour que le convoi funè
bre parte de chez elle et non de chez lui, car Dioklès veut mettre en doute sa fili
ation et le déshériter au profit d'un neveu qui lui donnerait sa part (Isée, Kiron, 22
et 36-38). La peinture est dans ce cas plus discrète, car la femme est présentée
comme un instrument entre les mains de son frère qui est le véritable vilain. Le
seul autre discours que nous ayons sur une affaire de ce genre est la défense écrite
par Isée pour le fils adoptif de Ménéklès qui n'était autre que le frère de son ex
femme. On ne peut dire si une épouse réussissait souvent à persuader son mari de
faire passer les intérêts de sa belle famille avant ceux de sa lignée. On pourrait
penser que les mariages entre une fille et un membre de sa famille maternelle t
émoignent de l'influence de la mère sur le père en cette circonstance. Mais d'abord,
une partie des mariages sont postérieurs à la mort du père, comme celui de la sœur
de Démosthène qu'il a mariée au fils de la sœur de leur mère. Ensuite, lorsqu'un
homme se mariait, il choisissait en fait un beau-père et des beaux-frères et il est
normal qu'il ait pu vouloir renforcer cette alliance par un nouveau mariage, à
condition que le sien ait été satisfaisant. Enfin, il arrivait que l'on n'ait pas de fa
mille proche ou que l'on soit brouillé avec elle : Apollodôros le fils de Pasiôn était
fils d'un affranchi et s'était avec son frère et ses deux demi-frères, ce qui
explique qu'il ait marié sa fille aînée à son beau-frère Théomnestos (Ps. Démost
hène, Néaira),2 et Polyeuktos qui, après l'échec du mariage d'une de ses filles
avec son beau-frère Léôkratès, fait épouser à ses deux filles épiclères des étrangers
n'a probablement aucun parent proche par le sang (Démosthène, Spoudias, 1-4).
En raison de la nature de nos sources, il est vain de vouloir tracer un portrait ob
jectif de la femme athénienne et de sa conduite en décryptant des cas particuliers
que nous ne connaissons qu'en partie. Je signalerai cependant un cas où l'influen
ce de la femme sur le mari ne fait aucun doute : un jeune orphelin, Apollodôros,
est sous la tutelle de son oncle paternel, un mauvais tuteur, quand Archidamos
épouse sa mère: «il l'emmena chez lui et l'éleva comme si c'était le sien» (Isée,
Apollodôros, 7). Isée ne mentionne la mère de l'enfant que pour dire qu'Archi-
damos l'a épousée, mais il est évident que la décision de recueillir le jeune garçon a
été prise sur ses instances. De toute manière, l'important est que les juges qui
écoutaient les plaidoyers trouvaient naturelle l'idée qu'un mari ait accompli tel ou
tel acte par complaisance pour sa femme. Par exemple, Théopompos, qui cherche
à apparaître comme un homme simple et généreux dans la péroraison du discours
12. eÙTT/oeir^ç τήρ ό'ψιι> οδσα, «jolie à regarder» (/./., 27).
13. /./., 51-52. LA FEMME ATHÉNIENNE CHEZ LES ORATEURS 55
où il cherche à conserver la succession d'Hagnias, dit: «Je me suis laissé persu
ader par elle (ma femme) de donner en adoption à Macartatos l'un de mes deux
enfants», Macartatos étant son beau-frère mort sans descendance (Isée, Hagnias,
49).
Agir, pour les Athéniennes, ne se réduisait pas à jouer des sentiments que
leurs maris avaient pour elles. Quelques unes, des mères responsables de leurs en
fants, en l'absence du père, ont dû prendre des initiatives dans l'intérêt des leurs.
Deux cas sont bien connus. Le premier est celui de Nikarété qui, pendant que son
mari Thoukritos est à la guerre, se loue comme nourrice pour faire vivre ses deux
enfants (Démosthène, C. Euboulides, 42-45). L'autre est celui de la veuve de Dio-
dotos qui, en apprenant que ses fils ont été dépouillés par leur tuteur qui n'est
autre que son père, obtient la convocation d'un conseil de famille composé de
son gendre, de son deuxième mari et de parents et d'amis et leur prouve que Dio-
giton a été un tuteur indigne (Lysias, C. Diogiton, 11-18). Ces actes sont mentionn
és dans des plaidoyers écrits par deux grands auteurs, Démosthène et Lysias, qui
se préoccupent seulement d'amener les juges à penser ce qu'ils veulent leur faire
penser. Dans aucun des deux discours, on ne parle du courage de la femme, de son
énergie. Démosthène et Lysias ne les présentent pas comme des femmes admirab
les, mais comme des victimes que le malheur a forcées à un comportement ex
traordinaire (14). Il faut avouer que Démosthène n'avait rien d'autre à faire: le
métier de Nikarété, normal pour une esclave ou une affranchie, était un des argu
ments mis en avant par l'accusation pour prouver que son fils n'était pas citoyen
et Démosthène, dont on peut douter qu'il ait trouvé belle la conduite de cette
femme, n'a probablement pas songé à en persuader les juges. Il a essayé de susciter
leur pitié pour cette victime d'un malheur qui avait touché toute la communauté
civique: «beaucoup de femmes astai ont été nourrices, employées, vendangeuses
à cause des malheurs de la cité en ce temps là» (C. Euboulides, 45). Lysias a utili
sé l'acte de la fille de Diogiton pour créer chez les juges une très forte émotion
tout en glissant des renseignements chiffrés : il a rapporté au style direct et longue
ment le discours qu'elle aurait prononcé devant les hommes de la famille et les
amis de son époux défunt. C'est un discours bouleversant et indigné qui insiste sur
les liens de parenté (l'indigne tuteur est à la fois le grand-père et l'oncle des orphel
ins), qui dépeint le dénuement des enfants chassés sans rien, qui invoque la moral
e et les dieux... En même temps, cette femme énumère les biens qui entraient
dans l'héritage en produisant un registre que ses enfants lui avaient apporté et qui
indiquait les prêts à intérêts consentis par le défunt. Lysias savait que les juges ne
trouveraient pas incroyable que cette dame qui savait émouvoir sache aussi compt
er. Un passage incident du discours prononcé par Théopompos sur la succession
d'Hagnias montre une femme qui ne se contente pas de donner des chiffres et de
produire des relevés : lorsque Stratoklès mourut laissant une veuve et un enfant
mineur, «la mère de l'enfant fit par écrit la liste devant témoins» des prêts con
sentis par le défunt et dont il fallait obtenir le recouvrement (Isée, Hagnias, 43).
Le but de Lysias est de convaincre et d'émouvoir et la fille de Diogiton n'était pas
pour lui une femme remarquable, mais un truchement persuasif et touchant.
14. Voir l'épigramme W. Peek, GV, 1148, citée par A.-M. Vérilhac, ci-après.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.