La paroisse au Moyen Âge - article ; n°162 ; vol.59, pg 5-21

De
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1973 - Volume 59 - Numéro 162 - Pages 5-21
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
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Monsieur Jean Gaudemet
La paroisse au Moyen Âge
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 59. N°162, 1973. pp. 5-21.
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Gaudemet Jean. La paroisse au Moyen Âge. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 59. N°162, 1973. pp. 5-21.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1973_num_59_162_1485LA PAROISSE AU MOYEN AGE
ÉTAT DES QUESTIONS*
La Société d'Histoire ecclésiastique de la France avait organisé en
1937 un important congrès consacré à l'histoire paroissiale. Le doyen
Le Bras dans un de ces rapports étincelants dont les membres de cette
société ont si souvent profité, traitant de la paroisse rurale, avait fait
apparaître les multiples aspects d'une telle étude, précisant ses buts
et la méthode à suivre *.
La période médiévale — celle qui nous occupe à nouveau ici — avait
bénéficié d'une longue étude de Huart qui, par la richesse de ses sug
gestions et l'ampleur de son information, fournissait un guide précieux
pour les érudits locaux 2.
Car c'était leur collaboration que le congrès de 1937 avait voulu
susciter, pensant, avec quelqu'apparence de raison, que les érudits
locaux étaient mieux placés que quiconque pour retracer une histoire
éminemment locale. Vue sans doute trop logique pour être réaliste.
On n'oserait dire que depuis trente-cinq ans l'histoire paroissiale ait
fait en France des progrès considérables. Et les germes que l'abbé
Carrière avait déposés dans son Introduction aux études d'histoire
ecclésiastique locale 3 n'ont pas fourni la moisson que l'on pouvait
espérer.
On ne saurait cependant se laisser arrêter par quelques désillusions.
Et il ne serait pas juste de dire que ces trente-cinq années n'ont pas
été marquées, en France et à l'étranger, par des contributions d'un
haut intérêt.
L'objet du présent travail n'est pas d'en tenter le relevé ni de faire
une bibliographie méthodique du sujet. C'est, plus modestement,
sur quelques secteurs d'un domaine immense, que l'on voudrait rap
peler l'attention 4.
* Le présent rapport a été présenté à l'Assemblée générale de la Société d'his
toire ecclésiastique de la France, dans sa réunion du 6 mai 1972.
1. Publiée dans la R.H.E.F., 1937, p. 486-502.
2. « Considérations sur l'histoire de la paroisse rurale des origines à la fin du
Moyen âge », R.H.E.F., 1938, p. 5-22.
3. Voir spécialement le t. III, L'histoire locale à travers les âges, 1935.
4. Les indications bibliographiques données dans les pages qui suivent ne pré
tendent nullement être exhaustives. Il s'agit tout au plus d'un « échantillonnage ».
On s'est d'autre part interdit — sauf rares exceptions — de rappeler des travaux
parus avant 1940. 6 J. GAUDEMET
Le doyen Le Bras avait bien montré que la paroisse était un monde,
avec son territoire et ses habitants, ses autorités religieuses et laïques,
tantôt alliées et tantôt rivales, parfois abusant l'une de l'autre, avec
l'extraordinaire variété des alliances et des oppositions qu'il serait
trop facile, et très faux, de réduire au dualisme du clerc et du laïc.
Avec les ordres anciens, bénédictins ou cisterciens 5, pour n'en citer
que deux parmi les plus grands, comme avec les Mendiants, la paroisse
connut des heures difficiles. Elle trouva auprès des patrons laïcs une
aide parfois pesante, dans les confréries des auxiliaires quelque peu
turbulents.
Mais l'histoire de la paroisse, c'est aussi celle de la fortune ecclé
siastique, des dîmes et de leur détournement, de la générosité des
fidèles, des fondations, d'un large secteur du régime bénéficiai.
C'est enfin celle de la vie religieuse et sociale, de la pratique sacra
mentelle, des dévotions aux saints, des pèlerinages, voire de l'ense
ignement élémentaire et de la charité.
Serait-ce la richesse du sujet qui fait reculer, l'insuffisance de la
documentation, la difficulté de cerner les contours ? Ou bien — mais
alors l'erreur serait grave — Je sentiment que le sujet est trop modeste ?
Il est en tout cas très actuel. Le cadre paroissial est aujourd'hui l'objet
de réflexion. Une société trop mobile, des agglomérations urbaines
sans cesse plus denses, où la foule réduit chacun à l'anonymat, des campag
nes qui se vident et des églises privées de fidèles et donc de ressourc
es, les migrations hebdomadaires ou estivales qui, au gré des condi
tions météorologiques, des congés scolaires, des engouements de la
mode, vident tout à coup les églises urbaines, apportant pour quel
ques semaines, voire pour quelques jours, les flots d'hôtes de passage
qui se pressent dans une église trop petite, puis celle-ci retrouvera,
quelques heures plus tard, son calme, sinon son abandon. Voilà, quel
ques données concrètes qui sollicitent aujourd'hui l'attention des
pasteurs.
Et c'est précisément parce que le cadre paroissial est remis en ques
tion qu'il y a plus d'urgence encore à en connaître l'histoire, et peut-
être surtout, les premiers développements.
En effet on ne saurait poser ici tous les problèmes, encore moins
les résoudre. Contraints de nous limiter 6, nous ne retiendrons que
5. Sur l'incorporation, dont Gratien marquait déjà les difficultés, D. Lindner,
Die Lehre von der Inkorporation und ihrer geschichtlichen Entwicklung (Munich,
1951).
6. On laisse hors de cet exposé ce qui concerne le clergé paroissial et le patr
imoine de la paroisse, questions trop vastes dont chacune exigerait un travail spé
cial. On ne retiendra pas davantage des questions connexes, comme celles des cha-
pellenies. A propos du desservant, il faudrait rechercher selon quelles procédures
il est désigné et quelles autorités (ecclésiastiques et laïques) interviennent à cette
occasion ; déterminer les milieux sociaux auxquels appartenaient les pasteurs,
préciser leur formation antérieure, leur culture intellectuelle, leur vie morale, leur
activité pastorale et profane, les conditions de leur vie quotidienne. Parmi une
abondante littérature et dans des directions diverses, on signalera : D. Kurze, LA PAROISSE AU MOYEN AGE
deux questions : à quel besoin répondait la paroisse ? et quel fut
son rôle dans la vie médiévale ?
La paroisse n'est pas une donnée première de l'organisation ecclé
siastique. Le cadre de la vie chrétienne dans la société antique fut
celui de la communauté groupée autour de son évêque. C'est à ces
communautés épiscopales que Constantin restituait les biens confis
qués et non à l'Église prise dans son universalité 7. Ces communautés
furent d'abord urbaines, car l'évangélisation gagna d'abord les villes,
centres de la vie sociale, administrative, économique du monde gréco-
romain.
L'apparition des paroisses est donc une donnée seconde de l'histoire
des circonscriptions ecclésiastiques. Elle est liée au progrès de l'évan
gélisation et à des phénomènes de peuplement, c'est-à-dire à des cau
ses religieuses, mais aussi socio-économiques. D'où l'intérêt de l'his
toire paroissiale pour des recherches parfaitement étrangères à
toire religieuse 8.
D'où aussi une distinction essentielle entre la formation des paroisses
rurales et celle des paroisses urbaines.
a Pfarrerwahlen im Mittelalter », Forschungen zur kirchlichen Rechtsgeschichie,
VI (1966) qui, dans un panorama européen, fournit beaucoup de références ; de
Vevey, « L'élection du curé de Fribourg », Mém. Soc. hist, du droit... des..., pays
bourguignons, XXIV (1963), p. 319-332 ; W. A. Addleshaw, Rectors, Vicars and
Patrons in Twelfth and Early Thirteenth Century Canon Law (London, 1956) ; Meers-
seman, « Die Klerikervereine von Karl dem Grossen bis Innozenz III ), Rev. d'hist.
ecclês. suisse, XLVI (1952), p. 1-42, 81-112 ; plusieurs articles publiés dans La
vita commune del clero nei secoli XI e XII (Settim. della Mendola, 1959), Milano
2 vol., 1962 ; G. Coolen, « Les communautés de Saint-Omer », Bull. Soc. Ant. de
Morinie, XVII (1947), p. 33-59 ; L. Welter, « Les communautés de prêtres dans
le diocèse de Clermont du xme au xvine s. », R.H.E.F., 1949, p. 5-36 ; J. Brelot,
« Les familiarités en Franche-Comté », Mém. Soc. hist, du droit des pays bourgui
gnons, XXIV (1963), p. 23-32 ; J. C. Russell ; « The Clerical Population of Medie
val England », Traditio, 1944, p. 177-237 ; J. Absill, « L'absentéisme du clergé
paroissial au diocèse de Liège au xve et dans la première moitié du xvie s. », R.H.E.F.,
LVII (1962), p. 5-44. Pour les chapellenies, à l'étude générale que constitue la thèse
de l'École des Chartes de 1950 de J. Quéguiner, Recherches sur les chapellenies
au Moyen âge, on ajoutera, Nicole Bériou, « Les chapellenies dans la province
ecclésiastique de Reims au xiv« s. », R.H.E.F., LVII (1971), p. 227-240. Si l'his
toire du patrimoine paroissial et la bibliographie qu'elle a suscitée (spécialement
pour la période qui nous occupe, celle relative aux restitutions de biens à la suite
des mesures prescrites par les réformateurs « grégoriens », sont ici laissées de côté,
on signalera cependant en raison de son intérêt tout spécial pour la vie paroissiale
et les pratiques liturgiques françaises, le mémoire de G. Schreiber, « Mittelalter-
liche Segnungen und Abgaben », ZSS. Kan. AU. 1943, p. 191-292.
7. Édit de Nicomédie dans Lactance, De mortibus persecutorum, ch. 48 {C.S.E.L.
27, 228).
8. G. Santini, « I communi di pieve » nel medioevo italiana (Milano, 1964). J. GAUDEMET
/. Les paroisses rurales.
Leur apparition est la conséquence de l'évangélisation des campa
gnes — œuvre de longue haleine mais dont on peut fixer une étape
importante pour l'Occident chrétien entre la fin du ve s. et le début
du ixe s. 9. Evangelisation qui s'opère dans une société à prépondérance
rurale avec une organisation économique et sociale centrée sur le grand
domaine, la « villa ».
Si l'évêque reste dans la ville, sa résidence dès les premières manif
estations de la vie chrétienne, des foyers de vie religieuse essaiment
aussi dans les campagnes. Ils requièrent des lieux de culte, d'où la
création d'églises, fondées souvent par le grand propriétaire au centre
de son domaine, là où il a fixé sa résidence, parfois aussi édifiées par
les communautés rurales 10. Enfin il ne faut pas négliger les créations
d'églises par les monastères, eux aussi ruraux, ni les chapelles de dévo
tion édifiées en des lieux divers (tradition d'un martyr, sacralisation
d'un lieu de culte païen, etc.).
L'établissement de ces lieux de culte reste encore très imparfaite
ment connu. La détermination en est difficile, souvent impossible,
faute de documents suffisants. On peut cependant glaner ici où là des
éléments d'information. D'abord à travers les historiens ecclésiastiques,
comme Grégoire de Tours ; parfois on a la chance de disposer de règl
ements liturgiques tels ceux des Gesta episcoporum Autissiodorensium
qui ont permis au chanoine Chaume xl de dresser une carte du diocèse
d'Auxerre aux temps mérovingiens. Un tel document fait apparaître
l'éloignement des lieux de culte les uns des autres, le caractère très
ténu du tissu ecclésial, ce qui signifiait soit les longues distances à
parcourir pour atteindre l'église et son desservant, soit, si de vastes
espaces restaient inhabités, l'isolement auquel se trouvait réduite
chaque cellule religieuse. On peut également utiliser le vocable sous le
patronage duquel l'église était placée, car la dévotion témoigne, selon
les époques, d'une confiance particulière en tel ou tel protecteur 12.
9. Le travail ancien cTImbart de la Tour, Les paroisses rurales du IVe au
XIe s. (Paris, 1900) reste fondamental mais doit être complété par E. Griffe,
La Gaule chrétienne à l'époque romaine, III, La cité chrétienne (Paris, 1965). Pour
l'organisation des « minsters » anglais, correspondant aux paroisses du continent,
cf. G. W. O. àddleshaw, The Beginnings of the parochial System (York, 1959).
10. C'est la distinction des églises de vici et de villae. Cf. J. Fr. Lemarignier,
« Quelques remarques sur l'organisation ecclésiastique de la Gaule du vne à la fin
du ixe s. », Settimana Spoleto, XIII (1965), p. 451-583, qui relève une prépondérance
des églises de vici dans la Gaule romanisée, et au contraire, plus d'églises de villae
en Belgique.
11. Origines du duché de Bourgogne, II, 2, p. 798.
12. La diffusion du culte de saint Martin en Gaule mériterait une étude détaillée
avec des cartes et des chronologies. L'utilisation du vocable a permis à M. Poquet
du Haut Jussé de montrer que le réseau paroissial breton était pour l'essentiel
fixé au ixe s. ; cf. aussi Médard Barth, « Beitrage zur Geschichte der elsâssische
Kirchorte und ihrer Patrozinien, » Arch, de l'Église d'Alsace, 26 (1959), p. 89-140. PAKOISSE AU MOYEN ÂGE 9 LA
Enfin on peut parfois espérer dans le hasard des fouilles et de l'archéo
logie 1?.
Si les premiers développements de ce réseau rural remontent aux
vi- vne s., les créations se poursuivirent par la suite en liaison avec
les progrès du peuplement et de Févangélisation des campagnes. Quel
ques études, trop rares, permettent pour certaines régions de sui
vre ce mouvement. Elles portent, et c'est sagesse, sur des zones rel
ativement peu étendues. Mais une enquête minutieuse permet alors,
pour ce secteur limité, de fournir des données assez précises 14.
On peut signaler à titre d'exemple, parmi les plus récentes de ces
études, la monographie de Dieter Kauss : Die Mittelalterliche Pfar-
rorganisation in der Ortenau (Bûhl-Baden, 1970), qui, comparée aux
travaux publiés il y a quelque trente ans, permet de mesurer les pro
grès réalisés dans l'investigation, la méthode, la précision des résul
tats. L'étude concerne la région du pays de Bade entre Rhin et Forêt
Noire sur une longueur de 20 à 30 km. au nord et au sud d'Ofîenburg ;
une enquête minutieuse aboutit aux résultats suivants :
du vie au vine s. 29 créations paroissiales, dont 1 seulement dans la Forêt Noire
du vin? au Xe s. 19 » » 2 en Forêt Noire
du xie au xme s. 33 » » 8 en
du xive au xve s. 13 » » aucune ne concerne la Forêt Noire
Enfin, au xvie s., 9 paroisses sont encore créées, mais par division
d'anciennes paroisses.
L'auteur distingue les créations dans les fiscs royaux, importantes
du vine au xe s., celles suscitées par les abbayes locales, par Févêque
de Strasbourg, par les princes laïcs (surtout du xie au xme s.). L'enquête
permet aussi l'établissement de cartes.
M. Kauss distingue soigneusement, dans les 100 notices qu'il con
sacre aux lieux de culte de l'Ortenau, les premières indications sur
13. Rares cependant sont les églises encore existantes qui remontent aux loin
taines époques du début des paroisses.
14. M. Chaume, « Le mode de constitution et de délimitation des paroisses rurales
aux temps mérovingiens et carolingiens », Revue Mabillon, 1937, p. 61-73 ; 1938,
p. 1-9 ; L. Pfleger, Die Entstehung und Entwicklung der elsàssische Pfarrei, Stras
bourg, 1935, complété par M. Barth, « Quellen und Untersuchungen zur Geschichte
der Pfarreien des Bistums Strassburg im Mittelalter » Archives de l'Église d'Alsace,
II, 1947-48, p. 63-172 et Handbuch der elsàssischen Kirchen im Mittelalter, 3 vol.
ibid. t. 27-29 (1960-1963) qui donne une notice pour chaque église ; B. Panzram,
Geschichtliche Grundlagen der àltesten schlessischen Pfarrorganisation (Breslau,
1940) ; H. Mûller, Die wallonischen Dekanate des Erzbistums Trier, Untersuchun
gen zur Pfarr- und Siedlungs geschichte (Marburg, 1966) étudie le développement
paroissial dans les doyennés d'Ivoix-Carignan, Juvigny, Bazeilles, Longuyon et
Arlon ; E. Guttenberg et A. Wendehohst, Das Bistum Bamberg, II, Die Pfar
rorganisation (Berlin, 1966, Germania sacra, II, 1) ; L. Nanni, « La parrochia stu-
diata nei documenti hicchesi dei secoli vm-xin », Analecta Gregoriana, 1948 ;
H. F. Schmid, Die rechtlichen Grundlagen der Pfarrorganisation auf westslavischen
Boden und ihre Entwicklung wàhrend des Mittelalters, (Weimar, 1948) et « Gemein-
schaftskirche in Italien und Dalmatien », ZSS. Kan. AU., XLVI (1960), p. 1-61. 10 J. GAUDEMET
l'établissement humain, qui parfois remonte à l'époque préhistorique,
la première mention d'une église, et la première mention d'un pasteur
ou d'une organisation paroissiale 15. Car, et ce sera notre seconde obser
vation sur les origines des paroisses rurales, on ne saurait confondre
l'érection d'un lieu de culte avec la création d'une paroisse.
Ceci conduit à préciser ce qu'il faut entendre par Si l'église
en est le centre et comme le symbole, elle ne suffit pas en effet à la
constituer.
Sociologiquement, une paroisse est une société de fidèles ; ce qui,
juridiquement, se traduit par l'exigence de plusieurs conditions. La
paroisse suppose tout d'abord un territoire et un peuple, ce qui impli
que la délimitation de frontières et la preuve de l'appartenance du
peuple à cette paroisse. Cette appartenance est établie par le domicile
sur le territoire paroissial, mais aussi par la participation aux cér
émonies religieuses dominicales ou aux grandes fêtes (spécialement à
celle du patron de l'église) et par le versement de la dîme.
La paroisse requiert aussi un chef stable, seul ou assisté d'auxil
iaire : le parochus, ce qui est tout autre chose qu'un desservant même
régulier.
Elle exige enfin des ressources : dotation foncière, dîmes et obla
tions diverses qui assurent les besoins cultuels, l'entretien des clercs,
l'assistance aux pauvres.
Dans la grande majorité des cas, ces divers éléments n'apparaissent
pas en même temps. Ils se dégagent peu à peu au cours d'une histoire
qui peut être plus que séculaire. L'usage et la commodité déterminent
le peuple et donc le territoire 16. Les besoins religieux conduisent pro
gressivement du desservant occasionnel au clergé attitré. La dotation
foncière est souvent contemporaine de l'érection de l'église. Que l'on
songe aux exigences formulées pour l'Italie par Gélàse dans sa décré-
tale aux évêques de Lucanie, Bruttium et Calabre 17, ou celles de la
législation carolingienne prévoyant l'assignation d'un manse pour
chaque nouvelle église 18.
Étudier l'instauration de la paroisse, la reconnaissance de son ter
ritoire, de son autonomie religieuse et financière, est encore plus déli
cat que de recenser l'apparition des lieux de culte. Mais cette recher
che est passionnante, car elle permet de discerner les réticences et
les tensions, les pressions légitimes et les vaines glorioles. Toute paroisse
15. Il est bien évident que ces « premières mentions » peuvent, au hasard de notre
information, être notablement postérieures à l'érection de l'église, à la désignation
d'un pasteur fixe, ou à l'octroi du titre paroissial.
16. Dans son article cité ci-dessus sur le mode de constitution des paroisses rural
es, le chanoine Chaume montrait, par des exemples concrets pris en Bourgogne,
les modalités très diverses de formation de ces frontières, le rôle important et sou
vent arbitraire joué par les propriétaires des domaines.
17. Ép, du 11 mars 494, Thiel, Epist. rom. Pontif. I (1870), p. 360 sqs.
18. Cap. de Louis le Pieux de 818, c. 10 ; édit de 864, c. 2 ; Capit. miss, de 864,
c. 11, etc. ; cf. pour ces dotations foncières : Imbart de la Tour, Paroisses rurales,
p. 145-146. LA PAROISSE AU MOYEN AGE 11
nouvelle, dès lors qu'elle n'est pas érigée sur un territoire nouvellement
défriché, empiète sur une paroisse plus ancienne, la prive d'une partie
de ses fidèles, compromet par là-même la splendeur de sa liturgie et
les revenus de son trésor. Mais elle facilite, par la proximité offerte
aux fidèles, l'assistance aux offices et l'action pastorale. Elle n'est
pas toujours indifférente au seigneur du lieu, voire au monastère auquel
la paroisse sera incorporée. Canoniquement, la partie est gagnée lorsque
l'église se voit reconnaître le droit baptismal.
Suivre dans le détail cette histoire complexe qui conduit de l'église
à la paroisse n'est pas toujours possible. Et l'enquête est d'autant plus
malaisée que cette ascension vers la dignité paroissiale s'échelonne
souvent sur une très longue durée.
Elle se fit selon des modalités diverses que l'on ne saurait
inventorier ici. Parfois le peuple existe, mais il se voit longtemps refu
ser même une simple chapelle : tels les villageois de La Wanzenau au
nord de Strasbourg, qui relevaient de la paroisse d' Honau située sur
la rive droite du Rhin. La traversée était des plus dangereuses, parfois
impossible. Des traversées imprudentes pour conduire un enfant au
baptême provoquèrent des noyades. Dans d'autres cas, le pasteur
d' Honau ne pouvait venir en temps utile donner les derniers sacrements.
Cependant le chapitre de Saint-Pierre-le-Vieux de Strasbourg, prin
cipal bénéficiaire des revenus d' Honau, s'opposa jusqu'au milieu du
xve s. à l'érection d'une chapelle. Elle fut suivie, 14 ans plus tard,
de la création de la paroisse (1454-1468).
A Kaltenhouse près de Haguenau, une chapelle fut fondée pour les
habitants du village en 1443. Elle ne devint paroisse qu'en 1751 19.
L'étude de Kauss pour l'Ortenau fournirait bien d'autres données
intéressantes sur cette lente ascension à la dignité paroissiale.
Établissement d'un lieu de culte, reconnaissance de la paroisse,
ces deux étapes essentielles, que nous venons d'évoquer pour le monde
rural, se retrouvent lorsque l'on envisage les sociétés urbaines.
//. Les paroisses urbaines.
Les conditions et le processus de formation des paroisses furent
ici différents.
La ville en effet avait été le premier lieu de la vie chrétienne. Elle
fournissait son cadre à la communauté groupée autour de Févêque et
de son presbyterium. On sait l'inégalité de cette répartition. Commun
autés épiscopales très nombreuses, et par suite souvent très petites,
dans les régions profondément urbanisées de l'Italie ou de l'Afrique ;
plus rares dans la plaine padane et les pays transalpins où, par suite
19. Sur les phases du conflit avec les chevaliers de Saint-Jean, titulaires de l'église
Saint-Georges de Haguenau, dont dépendait le village de Kaltenhouse, cf. Pfleger,
Elsâssische Pfarrei, p. 118-120. 12 J. GAUDEMET
d'une urbanisation moins intense, des diocèses moins nombreux cou
vrent souvent de vastes territoires.
Pendant fort longtemps, l'unité de la communauté religieuse urbaine
se maintint. Et cela d'autant plus facilement que les villes végétaient
pendant le Haut Moyen âge. L'apparition de paroisses urbaines est
étroitement liée à la renaissance urbaine qui, selon les régions, s'esquisse
puis se développe de la fin du xie au milieu du xme siècle 20.
Mais comme les paroisses rurales, les paroisses urbaines ont une
« préhistoire », celle des lieux de culte qui finiront par accéder à la
dignité d'église paroissiale.
Et c'est un nouveau champ d'études qui reste, lui aussi, encore
largement à défricher. Heureusement des études excellentes, parfois
assez récentes, ont en ce domaine tracé les voies 21.
L'enquête devrait porter sur cette « préhistoire », c'est-à-dire sur
la création des églises dans les villes. Leur multiplicité est établie pour
les grandes villes, comme Rome ou Carthage, dès les premiers siècles.
Certaines études portent sur les pays au nord des Alpes dans le Haut
Moyen âge 22. Auxerre a quatre églises dès le milieu du ve siècle ; Autun
en a sept au milieu du vie ; trois nouvelles églises y furent fondées par
Brunehaut à la fin de ce siècle. Paris compte aussi de multiples églises
et oratoires dans la cité et sur les deux rives de la Seine.
La localisation de ces églises révèle souvent les motifs de leur créa
tion : culte de saints locaux ou de saints dont les reliques ont été apport
ées dans la ville {par exemple la basilique Saint- Alban à Auxerre) ;
oratoires dans un domaine (parfois celui de l'évêque lui-même comme
à Auxerre) ; églises jointes à un monastère (Saint-Côme à Auxerre),
créées hors du castrum, parfois dès le Haut Moyen âge dans une période
20. Cependant on peut citer des créations plus précoces. E, Hegel, « Zur Enste-
hung der Kultstâtte u. Pfarre St Columba am Kôln », (Colonia Sacra, 1, 1947, p. 19-
46) date les débuts de la division en paroisses à Cologne du milieu du ixe s.
21. Parmi les monographies déjà anciennes : Dorn, « Die Ursprung der Pfarreien
im mittelalterichen Kôln », ZSS. Kan. Abt., 1917, p. 112-144 ; et plus récemment,
M. Billo, « Origine e sviluppo délie parrochie di Verona », Arch. Veneto, LXXI
(1941), p. 1-61 ; P. Sambin, U ordinamento parrochiale di Padova nel medio evo,
Padova, 1941 ; Chaume, « Histoire d'une banlieue : églises et chapelles ; l'organi
sation paroissiale dijonnaise », M.S.H.D.B. X, (1944-45), p. 7-61 ; voir aussi, dans
ses Origines du duché de Bourgogne, II, p. 318-327, les études concernant Auxerre
et Autun avec des cartes ; A. Friedmann, Recherches sur les origines et l'évolution
des circonscriptions paroissiales au Moyen âge (Thèse de Droit, Paris, 1957), reprise
sous le titre : Paris, ses rues, ses paroisses du Moyen âge à la Révolution (Paris, 1959).
A quoi l'on ajoutera les études réunies sous le titre, « Les anciennes églises subur
baines de Paris », Paris et Ile de France, Mém. XI (1960), p. 17-281 ; Lucien Musset,
« Les villes épiscopales et la naissance des églises urbaines en Normandie », R.H.E.F.,
XXXIV, 1948, p. 5-15 ; Renault, La paroisse Saint-Patrice de Rouen (Fécamp,
1942) ; L. Brochard, Saint- Gervais, histoire de la paroisse (Paris, 1950) ; Veis-
sière, Une communauté canoniale au Moyen âge, Saint-Quiriace de Provins. Pour
l'Angleterre, J. R. H. Moormann, Church and Life in England in the Thirteenth
Century (1946) signale le développement paroissial à cette époque et donne le chiffre
de 9 500 paroisses.
22. Voir par exemple Vercauteren, Étude sur les « civitates » de la Belgique II
(1934), J. Hubert, « Recherche sur la topographie religieuse des cités de la Gaule
du ive au ixe », C.R.A.I., 1945. PAROISSE AU MOYEN AGE 13 LA
de paix 23 ; églises de faubourgs marchands (Saint-Gervais ou Saint-
Germain FAuxerrois sur la rive droite de la Seine) ; ou de bourgs de
peuplement à proximité de monastères (Saint-Marcel, Saint-Germain
des Prés, Sainte-Geneviève) ; oratoires le long des voies d'accès (à
Paris sur la route de Senlis, Saint-Jacques de la Boucherie, Saint-
Merry, Saint-Laurent ou sur celle d'Orléans, Saint-Julien, Saint-Séve-
rin, etc.).
Mais, comme pour les paroisses rurales, il faut envisager le passage
de ces lieux de culte au cadre paroissial. Or, si des paroisses urbaines
ont pu, dans certains lieux, apparaître dès les ixe-xe s., l'époque de
l'expansion paroissiale urbaine fut tout naturellement celle de la crois
sance des villes, c'est-à-dire de la fin du xie à la fin du xme, voire les
xive et xve, pour les régions orientales de l'Europe. Anvers ne consti
tue qu'une seule paroisse en 1124, et de même Montpellier en 1213,
ou Francfort en 1450.
Dans l'Europe occidentale les paroisses se multiplient au cours
du xnie s. : Sens, qui au xie s. n'a que sa cathédrale et quelques cha
pelles, compte 13 paroisses en 1230, 17 à la fin du siècle. A Provins
à côté de la collégiale Saint-Quiriace, une paroisse Saint-Pierre est
créée avant 1157, et en 1257 la cure de Saint-Quiriace est partagée
en quatre paroisses. A Paris, la cathédrale seule est ecclesia matrix
au xie s. C'est aux xne et xme s. que se développent les paroisses
et que se fixe une géographie paroissiale qui ne se modifiera pas avant
le xvne et plus encore le xvine s. 24. A Cologne, où les premières parois
ses apparaissent dès l'époque carolingienne, le grand développement
se situe aux xiie-xine s. : en 1172 un acte signale déjà 13 paroisses
(dont 7 dans les faubourgs) ; on atteint 19 à la fin du xne s., chiffre qui
ne se modifiera pas jusqu'en 1803, date de la réforme napoléonienne.
Et c'est l'un des intérêts d'une géographie des paroisses urbaines au
Moyen âge que de rechercher l'origine de circonscriptions qui ne chan
geront guère jusqu'au xvme, voire au xixe siècle.
Mais il ne suffit pas de faire le dénombrement des paroisses et de noter
leur multiplication. Cette constatation suggère deux questions : pour
quoi ? comment ?
Pourquoi ? La création de paroisses urbaines n'est nullement pres
crite par le Droit. Dans les Décrétales de Grégoire IX, ce cadre n'est
présenté ni comme général, ni comme obligatoire, et le titre de paro-
chis (X, III, 29) avec ses cinq chapitres est l'un des plus sommaires
de la compilation. La réponse générale, on l'a déjà donnée : la multi
plication des paroisses urbaines est liée à l'essor des villes provoqué lui-
même, pour partie au moins, par le renouveau d'une économie marchande.
23. En Normandie, Lucien Musset relève que la plupart des centres ecclésias
tiques du suburbium se séparent de la ville-mère aux vme-ixe s., devenant ainsi
le centre de paroisses rurales.
24. Le chanoine Chaume a fait pour Dijon une constatation analogue, Histoire
d'une banlieue, citée supra.

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