La peste dans de Haut Moyen Âge - article ; n°6 ; vol.24, pg 1484-1510

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1969 - Volume 24 - Numéro 6 - Pages 1484-1510
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1969
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Monsieur Jacques Le Goff
Jean-Nöel Biraben
La peste dans de Haut Moyen Âge
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 6, 1969. pp. 1484-1510.
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Le Goff Jacques, Biraben Jean-Nöel. La peste dans de Haut Moyen Âge. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e
année, N. 6, 1969. pp. 1484-1510.
doi : 10.3406/ahess.1969.422183
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1969_num_24_6_422183Peste dans le Haut Moyen Age' La
La Peste, « ce grand personnage de l'histoire d'hier » (B. Bennassar), n'a com
mencé à livrer ses secrets historiques que pour la grande épidémie qui a commencé
en 1348. Les deux pandémies antérieures — celle de l'Antiquité, celle du Haut
Moyen Age — attendent encore au seuil de l'historiographie. Les histoires générales
du Haut Moyen Age ignorent ce grand et long événement ou le mentionnent sans
s'y attarder. Ces silences ou demi-silences ne s'expliquent pas seulement par l'igno
rance ou la paresse intellectuelle des historiens. Ils sont en partie justifiés par les
difficultés d'une information sûre. Les textes sont peu nombreux et vagues 2, l'hist
oriographie de la peste est encombrée par des études de valeur scientifique douteuse,
la chronologie et la géographie du phénomène sont malaisées à établir.
L'ambition de cet essai se borne au déblaiement de la documentation, à la fixa
tion de la chronologie certaine ou vraisemblable, à l'esquisse de l'aire géographique
de la pandémie. Les horizons problématiques seront évoqués sans être vraiment
explorés, les hypothèses destinées à cerner l'ampleur et l'importance du phénomène
seront seulement posées.
Deux remarques préliminaires. La peste du Haut Moyen Age, comme celle des
xive-xvme siècles, est « mondiale », c'est-à-dire qu'elle recouvre une partie des trois
continents à partir du foyer africain : Afrique du Nord, Asie, Europe. Notre essai,
indépendamment 1. Cet article l'une résulte de de l'autre la rencontre : celle du et docteur de la confrontation J.-N. Biraben de qui deux achève, recherches dans le entreprises cadre de
l'Institut National d'Études Démographiques, une étude globale sur la peste dans l'histoire des
populations (et les Annales le remercient d'avoir bien voulu livrer ici une partie de son enquête),
et celle de J. Le Goff qui avait étudié, dans le cadre d'un séminaire de la VIe Section de l'École
Pratique des Hautes Études, la peste du Haut Moyen Age en Occident en tant que composante de
la formation de la sensibilité médiévale.
2. Peut-on espérer que l'histoire de la peste dans le Haut Moyen Age soit un jour éclairée par
les progrès de l'archéologie, de l'anthropologie physique et de la préhistoire démographique ? Les
études faites sur les cimetières et les squelettes des époques anciennes (dont on trouvera deux échant
illons dans ce numéro des Annales) autorisent un certain espoir.
1484 LA PESTE AU MOYEN AGE J.-N. BIRABEN ET J. LE GOFF
sans méconnaître l'histoire du fléau dans l'Empire byzantin et le monde musulman,
s'attachera surtout à poser les bases d'une étude de l'épidémie dans l'Occident bar
bare qui, à cet égard aussi, apparaît solidaire du monde oriental et comme le terminus
occidental des routes maritimes de la Méditerranée x.
Une étude comme celle-ci révèle l'importance d'un phénomène capital pour la
recherche et la réflexion historiques : les silences des sources écrites. Silence d'abord
des textes qui se situent entre la fin de cette pandémie et le début de celle du xive siècle.
Pendant cinq siècles et demi au moins, le silence règne sur la peste — complet en
ce qui concerne les textes médicaux 2 — et presque complet en ce qui concerne les
textes historiques. Le phénomène ayant disparu, les hommes du Moyen Age sont
incapables de le saisir dans la dimension du passé. Cette constatation amène à
nuancer l'affirmation selon laquelle les clercs médiévaux reproduisent aveuglément
leurs lectures et les traditions 8. Quant aux sources d'époque — face à un Grégoire de
Tours bien informé et attentif — elles sont souvent muettes, alors que leurs auteurs
ont vu, sans aucun doute, le phénomène dans toute sa virulence : ainsi Isidore de
Seville, le Liber Pontificalis *. On est ici conduit à se rappeler que l'historien doit
manier avec une extrême prudence — surtout s'il s'agit de périodes reculées — l'a
rgument ex silentio. Les hommes ne voient que ce qu'ils comprennent, et ne confient
à l'écrit que ce qu'ils jugent digne de passer à la postérité.
Aperçu des conceptions médicales et épidémiologiques actuelles
sur la peste 5.
Le germe.
Découvert par Yersin en 1894, à Hong Kong, le germe de la peste, « Pasteurella
pestis », est un bacille ovoïde long de 1 à 1,5 ц, à coloration bipolaire, immobile et
1. Certains historiens de l'époque — surtout byzantins — notent le caractère mondial de l'ép
idémie. Ainsi, Victor, évêque de Tunis, qui écrit, vers 564/565, sa chronique en exil à Constantinople,
à propos de l'épidémie sub anno 542 : « Horum exordia malorum generalis orbis terrarum mortalitas
sequitur et inguinum percussione melior pars populorum voratur » (MGM, AA, XII 2, 201). Nous
remercions Mme E. Patlagean pour les précieux renseignements concernant l'aire byzantine qu'elle
nous a fournis et André Miquel pour l'amorce de recherches sur la peste dans le monde musulman
du Haut Moyen Age qu'il nous a indiquée. Pour ces deux domaines (byzantin et oriental), on trou
vera une étude plus précise et plus complète dans l'ouvrage annoncé du docteur Biraben et peut-
être dans un article complétant ultérieurement celui-ci.
2. Nous avons examiné 121 manuscrits latins médicaux du Haut Moyen Age, recensés par
Wickersheimer rxe siècle, 50 ; xe dans siècle, les 27 bibliothèques ; xie siècle, 35 de ; France xne siècle, et ainsi 3 ; nous répartis avons : cherché vne siècle, en vain, 3 ; vme dans siècle, ces textes 3 ;
publiés, une quelconque mention de la peste ou d'un signe qui puisse lui être attribué.
3. On trouve, cependant, chez quelques annalistes et historiens occidentaux des époques posté
rieures à la peste justinienne des mentions concernant cette épidémie. Mais la plupart nous ont
paru sujettes à caution et nous les avons systématiquement rejetées à l'exception des textes dont la
sûreté (au moins relative) de l'information est bien établie. C'est, pour l'OccideDt, le cas de Paul
Diacre qui a d'ailleurs connu la queue de la pandémie.
4. Dans le cas des sources écrites de l'histoire de Raverme pour le Haut Moyen Age : Spicilegium
Ravennatis historiae (Muratori, 1/2) et Liber Pontificalis seu Vitae pontificum Ravennatum d'Agnellus,
on peut se demander si le silence vient des sources contemporaines de la peste ou de coupures opérées
par les compilateurs postérieurs.
5. Nous exprimons ici toute notre reconnaissance à M. le Professeur Henri Mollaret qui a bien
voulu nous éclairer à plusieurs reprises sur ce sujet, et à Mme J. Brossollet qui nous a très aimable-
1485 MALADIES ET MORT
capsulé, aérobie et facultativement anaérobie, qui pousse en laboratoire à la tempér
ature optimale de 25°.
On en connaît trois variétés sauvages. La plus répandue actuellement, en Orient,
en Amérique et dans les ports, est dénommée « orientalis », elle est responsable de
la dernière pandémie partie de Chine à la fin du xixe siècle. Une autre, qui se trouve
en Asie centrale, est appelée « medievalis » parce qu'on croit qu'elle est à l'origine
de la grande Peste noire de 1348 et de celle des siècles suivants. Une troisième enfin,
nommée « antiqua », est installée autour des grands lacs africains d'où l'on pense
que sont venues les épidémies de l'Antiquité et du Haut Moyen Age. Ces trois
variétés sont également pathogènes pour l'homme, et elles ont une parenté génétique
avec le bacille de Malassez et Vignal dont nous parlerons ensuite. Si tous les bacilles
pesteux sont toxiques pour l'homme, cette toxicité est cependant variable d'une
souche à l'autre : le vieillissement ou l'action d'un bactériophage peuvent en atténuer
la virulence, alors que le passage rapide d'hôte en hôte sélectionne très vite les
souches les plus actives.
Le bacille pesteux traverse aisément les muqueuses, mais ne peut pénétrer par
la peau saine, sauf si des excoriations, même minimes, le lui permettent.
On a longtemps cru que certains germes lui étaient antagonistes, leur développe
ment arrêtant celui de « pasteurella pestis ». Mais ce n'est probablement qu'une
illusion et la disparition du bacille pesteux semble précéder et non accompagner
cette surinfection. Elle a cependant été, dès l'Antiquité, recherchée et provoquée
car elle était considérée comme un signe de guérison possible.
La survie du bacille pesteux est très variable, dans les cadavres congelés, il peut
survivre des années ; dans les cadavres en putréfaction, quelques jours seulement ;
sur le sol, il disparaît rapidement, mais dans le micro-climat des terriers de ron
geurs il peut subsister des mois et même des années dans certaines conditions, ce
qui explique peut-être certaines persistances locales sur lesquelles nous reviendrons.
La maladie.
Chez l'homme, le bacille pesteux a une action toxique très intense : il nécrose
les cellules, provoque des réactions séro-albumineuses et vaso-dilatatrices général
isées et, de plus, si les polynucléaires le phagocytent, il résiste à leur action digestive,
continue à se multiplier en eux et est ainsi disséminé dans tout l'organisme. Il obstrue
en amas les capillaires, dilatés, amène des hémorragies, infiltre avec un œdème san
guinolent les filets nerveux des capsules ganglionnaires distendues, provoquant les
terribles douleurs buboniques. Enfin, des surinfections, fréquentes jusqu'au xixe siècle,
forment des abcès importants.
Cliniquement, on distingue deux formes essentiellement différentes selon que
la porte d'entrée du germe est la peau ou la muqueuse pulmonaire.
Dans la forme bubonique secondaire à la pénétration cutanée, l'incubation est
de un à six jours. La maladie, dans des cas très rares, peut rester bénigne, mais
généralement on observe un début très brutal avec température à 39° ou 40°. Une
phlyctène qui se forme au point d'inoculation (généralement une piqûre de puce)
se nécrose rapidement, donnant une plaque gangreneuse noirâtre appelée charbon
ment ouvert l'accès du service de documentation sur la peste de l'Institut Pasteur. — Cet « Aperçu
des conceptions médicales... » est l'œuvre du Dr J.-N. Biraben.
1. Voir le passage de Procope, que nous rapportons plus loin, tiré de Bellům persicum, II, 22 et
suivants.
1486 PESTE AU MOYEN AGE J.-N. BIRABEN ET J. LE GOFF LA
pesteux, et le deuxième ou troisième jour, apparaît un ganglion, le plus souvent à
l'aine, parfois à l'aisselle ou au cou, volumineux, dur, très douloureux, tendant à la
suppuration : c'est le bubon.
Les signes généraux sont variables, mais les troubles nerveux et psychiques sont
fréquents, principalement la céphalée et l'obnubilation. Après huit ou dix jours, la
maladie peut tourner court et la convalescence commencer *. Sinon, une septicémie
générale amène des complications viscérales (cœur, reins, poumons...), la températ
ure monte à 40° ou 42° et la mort survient souvent alors. Si elle tarde, des embolies
peuvent donner de nouvelles phlyctènes et de nouveaux charbons, des hémorragies
spontanées peuvent se produire avec de larges taches sous-cutanées 2, rarement des
troubles digestifs 8, mais surtout des troubles psychiques : vertiges, hallucinations,
délire, ou quelquefois, au contraire, de la somnolence, se manifestent, puis, brusque
ment, tout se termine par le coma et la mort.
Certains ont qualifié de forme septicémique de tels tableaux amenant la mort
en vingt-quatre ou trente-six heures, sans qu'aucun bubon soit visible ; dans ces
cas, d'ailleurs assez fréquents, le ganglion touché est trop profond, si c'est un gan
glion mésentérique, par exemple, pour être palpé ou encore n'a pas eu le temps de
se développer, mais il s'agit sans aucun doute de peste bubonique.
Dans certains cas aussi, un abcès pesteux pulmonaire s'ouvre secondairement et
le malade, toussant, peut transmettre la peste par inhalation et voie muqueuse : la
peste ainsi contractée a des caractères très différents : c'est la peste pneumonique.
Dans la forme pneumonique primitive, l'incubation n'est que de un à trois jours.
Le début est très brutal avec une température à 38-39° seulement, mais le pouls
à 90-120. Le malade éprouve une barre rétrosternale et un point de côté, puis il
tousse, au début faiblement, avec quelques crachats, puis fortement avec des crachats
sanglants, s'étouffe, doit s'asseoir pour respirer, tousse de plus en plus, s'asphyxie
enfin alors qu'apparaissent des troubles nerveux comme l'incoordination motrice,
et la mort survient au bout de deux ou trois jours, dans 100 % des cas.
Le bacile pesteux inoculé est pathogène pour la plupart des mammifères, et chez
l'homme, on ne connaît aucune immunité naturelle. Par contre, après guérison, il
existe une immunité relative, acquise, qui peut durer un an et même davantage.
Actuellement, le vaccin vivant de Girard protège pour plusieurs années, et le
traitement curatif est basé sur la streptomycine qui apparaît très efficace.
L'Épidémiologie.
Contamination et formes épidémiologiques.
L'agent vecteur qui assure l'épidémisation de la peste est la puce (Simond, 1898),
qui transmet la maladie à l'homme par piqûre. Le mécanisme classique de cette
transmission est le suivant : chez la puce infectée, un bouchon de bacilles et de sang
bloque le proventricule, sorte de petite poche située sur l'œsophage : lors de la
1. Selon les épidémies, il y a généralement entre 20 et 40 % de guérisons.
2. Les formes hémorragiques à larges taches sous-cutanées semblent plus fréquentes au Moyen
Age et jusqu'au xixe siècle que de nos jours.
3. Aujourd'hui rares, les troubles digestifs : diarrhée et vomissements étaient autrefois, et jusqu'à
la fin du xrxe siècle, très fréquents, peut-être à cause du régime des malades.
1487 MALADIES ET MORT
piqûre, le sang barbotte sur ce bouchon et, ne pouvant passer, est régurgité, infecté,
dans la plaie. Mais les puces dépourvues de proventricule transmettent la maladie
tout aussi bien que par ce mécanisme classique et, même sans piqûre, la contaminat
ion peut se faire par des déjections de puce infectées sur des excoriations de la peau.
Hors de la puce même, la maladie peut être contractée en mangeant un gibier malade,
ou même, parfois, par les poux et les punaises.
Le pouvoir infectant de la puce est très variable, même en inanition, mais dans
des conditions très favorables, une puce peut survivre jusqu'à un an et peut donc
être réservoir de bacilles, qu'elle vive dans la fourrure des rongeurs ou dans la pouss
ière du sol ou du parquet *.
Les différentes espèces de puces sont strictement adaptées à un seul hôte : les
puces de chat ne vivent que sur le chat, les puces de chien que sur le chien, etc. 2, sauf
une exception importante, qui hélas, donne aux épidémies de peste une très grande
extension : Xenopsylla chéopis, la puce du rat, qui, à la rigueur et à défaut d'hôte
normal, vit aussi sur l'homme. C'est elle qui est responsable du passage du rat à
l'homme et, pendant longtemps, on a cru qu'elle assurait seule toutes les épidémies
parce qu'effectivement son rôle est aujourd'hui considérable. Mais, Pulex irritons,
qui ne vit que sur l'homme, transmet aussi bien la maladie, surtout si elle est abon
dante.
La puce ne survit que dans des conditions de température et d'humidité très
stricte : elle vit bien à 15° ou 20° avec 90 à 95 % d'humidité, par exemple dans les
vêtements de corps. Le froid limite son activité et la chaleur arrête sa reproduction,
mais le degré d'humidité règle sa longévité : à 20° la puce meurt si l'humidité tombe
à 70 %, elle ne survit que 7 à 8 jours à 80 % : dans les conditions naturelles, sa longé
vité varie ainsi de deux jours à un an, et son activité, faible l'hiver, est très importante
l'été.
Curieusement, la puce est attirée par le blanc et on la trouve avec prédilection
dans les tissus blancs : draps de lit ou vêtements, mais elle est repoussée par l'odeur
de certains animaux : cheval, bœuf, mouton, bouc, chameau, qui, bien que sensibles
à la peste, n'ont pas de puces, et aussi l'odeur de certaines huiles alimentaires :
huiles d'olive, de noix, d'arachide, etc. Ces faits qui ont été, à plusieurs reprises,
reconnus empiriquement par les populations du Moyen Age, n'ont pas été utilisés,
semble-t-il, dans l'Antiquité et le Haut Moyen Age.
Si la puce transmet la peste bubonique, la peste pneumonique se communique
d'homme à homme par des gouttelettes de salive projetés par la parole ou la toux.
Si l'atmosphère est froide et humide, ces gouttelettes y restent longtemps infectées
en suspension, peuvent être inhalées et pénétrer dans l'organisme par les muqueuses
nasales, buccales ou pulmonaires. De même, des doigts souillés par le dépeçage
d'animaux infectés et portés ensuite aux muqueuses : yeux, bouche ou nez peuvent
donner la peste pneumonique, mais essentiellement, celle-ci reste une forme des pays
froids ou d'hiver des pays tempérés, mais dans toutes autres conditions, elle est
exceptionnelle ou très limitée. Rappelons que sa contagiosité est très élevée et que la
mort frappe toutes les personnes atteintes.
1. A Madagascar, on a pu mettre en évidence leur rôle dans la persistance de l'épidémie en cap
turant des puces infectées vivant dans la poussière du sol en terre battue des habitations.
2. Les de souris piquent quelquefois le rat mais jamais l'homme.
1488 LA PESTE AU MOYEN AGE J.-N. BIRABEN ET J. LE GOFF
Réservoirs de virus.
Pendant longtemps, le rat noir a été considéré comme l'unique origine des épi
démies de peste, et dans leur publication de 1894, Roux et Yersin n'hésitaient pas
à écrire : « La peste est une maladie du rat, transmissible incidemment à l'homme. »
Ce n'est que vers 1925 que Ricardo Jorge introduit la notion de peste selvatique,
c'est-à-dire des rongeurs sauvages. Ceux-ci, en effet, peuvent entretenir des foyers
de peste permanents : par exemple, en Asie centrale, près du lac Baikal, les grandes
marmottes appelées tarbagan ; en Proche-Orient, Iran et Turkestan, les mérions ;
en Amérique du Nord, les écureuils fouisseurs et en Afrique centrale, autour des
grands lacs, probablement les rats.
L'analyse des foyers permanents du Proche-Orient a permis d'élucider en partie,
le problème de leur persistance. On sait aujourd'hui que les germes survivent long
temps dans le sol des terriers de mérions dont le micro-climat est favorable, et infectent
les rongeurs voisins qui, à la bonne saison, viennent occuper ceux dont les hôtes
antérieurs sont morts. Entre temps, d'autres petits rongeurs ont pu passer dans le
terrier et jouer le rôle de nourrisseurs de puces, assurant ainsi la survie des
puces infectées. Or, on sait aussi que la résistance des mérions à la peste est large
ment dépendante du mode d'infection : ils supportent assez bien la inoculée
sous la peau, par une puce, par exemple, mais meurent s'ils contractent une peste
pulmonaire en fouissant dans un terrier infecté.
Aux Indes, actuellement, la peste progresse grâce aux rongeurs champêtres de
terrier à terrier, selon un trajet capricieux touchant au passage les rats des villages,
déclenchant l'épizootie muriňe, suivie de l'infection humaine, laissant certains vil
lages indemnes au milieu de l'infection générale. Cette épizootie est très saisonnière
selon l'écologie des rongeurs et la biologie des puces : fin mai, les rongeurs des
champs entrent en estivation, forment leurs galeries, vivent des réserves accumulées
dans leurs terriers. Dès ce moment, la peste cesse de s'étendre, et s'arrête dans les
villages où elle sévissait depuis plusieurs mois, elle s'éteint peu après dans les villages
touchés les derniers : très rarement, l'épizootie murine permet le maintien de l'infec
tion d'une saison à l'autre. Lorsqu'à la mi-octobre les pluies cessent, les rongeurs
sauvages sortent, envahissent les terriers vides mais contaminés, l'épizootie reprend,
puis la peste murine, enfin la peste humaine.
Un autre mode de persistance de la maladie, plus rare, mais réel, existe ; il s'agit
de rongeurs sauvages qui, ayant contracté la maladie, font un abcès enkysté, sans
manifestation pendant des mois, puis, brusquement, cet abcès redevient actif et la
maladie emporte l'animal. C'est le cas des tarbagans pendant leur hibernation, et
Dujardin-Beaumetz a signalé le même phénomène chez la marmotte des Alpes.
Enfin, hors de ces foyers permanents selvatiques, il existe des centres temporaires,
généralement des grandes villes ou des ports, où l'on rencontre actuellement deux
espèces de rats commensaux de l'homme. L'un, le rat noir (rattus), établi en Europe
depuis au moins le Moyen Age (mais on ne sait pas si il était présent déjà dans
l'Antiquité et le Haut Age), est extrêmement sédentaire : on en n'a jamais
trouvé à plus de 200 mètres d'une habitation; il vit surtout dans les greniers et sur les
navires dont il est l'hôte habituel, et ne va jamais d'un village à l'autre ou d'un port
à un autre que par transport passif. C'est lui, habituellement en Europe, qui conta
mine l'homme, et il est très sensible à la peste. L'autre, le rat gris (rattus norvegicus),
est originaire d'Asie orientale et centrale, et ne s'est répandu en Europe et dans le
bassin méditerranéen qu'à la fin du xvme siècle et au début du XIXe siècle. Il est
beaucoup moins lié à l'homme, vit communément dans les caves et les égouts, il
1489 MALADIES ET MORT
est très rare sur les navires, mais se déplace parfois à travers champs et on. en a même
décrit une colonie campagnarde vivant en terriers sur le bord d'un ruisseau, à plus
de 600 mètres d'un village. Il est plutôt moins sensible à la peste que le rat noir, mais
ses puces piquent aussi bien l'homme, et il ne faut pas oublier que ces puces elles-
mêmes, des xenopsylles, peuvent, dans certaines conditions, constituer le réservoir
de bacilles.
Le bacille de Malassez et Vignal ou Pasteurella pseudo-tuberculosis (découvert par
Malassez et Vignal à Paris, en 1893, chez un cobaye)
Ce bacille, parent du bacille pesteux dont il peut provenir ou qu'il peut donner
par mutation, n'est étudié avec attention que depuis 1954.
Il est relativement peu pathogène pour l'homme, touchant surtout les enfants
chez qui il peut provoquer une adénite mésentérique, avec douleurs abdominales,
diarrhées et poussée fébrile, parfois confondue avec une crise d'appendicite, et la
guérison survient spontanément en quelques jours. Les formes cliniquement muettes
sont beaucoup plus fréquentes surtout chez les adultes, c'est cependant chez des
plus de trente ans que quelques cas de septicémie graves sont signalés x.
Chez le rat et la souris, l'infection ne semble provoquer aucune maladie, l'animal
devient seulement porteur sain. D'autres rongeurs, cependant, sont très sensibles (le
lapin et surtout le lièvre font souvent des formes mortelles) et aussi beaucoup d'autres
animaux mammifères comme le chevreuil, le singe, le chat (qui contamine souvent
l'homme) ou oiseaux : dindons, poulets, faisans, perdrix..., qui sont très sensibles.
Par contre, le pigeon est plus résistant et semble, comme le rat, véhiculer le germe.
Chez l'homme, comme chez l'animal, les bacilles sont éliminés dans les selles,
et la contamination se fait presque toujours par des aliments souillés, par exemple
des légumes crus cultivés avec engrais humain, le bacille survivant assez bien dans
le sol.
L'intérêt considérable de cette infection pour notre sujet, c'est que, même sans
manifestations cliniques, la maladie est immunisante à 100 % chez l'homme comme
chez le rat, contre le bacille pesteux (travaux de Schutz, 1922). L'hypothèse a donc
été émise que cette nouvelle maladie serait à l'origine de la disparition des grandes
épidémies de peste. Malheureusement, trop d'inconnues subsistent encore sur le
lieu et l'époque de son apparition pour que l'on puisse en tirer des conclusions
définitives, mais son extension semble extrêmement récente : par exemple, si elle
est en France et en Allemagne dès la fin du xixe siècle, elle n'est apparue en Tunisie
qu'en 1927, d'où, à travers l'Algérie, elle a gagné le Maroc en 1943 seulement; elle
est encore aujourd'hui inconnue en Turquie, au Liban, en Israël, et dans le sud-est
de la Russie on suit sa progression d'année en année, sur la basse Volga et au nord
de la Caspienne, alors que dans des ports très éloignés elle est apparue parfois très
tôt : au Japon dès 1910, à Dakar en 1933, à Vladivostock en 1959, en Afrique du
Sud en 1960, au Canada et en Nouvelle-Zélande en 1963. Dans ces conditions, et
lorsqu'on songe aux ravages faits par la peste en Europe occidentale jusqu'au
1. Signalons que l'auréomycine exalte considérablement la virulence du bacille de Malassez et
Vignal : une seule administration à un cobaye jusque-là porteur sain suffit à déclencher une septicé
mie mortelle en deux ou trois jours.
1490 PESTE AU MOYEN AGE J.-N. BIRABEN ET J. LE GOFF LA
xvnie siècle, il semble peu probable, sans pouvoir rien affirmer, que la pseudo-tuberc
ulose ait pu jouer un rôle dans la disparition de la peste dans le Haut Moyen Age.
Si les auteurs antiques, grecs, indiens ou chinois, nous ont laissé des descriptions
tellement obscures ou vagues des épidémies que nous avons de la peine à y recon
naître la peste, les auteurs du Haut Moyen Age ne sont guère plus explicites et, pour
la peste justinienne, très peu nous donnent des détails qui permettent de lever le
doute, tel le plus précis d'entre eux, le grec Procope : « Ceux dont le bubon », dit-il,
« prenait le plus d'accroissement et mûrissait en suppurant réchappèrent pour la
plupart, sans doute parce que la propriété maligne du charbon déjà bien affaiblie
avait été annihilée. L'expérience avait prouvé que ce phénomène était un présage
presque assuré du retour à la santé... »
Dans le passage le plus détaillé, le moins vague devrions-nous dire, Grégoire de
Tours s'exprime ainsi (Historia Francorum, IV, 31) : « ... Comme on manqua bientôt
de cercueils et de planches, on enterrait dix personnes et même plus dans la même
fosse. Un dimanche, on compta, dans la seule basilique de Saint-Pierre (de Clermont)
trois cents corps morts. Or la mort était subite. Il naissait, à l'aine ou à l'aisselle,
une plaie semblable à un serpent, et le venin agissait de telle manière sur les malades
que, le second ou le troisième jour, ils rendaient l'âme. En outre, la force du poison
enlevait aux gens le sens... » Ailleurs, il parle seulement de la maladie inguinaire :
« lues inguinaria » et, comme Га montré P. Riche, les autres auteurs ne sont pas
plus précis ; le pseudo-Frédégaire l'appelle « clades glandolaria » ; et Marius
d'Avenches « infirmitas, quae glandula, cujus nomen est pustula » (ce dernier terme
laisse subsister un doute), ainsi que la Chronique de Saragosse qui la nomme « ingui-
nalis plaga ». Chez les Latins, la description la plus impressionnante est celle de
Paul Diacre x.
Nous n'avons retenu que les textes appelant la peste par l'un de ses noms précis,
usant des adjectifs inguinarius ou glandolarius ou signalant, à défaut d'une véritable
1. « Huius temporibus in provincia praecipe Liguriae maxima pestilentia exorta est. Subito enim
apparebant quaedam signacula per domos, hostia, vasa vel vestimenta, quae si quis voluisset abluere,
magis magisque apparebant. Post annum vero expletum coeperunt nasci in inguinibus hominum
vel in aliis delicatioribus locis glandulae in modum nucis seu dactuli, quae mox subsequebatur
febrium intolerabilis aestus, ita ut in triduo homo extingueretur. Sin vero aliquis triduum transegisset,
habebat spem vivendi. Erat autem ubique luctus, ubique lacrimae. Nam, ut vulgi rumor habebat,
fugientes cladem vitare, relinquebantur domus desertae habitatoribus, solis catulis domum ser-
vantibus. Pecuda sola remanebant in pascuis, nullo adstante pastore. Cerneres pridem villas seu
castra repleta agminibus hominum, postera vero die universis fugientibus cuncta esse in summo
silentio. Fugiebant filii, cadavera insepulta parentum reliquentes, parentes obliti pietatis viscera natos
relinquebant aestuantes. Si quem forte antiqua pietas perstringebat, ut vellit sepelire proximum,
restabat ipse insepultus ; et dum obsequebatur, perimebatur, dum funeri obsequium praebebat,
ipsius funus sine obsequio manebat. Videres seculum in antiquum redactum silentium : nulla vox
in rure, nullus pastorům sibilus, nullae insidiae bestiarum in pecudibus, nulla damna in domesticis
volucribus. Sata transgressa metendi tempus intacta expectabant messorem ; vinea amissis foliis
radiantibus uvis inlaesa manebat hieme propinquante. Nocturnis seu diurnis horis personabat
tuba bellantium, audiebatur a pluribus quasi murmur exercitus. Nulla erant vestigia commeantium,
nullus cernebatur percussor, et tamen visum oculorum superabant cadavera mortuorum. Pastoralia
loca versa fuerant in sepulturam hominum, et habitacula humana facta fuerant confugia bestiarum.
Et haec quidem mala intra Italiam tantum usque ad fines gentium Alamannorum et Baioariorum
solis Romanis acciderunt. » (MGH. Scriptores rerum langobardicarum et italicarum saec. VI-IX,
1878, p. 74).
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MALADIES ET MORT
description, un symptôme majeur. Dans ces conditions, nous avons peut-être écarté
des mentions concernant effectivement la peste, mais on peut aussi penser que notre
sévérité critique correspond à la réalité et que la terminologie des auteurs du Haut
Moyen Age était plus précise qu'on ne l'estimerait au premier abord.
Ce second cycle de la peste peut cependant être beaucoup mieux suivi dans sa
chronologie et son extension que le cycle antique. Géographiquement, il s'étend à
toutes les régions qui entourent la Méditerranée, mais on ne connaît pas son dévelo
ppement du côté oriental, au delà de la Perse, vers le Turkestan et l'Inde.
La grande peste « justinienne » commence en 541 à Péluse, port égyptien sur la
Méditerranée, à l'embouchure de la branche orientale du Nil, venant, dit Evagre,
d'Ethiopie. De là, elle s'étend sur l'Egypte, gagne Alexandrie, la Palestine, la Syrie.
Au printemps de 542 ou peut-être dès l'automne de 541, elle apparaît à Constanti
nople où elle dure quatre mois. Grâce aux données fragmentaires des chroniques de
l'époque, nous pouvons résumer son extension par le tableau suivant.
ORIENT
Première Seconde Troisième Quatrième Cinquième Sixième Septième Huitième Neuvième Dixième poussée poussée poussée poussée poussée poussée poussée poussée poussée poussée
Ill III! III Nil II III II II III 1 1| HIM «Jfi» 1°„.in nu b^min i и bN« ш i.i m i ni i и 1 1 и in in
OCCIDENT
La peste en Méditerranée du VIe au VIIIe siècle.
Comme nous l'observerons plus tard, à la fin du Moyen Age et jusque dans les
Temps Modernes, la peste évolue par grandes poussées successives.
La première, de 541 à 544, est pour Byzance une catastrophe telle que certains
auteurs y voient la cause principale de l'arrêt et de l'échec de la politique de recon
quête de Justinien1.
Cependant, l'Occident n'est alors que légèrement touché sur sa façade médi
terranéenne : la peste, arrivant probablement par Gênes, Marseille et un port espa
gnol indéterminé, ne pénètre dans les terres que jusqu'à Clermont et à Reims et
cesse assez rapidement.
1. Colnat, Les Épidémies et V histoire, Paris, 1937, pp. 33-34 ; J. С Russell, Séminaire de démo
graphie historique, congrès de « Population Association » 28-29 avril 1967, Cincinnati E.U., résumé
dans Population Index, juillet-septembre 1967, « That earlier Plague », in Demography, 5/1, 1968,
174-184. Cet intéressant article, dont nous n'avons eu connaissance qu'au dernier moment, est
malheureusement affaibli par l'absence de toute critique des sources et l'accumulation d'hypothèses
souvent hasardeuses.
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