Le dialogue latin au Moyen Âge : l'exemple d'Evrard d'Ypres - article ; n°4 ; vol.44, pg 993-1028

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1989 - Volume 44 - Numéro 4 - Pages 993-1028
Latin Dialogue in the Middle Ages: the Example of Evrard of Ypres.
A comprehensive survey and systematic analysis of the copious dialogue literature from the Middle Ages raises the educational and historical question: was oral conversation and written art discourse based on a methodology of its own with the specific rules and patterns found in handbooks appearing during the Renaissance? The vain search for some kind of genre of the ars dialogica in the Middle Ages is counterbalanced by the fact that many written dialogues (recorded or fictitious) since the Carolingian epoch (Erigena, Anselm of Canterbury, Petrus Alphonsi, Abelard, Aelred, etc.) show extremely subtle communicative structures of argumentation, presupposing a common educational disposition. Metalinguistic hints in such problem-oriented dialogues lead to the conclusion that, alongside well-known genre patterns, universally known rules of legal rhetoric, philosophical dialectics, and Augustine's pedagogical and pastoral theories were modified and joined into a specific though only orally taught and practised art of discourse; the triumph of school logic at all levels of instruction from the 12th C. on must have been so widespread that a handbook genre became superfluous.
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 28 décembre 2011
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Peter I. Moos
Le dialogue latin au Moyen Âge : l'exemple d'Evrard d'Ypres
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e année, N. 4, 1989. pp. 993-1028.
Abstract
Latin Dialogue in the Middle Ages: the Example of Evrard of Ypres.
A comprehensive survey and systematic analysis of the copious dialogue literature from the Middle Ages raises the educational
and historical question: was oral conversation and written art discourse based on a methodology of its own with the specific rules
and patterns found in handbooks appearing during the Renaissance? The vain search for some kind of "genre" of the ars
dialogica in the Middle Ages is counterbalanced by the fact that many written dialogues (recorded or fictitious) since the
Carolingian epoch (Erigena, Anselm of Canterbury, Petrus Alphonsi, Abelard, Aelred, etc.) show extremely subtle communicative
structures of argumentation, presupposing a common educational disposition. Metalinguistic hints in such problem-oriented
dialogues lead to the conclusion that, alongside well-known genre patterns, universally known rules of legal rhetoric,
philosophical dialectics, and Augustine's pedagogical and pastoral theories were modified and joined into a specific though only
orally taught and practised "art of discourse"; the triumph of school logic at all levels of instruction from the 12th C. on must have
been so widespread that a handbook genre became superfluous.
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Moos Peter I. Le dialogue latin au Moyen Âge : l'exemple d'Evrard d'Ypres. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 44e
année, N. 4, 1989. pp. 993-1028.
doi : 10.3406/ahess.1989.283635
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1989_num_44_4_283635LE DIALOGUE LATIN AU MOYEN GE
EXEMPLE EVRARD YPRES
PETER VON MOOS
Les justes griefs des humanistes du xve siècle envers certains aspects de la
mentalité scolastique se sont figés par la suite on le sait en un dénigrement
global du Moyen Age et est pourquoi dès leur origine les études médiévales
ont été tout particulièrement appliquées la réfutation des poncifs posthuma
nistes Parmi ces stéréotypes figure en bonne place idée que la Renaissance
serait âge or du dialogue qui nous aurait délivrés de la rigidité médiévale
dans les rapports humains et surtout du hideux formalisme des disputes scolas-
tiques Lors un récent congrès sur la théorie du dialogue les participants sem
blaient approuver la vieille thèse de Mikhail Bakhtine revalorisée par éminent
romaniste Karlheinz Stierle1 selon laquelle au xve siècle les structures auto
ritaires du discours monologique la manie de commenter les dogmes et les
textes sacrés auraient cédé la place au libre échange des idées une communi
cation vivante et ouverte
est un vaste sujet que la comparaison des époques Je ne peux ici
contribuer par un petit point interrogation Comme bien montré Marc
Fumaroli2 la notion de littérature profondément changé après le xve siècle
avènement combiné de imprimerie et de la Réforme mena ait la dimension
orale une nouvelle technologie de la parole écrite et la religion du livre devenue
religion du livre seul dévalorisaient éloquence et renversaient la prépondé
rance de la voix sur écrit hui au terme de cette évolution il nous
semble tout naturel associer au concept de littérature le mot de texte mot
rude dont la pesanteur selon une conception prémoderne explique le mythe des
paroles gelées de Rabelais Ce processus de textualisation pas manqué
de susciter des réactions Fumaroli étudié éloquence des jésuites il appelle
les derniers défenseurs de la voix vive Avant eux autres avocats de la parole
vive des verbophiles ont plaidé contre la parole figée prônée par des scrip-
tophiles peut-être le culte que les humanistes vouaient au dialogue constitue-
t-il une des tentatives arracher la parole étouffement des textes dédiés
tels des urnes philologiques la conservation des cendres de grands auteurs
993
Annales ESC juillet-août 1989 n0 pp 993-1028 ORAL CRIT
Le dialogue littéraire est nécessairement paradoxal est un texte qui tend
faire oublier il est texte Dans cet état désespéré est écrit il cherche
reconstituer les conditions de la voix simulant une voix enregistrée est une
fiction oralité par compensation On peut en tirer des conclusions opposées
la floraison de dialogues écrits correspond ou bien la manifestation une
culture orale épanouie débordant tout spontanément sur écrit ou bien au
symptôme une conscience malheureuse indice une culture orale blessée qui
cherche son dernier souffle dans artifice de écrit dans un genre
impossible renvoyant comme une sorte de signe culturel au lointain
inaccessible un paradis perdu du dialogue philosophique grec3 en est-il
de la Renaissance Serait-elle âge du dialogue par analogie avec le
xvne siècle appelé âge de éloquence parce il abrité agonie de
idée éloquence On peut se le demander puisque dans histoire des
valeurs ce ne sont pas toujours celles dont on fait le plus de cas qui sont les
mieux établies autres au contraire peuvent être si naturelles comme air
ambiant on oublie en parler
De toute fa on il existe une curieuse coïncidence chronologique entre
invention de imprimerie et la redécouverte de la spontanéité du dialogue
Dans sa vaste perspective anthropologie historique Walter ng4 montré
que le xve siècle inaugure ce il appelle une civilisation typographique
qui parvient au plus haut degré de littérarisation un degré jamais connu
avant notre ère informatique qui en est accomplissement Mais en comparant
ce progrès la civilisation précédente il constate que le Moyen Age est
curieusement ambivalent quant aux rapports de écrit et de oral sans parler
de la culture populaire le monde même du latin médiéval avec son culte fer
vent du livre et de écriture cette culture savante était néanmoins profondé
ment enracinée dans une culture orale résiduelle dans une seconde
oralité continuellement nourrie par une éducation rhétorique et dialectique
qui remontant Antiquité gréco-romaine toujours accordé la Voix le pri
vilège sur la Lettre est une des raisons de immense diffusion oeuvres rédi
gées sous forme dialoguée au Moyen Age On peut supposer que cette abon
dance de dialogues signale le besoin de dépasser tout naturellement les fron
tières de la forme écrite et monologique Dès le Haut Moyen Age la plupart des
livres école les innombrables traités sur les sujets les plus divers et leur tête
les écrits de controverse et de polémique doctrinale étaient composés sous
forme de dialogue De la confession autobiographique éloge funèbre de la
légende hagiographique et de la poésie liturgique aux fables et exempla tous les
textes pouvaient être mis en dialogues La Bible elle-même dont nous connais
sons bien les transformations épiques la manière de Virgile composées depuis
le ve siècle donnait aussi matière des dialogues comme cet entretien poétique
de Fulcoie de Beauvais5 qui au xve siècle faisait entretenir homme et le
Saint-Esprit sur les événements de Ancien et du Nouveau Testament est
que le dialogue était plus au Moyen Age un genre littéraire redevable aux
modèles classiques mais un simple procédé stylistique une variation universel
lement applicable sans égard au contenu ou intention mais particulièrement
apte enseignement des arts et de la religion
994 VON MOOS LE DIALOGUE LATIN DI VAL
La forme dialoguée au Moyen Age
Selon la célèbre théorie grammatico-rhétorique de Diomède vulgarisée par
Isidore de Seville6 ensemble des écrits peut être divisé en trois catégories cha-
racteres-genera dicendi selon la fréquence du discours direct des personnages
introduits le genre narratif diegematicon enarrativum) où le poète parle
seul et ne rapporte en discours indirect les paroles autres personnes le
genre dramatique dramaticon activum) où les personnages agissent seuls sans
que le poète intervienne et le genre mixte micton mixtum) où le poète raconte
et les personnages parlent tour de rôle Il est évident que les deux derniers de ces
trois modes expression se distinguent par emploi du dialogue Cette division
se réfère une pratique scolaire bien réelle héritée de Antiquité tardive et tout
fait fondamentale pour la production littéraire du Moyen Age celle des exer
cices de transformation ou variation dans lesquelles un même texte ou suj et devait
être changé une forme autre par exemple de prose en vers de la version
brève en version amplifiée de énoncé abstrait atemporel illustration parti
culière et historique ou bien de tout cela inverse)7 Or parmi ces progymnas-
mata figurait aussi la transformation de la forme narrative en forme dialoguée
Un nombre considérable uvres appartenant au genre si particulièrement
médiéval du débat poétique provient de la pratique scolaire de mettre en
dialogue des fables apprises au cours de enseignement élémentaire Le premier
théoricien de école latine du Moyen Age le grammairien Donat donnait lui-
même exemple pratique de cette varia tractatio Thierry de Chartres8 note
expressément que dans les deux éditions de sa grammaire appelées une
Donatus minor et autre Donatus maior il abord employé ce que les Grecs
appellent dialecticismus le traitement par questions et réponses qui apprend
aux novices interroger leurs maîtres puis le soi-disant analecticismus
exposé simple et succinct des résultats de la recherche destiné aux élèves
avancés Le dialogue passait pour une forme particulièrement pédagogique et
nécessairement plus prolixe que exposition affirmative est pourquoi dans
les Arts poétiques et rhétoriques du xne siècle la prosopopèe et ses dérivés
figures du discours direct et du dialogue étaient le plus souvent traitées parmi
les procédés de amplification Parmi les classiques de la littérature mèdio-
latine exemple le plus célèbre une transformation élaborée du genus diege
maticon en genus dramaticon est sans doute uvre de Hrotsvitha de Gander-
sheim qui traite le même fonds hagiographique abord la manière des poètes
épiques puis comme une imitation de Terence9 De même dans la flo
raison poétique du xne siècle on appelle juste titre aetas Ovidiana plu
sieurs imitations travestissements fictions ou parodies sont nés de intention
créative de dépasser le précepteur et consolateur de amour par des dialogues
épistolaires et dramatiques Ainsi Baudri de Bourgueil appliqua la forme des
Héroïdes du dialogue par lettres poétiques des sujets qui ne provenaient pas
Ovide Un autre poète se plaisait inventer un correspondant répondant par
des consolations aux plaintes du poète exilé En outre comme il est générale
ment admis hui plusieurs des comédies dites élégiaques du
xne siècle ne sont une sorte de transposition de Art aimer Ovide dans
le mode du dialogue appelé dramatique 10 ORAL CRIT
Nous sommes partis de idée surprenante que le Moyen Age fût une époque
sans dialogue idée qui devient véritablement absurde quand on considère
encore la tradition intellectuelle Depuis la seconde moitié du siècle comme
on sait la dispute dialectique fit renaître une méthodologie helléniste pro
fondément agonale selon laquelle toute pensée est un dialogue intérieur
obtenu selon Platon et Aristote par un dédoublement du penseur lui-même
permettant acheminement de la connaissance et la confrontation in utramque
partem des diverses faces une pensée grâce au débat avec autrui ou défaut
avec soi-même La disputatio dite scolastique issue de cette conception est
développée comme le moyen de communication le plus rationnel
devenir quasiment le seul instrument capable de résoudre les problèmes
scientifiques et herméneutiques les plus ardus Malgré certains excès de logique
formelle exagérés dessein dans la critique humaniste nos jours le
perfectionnement de la disputatio dans ses disciplines originelles la philoso
phie la théologie et la jurisprudence son rayonnement sur autres branches
du savoir compris argumentation littéraire peut être considéré comme un
triomphe de la forme dialoguée La disputatio est ailleurs restée très courante
la Renaissance et survécu jusque dans nos institutions académiques sous
forme par exemple de la soutenance de thèse probablement parce que son
principe éristique pas perdu son actualité Il signifie que acte même de
penser ne accomplit ni dans la méditation solitaire ni dans la lecture huma
niste en compagnie auteurs absents ou morts mais bien dans une véritable
controverse orale avec des partenaires vivants et présents luttant ensemble
pour trouver le meilleur argument
Ces considérations générales ne convaincront guère ceux qui ne croient pas
une culture dialogale avant la Renaissance Ils objecteront que enseigne
ment par questions et réponses de catéchisme aussi bien que la quaestio dis
putata scolastique sont des formes particulièrement dégénérées du vrai dialogue
et que emploi universel de la forme dialoguée trahit sa véritable nature un
simple instrument au service du discours autoritaire Le vrai dialogue
disons plutôt le dialogue idéal auquel ils font référence est philosophique
au sens socratique est la commune recherche de la vérité par des sujets
égaux qui entretiennent sans avoir recours ni la force ni la ruse ni argu
ment autorité et même si la pédagogie intervient elle est éclairée puis
elle engendre autonomie intellectuelle de élève et finit nécessairement
par rendre superflu apport du maître Selon une opinion répandue les ultimes
traces anciennes de ce dialogue se trouvent chez saint Augustin ou Boèce et les
premiers signes de son retour après le grand vide du Moyen Age dogmatique
dans les imitations humanistes de Ciceron au xrve siècle Il serait hors de
propos de nier la redécouverte du meilleur dialogue philosophique ancien la
Renaissance Kenneth Wilson qui vient de publier le plus important travail
sur le dialogue de la Renaissance11 très bien montré que la nouvelle forme dia
loguée des humanistes plus souple plus convaincante il appelle
peïrastique donc tentative expérimentale spéculative pour la distinguer
du mode didactique et éristique des écoles est un accomplissement particulier
dans art de représenter la subjectivité une mimesis de introspection
imitation of the interior world of thought and emotion 179 mais en
même temps il ne agit là que un type particulier du dialogue achevé par
996 VON MOOS LE DIALOGUE LATIN DI VAL
quelques grands auteurs comme Pétrarque rasme Thomas More Giordano
Bruno et que autres types bien plus conventionnels toujours en usage par
exemple dans les pratiques scolaires coexistaient avec ces chef s-d uvres du
dialogue et même en formaient une sorte de substrat naturel ou de sol végétal
De autre côté comment pouvons-nous décider de absence de tout dia
logue selon ce mode socratique au Moyen Age avant avoir au moins fait
inventaire des dialogues médiévaux Car il se peut on ait inéquitablement
comparé les exemples les plus médiocres du Moyen Age aux uvres les plus
achevées de la Renaissance Or nous pouvons lire plusieurs beaux livres sur le
dialogue de la Renaissance12 mais il pour ainsi dire pas de travaux sur le médiéval bien que les appels écrire son histoire littéraire aient
jamais fait défaut commencer par ceux de Ludwig Traube13 fondateur de la
philologie latine du Moyen Age en Allemagne et de Martin Grabmannl4 pion
nier de histoire de la méthode scolastique qui considérait la disputatio comme
un sous-genre restreint de la catégorie bien plus vaste du dialogue médiéval On
pourrait méditer ici sur les causes de cette lacune Hans Walther est un des rares
érudits qui ait étudié un domaine particulier du dialogue littéraire latin Dans sa
thèse sur le débat poétique de 191315 il dit que le préjugé des humanistes qui
fait croire la pénurie de dialogues médiévaux tient surtout au fait on
connaît si mal immense littérature latine inédite et il convient par consé
quent de forcer édition des textes pour arriver une appréciation plus équi
table hui après plus de soixante-dix ans de recherches philologiques
aimerais non pas dévaloriser ce jugement mais le compléter en effet bien
il existe de très bons dialogues on ne puisse étudier que dans des manus
crits et de vieilles éditions il est tout aussi vrai que est moins la pénurie que le
foisonnement inquiétant de dialogues disponibles et imprimés qui ont empêché
leur étude En abordant ce qui apparence un genre littéraire erudii se
trouve aussitôt confronté un océan de textes de toute nature dont la plupart
ne sont liés que très superficiellement par ce procédé quelconque est la
forme ératopocritique des questions et réponses
Le médiolatiniste se trouve dans une situation curieusement opposée celle
du spécialiste du latin patristique Peter Lebrecht Schmidt16 qui mon avis
écrit étude la plus approfondie qui existe sur le dialogue chrétien de Anti
quité rendu compte du livre de Bernd Rainer Voss sur le même sujet lui
reprochant avoir épuisé les dialogues philosophiques inspiration platoni
cienne ou cicéronienne de Minucius Félix Augustin bien que dans ensemble
de la production de dialogues ils apparaissent comme éminentes exceptions
et inverse avoir négligé immense majorité des dialogues didactiques et
des controverses doctrinales de glise ancienne qui sont le plus souvent des
textes usage sans ambition littéraire Peu importe le bien-fondé de cette cri
tique Quant au Moyen Age il suffit de se représenter interminable liste des
altercationes disputationes controversiae collationes colloquia dialogi por
tant sur des sujets politiques théologiques pastoraux pédagogiques etc.
même en se limitant aux seuls textes contenus dans la Patrologie de Mignê pour
se demander tout au contraire il ne vaut pas mieux se sauver du règne de la
quantité en faisant un tri selon la qualité littéraire ce qui reviendrait éliminer
la masse des dialogues impropres qui ne partent pas de vrais problèmes et ne
perdraient rien être traduits sous forme de traité et se concentrer unique-
997 ORAL CRIT
ment sur la minorité des dialogues propres dialectiques au sens large du
mot qui organisent autour une problématique et un vrai conflit On
pourrait certes discuter ce critère de choix il au moins avantage de contre
balancer la tendance générale des spécialistes de la Renaissance ne comparer
que les catéchismes et colloques scolaires les plus terre terre du Moyen Age
aux grandes imitations humanistes des dialogues de Ciceron ou de saint
Augustin Mais laissons les questions de méthode préliminaires Pour nos
besoins actuels il suffit de savoir que le moment est point venu de porter des
jugements synthétiques sur la tradition du dialogue avant la Renaissance
aimerais plutôt attirer attention sur un exemple concret sur un seul texte
fort original très peu connu et dont analyse détaillée peut prendre contre-
pied la thèse du Moyen Age sans véritable dialogue
Dans la dernière décennie du xne siècle Evrard Ypres moine cistercien et
ancien professeur de droit canon Paris écrivit un curieux dialogue entre lui-
même et un certain Ratius pour défendre la mémoire de son maître aussi célèbre
que contesté Gilbert de la Porree mort évêque de Poitiers Selon des normes
littéraires et pédagogiques ce Dialogus Ratii et Everardin est sans doute un
dialogue parfait En outre il contient plusieurs indications théoriques sur art
enseigner en dialoguant première vue il représente un mélange de genres
vrai dire impossible selon toute norme humaniste il combine le style de
la comédie de Terence et celui du dialogue cicéronien avec la quaestio disputata
scolastique
Les qualités littéraires de uvre ont pas re ici attention
elles méritent peut-être parce que son sujet principal le conflit doctrinal
entre Gilbert et Bernard de Clairvaux en éclipsait tous les autres aspects Un
grand historien de la théologie Nikolaus Haring qui le mérite avoir édité ce
texte en 1953 et en avoir identifié auteur en 195518 vit la source la plus
riche de ce on pourrait appeler la doctrine non écrite du théologien
Gilbert il conseille néanmoins aux philologues de attacher aux structures lit
téraires de ce qui selon lui est une pièce de théâtre lire on aurait pourtant
pu mettre en scène19 auteur en effet dramatisé les problèmes théoriques
afin de les rendre plus intelligibles et afin de mieux défendre la position de Gil
bert Ainsi son uvre ressemble au lointain modèle de Platon il ne connais
sait pas elle réunit apologie un défunt historiographie philoso
phique et la mise en scène une pensée
en Parmi connais tous pas les de textes plus dialogues rafraîchissant du Moyen par son Age art que du ai ridentem recueillis dicere ici verum je
Le lecteur moderne est souvent intrigué par altérité que représente cet acte
de balance continuel entre le sérieux théologique et humour poétique Le pro
cédé dominant en est une dilatatio materiae toute particulière Elle consiste
retarder sans cesse le sujet principal par interminables digressions et même
par des digressions sur la nature de la digression qui créent une sorte de sus
pense et en même temps transgressent gaiement les lois des genres officiels de
exposé théologique Cette méthode fait penser Tristram Shandy
Jacques le Fataliste ou au Nom de la Rosé dont auteur mon avis
été un des rares connaisseurs et probablement le seul imitateur moderne de ce
texte
Il est significatif que dans unique manuscrit subsistant du Dialogus après
998 VON MOOS LE DIALOGUE LATIN DI VAL
le premier quart de ouvrage20 un glossateur ait écrit en marge cet avis au
lecteur Si tu es pressé arriver aux solutions des problèmes commence ici
et saute le reste Nous allons pas suivre ce conseil mais plutôt nous
concentrer sur ce que les théologiens21 jugent sur aspect littéraire de
cette comédie théologique qui est pleine de saillies scéniques de subtiles
citations parodiques et de brillants jeux de mots Si je dis aspect littéraire
cela implique justement que le texte lui-même est pas proprement Il
appartient ce que par commodité on habitude appeler la littérature
didactique Ceci nous met dans un certain embarras pourtant digne être
exprimé pour des raisons de principe Le Moyen Age qui ne partageait pas
notre vision de littérature nous laissé des chefs-d uvres littéraires étrangers
aux canons officiels de la philologie latine du Moyen Age Faut-il les négliger
pour la seule raison ils dépassent nos spécialisations postmédiévales Ils
sont au contraire un bel enjeu de esprit interdisciplinarité
intention une uvre
Evrard est né vers 1120 Ypres en Flandres Dès sa quinzième année il fut
élève de Gilbert de Poitiers est Chartres il étudia abord les arts libé
raux chez ce maître qui alors approchait de la soixantaine Il accompagna
Paris en 1141 pour suivre ses cours de dialectique et de théologie Quand en
1142 Gilbert devenu évêque dut se retirer de enseignement Evrard le suivit
Poitiers Il devint témoin du fameux conflit qui opposait son maître Bernard
de Clairvaux au concile de Reims en 1148 et il resta avec Gilbert sa mort
en 1154 Nous ignorons quand et où Evrard re sa formation de juriste
Quoi il en soit en 1181 il écrit un traité de droit canon intitulé Summuta
decretalium quaestionum du reste lui aussi rédigé en forme de dialogue Dans
le prologue de cette uvre22 il se présente lui-même par cette description qui
attache bien plus importance sa formation de maître et erudii parisien
son état de moine de Clairvaux
Everardus natione Yprensis professione monachus Claravallensis sed libera-
lium studio artium et disciplina scholari aliarum facultatum Parisiensis
Il dû recevoir une longue et vaste éducation qui le prédisposait devenir
savant et orateur ou comme il se décrit lui-même par le truchement de son
interlocuteur un eminent professeur et un prédicateur éloquent 23
mots couverts il se vante aussi de ses dons poétiques il cite épi-
taphe métrique de Gilbert il prétend avoir composée 252 Il ironise
sur le double office de Art poétique être plaisant et utile il est
moine et non poète il peut être sinon plaisant du moins utile et les deux
la fois sinon envers autrui du moins envers lui-même24 Evrard se montre fier
surtout de savoir écrire des satires une mordante élégance est du
moins ce que loue son correspondant le frère après avoir lu le Dialogus
Ratti25 Everardus défend lui-même art de la satire en termes analogues il
vante la politesse de élégant satyricus Horace 258 8) laissant entendre que
sa polémique veut attaquer les défauts en épargnant les personnes Dans un
999 ORAL CRIT
petit autoportrait ironique 2773 Evrard se montre fier du courage de savoir
dire la vérité en se déclarant exempt de deux vices particuliers adulation et
hypocrisie mais il ajoute que selon Horace les sots en évitant certains vices
tombent dans les vices opposés fa on indirecte de accuser ou plutôt de
excuser du tranchant de ses attaques Car Evrard fait partie de tout un groupe
de gens de lettres ou écrivains engagés qui dans les controverses idéolo
giques du xne siècle mettaient leur verve polémique au service des grands maîtres
novateurs Sous différents aspects il ressemble Bérenger de Poitiers26 qui pres-
une génération plus tôt et dans la ville même de Gilbert avait lui aussi attaqué
Bernard de Clairvaux mais pour défendre Abélard par tous les moyens de exa
gération pamphlétaire Il devait confesser plus tard que était surtout le plaisir
littéraire un jeune étudiant de donner libre cours sa virtuosité de déclama-
teur école qui avait amené sauter sur la circonstance et mettre son talent
épreuve Saint Bernard pas seulement soulevé importantes controverses
doctrinales mais il aussi sans le vouloir fécondé toute une littérature satirique
Pour revenir Evrard il dit dans son dialogue 287 il vieilli
dans le studium litteratur ae Cet homme de lettres avait en effet environ
soixante-dix ans quand il écrivit son Dialogus Raïii entre 1191 et 1198 après
des années enseignement Paris Un peu plus tôt il avait fait profession dans
ordre cistercien comme tant autres magistri du reste qui assuraient ainsi
contre la vieillesse et la mort27 Ce qui est pourtant étrange est il est entré
au couvent fondé par saint Bernard son lieu origine Clairvaux donc le
disciple de Gilbert on en doute eut des difficultés adaptation Elles for
ment un thème essentiel de notre dialogue En dernière instance le Dialogus
Ratii représente une apologie personnelle inscrivant dans apologie de Gil
bert Evrard se décrit lui-même par la voix un interlocuteur 2871 comme
un homme qui rien fait autre de sa vie enseigner et apprendre et
qui la fin de sa vie est forcé de composer avec des moines qui semblent avoir
fait de enseigner ni apprendre quoi que ce soit des moines qui
préfèrent le voir couper du bois que de entendre résoudre des problèmes
théologiques complexes Mais avant tout Evrard se défend contre certains
confrères qui indignent de son amitié pour le plus invincible adversaire de
saint Bernard et qui priori détestent les subtilités de la grammaire
spéculative Poussé par une loyauté inébranlable envers son maître défunt
depuis quarante ans il cherche en justifier le style de pensée et enseigne
ment et propager les doctrines porrétaines jusque dans les couvents cister
ciens autre part il en prend aux positions adverses ignorantisme au
dogmatisme et la paresse esprit avec des pointes et des sarcasmes annon
ant rasme Néanmoins engagement personnel Evrard est celui un
médiateur entre les deux milieux de école et du cloître il connaît
expérience en sa double fonction de utriusque vitae 288 5)
Un dialogue poétique
Avant en venir analyse du Dialogus dans la tradition littéraire aime
rais mentionner un détail codicologique Le seul manuscrit subsistant de notre
texte qui comporte des gloses marginales date du début du xnie siècle Il vient
1000 VON MOOS LE DIALOGUE LATIN DI VAL
de la cathédrale de Cambrai et il est toujours conservé la bibliothèque munici
pale de cette ville28 Il contient un recueil auteurs ecclésiastiques surtout
théologiens des xie et xne siècles allant de saint Anselme et Hildebert de
Lavardin Rupert de Deutz et Hugues et Richard de Saint-Victor Dans ce
recueil probablement composé pour documenter la diversité des écoles et leurs
controverses doctrinales on avait inséré trois textes constituant un ensemble
homogène Evrard en est soit auteur soit le destinataire Ils traitent tous du
même sujet des problèmes qui ont opposé Bernard et Gilbert abord nous
lisons une courte lettre Evrard adressée au pape Urbain III 1185-1187
dénon ant certaines erreurs sur la Trinité demandant mettre fin par une
définition dogmatique suit un long texte le Dialogus Ratii dont nous allons
parler et en troisième lieu sur trois folios une lettre Evrard écrite par un
correspondant inconnu le moine désigné par initiale frère B. qui demande
des explications sur ce qui précède la lettre au pape et le dialogue Il est donc
évident que ces trois textes forment un dossier homogène lié par des références
internes En raison de certaines incohérences chronologiques il est peu pro
bable que la lettre au pape ait été expédiée et le caractère manifestement fictif
du dialogue auquel la troisième lettre fait écho comme il avait réellement eu
lieu nous permet de supposer que la composition tripartite dans son ensemble
est une fiction littéraire peut-être même écrite un seul jet29 On peut imaginer
Evrard voulu imiter de loin le célèbre modèle de Sulpice Sévère qui avait
défendu la mémoire de saint Martin par un arrangement de trois genres
différents historiographie épistolographie et le dialogue Evrard se serait
ainsi abrité des critiques éventuelles par trois moyens prendre le pape lui-
même comme destinataire de la première lettre mettre les idées les plus osées
dans la bouche un tiers interlocuteur enfin instituer un correspondant
inconnu dont on apprend seulement il est un confrère de auteur Quoi il
en soit du point de vue stylistique le dossier comporte trois variations du
même thème ouverture oratoire solennelle en stylus grandiloquus adressée
au pape la simple conversation familière entre amis dans le stylus humilis et
invective de la troisième lettre ouvertement sarcastique écrite dans le stylus
médius de la satire et formant en même temps une sorte épilogue Du reste
jusque dans la forme ces trois textes constituent extérieurement une unité de
genre puisque tous même le dialogue commencent par une formule de salu-
tatio épistolographique début du dialogue Suo suus Par ailleurs les deux
dernières pièces du dossier peuvent être considérées comme une sorte de dia
logue continu Car le frère de la lettre finale continue le dialogue Evrard
comme un interlocuteur absent qui commente critique et complète ce il lu
et qui en fin de compte demande participer la poursuite prochaine du dia
logue de Ratius et Everardus Dans une sorte de feedback il représente
ainsi la fonction du lecteur idéal guidant les lecteurs réels Evrard Ypres
Nous allons nous occuper principalement de la partie centrale de la collec
tion tripartite du dialogue vouée la défense du théologien Gilbert En obser
vant certains détails de la mise en scène nous pouvons déceler les modèles de
oeuvre Comme dans la plupart des dialogues introspectifs du Moyen
Age30 le texte ouvre par une imitation combinée des Soliloques de saint
Augustin et de la Consolation de Boèce Dans cet exorde typique31 le nar
rateur introduit tout abord son Moi dédoublé dans le rôle de auteur
1001

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