Yigal Bin-Nun - La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc

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L’histoire des Juifs du Maroc après l’indépendance (1956) est marquée par l’évacuation presque totale d’un quart de million de Juifs en direction d’Israël. Ce transfert de population mit fin à l’histoire d’une des plus importantes et anciennes communautés de la diaspora, qui devint à son arrivée en Israël qui devient à son arrivée en Israël le groupe d’immigrants démographiquement le plus large. À la question cardinale de savoir pourquoi les Juifs ont quitté le Maroc, on peut fournir diverses réponses. Certaines sont substantielles et relèvent de problèmes fondamentaux, d’autres sont circonstancielles et tiennent à la date spécifique de leur départ, au début des années soixante.
יגאל בן-נון, הסכם הפשרה בין ישראל למלך חסן השני לפינוי יהודי מרוקו
Publié le : lundi 5 août 2013
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La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 1






La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc

Yigal Bin Nun
Université de Paris VIII

La fin du Judaïsme en terres d'Islam, dir. Sh. Trigano, Denoël Médiations, Paris 2009, pp. 303-358.


Les chapitres
Une longue mutation démographique 1
Le bilan du protectorat : progrès et déceptions 2
La politique du jeune état marocain 6
Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté 7
La question de l’émigration et l’octroi des passeports 8
La rupture des relations postales 10
Le dahir de la marocanisation 11
Le poids de l’islam dans la constitution marocaine 11
La conversion forcée des jeunes filles juives 12
Le tournant décisif de l’année 1961 : le naufrage du Pisces 13
« L’accord de compromis » et les pourparlers qui l’ont précédé. 16
L’indemnisation et l’évacuation 24

L’histoire des Juifs du Maroc après l’indépendance (1956) est marquée par l’évacuation
presque totale d’un quart de million de Juifs en direction d’Israël. Ce transfert de population
mit fin à l’histoire d’une des plus importantes et anciennes communautés de la diaspora, qui
devint à son arrivée en Israël qui devient à son arrivée en Israël le groupe d’immigrants
démographiquement le plus large. À la question cardinale de savoir pourquoi les Juifs ont
quitté le Maroc, on peut fournir diverses réponses. Certaines sont substantielles et relèvent de
problèmes fondamentaux, d’autres sont circonstancielles et tiennent à la date spécifique de
leur départ, au début des années soixante.
Une longue mutation démographique
La mobilité démographique à l’intérieur du pays est l’une des nombreuses raisons ont fait
pencher la balance en faveur de ce départ. En effet, l’émigration des Juifs s’est produite au
terme d’un processus démographique naturel, qui débuta longtemps auparavant au sein de la
société marocaine, et plus longtemps encore, dans la communauté juive, en raison de son
e estatut socio-économique spécifique. Ce processus avait débuté aux 18 et 19 siècles et
s’accéléra sous le Protectorat français. La population juive quitta progressivement les
campagnes en direction des petites villes voisines, et celle des petites villes migra vers les
villes plus grandes. Cette urbanisation rapide réduisit la population juive rurale à près de 15% La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 2
seulement du total de la communauté en 1957 et se poursuivit avec la croissance
démographique jusqu’à arriver à 8%, au début des années soixante. La nouvelle métropole
économique, Casablanca, devint rapidement le centre de la vie juive. Parallèlement, dans les
grandes villes, le passage de l’ancien « mellah » aux nouveaux quartiers juifs et l’assimilation
individuelle dans les quartiers européens se poursuivirent.
Les mouvements démographiques intérieurs constituaient un signe annonciateur et la
première étape d’un processus qui devait conduire à l’émigration. Le nouvel essor
économique dû à la colonisation ébranla la structure des métiers juifs traditionnels, et porta
1plus particulièrement atteinte au métier de l’orfèvrerie . Avec l’essor économique de
Casablanca, les migrations vers cette ville s’effectuèrent directement depuis les villages
éloignés. En janvier 1960 la population rurale juive ne comptait plus que 8,33% de la
communauté, soient 30 000 personnes sur une population de 250 000 Juifs environ.
Parallèlement à cette migration interne, avant même la fondation de l’État d’Israël, se
développa une émigration, non seulement vers la France et l’Espagne, mais aussi vers le
Brésil et le Venezuela, Gibraltar, l’Angleterre, les États-Unis et le Canada. Le départ du
Maroc pour des pays plus attrayants, qui promettaient à long terme une qualité de vie
meilleure, s’inscrivait dans un processus qui alla en se renforçant. Ces mouvements de
population étaient dus surtout à la nouvelle scolarisation et à la promotion culturelle sous
l’égide de la France. En peu de temps, la communauté assimila avec avidité la civilisation
française, et un fossé se creusa entre elle et son environnement géographique et social arabo-
musulman. Le sous-développement relatif de la société marocaine suscita le départ des Juifs
qui aspiraient améliorer leur condition sociale et s’inquiétaient de l’avenir professionnel et
culturel de leurs enfants. L’ébranlement économique engendré par la migration intérieure, les
relations avec les autorités du Protectorat, la remise en cause de l’équilibre social entre
Musulmans et Juifs et le passage du statut de dhimmi à un semblant d’égalité avec les
2Français ne firent qu’accélérer cette mobilité .
Le bilan du protectorat : progrès et déceptions
Le processus d’occidentalisation accéléré, découlant de la scolarisation dans les écoles de
l’Alliance Israélite Universelle, suscita beaucoup d’espoirs parmi les admirateurs de la
civilisation française. Ils espéraient que tous les Juifs du Maroc bénéficieraient de la
citoyenneté française, selon le précédent du décret Crémieux, qui avait fait des Juifs
d’Algérie des citoyens français. Lorsque la guerre éclata, et avant la capitulation de la France,
quelque 8 000 jeunes Juifs du Maroc demandèrent à s’engager dans l’armée française pour
combattre le nazisme. Les autorités le leur refusèrent, sous prétexte que ceci entraînerait des
demandes de citoyenneté, ce qui déséquilibrerait le tissu social des relations entre Musulmans
et Juifs. Très tôt, les anciens élèves de l’Alliance israélite furent déçus par la France,
déception qui s’accrut avec l’entrée en vigueur des lois discriminatoires de Vichy - adoptées
avec enthousiasme par la Résidence générale française au Maroc - et qui portèrent atteinte au

1. La crise économique de l’année 1929 atteignit aussi durement la communauté, au point que dans la ville
de Fès, 130 électeurs furent retirés du registre des électeurs, parmi les 400 titulaires du droit de vote qui
était accordé en fonction de la fortune personnelle, parce que leurs noms figuraient sur la liste des
bénéficiaires de l’aide sociale des organismes d’entraide communautaire.
2. Le géographe André Adam a analysé les différences entre les migrations intérieures juive et musulmane.
Alors que chez les Musulmans il s’agissait plus d’une migration saisonnière et provisoire, due aux
contraintes économiques et professionnelles, chez les Juifs la migration revêtait un caractère définitif et
incluait tous les membres de la famille. Selon lui, les Juifs rompaient tout lien avec leur village d’origine,
et il n’a constaté chez les Juifs de Casablanca aucune nostalgie pour leur lieu d’origine. André Adam,
Casablanca, CNRS, tome 1, Paris. La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 3
statut des Juifs de nationalité française ou étrangère, parmi lesquels une dizaine de milliers de
Juifs d’origine algérienne. Les Juifs d’Europe orientale qui avaient trouvé refuge au Maroc
3furent déportés dans des « camps de séjour » à Bou‘arfa et Agdiz, aux confins du Sahara . Ce
triste épisode se reflète dans les chansons populaires qui faisaient l’éloge du libérateur
américain, après le débarquement allié en Afrique du Nord, et exprimaient leur répugnance
4des Français . Un décret du 22 août 1944 contraignait les Juifs venus habiter la ville
européenne, après septembre 1939, à retourner au mellah. À Fès, 40 Juifs sur 342 furent
soumis à ce décret discriminatoire. À Casablanca, la situation était encore plus dure. Une
dizaine de milliers de Juifs, sur les 50 000 de la ville, habitaient déjà la ville européenne. Le
numerus clausus imposé aux Juifs dans les établissements d’enseignement français constitua
une atteinte douloureuse qui entraîna l’interruption des études de nombreux jeunes. Cette
5mesure toucha aussi les Juifs exerçant certaines professions libérales .
Durant les 43 années du Protectorat, la communauté juive tira profit de la présence française
pour accélérer le processus de son évolution sociale et culturelle. Ses représentants officiels
devaient agir en harmonie avec les autorités françaises au Maroc. Bien que les Juifs eussent
acquis avec avidité la culture et l’éducation françaises, leurs relations avec les Français du
Maroc restaient plutôt distantes. Cela n’était pas seulement dû à l’attitude française sous le
6régime de Vichy . Leur promotion sociale, leur francisation et leur occidentalisation
ostensibles ne plaisaient pas aux colons du Protectorat. Le pourcentage de Français militants
de la droite raciste au Maroc et en Algérie était plus élevé qu’en métropole. Les représentants
de la puissance coloniale considéraient avec mépris la population juive et entravèrent à
plusieurs occasions son ascension sociale. Au lieu d’encourager et de favoriser l’élément
démographique qui avait fait la preuve de son aptitude à l’assimilation à la langue et à la
culture française, les autorités du Protectorat s’efforcèrent de préserver un hypothétique

3. D. Rivet, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, Le double visage du Protectorat, Denoël, Paris 1999, p.
414. De nombreux témoignages signalent en particulier le contrôleur général Roger Thabaud, le seul haut
fonctionnaire de la Résidence qui s’opposa aux lois discriminatoires du régime de Vichy envers les Juifs.
Jules Brunshwig, « Le plan M. » Les Cahiers de l’AIU, Nouvelle série, avril 1994, no. 7, p. 22-24. Karim
Boukhari & Hassan Hamdani, « Enquête. Histoire. Des camps de concentration au Maroc », Tel Quel
274, Casablanca 25 mai 2007.
4. Sur les relations entre les Juifs et les soldats américains après la guerre, voir Y. Tsur, Une communauté
déchirée, p. 15-17. L’enthousiasme des Juifs envers les Américains n’était pas apprécié des Musulmans,
qui étaient plus réservés. D. Rivet, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, Le double visage du
Protectorat, Denoël (Paris 1999), p. 415. Prosper Cohen, La grande aventure, pp. 34-40.
5. À Casablanca, 26 avocats sur 30 furent rayés du barreau et 13 médecins sur 16 ne furent pas autorisés à
exercer leur profession. En pleine période de Vichy, en mai-juin et le 10 août 1942, le sultan Mohammed
Ben Youssef reçut des délégations juives et leur exprima son soutien et ses encouragements,
contrairement au résident général français, Henri Noguès, qui collabora avec le régime de Vichy. D.
Rivet, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, Le double visage du Protectorat, Denoël (Paris 1999), pp.
413-415. Le 26 juin et le 13 juillet 1942, le sultan reçu une délégation de notables juifs de Fès, composée
de Issac Elalouf, Isaac Cohen et Elie Danan et leur expliqua qu’après plusieurs tergiversations, on
l’obligea de signer des dahir anti-juifs, mais que les Juifs n’avaient pas à s’inquiéter parce que ce
n’étaient que des déclarations sans importances, « La Dolha », Archives personnelles de Benjamin
Danan, Paris. En décembre 1985, Haïm Zafrani présenta à l’Académie Royale du Maroc de document
qu’il trouva dans les archives de Quai d’Orsay. Entretien avec B. Danan avec l’auteur le 13 février 2008.
H. Zafrani, Juifs d’Andalousie et du Maghreb, Édition Maisoneuve-Larose, Paris 1996, pp. 404-405. Je
n’ai pas trouvé de signification au terme dolha et il est fort probable qu’il s’agisse de dobha, qui veut
dire sacrifice.
6. En 1945 les Juifs accueillirent avec sympathie les forces américaines et composèrent des chansons contre
la France. A Fès on chantait des chansons disant : « Hitler est mort et le temps des Français est fini ».
Des milliers de jeunes juifs se portèrent volontaires pour s’engager dans l’armée française et furent
rejetés, de peur que cela ne suscite une réaction négative chez les Musulmans. D. Rivet, Le Maroc de
Lyautey à Mohammed V, Le double visage du Protectorat, Denoël (Paris 1999). La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 4
équilibre traditionnel entre Juifs et Musulmans, afin de préserver le statu quo de la « politique
indigène » instaurée par le premier Résident général, le maréchal Lyautey. De là découlent
les efforts des autorités de ne point permettre aux Juifs, durant un certain temps, de fonder de
nouvelles écoles et des hôpitaux, tant qu’il n’y en avait pas chez les Musulmans. Il en fut de
même de la création d’un mouvement scout juif qui fut interdit. Le moindre signe de progrès
éducatif chez les Musulmans était perçu par les fonctionnaires de la Résidence comme une
7menace potentielle pour la présence française en Afrique du Nord . Cette situation eut des
conséquences. Nombre d’étudiants juifs qui à la veille de l’indépendance étudiaient dans les
universités françaises, préférèrent retourner au Maroc pour prendre part à son édification au
lieu de s’installer en France, alors que nombre d’entre eux avaient la nationalité française.
Les élèves juifs scolarisés avec des jeunes Français se sentaient discriminés et préféraient la
compagnie des Marocains. La société française était composée de petits fonctionnaires aux
opinions xénophobes et de colons aisés qui affichaient leur mépris pour les Juifs autant que
pour les Musulmans. Par conséquent, le départ des Français fut souvent ressenti comme un
soulagement. Les Juifs aimaient la France et sa culture mais haïssaient ses colons
8xénophobes .
Il ne faut pourtant pas minimiser l’évolution qui s’opéra dans le statut des Juifs sous le
Protectorat, notamment après 1934, par rapport à l’époque précoloniale. Bien que le statut de
la dhimma ne fût pas officiellement aboli, les Juifs se sentirent émancipés, ce qui annulait de
9facto le statut discriminatoire de la dhimma . Ils pouvaient depuis circuler librement dans les
quartiers musulmans, portant des vêtements européens, sans craindre de s’approcher des
mosquées et des lieux saints musulmans. Certes, des tentatives furent entreprises en mars
1935 pour restreindre la résidence des Juifs dans les quartiers européens de Casablanca. Le
Glaoui de Marrakech, qui collabora avec les autorités françaises, tenta lui aussi en 1937
d’empêcher le travail de jeunes filles musulmanes dans les maisons juives, mais en vain. Ce
n’était plus que les dernières convulsions d’un temps révolu, effacé par la modernité
10salvatrice . En peu de temps, les Juifs passèrent d’un statut d’infériorité à celui de classe
sociale privilégiée par rapport aux Musulmans. L’éducation française reçue par les Juifs dans
les écoles de l’Alliance et l’assimilation rapide dans la modernité creusa un fossé d’une
génération entière entre eux et la majorité des Musulmans. En dépit des craintes des Français,
les Juifs n’utilisèrent pas l’éducation et la culture française contre l’occupant étranger, ni en
sa faveur, en tout cas pas de manière ostentatoire. La modernisation chez les Juifs transforma
de fond en comble leurs relations avec les Musulmans et leur conféra un avantage dorénavant
irréversible, qui subsista même lorsque les Marocains devinrent maîtres du pays. À vrai dire,
sous le Protectorat, les Juifs ne recherchaient pas l’égalité des droits mais souhaitaient obtenir
les mêmes avantages accordés aux Français, qui leur donnaient la priorité sur la majorité

7. En 1948, le résident général français au Maroc, le général Alphonse Juin et les autorités françaises en
Tunisie et en Algérie envoyèrent une note s’opposant à la reconnaissance d’Israël par la France à l’ONU,
car cela risquait de porter atteinte à sa politique en Afrique du Nord.
8. Entretiens avec Armand Sabbah, 12 février 2004. Sabbah se rappelle que durant son enfance, l’officier
de police interdisait aux enfants de passer près du poste de police en sortant de l’école juive. Plus tard,
lorsque la famille habita dans un quartier européen dans un logement de fonction reçu par son père, on
lui demanda de ne pas trop se faire remarquer dans la rue, les voisins français ne voyant pas d’un bon œil
une famille juive empiéter sur leur territoire.
9. La dhimma est le statut juridique du non musulman appartenant aux peuples du Livre, en terre d’islam.
Le dhimmi paie un impôt aux autorités, qui lui accordent leur « protection ». Cette institution existait
depuis les débuts de l’islam et incluait des mesures de discrimination des Musulmans envers les Juifs.
10. D. Rivet, Le Maroc de Lyautey à Mohammed V, Le double visage du Protectorat, Paris 1999, p. 415.
Voir le livre de René Ohana, témoignage autobiographique, manuscrit, Paris 2002, qui mentionne la
nécessité de présenter une autorisation spéciale pour déménager dans le quartier européen de Meknès. La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 5
musulmane. Jusqu’à la pénétration française au Maroc, l’identité des Juifs était claire et
simple, mais le bouleversement culturel déclenché par la puissance coloniale rendit la
situation plus complexe, en créant de nouveaux pôles d’attraction et de nouvelles
identifications. Grâce à l’effervescence culturelle française, les Juifs du Maroc purent -
théoriquement tout au moins - choisir selon leur inclination, le nationalisme marocain, la
patrie israélienne ou l’option française.
L’éducation dispensée dans les écoles de l’Alliance israélite universelle offrit à l’élite juive
une option parallèle d’identification. Elle conféra aux Juifs un statut spécifique, et même
privilégié, par rapport aux Musulmans. À la différence des communautés juives d’Europe
occidentale, le processus d’émancipation des Juifs du Maroc ne s’est pas accompli par le
biais de l’assimilation au sein de la société majoritaire. L’assimilation socioculturelle était
plutôt orientée vers la puissance coloniale et non vers la société arabo-musulmane.
L’éducation française n’eut certes pas pour effet de créer une reconnaissance envers le
Protectorat, mais engendra une attache culturelle avec la France et une soif vitale de la langue
française. Ainsi surgirent les conditions d’une identification non seulement double, cas
habituel dans les communautés juives en Occident, mais aussi triple, similaire, dans une
certaine mesure, à la situation de certaines communautés juives d’Europe orientale, dont les
membres cultivés portaient leur regard vers l’Occident.
Le Protectorat français au Maroc prit fin le 2 mars 1956. Sur une population de près de dix
millions de personnes au moment de l’indépendance, la communauté juive comptait quelque
230 000 âmes dont la plupart habitaient les grandes villes, surtout à Casablanca. Au début du
Protectorat, peu de Juifs quittèrent le Maroc à destination de la France, de l’Espagne ou de
l’Amérique du sud. Je divise habituellement l’émigration juive en dehors marocaine en trois
11périodes : la période de Qadimah , qui s’étend de la création de l’État d’Israël à
l’indépendance du Maroc (1948-1956) ; la période de la Misgeret, où l’émigration s’effectua
clandestinement (entre 1956 et novembre 1961) ; et la période de l’Opération Yakhin durant
laquelle l’émigration se fit au moyen de passeports collectifs après un accord avec les
autorités marocaines (1961-1966). Dans les années 1948-1949, près de 22 900 Juifs partirent
en Israël. Entre l’indépendance d’Israël et l’indépendance du Maroc, les Juifs émigrèrent vers
le jeune État d’Israël au rythme de 3 000 personnes environ chaque mois. Pendant toutes les
années d’activité de l’organisation Qadimah (1949-1957), près de 110 000 Juifs quittèrent le
12Maroc, et quelque 120 000 y demeurèrent jusqu’en 1961 . Entre 1957 et novembre 1961
l’émigration organisée par la branche du Mossad devint clandestine : elle réussit tant bien que
mal à faire sortir 29 472 Juifs. De novembre 1961 à la fin 1964, 83 707 Juifs quittèrent
légalement, bien que discrètement, le pays. En 1965, y vivaient encore près de 55 000 Juifs.
13En 1972 il n’en restait pas plus de 30 000 et en 2003 moins de 5 000 . Entre 1948 et 1967 un

11. L’organisation Qadimah a été créée sur l’initiative du Mossad pour l’emigration clandestine en juillet
1949, et passa au début 1952 sous la responsabilité du département de l’immigration de l’Agence juive.
Cette organisation avait des bureaux à Casablanca, Rabat, Marrakech, Fès, et par la suite dans douze
autres localités. Le nom Qadimah est considéré comme étant celui du camp de transit pour émigrants
près d’Aljadida, à 26 km de la ville. Le camp s’étendait sur une superficie de 38 hectares et appartenait à
Joseph Bouganim qui l’avait loué au Joint, depuis le début octobre 1949, contre un demi-million de
francs par an. Aux yeux des autorités marocaines, Qadimah était le nom de l’organisation sioniste
agissant clandestinement sur le territoire marocain.
12. Au cours de la dernière année du Protectorat français, entre 3 000 et 4 000 Juifs quittèrent le Maroc pour
Israël chaque mois. Témoignage de [S. Y.] Shlomo Yehezqeli, Eliezer Shoshani, Neuf années entre
mille, Document ronéotypé, ultra secret, Exemplaire n°76, avril 1964, (Shoshani, Neuf années), p. 37,
(heb.).
13. Données sur l’émigration de l’Agence juive, Shoshani, Neuf années, (heb.), p. 203. La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 6
14total de 237 813 Juifs arrivèrent du Maroc en Israël . Ainsi s’effectua l’évacuation quasi
totale d’une communauté juive enracinée en Afrique du Nord depuis l’époque romaine.
La politique du jeune état marocain
Après l’indépendance, le royaume marocain, devait choisir entre la poursuite des relations
avec la France, sa culture, sa langue et l’Occident démocratique d’une part, et l’alignement
sur les pays du Moyen-Orient, leur politique panarabe et leur relation néfaste avec la
population juive, d’autre part. Le statut juridique des Juifs dans le nouvel état n’était pas
clair. Les Juifs devaient-ils revendiquer des droits particuliers en tant que minorité ethnique à
l’écart du reste de la population, ou bien s’assimiler au sein de la nouvelle société, de sa
culture et de sa langue, au point de s’y fondre, à l’instar des communautés juives d’Europe
occidentale ? Si la première option comptait peu de partisans dans la classe intellectuelle, car
ses adeptes potentiels préféraient tout simplement quitter le Maroc, la seconde eut, dans un
délai relativement bref, sa période de gloire. Mais la réalité politique marocaine bouleversa la
situation. Bien vite, il s’avéra que ce qui valait pour les Juifs de France au lendemain de la
Révolution et pour les Juifs d’Europe occidentale par la suite ne convenait pas au nouvel état
arabe et musulman, même après une présence française de quarante ans.
Si l’histoire de la communauté juive du Maroc après l’indépendance n’est pas identique à
celle des autres pays arabes, qui expulsèrent bien vite leurs Juifs après la création de l’état
d’Israël, elle fut marquée par la crainte permanente d’un avenir incertain et inquiétant, voire
15d’une éventuelle et imminente catastrophe . La communauté était préoccupée par ces
questions déterminantes pour son avenir, pour le meilleur ou pour le pire. Le royaume
marocain indépendant devait trancher à leur propos. Ses décisions politiques allaient
déterminer le sort des Juifs, soit vers un renouveau individuel et communautaire au sein d’un
pays démocratique et moderne, soit sur le départ précipité. En plus du surgissement du conflit
du Moyen-Orient au cœur des relations judéo-musulmanes au Maroc, se développa en chaque
Juif la crainte de perdre les avantages acquis auparavant par rapport aux Musulmans. La
remise en cause de ces privilèges consécutive à l’adoption d’une politique d’arabisation de
l’administration publique et du système judiciaire risquait de réduire à néant les avantages
d’une éducation française ouvrant l’accès à de postes clé dans la fonction publique. Dans les
professions libérales et la bourgeoisie juives régnait un sentiment d’appréhension, provenant
de la nécessité de choisir entre la langue et la culture françaises, qu’ils avaient assimilées
avec enthousiasme, et le processus futur d’arabisation, porteur d’un bagage culturel
musulman défavorable aux Juifs. La crainte de perdre ces avantages à la suite de l’arabisation
créa dans la communauté un état d’insécurité chronique, qui ne fit que se renforcer. Le Maroc
ne pouvant pas assurer un avenir meilleur à ses citoyens juifs dans un état arabo-musulman, il
n’y avait d’autre choix que de partir.
L’histoire du Maroc au cours des sept premières années de son indépendance est aussi celle
des échecs de ses dirigeants dans leurs rapports avec la communauté juive. Les jeunes
dirigeants du nouvel état qui aspiraient à évoluer vers une société démocratique et moderne
échouèrent dans leurs tentatives d’intégrer en son sein une population non musulmane, ancrée
dans le pays bien avant l’islamisation et l’arabisation du Maroc. Il convient de préciser que le
royaume marocain était l’un des rares pays arabo-musulman à avoir nommé un ministre juif,
le Dr Léon Benzaquen, dans son premier gouvernement. En dépit de nombreuses tentatives
de garantir la présence juive dans l’état indépendant, le Maroc commit des erreurs qui

14. « L’émigration en Israël, 1948-1972 », Annuaire historique 1975, tome 2, tableau A p. 45.
15. Amina Boubia, « Juifs du Maroc contraints à l’exil ? », Le Journal Hebdomadaire n° 341, du 15 au 21
mars 2008, Casablanca, pp. 56-57. La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 7
amenèrent les Juifs à mettre en doute leur avenir dans ce pays. L’erreur la plus grave fut la
restriction de la liberté de circulation et les entraves à l’obtention de passeports. Plus les
autorités marocaines s’efforçaient de retenir les Juifs dans le pays, plus elles diminuaient leur
volonté d’y rester. De ce point de vue, ces premières années d’indépendance constituent un
moment décisif dans l’histoire de la nouvelle société marocaine. Ses dirigeants ayant vécu
l’humiliation du colonialisme devinrent progressivement plus sensibles aux liens culturels et
sociaux avec le monde arabe, et supportèrent sans enthousiasme les pressions de la Ligue
arabe et l’influence néfaste du nassérisme. Cet état de chose engendra une politique qui écarta
progressivement la possibilité que des citoyens juifs puissent s’intégrer dans le Maroc
indépendant, alors que d’autres options plus attrayantes s’ouvraient déjà à eux.
Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté
Malgré les déclarations rassurantes des autorités et l’euphorie qu’a vécu la classe
intellectuelle juive, juste après l’indépendance, le souvenir douloureux de deux événements
16sanglants resta gravé dans sa mémoire collective . L’incident qui marqua l’histoire de la
communauté s’était produit dans la nuit du 7 au 8 juin 1948, trois semaines après la création
de l’État d’Israël et le début du conflit avec ses pays voisins. Le sultan Mohammed Ben
Youssef comprit le danger que représentait pour la communauté juive le conflit israélo arabe.
Le 23 mai, il s’adressa à son peuple en lui rappelant son obligation de protéger ses citoyens
juifs et demanda aussi à la communauté de ne pas manifester sa solidarité avec le nouvel état
juif. Dans la ville orientale d’Oujda et dans le village voisin de Jerrada, distant de 46 km,
éclatèrent des émeutes qui restèrent profondément gravées dans la conscience juive. Oujda
servait à cette époque de ville de transit pour les Juifs qui quittaient le Maroc à destination
d’Israël, en passant par l’Algérie voisine. En juillet 1948, dans le cadre des actions contre le
pouvoir occupant français, des Musulmans attaquèrent ceux qu’ils considéraient comme leurs
collaborateurs juifs. À Oujda, quatre Juifs, et un Musulman qui tentait de les protéger, furent
assassinés. À Jerrada, 39 Juifs furent tués et 30 furent grièvement blessés. Le rabbin de la
communauté, Moshe Cohen, trouva la mort dans ce pogrome. Cependant, il convient de
souligner que dès le mois de mai, le président de la communauté d’Oujda, Obadia, avait
averti les autorités françaises de l’effervescence antijuive dans la ville mais, étonnamment, le
contrôleur civil, qui tenait lieu de gouverneur régional du Protectorat dans la ville, avait
quitté les lieux un jour auparavant. Ceci fait peser de lourds soupçons sur les autorités
françaises d’avoir fomenté des troubles antijuifs pour semer la discorde entre les deux
communautés. Néanmoins, le mobile des émeutes était peut être lié aussi à l’émigration vers
17Israël et à la situation au Moyen-Orient, et non à des mobiles locaux .
Un autre incident antijuif se produisit le 3 août 1954 dans la ville de Sidi Qassem (Petit Jean),
où six commerçants juifs de Meknès furent tués. Contrairement au pogrome d’Oujda, cet
incident n’avait pas de lien avec le conflit israélo-arabe. Dans cette petite ville habitaient
seulement une cinquantaine de Juifs, mais des commerçants juifs de Meknès, la ville voisine,
venaient y faire leurs affaires. Ce qui déclencha le massacre était l’exigence du mouvement
national marocain de fermer les magasins le vendredi. Des pressions inverses furent exercées
par les policiers français pour ouvrir les magasins, en dépit des menaces. Au cours de cette
situation explosive, quelques manifestants marocains collèrent des photographies du roi en
exil sur les magasins, y compris sur ceux appartenant aux Juifs. Un policier français qui tenta
de retirer les photographies s’en sortit indemne, mais la foule en colère se retourna contre les

16. Y. Bin-Nun, « Entre euphorie et déception, La communauté juive marocaine après l’indépendance »,
Gesher 148 (heb.), Jérusalem 2004, pp. 45-59.
17. Y. Tsur, Une communauté déchirée, Am Oved, Tel Aviv University 2001, (heb.), pp. 394-396. La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 8
commerçants juifs qui furent accusés de s’être opposés à la grève. Les Juifs en subirent de
lourdes conséquences : Samuel Boussidan, Shalom Elfassi et son fils âgé de 22 ans, Elie
Toledano et son fils de 12 ans, et Abraham Amar furent assassinés, après avoir subi des
traitements cruels et leurs corps furent brûlés par les manifestants. Cet incident tragique ne
fut pas mentionné dans la presse israélienne de l’époque, bien que le ministère des Affaires
18étrangères eut reçu des photos et un compte-rendu de l’événement . Mais l’instabilité
politique et l’incertitude planaient sur l’avenir de la communauté. Les déclarations sur
l’arabisation prochaine de l’administration et l’adhésion du Maroc à la politique panarabe
ravivèrent la mémoire de ces deux incidents, et incitèrent les Juifs à quitter un pays incapable
de garantir leur sécurité.
Après une courte période d’euphorie qui anima l’intelligentsia juive, et malgré les avantages
acquis en matière de promotion professionnelle dans la fonction publique et dans les divers
ministères, les difficultés commencèrent à surgirent. Elles concernaient principalement les
entraves à l’octroi de passeports qui restreignaient la liberté de circulation, la rupture des
relations postales avec Israël, la marocanisation des associations, l’arabisation de
l’administration publique et l’adoption d’une nouvelle constitution définissant le Maroc
comme un état islamique. En outre, les atteintes contre les Juifs de la part de policiers
marocains lors de la visite d’Abdel Nasser à Casablanca après l’adhésion du Maroc à la Ligue
arabe et son ralliement à l’idéologie panarabe en politique étrangère ne firent qu’aggraver la
situation déjà tendue. Cette série d’événements suscita progressivement un sentiment de
méfiance envers les autorités, et la conviction grandissante qu’à long terme il n’y avait plus
d’avenir dans ce pays et qu’il fallait se préparer à partir avant la catastrophe prochaine. Qui
plus est, on ne peu nier le fait que la création d’un état juif en Israël, juste après la shoah,
ranima des sentiments d’ordre messianiques, bien ancrés dans la liturgie juive, et toujours
ardents dans la masse populaire juive.
La question de l’émigration et l’octroi des passeports
Le problème de l’émigration juive, formulée plus diplomatiquement comme le droit à la
liberté de circulation, inquiétait les dirigeants de la communauté à cause des obstacles dressés
par les autorités pour obtenir des passeports. Les Musulmans n’avaient aucun problème à les
recevoir, tandis que les Juifs devaient subir des enquêtes et attendre plusieurs mois avant de trop souvent, une réponse négative. La question des passeports demeura
énigmatique aux yeux des dirigeants de la communauté. Fallait-il croire à la sincérité des
autorités promettant de délivrer des passeports à toute personne désirant se rendre à
l’étranger ? Fallait-il croire que ces promesses n’étaient plutôt enfreintes que par des
fonctionnaires locaux, passant outre aux instructions de leurs supérieurs ? Fallait-il plutôt se
méfier des promesses qu’on n’avait pas l’intention de tenir et qui ne cherchaient qu’à apaiser
les mécontentements ? Avec le temps, une procédure fut mise en place par les fonctionnaires.
Après un premier entretien, ils demandaient aux solliciteurs de passeports de revenir au bout
d’un certain temps pour confirmer leur décision de quitter le pays. Les enquêtes
embarrassantes sur le but du voyage et sa destination finale et la crainte d’éventuelles
sanctions découragea la masse juive d’oser même entamer une procédure de demande de
passeport. Plusieurs l’abandonnaient en cour de route. Ceux qui persistaient virent souvent
leur demande rejetée. Ceux qui l’obtenaient étaient en général des étudiants ou des personnes
aisées qui devaient se rendre à l’étranger dans le cadre de leurs affaires et qui en plus
devaient proposer des pots-de-vin pour écourter le processus. Lorsque les fonctionnaires

18. J. Derogy et H. Carmel, Le siècle d’Israël 1895-1995, Les secrets d’une épopée, Fayard, Paris 1994 ; S.
Steven, The Spymasters of Israël, Mac Milan, New York 1980. La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc I 9
soupçonnaient le demandeur de vouloir émigrer en Israël, ils ne délivraient de passeports
qu’à une partie de la famille, les autres membres tenant lieu d’otages.
Même les milieux libéraux marocains s’opposèrent à l’idée d’une émigration juive. Ils
souhaitaient afficher devant l’opinion publique mondiale le visage d’un Maroc moderne
soucieux d’accorder l’égalité des droits à tous ses citoyens sans distinction de religion. Les
jeunes dirigeants du pays craignaient aussi que le départ des Juifs n’affaiblisse l’économie du
pays qui cherchait à la consolider après le départ des Français. D’autre part, les milieux
panarabes de l’aile conservatrice de l’Istiqlal craignaient que des Juifs marocains aisés aillent
renforcer les forces sionistes en Israël contre la nation arabe. Contrairement à la position des
représentants du palais, les dirigeants de l’Istiqlal et leurs journaux Attahrir et Avant-garde
exigèrent la fermeture du camp de transit pour les immigrants Qadimah, installé par l’Agence
juive près d’Aljadida (Mazagan). Pourtant, même le dirigeant traditionnel de l’Istiqlal, Allal
Alfassi, déclara à plusieurs reprises que conformément aux principes de liberté et de
démocratie qui lui étaient chers, il ne s’opposait pas au droit des Juifs de quitter le Maroc.
En février 1956, le journal du Parti Démocratique pour l’Indépendance (PDI), présidé par
Mohammed Hassan el Ouazzani, publia un éditorial dans lequel il s’adressa aux Juifs leur
demandant de surmonter leurs difficultés provisoires et de renoncer à leur intention de quitter
le pays. Il souligna que les organisateurs de l’émigration juive devaient être considérés
19comme des ennemis du Maroc et de la nation tout entière . Dans un autre article, le journal
précisa : « Nous ne pouvons pas supporter que les sionistes impérialistes enrôlent les Juifs
marocains, qui sont des citoyens à part entière de notre pays, pour les transformer en colons
sur une terre arabe appartenant aux Palestiniens. Ne soyons pas complices de cette injustice.
Le ministre de l’Intérieur doit, par conséquent, prendre immédiatement les mesures
nécessaires et ne plus accorder de passeports collectifs aux Juifs qui veulent se rendre en
20Israël » .
Lorsque Alfassi rentra au Maroc, en août 1956, l’organe de l’Istiqlal Al ‘alam publia un
article écrit par le dirigeant en exil, qui cherchait à reprendre une place au sein de la direction
de l’État, après une longue absence. Il couvrit de louanges le roi pour avoir empêché
l’émigration des Juifs en Palestine arabe, asservie par l’impérialisme sioniste, et pour avoir
dissous l’organisme Qadimah qui s’en occupait à l’époque du Protectorat. Alfassi définit
ainsi l’identité des émigrants : « Nous savons que ces émigrants ne font pas partie des
pauvres, mais des classes moyennes qui emportent de l’argent qu’ils ont reçu en vendant
leurs biens. Ce qui signifie que nous offrons à Israël des centaines de sionistes riches et en
21bonne santé pour habiter une terre arabe et pour faire la guerre à nos frères arabes : notre
indulgence a des limites ! Les droits dont bénéficient nos frères juifs leur imposent
l’obligation de loyauté envers leur patrie et à ses habitants. La propagande sioniste induit les
Juifs en erreur et tente de nous tromper. Nous demandons au ministre de l’Intérieur de mettre
fin à cette situation honteuse qui touche le point le plus sensible du Maroc, de ne pas délivrer
22de passeports collectifs et de ne pas laisser partir ceux qui veulent émigrer en Israël » . En
dépit de ses attaques contre les sionistes et Israël, Alfassi appelait les Juifs « nos frères » mais

19. R. Assaraf, Mohammed V et les juifs du Maroc, Préface de Michel Abitbol Plon, Paris 1997, p. 239.
20. B. Duvdevani, directeur du département de l’Immigration de l’Agence juive à Paris, à Sh. Shragay, 10
mai 1956, Archives Nationales d’Israel, Ministère des Affaires Étrangères – ANI AE, 2388/6B.
21. Il se peut qu’Alfassi fasse allusion à l’existence d’une sélection qui retardait le départ des malades et des
vieillards.
22. Journal Al ‘alam, 29 août 1956, M. Laskier, « L’Etat d’Israël et les Juifs du Maroc dans l’enchevêtrement
de la politique marocaine », Michael 14 p.150. Alfassi mentionne des passeports collectifs qui étaient
déjà utilisés pour les émigrants de Qadimah à l’été 1956 et dont l’utilisation fut reprise lors de
l’opération Yakhin.

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