Ecrire en Russie au temps des troubles : le phénomène de concurrence grammaticale en moyen russe littéraire, Russian writing during the time of Troubles : the Phenomenon of Grammatical Competition in Meddle Russian (Early Seventeenth-Century)

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Sous la direction de Jean Breuillard
Thèse soutenue le 08 décembre 2008: Paris 4
L’auteur s’intéresse au problème de la concurrence grammaticale en moyen russe littéraire (début du XVIIe siècle). L’étude porte sur une série de moyens d’expression distincts – morphes, types de compléments, outils de subordination, etc. – que les linguistes tiennent généralement pour des doublets sémantiques ou différenciés seulement stylistiquement. Leur emploi relèverait, selon le phénomène considéré et les auteurs, du hasard, d’un choix de langue (« slavon vs. russe »), d’un choix de norme, ou encore d’un choix de registre. En confrontant ces théories à la réalité de dix textes représentatifs de la littérature du Temps des Troubles, l’auteur marque leurs limites. Il tente alors d’élucider ce qui motive réellement le choix entre les doublets supposés. Dans ce but, il observe et compare les contextes dans lesquels ceux-ci apparaissent. Ce faisant, il met au jour des mécanismes cachés et contrastés qui permettent de retrouver la différence de valeur qui était attachée, dans l’esprit des auteurs qui les emploient, à chacune des formulations.
-Langue russe
-Diglossie
-Moyen russe
-Concurrence
-Histoire de la langue
-Diachronie
-XVIIe siècle
The author examines the problem of grammatical competition in middle literary Russian (early 17th century). The study covers a wide range of linguistic expressions (morphs, cases, subordination) - that linguists usually consider either as semantic doublets or as purely different stylistic forms. Depending on the phenomenon under consideration, and on the author, their use could be attributable to chance, to the choice of language (Slavonic vs. Russian), or to a choice of standard and stylistic level. The author tests these theories on ten texts written during the Time of Troubles, and as a result points out their limits He then attempts to throw light on what really motivates the choice between the supposed doublets. To this end he examines and compares the contexts in which they appear. In doing so, he uncovers a variety of hidden mechanisms that reveal the differences in value that the authors of these texts attached to each of these forms.
Source: http://www.theses.fr/2008PA040213/document
Publié le : vendredi 28 octobre 2011
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UNIVERSITÉ PARIS-SORBONNE
(Paris IV)

ÉCOLE DOCTORALE 5 “CONCEPTS ET LANGAGES”

N° attribué par la bibliothèque :


THÈSE

pour l’obtention du grade de
DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ DE PARIS IV
Discipline : Linguistique
présentée et soutenue publiquement par
Mme Xénia YAGELLO
le 8 décembre 2008


ÉCRIRE EN RUSSIE AU TEMPS DES TROUBLES

Le phénomène de concurrence grammaticale en moyen russe
littéraire

Volume I


Directeur de thèse :
Monsieur le Professeur Jean BREUILLARD,
Professeur à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV)



JURY


Mme Christine BRACQUENIER, Professeur à l’Université Charle-de-Gaulle (Lille III)
Mme Hélène COURTIN, Professeur à l’INALCO
M. Stéphane VIELLARD, Maître de conférences habilité à diriger des recherches à
l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
M. Jean BREUILLARD, Professeur à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV)




A toute ma famille




J’exprime ma plus profonde et sincère gratitude à M. le Professeur Jean Breuillard,
Professeur à la Sorbonne, qui a mis tant de confiance, de patience et de générosité dans la
direction de mes travaux. Il m’a éclairée de ses précieux conseils et de ses critiques
judicieuses tout au long de mes recherches, malgré les difficultés entraînées par mon
éloignement géographique.
J’ai une dette particulière envers le M. le Professeur Jean-Paul Sémon, à qui je dois non
seulement les débuts de ma formation et de cette recherche, mais surtout l’intérêt, qu’il a su
éveiller en moi, pour la linguistique diachronique.
Je remercie vivement M. Olivier Azam, qui m’a soutenue tout au long de mes travaux,
en prodiguant ses encouragements et ses suggestions, dans une écoute attentive et
bienveillante.
Ma reconnaissance va aussi à M. André Monnier et Mme Dolorès Haudressy, dont j’ai
eu la chance d’être l’étudiante à l’Université de la Sorbonne, et dont la réflexion et l'attention
ont été pour moi un grand stimulant.
Mes remerciements vont aussi au personnel des bibliothèques parisiennes et moscovites
sans qui ce travail n’aurait pas vu le jour, du centre Malesherbes, de l’INALCO, de l’Institut
d’études slaves, des bibliothèques nationale et historique de Moscou.
J’exprime enfin toute ma gratitude à tous ceux qui m’ont épaulée durant ces années. A
mes amis, à mes parents et beaux-parents ainsi qu’à mes soeurs, enfin à mon époux, David,
pour leur attention et leur soutien de chaque instant. Je tiens aussi à remercier mes enfants,
Pierre, Dimitri, Marina et Nathalia, pour leur affection et leur patience.

Moscou, octobre 2008







INTRODUCTION 5
I. Introduction générale




Quiconque, russophone ou russisant, s’intéresse à l’histoire du russe n’a au départ d’autre
echoix que de souscrire, tant elle est profondément enracinée, à la thèse selon laquelle, du X
eau XVI siècle inclus, avaient cours en Russie deux langues écrites.

La thèse de la dualité du russe écrit

Au-delà de divisions, certes importantes, sur leur nature, l’ensemble des linguistes oppose en
effet deux systèmes linguistiques, l’un proche de la langue parlée, l’autre très éloigné.

Tous les historiens de la langue sont d’accord pour affirmer qu’il existait un système écrit
proche du russe parlé, ouvert par conséquent aux évolutions naturelles de la langue.
Autrement dit, il s’agissait de la variante écrite de la langue parlée, éloignée d’elle
uniquement par les spécificités propres à l’écriture.

On oppose d’ordinaire à ce système écrit un second, spécifiquement livresque et éloigné de la
langue parlée, et que l’on désigne par les noms de slavon ou de vieux russe littéraire. Il
convient de préciser d’emblée que ce consensus cache en réalité des divisions importantes,
quel que soit le nom que les linguistes lui prêtent, sur la nature de ce second système.

eUne première école dont les représentants, pour ne citer que ceux qui, au XX siècle ont dans
ce domaine exprimé leur pensée de la façon la plus explicite, sont A. A. ŠAXMATOV,
B. UNBEGAUN, considèrent que ce système, slavon ou littéraire, est le prolongement de la
langue d’église. Or le slavon d’église est l’héritier non pas du vieux russe, mais du vieux
eslave, qui était la langue des textes liturgiques traduits au IX siècle pour les premières Eglises
slaves. Il avait pour base dialectale le vieux bulgaro-macédonien, langue parlée à
Thessalonique dont étaient originaires Cyrille et Méthode auxquels avait été confiée la tâche
de traduire les textes canoniques. Pour les Slaves de l’actuelle Russie, c’était une langue
proche de la leur, le vieux russe vernaculaire, mais qui s’en distinguait, outre les nombreuses
créations des traducteurs, souvent calquées du grec, par un certain nombre de traits dialectaux,
des vieux-bulgarismes. Une fois importés en Russie à la faveur de sa christianisation à la fin
edu X siècle, les textes canoniques furent recopiés par des copistes russes qui en éliminèrent
certains des traits vieux-bulgaro-macédoniens que nous venons d’évoquer, mais pas tous. Du
fait de sa nature exclusivement écrite, et malgré l’impératif d’une langue liturgique accessible
aux fidèles, le slavon liturgique a d’autre part, au fil du temps, conservé un certain nombre de
moyens d’expression qui n’étaient pas spécifiquement vieux-bulgares, mais qui se sont
progressivement évanouis dans la langue parlée, et constituaient par conséquent, par rapport à
la langue vernaculaire, des archaïsmes. Ce vieux slave russisé ou slavon russe a, selon cette
école, rapidement et pour longtemps, étendu son emploi, du culte à la littérature. Ceci
explique que le second système écrit, dans sa variante non liturgique, présentait par ricochet,
les mêmes spécificités, constituées notamment par des emprunts et des archaïsmes, que les
textes liturgiques. Pour les tenants de cette théorie, comme le dit Jean-Paul SÉMON, « le
russe littéraire moderne n’est que le dernier stade de l’évolution du vieux russe littéraire, INTRODUCTION INTRODUCTION GENERALE 6
marquée dès le XVIIIe siècle par une influence croissante du russe vernaculaire, du polonais
1et des langues occidentales, en particulier du français » .

La théorie de Boris USPENSKIJ, si elle présente le même point de départ, est fort différente.
eIl considère en effet qu’au XVII siècle le russe est venu se substituer au slavon dans les
emplois littéraires.

Enfin une troisième école, dont les représentants principaux sont S. P. OBNORSKIJ, V. V.
VINOGRADOV, M. L. REMNËVA, oppose également à la variante écrite vernaculaire un
second système spécifiquement littéraire. Cependant, quoiqu’ils le désignent souvent par le
même terme de « slavon » (parallèlement au terme de vieux russe littéraire), ce système
représente, dans leur esprit, du russe fortement slavonisé, c’est-à-dire un dérivé de la langue
2vernaculaire, influencé seulement par le slavon liturgique .

Si l’on résume, le slavon russe ou le vieux russe littéraire, représente pour les uns du vieux
3slave russifié, pour les autres, du russe slavonisé . Cette querelle continue d’animer les débats
entre les slavistes, comme en témoignent de nombreux ouvrages et articles consacrés à cette
4question . Cependant, et c’est ce qui est important, cela ne change rien au fait que, sur le plan
pratique et concret, l’ensemble des linguistes opposent deux systèmes ayant en commun une
partie non négligeable de leur lexique et de leur grammaire, mais qui se différencient dans de
multiples micro-domaines, par deux séries distinctes de moyens d’expression en situation
de synonymie absolue. La première série est formée par ce que l’on appelle les slavonismes,
qu’il s’agisse de formes étrangères à la langue parlée ou évanouies dans cette dernière. La
seconde série est constituée de russismes, moyens d’expression autochtones et vivants dans la
langue parlée.





1 J. P. SÉMON, Les origines complexes du russe littéraire moderne, (cours de Licence de russe), dactyl., 1999.
2 Ces trois positions ont sans doute une importance capitale pour l’identité des Russes et c’est ce qui explique la
virulence des débats qu’elles suscitent. En effet, dire, comme B. A. USPENSKIJ que toute la littérature ancienne
était écrite dans une langue étrangère implique que l’on soustraie de la culture russe un pan considérable de son
héritage. Pris à la lettre, on ne devrait pas tenir compte, dans l’étude de l’évolution de la langue, des textes
elittéraires antérieurs au XVII siècle. On comprend que dire, comme B. UNBEGAUN, que le russe est du slavon
déguisé en russe, a pu choquer les esprits, mais sa théorie présente l’avantage de voir dans l’histoire du russe une
continuité. On peut également penser que la troisième position a été une façon de trouver un moyen terme.
3 e Rappelons également que tout le XVIII siècle a été marqué par la querelle entre les écrivains, tels que N. M.
KARAMZIN, qui voulaient promouvoir dans leurs œuvres la langue russe « simple », et les « archaïsants », tels
que A. S. ŠIŠKOV qui revendiquaient la « pureté » du slavon. Voici deux déclarations illustrant cette querelle :
« Русскому автору надлежит закры ть кни г и и слушать вок р уг себя разго в ор ы, чт обы совершенн ее узнать
язык» trad. : L’écrivain russe doit fermer les livres et écouter les conversations qui l’entourent pour mieux
connaître la langue. (KARAMZIN N. M., Sočinenija, SPb., 1848, t. III, pp. 528-529) / «Кар амзинисты
осн о в ы ваю тся на том мечта тельном пр а ви л е, что которо е сл ово у п от ребляетс я в обыкно венных
разг ов о р а х, та к то Русское, а кот о рое не у п отре бляется, так то Славен ское» trad. : Les karamzinistes se
fondent sur une règle fictive selon laquelle si tel mot s’emploie dans la conversation courante, alors c’est un mot
russe et si tel mot ne s’y emploie pas, alors il est slavon. (ŠIŠKOV A. S., Sobranie so činenij i perevodov, IV,
1818-1834, p. 58.)
4 Cf. notamment : A. I. GORŠKOV, « Ote čestvennye filologi o staroslavjanskom i drevnerussom literaturnom
jazyke » // Drevnerusskij jazyk v ego otnošenii k staroslavjanskomu, ote četstvennyj redactor doctor
filologi českix nauk ; L. P. Žukovskaja, M., Nauka, 1987; A. S. MEL’ ČUK, « Obsuždenie problemy situacii
Kievskoj Rusi na IX Meždunarodnom s’’ezde slavistov », in Izv. AN SSSR, Ser. lit. i jaz. 1984, t. 43, N°2, pp.
122-123 ; V. V. KOLESOV, « Kriti česke zametki o “drevnerusskoj diglossii” », in Literaturnyj jazyk Drevnej
Rusi, Mežvuzovskij sbornik, L., 1986, p. 41.
INTRODUCTION INTRODUCTION GENERALE 7
Dualité russo-slavonne et littérature

Tous les linguistes, soutenus en cela par les historiens de la littérature et les historiens tout
5 6 ecourt , sont d’accord pour dire que le système non livresque était, jusqu’à la fin du XVI
siècle, sollicité dans les écrits de type utilitaire que sont les textes administratifs et la
correspondance privée, tandis que le système livresque formait l’apanage des textes littéraires
d’inspiration religieuse que sont les textes homilétiques et canoniques, ainsi que les récits
7hagiographiques .

Pour le reste, les linguistes sont plus divisés. Grosso modo, selon qu’ils adhèrent aux deux
premières écoles ou à la troisième, c’est-à-dire, qu’ils considèrent le système livresque comme
8la continuation du slavon d’église ou du russe influencé seulement par lui, ils tiennent la
langue des textes historiographiques, celle des annales, des chroniques et de l’épopée,
respectivement pour du slavon davantage influencé par le russe, ou du russe un peu moins
influencé par le slavon d’église. Dans les deux cas, il s’agirait d’un système intermédiaire qui
s’éloigne légèrement d’un système pour se rapprocher un peu de l’autre. Cette proximité
(relative) avec la langue vernaculaire est liée au fait que les genres cités sont d’inspiration
moins religieuse et accordent une place essentielle aux séquences au discours direct.

eOr, au détour du XVI siècle, et pendant quinze ans, la Russie traverse une période de grande
instabilité politique, que les Russes appellent le grand Trouble, le Temps des Troubles
er( великая сму т а, Сму т ное время). La période s’étend de 1598 (mort de Fédor 1 ) à 1613
(avènement de Michel Romanov). Quinze ans. Quinze années où toute la culture politique
russe est ébranlée. Plusieurs princes se prétendent héritiers ou souverains légitimes… Les
Polonais entrent au Kremlin… Cette époque est un cataclysme à tous points de vue. Mais pour
le linguiste, elle est problématique.

Elle paraît entraîner en effet une rupture dans la ligne de partage entre langue savante et
langue vulgaire, rupture que l’on met souvent sur le compte de l’entrée en Russie de
l’influence occidentale. Mais l’idée générale que le système non livresque, cantonné jusque-là
à la correspondance privée et aux textes juridiques se substitue au système livresque ancien
9n’est que très schématique .


5 Nous ne nous étendrons pas ici sur les causes supposées de cette dichotomie, l’isolement relatif de la Russie,
l’honneur accordé au slavon liturgique, etc.
6 La concurrence entre les dénominations (vieux russe littéraire, slavon russe, slavon tout court, norme
livresque…) si elle reflète les discordes que nous avons évoquées, n’en est pas moins gênante. Nous emploierons
dorénavant les termes de livresque et non livresque qui nous paraissent les plus neutres.
7 B. A. USPENSKIJ a introduit, pour décrire cette situation, le fameux terme de "diglossie" qu’il emprunte à
Ferguson. (« Diglossia » // Word, 1959 ; cet article a été republié dans deux ouvrages : HYMES, Language in
Culture and Society, 1964, pp. 429-439 ; P. P. GIGLIOLI, Language and Social Context, Penguin Modern
Sociology Readings, 1983, pp. 232-251).
8 L’orthographe de la capitale du mot <église>, dans l’expression Slavon d’É(é)glise, varie selon les auteurs. Les
partisans de la majuscule font valoir qu’il s’agit de l’institution (l’Église orthodoxe ; l’Église catholique), les
autres qu’il s’agit de la langue effectivement parlée dans les églises, comme on parle du jargon des courses de
chevaux ou du langage de la rue.
9 Certes, après le Temps des Troubles, l’archiprêtre Avvakum, principal chef de file des vieux-croyants dans un
célèbre passage de sa Vie (Vita, qui est en fait une autobiographie), écrite entre 1672 et 1675, déclare avoir choisi
d’écrire « en russe le plus simple ». Les écrivains du Temps des Troubles, eux, ne disent rien de la langue dans
laquelle ils écrivent.
INTRODUCTION INTRODUCTION GENERALE 8
Si l’on considère les textes d’un point de vue littéraire, on peut dire qu’à cette époque la
dichotomie convenue jusque-là entre texte littéraire d’une part et texte non littéraire d’autre
part perd sa consistance et cesse d’avoir une valeur opératoire.

La nécessité politique pousse quelques hommes à prendre la plume pour appeler à la lutte.
10Fait nouveau, ils s’adressent, comme dans la Novaja povest’ , directement à des lecteurs,
qu’ils doivent en plus convaincre.

D’autres veulent témoigner de ce qu’ils ont vu et vécu. C’est la naissance non seulement du
récit autobiographique, comme les Slovesa dnej de Xvorostinin mais du récit documentaire,
comme le Skazanie. Les auteurs sortent de l’anonymat, accordent un rôle plus important à la
dimension documentaire qui fonde l’authenticité du récit. En pratique, ils parlent et font parler
des personnages.

D’autres encore, comme Šaxovskoj, veulent raconter, mais préfèrent rester directs. Mais au
lieu de s’inspirer de l’historiographie monumentale, réputée la plus slavonisante, ils renouent
avec la tradition du récit laconique des annales anciennes.

Même les genres d’inspiration religieuse se sécularisent, au moins partiellement. Un exemple
typique est celui du Récit de la vie du tsar Fédor Ivanovitch (Povest’ o žitii carja Fedora
Ivanovi ča) qui, empruntant la forme du récit hagiographique, fait le récit de la vie d’un
souverain, et où la dimension religieuse le cède souvent aux aspects politiques.

Tous ces facteurs, si l’on s’appuie sur les théories précédemment exposées, vont dans le sens
d’un abandon d’un système artificiel ou, au moins, d’un rapprochement avec la langue parlée.

Cependant, on dénombre des facteurs inverses, qui, paradoxalement toujours d’après la
dualité slavon-russe, devraient susciter le recours à une langue livresque, le respect d’une
11norme ancienne et son usage à des fins ornementales .

D’abord, si les genres évoluent et connaissent un certain décloisonnement, les écrits
d’inspiration religieuse, comme le Žitie mentionné ou le Pisanie o prestavlenii knjazja
Skopina-Šujskogo ne cessent pas pour autant d’exister.

Fait frappant également, les textes d’inspiration en apparence mondaine ou laïque mettent au
premier plan les questions religieuses qui, tout au long de cette époque, sous-tendent les
rivalités politiques. C’est en effet principalement sur l’argument du péril catholique que
s’appuie le discours patriotique appelant à la lutte contre les usurpateurs et l’intervention
polonaise.

Enfin on s’aperçoit que parmi les auteurs, certains commencent à écrire des poèmes. Or, à en
croire certains linguistes, la poésie est plus tard restée le dernier bastion d’un usage
slavonisant.

Toutes ces mutations à l’œuvre dans la littérature comme on le voit, suscitent inévitablement
la question de la langue dans laquelle furent rédigés les textes du Temps des Troubles, et

10 Dans cette partie de l’introduction, nous nous limitons, pour les besoins de l’exposé, à jeter les grandes lignes
que mettent en œuvre les textes qui nous ont intéressée. Nous consacrons une section de l’introduction à une
présentation plus complète.
11 On considère souvent d’ailleurs, que pour certains, bien écrire c’est encore écrire en slavon, et pour longtemps.
INTRODUCTION INTRODUCTION GENERALE 9
12parmi eux, surtout les écrits historiographiques : sont-ils toujours écrits en slavon, plus
précisément dans une langue livresque en rupture avec l’usage? dans une variante allégée de
ce système livresque ? dans la langue de tous les jours ? les auteurs opèrent-ils un choix
déterminé, hésitent-ils ou font-ils alterner les deux langues ?

C’est initialement dans cette perspective de la dualité « slavon vs. russe » que nous nous
étions lancée dans l’étude des textes du Temps des Troubles.

Objectif initial

Quoi de plus légitime et de plus séduisant en effet, pour le chercheur, que d’explorer ces
textes pour évaluer la concurrence ou l’interaction, revendiquée par les linguistes, et
apparemment confirmée, pour toutes les raisons que nous avons exposées précédemment, par
la nature complexe de ces textes, entre deux systèmes ?

L’objectif initial était par conséquent d’ordre illustratif : comment, concrètement, se passe la
rencontre entre les deux systèmes, entre tradition et modernité ? Lequel l’emporte et dans
quels textes ?

Cet objectif initial nous conduisait en toute logique à nous concentrer sur les phénomènes de
concurrence entre les moyens d’expression relevant respectivement du système livresque et
non livresque. Ces phénomènes s’imposaient comme un poste d’observation privilégié en vue
d’apprécier les changements linguistiques à l’œuvre dans la littérature du Temps des Troubles.
D’où les interrogations suivantes :

Quelles sont, concrètement, parmi les formes slavonnes, étrangères ou archaïques, celles qui
disparaissent ? Lesquelles au contraire résistent ? Quelles sont, inversement, les formes russes
qui submergent les équivalents slavons et les évincent pour s’imposer ? Quelles sont celles
auxquelles les auteurs répugnent toujours à recourir dans le discours d’art ? Quels moyens
d’expression, russes ou slavons, restent ou s’imposent comme norme ? Parmi les m
slavons, lesquels continuent d’être limités au discours religieux, lesquels desservent le registre
soutenu ?

Partie avec ces idées générales bien arrêtées, nous nous sommes rapidement trouvée en proie
au doute. Avant même d’amorcer l’étude de terrain, c’est-à-dire d’entreprendre l’examen des
moyens d’expression dans les textes, nous nous sommes aperçue que la carte était trop
générale, trop floue, et même erronée.

Premières surprises de la recherche et changement de perspective

En nous familiarisant avec la pensée des linguistes, nous nous sommes aperçue que le
consensus acquis autour de la dualité « slavon vs. russe » cachait en réalité, dans le détail,
13quantité de zones d’ombre et de divergences .

12 Dans cette perspective, la langue d’un récit hagiographique tel que la Povest’ o Jul’janii Osor’inoj, suscite
également des interrogations, puisqu’il s’agit d’une sainte pas comme les autres, et que sa vie a été rédigée par
son fils. Cependant, nous ne l’avons pas intégré à notre corpus pour une raison simple : nous voulions comparer
des choses comparables. Comme les textes racontent la même histoire, mais sur des modes différents, le corpus
nous semblait « praticable ».
13 Nous avons été également frappée de voir que des écrivains, comme des linguistes, d’un passé lointain ou plus
proche, ont pu, au cours de leur vie, radicalement changer de point de vue sur la question de la base du russe
elittéraire. Ainsi au XVIII siècle l’écrivain V. K. TREDIAKOVSKIJ, qui, dans la première période prônait la
INTRODUCTION INTRODUCTION GENERALE 10
Si les linguistes rangent la plupart du temps de concert toute une série de moyens
d’expression parmi les slavonismes, leurs points de vue divergent souvent sur leur nature,
étrangère ou archaïque. C’est le cas notamment de l’emploi de l’aoriste, qui, pour certains
linguistes dont M. L. REMNËVA, ne représente ni plus ni moins qu’un emprunt au vieux
14bulgaro-macédonien , tandis que pour d’autres, il ne s’agit que d’un archaïsme. Des
contradictions analogues touchent à l’emploi du duel et du vocatif.

Plus grave, du désaccord de détail on tombe parfois dans la franche contradiction.

Le débat sur l’origine du complément du nom au datif en est un exemple flagrant. Pour
B. A. USPENSKIJ, son emploi constitue une caractéristique vernaculaire, appartenant donc
au système russe (non livresque) à l’époque qui nous intéresse, tandis que pour la majorité des
autres linguistes, il s’agit d’un archaïsme, relevant par conséquent du système livresque.

Nous nous sommes aperçue d’autre part qu’un certain nombre de paires concurrentielles ne
s’inscrivaient pas véritablement dans le clivage « slavon vs. russe ». Il en va ainsi des
adverbes en jat’(-ѣ) qui, aux dires des linguistes, caractérisent le système slavon ou livresque,
mais à l’intérieur duquel les formes en –o ne sont pas exclues pour autant. Autrement dit, les
premiers ne sont des slavonismes que relatifs, tandis que les seconds ne sont pas des russismes
caractérisés. Il en va de même pour bien d’autres moyens d’expression en situation de
synonymie. Dans le domaine de l’expression du destinataire d’un acte de communication, si
les linguistes tiennent le complément précédé de la préposition к, dans par exemple писати к
кому- либо, pour un archaïsme, retenu par tradition et conservatisme dans le système A, ce
type de complément n’y est pas employé à l’exclusion de l’autre, sans préposition, писати
кому- либо. De même si l’emploi des participiales au datif que l’on appelle « datif absolu »
est généralement catalogué dans le système livresque, les propositions circonstancielles
conjonctives de temps et de cause qui lui sont synonymes, en егда, когда, яко, n’en sont pas
pour autant spécifiquement russes.

simplicité russe contre le slavon obscur, revient à la fin de sa vie sur ses positions pour promouvoir une langue
littéraire héritière du slavon. Les deux citations suivantes illustrent à elles seules ce revirement. La première est
tirée de l’avant-propos à la traduction du livre de Paul Tallemant, Le voyage de l’isle d’amour, Ezda v ostrov
ljubvi, publié en 1730 : « На меня, пр о ш у вас п ок орн о, не изво льте пог н еваться ( буд е вы ещ е
глубо к о с ловныя де ржитесь славянщизны), чт о я он у ю книгу не славенским язык ом пер евел но п о чти
самым пр о с ты м Русским сло в ом, то есть каковы м мы меж собою говор им». (Ne vous fâchez pas contre
moi, je vous le demande humblement (si vous êtes encore partisan du jargon slavonisant) de ce que je n’ai pas
traduit ce livre en slavon mais dans la langue russe presque la plus simple, c’est-à-dire celle dans laquelle nous
parlons entre nous). (TREDIAKOVSKIJ V. K., III, pp. 649). La seconde citation est tirée de Dialogue sur
l’orthographe : « русский наш яз ык и назы вается славен ороссийский, то есть росси йский по народу, а
славенский по своей пр иро д е » ( Разг ов ор об ор фо г р афии. III, pp. 202-203). cf. BREUILLARD J. , «Le
Dialogue sur l'orthographe de Vasilij Trediakovskij (1748)», Bulletin d'information de la Société d'histoire et
d'épistémologie des sciences du langage, 1993, 31, pp. 52-53. (résumé d'une intervention présentée le 16.10.93 à
la séance de l'URA 381 consacrée à la tradition linguistique russe).
eAutre exemple frappant, au XX siècle, le linguiste B. UNBEGAUN se rallie à la fin de sa vie à l’école de la base
slavonne du russe littéraire, alors que quelques décennies plus tôt, notamment dans son étude de la langue russe
eau XVI siècle, il avait fait des déclarations contraires. Il écrit en effet en 1935 dans son étude de la langue russe
eau XVI siècle que les textes littéraires n’offrent qu’un intérêt très limité pour l’étude du russe, mais trois
décennies plus tard, il dit exactement l’inverse et déclare dans « Le russe littéraire est-il d’origine russe ? » que la
langue de chancellerie était une langue vouée à l’extinction. (Cf. B. UNBEGAUN, « Le russe littéraire est-il
d’origine russe ? », in Revue des Etudes slaves, tome 44, 1965, pp. 19-28.
14 Cf. : Мы исходим из то го, чт о д р евне русс кий живо й яз ык эпохи пер вых памятников не знал сл ожной
системы прош едш их вре м ен. (trad. : Nous partons de la position que le vieux russe vivant de l’époque des
premières œuvres écrites ne connaissait pas le système complexe des temps du passé.). M. L. REMNËVA,
Istorija literaturnogo jazyka, M., Filologija, 1995, p. 43.

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