Mises en crise

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L'écriture de la mise en crise a suscité des malaises. Il n'y a cependant pas de difficulté à articuler la guérison désirée et l'intérêt porté à la crise. La mise en crise est une manière de continuer à désirer un autre destin. Le metteur en crise n'est pas un masochiste ni un sadique. Qui sont les auteurs que nous considérons comme tels ? L'objectif de cet ouvrage est de faire connaître les nouveaux et, pour les anciens, de proposer de nouvelles lectures.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336363400
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Sery BaillyMISES EN CRISE
Sery BaillyMISES EN CRISE
Essais littéraires sur Bernard DADIÉ, Ahmadou KOUROUMA,
Ayi Kwei ARMAH, Josette ABONDI 2Essais littéraires sur Bernard DADIÉ, Ahmadou KOUROUMA,
Ayi Kwei ARMAH, Josette ABONDI 2L’écriture de la mise en crise a suscité des malaises. Comment pouvions-nous
nous contenter de silences, de doutes et d’impasses ? Nous allions vers les
L’écriture de la mise en crise a suscité des malaises. Comment pouvions-nous écrivains pour nous rassurer et consolider notre foi en la cause des peuples MISES EN CRISEnous contenter de silences, de doutes et d’impasses ? Nous allions vers les
opprimés et exploités. Nous étions occupés à illustrer nos cultures et notre histoire
écrivains pour nous rassurer et consolider notre foi en la cause des peuples MISES EN CRISEpour le regard de ceux qui devaient nous juger et nous accorder un certificat
opprimés et exploités. Nous étions occupés à illustrer nos cultures et notre histoire Essais littéraires sur Bernard DADIÉ, d’humanité. Nous sommes sous ce regard depuis la controverse de Valladolid.
pour le regard de ceux qui devaient nous juger et nous accorder un certificat
Mais entre l’objet qu’on regarde et le sujet qui l’observe lequel doit Essais littéraires sur Bernard DADIÉ, Ahmadou KOUROUMA, Ayi Kwei ARMAH d’humanité. Nous sommes sous ce regard depuis la controverse de Valladolid.déterminer la méthode à utiliser ? Pour comprendre l’objet, il y a nécessité de
Mais entre l’objet qu’on regarde et le sujet qui l’observe lequel doit Ahmadou KOUROUMA, Ayi Kwei ARMAH Josette ABONDIse soumettre à ses propres lois afin de l’amener à s’exprimer, à dire son mal.
déterminer la méthode à utiliser ? Pour comprendre l’objet, il y a nécessité de Le critique n’est pas roi, l’œuvre est la seule reine. Le critique doit s’adapter.
se soumettre à ses propres lois afin de l’amener à s’exprimer, à dire son mal. Josette ABONDILes nouvelles œuvres sont plus exigeantes pour les lecteurs qui doivent faire
Le critique n’est pas roi, l’œuvre est la seule reine. Le critique doit s’adapter.
beaucoup plus d’effort pour les comprendre. Il ne suffit plus de reconnaître
Les nouvelles œuvres sont plus exigeantes pour les lecteurs qui doivent faire l’Afrique de nos ancêtres pour être sûr de comprendre. Il n’y a cependant
beaucoup plus d’effort pour les comprendre. Il ne suffit plus de reconnaître
pas de difficulté à articuler la guérison désirée et l’intérêt porté à la crise.
l’Afrique de nos ancêtres pour être sûr de comprendre. Il n’y a cependant Le metteur en crise n’est pas un masochiste ni un sadique. La mise en crise est
pas de difficulté à articuler la guérison désirée et l’intérêt porté à la crise. une manière de continuer à désirer un autre destin.
Le metteur en crise n’est pas un masochiste ni un sadique. La mise en crise est
Qui sont les auteurs que nous considérons comme des metteurs en crise ?
une manière de continuer à désirer un autre destin. Certains sont d’anciens écrivains quand d’autres arrivent nouvellement sur la
Qui sont les auteurs que nous considérons comme des metteurs en crise ?
scène littéraire africaine. La majorité d’entre eux sont des Ivoiriens mais les
Certains sont d’anciens écrivains quand d’autres arrivent nouvellement sur la problèmes abordés sont africains dès lors qu’ils affectent l’ensemble de notre
scène littéraire africaine. La majorité d’entre eux sont des Ivoiriens mais les continent. L’objectif est de faire connaître les nouveaux et, pour les anciens,
problèmes abordés sont africains dès lors qu’ils affectent l’ensemble de notre
de proposer de nouvelles lectures.
continent. L’objectif est de faire connaître les nouveaux et, pour les anciens,
de proposer de nouvelles lectures.
Le Professeur Sery Bailly est spécialiste de littérature et
civilisation africaines anglophones. Il a été militant syndicaliste
Le Professeur Sery Bailly est spécialiste de littérature et (Synares) et des droits de l’ homme (Lidho) avant d’occuper
civilisation africaines anglophones. Il a été militant syndicaliste
des postes ministériels (Enseignement supérieur et Recherche
(Synares) et des droits de l’ homme (Lidho) avant d’occuper scientifique puis Communication). Il a également été député
des postes ministériels (Enseignement supérieur et Recherche
de Daloa (2000-2010). Sur la crise ivoirienne il a publié
scientifique puis Communication). Il a également été député Deux guerres de transition : Guerres civiles américaine et ivoirienne (2003),
de Daloa (2000-2010). Sur la crise ivoirienne il a publié Ne pas perdre le Nord (2005) et Écrits pour la démocratie (2010).
Deux guerres de transition : Guerres civiles américaine et ivoirienne (2003),
Sur la culture ivoirienne, il a écrit Tiagouri Tapé dit Vraiment (1999)
Ne pas perdre le Nord (2005) et Écrits pour la démocratie (2010). et Regards culturels (2010).
Sur la culture ivoirienne, il a écrit Tiagouri Tapé dit Vraiment (1999)
et Regards culturels (2010).
ISBN : 978-2-343-02933-7
25,50 €
25,50 €
Sery Bailly
MISES EN CRISE
Sery Bailly
MISES EN CRISE
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MISES EN CRISE























SERY Bailly













MISES EN CRISE


Essais littéraires

sur Bernard DADIÉ, Ahmadou KOUROUMA,
Ayi Kwei ARMAH, Josette ABONDIO...





Déjà parus :

Tiagouri Tapé dit Vraiment (1999)
Deux guerres de transition : Guerres civiles américaine et
ivoirienne (2003),
Ne pas perdre le Nord (2005)
Ecrits pour la démocratie (2010).
Regards culturels (2010).
Porteur d’espoir, Harmattan 2013

INTRODUCTION

Peut-on parler de littérature sans continuer de croire en la force des
mots ? Nombreux sont ceux qui en Afrique ont succombé ces
dernières années à la tentation de recourir aux armes. Il en est ainsi
parce qu’ils sont venus à douter de l’action de la parole. Il leur est
apparu que seul l’argument de la violence pouvait débloquer les
pannes d’alternance et de transition démocratique.
Or, la violence a montré ses limites. Elle ne fait que se reproduire
et produit plus de morts que de résurrections. Elle ne sait que se
répandre comme les métastases d’un cancer social. Les morts ou les
mots ? Voilà le nouveau choix qui nous interpelle !
Avec le film The Great Debaters, Oprah Winfrey et Denzel
Washington ont proposé au public une célébration de la parole. Pour
nous réconcilier durablement avec la parole, nous devons, comme ils
l’ont montré, en retracer l’histoire. Si nous voyons à quel moment la
pluie a commencé à nous battre, selon la formule de l’écrivain
nigérian Chinua Achebe, nous saurons comment sécher à la fois nos
larmes et nos corps. La crise est assurément la conscience des drames
qui font souffrir, mais elle est surtout la remise en jeu de nos destins
individuels et nationaux.

I. DAMFO OU ESUMAN ?

Dans son roman historique intitulé The Healers, l’écrivain ghanéen
Ayi Kwei Armah nous présente deux personnages appelés à choisir
entre la connaissance et le pouvoir. Damfo, l’un des deux
personnages, se tient à distance de la cour royale, convaincu que tous
les thérapeutes doivent adopter cette attitude selon l’un des sept
commandements de leur métier. Esuman, l’autre personnage, préfère
utiliser ses connaissances pour obtenir des faveurs de la royauté.
Chaque intellectuel est appelé à choisir entre ces deux positions. Il
n’y a aucune chance que je m’identifie à Esuman. Je ne partage pas
ses valeurs ni ne vois aucune raison de collaborer avec des
personnages aussi répugnants que ceux qui incarnent la royauté.
En revanche, je comprends bien les motivations de Damfo et les
tentations contre lesquelles il veut nous prévenir et protéger. Il a
raison de vivre dans la forêt de l’Est qui promet à la fois la sécurité et
7la renaissance à chaque lever de soleil. Ce point cardinal est opposé à
l’Ouest où les valeurs se couchent avec l’astre solaire. C’est à l’Ouest
que se trouve le désert égoïste qui ne sait pas partager mais est assez
fort pour puiser et épuiser l’énergie des autres.
Je vois cependant qu’à la fin, Damfo participera à la défense de
Kumasi contre l’invasion des troupes britanniques. Il remet Asamoa
Nkwanta sur pieds pour qu’il conduise les guerriers ashantis au
combat. Il s’implique dans le travail de libération qu’il appelle
guérison. En effet, le travail des thérapeutes consiste à guérir les
esprits davantage que les corps malades. C’est dans ces esprits remis à
l’endroit, débarrassés de tout complexe, que la liberté peut s’enraciner
et se reproduire.
L’ascétisme qui accompagne son engagement n’est pas facile à
vivre pour tous les hommes. Il le sait et le comprend. La seule
exigence véritable de Damfo, c’est de pouvoir distinguer entre le
temps des semailles et celui de la moisson. Cela permet de faire les
sacrifices nécessaires et d’éviter les divisions et conflits qu’entraîne la
convoitise des biens matériels. Ces derniers, en effet, ont conduit
Esuman à sa perte après la chute de ses protecteurs. Il a compromis
ses valeurs pour d’autres, moins durables, plus difficiles à défendre.
Damfo sait que le destin d’Esuman n’est pas une fatalité. Tous ceux
qui vont à la cour ne sont pas des courtisans. Il n’aurait pas permis à
Asamoa Nkwanta de retourner à la cour. Il ne se fait pas beaucoup
d’illusion mais pouvait-il demeurer insensible au sort de l’Ashanti ? Il
était sans doute aussi convaincu qu’une occasion s’offrait au jeune
Densu de connaître de près la nature de l’aristocratie et d’apprendre
pourquoi la collaboration est impossible avec elle.
Damfo comprendra alors que je m’intéresse à la promotion de
valeurs comme la justice, la vérité et la raison, aussi bien dans
l’ensemble de la société que parmi les élites dirigeantes. Sur ses
traces, j’ai participé à diverses actions menées par mes congénères
pour éclairer les esprits de nos compatriotes dans les domaines de
l’activité culturelle, syndicale et politique. Mon expérience
personnelle m’a permis d’avoir une idée concrète de la crise de la
démocratie en Afrique et des efforts investis pour l’en guérir.
Le danger de se compromettre est réel mais les thérapeutes
doiventils douter de leur propre capacité de résistance, se priver des
connaissances pratiques qui leur permettront de poursuivre leur
combat ? Ils sont gardiens à la fois de la mémoire des luttes du passé
et de l’espoir d’un monde plus ouvert et plus gratifiant. Ils sont
8médiateurs entre les hommes d’action et les poètes, entre ceux qui
chantent la geste des anciens et ceux qui rêvent et prophétisent, entre
des hommes pratiques et des visionnaires. Il en est ainsi parce qu’ils
ont su les accompagner sur le chemin du courage dans le voyage de
l’espoir.

II. NATIONALISTES ENSEMBLE

Nous savons que les poètes et les politiciens ont commencé ce
voyage ensemble. En 1956 en France et en 1959 en Italie, ils se sont
retrouvés en congrès pour définir la voie à suivre. Césaire était là.
Senghor était là. Sékou était aussi là. Neto était médecin, homme
politique mais aussi poète. Ils savaient tous que le chemin était
parsemé d’embûches mais ils étaient sûrs du soutien de leurs peuples.
En tout cas, les poètes ont chanté les nouveaux rivages de
l’indépendance. Ils ont même dansé le cha cha cha, selon le romancier
nigérian Chinua Achebe. Aucun nuage ne permettait de douter que la
fraternité et l’harmonie continueraient encore longtemps. Dans sa
pièce The Black Hermit, le kényan Ngugi reconnaîtra que les
Africains ne pouvaient imaginer que leurs propres frères puissent les
soumettre à des traitements humiliants et douloureux. Ceux qui
avaient combattu ensemble ne pouvaient s’entretuer. L’histoire du
pouvoir dans le monde était connue mais nous avons pensé que
l’Afrique ferait exception. Comme dirait le tunisienne Hélé Béji (Le
désenchantement national), c’était le temps de l’éblouissement
nationaliste.

III. LES CHEMINS SE SÉPARENT

Le réalisme, le cynisme et même la soif du pouvoir vont éprouver
l’unité des poètes et des politiciens. L’exercice du pouvoir a ses
exigences. Il y a des décisions dramatiques à prendre. Senghor a su
rendre la tragédie de Chaka qui a cru devoir sacrifier sa bien aimée
Nolivé parce que le pouvoir l’exigeait. Si elle a perdu la vie, les autres
pouvaient perdre la leur ou tout au moins leur liberté dans d’obscures
geôles. En quoi alors celle d’Assabou, du camp Boiro étaient-elles
différentes des autres, notamment celle de Grand-Bassam ? Il s’agit
toujours pour le pouvoir de se maintenir et de se reproduire. Tel
semble être devenu le but exclusif du pouvoir !
9Les poètes n’ont pas mis du temps à comprendre le changement de
direction. Le vent, en effet, soufflait dans une direction qui ne pouvait
plaire. Nokan en a témoigné dans Violent était le vent. Ils ont donc été
au nombre des premiers à dénoncer la trahison de l’espoir sur l’autel
du réalisme et de ce que, dans Sidjè ou la marche des femmes sur la
prison de Grand-Bassam, Nananfoué et Pouchet, son allié, appellent «
l’œuvre économique » (221). Les hommes politiques ont choisi leur
voie. Leurs adversaires parmi les poètes et les prophètes pleurent pour
la route qui n’a pas été empruntée, pour rappeler un poème de
l’écrivain américain Robert Frost, « The road not taken ». Quand les
visions se séparent, les chemins aussi se séparent, les hommes qui les
suivent également.
Les écrivains ne ménageront pas leurs anciens compagnons de
route. Ils les décriront tels qu’ils les voyaient et avec des mots qui ne
manquaient pas de traduire leur frustration et leur colère. Les règles
anciennes qui organisaient les discours et les relations entre membres
de la même société allaient refléter la séparation. Pour la première
fois, un auteur africain allait faire insulter la mère d’un des
1personnages sans détour et sans prendre de gant. Les mots et les
descriptions qui choquent venaient constituer la nouvelle écriture, une
véritable esthétique du choc. Les personnages eux non plus n’avaient
rien d’engageant. Ils n’avaient rien des héros dont nous avions rêvé,
d’hommes et de femmes confiants en leur capacité de création et de
réalisation, volontaires et déterminés à orienter le cours de l’histoire
africaine. La crise se manifeste de plusieurs façons. Au niveau
psychologique, les personnages sont minés par le doute, la déréliction,
le désespoir. Au niveau physique, ils sont secoués par des fièvres, des
vomissements, des diarrhées et la folie elle-même survient. Ils savent
qu’ils n’ont pas atteint leur destination mais ils éprouvent ce que l’un
d’entre eux, Solo Nkonam dans Why Are We So Blest ?, appelle «
sense of terminus » (sentiment d’être à un terminus). L’espace porte
les traces de ces combats perdus, comme dans toutes les guerres :
délabrements ici, saleté et pourritures là. Il s’agit d’histoires de
régression et d’espoirs déçus.
Ces récits de regrets, d’échecs et de doutes ont été vécus presque
comme des trahisons, des manières de saper le moral des troupes.

1 En utilisant l’expression « espèce de babouin sans ses deux » dans L’âge d’or n’est
pas pour demain, Josette et Robert Mane ont manqué de voir cet aspect. La manière
d’insulter, en effet, est aussi une dimension de la culture.
10Comment ces personnages pouvaient-ils relever les défis de
l’indépendance et maintenant du parti unique ? Les nationalistes
comme les marxistes ne pouvaient pardonner cette reddition
intellectuelle et politique. Ils ont toujours été inspirés par la force des
résistants et révolutionnaires qui avaient combattu dans les conditions
les plus défavorables. C. Achebe a exprimé son désaccord et critiqué
les nouveaux auteurs avec une fermeté indiscutable (Voir Morning Yet
On Creation Day). D’autres écrivains ont avoué leur malaise face à
cette nouvelle écriture. Comment pouvions-nous nous contenter de
silences, de doutes et d’impasses ? De quel usage le désespoir
pouvaitil nous être, nous qui allions vers les écrivains pour nous rassurer et
consolider notre optimisme et notre foi en la cause des peuples
opprimés et exploités ? En général, les nouveaux écrivains n’ont pas
été compris parce que triomphait une esthétique positive dans laquelle
nous étions occupés à illustrer nos cultures et notre histoire pour le
regard de ceux qui devaient nous juger et nous accorder un certificat
d’humanité. Nous sommes sous ce regard depuis la controverse de
Valladolid.
M’inspirant moi-même de théoriciens qui n’avaient pas
radicalement rompu avec la théorie du reflet, entre autres G. Lukács et
L. Goldmann, j’avais sévèrement critiqué le premier roman d’Armah,
L’âge d’or n’est pas pour demain pour son pessimisme. Depuis lors,
j’ai donné raison à mon aîné et maître feu Dailly Christophe, qui avait
2adopté une position finalement plus progressiste que la mienne.
J’ai eu le temps de battre ma coulpe et de reconnaitre mon
dogmatisme qui ne m’avait pas permis de voir que ces œuvres
nouvelles exigeaient une approche nouvelle. Entre l’objet qu’on
regarde et le sujet qui l’observe lequel doit déterminer la méthode à
utiliser ? Dire que c’est l’observateur, c’est privilégier son histoire à
lui, ses préjugés, en un mot ses œillères. Les points de vue émis en
diraient davantage sur la personne qui regarde que sur la chose
regardée. En l’occurrence ici, prévaudrait notre désir de voir
triompher la liberté, l’indépendance, la culture, la démocratie, le
progrès social. Mais comme chacun le sait, les désirs peuvent être
compromis par la route empruntée pour leur réalisation. Aveuglé, on
ne voit pas les personnages avec lesquels on chemine et qui doivent
porter le lourd fardeau de la libération. Ce qui nous menace n’est rien

2
Voir l’hommage que je lui ai rendu dans « Dailly Iroko Christophe, profil d’un
intellectuel », RIVEA, (Revue Ivoirienne d’Etudes Anglaises), No 1, 1995.
11moins que la tragédie dont le Roi Christophe a été victime. Il avait de
grands projets pour les siens mais il a ignoré l’état réel de leur force
morale, de leur capacité physique et tout simplement leur grande
fatigue causée par ces « voyages infructueux » (B.B. Dadié). Refuser
alors de se soumettre aux contours réels de l’objet regardé, c’est courir
le risque de ne pas entendre ses cris de désespoir, ses appels à la
compréhension, ses soupirs et ses gémissements. Pour comprendre
l’objet, il y a donc nécessité de se soumettre à ses propres lois afin de
l’amener à s’exprimer, à dire son mal pour que le diagnostic permette
de trouver les remèdes adéquats à la souffrance endurée. Le critique
n’est pas roi, l’œuvre est la seule reine.

IV. LE CRITIQUE DOIT S’ADAPTER

Au cours des années 83-86, l’occasion m’a été donnée de découvrir
d’autres approches de la littérature. Il est vrai qu’auparavant, avec le
célèbre professeur René Wellek, j’avais rencontré les formalistes
russes. Avant lui le professeur Kotchy nous avait fait trébucher sur le
nom de G. Lukács. Les deux maîtres m’ont fait prendre conscience de
mes limites en matière de théorie littéraire. M’étant alors surtout
appuyé sur Henri Arvon et d’autres auteurs français pour parler de
Lukács, R. Wellek m’avait vivement reproché de n’avoir pas affronté
l’auteur lui-même directement dans ses textes. Je pense avoir fait
preuve d’une humilité que je ne regrette pas. Depuis lors, je me suis
quelque peu rattrapé sur le théoricien hongrois et sa conception du
réalisme.
Ces premières rencontres allaient se trouver renforcées par ma
collaboration avec des collègues qui m’ont orienté vers l’Ecole de
Francfort. Avec ces chercheurs de disciplines diverses, nous avions
pris l’habitude de discuter de questions liées à la théorie esthétique en
général et littéraire en particulier. Ce fut une période de grandes
activités intellectuelles au cours de laquelle nous avons pu faire la
connaissance d’autres auteurs connus pour leur contribution à
l’avancement de la théorie. Malgré certaines difficultés, l’accès à des
auteurs comme Adorno, l’auteur de Théorie esthétique, W. Benjamin
et leurs successeurs dont M. Jimenez et P. Zima, m’a ouvert des
perspectives que je ne pouvais soupçonner.
Ces nouvelles lectures m’ont alors permis de jeter un regard
différent sur les auteurs désenchantés et amers, la génération des
12Soyinka, Ngugi, Armah, Kourouma, Awoonor et autres. C’est
l’époque où Memel-Fotê m’a offert Résurrection du mot d’un certain
Victor Chklovski, l’un des animateurs du groupe des Formalistes
russes. Grâce à cet ouvrage, j’entendais de nouveau le bruit de la mer
que les nouveaux auteurs africains avaient ramené à la vie. Ils avaient
ressenti la nécessité de renouveler leur rapport à la langue, aux
personnages et à l’espace.
Ce qui comptait donc c’était de savoir pourquoi ils avaient procédé
à ces changements et les buts qu’ils visaient en révolutionnant leur
écriture. Les personnages négatifs devaient nous libérer de la
fascination des héros nationalistes et de l’identification avec eux. La
scatologie qui domine leur espace veut mettre sous nos narines les
pourritures de la nouvelle époque et auxquelles nous aurions cherché à
échapper. Et s’il nous arrivait d’être choqués, nous devrions savoir
qu’ils ont atteint leur objectif : réveiller nos consciences trop
longtemps endormies. De quelle utilité seraient les regrets et les
malédictions que les défunts dirigeants des soleils des indépendances
ne pouvaient entendre ? Les leaders se tenaient à distance ou bien
étaient devenus durs d’oreille. Dans cette période de doute généralisé,
quel auteur pensait encore jouer à l’éducateur, ainsi que Chinua
Achebe l’avait recommandé (« The Writer as Teacher ») ? Qui avait le
cœur à enseigner et qui avait la patience d’écouter ? Qui détenait une
connaissance à faire partager ? Comment pouvait-on se distinguer des
statues de commandeur indiquant d’un bras autoritaire la direction à
suivre ? La vocation de ces dernières était de s’effondrer ou d’être
démolies.
Les nouvelles œuvres étaient plus exigeantes pour les lecteurs qui
devaient faire beaucoup plus d’effort pour les comprendre. Il ne
suffisait plus de reconnaître l’Afrique de nos ancêtres, leurs noms et
leurs rituels, pour être sûr de comprendre. La littérature s’était bien
éloignée de l’anthropologie. Ce nouveau territoire devait être reconnu
pour lui-même, parcouru selon sa propre superficie et son propre
relief. Il ne s’agit plus de ce qu’on veut entendre mais de ce qu’on
veut dire et qui a besoin d’être entendu. Plus d’attention devrait être
accordé au travail fourni qui était fortement impliqué dans la
production même du sens. La manière de dire faisait maintenant partie
de ce qui était dit et ne constituait plus seulement un véhicule pour
transmettre un quelconque message.
Cette nouvelle approche rappelle le travail de Damfo qui consiste
essentiellement à savoir écouter, à amener le malade à dire lui-même
13le mal et le remède. De là aussi la pratique du « watergazing »
(introspection dans une bassine d’eau) qui a permis au jeune Densu de
lire en lui-même et de prendre conscience de ses désirs.
Ainsi, il n’y a pas de difficulté à articuler la guérison préconisée
par Damfo et l’intérêt porté à la crise. Il ne s’agit pas de célébrer
celleci mais de la comprendre et de relever le défi qu’elle constitue. En
effet, on pourrait se méprendre sur ce qui apparaitrait comme une
fascination de la crise, un effort pour en faire la promotion
intellectuelle. Le metteur en crise n’est pas un masochiste ni un
sadique. Il n’est pas question de donner des moyens à la crise pour
qu’elle se reproduise dans nos vies individuelles et nationales. En
refusant d’être un marchand d’illusions, il n’est pas pour autant un
distributeur de désespoir. En mettant en crise les valeurs du général
Nkwanta, Damfo lui fait comprendre le monde et la place qu’il
pourrait y occuper.
Etudier les mises en crise effectuées par nos auteurs doit nous
conduire vers une nouvelle espérance. Le but est de reconstruire les
anciennes certitudes, celles du temps où Ngugi Wa Thiong’o du
Kenya, Zegoua Nokan et Ahmadou Kourouma de Côte d’ivoire
disaient en chœur qu’il n’est pas de nuit que ne vainque le jour.
Les douleurs de la crise ne doivent pas faire perdre de vue qu’il
s’agit d’un nouveau réveil. Tel est le sens qui se dégage de ce
paragraphe sur lequel Sidjè s’ouvre :
Un premier coq chanta et, comme si ce premier chant était le
signal du réveil de toute les basses-cours du voisinage, les
cocoricos se succédèrent pendant la demi-heure suivante,
tantôt tout proches, tantôt si lointains que l’on pouvait à peine
les deviner. Puis ce fut au tour des compagnies de tisserins
peuplant des palmiers chauves de saluer bruyamment la
naissance du nouveau jour. Puis encore, comme à son
accoutumée, le famélique chien jaune du voisin aboya
paresseusement sa rogne d’être dérangé tous les jours à cette
même heure matinale. (p. 1)

Zakouato, l’oiseau mythique qui aurait dû annoncer la crise, a failli.
Celle-ci est donc survenue. Nous voici dans les basses-cours et,
pardelà la calvitie des palmiers, la couleur jaune et la paresse du chien
famélique, nous devons voir « la naissance du nouveau jour » et
l’adhésion exprimée aussi bien par les bruits des coqs et des tisserins
14que par l’aboiement du chien. L’écrivain se trouve dans la position du
Dan’o dont le réveil devance toujours celui de toutes les basses-cours.

V. LE SENS DE LA MISE EN CRISE

Ayant compris que les écrivains sont des producteurs de sens
(Pierre Macherey, Pour une théorie de la production littéraire, 1967),
il était urgent de reconnaitre leur travail et de le rentabiliser. C’est une
manière de leur rendre hommage. Á partir de la conscience de
l’importance de la construction, nous pourrons travailler à notre
propre reconstruction et à celle du monde. La créativité conduit à la
reconstruction de soi.
Que faut-il donc attendre de ces mises en crise ? Non pas qu’elles
viennent nous sauver, car nous avons déjà eu notre expérience du
messianisme. Personne ne sauvera personne, c’est l’ensemble de la
communauté qui doit prendre son salut en charge.
Avec la mise en crise nous apprenons à ne pas subir. C’est nous qui
agirons en revendiquant nos blessures et nos malheurs. Ne pas subir,
c’est assumer toute notre histoire avec ses Saïf, Koyaga, Nananfoué,
et autres Ndugu Pakansa. C’est dire que leur pouvoir sexuel leur a
donné des descendances dignes d’éloge mais aujourd’hui, c’est leur
impuissance qui nous afflige. Nous n’avons pas peur de voir leur
nudité et d’en parler car nous ne pouvons être plus maudits que nous
ne le sommes déjà. S’insulter soi-même, c’est ôter toute insulte de la
bouche de ceux qui seraient tentés de nous humilier. Qui peut se
moquer de nous quand nous avons nous-mêmes dit combien nous
3étions risibles ? Comme tous les condamnés qui choisissent leur
mort, nous pensons ainsi maîtriser notre destin jusqu’au dernier
souffle, regarder dans les yeux ceux qui exécutent la sentence.
Le sort que nous avons choisi d’assumer n’est naturellement pas
celui pour lequel nous avons lutté. La mise en crise est une manière de
continuer à désirer un autre destin. Qu’on ne se méprenne donc pas
sur le sens de la sexualité qui envahit les pages de ces auteurs. Honte à
ceux qui croient qu’il s’agit de pornographie. C’est le désir de la vie,
le désir de l’autre. Les voyeurs sont de la famille de ceux qui ont

3
C’est le principe qui est sans doute à la base du genre zouglou, cette forme
musicale créée par les jeunes ivoiriens et qui manie l’ironie à souhait.
L’antihéroïsme qui marque leurs œuvres, les personnages comme leur histoire, est
comparable à celui des écrivains qui pratiquent la mise en crise.
15toujours voulu nous exploiter sexuellement et économiquement et ne
peuvent donner un autre sens à ce qu’ils voient. Ils auraient aimé
détruire en nous tout désir, toute envie et toute volonté. L’homme qui
désire est toujours dangereux car il est insatisfait et capable de sentir
les injustices, à défaut de comprendre les raisons qui les produisent. Il
est donc capable de se révolter. Il n’est pas mort mais seulement
endormi et donc susceptible de se réveiller à tout moment.
Albert Jacquard a raison d’associer les besoins au présent et le désir
à l’avenir :
Les besoins sont essentiellement liés à des impératifs de la
nature, les désirs à des épisodes de l’aventure. Ils s’inscrivent
dans deux domaines distincts de notre avenir. (…) La
puissance du désir vient de ce qu’il se réfère à l’avenir. Si
pressé soit-il, ce désir concerne des instants futurs, tandis que
le besoin existe au présent. Nous sommes au cœur de la
spécificité humaine. L’espèce humaine est l’espèce qui a
4inventé l’avenir.

Oui, les politiques ont beau offrir du pain et des jeux, le désir
demeure têtu et menaçant pour leur ordre.
C’est le désir qui nous unit, Mamie Wata et nous. Elle est présente
chez des auteurs aussi différents que Kofi Awoonor, Ayi Kwei Armah
et Marcel Amondji. Même s’il lui arrive de prendre part à nos
combats, elle représente pour nous la beauté de l’amour. Sa présence
entretient en nous le désir d’aimer et d’être aimés. Même la souffrance
qui résulte de son absence, ou de son retour dans la mer, nous rend
plus créatifs, constate Baako Onipa, personnage de Fragments
d’Armah. Nous attendons son retour dans la tristesse mais aussi dans
la ferveur. Au bord de la mer, nous scrutons l’horizon et vivons notre
solidarité avec les vagues. Celles-ci vont et viennent pour nous dire
que l’histoire n’est pas terminée, qu’elle n’a pas de fin comme certains
idéologues voudraient nous le faire croire. Qui peut dire que les
Soundjata d’aujourd’hui sont condamnés à être paralysés et faibles
face aux Soumangourou Kanté de notre temps ? Travailler à sortir de
la crise fait partie de notre engagement.
Même la folie ou le « fatôya » que chante Meiway, l’artiste
ivoirien, et que célèbre l’ingénieur Mouramane Fofana dans son Rêver
le progrès, n’est pas une crise qui détruit totalement. En effet, pour un

4 A. Jacquard, Nouvelle petite philosophie, Stock, 2005, pp. 50, 54 et 55.
16Africain, rêver d’envoyer une fusée sur la lune, c’est de la pure folie.
Or voilà une folie à laquelle nous devrions tous succomber ! De
même, le fou de Fragments est toujours à la recherche des valeurs
perdues au fond de l’eau du fleuve, symbole d’une fécondité
contrariée par une certaine histoire.
Mettre en crise, c’est donc secouer et ébranler les anciennes
fondations de notre monde pour faire émerger de nouvelles qui
correspondent aux réalités d’aujourd’hui. Il s’agit de les faire
s’effondrer de l’intérieur et non de les soumettre au siège de héros
sans peur ni reproche. Le projet est de faire tomber toutes les forces
qui entravent notre imagination, notre volonté et donc notre liberté.
Les œuvres dominées par la crise sont de leur temps. Les auteurs
n’ont pas inventé les guerres qui affligent nos peuples. Ils veulent
seulement aider à les faire comprendre et à les résoudre. Si nous
savons tirer des leçons des paroles de Damfo, nous nous éloignerons
de la prison du matérialisme, les espaces de pouvoir ne seront plus des
lieux de perdition, c’est-à-dire des cours royales où on intrigue pour
manipuler, diviser et posséder. Ce qu’il faut retenir de The Healers, ce
roman de sortie de crise, c’est l’erreur de la vieille Nyaneba qui
voulait à tout prix voir la guérison sociale avant sa mort. Praso, le
village des thérapeutes, a été détruit par ce mauvais rapport au temps.
Damfo a laissé faire pour que l’expérience seule nous enseigne. A
nous de savoir alors comprendre pour apprendre à prendre le temps de
semer.
Qui sont les auteurs que nous considérons comme des metteurs en
crise ? Certains sont connus et d’autres le sont moins. Certains sont
d’anciens écrivains quand d’autres arrivent nouvellement sur la scène
littéraire africaine. La majorité d’entre eux sont des Ivoiriens mais les
problèmes abordés sont africains dès lors qu’ils affectent l’ensemble
de notre continent. L’objectif est de faire connaître les nouveaux et,
pour les anciens, de proposer de nouvelles lectures.
Il importe d’aborder toutes les questions liées aux personnages et à
leurs mésaventures d’une manière telle que ceux qui ne sont pas des
littéraires par profession puissent s’y intéresser. Nous devons
percevoir ensemble les enjeux qui nous concernent tous en tant que
communauté nationale, continentale et humaine.




171
HOMMAGE A
5AHMADOU KOUROUMA

J’ai eu l’honneur et le grand privilège de compter notre très regretté
Ahmadou Kourouma au nombre des personnalités extérieures de
l’UFR Langues, Littératures et Civilisations que je dirigeais à
l’époque. Venance Kacou, le Directeur Général des Editions CEDA et
lui n’ont fait aucune difficulté pour nous honorer et nous soutenir. J’ai
le plus grand respect pour ces deux personnalités.
S’agissant de l’écrivain Kourouma, j’ai eu l’occasion de dire en
quoi il est un grand écrivain et en quoi nous avons besoin de
comprendre ses œuvres pour mieux affronter notre temps. Par le rire,
il est un personnage rabelaisien. Par ses œuvres, il est comparable à
Rabelais. En janvier dernier, à l’invitation de notre compatriote
l’écrivain Amadou Koné, je lui ai encore rendu hommage à
l’université Georgetown de Washington.
J’ai toujours considéré Kourouma comme un grand aîné à qui je
voue un profond respect et une grande admiration et auprès duquel je
pouvais trouver la sécurité. Au cours d’un débat que je devais
coanimer, devant mon peu d’empressement à me battre pour prendre la
parole, le grand frère l’a fait à ma place. Je suis sûr que, comme
Voltaire, il se battrait pour que je parle tout en n’étant pas d’accord
avec moi.
Mourir à l’étranger est une double tragédie. On n’est pas revenu et
on ne peut plus revenir. C’est à nous qu’il revient de faire aboutir cette
quête inachevée.
En tant que maître de l’esthétique négative ou critique, il
correspond à cette phase liminale de notre histoire. C’est précisément
en raison de cela qu’il fait à la fois partie de la solution et du
problème. Interpellés simultanément, le négatif et le positif ne peuvent
que se marcher sur les pieds et si nous ne savons les articuler et les
ordonner, nous risquons de trébucher. J’aborde mon témoignage sous
cet angle théorique pour ne pas revenir sur des incompréhensions qui
ont failli conduire à des polémiques. D’aucuns ont été choqués que je

5
Intervention au cours de l’hommage organisé par le Groupe d’Etude de Littérature
Francophone (GERLIF) de l’Université d’Abidjan.
19dise mon désaccord. Cela est plus grave que le désaccord lui-même
dont l’objet, dans la durée, est condamné à devenir dérisoire.
Contrairement à d’autres, j’ai été heureux que le Président de la
République lui ait épargné le lourd fardeau du Forum pour la
Réconciliation nationale. L’art de la synthèse est toujours périlleux
surtout dans une société qui avait rompu avec les charmes de la
dialectique.
Kourouma fait partie de ceux qui ont conforté et enraciné la
tradition critique après le temps de l’engagement nationaliste. Il
s’attend à ce que nous suivions ses traces. Cela ne peut se faire que si
la critique s’applique à la critique, dans une démarche réflexive
rigoureuse et généreuse. Critiquer un grand maître de la critique, c’est
le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre. Notre aîné n’a pas pu
aller avec nous jusqu’à la sortie de cette crise. Suivons la direction
qu’il nous laisse.
La liminalité doit être reconnue pour ce qu’elle est : possibilité,
chance. La dictature dit « soyez clairs » ou « que proposez-vous ? »
Elle croit ainsi effrayer ce qui veut advenir. Elle pense ainsi
disqualifier le rêve qui est suspendu entre le passé qu’on refuse et
l’avènement de ce qu’on désire. La figure du dictateur vient-elle alors
épuiser et éteindre la lignée des personnages agissants ? La critique se
poursuit par des « oui, mais » que l’homme d’action doit comprendre.
Les chemins peuvent diverger, l’essentiel est que chacun avance vers
la destination dont nous avons rêvé.
Cependant, il ne s’agit pas de s’enraciner dans l’ambivalence. Si
nous sommes des sujets liminaux, des hommes du seuil (threshold
people, comme dit V. Turner), nous devons faire aboutir le
mouvement sans y mettre fin. Le mouvement, n’est-ce pas le passage
d’une étape à une autre ? Nous devons aller jusqu’au bout des rites de
passage. Pour qu’il en soit ainsi, il n’y a pas d’autre remède que le
débat. Chacun est interpellé pour réconcilier le négatif et le positif
dans une démarche dialectique.
Si les donsow sont des « fendeurs de brousse », c’est pour avancer
et arriver à une clairière inédite et non pour chanter les mérites de la
brousse. Dans En attendant le vote des bêtes sauvages, notre
grandfrère écrit « Toutes les révolutions, toutes les luttes pour la liberté des
peuples de la savane ont été initiées par les chasseurs » (315). C’est ce
qui fonde son optimisme et le fait dire « La nuit dure longtemps mais
le jour finit par arriver » (381) Que dire alors de ce temps d’éclipse
prolongée ?
20Toute rébellion se situe entre deux ordres : nature et culture,
contestation et pouvoir, justice et chantage, vie et mort. Il faut mourir
comme rebelle pour renaître comme citoyen et dirigeant. Or les
rebelles veulent bien mourir mais à condition de s’enterrer eux-mêmes
! Un cadavre ne peut s’enterrer lui-même. De là vient toute la
difficulté quand des croque-morts veulent en profiter et cherchent à
utiliser comme croquemitaine un mort qui n’est pas mort ou qui ne
veut pas mourir. Une situation de ni guerre ni paix est un état de
liminalité permanente. Voici que des rites de passage deviennent des
rites de blocage ! Voici que des rites d’inversion persistent à être des
rites de renversement ! Le sujet liminal est bisexuel. Il ne peut dire : «
je vais vous montrer que je suis un garçon pile qui a mis l’eau dans
coco »
Oui, comme nous le dit V. Turner (The Ritual Process), c’est en
sortant de la liminalité, en émergeant du seuil qu’on acquiert droits et
devoirs.
Je fais cette analyse comme ma contribution aux mélanges que
nous offrons au grand-frère qui nous a quittés. Mort, je pense qu’il
continue de dialoguer avec nous. Son engagement en faveur du
dialogisme est le legs le plus précieux qu’il nous laisse en héritage.
Il nous faut aller jusqu’au bout du rituel pour être dignes de la
mémoire de « Donsonba ». Qu’il repose en paix et nous accompagne
vers la paix.

















212
6KOUASSI KOKO … MA MERE :
UNE MISE EN CRISE DE L’AUTO-ALIENATION

Le roman de Josette D. Abondio, Kouassi Koko … ma mère,
présente la tragédie d’une jeune fille traumatisée par le matérialisme
impitoyable de sa mère. Aucun lecteur ne peut le nier. Mais en même
temps je ne peux m’empêcher d’entendre résonner à mes oreilles les
mots d’un député ivoirien souhaitant être recolonisé par la France
7plutôt que d’être colonisé par l’Afrique du Sud . Il me semble qu’il y
a un lien entre les aspirations de la mère et du représentant du peuple
ivoirien. Les deux personnages veulent que leur destin soit lié à celui
de l’ancien colonisateur. Ils pensent qu’ils ont le choix qu’entre deux
formes de colonisation, la liberté étant bien au-delà de leur horizon.
Kouassi Koko, la mère, n’est pas seule à avoir choisi cette voie de
la soumission. Elle y est engagée avec d’autres femmes aussi aliénées
qu’elle. Toutes n’ont été encouragées dans cette option aussi bien par
son défunt « mari », Armand de Ressac, que par son ami Desnoirets,
deux personnages emblématiques de l’ordre colonial qui aspire à
posséder pour vaincre ses propres angoisses.
En face de ce groupe de personnages actifs dans la promotion de la
mise sous tutelle des Africains, se positionnent la jeune Sophie, fille
d’Armand de Ressac, et Julien, le fils de Desnoirets. La première qui
souhaite être intégrée dans l’univers colonial sur une base d’égalité et
d’affection, sera objet d’un désir de possession qui la conduira à sa
désintégration. Le second vit son association avec le milieu colonial
comme une crise et son refus de se soumettre fera de lui un allié pour
Sophie dont l’intervention précipitera tout de même sa complète
désintégration mentale.
Olivier, ce personnage qui agit en tant que médecin et marque aussi
sa solidarité d’homme, est un témoin privilégié de cette destruction
humaine. C’est lui qui recueille le récit de Sophie. Grâce à lui, nous
savons que celui-ci est le produit de la compétition de deux voix qui
se sont disputé son attention et ont voulu imposer chacune sa vérité.

6 Josette D. Abondio, Kouassi … ma mère, Edilis, 1993.
7
Voir l’interview du député Gouali Dodo dans le journal Le patriote du 30 janvier
2007.
23

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