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AGGLOMÉRATION SPATIALE ET PERFORMANCES DES RÉGIONS EUROPÉENNES
Mathieu Crozet Maître de conférences université de Paris-I Vacataire, groupe de projetEurope
n° 14 Novembre 2005
SOMMAIRE
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE Agglomération et croissance : principes théoriques
1.Externalités : définition et nature 1.1. Typologie des externalités
1.2. Externalités et innovations 1.3. Le rôle de la concurrence 2.Croissance et agglomération 2.1. Lagglomération spatiale, moteur de la croissance ? 2.2. Économie géographique et dynamiques de croissance 3.Quels enseignements pour les Objectifs de Barcelone ?
DEUXIÈME PARTIE Agglomération et croissance : vérifications empiriques
1.Urbanisation, densité et croissance 2.Accès au marché et performances économiques 3.Tissu industriel et performances économiques des territoires
TROISIÈME PARTIE Léconomie de la connaissance contre léconomie régionale ? Les clés du débat européen
1.Les investissements en R & D de lUnion européenne 1.1. Intensités de R & D 1.2. Budgets publics de dépenses de R & D
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2.Localisation de linnovation et performances économiques des régions 2.1. La concentration spatiale de linnovation et des industries high-tech
QUATRIÈME PARTIE Larbitrage cohésion  croissance en Europe : évidences économétriques
1.Équation estimée, données et méthode économétrique 2.spatiale au sein des NUTS1 : faits stylisésLinégalité 2.1. Lévolution des inégalités 2.2. Inégalité intra-régionale et niveau de développement 3.Résultats économétriques
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
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INTRODUCTION
Lanalyse présentée ici sinscrit dans une série de notes réalisées en 2005 par le groupeEuropesur la Stratégie de Lisbonne. Autour des enjeux de léconomie de la connaissance, le principe retenu a été de varier les approches, en se situant à chaque fois à linterface de plusieurs domaines politiques (R & D, compétitivité et santé dans Regards Prospectifs n° 2 et n° 3 ; environnement et compétiti-vité dans le Cahier du Plan éco-technologies à paraître). Il sagit ici de tester certaines hypothèses dans le cadre des débats à linterface des poli-tiques de cohésion et de compétitivité. En mars 2000, le Conseil européen de Lisbonne a dessiné les contours dune nouvelle stratégie économique et sociale pour lUnion européenne. Elle sarticule autour de trois piliers (éco-nomique, social et environnemental), reconnus interdépendants, et vise à redynamiser la croissance de lUnion européenne dans le contexte de la mondialisation.
Le renforcement du potentiel de recherche et technologique est un des leviers prioritaires mis en évidence. Le Conseil européen de Barcelone (2002) a renforcé cette proposition en donnant à lUE lobjectif daccroître rapidement les dépenses en R & D afin datteindre 3 % du PIB en 2010. La question des orientations de poli-tique économique esquissée à Lisbonne et Barcelone a pris un tour nouveau en 2005 : réévaluation à mi-parcours du processus, mais aussi mise en place dune nouvelle com-mission, négociations sur les perspec-tives financières 2007-2013 de lUnion et émergence de nouvelles difficultés institutionnelles.
Par ailleurs, comme le note le rapport Kok réévaluant la Stratégie de Lisbonne, les objectifs avancés à Lisbonne et Barcelone sont encore
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loin dêtre atteints et leffort de poli-tique économique se doit dêtre nette-ment intensifié au cours des prochaines années, tant aux niveaux communau-taires que nationaux. Un recentrage sur certaines politiques publiques en vue de la croissance et de lemploi, ainsi quune meilleures mise en cohérence des différents champs ont ainsi été pro-posés. Cela tend à intensifier les débats autours des politiques économiques européennes et des équilibres budgé-taires publics associés. Même si la croissance des investissements en R & D doit passer par une participation financière accrue du secteur privé, la réalisation des Objectifs de Barcelone appelle, en effet, une certaine réorien-tation des politiques économiques communautaires et des pays membres. Associée à lélargissement et lappro-fondissement du marché intérieur, la mise en place de la Stratégie de Lisbonne imposerait de focaliser les politiques publiques sur les facteurs de croissance de long terme : lappro-fondissement du marché intérieur, le développement des infrastructures, la recherche et développement et lédu-cation. Dans le même temps, limpor-tance du soutien aux régions agricoles et/ou souffrant dun retard écono-mique devrait être reconsidérée.
Enfin, ces choix stratégiques pour lUE auront nécessairement des répercus-sions sur les politiques nationales. Les budgets nationaux auront à prendre en charge les domaines où lUnion se désengage, mais aussi à accompagner les décisions communautaires : les dépenses publiques de R & D et déducation sont en effet essentielle-ment le fait des États membres, et le budget communautaire ne pourrait suffire à satisfaire les Objectifs de Barcelone.
Ces arbitrages sillustrent bien sur la question de lobjectif de cohésion
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Introduction
régionale au sein de lUE. En effet, une politique volontariste de renforcement du potentiel technologique de lUnion peut affecter la cohésion spatiale de différentes manières :  les aides en faveur de la cohésion spatiale peuvent faire les frais dune intensification des efforts dinvestisse-ments publics dans léconomie de la connaissance ;  les interventions publiques de sou-tien à la R & D sont a priori plus effi-caces si elles ne sont pas saupoudrées sur lensemble de lespace commu-nautaire, mais ciblées sur les pôles les plus grands et les plus dynamiques. Or la concentration spatiale des soutiens à la R & D, moteur de la croissance, risque dengendrer un creusement sensible des inégalités spatiales ;  beaucoup dacteurs (politiques et économiques) ont dans lidée quune économie présentant un tissu écono-mique homogène sur lensemble de son territoire est moins efficace quune économie fortement agglomérée ; uvrer en faveur de la cohésion spatia-le reviendrait pourrait alors mener à une politique qui freinerait le dévelop-pement économique. Cest notamment ce qui a pu conduire à mettre dans le débat européen, des propositions de renationalisation de certaines poli-tiques de cohésion, notamment la poli-tique régionale.
Le premier point est affaire darbitrage de finances publiques. Nous ne le trai-tons pas explicitement, même si notre contribution devrait permettre dali-menter le débat sur cette question et si lapartie 3vise notamment à présenter des clés de ce débat. Le deuxième point nous semble bien étayé par de nombreuses analyses empiriques ; nous les passons rapidement en revue dans lesparties 2et3.Lobjectif de cette contribution est alors avant tout de proposer une analyse du dernier point.
Il serait réducteur de ne voir dans lopposition entre croissance globale et cohésion spatiale que la conséquen-ce dune réticence croissante des contributeurs nets au budget européen à financer le développement des régions périphériques. La réflexion est plus profonde et repose sur des para-digmes économiques bien établis. En effet, les avancées récentes dans la compréhension des dynamiques géo-graphiques de léconomie font ressortir une contradiction entre les objectifs de croissance globale et de cohésion spa-tiale. Cette opposition nest dailleurs que la version géographique dun dilemme récurrent de lanalyse écono-mique entre efficacité et équité. Notons que le récent rapport du grou-pePerroux, de même que la contribu-tion de Hubert Jayet dans le Cahier du Plan du groupe 5 n°Perrouxrevient sur cette question. Pourtant, il nest pas certain quil faille a priori opposer si directement lob-jectif de Barcelone à lobjectif de cohésion spatiale au sein de lUE. Les réflexions théoriques récentes permet-tent de mieux cerner les forces en jeu et daboutir à des conclusions plus nuancées. En tout état de cause, il serait imprudent de conclure trop rapidement quune politique volonta-riste dinvestissement dans lécono-mie de la connaissance favorisera nécessairement les régions centrales de lUnion au dépend des zones péri-phériques. Notre contribution sinscrit dans cette ligne. Elle a pour objectif de proposer un éclairage de ce débat en exami-nant la pertinence de larbitrage cohé-sion/croissance. Elle est donc une contribution à lestimation du coût éventuel de la Stratégie de Lisbonne en terme de déficit de cohésion spa-tiale. Elle est complémentaire des ana-lyses qui montrent les gains que lon peut attendre de cette stratégie et doit alimenter le débat politique en per-
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ALDWIN ARTIN Agglomeration and Regional Growth, in VERNONHENDERSON(J.) et THISSE(J.), ed.,Handbook of Urban and Regional Economics, volume 4, Amsterdam, North Holland Publishing, 2004. (2) Nomenclature des unités territo-riales statistiques. La nomenclature NUTS découpe lensemble du territoire de lUnion en un ensemble cohérent de régions. Chaque pays est divisé en plusieurs macro-régions (NUTS1) elles-mêmes divisées en NUTS2 puis en NUTS3.
mettant desquisser sur des bases robustes un bilan coûts/avantages dun basculement des objectifs de la poli-tique économique depuis la défense de la cohésion territoriale vers la , recherche dune croissance maximale à léchelle de lUnion. Nous cherchons dabord à en explici-ter les fondements théoriques en met-tant particulièrement en exergue les nuances de ce paradigme. Le fait quil faille faire un choix explicite entre les objectifs defficacité économique et déquité spatiale est effectivement sou-ligné par les développements récents de la théorie économique. Toutefois les analyses théoriques approfondies permettent aussi de mettre en avant quelques leviers de laction publique susceptibles de favoriser un partage inter-régional plus égalitaire des gains associés à la Stratégie de Lisbonne.
Par ailleurs, nous examinons les preu-ves empiriques dune opposition entre la cohésion spatiale et la croissance économique. Lintuition théorique et de nombreuses études empiriques soulignent lévidence de ce lien. Toutefois, la revue de la littérature que nous proposons montre que cette évi-dence repose sur des fondements encore fragiles, si bien que, de façon assez paradoxale, on ne dispose pas encore détude statistique sur données
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Introduction
européennes abordant cette question de manière directe1.
Ce Cahier du Plan propose donc une vérification empirique originale de larbitrage cohésion/croissance. On mesure, sur 66 macro-régions euro-péennes, linégalité intra-régionale par les écarts de niveau de vie entre les différentes subdivisions composant les régions. On estime ensuite économé-triquement linfluence du creusement des inégalités sur la croissance des macro-régions. Leffet observé est significatif : en moyenne, une aug-mentation de 10 % de lécart type des revenus par têtes des régions NUTS32 constituant une NUTS1 tend à engen-drer une croissance de cette région de lordre de 0,8 % à 1,3 %.
On montre aussi que cet effet nest pas systématique ; il est bien plus marqué pour les régions du nord de lUnion que pour les régions de Grèce, de la péninsule ibérique et du sud de lItalie. En fait, dans ces régions péri-phériques de lUE, la croissance sem-ble plutôt portée par une intensifica-tion des inégalités de densité de popu-lation (i.e. de lurbanisation), alors que dans les régions du Nord, cest surtout le renforcement de lagglomération de la production qui est associé à de meilleures performances en terme de croissance.
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PREMIÈRE PARTIE Agglomération et croissance : principes théoriques
Une grande part des réflexions théo-riques qui suggèrent lexistence dun arbitrage cohésion/croissance fait reposer les dynamiques de développe-ment économique sur linnovation et laccumulation de connaissances scientifiques. Ces raisonnements sap-puient sur deux caractéristiques parti-culières des savoirs technologiques. a connaissances servant d) Lesintrant à la production des innovations sont une source dexternalité dans la mesu-re où elles sont transmissibles dune firme à lautre, maisb) cette transmis-sion est rendue difficile par les barriè-res spatiales : les frontières des villes, des régions ou des pays, ou plus sim-plement la distance géographique. Ces deux hypothèses donnent aux modèles dinnovation et croissance leur dimension spatiale. Rien déton-nant à cela ; ces deux caractéristiques des connaissances nous ramènent aux éléments de base servant de fonde-ment à léconomie spatiale : on ne peut comprendre les dynamiques for-geant la géographie économique sans référence aux rendements croissants (et notamment aux externalités) et aux contraintes à la mobilité.
1. Externalités : définition et nature
Les externalités regroupent lensemble des conséquences fortuites des actions dun agent économique (producteur ou consommateur) sur les autres indi-vidus. Bien souvent, ces externalités constituent une vaste boîte noire, aux contours mouvants, qui renferme len-semble des relations que lanalyse économique se refuse dexpliquer. Il existe donc un grand nombre de sour-ces possible dexternalités. 1.1. Typologie des externalités
La congestion spatiale est un pour-voyeur naturel dexternalités négatives (pollution, embouteillages et autres
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saturations des biens publics, crimina-lité). Cependant, les externalités sont aussi des forces centripètes par excellence. Les externalités positives sont en effet indispensables à lexpli-cation des phénomènes daggloméra-tion résultant des choix de localisation des individus et des firmes. Les intro-duire dans la réflexion économique (en supposant toutefois que leur inten-sité décroît avec la distance séparant les agents) revient à admettre lexis-tence dun intérêt intrinsèque à la pro-ximité spatiale. On connaît de nombreuses classifica-tions des externalités. Les externalités non pécuniaires regroupent lensem-ble des influences hors marché, tra-duites directement au sein des fonc-tions de production et dutilité. Elles correspondent essentiellement aux échanges de savoir-faire et de connais-sances entre agents, et aux relations non économiques de la socialisation. Elles englobent donc les efforts de R & D ou les échanges informels de savoir-faire venant améliorer lefficaci-té des autres firmes de façon totale-ment fortuite, incontrôlable et imper-ceptible par la simple observation des marchés. Elles regroupent aussi le plaisir que les individus peuvent tirer des relations humaines et on considè-re généralement que ces interactions sont informelles. Cependant, des étu-des plus précises du fonctionnement économique, institutionnel et sociolo-gique des zones de concentration spa-tiale permettent dexplorer bien plus avant ces externalités. Les externalités pécuniaires regrou-pent, elles aussi, des interactions entre individus, non directement transcrites par des échanges marchands. Tou-tefois, elles ne sont en aucun cas exclues de la sphère organisationnelle des marchés. Elles représentent lin-fluence que chaque individu a, du simple fait de son activité écono-
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Première partie
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mique, sur la taille et les prix du mar-ché local. Les autres agents intégre-ront alors lactivité de cet individu à leur programme, sans faire ressortir un comportement grégaire ad hoc.
Ces deux types dexternalités positives viennent valoriser les choix de locali-sation dans les territoires accueillant déjà une activité économique impor-tante ; elles sont à lorigine des expli-cations économiques de laggloméra-tion spatiale. Ainsi, du côté de la demande, les firmes peuvent sagglo-mérer sur un même territoire pour tirer un avantage de la demande locale. Dès lors quil existe des entraves aux échanges commerciaux croissantes avec la distance, le choix de localisa-tion des firmes est guidé par la recher-che du meilleur accès au marché. Dans la mesure où les grands marchés sont aussi les localisations où la pres-sion concurrentielle est forte, les entre-prises font alors face à un arbitrage entre laccès au marché et la protection vis-à-vis des concurrents potentiels (cf. Hotelling, 1929 ; Anderson et Neven, 1991). Du côté de loffre (i.e.des conditions de production), les firmes génèrent un ensemble dexter-nalités, qui ont été identifiées par Marshall, puis explicités par Arrow (1962) et Romer (1986, 1990). Ces trois auteurs ont laissé leur nom à ce groupe dexternalités, connues sous le terme dexternalités MAR. On distingue géné-ralement trois externalités MAR :
La constitution dun bassin demploi spécialisé. La concentration des firmes dun même secteur permet de former et/ou dattirer une main-duvre qua-lifiée, disposant dun savoir-faire spécifique, exploitable dans toutes les firmes du secteur.
La concentration spatiale permet aussi la fourniture dune plus grande variété de biens intermédiaires, à un meilleur prix. La possibilité de trouver un grand nombre de fournisseurs spé-
cialisés dans une région est un déter-minant important du choix de locali-sation des firmes.  Les échanges informels entre indivi-dus et entre firmes voisines. Ces échanges peuvent a priori toucher tous les aspects du processus de pro-duction : linnovation et la maîtrise des technologies nouvelles, mais aussi le développement de techniques de gestion adaptées, la constitution plus ou moins maîtrisée de bien publics (réseaux de distributions, outils de logistique, développement dune image de marque locale...). On sup-pose le plus souvent que ces transferts sont non souhaités (du moins par la firme émettrice de linformation) et constituent de véritable externalités.
On peut cependant expliciter davan-tage ce type de transferts en faisant la part des échanges véritablement for-tuits et des actions de coopération plus ou moins institutionnalisées (ce dernier point est largement étudié par les analyses institutionnelles des dis-tricts marshalliens). On le voit, les externalités MAR sont spécifiques à un secteur dactivité donné et soutiennent les analyses théo-riques des pôles dactivité spécialisés (i.e.les clusters). À lopposé, Jacobs (1969) met en avant les bénéfices liés à la diversité de loffre de travail et din-puts. Les externalités de Jacobs sont donc des échanges inter-sectoriels qui expliquent de développement de pôles diversifiés (cf. Quigley, 1998). On apparente ces externalités à des exter-nalités urbaines : léconomie urbaine souligne en effet les bénéfices que les agents (firmes comme ménages) tirent dune offre diversifiée et des possibili-tés de rencontre multiples. 1.2. Externalités et innovations Chacune des externalités présentée ci-dessus constitue une force possible
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Agglomération et croissance : principes théoriques
dagglomération spatiale, à même de forger un pôle industriel ou urbain. Mais il apparaît aussi que chacune dentre elle est un canal de transfert des connaissances technologiques et/ou une incitation (extérieure à la firme) à innover. Ainsi, le lien entre agglomération et innovation est asso-cié étroitement aux déterminants mêmes de lagglomération spatiale. Cela accentue encore la pertinence, au-delà des questions darbitrages budgétaires, de la mise en relation des questions de la cohésion spatiale et de la stratégie de Lisbonne, fondée sur léconomie de la connaissance, cest-à-dire notamment le développement et la diffusion des innovations. Limportance de la demande locale (ou laccès au marché) ne peut avoir dinfluence sur les choix de localisa-tion des firmes que si ces dernières bénéficient déconomies déchelle associées notamment à lexistence de coûts fixes de production. Dès lors, la relation entre agglomération et inno-vation passe par des effets de taille : laccès à un vaste marché permet dat-teindre plus facilement la taille cri-tique nécessaire à lamortissement de linvestissement en recherche et déve-loppement.
Lexternalité MAR associée à un vaste marché du travail spécialisé est aussi un vecteur de transfert technolo-gique. Les échanges de connaissances passent ici, par exemple, par la mobi-lité inter-entreprises des salariés. De même, la proximité dun grand nombre de fournisseurs spécialisés, engendre des relations clients-fournis-seurs plus foisonnantes qui doivent faciliter les transferts technologiques et lintroduction de nouvelles techniques aux différents stades de la production. Enfin, la plupart des analyses des districts industriels associent générale-ment les échanges inter-individuels et
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inter-entreprises aux transferts de tech-nologies. Ceux-ci peuvent être for-tuits, ou bien associés à la mobilité des travailleurs, à des comportements dimitation et despionnage industriel, ou encore à une collaboration explici-te entre firmes. Au-delà dune classification simple des effets attendus de lagglomération spatiale, Duranton et Puga (2001) avancent une interprétation originale du rôle de lenvironnement géogra-phique dans le processus dinnova-tion. Ce faisant, ils dépassent le para-digme reposant sur lopposition entre externalités MAR et Jacobs. Ce modèle propose une explication micro-économique du rôle de la diver-sification industrielle des villes dans le processus dinnovation. Ils considèrent un ensemble de villes : certaines sont spécialisées dans le sens où elles abri-tent une population de travailleurs disposant dun savoir-faire spécifique, et dautres sont diversifiées et offrent une large palette de types de tra-vailleurs. Les villes diversifiées présen-tent alors une localisation idéale pour les firmes nouvellement créées qui sont encore à la recherche de la technique de production optimale Mais les fir-. mes mûres ont intérêt à se relocaliser dans le pôle spécialisé offrant un plus large bassin de travailleurs correspon-dant spécifiquement à leur demande. Ce modèle propose donc une réconci-liation entre les deux types dexternali-tés. Une analyse empirique simple menée sur les zones demploi en France confirme leur résultats théo-riques. 1.3. Le rôle de la concurrence Lanalyse de linfluence de la densité industrielle sur les processus dinnova-tion ouvre aussi sur la question du rôle de la concurrence dans les processus dinnovation. Lagglomération des activités en pôles spécialisés saccom-
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Première partie
Boone (2000) qui montre quil existe une relation non monotone entre la pression concurrentielle et la valeur des innovations. (4) Le lien entre ces théories et les dynamiques spatiales est abondamment commenté, notamment par Krugman (1995).
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pagne dune augmentation de la pres-sion concurrentielle qui influence les comportements stratégiques des fir-mes. Schumpeter (1939), Kirzner (1978), ou encore Porter (1990), sug-gèrent en effet que la concurrence sert daiguillon à la recherche. Certains développements théoriques plus for-mels de la relation entre concurrence et innovation mettent en évidence des résultats plus nuancés. Aghion et Howitt (1996), par exemple, souli-gnent que la distinction entre les deux types dinnovation est fondamentale : laccroissement de la concurrence conduit à la réallocation des dépenses de R & D de sorte à réduire linvestis-sement sur les innovations deprocess, mais à accroître les efforts portant sur la recherche dinnovations drastiques permettant la création de produits nouveaux3. De même, les analyses des courses à linnovation montrent que le jeu de la concurrence influen-ce la production apparente dinnova-tion, en déterminant le choix du pro-jet sur lequel les firmes investissent, et le choix de breveter ou non ses inno-vations. Toutefois, bien que lanalyse théo-rique mette en avant quelques effets négatifs de la concurrence sur linno-vation, les études empiriques, dans leur ensemble, viennent plutôt soute-nir lhypothèse dune relation positive (voir Galdon-Sanchez et Schmitz, 2002, pour une étude récente). Ainsi, la concentration spatiale des activités économiques, en augmentant linten-sité de la concurrence perçue par les firmes, serait à même daccroître les incitations à innover, et in fine la croissance économique.
2. Croissance et agglomération
Les externalités technologiques et pécuniaires sont issues dune réflexion dordre micro-économique, touchant à linfluence de lenvironnement des
agents sur leurs comportements et leurs performances. Cependant, elles apparaissent demblée comme une source de rendements croissants, sus-ceptible dentraîner léconomie dans un processus cumulatif de croissance économique. Lidée, défendue déjà par Marshall, selon laquelle les éco-nomies externes jouent un rôle central dans les processus dynamiques de la croissance se retrouve dans nombre danalyses modernes. Une conclusion arrive alors demblée : si les externalités qui participent aux dynamiques dagglomération spatiale sont aussi à lorigine de la croissance économique, alors les deux processus sont solidaires et font apparaître une opposition entre les objectifs normatifs de la croissance des revenus et de la cohésion spatiale. 2.1. Lagglomération spatiale, moteur de la croissance ? De façon plus ou moins implicite, les analyses économiques de la croissan-ce laissent entendre que lorganisation géographique des activités joue un rôle central dans les processus de développement économique4. En effet, les externalités pécuniaires tien-nent une place centrale dans les ana-lyses du décollage économique : les liens de sous-traitance (et plus généra-lement les effets multiplicateurs de la demande) doivent former, si lécono-mie ne rencontre pas de goulet dé-tranglement, une chaîne dexternalités pécuniaires à même de placer léco-nomie sur la voie de lindustrialisa-tion. Léconomie va croître dautant plus vite quun grand nombre de fir-mes va adopter des techniques moder-nes (intensives en capital), or ces fir-mes le feront dautant plus volontiers que la taille du marché sera importan-te. La survie dune activité industrielle ne pourra être assurée que si la taille du marché le lui permet, cest-à-dire si
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Agglomération et croissance : principes théoriques
une partie suffisamment importante de la population est employée dans lin-dustrie. Par ailleurs, un secteur de biens intermédiaires nest viable que si ses approvisionnements enintrants et ses débouchés vers dautres indus-tries sont assurés. Outre le parallélisme apparent entre ces mécanismes de développement économique et les explications théo-riques de la formation des aggloméra-tions spatiales, ces analyses du décol-lage industriel présentent implicite-ment un enracinement spatial. Dans la mesure où elles reposent sur une dichotomie entre les secteurs tradi-tionnels (agriculture et petite industrie) et lindustrie moderne bénéficiant de rendements croissants, la mécanique de lindustrialisation sappuie logique-ment sur une division entre espace rural et espace urbain.
Les travaux de Perroux, Hirshman et Myrdal, soulignent de façon plus explicite encore les relations entre lagglomération spatiale et la crois-sance. Ces analyses des processus de développement économique fournis-sent dailleurs lensemble des intui-tions et des concepts de base de la nouvelle économie géographique, et si les travaux plus récents permettent de mieux cerner les mécanismes en jeu, ils ne cherchent finalement qua mieux comprendre lintuition centrale de Perroux (1955) selon laquelle la crois-sance napparaît pas partout à la fois; elle se manifeste en des points ou pôles de croissance, avec des intensités varia-bles ; elle se répand par divers canaux et avec des effets terminaux variables pour lensemble de léconomie.
Il existe donc une forte proximité, voire une véritable filiation entre ces théories du développement écono-mique et les analyses récentes de léconomie géographique. Par ailleurs, les nouvelles théories de la croissan-
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ce, nées à la fin des années 1980, savèrent elles aussi très proche de léconomie géographique. Elles repo-sent sur la mise en évidence dun fac-teur particulier qui, bénéficiant de rendements croissants daccumula-tion, constitue un véritable moteur de croissance. Or les processus daccu-mulation de ces facteurs reposent sur des externalités dont lintensité est implicitement contrainte dans lespa-ce, de sorte que les moteurs de la croissance ont forcément un caractère local à lorigine de processus cumu-latifs dagglomération. Ce point est particulièrement important pour la question qui nous préoccupe dans la mesure où ces moteurs de croissance sont précisément ceux que la Stratégie de Lisbonne vise à renforcer. Ainsi, Lucas (1988) explique la crois-sance économique par laccumulation continue de connaissances individuel-les, de capital humain, grâce aux efforts déducation et de formation. Or, en considérant logiquement quil existe des externalités, traduisant lin-fluence positive de la concentration géographique du capital humain sur les productivités individuelles, on voit se dessiner des forces centripètes conduisant à la concentration géogra-phique du capital humain et à une divergence régionale. On retrouve le même type de relation implicite entre croissance et agglomé-ration dans les modèles mettant en avant linnovation technologique comme moteur de la croissance (Romer, 1986, 1990). Linnovation naît du capital humain, et sa dynamique repose sur les effets externes du stock global de connaissances sur lactivité de R & D. Ici aussi, laccumulation se fait donc à rendements croissants : lactivité de recherche est dautant plus aisée que le pays (ou la région) est développé et dispose dun stock important dinnovation. Or, pour
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