Etopia Etude 2007 Autonomie Lechat

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ECOLOGIE-AUTONOMIE FRAGMENTS DE L’HISTOIRE EN COURS Benoît Lechat, chargé d’études à étopia Etude n°2 - Décembre 2007 www.etopia.be 222222 Page 2 sur 18 0 Table des matières 1 Introduction 2 La modernité comme sortie de l’hétéronomie 3 De l’émancipation à l’individualisation 4 1968-1973 : la galaxie des autos 5 1968-1973 : une science qui change le regard 6 « Convivialité ou technofascisme » 7 L’autonomie politique et le fédéralisme intégral 8 La crise culturelle de la société industrielle 9 Adieux au prolétariat 10 Quand l’émancipation ne passe plus par le travail 11 Elargir la sphère autonome 12 L’Etat garant de l’autonomie 13 Sphère autonome et décroissance 14 Le projet du progrès choisi 15 L’ère de la participation et de la solidarité au cube 16 Combiner justice et émancipation 17 Le défi de la régulation 18 Les biens publics comme moyens pour l’autonomie 19 Les critères de la transformation 20 L’autonomie, alternative au chacun pour soi 21 La démocratie comme promotion de l’autonomie à tous les niveaux 22 Autonomie et modernisation réflexive 333333 Page 3 sur 18 1Introduction La montée de la menace climatique, la croissance inéluctable des prix des énergies fossiles et les crises économiques et sociales qui risquent d’en découler peuvent nous faire redouter que la décroissance de l’empreinte écologique se fasse de manière violente, voire autoritaire. Or l’autoritarisme n’est pas la ...

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ECOLOGIE-AUTONOMIE
FRAGMENTS DE L’HISTOIRE
EN COURS



Benoît Lechat, chargé d’études à étopia
Etude n°2 - Décembre 2007



www.etopia.be

222222 Page 2 sur 18
0 Table des matières
1 Introduction
2 La modernité comme sortie de l’hétéronomie
3 De l’émancipation à l’individualisation
4 1968-1973 : la galaxie des autos
5 1968-1973 : une science qui change le regard
6 « Convivialité ou technofascisme »
7 L’autonomie politique et le fédéralisme intégral
8 La crise culturelle de la société industrielle
9 Adieux au prolétariat
10 Quand l’émancipation ne passe plus par le travail
11 Elargir la sphère autonome
12 L’Etat garant de l’autonomie
13 Sphère autonome et décroissance
14 Le projet du progrès choisi
15 L’ère de la participation et de la solidarité au cube
16 Combiner justice et émancipation
17 Le défi de la régulation
18 Les biens publics comme moyens pour l’autonomie
19 Les critères de la transformation
20 L’autonomie, alternative au chacun pour soi
21 La démocratie comme promotion de l’autonomie à tous les
niveaux
22 Autonomie et modernisation réflexive 333333 Page 3 sur 18
1Introduction
La montée de la menace climatique, la croissance inéluctable des prix des énergies fossiles et les
crises économiques et sociales qui risquent d’en découler peuvent nous faire redouter que la
décroissance de l’empreinte écologique se fasse de manière violente, voire autoritaire. Or
l’autoritarisme n’est pas la solution des grands déséquilibres écologiques, c’est même le
contraire d’une solution. Rendre à la société la maîtrise de son destin collectif, n’implique pas
de le confier à un quelconque pouvoir centralisé mais d’encourager le renforcement de
l’autonomie des individus et des groupes humains, au sens d’un accroissement de la
démocratie et de la participation du plus grand nombre à tous les aspects de la vie commune,
qu’elle soit politique ou économique. Depuis ses origines, au tournant du dernier quart du
XXème siècle, le courant écologiste a trouvé dans l’idée d’autonomie, une ressource de
changement politique qui n’est pas prête de s’épuiser.
Autonomie, sphère autonome, autogestion : pourquoi revenir sur ces thèmes dans une réflexion
écologiste en 2007 ? Ne s’agit-il pas d’un attirail ringard pour ex-soixante-huitards nostalgiques
de la vie en communauté, des « pulls qui grattent » et du lait de chèvre ? Le contexte dans
lequel se meut l’écologie politique n’a-t-il pas entretemps radicalement changé ? La prise de
conscience de l’urgence écologique n’a-t-elle pas pénétré jusqu’au cœur de l’économie
capitaliste ? L’essentiel aujourd’hui n’est-il pas de permettre à tout le monde d’accéder à un
pouvoir d’achat permettant une « consommation responsable », c’est-à-dire d’universaliser le
droit de rouler en voiture hybride, d’acheter des quotas de carbone pour voler l’âme en paix
vers les Seychelles, d’habiter en maison passive et de manger du bio ? Ne voulons-nous pas
tous avoir le droit de bosser autant qu’on veut pour accéder à cette nouvelle démocratisation
du luxe vert ? Travailler plus pour gagner plus pour pouvoir consommer durable ? Pourquoi
s’accrocher à l’approfondissement du processus démocratique ? Quel sens cela peut-il encore
avoir aujourd’hui de vouloir défendre l’engagement collectif dans des activités non
marchandes ? Pourquoi juger indispensable un renforcement de la démocratie économique ?
2
Déjà en 1990, Philippe Van Parijs n’annonçait-il pas déjà que tôt ou tard tout le monde se
mettrait à adopter un comportement respectueux de l’environnement, privant du même coup
les partis écologistes de ce qui serait – erronément - leur principale raison d’être ? Leur mission
historique devait bien plutôt consister dans la promotion de l’autonomie et plus
particulièrement de la sphère autonome, que le philosophe bruxellois définissait plus ou moins
clairement comme l’ensemble des activités gratuites effectuées en dehors du marché et de l’Etat,
de manière individuelle ou collective.
Qu’en est-il aujourd’hui ? La « prédiction » de 1990 ne s’est qu’à moitié vérifiée. Certes, la
défense de l’environnement est devenue un impératif largement accepté. Tout le monde est
aujourd’hui obligé de se mettre à l’heure d’une justice intergénérationnelle (entre les
générations). La conscience que la survie collective de l’humanité est en jeu s’est radicalement
agrandie. Au regard de l’histoire récente, c’est un progrès indéniable. Mais tout le monde ne
bouge pas à la même vitesse. L’économie mondiale est comme un gigantesque paquebot lancé
dans le brouillard. Elle est extrêmement difficile à manœuvrer parce que nous restons tous plus
ou moins schizophrène.
Prenons un exemple : la chancelière Angela Merkel a beau vouloir que l’Allemagne soit le bon
élève de la classe écologique en défendant des objectifs très ambitieux de réduction des
émissions de gaz à effet (moins 40 pc à l’horizon 2020, par rapport à 1990), elle bataille ferme
contre les intentions de la Commission européenne de plafonner les émissions individuelles des
voitures, parce que l’industrie automobile allemande produit essentiellement des véhicules de
grosse cylindrée très polluants. Et les exemples pourraient être multipliés. Le meilleur remède

1 Ce texte est une version élargie et légèrement modifiée d’un article paru dans le numéro 3 de la Revue
Etopia, décembre 2007, Editions Namuroises, pp. 63-84.
2 Philippe VAN PARIJS, Impasses et promesses de l’écologie politique, initialement publié dans La Revue
Nouvelle, février 1990 et republié dans le numéro 3 de la Revue Etopia. 444444 Page 4 sur 18
contre cette écologie « Canada Dry » reste encore de renforcer les partis politiques écologistes.
Parce qu’ils sont structurellement plus indépendants des lobbies de la société industrielle.
Exemple : les grandes réformes qui ont permis le boom des énergies renouvelables en RFA (et
les 225.000 emplois que compte le secteur) ont les doit au passage des Verts au gouvernement
allemand qui, entre 1998 et 2005, ont dû batailler ferme pour imposer l’éco-fiscalité, la loi sur les
énergies renouvelables et la sortie du nucléaire.
La modernisation écologique, l’internalisation des externalités négatives, la réorientation des
marchés selon des critères environnementaux, les verts sont les mieux équipés idéologiquement
et historiquement pour les réaliser. La thèse qui est ici soutenue, c’est qu’ils disposent d’une
tradition et de valeurs politiques qui les rendent particulièrement indépendants des pressions
de l’industrie traditionnelle. Autrement dit, leur capacité réformiste s’ancre dans leur critique
de la société industrielle, dans sa version capitaliste comme dans sa version communiste. Or
cette critique a été menée historiquement au nom de l’idéal d’autonomie et d’une volonté
d’émancipation qui prolonge le mouvement entamé par la modernité démocratique vers la
seconde moitié du XVIIIème siècle. Dès lors s’ils veulent rester « performants » sur le plan
politique, les Verts ne doivent pas cesser de dialoguer de manière critique avec la jeune
tradition dans laquelle ils s’inscrivent. Nous fêtons en 2008 les 40 ans de Mai’ 68. Il n’est plus
temps de céder au terrorisme intellectuel de ceux qui veulent nous interdire de voir les progrès
que ce mouvement nous a apportés.

2 La modernité comme sortie de l’hétéronomie
Avant de revenir sur la signification politique que peut encore receler aujourd’hui le
développement de la sphère autonome, il peut être utile de revenir sur le contexte historique
dans lequel elle apparaît. L’idée d’autonomie occupe en l’occurrence une place de choix dans la
pensée démocratique moderne, telle qu’elle émerge au XVIIIème siècle, à l’époque des
Lumières. Elle n’est pas alors pensée comme un secteur de l’activité humaine indépendant de
l’emprise de l’Etat et du commerce, comme le formalise Philippe Van Parijs en 1990, mais bien
comme le mouvement même par lequel l’homme est invité à se détacher de ses déterminations
extérieures, qu’il s’agisse de la tradition ou du pouvoir du monarque ou de la religion. Pour
avancer dans la connaissance, l’homme doit se servir de son propre jugement et ne pas se
contenter de ce que lui disent les autorités en place. «Apprends à penser par toi-même », dit le
3
philosophe Kant . A l’hété-ronomie du rapport à la tradition, il s’agit de substituer l’auto-
nomie de l’homme qui développe un savoir acquis indépendamment, même s’il se confronte
aux autres, dans ce que Kant appelle « l’usage public de la raison ». Le mouvement ne peut
jamais être interrompu. Nul n’a le droit de renoncer à une connaissance, ce serait un crime
contre le progrès et contre les générations futures qui en auraient été privées. Les Lumières
jettent ainsi les bases intellectuelles du mouvement de modernisation qui, au travers de la
révolution industrielle, se traduit par une croissance sans précédent de la production
économique.
Sur le plan politique également, elles vont former le fond sur lequel se développeront les
grandes idéologies du XIXème et du XXème siècle. Au « penser par soi-même » correspond le
« légiférer » par soi-même des révolutionnaires qui veulent faire de la Nation la source de la
souveraineté à la place du roi de France. Le clivage gauche-droite naît le 28 août 1789 lorsque
les députés de l’assemblée constituante réunis à Versailles sont appelés à se prononcer sur le
« veto royal », c’est-à-dire sur le droit du roi de France à s’opposer aux décisions de l’assemblée.
Entre les opposants au veto qui se rangent à gauche du président de l’assemblée et ses partisans
qui se retrouvent à droite, la France se divise entre une monarchie constitutionnelle et un
régime encore absolutiste qui maintient à l’extérieur de la nation la détermination de ses
normes. C’est également le choix entre l’hétéronomie et l’autonomie. Dès son origine, la gauche
emmène un mouvement d’arrachement par rapport à la tradition que l’on retrouve dans la

3 Emmanuel KANT, Qu’est-ce que les Lumières ?, Les classiques de la philosophie, Hatier. 555555 Page 5 sur 18
volonté de « changer le monde » que porteront par la suite tous les révolutionnaires et
réformistes du XIXème et du XXème siècle.

3 De l’émancipation à l’individualisation
A ce niveau, l’autonomie est donc à comprendre comme l’émancipation par rapport aux
autorités politiques ou religieuses héritées de l’Ancien Régime. Le libéralisme insiste sur sa
dimension individuelle. La liberté est d’abord le droit de l’individu à protéger ses activités
privées et notamment économiques de l’arbitraire du pouvoir, qu’il soit royal ou républicain,
comme sous la Terreur révolutionnaire. Il revient aux démocraties représentatives de garantir
le respect de l’individu dans sa sphère privée et de ne pas l’obliger à devoir constamment
4
s’occuper de politique . En réaction, le socialisme développe la critique d’une liberté réservée
aux propriétaires, sur le dos d’une classe ouvrière privée de voix au chapitre. A ses yeux, pas
d’émancipation sans égalité réelle, l’émancipation individuelle et l’émancipation collective sont
indissolublement liées. Dans la version marxiste ou communiste, leur réalisation passe par
5
l’abolition de la propriété privée et par la dictature du prolétariat . Dans la version sociale-
démocrate, elle requiert la réalisation du suffrage universel. En Belgique, le Parti Ouvrier Belge
6
choisit d’en faire l’instrument d’émancipation du prolétariat . La démocratie représentative
devient alors le théâtre où s’affiche la contradiction entre le travail et le capital. Les arbitrages
qui s’y opèrent débouchent sur la constitution progressive tout au long du XXème siècle d’un
Etat-providence qui permettra progressivement aux individus de s’émanciper des
appartenances familiales, communautaires et sociales. C’est le paradoxe de la lutte pour
7
l’égalité. Au cours des « Trente Glorieuses » qui suivent la seconde guerre mondiale, la
sécurité sociale accélère une individualisation qui fragilise progressivement les anciennes
solidarités de classe qui l’ont pourtant rendu possible. L’individu de la seconde moitié du
XXème siècle a de moins en moins besoin non seulement des solidarités proches que lui
assuraient les communautés locales et familiales, il s’ « émancipe » également des solidarités de
classe qui s’organisaient dans le mouvement ouvrier. Cette tendance sera encore accélérée par
la massification de l’enseignement et par les attentes d’ascension sociale qu’elle multipliera. Le
mouvement pour l’émancipation débouche sur un renforcement de l’individualisation.

4 1968-1973 : la galaxie des autos
Mai ’68 qui constitue l’une des étoiles les plus importantes de la constellation historique sous
laquelle naît l’écologie politique est marqué à la fois par un renforcement de l’individualisme et
par une remise en question radicale de tous les dispositifs d’autorité qui le rendent possible :
l’école, la famille, l’usine, l’Etat... Le mouvement qui touche tous les pays industrialisés (à
l’Ouest comme à l’Est) permet d’abord la reconnaissance des « différences » de conceptions de
vie et notamment des minorités sexuelles, on l’a un peu oublié entretemps. Mais il donne aussi
8
le jour à ce qu’on appelle « l’utopie communautaire » . Bloqués dans leurs perspectives
d’ascension sociale par une économie qui n’assure pas les débouchés sociaux permettant la
concrétisation des attentes considérables suscitées par un contexte culturel du « tout est
possible » (la profusion créatrice de l’époque en témoigne) et l’élévation de leur niveau de

4 Benjamin CONSTANT, De la Liberté des Anciens comparée à celle des Modernes: Benjamin Constant,
Discours prononcé à l'Athénée royal de Paris en 1819, Collection La Pléiade, Gallimard.
5 Manifeste du Parti Communiste, Karl MARX & Friedrich ENGELS, Poche.
6 Marcel LIEBMAN, Les socialistes belges, 1885-1914, la révolte et l’organisation, Vie Ouvrière, Bruxelles
1979, pp 80-82.
7 D’après le titre de l’ouvrage de l’économiste français Jean FOURASTIE, Fayard, 1979. « Les Trente
7glorieuses » désignent cette période de croissance matérielle sans précédent qu’ont traversée au sortir de
la seconde guerre mondiale la plupart des sociétés occidentales industrialisées.
8 Bernard LACROIX, L’Utopie communautaire, Mai 68, Histoire sociale d’une révolte, PUF, 1981. 666666 Page 6 sur 18
formation, une génération de jeunes souhaite explorer de nouvelles formes de vie sociale.
Puisque « la » société dans laquelle ils ont grandi est incapable de leur permettre de « s’auto-
réaliser », ils se proposent d’inventer concrètement un tout autre modèle qui rompra avec les
schémas de reproduction sociale de la génération antérieure. La multiplication des expériences
de vie communautaire à laquelle on assiste entre 1968 et la première moitié des années ‘70
témoigne de la recherche d’un autre mode de socialisation proprement « alternatif ». Il s’agit de
fuir l’autoritarisme et la standardisation qu’ont en partage l’Etat et l’économie industrielle. La
contestation porte autant sur la société de consommation que sur la massification des
comportements qu’elle présuppose. C’est aussi le retour de l’utopie d’une société « où le libre
développement de chacun est la condition du libre développement de tous », pour reprendre la
formule célèbre du Manifeste communiste de 1848. A l’époque, certains disciples des héritiers
de Marx (Lénine, Staline, Trotsky, Mao…) pensent encore que la prise de pouvoir – si nécessaire
9
par la violence - va permettre son avènement. Les plus « modernes » , tablent sur le
développement pacifique d’un réseau d’entreprises « autogérées », c’est-à-dire dont la propriété
des moyens de production est détenue par les producteurs eux-mêmes et non par l’Etat ou le
capital. Leur objectif est de construire une économie qui se développe en harmonie avec ses
producteurs et les collectivités dans lesquelles elle s’instaure, sans passer par l’étatisation
généralisée de la vie économique dont on peut voir les résultats réels de l’autre côté du rideau
de fer.

5 1968-1973 : une science qui change le regard
Mais rapidement, c’est une préoccupation très différente qui émerge dans l’espace public. La
première moitié de la décennie ’70 est celle du surgissement de l’enjeu écologique. René
Dumont est en 1974 le premier « candidat de l’écologie » à l’élection présidentielle française. A
une époque où l’on ne parle pas encore de dérèglement climatique, la crise du pétrole de 1973
et les dimanches sans voiture qui la suivent donnent un caractère tangible aux prophéties des
premiers écologistes qui annoncent que le mode de vie occidental conduit l’humanité et la
nature dans le mur. C’est l’époque où les travaux du Club de Rome sur les limites de la
croissance sont débattus et commentés dans les mass-médias et où des biologistes et des
10
agronomes comme Joël de Rosnay invitent les scientifiques et les politiques à changer de
lunettes et à tenter de comprendre le monde dans sa globalité complexe et fragile. La coupure
traditionnelle entre sciences de la nature et sciences de l’homme se brouille au travers des
recherches d’Edgar Morin et de l’Ecole de Palo-Alto… Mais comme le dit alors André Gorz,

dans un ouvrage qui marquera profondément la première génération de militants écologistes,
11
nulle morale ne découle de l’écologie comme science . Il faut un engagement, un choix, pour
orienter la marche du monde nouvellement compris. L’écologie permet certes de mieux
comprendre le monde contemporain, mais elle n’impose pas pour autant de conduite. C’est la
différence entre l’écologie comme science qui « s’occupe des conditions que l’activité
économique doit remplir et des limites externes qu’elle doit respecter » et l’écologisme « qui
utilise l’écologie comme le levier d’une critique radicale de cette civilisation et de cette société ».
Dans « Ecologie et politique », André Gorz, qui s’inspire lui-même d’Ivan Illich, estime que le
choix à effectuer en fonction de ce que la science écologique nous enseigne, se résume à
l’alternative entre « convivialité ou technofascisme » : « - ou bien nous nous regroupons pour
imposer à la production institutionnelle et aux techniques des limites qui ménagent les
ressources naturelles, préservent les équilibres propices à la vie, favorisent l’épanouissement et
la souveraineté des communautés et des individus ; c’est l’option conviviale ; - ou bien les
limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des
ingénieurs écologistes, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à

9 En France, le Parti Socialiste Unifié (PSU) se fait à l’époque le champion de l’autogestion.
10 Joël DE ROSNAY, Le Macroscope, Vers une vision globale, Seuil, 1975.
11 André GORZ :Michel BOSQUET, Ecologie et Politique, Points, Seuil, 1978, p ; 23. 777777 Page 7 sur 18
des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option technofasciste, sur la voie
12
de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés : ‘convivialité ou technofascisme’ » .

6 « Convivialité ou technofascisme »
A l’époque, les proto-écologistes soutiennent clairement la première branche de l’alternative.
Pour sortir de la crise, il faut « vivre autrement », décentraliser les décisions et changer de
modèle de développement. La critique des centralismes et des atteintes au milieu naturel se
croisent. Comme le dit encore Gorz, « la domination totale de l’homme sur la nature entraîne
13
inévitablement une domination de l’homme par les techniques de domination » . Dans
l’eugénisme, par exemple, le problème, ce n’est pas tellement le fait que la société industrielle et
les ingénieurs « touchent » à une nature que Gorz refuse de sacraliser, c’est que « ce faisant », ils
renforcent leur emprise sur les hommes. « Mieux vaut laisser la nature que de la corriger au
prix d’une soumission croissante des individus aux institutions, des hommes au pouvoir
d’autres hommes », écrit-il. On s’en doute, l’écologisme de Gorz est alors incompatible avec le
capitalisme comme avec le « socialisme autoritaire » parce qu’ils procèdent tous deux d’une
volonté d’emprise sur les hommes. En revanche, « le choix écologiste n’est pas incompatible,
(…), avec le choix socialiste libertaire ou autogestionnaire, mais il ne se confond pas avec
14
lui ». En l’occurrence, le socialisme autogestionnaire ne dit rien au sujet de la nécessité de
changer les outils pour qu’ils ne se transforment pas en instruments de pouvoir et de contrôle,
comme le nucléaire. «Le socialisme n’est pas immunisé contre le technofascisme. Il risque, au
contraire, d’y basculer d’autant plus facilement qu’il perfectionnera et multipliera les pouvoirs
d’Etat sans développer simultanément l’autonomie de la société civile », dit encore Gorz. Sans
se confondre avec elle, l’écologisme partage alors avec la gauche autogestionnaire une
fascination pour l’auto-organisation en dehors de l’économie de marché et du socialisme d’Etat
15
qui rappelle les pionniers du socialisme utopique du XIXème siècle .
Les débuts de l’écologie politique sont marqués par une grande ébullition. Des tentations
réactionnaires voire scientistes ou autoritaires (Gorz et Illich auraient dit « technofascistes ») s’y
16
font jour, mais elles sont finalement maintenues en marge du mouvement vert « officiel » qui
commence à se présenter aux élections à la fin des années ‘70. En tout cas, jamais il n’y est
question d’un retour à une société pré-moderne, même si à la même époque, c’est ce que tente
de faire croire le lobby nucléaire.

7 L’autonomie politique et le fédéralisme intégral
En Belgique comme ailleurs en Europe, Mai ’68 donne aussi le jour à une forme de nostalgie
pour une politique qui n’est pas réservée aux professionnels de la chose publique mais où
chacun a voix au chapitre de manière quasi-permanente, un peu comme dans la Liberté des
17
Anciens de Benjamin Constant. Dans le Manifeste pour une Démocratie Nouvelle , petite
organisation politique créée à Namur par quelques uns des futurs fondateurs d’Ecolo, on
trouve un projet de « fédéralisme intégral » qui combine une critique des bureaucraties
centralisées avec la volonté de remettre du lien entre les citoyens et la politique sans passer par
l’inscription dans les organisations de piliers qu’a produites en Belgique la société industrielle.

12 GORZ, op. cit., p. 23.
13 GORZ, op. cit. p. 28.
14 GORZ, op. cit, p. 26.
15 Voir la contribution de Jean-Paul DELEAGE à l’Histoire des gauches en France / sous la direction de
Jean-Jacques Becker et de Gilles Candar, La Découverte-poche Paris 2005.
16 Voir notamment JACOB, Jean, "Histoire de l'écologie politique", Albin Michel, 1999.
17 Manifeste pour une Démocratie Nouvelle, Février 1973. Consultable au Fonds d’histoire du Mouvement
Wallon et au Centre d’Archives d’Etopia. 888888 Page 8 sur 18
« Chacun de nous éprouve un profond sentiment d’impuissance face aux jeux politiques : tous
nous avons l’impression d’être manipulés par les minorités incontrôlées et incontrôlables qui
exercent le pouvoir. La démocratie est enrayée au point que le mot a perdu tout son sens. Nous
voulons la restaurer et, là où échouèrent l’individualisme libéral et l’étatisme grégaire, nous
croyons réussir en faisant nôtres les principes du fédéralisme intégral », déclare en février 1973,
le premier chapitre du Manifeste de Démocratie Nouvelle, avec des accents qui semblent
étrangement familiers à nos oreilles de 2007 gavées de discours sur « le fossé entre le citoyen et
la politique ». On l’a entretemps un peu oublié, Ecolo est fondé par des anciens régionalistes
wallons qui voient dans l’idée du « fédéralisme intégral », une manière de « redistribuer
réellement le pouvoir » et qui font de l’autonomie politique et de l’autogestion deux valeurs
centrales de leur action. Le fédéralisme intégral vise la décentralisation maximale de la décision
qui doit être à chaque fois prise au niveau le plus proche de la base, la fédération constituant
une « association permanente de collectivités de même type qui renoncent à une partie de leur
pouvoir au profit de la collectivité plus étendue qui les réunit ». Dans le schéma institutionnel
préconisé par Démocratie Nouvelle, les seules structures appelées à être maintenues sont les
communes, les fédérations de communes, la Région wallonne et l’Europe des Régions. Dans la
suite de l’histoire, les Amis de la Terre et puis Ecolo reprendront bien à leur compte le concept
de fédéralisme (celui-ci figure toujours au premier article des statuts d’Ecolo, tout en haut de la
liste des objectifs politiques), mais le régionalisme wallon sera progressivement délaissé. La
manière dont la compétence d’enseignement sera fédéralisée à la fin des années ’80 et le combat
pour le refinancement de la communauté française qu’Ecolo soutiendra complètement tout au
long des années ’90 (pour se couronner avec le succès que l’on sait dans les accords du
Lambermont en 2002) feront progressivement glisser cet engagement initial dans la partie
18
refoulée de l’inconscient écologiste .

8 La crise culturelle de la société industrielle
Démocratie Nouvelle et les proto-écologistes wallons militent dans une région qui dès 1974, va
être plongée dans une crise économique aussi brutale que prévisible. La flambée des prix du
pétrole provoquée par la guerre du Kippour vient en effet révéler les faiblesses structurelles
d’une économie qui n’est plus adaptée aux défis du moment. Le désinvestissement des groupes
financiers comme la Société Générale de Belgique, de même que l’attachement culturel de la
gauche socialiste et communiste au modèle de la grande industrie et au rôle de l’Etat comme
acteur économique, donnent un tour aussi dramatique qu’interminable à l’effondrement de la
vieille industrie wallonne. A la fin des années ’70 et au début des années ’80, l’écologie
européenne qui s’est construite sur une critique des aveuglements de la société industrielle
connait ses premiers grands succès au cœur même d’une région frappée de plein fouet par la
désindustrialisation.
La gauche traditionnelle mettra du temps pour comprendre (y est-elle jamais complètement
parvenue ?) que la crise n’est pas seulement économique, mais qu’elle comporte également une
remise en question du modèle culturel et social. De la critique de la figure de l’ingénieur en
passant par le déclin de la grande industrie et des mobilisations de masse qu’elle permet, c’est
la représentation qu’une société se fait d’elle-même qui vacille et qui empêche d’entrevoir la
19
porte de sortie . Ce n’est donc pas un hasard si ceux qui sont porteurs d’un autre modèle
culturel sont rapidement dénoncés comme des fossoyeurs de l’économie, alors qu’ils ne sont

18 Donat CARLIER, Le fédéralisme Ecolo : passions et raisons, La Revue Nouvelle, septembre 1999.
19 Voir la lecture critique des politiques industrielles publiques menées en Wallonie, réalisée en 1986 par le
CEFE, l’ancêtre d’Etopia. De la croissance au développement. Approche écologiste de la crise et des
politiques industrielles en Wallonie », Bruno CARTON, Gaston ROBILLARD et Jean-Luc ROLAND,
Editions CEFE, Namur, 1986. 999999 Page 9 sur 18
sans doute que les précurseurs d’une nouvelle époque, qu’André Gorz va thématiser en 1980
20
dans son célèbre « Adieux au prolétariat » .

9 Adieux au prolétariat
Le mouvement de mai ’68 n’ébranle pas seulement la société bourgeoise des « Trente
glorieuses ». La révolution tant recherchée par des générations de militants, en ce compris les
cohortes d’apprentis révolutionnaires qui viennent d’éclore, ne peut plus s’appuyer sur la
conception traditionnelle, telle qu’elle est alors encore défendue par le marxisme-léninisme des
partis communistes. Dans «Adieux au prolétariat », Gorz fait le constat que « le marxisme est en
crise parce qu’il y a une crise du mouvement ouvrier ». Il y effectue une critique en règle de la
vision marxiste de l’histoire comme processus d’émancipation de la classe ouvrière par le
développement des forces productives. Pour Gorz, le développement du capitalisme ne permet
pas « une appropriation directe » par le prolétariat. Les militants révolutionnaires qui se
mettent au service de son émancipation risquent d’attendre très longtemps sa libération. En
effet, le travail industriel, loin de permettre la maîtrise de la production, est tout entier
« aliénant ». Le travailleur y vend sa force de travail pour la production de biens qui lui sont
totalement étrangers de par leur conception et leur utilisation. Dans la vision marxiste
orthodoxe, cette aliénation est certes une condition nécessaire de l’émancipation parce que sa
négation va permettre de la transformer en libération par l’intermédiaire de l’instauration du
pouvoir ouvrier. Mais selon Gorz, la propriété collective des moyens de production ne change
au fond rien à son caractère hétéronome. Ce n’est pas parce que l’on remplace un capitalisme
privé par un capitalisme d’Etat que l’on parvient à «une appropriation collective réelle et
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concrète par les prolétaire réels. »

10 Quand l’émancipation ne passe plus par le travail
En l’occurrence, pour Gorz, cette « appropriation » qu’il veut promouvoir n’est pas synonyme
de « propriété », au sens de la propriété privée. C’est à la fois la capacité à subvenir de manière
indépendante à ses propres besoins et la maîtrise du sens et de la finalité de la production. Dans
le système industriel, avec sa division des tâches, « personne ne produit ce qu’il consomme ni
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ne consomme ce qu’il produit » . « L’obstacle au pouvoir, à l’autonomie, à l’autogestion des
producteurs n’est pas simplement juridique ou institutionnel. L’obstacle est matériel : il tient à
la conception, à la dimension, au fonctionnement des fabriques », dit encore Gorz. Les
technocraties bureaucratiques, capitalistes comme socialistes, ont au moins un point commun :
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« personne n’y détient le pouvoir » . Il est donc vain de vouloir s’emparer de la propriété du
système industriel. « L’idée que la domination du capital puisse être transférée au prolétariat et
‘collectivisée’ grâce à ce transfert est aussi saugrenue que l’idée de centrales nucléaires qui
deviendraient ‘démocratiques’ grâce au transfert à la CGT des postes de direction, de contrôle
et de gestion ». Autrement dit, faire vraiment la révolution ne peut se réduire à substituer une
propriété à une autre, mais doit passer par le deuil de la suppression de toute domination. « La
seule chance d’abolir les rapports de domination, c’est de reconnaître que le pouvoir
fonctionnel est inévitable et lui faire une place circonscrite, déterminée d’avance, de manière à
dissocier pouvoir et domination, et à protéger les autonomies respectives de la société civile, de
la société politique et de l’Etat », annonce alors Gorz.
La conception marxiste d’une émancipation individuelle qui ne peut passer que par
l’émancipation collective de la classe ouvrière (il s’agit en l’occurrence d’une lecture inversée de

20 André GORZ, Adieux au prolétariat, Au delà du socialisme, Galilée, Paris, 1980.
21 GORZ, op. cit., p. 40.
22 GORZ, op. cit, p. 51.
23 GORZ, op. cit. p. 67. 101010101010 Page 10 sur 18
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la phrase célèbre du manifeste communiste déjà évoquée plus haut) heurte l’idée d’un
épanouissement personnel volontaire à laquelle les héritiers de mai ’68 sont viscéralement
attachés. Que d’un point de vue marxiste, l’individu ne puisse s’insérer dans le collectif qu’en
fonction de la mission que la planification centralisée lui confie, est fondamentalement contraire
aux idées de pluralisme des conceptions et des modes de vie. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle les économies de marché s’attachent bien plus durablement les individus que les
économies étatiques, fait remarquer Gorz qui souligne que chacun entend en effet défendre
« une niche qui mette sa vie personnelle à l’abri de toute pression et obligation sociale
extérieure ».

11 Elargir la sphère autonome
Dans « Adieux », Gorz situe la mutation culturelle de la société post-industrielle dans
l’attachement croissant des individus à la vie en dehors du travail. « La ‘vraie vie’ commence
hors du travail, le travail devient un moyen pour élargir la sphère du non-travail, il est
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l’occupation temporaire par laquelle les individus acquièrent la possibilité de poursuivre
leurs activités principales ». Aussi la gauche post-industrielle ne doit-elle plus espérer que le
développement des forces productives conduira à la révolution prolétarienne. Elle doit
désormais favoriser « l’extension maximale, dans et surtout hors de la famille, des activités
autonomes portant leur finalité et leurs récompenses en elles-mêmes et la restriction au strict
minimum nécessaire des activités salariées et marchandes effectuées pour le compte d’un tiers
(ce tiers fût-il l’Etat »). Bien avant de se justifier par le partage de l’emploi (et éventuellement
des revenus), on trouve ici le fondement de la revendication de réduction du temps de travail
que le mouvement ouvrier traditionnel mettra tant de temps à accepter, parce que
traditionnellement, il identifie le travail et l’émancipation ouvrière, notamment comme
expression du rapport de forces avec le patronat et comme légitimation du pouvoir ouvrier
dans la gestion paritaire de la sécurité sociale. Il est vrai que la vision gorzienne a des accents
qui peuvent aujourd’hui nous faire sourire, notamment quand il préconise la création de
centres où les individus pourront « produire tout ce qui gagne en valeur esthétique ou d’usage
quand on le fait soi-même : ateliers de réparation et d’auto-production dans les immeubles,
quartiers ou communes, où chacun puisse fabriquer et inventer selon sa fantaisie ;
bibliothèques, salles de musique et de video ; radios et télévisions ‘sauvages’«. Mais en même
temps, il n’impose aucun totalitarisme de la sphère autonome, en insistant sur l’importance
d’un juste équilibre entre le rôle de l’Etat, les activités hétéronomes et autonomes, comme le
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défendra quelques années plus tard Philippe Van Parijs .

12 L’Etat garant de l’autonomie
Pour Gorz, l’essentiel, c’est l’inversion des priorités : la finalité des activités hétéronomes, c’est
« l’épanouissement intégral des individus dans et par leurs activités et leurs rapports
autonomes ». Il conçoit un schéma « dualiste » où les activités hétéronomes sont nettement

24 Voir Philippe CORCUFF, Quelques arguments pour une prise en compte de la question de l’
« individualisme » par Attac, in Revue du MAUSS permanente, 11 avril 2007 en ligne
www.journaldumauss.net
25 « La sphère de la souveraineté individuelle (…) est constituée plus profondément d’activités sans but
économique ayant leur finalité en elles-mêmes : la communication, le don, la création et la jouissance
esthétiques, la production et la reproduction de la vie, la tendresse, l’épanouissement des capacités
corporelles, sensorielles et intellectuelles, la création de valeurs d’usage (objets ou services mutuels) sans
valeur marchande et dont la production marchande serait impossible faute de rentabilité – bref un
ensemble d’activités qui, constituant l’étoffe même de la vie, y tiennent en droit une place non pas
subordonnée mais primordiale », GORZ op.cit. p. 113.
26Philippe VAN PARIJS, Impasses et promesses de l’écologie politique, initialement publié dans La Revue
Nouvelle, février 1990 et republié dans le numéro 3 de la Revue Etopia.