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Ronsard dans l'œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l'œuvre de ...

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Ronsard dans l'œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l'œuvre de Ronsard. Textes. Présentation et saisie de Florence BONIFAY. 0 Ronsard dans l'œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l'œuvre de Ronsard. Dix années de rivalité littéraire (1549-1559) Textes.
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Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Ronsard dans l'œuvre de Du Bellay.
Du Bellay dans l'œuvre de Ronsard.
Dix années de rivalité littéraire (1549-1559)

Textes.
0 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Introduction.

Laissons donc, je te pry, laissons causer ces sotz,
Et ces petits gallands, qui ne sachant que dire,
Disent, voyant Ronsard, et Bellay s’entr’escrire,
Que ce sont deux muletz, qui se grattent le doz.
1
(Regrets, CLII, vv. 5-8)

Influencée par la lecture de vers tels que ceux que Du Bellay adresse ici à Ronsard, la
critique littéraire a longtemps présenté les deux hommes comme une paire fraternelle de
poètes. Amis depuis leurs années d’étude au collège de Coqueret, partageant les mêmes
convictions esthétiques, solidaires face aux attaques portées contre leurs conceptions
novatrices de la poésie, s’échangeant sans cesse des poèmes louangeurs, ils forment couple
dans l’esprit de leurs contemporains et dans l’esprit de toute une tradition critique. Ici,
Barthélemy Aneau s’adresse à Du Bellay dans son Quintil Horacian en lui écrivant : « ton
Ronsard » est bien arrogant ; là, Robert de la Haye adresse ses éloges aux deux « freres
pindariques » ; là encore, Pontus de Tyard les cite côte à côte dans un Chant en faveur de
quelques excellens poëtes de ce temps. En s’appuyant sur de tels indices et sur quelques
2déclarations d’amitié fusionnelle que se sont adressés Ronsard et Du Bellay , les biographes
edes deux poètes jusqu’au début du XX siècle ont véhiculé l’image d’une belle amitié
désintéressée. Mais ils ont introduit une hiérarchie dans la relation entre les deux poètes ; les
deux amis se seraient répartis les rôles de bon gré : Ronsard ayant revendiqué la première
place, Du Bellay se serait incliné avec admiration et aurait accepté la seconde sans faire de
difficultés. C’est ce qu’affirme Henri Chamard lorsqu’il analyse une ode des Vers Lyriques de
Du Bellay adressée à Ronsard :
Ce qui me frappe dans cette ode, c’est la modestie de l’auteur en face de
son ami, modestie peut-être excessive, mais que je crois réelle : du Bellay s’est
3
toujours effacé devant le grand Ronsard, comme un élève devant son maître.
Cependant, Chamard pressent qu’il y a quelque incohérence à faire de Du Bellay un
plat admirateur de Ronsard :
Contraste étrange : cet humble dévot de Ronsard montre l’orgueil le plus
4superbe dans son ode à Bouju, De l’immortalité des poëtes.

1 Joachim DU BELLAY, O. P. II, éd. Chamard, p. 174.
2 Nous sommes « batiz de mesmes atomes » (Du Bellay, « Contre les envieux Poëtes. A Pierre de Ronsard », v.
52) ; « O de mon cœur la seconde moitié ! » (Du Bellay, L’Olive, sonnet CVI, v. 4) ; « mesme fureur nous
afolle » (Ronsard, Livre I, ode IX, v. 162) ; il y a « […] alience / De corps & d’ame entre nous » (Ronsard, Livre
I, ode XVI, vv. 61-62) et quelques autres déclarations que l’on trouvera dans ce corpus.
3
Henri CHAMARD, Joachim Du Bellay 1522-1560, Genève, Slatkine Reprints, 1969 [1900], p. 213.
4 Ibid., p. 213.
1 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Comment concilier les hautaines prétentions que l’on peut trouver dans les vers de Du
Bellay et ce rôle d’« humble dévôt » de Ronsard qu’on veut lui faire endosser ? Comment
eoublier le contexte de sourde violence qui existe dans la République des Lettres au XVI
siècle et dont on trouve trace au début du quatrain du sonnet CLII des Regrets cité plus haut ?
Pourquoi aurait-il épargné Ronsard et Du Bellay ?
Récemment, des critiques se sont donc attachés d’une part à remettre en cause
l’existence d’une amitié un peu mièvre entre les deux poètes et d’autre part à démonter cette
hiérarchie qui avait été établie en défaveur de Du Bellay.
Yvonne Bellenger a souligné que le discours récurrent qui présente Du Bellay comme
le second du grand Ronsard est peu satisfaisant et qu’il faut envisager les deux poètes comme
des rivaux :
Sur le terrain de l’érudition, du Bellay est […] une figure intéressante,
novateur au moins autant que son ami et grand rival Ronsard. Et pourtant, de
Ronsard, il n’a cessé – jusqu’à nos jours – d’apparaître comme le brillant second mal
résigné à ce destin subalterne disent les uns, généreusement et admirativement
désintéressé assurent les autres. Mais second inséparable. […] Rares finalement sont
e
les connaisseurs qui renversent l’usage, comme le bon Colletet au XVII siècle
lorsqu’il déclare dans sa Vie de Joachim du Bellay : « Et je ne doute point aussi que
si le ciel eût prolongé ses années, qu’il n’eût enfin rendu la palme douteuse entre lui
et le grand Ronsard, et qu’il n’eût même enfin remporté sur lui le titre glorieux de
5prince des poètes. »
Dans le sillon du « bon Colletet » quelques critiques contemporains ont cherché à
réévaluer les rapports entre les deux poètes. Alors que Marcel Raymond avait montré avec
6succès à quel point Ronsard avait pu influencer l’écriture de Du Bellay , Isidore Silver s’est
7attaché à montrer que l’inverse était vrai : Du Bellay a exercé une influence indéniable sur
8Ronsard. Marie-Dominique Legrand a, de son côté, montré que Joachim Du Bellay avait
œuvré efficacement dans ses productions poétiques pour délimiter un espace bien à lui
9échappant à la domination de Ronsard. Entre temps, Floyd Gray , Gisèle Mathieu-
10 11 12
Castellani , Michèle Clément et Bernard Croquette , entre autres, ont montré que la

5 Yvonne BELLENGER, Du Bellay : ses « Regrets » qu’il fit dans Rome. Etude et documentation, Nizet, Paris,
1981, pp. 12-13.
6 Marcel RAYMOND, Influence de Ronsard sur la poésie française (1550-1585), Genève, Slatkine Reprints,
1993 [1927].
7 Isidore SILVER, « Ronsard imitator of Du Bellay » in Studies in Philology, n°38, 1941, pp. 165-187.
8
Marie-Dominique LEGRAND, « Ronsard sous la plume de Joachim Du Bellay ou la mise en scène d’un
programme poétique : à chacun son rôle et chacun à sa place » in Ronsard figure de la variété. En mémoire
d’Isidore Silver., s. d. Colette H. Winn, Droz, Genève, 2002, pp. 203-219.
9
Floyd GRAY, La Poétique de Du Bellay, Nizet, Paris, 1993.
10
Gisèle MATHIEU-CASTELLANI, « La fonction poétique dans les Antiquités et Les Regrets : une poétique du
leurre » in Cahiers textuels n°14, Joachim Du Bellay, La poétique des recueils romains, s.d. Simone Perrier,
Paris 7 – Denis Diderot, SFDES, Paris, 1994, pp. 113-122.
2 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
poétique défendue par Du Bellay dans les Regrets était une poétique « rusée » qui lui
permettait de se démarquer de Ronsard. Perrine Galland-Hallyn a fait la même démonstration
13 14 15pour la poésie latine de Du Bellay . Edouard Bourciez , Daniel Ménager et Michel
16Magnien , quant à eux, ont montré combien le choix des dédicataires pouvait être important
pour les deux poètes dans le cadre d’une rivalité de leurs réseaux sociaux et politiques. Et
puis, ici où là, des biographes et des critiques littéraires ont noté un coup de griffe de Ronsard
à Du Bellay, une perfidie cachée sous le voile de l’éloge emphatique, quelques marques
discrètes de jalousie, un raillerie dissimulée au détour d’un vers…
Pour autant, aucune étude complète n’a à ce jour été fournie sur la rivalité littéraire
entre Ronsard et Du Bellay. Le présent corpus rassemble donc, dans une visée exhaustive,
toutes les pièces poétiques que Ronsard et Du Bellay se sont adressés ou dans lesquelles ils se
sont évoqués l’un l’autre. Il constitue le support d’un travail sur l’évolution des rapports entre
Ronsard et Du Bellay au cours de leurs dix années de production poétique commune. À
observer de près ce corpus, on voit s’installer un dialogue inégal entre les deux poètes, troué
de silences mais souvent vif. On trouvera dans ces poèmes des témoignages d’amitié mais
aussi des déclarations d’hostilité. On verra Du Bellay « gratter » Ronsard là où cela lui fait
17mal en lui disant que sa Franciade n’avance pas . On verra Ronsard répliquer que Du Bellay
18a trahi ses convictions premières en se mettant à écrire latin alors qu’il avait qualifié les néo-
latins, dans la Deffence et Illustration de la Langue Françoyse, de « reblanchisseurs de
murailles ». Alors que Du Bellay se plaint de son exil à Rome et regrette son Anjou natal, on
verra Ronsard le vendômois mettre un pied dans la contrée de son rival et lancer cet
19alexandrin provoquant à son « ami » : « Une fille d’Anjou me détient en servage » . Plus
tard, on croisera les lamentations de Du Bellay qui regrette de ne plus recevoir aucun vers de

11
Michèle CLEMENT, « Les Ruses du virtuel dans Les Regrets » in Cahiers du centre Jacques de Laprade, n°
2, décembre 1994, éd. J&D, Biarritz, 1994, pp. 123-136.
12
Bernard CROQUETTE, « Les Regrets : d’une « ore(s) » à l’autre. » in Cahiers textuels n°14, Joachim Du
Bellay, La poétique des recueils romains, s.d. Simone Perrier, Paris 7–Denis Diderot, SFDES, Paris, 1994, pp.
35-42.
13
GALLAND-HALLYN, Perrine, Le génie latin de Joachim du Bellay, Rumeurs des Ages, La Rochelle, 1995.
14
Edouard BOURCIEZ, Les mœurs polies et la littérature de cour sous Henri II, Slatkine Reprints, Genève,
1967.
15
Daniel MENAGER, « Ronsard et le poème de circonstance » in Culture et pouvoir au temps de l’Humanisme
et de la Renaissance, Actes du Congrès Marguerite de Savoie –Annecy, Chambéry, Turin 29 avril / 4 mai 1974–,
s. d. Louis Terreaux, Slatkine et Champion, Genève et Paris, 1978, pp. 319-329.
16
Michel MAGNIEN, « Stratégie d’un jeune poète : Les dédicataires des Odes. » in Cahiers textuels n°24,
Ronsard. Les Odes (1550-1552), s. d. Michel Magnien, Université Paris 7–Denis Diderot, Paris, 2002, pp. 43-62.
17
DU BELLAY, Les Regrets, 1558, sonnet XXIII, voir p. 30.
18
RONSARD, Continuation des Amours, 1555, sonnet III, voir p. 67.
19 RONSARD, Continuation des Amours, 1555, sonnet III, voir p. 67.
3 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
20 21Ronsard et qui va jusqu’à le menacer de représailles . Plus tard encore, après que Du Bellay
est revenu en France, on devinera le dépit de Ronsard de voir son confrère chargé d’organiser
22le mariage de la Princesse Marguerite avec le duc de Savoie Philibert-Emmanuel . On aura
aussi l’occasion de lire deux pastorales de Ronsard étonnantes dans lesquelles il met
23ouvertement en scène sa rivalité avec Du Bellay .
Voici quelques exemples parmi d’autres à verser au dossier de la rivalité littéraire
entre Ronsard et Du Bellay. D’autres témoignages de la vive concurrence existant entre les
deux hommes se trouvent dans ce corpus. Mais si l’on relève quelques attaques ouvertes qui
sautent aux yeux, beaucoup d’autres sont implicites et tous ces implicites n’ont pas encore été
mis en lumière. Ce corpus, qui a servi de support à un travail de Master 2 continue donc
maintenant à être examiné dans le cadre d’un travail de thèse.


20 DU BELLAY, Les Regrets, 1558, sonnet XVII, voir p. 29.
21
DU BELLAY, Poemata, épigramme 31, voir p. 43.
22
RONSARD, Chant pastoral, à Madame Marguerite de Savoye, 1559,vv. 293-295, voir p. 74.
23
RONSARD, Chant pastoral sur les nopces de Monseigneur Charles duc de Lorraine, & Madame Claude Fille
II. du Roy, 1559, voir p. 70 et suiv. et « Eclogue Du Thier » in Le Second livre des Meslanges, 1559, voir p. 76 et
suiv.
4 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Ronsard dans l'œuvre
de Du Bellay.
En caractères gras : les textes adressés à Ronsard.
En caractères normaux : les textes évoquant Ronsard.
5 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
L’Olive et quelques autres œuvres poéticques... Par I. D. B. A. Imprimé à
Paris pour Arnoul l'Angelier tenant sa bouticque au second pillier de la
grand sale du Palays. 1549. Avec privilege.
« Au lecteur » in O.P. I, éd. Chamard, pp.7-9.
AU LECTEUR
Quand j’escrivoy’ ces petiz ouvraiges poëtiques (Lecteur) je ne pensoy’ rien moins qu’à les exposer en
lumiere : et me suffisoit qu’ilz fussent aggreables à celle qui m’a donné la hardiesse de m’essayer à ce genre
d’ecrire, à mon avis encore aussi peu usité entre les François, comme elle est excellente sur toutes, voyre quasi
une Deesse entre les femmes. Or depuis, ayant fait part de ces miens ecriz à quelques amys curieux de telles
5 choses, qui les ont aussi communiquez à beaucoup d’autres, j’ay esté adverty que quelqu’un les avoit baillez à
l’imprimeur. Au moyen dequoy, doutant ou qu’il voulust les publier soubz son nom (en quoy toutesfoys il
m’eust paravanture vengé de luy mesmes) ou faire tort à ma renommée, les exposant soubz le mien, incorrectz et
pleins d’erreurs : cela craignant (dy je) je me suis hasté d’en faire un petit recueil, et tumultuairement le jecter en
lumiere, avecques la permission de celle qui est et sera seule mon Laurier, ma Muse et mon Apolon. Je croy
10 (Lecteur) entendu ceste contrainte, que je te jure par la troupe sacrée des neuf Sœurs estre veritable, que tu
excuseras benignement les faultes de cest ouvraige precipité, semblable à un fruict abortif, ou à ces tableaux
ausquelz le peintre n’a encores donné la derniere main : protestant, si je congnois que ces fragmentz te plaisent,
te faire bien tost present de l’œuvre entier. Ce pendant tu jugeras (comme on dit) le lyon aux ungles. Si je ne
craignois que le prologue fust plus long que la farce, je respondroy’ voluntiers à ceulx, qui congnoissans
15 Petrarque de nom seulement, diront incontinent que je l’ay desrobé, que je n’apporte rien du mien, non pour
autre raison sinon qu’il a ecript des sonnetz et moy aussi. Vrayment je confesse avoir imité Petrarque, et non luy
seulement, mais aussi l’Arioste et d’autres modernes Italiens : pource qu’en l’argument que je traicte, je n’en ay
point trouvé de meilleurs. Et si les anciens Romains, pour l’enrichissement de leur langue, n’ont fait le semblable
en l’imitation des Grecz, je suis content n’avoir point d’excuse. Non que je me vante d’y avoir bien fait mon
20 debvoir : mais j’espere que ce mien petit essay donnera occasion de faire d’advantaige à tant de bons esprits dont
la France est aujourd’huy ennoblye. Quand à ceulx qui ne vouldroient recevoir ce genre d’escripre, qu’ilz
appellent obscur, pource qu’il excede leur jugement, je les laisse avecq’ ceulx qui, après l’invention du bled,
vouloient encores vivre de glan. Je ne cherche point les applaudissemens populaires. Il me suffit pour tous
lecteurs avoir un S. Gelays, un Heroët, un de Ronsart, un Carles, un Sceve, un Bouju, un Salel, un Martin, et si
25 quelques autres sont encor’ à mettre en ce ranc. A ceulx là s’addressent mes petiz ouvraiges. Car s’ilz ne les
approuvent, je suis certain pour le moins qu’ilz louront mon entreprise. A dieu.
6 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Ode IV « De l’inconstance des choses. Au seigneur Pierre de Ronsard » in O. P. III, éd.
Chamard, pp. 15-21.
DE L’INCONSTANCE DES CHOSES
AV SEIGNEVR PIERRE DE RONSARD
ODE IIII

Nul, tant qu'il ne meure, O que peu durable Quoy doncq'? ne scais tu,
Heureux ne demeure : 50 (Chose miserable) Qu'un buysson batu
Le sort inconstant Est l’humaine vie, Moins est du tonnerre,
Or' se hausse, & ores Qui sans voyr le jour 100 Qu'un haut chesne ou tremble,
5 S'abaisse, & encores De ce cler sejour Ou qu'un mont qui semble
Au ciel va montant. Est souvent ravie. Depriser la terre?
La nuyt froyde & sombre 55 Soubz le grand espace Amy, qui pour vivre
Couvrant d'obscure umbre Du ciel, le tens passe Des ennuiz delivre,
La terre & les cieux, Par course subite : 105 Que la court procure
10 Aussi doulx que miel Theätres, Colosses T’es venu ranger
Fait couler du ciel En ruines grosses Comme un etranger,
Le someil aux yeux. 60 Le tens precipite. En la tourbe osbscure :
Puis le jour luysant Que sont devenuz Ne regrete point
Au labeur duysant Les murs tant congnuz 110 L’ambicieux poinct
15 Sa lueur expose, De Troye superbe ? De cete faveur.
Et d'un teint divers Ilion est comme Le ciel favorable
Ce grand univers 65 Maint Palais de Romme D’un plus honorable
Tapisse & compose. Caché dessoubz l’herbe. T’a fait receveur.
Quand l'hyver tremblant Torrentz & ryvieres 115 De Ronsard le nom
20 Les eaux assemblant Bruyantes & fieres Ne soit en renom
De glace polie, Courent en maintz lieux, Par le populaire :
Des austres puissans 70 Ou rochers & bois Amy, tu es tel,
De dueil gemissans Sembloient autresfois Que rien, qu’immortel,
La rage delie : Menasser les cieux. 120 Ne te pouroit plaire.
25 La terre couverte Les fieres montaignes Laisse aux courtizants
De sa robe verte Aux humbles campaignes Les souciz cuyzans :
Devient triste & nue, 75 On voit egalées, Ne soys curieux
Le vent furieux Maintz lieux foudroyez, Des biens aquerir,
Vulturne en tous lieux Les autres noyez 125 Ou de t’enquerir
30 Les forestz denue. Des undes salées. Du secret des Dieux.
Puis la saison gaye Regnes & empires
A la terre essaye 80 En meilleurs & pires
Rendre sa verdure, On a veu changer,
Qui ne doit durer, Maint peuple puissant
35 Las ! mais endurer Ses loix delaissant
Une autre froidure. Suyvre l'étranger.
Ainsi font retour 85 Superbe couraige,
D’un successif tour Qui ne crains oraige,
Le jour & la nuyt : Foudre ny tempeste,
40 Par mesme raison A ton fier marcher
Chacune saison Tu sembles toucher
L’une l’autre suyt. 90 Les cieux de la teste.
Le pueril’ aage Mais ta voyle enflée
Lubric & volaige De faveur souflée
45 Au printens ressemble : Metz hardiment bas :
L’eté vient apres, Le ciel variable
Puis l’autonne est pres, 95 Tousjours amyable
Puis l’hyver qui tremble. Ne te sera pas.
7 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Ode X « Au Seigneur Pierre de Ronsard » in O. P. III, éd. Chamard, pp. 40-42.
AV SEIGNEVR PIERRE DE RONSARD
ODE X

Chante l’emprise furieuse Ton œuvre sera plus durable
Des fiers Gëans trop devoyez, 30 Qu’un Thëatre ou un Colisée,
Et par la main victorieuse Ou qu’un Mausëole admirable,
Du Pere tonnant foudroyez : Dont l’etophe si fort prisée
5 Ou bien les labeurs envoyez Par le tens a été brisée,
Par Junon Déesse inhuméne Ou que tout autre œuvre excellant
De l’invincible enfant d’Alcméne. 35 De la main de l’ouvrier volant.
Chante les martiaux alarmes Quand à moy, puis que je n’ay beu,
D’un son heroic & haut style : Comme toy, de l’unde sacrée,
10 Chante les amoureuses larmes, Et puis que songer je n’ay peu
Ou bien le champ graz & fertile, Sur le mont double, comme Ascrée,
Ou le cler ruysseau qui distile 40 C’est bien force que me recrée
Du mont pierreux, ruysseau qui baigne Avec Pan, qui soubz les ormeaux
Prez & spacieuse campaigne. Fait resonner les challumeaux.
15 Chante doncq’ les biens de Cerés Mais toy, si desires pour vivre
Et de Bacchus les jeuz mystiques : Delaisser quelque monument,
Chante les sacrées forés, 45 Pourquoy aussi ne veux-tu suyvre
Sejour des Demydieux rustiques : Quelque haut & brave argument ?
Chante tous les Dieux des antiques, Amy, vole plus hautement,
20 Pluton, Neptune impetueux, Et en lieu si humble n’amuse,
Et les austres tempetueux. Qu’à me louër, ta docte Muse.
Bref, chante tout ce qu’ont chanté 50 Si tu m’eusses, facund Mercure,
Homere & Maron tant fameux, Volu etre un peu favorable,
Pyndare, Horace tant vanté, Et toy Phebus, j’eusse pris cure
25 Afin d’estre immortel comme eux, De rendre mon bruyt honorable,
En depit du dard venimeux Voyre par ecrit memorable
De celle qui ne peut deffaire 55 Un jour avec triumphe & gloire
Ce qu’un esprit divin scait faire. Marier Loyr avecques Loyre.
8 Ronsard dans l’œuvre de Du Bellay. Du Bellay dans l’œuvre de Ronsard. Textes.
Présentation et saisie de Florence BONIFAY.
Recueil de poésie, presente a Tresillustre Princesse ma Dame Marguerite seur
unique du Roy, et mis en lumiere par le commandement de madicte Dame.
Par I. D. B. A. A Paris. Chez Guillaume Cavellat, à l'enseigne de la Poulle
grasse, devant le college de Cambray. 1549. Avec privilege.
« Chant triomphal sur le voyage de Boulongne. » (extrait : vv. 149 - fin) in O.P. III éd.
Chamard, pp. 83-86.
CHANT TRIVMPHAL
SVR
LE VOYAGE DE BOVLONGNE
M.D.XLIX. AV MOYS D’AOVST.
[…]
N’avous encor’, vous celestes espriz Ou seront peints de Diane honorée
150 De nostre court, quelque ouvraige entrepris 180 Les arcs, les traicts & la trousse dorée.
Digne du nom, dont la France vous prise, On ne verra par le fer demolir,
Et de ce Roy, qui tant vous favorise ? Ny par l’orage ou la flamme abolir
Les vers sucrez du luc melodieux, Cet œuvre faict de matiere si dure,
Qui rejouist les hommes & les Dieux, Que la rigueur des siecles il endure.
155 Auront le pris, si la Muse heroique 185 Là mon grand Roy sera mis au milieu
Ne fait sonner sa trompette bellique. Sur piliers d’or, qui tout au tour du lieu
Ronsard premier osa bien attenter Tesmoingneront sa louange notoire :
De faire Horace en France rechanter, Et sera dict le temple de Victoire.
Et le Thebain (ô gloire souhaitable !) Là je peindray comme il aura donté
160 Qu’à grand labeur il a fait imitable. 190 Calaiz, Boulongne, & l’Anglois surmonté,
Ainsi me fault quelque voye eprouver Puis l’Hibernie, & tout ce qui attouche
Pour Apollon & les Muses trouver, L’humide lict ou le soleil se couche.
Qui me feront en la terre ou nous sommes Tu y seras, de Florence l’honneur,
Voler vainqueur par les bouches des hommes. Royne en qui gist le comble de bon heur,
165 J’ameneray le premier, si je puis, 195 Que la vertu digne epouze a fait estre
A mon retour au pais d’ou je suis, Du plus grand Roy que ce siecle ait veu naistre.
Les sainctes Sœurs, qui me feront revivre Toy Vierge aussi, miracle de ton temps,
Mieulx que la main qui anime le cuyvre. Qui rends le ciel & nature contens,
De marbre noir au milieu d’un beau pré Alors qu’en toy l’un & l’autre contemple
170 J’edifiray un temple dyapré 200 De son scauoir le plus parfaict exemple.
Tout au plus pres, ou Loyre plus profonde De voz grandeurs le prestre je seray,
En L’Ocean fait couler sa clere onde. Et devant vous maint hymne chanteray,
De marbre aussi les coulonnes seront, Duquel pourront les nations estranges
Qui en blancheur la neige passeront, Et noz nepveuz apprendre voz louanges.
175 Avec l’autel construict de mesme pierre 205 Ce doulx labeur la Muse me donnoit,
Encourtiné de laurier & de l’hyerre. Lors que HENRY à Boulongne tonnoit,
De ce beau lieu la superbe grandeur Luy faisant ja de son bras la vaillance
Imitera du Croissant la rondeur, Chemin au ciel par le fer de sa lance.
9