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Galien de Pergame, médecin des corps, médecin des âmes Né à ...

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  • cours - matière potentielle : des meilleurs philosophes de son temps
Galien de Pergame, médecin des corps, médecin des âmes Résumé : Le médecin grec Galien de Pergame (129-c. 216) qui se définit lui-même comme à la fois médecin et philosophe et qui est l'auteur d'un traité intitulé Que l'excellent médecin est aussi philosophe, a toujours prêté une égale attention aux maladies du corps et aux maladies de l'âme elles-mêmes définies comme dépendantes du mauvais tempérament du corps sur lequel elles sont à leur tour capables d'agir directement dans une interaction particulièrement étroite, certains troubles mentaux pouvant aller jusqu'à entraîner la mort.
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Galien de Pergame, médecin des corps, médecin des âmes
Résumé : Le médecin grec Galien de Pergame (129-c. 216) qui se définit lui-même comme à la fois médecin et philosophe et qui est l'auteur d'un traité intituléQue l'excellent médecin est aussi philosophe, a toujours prêté une égale attention aux maladies du corps et aux maladies de l'âme elles-mêmes définies comme dépendantes du mauvais tempérament du corps sur lequel elles sont à leur tour capables d'agir directement dans une interaction particulièrement étroite, certains troubles mentaux pouvant aller jusqu'à entraîner la mort.
Né à Pergame en 129 de notre ère, le médecin grec Galien a reçu dès l'enfance une double formation médicale et philosophique. Auteur prolifique, il a rapporté dans plusieurs de ses nombreux écrits comment, sous la direction bienveillante et éclairée de son père Nicon, il reçut l'éducation la plus complète possible en suivant d'abord, dès l'âge de quatorze ans, les cours des meilleurs philosophes de son temps, avant d'entamer deux ans plus tard, à l'âge de seize ans, des études de médecine très complètes. Riche d'une expérience acquise tout au long de nombreux voyages scientifiques (notamment à Smyrne, Corinthe et Alexandrie), de retour dans sa patrie, il est recruté comme médecin des gladiateurs à Pergame avant de rejoindre la capitale de l'Empire où se déroulera l'essentiel de sa carrière médicale. Introduit au sein de la riche aristocratie romaine, il parviendra jusqu'à l'empereur Marc Aurèle qui lui confie la santé de son jeune fils Commode. En proie à la jalousie de ses collègues médecins, il quitte Rome précipitamment en 166 avant d'être bientôt rappelé par l'empereur au moment où une terrible épidémie de variole secoue l'Empire. Dès lors, le reste de sa carrière se déroulera essentiellement à Rome où il enseigne, écrit et procède à de nombreuses démonstrations anatomiques très prisées du public romain cultivé. Il est l'auteur d'une œuvre immense dont seule la partie médicale, malgré de nombreuses pertes en partie comblées par les traductions arabes nous a été à peu près correctement transmise, tandis que l'on déplore la perte de presque la totalité de son œuvre philosophique. Les quelques traités qui surnagent de ce naufrage reflètent cependant une égale attention portée à la médecine des corps et à celle des âmes comme en témoignent les trois principaux traités pris ici comme base de notre réflexion et respectivement intitulés :Ne pas se chagriner,Sur le diagnostic et le traitement des passions propres de l'âme de chacun (abrégé dans la suite enDTPA) etQue les facultés de l'âme suivent les tempéraments du corps(abrégé en 1 FATC).
1 L'édition de référence est celle de G. G. Kühn parue à Leipzig de 1821 à 1833. LeNe pas se chagrinerlongtemps considéré comme perdu et tout récemment retrouvé ne figure pas dans cette édition (voir V. Boudon-Millot, « Un traité perdu de Galien miraculeusement retrouvé, leSur l'inutilité de se chagriner: texte grec et traduction française », inLa science médicale antique : nouveaux regards, Etudes réunies par V. Boudon-Millot, A. Guardasole et C. Magdelaine en l'honneur de J. Jouanna, Paris, Beauchesne, 2007, p. 72-123). Pour leSur le diagnostic et le traitement des passions propres de l'âme de chacun, traité en deux livres respectivement consacrés l'un aux passions de l'âme et l'autre aux erreurs de jugement, voir Kühn V, 1-103 ; I. Marquardt,Scripta MinoraI, 1884, p. 1-81 ; W. De Boer, CMG V 4, 1, Leipzig-Berlin, 1937 et G. Magnaldi, Roma, 1999 ; pour leQue les facultés de l'âme suivent les tempéraments du corps, voir Kühn IV, 767-822 et I. Müller,Scripta MinoraII, 1891, 32-79. Traduction française des deux derniers traités par V. Barras, T. Birchler et A.-F. Morand,Galien L'âme et ses passions, Paris, 1995. 1
Les maladies du corps causes des maladies de l'âme Galien utilise un même mot grec pour désigner les maladies de l'âme et du corps :pathê que l'on retrouve dans le français pathologie et qui est habituellement traduit par affections quand il s'agit du corps et par passions quand il s'agit de l'âme. Pour le médecin de Pergame, un lien très étroit unit maladies du corps et maladies de l'âme puisque, comme l'indique explicitement le titre duQue les facultés de l'âme suivent les tempéraments du corps, Galien est convaincu que c'est grâce à un bon tempérament du corps que 2 nous parvenons à « l'excellence pour notre âme » (arêtên tê psuchê) . Le terme d'excellence (arêtên), ici employé en parallèle avec la notion de bon tempérament (eucrasian), ne renvoie pas à des qualités morales mais à un bon état de l'âme comparable au bon équilibre du corps en froid, chaleur, sécheresse et humidité tel qu'il est assuré par un bon régime, c'est-à-dire par des aliments, des boissons et des activités quotidiennes propres à maintenir un bon équilibre entre les quatre humeurs que sont le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire. Pour Galien, comme déjà pour Platon, il y a trois espèces (ou trois parties) de l'âme : raisonnante, irascible et concupiscible, respectivement situées dans le cerveau, le cœur et le foie, et obéissant chacune à deux principes, la matière et la forme. Et c'est cette matière, en tant qu'elle possède en elle-même un tempérament propre comparable à celui du corps qui va retenir l'attention de Galien en tant que susceptible d'influer sur les facultés de l'âme. Toutefois, Galien avoue avoir échoué à comprendre selon quel mécanisme se produit cette influence du corps sur l'âme, influence qu'il ne peut que constater sans pouvoir l'expliquer : « Après de nombreuses recherches, je n'ai pas trouvé pourquoi, lorsque la bile jaune s'accumule dans le cerveau, nous sommes entraînés vers le délire (paraphrosunê), ni, dans le cas de la bile noire, vers la mélancolie, ni pourquoi le phlegme et les substances refroidissantes en général provoquent la léthargie qui entraîne des pertes de mémoire et 3 d'intelligence, ni pourquoi la ciguë lorsqu'elle est bue provoque la démence » . De même, continue-t-il, le vin, s'il est bu avec mesure, contribue à rendre notre âme plus douce et en même temps plus courageuse « au moyen bien sûr du tempérament du corps lequel à 4 son tour est produit au moyen des humeurs » . Bien plus, le tempérament du corps n'est pas seulement capable de modifier les facultés de l'âme, il peut aussi l'en séparer complètement comme cela survient après l'absorption de poison ou après la piqûre d'un animal venimeux entraînant la mort. Platon déjà, s'interroge Galien, ne soutenait-il pas que, sous l'effet de l'humidité du corps, l'âme se mettait à oublier ce qu'elle connaissait avant d'être attachée au 5 corps, tandis qu'à l'inverse la sécheresse du corps entraîne l'intelligence . Galien aura d'ailleurs 6 cette formule pour résumer sa pensée : « La substance de l'âme est le tempérament du corps » . Et de fait, la soumission de l'âme aux maux du corps apparaît dans toute son évidence dans les cas de mélancolies, de phrénésies ou de manies quand on « ne reconnaît ni soi-même ni ses proches » à cause de la maladie et alors même que la faculté visuelle n'est pas affectée. Le tempérament du corps n'est cependant pas le seul à influer sur les facultés de l'âme, ces dernières
2  Galien,FATC 1 (p. 78). Les numéros de pages entre parenthèses renvoient à la traduction française citée n. 1. 3 Ibid.3 (p. 83-84). 4 Ibid.3 (p. 85). 5 Voir Galien,Ibid.,4 (p. 86) qui renvoie à Platon,Timée43a. 6 Galien,FATC4 (p. 87). Formule que Galien attribue à Andronicos le Péripatéticien et reprend à son compte. 2
subissant aussi l'influence du tempérament des saisons et des lieux où les hommes résident, 7 comme l'a bien montré Hippocrate dansAirs, Eaux, Lieux. Dans ces conditions, conclut Galien, convient-il de louer les uns pour leur intelligence et de blâmer les autres pour leur sottise dont, les uns comme les autres, ne sont pas personnellement responsables ? Certes non, et Galien en accord avec Platon déplore que, lorsque l'âme d'un individu est malade et insensée sous l'effet du corps, il soit considéré comme mauvais plutôt que 8 malade . Aussi invite-t-il ceux qui sont mécontents à l'idée que la nourriture (en tant qu'elle influe sur le tempérament du corps et du cerveau) peut rendre les uns plus ou moins raisonnables et capables de se contrôler, à venir apprendre auprès de lui ce qu'ils doivent boire et manger pour 9 perfectionner leur âme . Pas question pour autant de s'adonner à ses mauvais penchants sans agir car « il convient d'essayer, dans la mesure du possible, de fuir le mal et de lui préférer son contraire, grâce à la 10 nourriture, aux activités quotidiennes et aux sciences » . Galien récuse donc le reproche qui pourrait lui être fait de nier les bienfaits de la philosophie pour améliorer l'excellence de son âme en affirmant au contraire l'importance de l'éducation. Car s'il est vrai que l'on est bon ou mauvais par nature, on peut et on doit également choisir d'améliorer celle-ci par l'éducation et l'enseignement en recourant notamment à des exercices, en un mot en exerçant un contrôle sur ses passions. Et dans ce domaine, le médecin qui se veut aussi philosophe a également des conseils à donner.
Le nécessaire contrôle des passions Le traitéSur le diagnostic et le traitement des passions propres de l'âme de chacun (DTPA) est en effet la réponse adressée par Galien à l'un de ses amis ou disciples qui lui a demandé de donner son opinion sur le livre d'un certain Antonios, philosophe épicurien inconnu 11 par ailleurs, et dont le livreSur le contrôle de ses propres passions. A enest également perdu croire Galien qui tient le livre et son auteur en piètre estime, la perte ne serait d'ailleurs pas bien grande, cet Antonios n'ayant expliqué clairement ni ce qu'il entendait par le terme contrôle, ni distingué explicitement passions et erreurs de l'âme. Or, poursuit Galien, il aurait d'abord fallu commencer par définir l'erreur comme « ce qui provient d'une opinion fausse, tandis que la passion provient d'une force irrationnelle en nous qui désobéit à la raison », les passions étant du reste à l'origine de la plupart de nos erreurs. Et bien qu'il déclare ici parler sous l'autorité des philosophes qui l'ont précédé, en particulier Platon, Aristote et Chrysippe, où il a lui-même étudié ces notions, Galien va cependant consentir à confier à son lecteur le fond de sa pensée. En bon médecin, Galien va donc d'abord livrer sondiagnostic en définissant ce qu'il convient d'entendre par passion. Appartiennent au genre des passions, la colère, l'emportement, le fait de s'adonner « aux beuveries, aux courtisanes et aux banquets ». A côté de ces grandes passions, il en existe de plus petites qui, de ce fait, tendent à passer inaperçues, tel « le trouble modéré de l'âme lors d'une grande perte d'argent ou d'un déshonneur, ou encore le fait de manger
7 A l'appui de cette thèse, Galien (Ibid.9 : p. 104) cite également Platon dans lesLois747d : « il ne nous échappe pas non plus que les lieux diffèrent les uns des autres en ce qu'ils engendrent des hommes meilleurs ou pires ». 8 Ibid. 6 (p. 93). 9 Ibid. 9 (p. 106). 10 Platon,Timée87bcité par Galien, FATC10 (p. 109). 11 Sur ce philosophe, voir leDPhAI, p. 258, n° 222s. v.Antonius. 3
12 très improprement des gâteaux » . Un peu plus loin, Galien donne une liste encore plus complète en déclarant que « les passions de l'âme, comme tout le monde le sait, sont l'emportement (thumos), la colère (orgê), la crainte (phobos), le chagrin (lupê), l'envie (phtonos) et le désir excessif (épithumiaavant d'ajouter qu'une haine ou un amour excessif en font également) », 13 partie . Et encore plus loin, il précisera sa pensée en déclarant que l'amour de la querelle (philoneikia), de la gloire (philodoxia) ou du pouvoir (philarchia) sont également des passions, 14 mais dans une moindre mesure . Ici c'est l'envie (phtonos) que Galien désigne comme « le pire des maux » en la définissant, soit comme une passion à part entière, soit comme une variété de chagrin, lorsqu'elle se manifeste comme « le fait de se chagriner (lupêtai) devant la fortune 15 d'autrui » . Mais un peu plus loin, ce sera l'insatiabilité (aplêstiala) qui sera définie comme « 16 passion la plus vile de l'âme » . La liste des passions, tout comme leur hiérarchie, n'est donc pas exactement fixée mais évolue à l'intérieur même du traité et d'un traité à l'autre. Galien aborde ensuite la question dutraitement de ces passions et la façon de les éradiquer. Tout en reconnaissant à la nature un rôle déterminant et tout en accordant à l'enfance une influence majeure, Galien va insister sur l'importance des doctrines (ou convictions 17 philosophiques) et des exercices (spirituels) . Mais la première condition pour la réussite de ce traitement est que nous ayons nous-mêmes conscience de nos passions. Or, nous nous aimons trop nous-mêmes pour en avoir conscience. Il convient donc de se mettre en quête d'un homme vraiment sincère, une quête souvent difficile et qui pourra prendre plusieurs années, avant de pouvoir lui demander, dans un entretien seul à seul, s'il constate en nous l'une de ces passions. Il conviendra alors de lui savoir le plus grand gré de sa réponse et de le tenir pour notre sauveur « plus encore que s'il nous avait sauvé le corps d'une maladie », le but ultime de cette quête, qui 18 peut durer toute une vie, étant de devenir non pas semblable à un dieu , mais un homme de bien (kalos kagathos). La formule mérite d'être méditée, les passions étant ici assimilées à des maladies de l'âme dont il est encore plus précieux d'être délivré que des maladies du corps. Poursuivant le parallèle, Galien précise que de même que la vieillesse ne saurait être une excuse pour négliger la santé de notre corps, de même elle ne devrait pas nous amener à renoncer à améliorer notre âme, dans le but « de ne pas devenir aussi laid dans notre âme que Thersite dans 19 son corps » . Mais si Galien, pour le corps, fixe le seuil de la vieillesse à l'âge de cinquante ans, pour l'âme, il abaisse cette limite à la quarantaine, âge au delà duquel selon lui il devient impossible d'être secouru ; dans certains cas cependant et pour ne pas qu'on lui reproche d' « être 20 inhumain », il accepte de repousser cette limite à la cinquantaine . Car de même qu'il ne peut exister de corps et de santé physique parfaits, mais que nous devons nous contenter d'un
12 Galien,DTPAI, 2 (Barras, p. 5 bas). 13 Ibid.I, 3 (p. 7). 14 Ibid.I, 7 (p. 27) : le texte grec est corrompu. La traduction de Barras (qui suit la restitution d'aplêstia par l'insatiabilité l'est dans une moindre mesure, maisDe Boer) et comprend que « demeure aussi une passion » est en contradiction avec le statut de l'insatiabilité définie dans la suite du traité comme la passion la plus vile de l'âme (I, 9 = p. 38). 15 Ibid.I, 7 (p. 27). 16 Ibid.I, 9 (p. 38). 17 Ibid.I, 7 (p. 28). 18 Platon,Théétête176b. 19 Galien,DTPAI, 4 (p. 12). 20 Ibid.I, 10 (p. 39). 4
deuxième, troisième ou quatrième choix, de même l'impossibilité d'accéder à la parfaite santé de l'âme ne doit pas nous décourager de nous y exercer le plus tôt possible et, de façon idéale, dès l'enfance. Et comme toujours quand Galien évoque son enfance, la figure paternelle n'est jamais loin. Car c'est ce père qui, par son exemple, lui a progressivement appris à contenir sa colère et qui disait qu'à cause de leur accès de passion, les personnes enclines à la colère « méritaient d'être la proie de convulsions et même de mourir ». Comment dire plus clairement que la maladie de l'âme est, dans certains cas, susceptible de provoquer la maladie du corps et même d'entraîner la mort ?
Les maladies de l'âme causes des maladies du corps Tel est le cas de l'insatiabilité (aplêstia) relative à la nourriture qui amène, par gloutonnerie, à absorber des aliments au delà de la juste mesure et qui provoque troubles 21 intestinaux et diarrhées . Mais il y a pire encore quand le chagrin de l'âme aboutit à la ruine du corps. Dans leNe pas se chagriner, Galien évoque les méfaits d'un chagrin excessif dont on n'aura pas appris à se prémunir : « Et tu as appris, disais-tu, que même Philidès le grammairien, après la perte de ses livres dans l'incendie, est mort consumé par le découragement et le chagrin, tandis que tel et tel autre s'avancèrent pendant longtemps vêtus de manteaux noirs, maigres et pâles, 22 semblables à des gens en deuil » . Cette anecdote est à mettre en parallèle avec celle d'un autre grammairien du nom de Kallistos car les deux histoires sont si proches que, malgré la différence des noms, il ne peut s'agir semble-t-il que de la même personne : « À Rome, je vis il y a peu de temps un grammairien du nom de Kallistos dont les livres, lors du grand incendie de Rome au cours duquel le temple appelé temple de la Paix brûla, furent anéantis. Là-dessus il se chagrina et ne trouva plus le sommeil. D'abord des fièvres 23 se déclarèrent et alors en peu de temps il dépérit jusqu'à ce qu'il mourût » . Sans en arriver à ces extrémités, l'insatiabilité, l'une des pires passions, on l'a vu, peut entraîner des troubles plus bénins quoique aussi réels, comme dans le cas de ce jeune homme venu au matin trouver Galien chez lui parce qu'il n'avait pu trouver le sommeil de toute la nuit, 24 préoccupé par des futilités . Ce qui lui valut un long exposé de Galien sur la nécessité de maîtriser ses désirs et ses passions. Les passions ne sont pas seulement dangereuses pour l'état physique de celui qui les éprouve, mais peuvent également nous amener à causer du dommage au corps d'autrui. Il suffira de citer le geste de l'empereur Hadrien, rapporté par Galien, qui, sous l'emprise de la colère dit-on, « frappa un de ses serviteurs à l'œil avec un stylet » et le rendit aveugle. Alors que l'empereur, revenu à la raison, engageait le serviteur à dire ce qu'il voulait en compensation, celui-ci répondit qu'il voulait son œil et rien d'autre, tant il est vrai, commente Galien, que la 25 santé du corps est un bien irremplaçable . Un peu plus loin, le médecin de Pergame rapporte le cas de ce crétois colérique qui frappa deux de ses serviteurs sur la tête avec le tranchant de la
21 Ibid.I, 9 (p. 34). 22 Galien,Ne pas se chagriner7. 23  Galien,Commentaire aux Épidémies VI, 8(p. 486 Wenkebach-Pfaff);partie conservée seulement en arabe. 24 Galien,DTPAI, 7 (p. 26). 25 Galien,DTPAI 4 (p. 14). 5
lame d'un « grand couteau revêtu de son fourreau ». Le fourreau se rompit et provoqua une large plaie suivie d'une hémorragie sur la tête des deux serviteurs qui furent heureusement sauvés par 26 Galien . Quelles sont donc lesprescritionsde Galien pour endiguer les passions ? Il recommande de ne jamais agir sous l'impulsion de la colère, mais de toujours prendre le temps de la réflexion, en remettant au besoin sa décision au lendemain. Ne pas respecter cette consigne, c'est s'exposer à commettre « des actes de véritables fous » et à agir « comme un animal et non comme un 27 homme » . Pour éviter d'en être réduit à ces extrémités, il convient donc de « se servir toujours du raisonnement après un examen sans passion » pour dompter « la faculté irrationnelle de l'âme 28 irascible comme on le fait d'une bête sauvage » . Toutefois « la plupart des hommes laissent croître les passions de leur âme au point qu'elles deviennentincurables »et il faut donc les extirper avant qu'elles n'arrivent au terme de 29 leur croissance . Il faut en particulier se méfier de la faculté concupiscible de l'âme qui s'accroît et se fortifie dans la jouissance même. Pour en triompher, il faut se servir de la faculté irascible de l'âme comme d'une alliée contre la faculté concupiscible. De fait, la seule façon d'affaiblir la partie concupiscible de l'âme est de ne pas lui fournir ce qu'elle désire. Galien prend ici l'exemple du sentiment amoureux qui, une fois que l'on a commencé à y céder, devient presque invincible, et rappelle l'histoire de cet homme venu chercher de l'aide auprès de lui parce que devenu incapable d'éradiquer sa passion. Avant d'arriver à ces extrémités, il faut donc apprendre à éradiquer le chagrin dont une des sources les plus répandues, rappelons-le, est l'envie, envie du bien d'autrui. Le chagrin jouit en effet d'un statut particulier, en tant que passion propre, mais aussi en tant que résultante des autres passions (envie, insatiabilité...). Qui plus est « le chagrin pour tous est un mal, comme l'est 30 la douleur dans le corps » . La plus grande des vertus, aux yeux de Galien, celle à laquelle on 31 doit s'exercer avant tout, consiste donc à « se mettre à l'abri du chagrin » (alupoi« Car qui ne) . voudrait pas rester à l'abri du chagrin toute sa vie durant ? Et qui ne choisirait pas cela plutôt que 32 la richesse de Cinyras et de Midas ? » . L'exercice spirituel de lapraemeditatio en nous entraînant à imaginer le pire pour mieux nous y préparer si un jour il survient est en particulier un de ceux recommandés par Galien dans leNe pas se chagriner.Mais Galien va plus loin encore en affirmant le caractère réflexif des relations âme/corps : si le chagrin éprouvé par l'âme peut détruire la santé du corps et même aller jusqu'à provoquer sa mort, en revanche il suffira, pour assurer la santé de l'âme de celui qui aura su s'entraîner à la préserver du chagrin, de jouir d'une santé physique satisfaisante, le seul bien finalement nécessaire et suffisant à l'homme de bien.
La santé du corps condition de la santé de l'âme Dans leNe pas se chagriner,Galien déclare ainsi qu'il n'y a pas de perte quelconque qui doive nous chagriner tant qu'il nous reste de quoi manger, boire et nous vêtir, c'est-à-dire de quoi
26 Ibid.I, 4 (p. 15-16). 27 Ibid.I, 5 (p. 18). 28 Ibid.I, 5 (p. 21). 29 Ibid.I, 7 et 10 (p. 28 et 39). 30 Ibid.I, 7 (p. 28). 31 Ibid.I, 8 (p. 32). 32 Ibid.I, 9 (p. 38).
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veiller à la santé de notre corps en le mettant à l'abri des besoins primordiaux que sont la faim, la 33 soif et le froid . De même, il suffit de posséder une fortune qui nous permette de pourvoir aux besoins naturels et nécessaires du corps, tout le reste étant superflu. Galien pour autant n'approuve ni le choix des individus qui « se contentent de n'éprouver ni souffrance ni chagrin dans leur âme », ni ne prône l'idéal du sage devenu insensible à tout 34 désir et toute émotion . Galien n'estime pas avoir lui-même atteint un niveau d'impassibilité totale mais reconnaît que certaines choses seulement méritent de nous chagriner quand d'autres ne méritent que l'indifférence : il avoue ainsi mépriser la perte d'argent tant qu'il ne se retrouve 35 pas privé de tout, et ne pas redouter la souffrance physique tant qu'elle ne se mue pas en torture . A l'inverse, la ruine de la patrie ou la perte d'un ami sont des motifs sérieux de chagrin. Aussi bien loin, comme certains philosophes, de souhaiter connaître pareils malheurs pour avoir l'occasion de faire montre de sa fermeté d'âme, Galien préfère-t-il espérer que ne survienne jamais quelque événement extérieur d'une gravité telle qu'il ruine complètement sa santé, ni un malheur plus fort que celui que son âme soit capable de supporter. Et en attendant, il ne néglige aucun exercice pour donner à son corps et à son âme une force suffisante. Aussi Galien résume-t-il pour finir l'idée force de son traité en affirmant en conclusion qu' « il méprise d'une part toute perte d'argent tant qu'il lui reste assez de bien pour n'avoir ni faim, ni froid, ni soif, et d'autre part les douleurs tant qu'il lui est laissé la possibilité de converser avec un ami ou de suivre la lecture 36 d'un livre qu'on lui lit » . Si ces deux conditions nécessaires pour assurer un miminum de bien-être physique sont remplies, alors la santé de l'âme sera elle aussi assurée.
Véronique Boudon-Millot (Paris, CNRS-La Sorbonne-Paris IV)
33 Galien,Ne pas se chagriner78 ; même idée dans leDTPAI, 8 (p. 32-33). 34 Ibid.62 et 68 sur l'aochlêsia(absence de trouble) prônée par Epicure. 35 Ibid.71. 36 Ibid.78.
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