4 - Le Testament oublié

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Lyon, 1er septembre 1890. Émilie et Constance savourent leur bonheur : Émilie, celui d’être jeune mariée ; Constance, celui de bientôt retrouver celui qu’elle aime, Dimitri. L’Espérance, au même moment. Des coups violents font trembler la porte de l’orphelinat. D’un air glaçant, Maître Montbert annonce la raison de cette visite : héritier d’Élisabeth d’Espérance, son client revendique la propriété du château. Il laisse trois semaines aux sœurs pour prouver qu’Élisabeth leur a bien légué les lieux. L’orphelinat est menacé ! Sœur Marie-Agnès, Constance et Émilie se lancent alors à la recherche du testament d’Élisabeth. Quand elles apprennent que le client de Maître Montbert, l’inquiétant Igor Karinovitch, n’est autre que le cousin de Dimitri, leurs certitudes vacillent…

Au nom de la vérité, Émilie ne trahit-elle pas son amitié pour Constance ? Et Dimitri, est-il seulement sincère ?

Dans cette ultime aventure, les deux amies parviendront-elles à rester fidèles aux sœurs Espérance ?


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Publié le 05 septembre 2014
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EAN13 9782728920884
Langue Français
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Aux élèves du collège Sainte-Marie de Riom

PROLOGUE

Château de l’Espérance, le 5 août 1832

– Charlotte !

Élisabeth se précipita au-devant de sa sœur, les mains tendues. Charlotte s’illumina en la voyant et tenta de se redresser légèrement dans ses coussins. Elle était assise sur un confortable fauteuil, un édredon posé sur ses jambes allongées. Thomas, son mari, l’avait installée dehors pour qu’elle profite un peu du soleil de ce mois d’août 1832 et puisse admirer son jardin où elle aimait passer de longues heures.

– Élisabeth, murmura-t-elle d’une voix très faible. Vous avez pu venir.

– Oui, Charlotte. J’ai fait au plus vite dès que j’ai su.

Charlotte sourit en découvrant la coiffure tout ébouriffée de sa sœur.

– Vous avez fait vite, en effet, la taquina-t-elle. Je vous vois là bien échevelée.

Élisabeth rit en rajustant rapidement quelques mèches brunes dans son chignon que le vent du long trajet en voiture découverte avait défait.

– Ce n’est pas à vous qu’une telle chose arriverait, répondit-elle sur le même ton. Vous êtes si belle !

La voix d’Élisabeth se brisa sur ce dernier mot. Elle avait toujours admiré la beauté de Charlotte, ses cheveux blonds et bouclés que leur nourrice brossait durant de longues heures, ses yeux ­couleur noisette où scintillaient quelques pépites d’or, ses traits réguliers et nobles, sa longue silhouette. Mais aujourd’hui, ­Charlotte ne ressemblait plus beaucoup à la jeune femme vive et ravissante qu’elle avait toujours connue. Elle n’avait rien perdu de sa beauté et son visage était toujours aussi radieux. Mais sa peau était d’une pâleur extrême. Son corps était si maigre qu’Élisabeth se demandait comment il pouvait encore la porter. Et, surtout, chacun de ses gestes était ralenti. Elle qui battait la campagne pour aider les uns et les autres, il semblait maintenant que le moindre mouvement lui demandait un effort inouï.

– Comment allez-vous ? demanda Élisabeth pour ne pas se laisser aller.

Charlotte soupira doucement.

– Vous voyez…

– Thomas me parlait du choléra dans sa lettre.

– L’épidémie a sévi par ici, confirma Charlotte. Nous ne ­comptons plus le nombre de morts autour de nous. Cette maladie est effroyable. Elle vous emporte si vite.

– Et les pensionnaires ?

– Nous avons perdu deux fillettes, soupira Charlotte. Les pauvres petites, elles étaient si fragiles. Tous nos soins, et ceux de Thomas en particulier, n’ont pas suffi à les sauver.

– Mais vous ?

– Oh moi… Cela n’est rien.

Le ton de sa voix signifiait tout le contraire et Élisabeth ne se laissa pas abuser.

– Avez-vous attrapé le trousse-galant vous aussi ? interrogea-t-elle.

Charlotte n’avait pas envie de répondre. Elle préférait profiter de sa sœur plutôt que de se lamenter sur sa maladie.

– Oui et non, répondit-elle vaguement. Mais parlez-moi plutôt de vous ! s’enthousiasma-t-elle alors qu’une légère rougeur donnait enfin un peu de couleur à ses joues.

Élisabeth regarda fixement sa sœur un instant et devant son sourire suppliant, elle décida de jouer le jeu à son tour. Il était inutile de larmoyer sur son sort. Dieu leur avait accordé qu’elles se revoient une dernière fois, ce n’était certainement pas pour qu’elles ­s’apitoient sur elles-mêmes. Élisabeth entreprit donc de raconter sa vie en Russie. Elles ne s’étaient pas vues depuis si longtemps. Quand Élisabeth avait épousé Alexei Rochenkovski, en 1804, elle était restée en Russie. Elle ne revenait plus en France que tous les deux ou trois ans.

– Katia est enceinte, j’ai dû vous l’écrire.

Le visage de Charlotte s’illumina. Elle avait toujours aimé les enfants. Pour elle, ils représentaient la vie, ils étaient précieux. C’est pour cette raison qu’elle leur avait consacré son temps, son énergie et tout son amour.

– Son bébé arrivera très bientôt, poursuivit Élisabeth. D’ici un mois m’affirme Alexei. Elle est radieuse et fait plaisir à voir. Anouk, elle, couve toujours autant son Piotr. Il est si mignon qu’elle cède au moindre de ses caprices. Ce n’est certainement pas une bonne chose mais je n’arrive pas à blâmer ma fille. Elle n’aura jamais d’autre enfant, les médecins sont formels. Elle reporte donc toute son affection sur Piotr et ce n’est pas Nicolaï qui l’en empêchera. Il est si peu souvent présent.

Une pointe d’inquiétude perça dans la voix d’Élisabeth. Dès qu’elle parlait de sa fille aînée, elle ne pouvait s’empêcher de penser que celle-ci aurait sans doute été plus heureuse avec un autre époux. Nicolaï Karinovitch était un homme immensément fortuné qui passait ses journées à dilapider son argent au jeu ou en participant à de folles parties de chasse à travers tout le pays.

– Annushka, dit pensivement Élisabeth en employant le petit surnom qu’elle aimait donner à sa fille.

– Et Ivan ? interrogea alors Charlotte qui voyait sa sœur ­s’assombrir.

En entendant le nom de son seul fils, Élisabeth se redressa ­aussitôt. Elle était si fière de lui.

– Ivan ? Il poursuit sa carrière dans l’armée impériale. Tout le monde dit de lui qu’il est droit et loyal, très respecté de ses hommes. Vous savez que ce n’est pas moi qui contredirais ces propos, ajouta Élisabeth avec un sourire entendu dans lequel on lisait toute sa tendresse pour son fils.

– Nastasia… relança Charlotte qui commençait à se sentir plus faible.

Cette longue conversation la fatiguait même si elle se refusait à l’admettre.

– Nastasia est notre sourire, notre lumière, dit Élisabeth avec douceur. Nous ne la voyons presque jamais mais, de son couvent, je sais qu’elle est plus proche de nous que personne d’autre dans la famille. Elle prie pour nous chaque jour et cette prière nous ­rapproche.

– Un peu comme quand nous étions séparées et que nous récitions chacune de notre côté la prière de nos parents, murmura Charlotte en fermant les yeux.

Elle frissonna. Il faisait chaud pourtant dehors et elle était recouverte d’un édredon épais, mais le froid envahissait son corps.

– Comme nous en effet, reprit Élisabeth d’une voix très douce.

Elle regarda sa sœur. Bientôt, Charlotte ne serait plus là, ­Élisabeth le savait. Thomas le lui avait dit avec franchise dans sa lettre. C’était déjà un miracle que Charlotte ait réussi à tenir encore si longtemps. Elle devait sans doute l’attendre pour lui dire adieu.

– Et nous continuerons de réciter cette prière l’une pour l’autre, poursuivit Élisabeth en attrapant la main de sa sœur pour la poser sur son cœur.

Charlotte lui sourit sans rouvrir les yeux.

– Promettez-moi, dit-elle alors d’une voix si faible que sa sœur dut se pencher pour l’entendre. Promettez-moi de tout faire pour que l’Espérance demeure ce que nous avons toujours rêvé d’en faire. Thomas et notre fille Agathe auront besoin de votre aide pour prendre les bonnes décisions.

– Je ne doute pas qu’ils le fassent. Ils connaissent tous deux votre attachement au château.

– Promettez-moi, répéta simplement Charlotte.

Élisabeth pressa sa main.

– Je vous le promets.

Charlotte sourit de nouveau.

– Thomas, souffla-t-elle.

Élisabeth se leva sans attendre.

– Je vais le chercher. Reposez-vous… commença-t-elle.

– … en Dieu, continua Charlotte avec sérénité.

Son visage était soudain parfaitement détendu et très beau.

Thomas du Tertre, sans doute prévenu par quelque instinct, apparut alors sur la terrasse du château de l’Espérance. Il s’avança rapidement et s’agenouilla aux pieds de sa femme. Élisabeth s’éclipsa sans un bruit. Elle voulait laisser à ces deux-là le temps de se dire adieu.

I

L’Espérance, le 1er septembre 1890

– Ouvrez !

La porte de l’orphelinat tremble sous les coups de butoir. Debout dans l’entrée du château de l’Espérance, sœur Cécile est tétanisée. Elle ne peut plus avancer : ses pieds ne lui répondent plus. Chaque coup sur la porte la fait sursauter et lui rappelle ce qui s’est passé il y a quelques mois. Ce jour-là, elle avait cru mourir. En effet, l’homme qui frappait alors avec violence sur la porte n’avait rien des habituels visiteurs de l’Espérance. Il ne venait pas demander l’aumône aux religieuses, ni ne voulait d’un lit pour la nuit. Ses yeux brillaient de fièvre. Sa voix était rauque. Il cherchait quelqu’un, et quand sœur Cécile lui avait répondu qu’elle ignorait où cette personne se trouvait, il lui avait glissé un couteau sous la gorge dans l’espoir de la faire parler. Sans l’intervention providentielle du père Pierrot, le facteur, l’homme l’aurait sans doute tuée. Il était comme fou.

Après l’incident, la mère supérieure de l’orphelinat de l’Espérance avait voulu décharger sœur Cécile de l’accueil des visiteurs, mais cette dernière avait refusé. Elle voulait surmonter sa peur et reprendre sa vie paisible d’avant. L’homme qui l’avait agressée était mort, elle n’avait donc plus rien à craindre. Mais aujourd’hui, en voyant la porte trembler sur ses gonds, sœur Cécile réalise ­soudain qu’elle a présumé de ses forces : elle est encore très impressionnable et trop fragile.

Les coups redoublent sur la porte.

– Au nom de la loi, ouvrez !

Sœur Cécile devient blême et s’appuie contre le mur pour ne pas tomber. La pièce commence à tourner lentement autour d’elle quand elle sent une main ferme mais douce lui attraper le bras et la guider jusqu’à un fauteuil.

Sœur Marie-Agnès, alertée par les coups répétés, a accouru sans attendre.

– Asseyez-vous, sœur Cécile, dit-elle. Je m’en charge.

Sœur Marie-Agnès relève la tête et se dirige vers la porte en ­lissant les pans de son habit noir. Elle tente de rester calme et posée mais son cœur bat la chamade.

– Au nom de la loi, ouvrez cette porte ! répète-t-on de ­l’extérieur.

– J’arrive ! lance-t-elle d’une voix forte pour se donner du ­courage.

Les coups cessent aussitôt, laissant à sœur Marie-Agnès le temps de débloquer les lourds verrous. Quand elle ouvre enfin la porte, trois hommes lui font face. Le premier se redresse et claque les talons dès qu’il l’aperçoit. Puis, il retire son chapeau bicorne et la salue poliment :

– Ma sœur, lieutenant Courbeau pour vous servir !

– Bonjour lieutenant, répond sœur Marie-Agnès.

Elle lui sourit gentiment. Le brave gendarme se trouble de la voir si aimable et si jolie. Il faut dire que sœur Marie-Agnès est absolument ravissante avec son fin minois constellé de taches de rousseur et ses yeux qui pétillent d’intelligence. Le lieutenant Courbeau se racle la gorge un peu bruyamment et tousse dans son poing fermé en essayant de retrouver un peu de contenance.

– Que puis-je faire pour vous, lieutenant, et pour ces messieurs ? lui demande alors sœur Marie-Agnès en désignant du regard les deux hommes qui l’accompagnent.

Le gendarme tousse une nouvelle fois, se lisse la moustache et claque encore des talons en serrant son bicorne sur sa poitrine.

– Pardonnez-moi, ma sœur, je ne vous ai pas présenté maître Montbert…

L’homme à ses côtés s’avance avec un air compassé. Il est immense, d’une maigreur extrême et son costume sombre très ajusté le fait ressembler à une longue brindille sur le point de se casser. Son visage est émacié. Ses joues creuses et pâles lui donnent un air maladif. Ses cheveux très noirs, ramenés sur le dessus de son crâne, ressemblent à une aile de corbeau.

– Maître, dit la religieuse avec un petit signe de tête poli. Je suis sœur Marie-Agnès.

L’homme est glaçant et c’est à peine si l’expression de son visage se modifie lorsqu’il s’incline à son tour pour la saluer.

– Maître Montbert est notaire, précise le lieutenant Courbeau avec gêne.

Le gendarme se tourne alors vers le dernier personnage, qui n’a toujours rien dit. Il est jeune, grand lui aussi et extrêmement blond. Il a sans doute une vingtaine d’années comme sœur Marie-Agnès, mais il semble avoir déjà trop vécu. Son regard est vide, sa peau est terreuse et tout le bas de son visage s’affaisse mollement. Sœur Marie-Agnès ne peut s’empêcher de l’étudier avec surprise.

– Monsieur Igor Karinovitch, le présente le gendarme.

L’inconnu avance d’un pas vers sœur Marie-Agnès et s’incline avec un air las. La jeune religieuse remarque alors le tissu élimé de son costume à la coupe élégante mais légèrement démodée. La canne qu’il tient nonchalamment à la main semble elle aussi venue d’un autre âge. Son pommeau est usé et poli au point que les arabesques gravées dans l’ivoire ont presque disparu.

– Monsieur Karinovitch est russe, précise le lieutenant ­Courbeau.