la psychanalyse en Argentine - Une réussite singulière & Argentine, la psy-mania

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Il y a deux choses que les Argentins ne rateraient pour rien au monde : un match de foot et leur séance chez le psy. La terapia : ils en sont fous, en parlent tout le temps et en consomment toute leur vie. À raison d’un thérapeute pour près de 700 habitants, soit trois fois plus qu’aux États-Unis, le pays est un eldorado de l’inconscient. Buenos Aires compte 25 000 professionnels pour trois millions d’habitants selon l’APA, l’Association psychanalytique argentine.
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Argentine, la psy-mania
Enquête sur le boom de la psychanalyse à Buenos Aires
Par Pauline Damour
Photo DR
La sérieEn terapiarassemble en moyenne 300 000 téléspectateurs chaque jour en Argentine.
Record du nombre de thérapeutes par habitants, série télé à succès, séances virtuelles... Buenos Aires s’aIrme comme le nouvel eldorado de la psychanalyse.
Il y a deux choses que les Argentins ne rateraient pour rien au monde : un match de foot et leur séance chez le psy. Laterapia: ils en sont fous, en parlent tout le temps et en consomment toute leur vie. À raison d’un thérapeute pour près de 700 habitants, soit trois fois plus qu’aux États-Unis, le pays est un eldorado de l’inconscient. Buenos Aires compte 25 000 professionnels pour trois millions d’habitants selon l’APA, l’Association psychanalytique argentine. Un quartier leur est même dédié, surnommé « Villa Freud ». Politiques, artistes, chaueurs de taxi, sans distinction de classe ou de moyens, tout le monde y passe. Même des gens à revenu modeste, grâce au remboursement partiel par la Sécurité sociale. « Cet engouement n’est pas nouveau, mais il est largement banalisé par la télévision, le cinéma ou le théâtre », souligne le psychanalyste Andrés Rascovsky,
président de l’APA. Sur l’avenue Corrientes, le Broadway argentin,La Dernière Session de Freud, de Mark St. Germain,TOC TOC(Trouble obsessionnel compulsif), adaptée de la pièce de Laurent Baîe, etPresque normaux, l’adaptation de la comédie musicale de Brian Yorkey et Tom Kitt, jouent à guichets fermés depuis des mois.
« Je vais voir mon psy quand j’en ai besoin, c’est un peu comme un coach », conïe Julia, avocate, 41 ans, mère de trois enfants, qui consulte depuis sept ans. En Argentine, il n’est pas tabou de dire que l’on suit une thérapie, au contraire, « ça fait chic », admet le psychanalyste Gabriel Barna, spécialiste en thérapie familiale. Les expressions actes manqués, régression, complexe d’Œdipe font partie du langage courant. La présidente Cristina Kirchner a d’ailleurs parlé d’autoestime tout au long de sa campagne de 2010. « Entrez dans une librairie, et vous serez surpris du nombre de livres sur le sujet », poursuit Gabriel Barna.
Au Salon du livre de Buenos Aires en avril, les fans se pressaient devant Pilar Sordo, l’écrivain et psychologue chilienne. Cette pro duself helpsillonne l’Amérique latine et remplit les salles d’auditeurs en mal de conseils existentiels. Avec plus de 300 000 exemplaires vendus, son dernier ouvrageBienvenido dolor(« Bienvenue douleur »), est l’un des best-sellers de l’année.
L’éloignement de la terre natale, l’abandon de la famille, la nostalgie du passé, typiques du mal-être des émigrants venus en Argentine à partir de la ïn du XIXe siècle, sont des raisons qui expliquent ce besoin de s’allonger sur un divan. On dit des Porteños (« ceux du port », les habitants de Buenos Aires) que ce sont des Italiens qui parlent espagnol, se prennent pour des Anglais et rêvent d’être Français. Le parfait cocktail pour un psy !
Argentine, la psy-mania
Enquête sur le boom de la psychanalyse à Buenos Aires
Par Pauline Damour
Photo DR
En Argentine, les psychothérapeutes sont trois fois plus nombreux qu'aux États-Unis.
De plus, parmi les immigrés du début du XXe siècle se trouvaient des psychanalystes de renom, prêts à diuser leurs idées en provenance de Vienne, Londres ou Madrid. Puis, les années de dictature (entre 1976 et 1983) ont laissé de profondes séquelles : aujourd’hui, ce sont les enfants desdesaparecidos(environ 30 000 personnes disparues) qui consultent. La crise économique et sociale de 2001-2002, qui a projeté la classe moyenne dans la pauvreté, est un autre de ces facteurs. Psychodrame, thérapie de groupe, analyse freudienne, lacanienne, science cognitive ou formation transpersonnelle : il y en a pour tous les goûts. Fanatiques d’Internet, les Argentins ont évidemment adopté l’e-thérapie. « La vie moderne, les voyages d’aaires, les déménagements font qu’il devient diîcile de suivre une analyse dans un lieu ïxe », justiïe Liliana Manguel, psychanalyste et membre de l’Association de psychanalyse de Buenos Aires, dont un tiers des aîliés pratiquent en ligne.
Cette spécialiste du divan virtuel compte beaucoup de patients partis refaire leur vie à l’étranger après la crise de 2001, mais qui ont gardé leur psy au pays. « Les Argentins parlent volontiers de leurs névroses, mais ils aiment surtout parler de celles des autres », observe le thérapeute Diego Sehinkman. Le sujet des dners en ville ? Cristina Kirchner. On la dit bipolaire du fait de ses sautes d’humeur, et narcissique car elle parle d’elle à la troisième personne du singulier. C’est beaucoup pour une seule femme. Surtout si cette dernière jure n’avoir jamais suivi de thérapie. Sans doute la seule en Argentine !
“En terapia”, la série à succès
Avec 300 000 téléspectateurs en moyenne chaque jour,En terapia(« En thérapie ») a fait un tabac sur la chane de télévision publique. Adaptée de la série israélienneBetipulet de sa version américaineIn Treatment,il s’agit d’une
plongée d’une trentaine de minutes dans le cabinet d’un psy où le spectateur « se transforme en voyeur », selon le scénariste Hagai Levi. Chaque séance permet de pénétrer dans la vie intime de patients ïctifs : les Argentins adorent. Résultat, une nouvelle série de vingt épisodes verra le jour début 2013.
http://madame.leîgaro.fr/societe/argentins-ont-adopte-therapie-251212-330474
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A Buenos Aires, des pièces telles que "Toc, Toc" (Trastorno Obsesivo Compulsivo ou Trouble obsessionnel compulsif), "La dernière session de Freud" ou "Presque normaux", jouent à guichets fermés depuis des mois.
Séries télé, pièces de théâtre à succès, boom sur le net : la thérapie, déjà bien ancrée à Buenos Aires, réputée comme étant la capitale mondiale de la psychanalyse, s'est désormais transformée en véritable raz-de-marée.
"Nous, les Porteños (habitants de Buenos Aires), nous préférons parler plutôt que d'écouter, c'est sans doute pourquoi celui qui fait de l'écoute une profession a autant de succès", dit à l'AFPle psychanalyste Marcelo Peluo.
Pour Andrés Rascovsky, président de l'AssociationArgentinede Psychanalyse (APA), "la nostalgie des origines européennes et cette pensée triste que l'on retrouve dans le tango se sont sans doute retrouvées dans cette quête qu'est la psychanalyse".
La ville de Buenos Aires, monstre bruyant, chaotique et pollué de trois millions d'habitants (12 millions avec sa banlieue) "nous fait sourir", fait valoir M. Peluo.
"Nous sourons et nous parlons beaucoup : nous sommes donc un parfait client pour un psy", ajoute-t-il dans son bureau du quartier de Palermo, appelé "Villa Freud" en raison du nombre important de cabinets de psychanalyse qu'il abrite.
En Argentine, plus de 50.000 psys cohabitent, soit un professionnel pour 690 habitants, trois fois plus qu'auxEtats-Unis. A Buenos Aires, on compte un psy pour 120 Porteños, selon l'APA.
La thérapie elle-même est en pleine mutation : un tiers des psychanalystes argentins ont désormais recours au chat sur internet et à la communication par Skype, selon l'APA. Cela permet de gagner du
temps et d'éviter le stress des embouteillages et de la pollution urbaine.
"On retrouve le même engouement au théâtre, dont une dizaine de pièces traite du sujet actuellement, ou à la télévision dans la série +En terapia+", explique M. Rascovsky, dont les murs du cabinet sont couverts de bois de cerf, symboles de sagesse et de vie spirituelle.
A Buenos Aires, des pièces telles que "Toc, Toc" (Trastorno Obsesivo Compulsivo ou Trouble obsessionnel compulsif), "La dernière session de Freud" ou "Presque normaux", jouent à guichets fermés depuis des mois.
"Les gens se retrouvent dans ces drames qui sont au fond ceux de chacun de nous, c'est ce qui fait le succès de ces pièces", assure à l'AFP Florencia Otero, 22 ans, l'une des actrices de "Presque normaux".
"Oui", répondent à l'unisson les acteurs lorsqu'on leur demande s'ils suivent une thérapie. "C'est, pour un acteur, un outil de plus", dit l'un d'eux, Mariano Chiesa, quelques minutes avant le début de la pièce. "Mon maïtre me disait : plus tu te connaïtras, meilleur acteur tu seras !".
Aujourd'hui, la thérapie gagne de nouvelles couches sociales en Argentine, où elle n'est plus la chasse gardée de la classe moyenne intellectuelle ou cultivée.
Des gens à revenus très modestes ont la possibilité de suivre une thérapie remboursée partiellement par la Sécurité Sociale. Soit beaucoup moins cher que les 200 pesos (35 euros) que coûte en moyenne une séance de thérapie.
"l y a des pays qui ont eu d'importants courants psychanalytiques, comme laFrance, où l'on ne voit pourtant guère, comme ici, un chaueur de taxi suivre une thérapie ou, comme moi l'autre jour, un ami vous demander de lui recommander un psy pour sa femme de ménage", explique M. Rascovsky, îls d'Arnaldo Rascovsky, l'un des pionniers de la psychanalyse en Argentine.
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Histoire de la psychanalyse en Argentine - Une réussite singulière
Mariano Ben Plotkin. Éditions Campagne Première, 2010, 370 pages, 24
Note de lecture de Jacques Van Rillaer - SPS n° 293, hors-série Psychanalyse, décembre 2010
Aujourd’hui, la capitale mondiale de la psychanalyse n’est ni Paris, ni New York : c’est Buenos Aires. Depuis la în des années 50, l’ensemble de la vie quotidienne des Argentins s’est imprégnée d’idées freudiennes. Mario Plotkin, docteur en histoire de Berkeley, retrace l’histoire du Mouvement et de la culture psychanalytiques de son pays, de façon à comprendre pourquoi «quiconque, en société, dans une grande ville d’Argentine, oserait mettre en doute l’existence de l’inconscient ou du complexe d’Œdipe se trouverait dans la même position que s’il niait la virginité de la Vierge Marie face à un synode d’évêques catholiques» (p. 13).
Les Argentins ont une longue tradition d’admiration pour tout ce qui vient d’Europe, en particulier d’Angleterre et de France. N’ayant pas de tradition psychiatrique ni psychologique propre, ils ont adopté le freudisme sans réticence. Avant son introduction, ils se passionnaient déjà pour les rêves, l’hypnose, les questions sexuelles et la psychothérapie. Le freudisme est apparu comme la réponse « scientiîque » et moderne à ces intérêts.
L’Association psychanalytique argentine(APA) a été fondée en 1942 par des immigrés et des Argentins descendants d’Européens. La carrière de Maria Langer, la seule femme du groupe des fondateurs, mérite d’être mise en avant. Née à Vienne dans une famille bourgeoise, Langer est devenue médecin et psychanalyste freudienne. En 1934, Freud a interdit aux membres de l’Association viennoise de psychanalyse(AVP) de faire partie d’une organisation illégale, en particulier le parti communiste. l a même interdit d’analyser les membres de ces organisations. Or Langer était inscrite au parti communiste. Face à la menace de l’AVP de rendre publique son aIliation politique, elle est partie en Espagne, où elle a 1 exercé la médecine dans l’armée républicaine . Elle est allée ensuite en Argentine, où elle a troqué le militantisme politique pour le militantisme psychanalytique, et est revenue à l’engagement politique à la în des
années 60. En 1971, elle s’est trouvée à l’origine de la scission de l’APA : les dirigeants de l’Association refusant de publier dans leur revue un de ses articles sur l’articulation de la psychanalyse et de la révolution sociale, des membres ont fondé un groupe dissident, non reconnu par l’International Psychoanalytical Association(PA). L’esprit de mai 1968 avait soué sur l’APA.
Plotkin analyse très en détail deux questions relatives au pouvoir : d’une part, les relations entre les psychiatres et les psychologues et, d’autre part, les rapports des psychanalystes avec le pouvoir politique.
L’APA a été fondée par des médecins, dont quelques-uns étaient psychiatres. Pendant 40 ans, les membres ont tout fait pour que la psychanalyse ne puisse être pratiquée que par des médecins, à quelques exceptions près, en particulier leurs épouses. C’est d’ailleurs la femme d’un des fondateurs qui a introduit à l’APA la psychanalyse kleinienne, qui deviendra le courant dominant jusqu’à ce que le lacanisme le détrône dans les années 70.
Pendant des décennies, l’enseignement universitaire de la psychologie a été assuré essentiellement par des médecins membres de l’APA, qui faisaient tout pour inciter les futurs psychologues à adopter la théorie psychanalytique et à eectuer une analyse didactique chez des membres de l’APA (leurs honoraires étant « astronomiques », précise Plotkin p. 252).
La fondation par Lacan en 1964 de sa propre École, dégagée de l’autorité de l’PA, a servi de modèle aux psychologues argentins pour « s’autoriser psychanalystes » en dehors de l’PA et de l’APA. Le freudisme et le lacanisme ont alors donné lieu à quantité d’associations, de sorte que Plotkin constate qu’«il n’y a pas de “vraie psychanalyse” à l’aune de laquelle on puisse mesurer les autres» (p. 22).
Jusqu’à nos jours, la psychologie scientiîque a été largement ignorée ou décriée en Argentine. Plotkin n’évoque pas les critiques de philosophes ou de psychologues scientiîques à l’endroit de la psychanalyse. Seul le nom de Grünbaum apparaït dans une note infrapaginale, lorsqu’il écrit que «le statut épistémologique de la psychanalyse est loin d’être 2 clair». Les noms de Popper, d’Eysenck ou de l’Argentin Bunge – qui ont montré que la psychanalyse est une pseudoscience – sont ignorés. C’est comme si, dans une Histoire du christianisme, on ne citait pas les noms de Voltaire, d’Holbach ou de Renan.
L’examen des rapports des psychanalystes avec le pouvoir contredit les aIrmations d’une historienne française selon lesquelles «la psychanalyse fut partout et toujours interdite d’enseignement et de pratique par tous les pouvoirs dictatoriaux» et que «plusieurs représentants [de la psychanalyse] furent persécutés, exterminés, 3 torturés à cause de leurs idées». En eet, Plotkin montre que les
régimes militaires argentins ont persécuté des ouvriers, des militants politiques, des enseignants, des sociologues et des psychologues, mais très peu de psychanalystes : uniquement ceux qui étaient politiquement engagés. Bien plus, «la diFusion massive de la psychanalyse se produisit précisément durant les années 1960 et 1970, alors que le pays était gouverné par des dictatures militaires ou des régimes démocratiques faibles qui restreignaient les libertés publiques» (p. 353). La principale leçon qu’on retient est que la grande majorité des psychanalystes se sont retranchés derrière « la neutralité analytique » et sont restés conînés dans leurs cabinets. Certes, on peut interpréter le freudisme comme une théorie qui conteste l’ordre social, mais force est de constater que «le développement historique de la psychanalyse dans le monde démontre qu’elle peut être manipulée à des îns très diverses. Elle peut être intégrée à la culture dominante, ou contribuer à déînir ce qui ne peut être remis en question» (id.). En Argentine, nombreux sont les psychanalystes qui ont prôné des idées conservatrices sur la famille, la société et l’individualisme. Certains, comme Rascovsky, membre fondateur de l’APA, ont même prêté main forte aux militaires en aIrmant que «le terrorisme est une maladie» causée par «la crise de la famille traditionnelle» (p. 350).
Cet ouvrage, particulièrement bien documenté, permettra au lecteur de comprendre les circonstances qui ont fait de l’Argentine, plus encore que de la France, la terre freudienne par excellence, indépendamment des régimes politiques qui s’y sont succédés.
1 Voir Marie Langer,rom Vienna to Managua : Journey of a Psychoanalyst, London, Free Association Books, 1989, p. 78-79, cité par Plotkin p. 266.
2 Je me permets de signaler que mon ouvrageLes Illusions de la psychanalyse(1981) a été traduit en castillan en 1985 dans la collection Methodos (éd. Ariel), dirigée par le célèbre épistémologue Mario Bunge.Le Livre noir de la psychanalyse(2005) a été traduit en Argentine (éd. Sudamericana, Buenos Aires) deux ans après sa sortie en français et, à voir sa revue de presse, il a suscité de vives discussions dans ce pays dès 2007.
3 E. Roudinesco,Temps Modernes, 2004, n° 627, p. 244.
Arnaldo Rascovsky
 Provenant d'une famille de juifs russes immigré en argentine, Arnaldo Rascovsky (1907-1995) a d'abord fait des études de médecine à Buenos Aires avant de se spécialiser en pédiatrie et en endocrinologie. Dès 1936 il entreprend la lecture des oeuvres de Freud. Aussi, lorsqu'il rencontreEnrique Pichon-Rivièredans le cadre de son travail institutionnel, Rascovsky trouve un homme de valeur avec qui partager et alimenter sa passion naissante. Ensemble, il élaborent le projet ambitieux de sauver la psychanalyse du péril nazi en faisant de l'Argentine le foyer de cette jeune discipline.
 Si le projet de Rascovsky et de ses collègues ne s'est pas pleinement réalisé, ils furent tout de même les fondateurs de l'Association Psychanalytique d'Argentine. Analysé parAngel Garma, Rascovsky a laissé une oeuvre originale faisant une large place à la pré-génitalité, dans la lignée des travaux deHermann Nunberg