Les pratiques psychosociales ?

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L'organisation des sciences humaines en DISCIPLINES et celle des champs professionnels en MÉTIERS sont-elles compatibles avec les décloisonnements qu'imposent les pratiques psychosociales ?

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L'organisation des sciences humaines en DISCIPLINES et celle des champs professionnels en MÉTIERS sont-elles compatibles avec les décloisonnements qu'imposent les pratiques psychosociales ?
Arthur Mary• Toutes les disciplines des sciences humaines ne partagent pas leurs axiomes et paradigmes... certains sont incompatibles (par exemple : la psychologie cognitive et l'anthropologie structurale). Je trouve assez judicieux de maintenir d'abord dans leur pureté épistémique les différentes disciplines ; afin de tirer dans un second temps ce que la discussion interdisciplinaire a de profitable et d'éclairante. Quant aux métiers, ce sont des institutions sociales, des produits de la culture (qui distingue que le prêtre n'est pas le psy, que le psy n'est pas l'éduc, ni l'éduc n'est l'infirmier, ni le médecin, ni la voyante...). Là aussi, maintenir ces distinctions permet justement qu'un psychologue puisse discuter avec un éducateur (pas de véritable discussion entre deux indistinguables). Les décloisonnements, je les conçois comme cette dimension interdisciplinaire des réunions de l'équipe où chacun occupe une place professionnelle localisée dans un système de références et de significations.
Xavier FLORIAN• Certes... Cette argumentation est classique et non dénuée de fondements. Cependant, les problématiques spécifiques de certains publics et/ou les évolutions de certaines problématiques, l'environnement social,les évolutions de nos sociétés rendent non pertinent ces clivages et exigent l'évolution des techniques et des pratiques ouvrant à de nouvelles fonctions, voire de nouveaux métiers, à l'évolution de certaines disciplines et, pourquoi pas, à l'élaboration de nouvelles. Au fond, à bien y regarder, toutes les cliniques de l'extrême mettent à mal ces organisations traditionnelles et convoquent ces évolutions. FREUD n'annonce-t-il pas de telles évolutions lorsqu'il évoque l'extension de la psychanalyse au plus grand nombre et écrit : « Nous nous verrons alors obligés d’adapter notre technique à ces conditions nouvelles. (...) Nous devrons donner à nos doctrines théoriques la forme la plus simple et la plus accessible. (...) Peut-être nous arrivera-t-il souvent de n’intervenir utilement qu’en associant au secours psychique une aide matérielle.
(...) Tout porte aussi à croire que (...) nous serons obligés de mêler à l’or pur de l’analyse une quantité considérable du plomb de la suggestion directe » (Sigmund FREUD, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1985, page 12,). Ou encore lorsqu'il évoque l'usage de la psychanalyse auprès de jeunes en difficulté : « Il y a une grande différence entre un enfant, même un enfant dévoyé et asocial, et un névrotique adulte, comme il y a loin d'une ré-éducation à l'éducation d'un être encore en pleine croissance. Le traitement psychanalytique repose sur des conditions très précises (...) ; il exige la formation de structures psychologiques déterminées, une attitude particulière à l'égard de l'analyste. Là où elles n'existent pas - chez l'enfant, chez l'adolescent asocial, en règle générale aussi chez le délinquant dominé par ses pulsions - il faut avoir recours à d'autres moyens que l'analyse, quitte à retrouver le même objectif » (Sigmund FREUD, préface du livre d'August AICHHORN, Jeunesse à l'abandon, Toulouse, Privat, 1973, page 10). Que dit et fait d'autre Jean-Pierre CHARTIER à La Sablière dans les années 70 ? Prenant acte de « la non-pertinence de la psychanalyse sous sa forme orthodoxe avec les personnalités abandonniques et psychopathiques », il conclut à la nécessité de « dépasser les blocages culturels (individualisme de « la société libérale avancée »), sociologiques (statuts et rôles professionnels cloisonnés) et psychologiques (désir d’omnipotence) qui entravent le fonctionnement ordinaire des équipes se disant pluridisciplinaires ». Avec son équipe, il invente un modèle « transdisciplinaire » où « les « psys » ne se réfugient ni dans leur bureau, ni dans la pratique de la supervision d’équipe », mais où les membres de l’équipe « peuvent tous ensemble et de manière concertée se permettre de sortir du cadre habituel de leur exercice professionnel ; sans renier leur spécificité, la transdisciplinarité leur procure alors une plus-value d’efficacité ». C'est ainsi que l'analyste emmène son espace thérapeutique avec lui et utilise un « faire avec » identique à celui de l'éducateur de façon à utiliser ces moments de la vie quotidienne comme des activités de médiation. ( Jean-Pierre CHARTIER, Les adolescents difficiles. Psychanalyse et éducation spécialisée, Paris, Dunod, 1997, pages 209-218).
Arthur Mary• Entièrement d'accord pour que les professionnels s'autorisent à faire mûrir leur outils sous l'effet de la clinique qui les travaille. Si ça doit passer par des inventions (de nouveaux outils, de nouvelles figures professionnelles, de nouveaux cadres etc.), hé bien, soit ! Mais n'est-ce pas déjà toujours le cas ? : la psychanalyse, puisque vous l'invoquez, exige bien la créativité d'une pratique originale auprès de chacun (peu importe que cela ait lieu dans un bureau bien chauffé, sur le banc de l'institution ou à son ban, sur internet ou sur le trottoir - pourvu que certaines conditions minimales autorisent l'opérativité du dispositif inventé). L'éducateur n'est pas moins placé sous cette exigence : à faire l'économie des petites inventions et des bricolages pratiques, il risque autant que le psychologue de se compromettre en agent d'orthopédie et de normalisation des conduites. Cependant, je persiste à croire que l'on gagne à maintenir des distinctions (fussent-elles fabriquées, parfois forcées) entre différents métiers qui constituent autant de pôles de (supposés) savoir-faire, autant d'adresses différentes (on ne s'adresse pas de la même façon, et on n'adresse pas les mêmes choses au psy, au médecin, à l'éduc, au professeur...).
Mais, encore une fois, cela n'est pas antinomique avec une disponibilité à l'invention, à la création de nouvelles configurations professionnelles qui ne soient pas complétement déconnectées des réalités sociales.
Xavier FLORIAN• Mon propos n'est pas de remettre en cause les distinctions, mais uniquement de constater que celle-ci génère trop souvent des effets pervers de cloisonnement. Lorsque disciplines, rôles, fonctions et pratiques sont trop circonscrits, cela limite de fait les initiatives. Concernant l'accompagnement des adolescents que je connais bien, je ne peux que constater qu'alors que chacun s'accorde depuis de nombreuses années sur le fait qu'il faut passer d'interventions socio-éducatives à des interventions psycho-socio-éducatives et, de plus en plus souvent, à des interventions médico-psycho-socio-éducatives, celles-ci ne sont que très peu à l'œuvre, principalement du fait de ces effets de cloisonnement. On s'est finalement contenté de difficiles juxtapositions sur un mode pluridisciplinaire, très rarement interdisciplinaire, sans jamais parvenir à une véritable transdisciplinarité ou à une métadisciplinarité. Pour éclairer mon propos, je reprendrais ceux d'Edgard Morin : « La frontière disciplinaire, son langage et ses concepts propres vont isoler la discipline par rapport aux autres et par rapport aux problèmes qui chevauchent les disciplines. L'esprit hyperdisciplinaire va devenir un esprit de propriétaire qui interdit toute incursion étrangère dans sa parcelle de savoir. On sait qu'à l'origine le mot discipline désignait un petit fouet qui servait à s'auto-flageller, permettant donc l'autocritique ; dans son sens dégradé, la discipline devient un moyen de flageller celui qui s'aventure dans le domaine des idées que le spécialiste considère comme sa propriété ». Ce sont les fameux « cloisonnements » que j'évoque. Pourtant, comme le remarque l'auteur : « On peut néanmoins dire très rapidement que l'histoire des sciences n'est pas seulement celle de la constitution et de la prolifération des disciplines, mais en même temps celle de ruptures des frontières disciplinaires, d'empiètements d'un problème d'une discipline sur une autre, de circulation de concepts, de formation de disciplines hybrides qui vont finir par s'autonomiser ; enfin c'est aussi l'histoire de la formation de complexes où différentes disciplines vont s'agréger et s'agglutiner ». Malheureusement, dans le champ psycho-social, les inventions de nouveaux outils, de nouvelles figures professionnelles, de nouveaux cadres, etc. qui pourraient participer de ces évolutions ne sont finalement pas si nombreuses que ça et se limitent souvent à de « petites inventions » et à des « bricolages pratiques », pour reprendre vos expressions. C'est le cas de l'éducation spécialisée, mais également - sur un mode évidemment très différent - de la psychanalyse dont la théorie n'a cessé d'évoluer, de se développer et d'explorer de nouveaux champs, alors que sa pratique n'a, pour sa part, que très peu évolué. Quant aux tentatives de la faire évoluer, force est de constater qu'elles ont bien souvent été à l'origine des principales ruptures, voire d'excommunications (Cf. Rank, Ferenczi, Viderman,
Roustang, Lacan...). Encore une fois, le propos n'est pas l'effacement des distinctions, mais seulement la capacité à dépasser ce qui sépare à chaque fois que c'est nécessaire, c'est-à-dire tout le temps. Mais je crois que nous disons la même chose...